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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/les Yeux d'Arlequin sont ouverts | Quarante-Deux
    Descriptive info: section Michel Jeury.. tout Quarante-Deux.. Sauter la navigation.. accueil.. exliibris.. pgeff.. archives.. kws.. prix.. galerie.. carnets.. photos.. Vous êtes ici :.. →.. Récits de l'espace.. les Yeux….. Sections.. Curval.. Egan.. Jeury.. Pierru.. Navigation.. présentation.. Michel Jeury : la Conspiration des Trois-Noms.. Intégrale des nouvelles.. les Yeux d'.. Arlequin.. sont ouverts.. Avec Sylvie Lainé.. T.. rente ans, fille unique, rousse, émotive… Absolument idéal.. Je vais lui organiser quelque chose de grandiose.. Lucas fit basculer l'interrupteur de son terminal d'un geste décidé.. Quand on franchira le seuil tous les deux, bras dessus, bras dessous, elle aura le choc de sa vie !.. Il fronça ses sourcils épilés au laser, qui lui donnaient l'air d'un enfant grandi trop vite.. Bras dessus, bras dessous ? Tu retardes d'une guerre, vicomte Lucas de Martel.. Disons, mon bras autour de sa taille, ma main glissant sur ses hanches et….. « Vu, Camarade ? » dit-il à l'ordinateur.. Il se gratta furieusement la poitrine.. Bon, tout doit se mettre en route quand nous ouvrirons la porte.. Tout, hein ?.. Ses doigts manucurés volèrent sur les touches pour entamer le programme :.. démarrage sur contact serrure.. Camarade protesta en clignotant comme une chouette éblouie :.. serrure non connectée.. Lucas tapota le flanc de l'appareil d'un geste rassurant.. « Ça se passera bien, t'en fais pas.. Je la connecterai avant de sortir.. Alors, quand j'ouvrirai la porte… Le grand jeu ! ».. Treize minutes plus tard, il relisait en se caressant les moustaches une longue suite d'instructions baptisée avec optimisme.. Casanova story.. :.. douce musique douce (déclenchement platine).. ;.. lumières tamisées et variables.. genre boîte chic à cent écus la bouteille de champ.. ) ;.. préparation cocktail.. shaker les shakers !.. projection vues fixes plage tahitienne, clair de lune sous les tropiques et nuit secrète de Hollywood, alternées (période quarante secondes).. parfums légers, fleurs fanées, gorge de pigeon avec un rien de serpent en rut (par pulvérisation climatiseur).. mise en circuit du miroir tournant à plein grossissement, et de l'autocuiseur.. chargé jusqu'à la gueule d'une dinde grasse et dorée.. et, bien entendu,.. suspension des appels téléphoniques jusqu'au lendemain matin sept heures.. ….. Hein, sept heures ? Vincent, allons.. C'est une rousse émotive.. Mettons dix heures.. La vie a quand même ses droits.. Il croqua d'un coup de dent bien ajusté l'ongle artificiel de son index, et tapa rageusement :.. 9 h 30.. Rien oublié ? J'introduis mon petit fichier Casanova en fil d'exécution prio-ri-taire… comme dit Charlie.. Charlie était le héros de la cassette d'initiation au système.. Camarade afficha la réponse habituelle :.. transmission ok.. Suivit un avertissement inconnu de la cassette :.. copie et transferts effectué sur paloma x32 à 18 h 21.. Paloma ? Qu'est-ce que c'est que ce machin ?.. Il éteignit l'appareil d'un revers de main.. On m'espionne, on dirait ?.. Il avait lu un article à ce sujet dans.. Nous trois.. , la revue de l'informatique au foyer.. Est-ce que ces choses existaient vraiment ? Et qui donc pouvait s'intéresser à son pilotage d'autocuiseur ou à ses jeux de miroir ? Qui pouvait avoir fait toutes les recherches pour connaître son code d'accès, juste pour savoir s'il préférait la musique de Wagner à la dernière chanson de Lil Totem ?.. Qui ? Une femme.. Il eut la vision fugitive d'une silhouette sans visage, à la poitrine opulente, immobile guetteuse au bord du temps….. Imbécile.. Au bord du temps, tu parles.. C'était à coup sûr une enquête du secrétariat d'État à la Consommation pour le calcul de l'indice.. soft.. (Satisfaction Objective du Foyer Type) ou bien le service marketing d'un quelconque marchand de bric-à-brac électronique.. Ou bien….. Mais pourquoi pêcher des renseignements de cette façon bizarre, à la fois insidieuse et peu discrète ? Comme un maraudeur qui raserait les murs en sifflant à tue-tête ?.. Bah, et puis quelle importance ?.. Avec un soupir de frustration, Lucas entreprit de mettre les ingrédients dans le shaker.. Cela fait, il prit en laisse son aspirateur, qui ressemblait à Tito Jon, le petit robot de.. la Bataille d'Orion.. , et ronronnait sur l'air des.. Steppes de l'Asie centrale.. de Borodine… Camarade était en fait le modèle Asi 3 de Ben Ford.. Le modèle Asi 4 était capable de mettre tout seul les ingrédients dans le shaker.. Enfin, on le disait.. Quant au nouvel Asi 5, qui venait de sortir, il devait sûrement passer l'aspirateur, ou alors c'était à désespérer de l'Humanité !.. « Une rousse émotive.. » dit Lucas sur un ton plein de nostalgie.. « Et à propos, comment s'appelle-t-elle donc ? ».. Marie penchait la tête de côté, en jouant avec sa cigarette à petits gestes nerveux.. « Et pour la musique, il a choisi quoi ? ».. Elle guettait d'un air faussement détaché l'écran, où une jeune femme en minirobe suçait un cocktail avec une moue savante.. Une autre image montrait un jeune homme frisé, occupé à démouler les glaçons dans un coin de la cuisine.. June posa l'oignon qu'elle était en train de peler, s'essuya les mains sur son jean et écrasa une larme au coin de son nez.. Puis elle tourna le potentiomètre du pupitre de commande.. Les accents romantiques de Chopin fusèrent dans l'appartement.. La blonde June et la brune Marie eurent le même sourire complice et moqueur.. La première esquissa une moue de lassitude.. « On ne peut pas dire qu'il soit d'une originalité folle !.. — Ben quoi, » fit la seconde, « Chopin, c'est pas mal.. Moi je… » Elle se mordit les lèvres pour ne pas dire qu'elle aurait bien aimé, elle aussi, être accueillie avec du Chopin par un amant sentimental et bien bâti.. Comme ce… ce….. Elle avait oublié le nom de celui que June appelait son “homme-oiseau”.. Elle resta sur ce « Moi je… » enfantin.. Et les larmes lui coulaient au bord des cils parce qu'elle s'était mordu la bouche un peu trop fort.. — « Dans trente-cinq minutes, on passe à Wagner ! » pouffa June.. Marie essaya de se mettre à l'unisson : « Monsieur se voit déjà chevauchant sa Walkyrie ! ».. Lucas !.. Marie venait de se rappeler le prénom du beau jeune homme frisé.. Elle le vit sur l'écran rejoindre sa belle invitée (image du salon).. Il prit dans ses paumes la main gauche de la jeune femme qui tenait fermement son verre dans la droite.. Comme si elle craignait de perdre une seule goutte de son cocktail !.. Il lui distillait dans le cou des propos inaudibles pour les deux espionnes, June ayant ramené le potentiomètre à zéro.. Marie prêta l'oreille, sourcils froncés.. « Qu'est-ce qu'il dit ? ».. June laissa fuser une nouvelle fois sa bruyante gaieté.. — « Tu y prends goût, hein ? Tu devines pas ? Il dit : “Évelyne, mon amour, comme tu es belle !”.. La petite rousse s'appelle Évelyne… ».. Marie, qui étais une petite brune potelée et assez jolie, se demanda quel effet ça lui ferait de s'entendre dire : « Marie, mon amour… ».. Elle décida que ça ne l'amuserait pas.. Et puis ça ne collait guère avec son prénom.. « Tu as vu quand elle a croisé les jambes tout à l'heure ? » dit June en toisant son amie d'un air un peu moqueur.. « Elle a de jolis genoux, hein ? ».. Marie rougit un peu en songeant aux trois ou quatre kilos de trop qui s'étaient justement rassemblés sur ses cuisses et sur ses hanches.. June lui caressa le bras avec tendresse.. « Tu l'achètes quand, ton homme-oiseau ? ».. Marie esquissa une moue perplexe et un peu douloureuse.. Acheter un homme pour le guetter à tous les instants de sa vie, le surprendre même dans ses ébats les plus intimes… voilà qui allait contre tous les principes de son éducation.. Ma pauvre grand-mère….. Tout compte fait, sa grand-mère aurait peut-être aimé.. Elle ne pouvait plus détacher son regard de l'écran, et elle avait un peu honte de la curiosité qui rivait son regard aux images volées.. — « Pourquoi dites-vous “homme-oiseau” ?.. — Notre réseau se nomme.. Pèlerin.. … oui, comme le faucon.. Il y a aussi les Martins-pêcheurs.. Nous, on les appelle plutôt Coucous… Je t'expliquerai.. Tous nos codes sont des noms d'oiseau.. Lui, là, le petit père, c'est Grèbe huppé !.. — Il n'a rien d'un petit père ! » fit Marie, outrée.. Lucas avait pris le verre d'Évelyne pour le poser sur la table basse.. Il parlait à la jeune femme, tout bas sans doute, la bouche au creux de son épaule, le visage enfoui dans ses boucles rousses et le regard plongeant dans son décolleté.. « Il est si sûr de lui.. » murmura Marie.. « Si… professionnel !.. — Il a seulement besoin d'une bonne leçon.. — J'aimerais écouter.. — Tu ne crois pas que c'est plus drôle, sans le son ? Je fais la même chose quand un homme politique parle à la télé.. D'ailleurs, ils disent toujours la même chose.. — Cinquante mille écus.. » murmura Marie sur un ton pensif.. — « À payer en deux ans.. — Et combien de temps sur la liste d'attente ?.. — Moi, j'ai attendu trois mois.. Maintenant, c'est à peine plus d'une semaine.. — Tu as raison.. » dit soudain Marie.. « Il a besoin d'une bonne leçon.. ».. June triompha.. — « On va lui faire perdre complètement les pédales.. Tu veux revoir son programme ? Wagner est ici, sur la douzième ligne… ».. Marie battit des mains.. — « Qu'est-ce qu'on met à la place ? ».. Lucas leva un sourcil étonné quand les arpèges du piano s'arrêtèrent, et que plurent les rimes mièvres et moqueuses d'une chanson paysanne du.. xix.. e.. siècle :.. Grands dieux que je suis à mon aise.. Quand j'ai ma mie auprès de moi !.. De temps en temps je la caresse.. En disant : « Mie, embrassez-moi.. Lucas se leva d'un bond pour aller réduire à la main le volume sonore.. Il se sentait profondément humilié.. « Excuse-moi, Chérie.. » dit-il d'une voix blanche.. « L'ordinateur fait des siennes !.. — C'est pas au point, ces trucs.. Tu m'aides à dégrafer mon soutien-gorge ?.. — Avec joie.. Pas au point ? Il vaut mieux qu'elle croit ça !.. Ainsi, on ne se contentait plus de l'espionner.. Il chercha dans sa mémoire le nom d'une société de protection informatique.. Ses doigts moites glissaient sur l'attache du soutien-gorge.. Le regard d'Évelyne tomba soudain sur le miroir électronique à trois faces qui tournait lentement autour de la pièce.. Son image monstrueusement déformée la regardait d'un œil….. D'un œil….. Elle fit un pas en avant pour mieux voir, échappant aux mains tremblantes de Lucas.. Le jeune homme jura entre ses dents.. Évelyne se mit à hurler.. L'agent Louis Vernier, de la.. Bic.. (Brigade Informatique Contact), poussa de toutes ses forces la grille rouillée qui fermait le vieux  ...   les chuchotements.. Parfois, un mot technique s'envolait par-dessus les murs moussus pour répondre au chant des coqs du village.. La major Martin s'arrêta devant une tombe marquée par un tumulus herbu et une croix de bois, posée légèrement de guingois.. Lucas remarqua au pied de la croix un pot de bégonias rouges.. C'étaient les premières fleurs fraîches qu'il voyait dans le cimetière abandonné.. Le major Martin s'inclina sur la tombe et dit sur un ton grave : « Je suis croyante.. Dans la situation difficile où nous nous trouvons, une prière commune ne peut nuire : “Faites-nous connaître, Seigneur, la voix dans laquelle nous devons marcher.. Envoyez-nous la sagesse afin qu'elle travaille pour nous, et répandez dans nos cœurs, par votre bonté, la grâce du Saint-Esprit.. Amen.. ”.. Lucas et Faucon rusé firent un écho poli au « Amen.. Miss Nemo garda obstinément les yeux fixés sur ses souliers boueux.. « Je pense que tout le monde a mis cartes sur table.. » conclut le major Martin.. — « Cartes sur tombe ! » souffla Faucon rusé.. Miss Nemo daigna sourire.. Le major, impatiente, fit claquer le gant qu'elle serrait dans sa paume.. — « Maintenant, si nous voulons aboutir à un accord, l'aide du Saint-Esprit ne nous sera pas inutile ! ».. Miss Nemo laissa éclater une colère longtemps contenue : « Vous, laissez tomber le Saint-Esprit : ça ne vous va pas ! Vous faites tous ces embarras, vous et lui, » — elle désigna d'un index vengeur Faucon rusé qui se dandinait avec embarras en piétinant une tombe — « parce qu'on vous a pris la main dans le sac.. Et, » ajouta-t-elle dans sa veine de métaphore anatomique, « notre client ne va sûrement pas se laisser marcher sur les pieds !.. — Résumons-nous.. » dit Lucas en souriant.. « Permettez… Je suis celui par qui le scandale est arrivé.. J'ai loué sans le savoir un appartement équipé d'un système électronique et informatique très sophistiqué.. Rapport qualité-prix excellent.. Mais c'était un cadeau empoisonné, et je suis devenu un homme-oiseau.. Les demoiselles du réseau.. , représentées ici par Faucon rusé, ne se sont pas contentées de m'observer : elles se sont mises à me persécuter de toutes sortes de manières.. Rien de vraiment grave en fait, mais elles choisissaient mal leurs moments !.. » Je me suis adressé à la société de miss Nemo, qui a adressé un avertissement à mes voyeuses.. Je n'ai pas demandé que l'on enlève le matériel : il y avait des avantages pour moi aussi, et je n'aurais jamais pu retrouver un appareillage aussi sophistiqué, pour un prix si dérisoire… La société Fogg m'a encore appris qu'une de mes voyeuses s'était substituée à une de mes… relations pour me rendre visite.. Rien de bien grave jusque-là, jusqu'à ce que les amis de miss Nemo découvrent que les Martins-Pêcheurs du major me surveillaient par l'intermédiaire du réseau.. , et pour le compte des services fiscaux, ce qui est très désagréable….. — Jamais vous n'auriez dû l'apprendre… » protesta le major.. — « Et comment donc ! » fit miss Nemo.. Lucas noua frileusement son foulard autour de son cou et frissonna.. — « Vous voulez dire qu'il existe un accord entre les sociétés d'enquête informatique et la police pour ne pas révéler ce genre de choses à l'intéressé ? ».. Le silence du major Martin était un acquiescement.. Faucon rusé parla soudain, sur un ton aigre et pensif qui surprit les autres.. — « Je crois savoir ce qui s'est passé.. La Fogg et nous avons travaillé ensemble un certain temps.. Quand un homme-oiseau demandait une enquête, les gens de la Fogg nous transmettaient le dossier et nous nous en chargions.. Il était convenu que nous partagions les honoraires.. Puis ils ont refusé de payer en arguant que nous étions assez rémunérés par le service qu'ils nous rendaient en étouffant l'affaire.. Or, c'était un service mutuel.. Les autres sociétés d'enquête informatique l'ont bien compris.. Dans ces conditions, nous avons cessé de collaborer avec la Phileas Fogg.. Ils ont voulu se venger en informant un de leurs clients de la présence des Martins-Pêcheurs sur le réseau.. Et voilà !.. — Nous avons fait notre travail.. » dit miss Nemo.. « Rien que notre travail, mais tout notre travail !.. — Je vous en sais un gré infini.. » dit Lucas.. « Bien entendu, je ne vous réglerai que la moitié des honoraires.. Le réseau.. paiera l'autre moitié.. Faucon rusé balaya la remarque d'un geste, comme pour chasser un moustique.. — « C'est un détail.. — Cela signifie-t-il que vous souhaitez un arrangement amiable ? » demanda le major Martin à Lucas.. — La.. … » commença miss Nemo.. — « Pas de grossièreté, s'il vous plaît ! » coupa le major Martin.. — « Si nous avions voulu mêler la commission à cette affaire, » dit Faucon rusé, « nous n'aurions pas fait l'effort de nous rencontrer ici.. Notre intérêt à tous est de la laisser hors du coup.. — J'en conviens.. » dit le major.. — « Pas moi ! » cria miss Nemo.. — « Chut ! » fit le major.. « N'oubliez pas que nous sommes dans un cimetière.. — Permettez.. « Je suis le principal intéressé.. À mon avis, ça ne vaut pas la peine de déranger la.. pour une affaire aussi minime.. Le plus simple est de tout réinitialiser.. — Je ne vous suis pas bien.. — « C'est pourtant simple.. Sans vos manigances à tous, je n'aurais jamais dû faire appel à une soc'denc.. Je suggère que vous régliez vous-mêmes la seconde moitié des honoraires de la Fogg, les Pèlerins se chargeant du reste comme convenu.. En outre, vous vous portez garant de moi auprès des services fiscaux et vous les prierez instamment de classer mon dossier… Je suis sûr qu'ils n'ont rien à vous refuser.. Le major Martin gonfla sa poitrine arrogante et regarda l'horizon par-dessus le mur du cimetière.. Lucas se tourna vers le représentant des Pèlerins.. « Je crois que nous pouvons nous entendre aussi, cher ami.. Je consens à rester homme-oiseau au service de vos Pèlerines.. C'est un rôle social important et je ne veux pas me dérober à mes responsabilités.. Mais Marie — son nom m'échappe —… bref, l'amie de ma voyeuse, vient de faire l'acquisition d'un homme-oiseau.. Elle n'en aura plus besoin.. Je serai désormais son aigle et son pigeon… Je vous demande de bien vouloir lui reprendre son acquisition à prix coûtant.. — Plus trente pour cent ! » dit le major Martin d'un ton sec.. Faucon rusé sursauta.. — « Seigneur ! Et pourquoi trente pour cent ?.. — Cette jeune femme ne pourra pas jouir de son bien.. Vous lui devez une compensation.. » convint Lucas.. Lucas retint Faucon rusé à la sortie du cimetière.. « Je crains, cher ami, que ces événements n'entraînent quelques complications dans vos affaires.. Vous aurez sans doute besoin des conseils d'un bon comptable, discret et délicat… J'ai une certaine expérience des relations avec les services fiscaux.. Je la mets volontiers à votre disposition, si nous pouvons trouver un arrangement à l'amiable… ».. « Un Pèlerin… cela doit ressembler à un faucon royal ! Cruel et orgueilleux… Décris-la moi ! » Il avait le regard pensif, indéchiffrable.. — « Tu ne lui en veux pas ? » s'étonna Marie.. « C'est dégoûtant, ce truc.. On vous voyait même faire l'amour ! » Là, elle se dit qu'elle exagérait un peu.. Mais enfin, il aurait suffi d'une caméra infrarouge….. Lucas redressait pensivement ses moustaches, accentuant leur courbure à la Dalí.. « Elle est mauvaise ! » ajouta Marie avec une conviction qu'elle n'éprouvait pas vraiment.. Lucas lui caressa le bras, amusé et un peu attendri.. Puis il posa ses lèvres sur le cou blanc de la jeune fille.. — « Toi tu es si douce… ».. Marie ferma les yeux, étourdie et consentante.. Louis Vernier centra l'image sur le visage de Marie, l'agrandit, et suivit sa lente chute vers l'arrière.. Il se surprit à chantonner : « Alouette… gentille alouette ! ».. Marie ouvrit la bouche comme une noyée et tourna un peu la tête.. Louis improvisa : « Pèlerine… je te plumerai ! ».. Il s'amusait comme un petit fou.. Le visage de Marie fut soudain caché par la nuque et les boucles noires de Lucas, et Louis parcourut les commandes à la recherche d'une caméra mieux située.. L'une des images lui montra Lucas de face.. Lucas lui fit un clin d'œil.. Alors le décor s'évanouit, y compris le visage de l'homme-oiseau.. Louis Vernier ne vit plus en face de lui qu'un œil grand ouvert, suspendu dans le vide.. Puis l'œil se multiplia.. Il y en eut dix, douze, vingt, de tailles variées, et ils emplirent l'écran.. Leur regard fixait Louis Vernier avec une bienveillance moqueuse.. Leurs pupilles brillaient comme des diamants noirs.. Incrédule, le Martin-Pêcheur se frotta les paupières, ouvrit la bouche, se pinça le menton.. Une voix féminine murmura à son oreille gauche, la meilleure : « Les yeux d'.. sont ouverts… ».. « Les yeux d'Arlequin sont ouverts.. » dit le major Martin.. « Mais, bon Dieu, c'est une de nos phrases de reconnaissance ! ».. Louis Vernier approuva avec un soupir.. — « Un de nos plus anciens codes, je crois.. Il était tombé dans le domaine public depuis un certain temps.. — De là à nous le lancer à la figure comme ça… À votre avis, Vernier, qui s'amuse à ce petit jeu ?.. — Vous me le demandez à moi, Major.. Eh bien… Peut-être le réseau des Pèlerins ?.. — Non.. Les dirigeants du réseau savent bien que leur intérêt est de se faire oublier.. Ils n'auraient pas l'idée de nous provoquer gratuitement.. — L'homme-oiseau, Lucas de Martel ?.. — Il n'a ni les moyens techniques ni les capacités.. — Une société d'enquête informatique ?.. — Elles essaient de passer le plus possible inaperçues.. Absurde.. — Quelques Pèlerines qui auraient eu… euh, envie de s'amuser à leur façon ?.. — Même réponse que pour Lucas.. Il y eut un court moment de silence.. « Des nouveaux venus ? » hasarda Louis Vernier.. — « Pourquoi pas ? » fit le major Martin.. « Si c'était… un flash publicitaire ? ».. , le premier réseau de voyeurs-hommes, se révéla au grand jour quelques semaines plus tard, bravant les foudres des organisations féminines.. En fait, son apparition comblait un vide et le.. réagit mollement.. La presse populaire titra, avec plus ou moins de discrétion :.. Une nouvelle conquête de l'informatique….. Première publication.. les Yeux d'Arlequin sont ouverts.. ›››.. 1985.. inédit sur papier mis en ligne par Quarante-Deux en mars 2007.. © Quarante-Deux.. — Reproduction interdite sans autorisation.. Voir les.. conditions d'utilisation.. Création :.. lundi 13 mars 2007 —.. Modification :.. mardi 13 mars 2007.. Adresse du site :.. haut de page.. écrire à Quarante-Deux..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/Esquisse pour une biographie sommaire | Quarante-Deux
    Descriptive info: Esquisse pour une biographie sommaire.. Avant-propos autobiographique au Livre d'or.. , 1982.. J.. e suis né en janvier 1934, près d'Eymet, en Dordogne, dans une baraque en ruine.. Il faisait froid.. La situation de mes parents était plus que difficile.. Elle s'améliora un peu dans les années suivantes.. Nous avons changé plusieurs fois de logement, tout en restant dans les environs d'Eymet.. Vers 1937-1938, mon père a trouvé un emploi de domestique agricole, logé, dans une ferme où il y avait aussi une carrière de pierre.. Le propriétaire exploitait cette carrière avec ses ouvriers et transportait la pierre sur les routes.. Il possédait un ou deux camions, plusieurs voitures et diverses machines.. Il avait aussi un café à Eymet.. Plus tard, une cornue à charbon de bois avait été installée dans la carrière.. À partir de 1943, la Résistance s'y ravitaillait régulièrement.. La maison et la carrière étaient devenues des dépôts d'armes et d'explosifs.. C'était extrêmement excitant.. J'ai vécu là de quatre ans à dix ans et un bon quart des souvenirs de ma vie me semblent liés à ce décor et à cette époque.. Je crois que si j'avais passé mon enfance dans un lieu plus ordinaire, j'aurais été différent.. Ma mère allait travailler dans une usine de conserves.. À pied : ce n'était qu'à deux kilomètres.. On me mit à l'école vers quatre ans et demi.. À l'école libre, parce que là on avait accepté de me garder à l'étude avec les pensionnaires jusqu'à sept heures ; alors ma mère venait me chercher.. (À l'école publique, il fallait s'en aller à quatre heures et demie…) Cette attente était longue, incroyablement, désespérément longue pour un enfant de cinq ans.. Que faire ? Je trouvai bientôt un moyen de passer le temps : inventer des histoires.. J'ai vécu la guerre, la Résistance dans ce décor.. Je me souviens d'une anecdote typique de ma vie à cette époque… Entre notre petite maison et la belle ferme des voisins, à cinq cents mètres, il y avait un endroit touffu, sombre, sauvage, au bord du sentier.. J'y avais situé une sorte de monstre qui hantait mes cauchemars.. Cela, c'était vers cinq, six ans.. Deux ou trois ans plus tard, j'étais obligé de passer tous les soirs à cet endroit pour aller écouter la radio anglaise.. Je m'en voulais amèrement d'avoir inventé ce monstre.. Et je rêvais d'avoir la colonne Leclerc avec moi ! J'adorais écouter la radio anglaise.. Aucune musique n'égalera jamais le fameux.. pom ! pom ! pom ! pom !.. Mais je dois avouer que je lisais également.. Signal.. , le magazine de l'armée allemande en français….. À partir de huit ou neuf ans, je me suis mis à lire beaucoup et n'importe quoi, avec une certaine prédilection pour les sujets orientés vers le fantastique et l'anticipation.. La première lecture qui m'ait marqué, c'est, je crois,.. la Fin d'IlIa.. dans un volume relié de.. Sciences Voyages.. qu'on m'avait prêté.. Ce roman de José Moselli a acquis depuis lors une assez grande célébrité.. Vers la même époque, j'ai dû lire quelques romans de Jules Verne qui ne m'ont pas beaucoup frappé.. Plus tard, il y a une bande dessinée dans.. Coq Hardi.. Guerre à la Terre.. , des romans de Pierre Devaux, Yves Dermèze.. Et un peu plus tard encore, un livre qui m'a émerveillé :.. le Conquérant de la planète Mars.. , qui était je crois le premier volume des aventures du capitaine Carter, d'Edgar Rice Burroughs, chez Hachette.. Ça, c'est quelque chose de très important pour moi… Cela ne m'empêchait pas de lire toute sorte d'autres choses qui me tombaient sous la main : Balzac, Paul Féval, James Fenimore Cooper,.. Science Vie.. (qui s'appelait encore il me semble.. la Science et la Vie.. ), Thomas Mayne Reid, Gustave Aymard, Stendhal, Jack London et le journal.. Après la guerre, outre les BD de SF, j'ai suivi avec passion une série en fascicules signée Edward Brooker,.. Pao Tchéou, le maître de l'invisible.. Aux environs de 1948, il existait une collection de romans d'aventures qui publiait de vrais petits livres, parmi lesquels quelques récits de Science-Fiction.. J'ai oublié noms et titres… L'éditeur avait organisé un “concours de scénarios”.. Il s'agissait en fait de proposer des synopsis de romans, susceptibles d'être publiés dans la collection.. J'avais envoyé une histoire de flibustiers et une autre de SF.. Pour cette dernière, j'ai reçu un  ...   René Julliard mais ne fut pas publié.. Instituteur dans une école du Lot et Garonne, aussi déshéritée que celle de mon enfance, j'écrivis un autre roman que Julliard publia l'année suivante :.. le Diable souriant.. À cette époque, je ne m'intéressais plus guère à la Science-Fiction.. Ma carrière d'instituteur se termine avec une grave dépression qui me laisse des séquelles auditives irréversibles.. Quand Gallimard se décide à publier mes vieux romans de SF, je suis à peine remis.. Mon directeur de collection, Michel Pilotin, égare le manuscrit suivant (j'ai moi-même perdu le double en déménageant ; il ne me reste que le titre, utilisé récemment pour une histoire complètement différente :.. les Écumeurs du silence.. Le manuscrit suivant, en littérature générale, est refusé.. Ma santé ne s'améliore guère.. J'ai perdu le moral et le goût d'écrire.. Je fais divers métiers : le principal étant celui de visiteur médical.. Je suis représentant, comptable, agent technique commercial (en machines comptables).. Quelques semaines, je deviens précepteur des enfants de Joséphine Baker (les « enfants du monde ») aux Milandes….. Progressivement, l'envie d'écrire me revient.. Mais j'ai perdu la main.. Le temps et la concentration me manquent.. Vers 1967, je cesse toute activité régulière.. J'aide mon père aux travaux de gardiennage qu'il ne peut plus assurer ; je fais des journées à la campagne et je donne quelques leçons à des enfants du voisinage (surtout de maths).. J'entreprends de me recentrer et de réapprendre à écrire, ce qui sera beaucoup plus long que je ne l'avais prévu.. Je noircis quelques milliers de pages.. En cours de route, je redécouvre la Science-Fiction, avec le premier volume de la collection "Ailleurs et demain" qui vient de naître.. Le premier et les suivants… Je relis également de vieux numéros de.. Fiction.. Le roman commencé vers 1970 devient en cours de route aussi un récit de Science-Fiction.. Je pense bien sûr à la collection "Ailleurs et demain".. Jusqu'au dernier moment, je ne trouve pas de titre pour ce livre.. Finalement, j'opte, un peu en désespoir de cause, pour.. le Temps incertain.. (car il est beaucoup question de ça dans mon histoire…).. J'envoie le manuscrit à Gérard Klein, chez Robert Laffont.. La réponse tarde un peu.. Je la trouve un soir, vers le 25 octobre 1972, en revenant de vendanger.. « Cher Monsieur, » dit cette lettre, « je suis rentré de mon voyage… chronolytique.. J'ai lu votre livre.. Je l'ai trouvé excellent.. Peut-être même un peu plus.. À certains égards, je voudrais bien l'avoir fait.. Il va donc de soi que je souhaite l'accueillir dans ma collection.. Pour moi, il était… temps.. Ma situation matérielle était mauvaise.. Donc, c'était parti… mais pas arrivé.. Le deuxième départ m'a été donné par Daniel Walther qui m'écrivit après la sortie du.. Temps incertain.. pour me demander une nouvelle destinée à l'anthologie qui allait devenir.. les Soleils noirs d’Arcadie.. : ".. les Transpondus.. ".. Comme je n'avais plus d'activité professionnelle autre que les “journées”, les leçons et autres petits travaux, je n'ai pas eu à décider de devenir auteur à plein-temps.. Cela s'est fait tout seul, en deux ans environ.. Tragique symbole : mon dernier élève, un garçon handicapé à qui j'étais très attaché, est mort en 1974, pendant que j'étais à la convention de Grenoble.. En 1975, j'ai épousé Nicole.. Danièle est née en 1976.. Post-scriptum de 2008.. Vingt-cinq après, comme dirait Alexandre Dumas.. Nous vivons depuis 1987 dans les Cévennes, qui m’ont inspiré en 2005 et 2006 deux contes de Science-Fiction : ".. la Cévenne des tempêtes.. " et ".. le Bonheur en Cévennes en 2155.. "… Les gens heureux ont quelquefois des histoires.. Notre fille, Dany, vit en Drôme provençale.. Nous avons écrit ensemble quelques récits jeunesse.. Elle a un petit garçon de trois ans, Swann, qui nous aide à rattraper le temps perdu.. Quant à moi, ma biographie se confond toujours plus avec ma biblio.. Ils furent heureux et ils eurent beaucoup de livres.. Enfin pas mal… Les rééditions, qu’est-ce au juste pour le vieil auteur qui voit le bout du tunnel ? La vie après la vie ?.. Bonne chance à tous.. Esquisse pour une biographie sommaire.. avant-propos autobiographique à :.. (recueil sous la direction de : Gérard Klein ; France › Paris : Presses Pocket • le Livre d'or de la Science-Fiction 5133, mars 1982).. lundi 17 mars 2008 —.. jeudi 30 octobre 2008..

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  • Title: ´l'Homme qui s'arrêta´ par Philippe Curval | Bibliographie | Quarante-Deux/exliibris
    Descriptive info: Aller au contenu.. |.. Aller à la navigation générale.. Aller au menu.. Aller à la recherche.. Quarante-Deux : e.. xlii.. bris.. catalogue d'une bibliothèque de Science-Fiction.. fr/1Q.. C.. l'Homme qui s'arrêta.. Index onomastique :.. #.. A.. B.. D.. E.. F.. G.. H.. I.. K.. L.. M.. N.. O.. P.. Q.. R.. S.. U.. V.. W.. X.. Y..  ...   :.. amazon.. fr.. bdfi.. net.. books.. google.. noosfere.. org.. notice :.. frxliivMe7vqHrxL8IlxTzuc1iwWYTt9m.. Publications cataloguées.. › journaux ultimes.. (la Volte, 2009), p.. 3‑318, illustré en couverture par :.. +.. dans exliibris.. guide.. contenu.. @exliibris sur Twitter.. Fil des catalogages.. © Quarante-Deux 1994–2054.. — ISBN 978-2-9510042-9-0 —.. Dernière modification :.. 11 août 2013.. (création : 10 janvier 2010).. org/exliibris/oeuvres/c/Philippe_Curval/l'Homme_qui_s'arreta_(recueil).. frxliiAwGeptL1TMEBFSqZfp4BXWGY80v..

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  • Title: Récits de l'espace/Curval/l'Œuf d'Elduo | Quarante-Deux
    Descriptive info: l'Œuf….. Philippe Curval : livre d'or, version 2.. 0.. l'Œuf d'Elduo.. Tout doit pouvoir être libéré de sa coque.. André.. Breton.. ans le vaste recensement auquel se livraient les habitants de l'Empire galactique, il arrivait qu'un monde échappât à leurs investigations ; tel était le cas pour la planète unique qui gravitait autour de Sigma du Grand Chien.. Accompagnée de ses deux satellites, elle gravitait sans fin dans le vide, attendant que les explorateurs viennent en prospecter les ressources éventuelles.. Car, malgré les milliards de systèmes stellaires, très faible s'avérait le nombre de ceux où la vie pouvait naître, promesse de richesse.. Cet état de fait ne pouvait durer.. Les Galaxiens de l'époque trouvaient inadmissible d'ignorer une seule île de l'espace et de la laisser vierge.. Avides de sensations nouvelles, ils recherchaient des matériaux précieux afin d'orner leurs résidences, des végétaux extravagants pour agrémenter leurs jardins, des parfums imprévus, des couleurs inédites, des odeurs exaltantes, des espèces de vie étranges à apprivoiser ou mettre en cage, quand elles ne servaient pas à enrichir leur expérience sensuelle.. Bourgeois, travailleurs, intellectuels, aventuriers, parasites, tous espéraient de ces missions frétées par des sociétés contractuelles spécialisées.. Les chercheurs se pressaient aux portes des ministères et des organismes financiers pour compléter d'une pièce supplémentaire le puzzle cosmique dont ils tentaient de reconstituer la mosaïque depuis le début de l'ère intersidérale.. Pourtant, l'autorité de tutelle opposait à ces velléités une somnolence, une complication qui rendaient leur organisation difficile.. Connaisseur émérite de l'Histoire, le Régent pensait que l'ouverture vers les mondes extérieurs risquait d'entraîner à long terme des problèmes insurmontables.. C'est pourquoi, depuis un petit siècle, il freinait la conquête spatiale.. Lorsque des journalistes l'interrogeaient à ce sujet, il évoquait la question d'éthique soulevée par la conduite de l'espèce humaine envers des races réputées inférieures.. Son mandat lui interdisait de favoriser les pratiques sauvages employées par le passé.. Il se référait aux créatures réduites à l'esclavage par des pionniers, quand elles n'avaient pas été victimes d'un génocide.. Le Régent disait freiner l'exploration spatiale pour mieux la contrôler.. En réalité, il croyait qu'un jour l'humanité en expansion rencontrerait ses maîtres.. Nul monarque ne souhaiterait rester dans l'histoire comme le vaincu de la première guerre galactique.. Néanmoins, lorsque la pression de l'opinion publique se faisait trop forte, une destination nouvelle était désignée par tirage au sort.. Quand il fut décidé qu'une mission explorerait Sigma du Grand Chien et sa planète, l'émotion s'empara des esprits.. Malgré les lenteurs de l'administration, l'expédition vit enfin le jour.. De tels voyages vers les étoiles inconnues faisaient désormais figure d'événement.. L'information holovisée s'en montrait friande.. Le jour du départ, la foule se pressait autour du spatiocroiseur Alcalanda.. Cette année-là, sur la planète mère d'où partait l'expédition, la mode dictait le port d'eltas phosphorescents.. Ainsi vêtues, les femmes passaient telles de fantomatiques silhouettes d'où émanait une lueur attirante, idéalisant leurs formes ; ce qui ne manquait pas d'aviver le désir des mâles les plus blasés.. Ceux-ci exhibaient la barbe en collier ; par un goût frondeur, ils reliaient leur système pileux à leur crâne rasé par des tatouages littéraires.. L'envol du vaisseau fut applaudi par des millions d'amateurs.. Quelques heures plus tard, l'Alcalanda cinglait à la vitesse d'un million cinq cent mille parsecs vers la constellation du Grand Chien.. « De nouvelles créatures s'approchent », pensa l'être solitaire, le temps est enfin venu de réaliser mon œuvre d'imagination.. Née d'un caprice de l'évolution, cette intelligence exceptionnelle n'avait jamais pu s'incarner.. Depuis les origines, elle existait sous forme de concept.. Chaque fois qu'un visiteur s'était posé sur Elduo, elle avait tenté de s'infiltrer dans son esprit.. Les spécimens d'une multitude de races s'étaient montrés inaptes à supporter sa pensée.. Leurs cadavres décomposés depuis des millénaires formaient l'humus infécond de la planète.. Après une éternité de réflexion, elle avait choisi d'élaborer un piège subtil, susceptible de propager sa mystérieuse essence de vie au sein de l'univers.. L'être collecta les images mentales des nouveaux explorateurs, étudia leurs mœurs, leurs méthodes de réflexion, leurs passions, leurs désirs, leur mode de reproduction, découvrit leur nécessité de se nourrir.. Alors, lentement, il élabora un paysage inexplicable.. Son leurre venait d'être mis en place lorsque les visiteurs atterrirent.. En vue de la planète, le commandant Destrève fit décroître l'allure, puis se mit en orbite d'approche.. Les experts se proposaient de procéder à une première évaluation, tandis qu'un ordinateur sémantique à programme aléatoire cherchait un nom de baptême pour la nouvelle colonie.. Les cercles de l'Alcalanda autour du globe se rétrécissaient, la vitesse diminuait ; bientôt, le vaisseau se posa sur Elduo.. Un lait d'étoiles diffusait dans le ciel violet.. La plaine infinie s'allongeait jusqu'à l'horizon, d'un noir à faire pleurer les yeux, coupée çà et là d'édifices ovoïdes d'une matière blanchâtre.. Formes géométriques d'une taille énorme qui opposaient leur transparence de jade aux grandes nébuleuses.. Elduo ! Tous les explorateurs cédaient maintenant à l'émotion.. Même les plus blasés succombaient à l'enthousiasme quand ils abordaient un monde nouveau.. Malgré son type terrestre, la planète possédait une atmosphère surchargée de gaz carbonique qui interdisait aux voyageurs d'y respirer librement.. Enfermés dans leurs bioscaphes, les premiers explorateurs retenaient leurs souffles, à l'écoute du silence intérieur de leurs bulles de confinement.. Bientôt, il devint évident que cette terre de l'espace faisait partie des épaves désertées à la suite d'une épidémie inconnue, ou d'un brutal changement climatique.. Elduo témoignait de la prodigieuse inventivité d'une race mystérieuse, disparue avant d'entrer en contact avec les Galaxiens.. Les membres de l'expédition éprouvaient un enthousiasme fébrile à l'idée de recueillir une somme de connaissances nouvelles.. La plupart en attendaient des avantages matériels, les autres des découvertes scientifiques inestimables.. Tous les coptéors furent sortis de l'immense spatiocroiseur qui dressait sa masse sombre sur le sol d'Elduo.. Sur la gauche, Sigma du Grand Chien, soleil vert pâle, déclinait lentement, tandis que deux satellites projetaient de grandes ombres obliques à l'aplomb des constructions ovales, statues parfaites, qui rythmaient les perspectives jusqu'à l'horizon des quatre points cardinaux.. « On dirait un cimetière d'oiseau, » formula avec justesse un des chercheurs, soulignant le dessin symbolique des structures et leur ordonnance.. Dés le lendemain, les scientifiques se scindèrent en équipes plurifonctionnelles, comportant un membre de chacune des disciplines fondamentales, pour explorer systématiquement la planète.. Toutes ses caractéristiques seraient recensées, puis ajoutées au formulaire général de la Galaxie qui comportait déjà plusieurs milliards de références.. Rien de sa constitution ni de son évolution ne devait rester ignoré.. Il fallait qu'un diagnostic soit prononcé sur les causes de son naufrage biologique.. Deux semaines terrestres suffiraient à parachever cette tâche, ce qui en représentait cinq sur Elduo.. Malheureusement, passé ce délai, aucune découverte notable n'apporta sa pierre à l'édifice des connaissances galactiques.. Elduo ressemblait à s'y méprendre à ces multitudes d'autres planètes qui achevaient leur court cycle d'évolution par la disparition de leur faune, de leur flore, sans explication.. L'espèce supérieure et sa civilisation n'y avaient pas résisté.. Vagues tentatives de l'énergie pour créer de la pensée, que l'entropie vouait à la faillite.. Pas besoin d'être grand clerc pour obtenir cette pure spéculation statistique.. Ce fiasco n'excluait pas tout mystère.. Ainsi, les édifices ovoïdes que le temps n'avait pas érodés semblaient construits dans une matière non identifiée dont la dureté exceptionnelle n'avait jamais été constatée sur un autre monde.. Dressés pour défier les millénaires, ils opposaient une résistance absolue au matériel de haute technologie avec lequel les ingénieurs galaxiens avaient tenté de les fracturer.. Sans omettre les fouilles effectuées dans leurs soubassements, aucune précision n'avait pu être établie quant à la forme de vie qui les avait conçus.. Nul squelette ne fut retrouvé dans leurs fondations.. Autre miracle inexplicable, la paroi externe des monuments se couvrait de visions fantasmatiques à l'approche des explorateurs.. Scénarios arrachés à l'inconscient, bribes d'images qui troublaient le regard, perturbaient la pensée des chercheurs par effet de résonance avec leurs rêveries les plus secrètes.. Néanmoins, quand ces derniers les sondaient, l'intérieur semblait plus opaque que la mort.. Nul appareil de projection d'une technologie primitive, nul simulateur graphique n'étaient logés en leur sein.. Non seulement l'origine et la destination des sculptures ovales échappaient à l'analyse, mais le but des projections mouvantes à leur surface demeurait énigmatique.. On n'attendait plus que le retour de la mission alpha, chargée de procéder à l'étude des traces sémantiques, pour regagner la Terre.. Lorsque Destrève, son chef, débarqua du coptéor, tenant dans ses mains gantées un objet dont il était difficile de distinguer la nature, ce fut la ruée.. Tous attendaient un miracle.. Ce fut avec un certain désappointement qu'ils purent examiner la trouvaille.. Sauf erreur, ce n'était qu'un œuf, à peine plus gros que celui d'une poule.. « Je l'ai trouvé au pied d'un monument.. Ne dirait-on pas une forme de progéniture ? » plaisanta-t-il en souriant.. Pour un observateur impartial, la vue de ces experts scientifiques s'affairant autour d'un objet aussi peu métaphysique qu'un œuf, avec des mines graves et réfléchies, frisait le ridicule.. Surtout en connaissant le prix de la mission : sept  ...   d'émotion qu'elle s'achevât.. Trois minutes pus tard, Soubbotine retira l'œuf du liquide frémissant.. Alors, devant les habitants de la Galaxie tout entière, il sortit un ancien coquetier déniché à prix d'or chez un antiquaire qui s'adapta fort bien au calibre de l'œuf.. À l'aide d'un faisceau laser, il en décapsula prestement le petit bout, puis, avec voracité, il en avala le contenu, sans que personne n'ait eu le temps de s'y opposer.. Soubbotine se leva, s'essuya délicatement les lèvres.. Puis il prononça cette courte phrase devenue légendaire :.. « Dommage ! il était trop cuit.. Enfin il ajouta :.. « Si le passé est un œuf cassé, l'avenir est un œuf couvé, a écrit le poète, je vous invite à réfléchir au sens de ce message.. Devant la fureur générale des Galaxiens, le Régent fit mettre Soubbotine en phase carcérale ; autant pour le protéger que pour se dédouaner de la farce qu'il avait mûrie avec sa complicité.. Sur la pression des commanditaires de l'expédition, le monarque n'hésita pas à faire saisir les biens de l'iconoclaste.. Ceux-ci ne remboursèrent que d'un centième du prix de la mission.. Malgré son emprisonnement et sa ruine, Alexie Soubbotine considérait son coup d'éclat médiatique comme le sommet d'une carrière vouée à la mécanique quantique et aux paradoxes métaphysiques.. Sa misanthropie congénitale ne se rassasiait pas de démontrer aux hommes la stupidité de leurs actions et de leurs adorations.. Jamais, sans la complicité du Régent, il n'aurait poussé si loin son défi au respect des normes.. Aussi coulait-il des jours heureux dans sa cellule conditionnelle d'un confort absolu, sachant qu'à sa libération, il serait récompensé.. Un mois plus tard, à la suite d'un repas chaleureux, il fut saisi de douleurs stomacales intenses accompagnées de nausées.. Sur le moment, il n'y attacha guère d'importance, croyant à une indisposition passagère, séquelle d'une légère indigestion due à l'enfermement.. Mais, quand ces douleurs empirèrent les jours suivants et se répétèrent avec une fréquence accrue malgré un régime alimentaire allégé, son robuste moral fut ébranlé.. Avant de l'avaler, Soubbotine avait vérifié les paramètres de l'analyse chimique concernant l'œuf d'Elduo.. Si l'embryon se caractérisait par une morphologie évolutive, sa formule en lipides, glucides et protéines, le rendait parfaitement comestible.. Des sucs gastriques humains digéreraient sans danger le bol alimentaire.. Ce n'était donc pas à propos d'un quelconque empoisonnement qu'il s'interrogeait.. Après avoir procédé aux examens d'usage, le praticien alerté diagnostiqua une tumeur d'origine inconnue et de nature indéfinie,.. La tumeur grossit, son volume s'accrut tant et si bien que deux semaines plus tard, le ventre de Soubbotine s'arrondissait anormalement.. Le malheureux ne pouvait plus ingurgiter la moindre nourriture à cause de son estomac dilaté par la mystérieuse excroissance.. En vingt-quatre heures, toutes les chaînes d'holovision alertées se précipitèrent autour de son lit d'hôpital pour transmettre en direct les atroces souffrances de Soubbotine.. Ceux à qui il avait joué ce tour pendable, en gobant un œuf de sept millions, s'abattirent sur leur proie comme des vautours.. En polarisant l'information autour du scandale, ils excitèrent l'opinion publique.. Celle-ci, survoltée par les media, exigea qu'on procède en direct à l'incision de sa poche stomacale.. Mais aucun chirurgien, aucun médecin ne réalisait plus d'accouchement depuis longtemps.. Le métier de gynécologue s'était perdu, reconverti en systèmes experts dans les laboratoires de maturation fœtale.. Il fallut recourir à l'expérience d'un gastro-entérologue.. Quand le spécialiste fendit avec précautions la paroi abdominale de Soubbotine sur une vingtaine de centimètres, les Galaxiens en virent jaillir le monstre le plus insolite qu'ils eussent connu.. Pourtant, certains pamphlétaires considéraient déjà leurs concitoyens comme des phénomènes en la matière.. Expansé tel un ballon, étonnamment gros par rapport à la taille de la coquille, le corps de la créature en forme de cône se terminait par une énorme ventouse.. Sa peau, d'un rose obscène marbré de vert, se tendait en triangle sur chacun de ses flancs, masquant une aile repliée.. Il palpitait doucement, frémissait par endroits et rejetait quelques glaires visqueuses par sa ventouse, en fonction de laquelle il semblait intégralement conçu.. L'anesthésiste, fasciné, s'en approcha imprudemment.. La chose développa ses ailes en un éclair et se plaqua rapidement sur le ventre du malheureux qui hurla :.. « Tuez-la, vite ! Elle m'absorbe.. Mais les coups de bistouris les plus tranchants n'eurent aucun effet sur la peau de la créature qui résista à des formes d'agression plus dures comme le fusil laser ou le micro désintégrateur.. Le marbre rose et vert de sa peau s'avérait invulnérable.. Le médecin vaincu assista, impuissant, à la digestion de son assistant.. À l'effroi succéda la panique.. L'être sans nom avait doublé de volume une fois son repas achevé et tous les observateurs placés à l'extérieur de la prison s'enfuirent, affolés.. Par l'écran d'holovision, les Galaxiens virent la chose se décoller lentement des restes de sa victime, telle une sangsue repue, laissant apparaître une large tache d'un violet sombre sur le corps du biologiste pompé, desséché, racorni.. La créature volait mollement, cherchant une issue, sans s'occuper de Soubbotine, replié dans un coin de la cellule, que le chirurgien recousait activement.. Soudain, elle se colla contre la paroi qui séparait la pièce du couloir central de la prison.. L'aspect réaliste du mur à balayage électronique ne résista pas à son analyse.. Elle franchit aisément l'obstacle, puis renouvela cette opération à chaque fois qu'elle rencontrait une barrière, conditionnelle ou non, afin d'atteindre l'extérieur.. À chaque passage, elle se développait.. Lorsqu'elle déploya enfin ses ailes de velours de toute son envergure pour monter vers le ciel blanc, la chose d'Elduo avait la taille d'un véhicule d'interception.. Le Régent de la Terre alerté requit les services d'une équipe spécialisée dans les combats d'outre galaxie.. Mais les gaz les plus nocifs, les projectiles les plus résistants ou les plus destructeurs, comme les flèches d'antimatière, n'eurent aucun effet.. Aux abords du désert de Gobi jusqu'où elle fut poursuivie, la créature se volatilisa.. Malgré les recherches intenses qui furent entreprises, et les moyens considérables déployés pour la retrouver, il fut impossible de découvrir la moindre trace de la chose terrifiante.. S'il n'avait pas subsisté une preuve de sa présence malfaisante, — la dépouille desséchée d'un homme —, les techniciens de l'holovision, les spectateurs en direct auraient pu se croire victimes d'une hallucination.. Un tribunal d'experts réuni pour la circonstance, déclara que la bête avait probablement regagné l'espace dont elle était issue.. Je m'appelle Alexie Soubbotine.. C'est moi l'auteur du scandale qui n'a pas fini de hanter les esprits.. Depuis mon geste mémorable, j'ai longuement réfléchi aux raisons qui m'ont poussé à le commettre.. La première est fort simple : dès que j'ai aperçu l'œuf dans son conteneur, j'ai ressenti une faim cosmique.. Faim que j'aurais assouvie sur-le-champ si je n'avais été retenu par les gardiens, des Centauriens qui se nourrissent par osmose avec le sol.. Ma démonstration gastronomique ne fut que la conséquence logique de ce désir primitif.. Si le Régent ne m'avait encouragé dans mon projet pour des raisons politiques, je l'aurais mis à exécution, malgré les conséquences.. Je ne suis pas le seul à avoir faim.. De par la galaxie, il existe des centaines de milliards d'individus qui se damneraient pour avoir le plaisir de gober un œuf.. C'est le constat universel qui a guidé l'habitant d'Elduo dans la conception de ce piège.. En se posant sur cette planète, des millions de créatures vivantes sont mortes avant moi des suites de leur goinfrerie.. J'en ai la conviction profonde.. Pour la première fois de sa longue existence, celui qui a pondu cet œuf l'a créé à la mesure de notre estomac.. Pourquoi suis-je si formel ? À la fin de mon incubation, la chose qui gonflait en moi n'avait rien d'un embryon.. J'étais porteur d'une idée tellement vaste qu'elle risquait de me faire mourir si j'en accouchais.. D'abord, j'ai cherché à la repousser.. Puis, à mesure qu'elle grossissait, j'ai voulu l'éliminer.. Mais ce mental semblait si fort qu'il résistait à toutes mes tentatives d'avortement.. Aucune créature biologique ne serait capable d'assimiler le savoir et la personnalité d'une pareille entité.. Car, depuis sa naissance, celle-ci puise son énergie au continuum espace-temps.. Alors, mon inconscient a usé d'une ruse improbable.. J'ai suggéré à la créature de s'incarner hors de moi.. Immatérielle et immortelle, elle n'avait jamais envisagé de prendre une apparence.. Mon idée l'a tellement séduite qu'elle a exploré la totalité de mes souvenirs pour découvrir la forme qu'elle souhaitait.. En la voyant sortir de mon ventre, j'ai tout de suite vu qu'il s'agissait d'un monstre de “science-fiction”.. Depuis toujours, j'en suis un lecteur fervent !.. Quelque part, sur la Terre, la chose d'un autre monde réfléchit sans doute à sa prochaine “performance”.. Avec tous les scénarios de nouvelles, et de romans qu'elle a puisés dans mon esprit, fécondés par son imagination, attendez-vous à un avenir étonnant pour l'espèce humaine.. l'Œuf d'Elduo.. 25, décembre 1955.. Cette nouvelle a été entièrement remaniée et révisée en 1996 et comporte une gravure numérique de l'auteur.. samedi 15 mai 1999 —.. dimanche 5 mars 2000..

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  • Title: Récits de l'espace/Curval/le Langage des fleurs | Quarante-Deux
    Descriptive info: le Langage….. le Langage des fleurs.. Quand on est malade, il ne faut pas souffler dans un trombone.. Albert.. Camus.. 'acheter une planète ! Max Derennes allait enfin réaliser son rêve, posséder le jardin immense et merveilleux, convoité depuis sa prime enfance.. Amour né de la découverte d'un bourgeon de marronnier, aux écailles ensachées de coton, qui se déployait dans un parc paysager à l'anglaise.. Devant ses yeux, la première feuille avait percé, vert amande, fragile et parfumée de sève.. Bébé avait bavé de joie dans son berceau aérien.. Depuis cette époque, sa curiosité insatiable lui avait fait découvrir la démesure de l'Art agricole, dont le nom n'était pas même inclus parmi les sept arts suprêmes.. Jardins à la française, japonais, suspendus, jardins de curé, potagers, maraîchers, jardins fruitiers, espaliers, jardins arborés, bocages, savanes, jungles, bois et forêts plantés, percées, allées, contre-allées, charmilles, tonnelles, kiosques, étangs, labyrinthes, topiaires.. Le végétal dans tous ses états.. Non qu'il soit particulièrement végétarien — au contraire, sa femme, Luisan, qui se nourrissait exclusivement de viandes, l'incitait chaque jour à suivre son exemple.. Jusqu'ici Derennes, phytologue, simple expert auprès du gouvernement, n'avait jamais quitté le sol de sa planète natale, la Terre.. Son salaire annuel ne lui permettait pas d'envisager le plus petit déplacement interplanétaire.. Alors, il s'était résigné à une existence apparemment mesquine, embellie par la présence de Luisan et la fréquentation assidue des fleurs et des plantes.. Aujourd'hui, il s'apprêtait à acquérir une terre dans l'espace pour se livrer aux joies du jardinage créatif.. Max avait économisé depuis ses années d'études.. Mais comment se payer la moindre planète à ce compte, même perdue aux confins de la galaxie ? Jusqu'au jour où sa découverte de la greffe virtuelle des clones informatiques s'était vue récompensée par le prix Lovressin.. Une somme en matière de phytologie, assortie d'une somme en numéraire plus que confortable.. Le choix s'avérait délicat.. Il ne fallait pas s'embarquer à la légère lorsqu'il s'agissait d'acquérir des tonnes de matière, des hectares de sol, une flore, une faune, des mers, des nuages et les rayons d'un soleil.. Luisan lui avait conseillé de s'adresser au meilleur établissement de la place, l'agence Sidéra, qui pourvoyait les classes aisées en terrains de chasses et lieux de plaisirs.. Après de longues palabres et un sévère marchandage amoureux, Max se décida.. La plate-forme des Espaces Noirs arrondissait ses quelque cinquante hectares au sud de la ville France.. Derennes sortit du minicar qu'il venait de s'offrir, minuscule bijou aux reflets sourds, aux courbes parfaites, robuste, en plaxilaine 3, dur comme le diamant.. Si les propriétaires de l'agence Sidéra ne se refusaient rien, leur sens du grandiose n'était pas loin du mauvais goût.. Par quels détours de l'esprit ses responsables avaient-ils fait construire ce gigantesque gâteau à la crème baroque, dont l'escalier d'accès à l'ancienne déroulait au moins trois cents marches ? Fermant les yeux pour ne pas risquer le vertige, Max gravit ce calvaire monumental.. Un petit robot conique l'accueillit, émit par son chapeau une fumée rose en signe de politesse, d'après les coutumes terrestres, l'accablant d'un parfum outrancier.. « Bonjour, Monsieur.. L'agence Sidéra est entièrement à votre service.. Monsieur désire ? s'enquit-il d'une voix frêle et suprêmement distinguée.. — Voilà, je désirerais me rendre acquéreur d'une planète.. Elle n'a pas besoin d'être vaste, mais je souhaite qu'elle possède une flore remarquable et une faune peu dangereuse.. — Monsieur semble beaucoup trop grand seigneur pour se contenter d'une petite planète… ».. Max se surprit à rêver, sans entendre le commentaire du robot aux phrases sémantiquement choisies, délicieusement modulées, aux intonations sensuelles.. « De quel côté la verriez-vous ? entendit-il soudain.. — La constellation de Cassiopée paraît conforme à mes désirs.. — Cassiopée ! s'exclama le robot, dont la voix se teinta d'une nuance de respect.. Pur artifice.. Car, si les parages de cette constellation passaient pour élégants, Derennes ne s'illusionnait guère sur l'admiration des serveurs électroniques à cet égard.. La machine indiqua la base de son corps.. « Vous trouverez le bureau qui vous convient en appuyant sur ce palpeur intégré.. — Bien aima….. Derennes s'interrompit.. Décidément, il ne saurait jamais prendre la distance qui s'imposait avec ces compléments d'objets directs de l'homme civilisé.. En signe d'adieu, une fumée d'un jaune stranné surgit du robot conique, qui s'immobilisa bientôt, tous programmes en veille.. Une trappe s'ouvrit devant ses pieds, découvrant un gouffre obscur.. Max hésita à marcher dans le vide.. En raison de ses activités, il avait beaucoup voyagé sur toutes les terres cultivées.. En revanche, il ne connaissait rien du milieu urbain.. Difficile de s'habituer à cette technologie oppressante.. Au premier essai, il sentit une résistance normale sous sa semelle, et se décida, avec un soupir, à porter le poids de son corps sur le trou de l'ascenseur à dépression.. La sensation de descente n'était pas désagréable.. Sous l'effet de la vitesse, des formes peintes composaient des fresques abstraites, dont le relief lumineux stimulait le regard.. Euphorisé par la drogue visuelle, Max se retrouva face à face avec une créature de Sfelt aux membres souples et élégants, à l'apparence totalement inhumaine.. Il serra sans appréhension cette terminaison de membre rouge qu'elle lui tendait, appareillée façon main.. — On me communique votre demande à l'instant, M.. Derennes.. Si vous voulez prendre place.. Rien pour se poser.. Deux bras, un coussin ouaté accueillirent Max et le relaxèrent.. Toutes ces émotions l'avaient épuisé.. Le Sfelt fit glisser ses gwffs, d'une consistance quasi métallique, sur un panneau de durène alminte, matière/couleur récemment synthétisée, et en manipula habilement la surface.. L'écran s'éclaira.. Le film défila.. Pour son métier de phytologue, Max avait analysé les images de planètes par milliers.. Cette fois, la perspective de posséder la sienne faisait mousser son plaisir.. « Celle-ci fera l'affaire.. Pouvez-vous m'en donner les caractéristiques ?.. — Naturellement ! Elle appartient au cortège du système solaire Mu de Cassiopée, annonça pompeusement le vendeur.. Sa gravité est de zéro virgule quatre-vingt-treize, sa taille frôle trois unités T, l'atmosph… ».. Brusquement, ce dernier s'arrêta ; une sorte de sourire apparut sur ce qui lui servait de nez.. Signe de profond désarroi, jugea Derennes.. « Excusez-moi, Monsieur.. Cette planète appartient bien à cette région de la galaxie.. Nous ne pouvons la retirer du film sans entrer dans l'illégalité.. Néanmoins, je ne me permettrais pas de la proposer à l'un de nos clients.. — Pourquoi donc ? Je la trouve enchanteresse, interrompit Max.. Le vendeur s'immobilisa, cherchant ses mots.. Une suite de sifflements insolites jaillirent de….. « Excusez-moi, le trouble m'a fait oublier votre langage.. Enchanteresse est un terme qui ne lui convient pas.. Savez-vous que Lomélia — c'est le nom de cette planète —, est inscrite au registre galactique sous l'indice de nocuité maximum ?.. — Toutes les planètes que l'on n'a pu suffisamment étudier en raison des disparitions d'explorateurs y sont classées.. Soit ! Cependant la flore m'en paraît incomparable, je n'ai jamais pu observer ailleurs une telle richesse.. Passmintorias, duelqmaines et clorxwys poussent en petit nombre dans la région de Cassiopée.. Mais Lomélia constitue un gisement exceptionnel ! À croire que ces plantes sont indigènes à ce sol.. D'après mes travaux, leurs fleurs sont les plus stupéfiantes de tout l'univers connu.. C'est pour cette raison que je suis enclin à y acheter ma terre.. Aussi, malgré le danger, une telle abondance me tente, vous en conviendrez.. « J'admets que cette planète à de quoi séduire un amateur ; malheureusement, je n'ai pas le droit de la vendre.. Il vous faut l'autorisation du Régent.. — Serait-ce possible d'avoir une idée du prix ?.. — Dérisoire, à vrai dire : trois millions de contarts.. Max rêva au matériel supplémentaire qu'il pourrait emmener avec cette économie.. « Avez-vous quelques renseignements précis sur les motifs du classement de Lomélia sous cet indice ?.. — Un membre de la seconde expédition a été aperçu dans l'espace similaire de Véga.. Je ne possède pas de détails sur son état.. Il paraît que c'était… imprononçable.. — Imprononçable, je vois.. Et pourtant quelle flore ! quelle flore ! répéta Max.. Je prends une option quand même, voulez-vous noter ?.. — Remplissez cette formule, s'il vous plaît, dit le Sfelt, tout sourire, ou à peu près.. La permission lui fut promptement accordée.. Nul doute que son prix Lovressin avait lourdement pesé dans la balance pour le gain de cette dérogation.. Une note marginale spécifiait qu'il devait fournir des renseignements scientifiques précis sitôt que possible.. Le classement définitif de la planète en dépendait.. Max fut heureux de cette distinction.. Le Régent n'aimait pas risquer son matériel humain sur des mondes inconnus.. Lorsqu'il s'y décidait par une faveur insigne, il glorifiait à jamais le nom de celui qui partait.. Quatre semaines plus tard, Max et sa femme s'embarquaient sur le spatiocroiseur que l'agence Sidéra avait frété à leur intention.. Les cales regorgeaient d'arbres et de plantes d'ornement rares, de végétaux les plus divers, acclimatables sur Lomélia, sous forme de spores et de graines, de plants métissés génétiquement, de clones hybrides adaptés au climat.. Sans compter les machines agricoles nécessaires, robots outils divers et deux humanos, les matériaux pour construire rapidement la résidence luxueuse dont ils avaient dessiné les plans.. Luisan, qui ne pouvait se passer de viande, avait prévu large.. La cargaison comportait trois couples de glouqs.. Leur chair garantit des qualités de conservation quasi illimitée ; plus elle faisande, plus sa saveur délicate.. Quant aux deux paires de bulmms, leur reproduction en courbe exponentielle fait de ces animaux le comestible vivant le plus aisément transportable de l'univers.. Dernière descendante du peuple Dmern, ravagé par la peste solaire, Luisan tenait compagnie à Max depuis cent vingt ans.. Ce dernier vivait avec sa femme une passion profonde.. Son caractère entier et sauvage, sa présence exotique la lui avait fait préférer aux Terriennes, souvent orgueilleuses et frivoles.. Qu'importe s'ils ne pouvaient ensemble procréer une descendance ! La douceur et la beauté de la femme aimée vaut mieux qu'une progéniture insupportable.. À la rigueur, si Luisan avait été une fleur, il l'aurait volontiers fertilisée de son pollen.. Leur première vision de la planète les éblouit.. Cette perle verte déployait dans l'espace une infinité de nuances dans la gamme pastel qu'aucun ordinateur n'aurait su synthétiser.. Sitôt débarqués, Max et Luisan, s'attaquèrent aux installations.. Trois jours écoulés, le personnel de l'agence Sidéra qui les avait aidés dans cette tâche, repartit vers la Terre.. Avides de solitude, ils contemplèrent leur nouveau domaine, pourvu de tout le confort domestique.. Le bungalow, accroché au flanc de la colline d'un émeraude intense, dominait un vaste panorama, recouvert d'une végétation exubérante où fleurissaient des Passmintorias.. Perpétuelle magie, prodigieuse luxuriance, leur odeur se propageait avec des intensités différentes, des variations si subtiles tout au long du jour, que les deux amants regrettaient de n'avoir consacré leur vie à l'étude des parfums.. Conscients de leur infirmité, ils rêvaient de développer leur sens olfactif par des pratiques mixtes afin de découvrir une palette de sensations inédites.. Max étreignit les mains de sa femme, d'un bleu délicat.. Sur-le-champ, il improvisa un commentaire délirant où perçait la plénitude de son allégresse, où s'illustrait le plaisir d'approcher enfin du jardin de ses rêves.. Luisan suivit son discours avec émotion, puis éclata de rire, découvrant ses sept cents dents melliées.. Elle restait muette, car les êtres de sa race n'ont jamais usé de la parole pour s'exprimer.. Ils sont nés télépathes.. Pourtant, les derniers Dmerns, rescapés de l'épidémie mortelle, s'étaient astreints à apprendre la langue de contact, qui unissait les populations galactiques.. Aussi pouvait-elle approuver en silence les excentricités de Max, jouissant du plaisir d'être encore courtisée après cent vingt années de mariage.. Son amant lut l'expression du bonheur dans ses profonds yeux gris.. Tels ceux d'un gracieux lémurien, ils dévoraient son mignon visage.. Mu de Cassiopée argentait le sol et la flore de la planète de ses rayons blancs, soulignait les courbes des montagnes et peignait les nuages, irisait les forêts et les marais océans.. Le lendemain de son arrivée, Derennes l'appela familièrement du nom de sa femme, Luisan.. Le couple ne souhaita pas commencer les travaux agricoles avant de connaître parfaitement son domaine, d'en posséder entièrement les détails géographiques et physiques.. Robots et outils aratoires gisaient encore dans le hangar avec les serres, les engrais, les fongicides, désinfectants, insecticides, les systèmes d'arrosage télécommandés.. Semences et graines, boutures, clones reposaient dans la chambre zéro temps.. Sur leur palanquin agrav, ils multipliaient les explorations, découvraient leur jardin à l'échelle de l'univers.. Les humanos accompagnaient Max et Luisan dans leurs déplacements, prêts à toute éventualité.. Lorsque le parfum des Passmintorias, leurs couleurs extravagantes, leurs efflorescences bizarres s'évanouissaient à l'horizon, la forêt s'avérait proche.. La première fois, face à ce mur végétal dont le touffu, la hauteur effrayaient, les deux amants avaient hésité à pénétrer.. Plusieurs reconnaissances leur avaient permis de constater que les arbres se trouvaient suffisamment espacés,  ...   Pourtant, Max se refusait à conclure à l'intelligence des clorxwys ou de la flore en général.. Malgré le système nerveux de ces phytophages, leur cerveau, leurs pièges, ces plantes n'atteignaient pas le niveau d'évolution du règne animal.. Des marais océans s'éleva un brouillard rose cru qui se répandit bientôt sur toute la surface de Lomélia.. Max, en s'éveillant, constata le prodige.. Les dernières images de son rêve, se superposant aux microparticules qui constituaient cette vapeur, se matérialisaient dans l'atmosphère.. Durant quelques secondes, il vit son père qui s'éloignait dans l'épaisseur du songe.. Des branches remplacèrent les bras de ce dernier, des feuilles poussèrent sur ses cheveux.. Puis il disparut, absorbé par la nuit rose.. Luisan dut percevoir l'émoi qui l'agitait et se réveilla.. Max caressa sa joue en murmurant :.. « C'est étrange, je viens de voir mon père se transformer en arbre.. Luisan lui sourit.. Puis, sur son insistance, regarda à travers la vitre polarisante dont les murs de la chambre étaient construits.. Fascinée, elle s'absorba dans la contemplation du brouillard.. Quelques minutes plus tard, elle se retourna.. Ses yeux immenses se teintaient d'un bleu profond, comme s'ils reflétaient le ciel de Lomélia.. Max n'aurait jamais cru qu'un tel effroi se cristallisât sur un visage.. « Crois-moi, ce phénomène météorologique est sans conséquence.. Rose, ce n'est pas la couleur du danger.. Elle lui sourit timidement ; mais son regard reflétait toujours la même angoisse.. « Serait-ce un de tes rêves qui s'est incarné dans la brume ! Souhaites-tu me raconter ce que tu as vu.. Saisissant son ardoise graphique, elle hésita longuement avant de formuler sa réponse, griffonna quelques mots qu'elle effaça aussitôt, puis la reposa.. Son front mince, ses joues en pomme et son nez minuscule, se plissaient dans une expression de refus.. « Rien, ne t'y oblige.. Restons jusqu'à ce que le brouillard se dissipe.. Ici, nous ne craignons rien.. Luisan écrivit :.. « Non, je veux sortir, il faut que nous allions voir les clorxwys.. — Vérifier si leurs fleurs ont subi des mutations à la faveur de ce brouillard ? ».. Elle acquiesça.. Max et Luisan marchaient étroitement serrés.. Ils pouvaient à peine distinguer leurs visages, tant la densité des nuages de vapeur s'amplifiait à leur passage.. En se condensant sur leurs cheveux, de fines gouttelettes ruisselaient le long de leurs joues, les marbrant d'un rose obscène.. « On dirait qu'un pollen aux molécules extrêmement ténues s'est mêlé à l'évaporation des marais océan, constata Derennes à voix haute.. Ils chaussèrent des lunettes à effet de champ, allumèrent leurs phares polarisants pour pallier le manque de visibilité.. Pourtant, sans leur connaissance intime des lieux, ils n'auraient jamais atteint la grande forêt primitive où poussaient les clorxwys.. Dans la pénombre du sous-bois, le brouillard semblait encore plus étouffant.. Derennes s'approcha des plantes.. Des tumeurs bosselant la tige, d'inquiétantes effloraisons avaient jailli.. Et ces formes revêtaient un caractère presque humain.. Une bouche bleue, une protubérance qui pouvait passer pour un nez et deux déchirures d'un vert cruel qui tranchaient atrocement sur le beige clair du pétale, béaient tels des yeux sans prunelles.. Luisan frissonna et se tourna vers Max qui ne put nier cette insolite sensation d'humanité.. Jamais auparavant il n'avait touché aux plantes de Lomélia avec les mains.. Il utilisait des outils spéciaux, légers et délicats, ou, à la rigueur, empruntait des gants pour manier subtilement les végétaux, les greffer, les soigner, prélever des échantillons.. À travers la nébulescence rose, Max caressa d'abord la tige en tâtonnant à mains nues, puis s'égara sur la fleur voluptueuse.. La décharge brutale qu'il reçut l'obligea à retirer prestement ses doigts.. Il tremblait de la tête au pied.. Luisan, aux petits soins, déballa sa trousse de survie, en sortit un tampon antiallergique qu'elle appliqua sur le dos de sa main.. Quelques minutes plus tard, sa défaillance paraissait surmontée.. « Impossible d'analyser exactement ce que j'ai ressenti.. J'ai l'impression d'avoir été assailli par une idée.. Sans ajouter le moindre commentaire, ils regagnèrent le bungalow, dans le silence rose qui recouvrait Lomélia, et ne se sentirent en sécurité que lorsqu'ils eurent franchi le seuil.. Max se glissa vers le lit et attira Luisan qui vint se presser contre lui avec son regard tendre, son corps pervenche, et le sourire de sa bouche aux sept cents dents melliées.. À cet instant, il s'aperçut que sa femme ne parlait pas.. Non qu'en cent vingt ans de mariage il ne l'eût pas su, mais il ne le remarquait jamais, conscient de ce qu'exprimaient ses yeux, désormais clos.. Max s'interrogea : Pourquoi Luisan lui avait-elle demandé de l'accompagner ?.. Au-dehors, le brouillard bouillonnait en épaisses volutes, plus colorées, presque liquoreuses.. Il pénétrait lentement dans la chambre par osmose.. Les lumens parvenaient difficilement à lutter contre cette invasion progressive.. Luisan coupa leur source d'énergie.. Dans l'obscurité, un léger halo soulignait le contour des choses, la forme de leurs corps, comme une phosphorescence émanant spontanément de la matière.. Malgré la climatisation poussée au maximum, la chaleur devenait accablante.. La torpeur les gagnait.. Ils s'endormirent, enlacés dans la nuit érythrine.. Avant que la dernière lueur de conscience s'éteignît en lui, Max soupçonna que le danger auquel avaient succombé ses prédécesseurs venait de s'abattre sur eux ; mais il était trop tard, beaucoup trop tard.. Le lendemain, toute trace de cet étrange brouillard, qui ne correspondait à aucune cause météorologique, avait disparu.. Le soleil blanc dardait de nouveau ses rayons d'argent sur le bungalow endormi, sur les Passmintorias qui recouvraient la colline de leurs taches légères, tels les coraux secrets au fond d'une mer perdue, sur le marais océan et les forêts tumultueuses.. Les deux humanos, qui n'avaient pas été rangés pour la nuit, gisaient inanimés sur le sol violâtre.. Dans le vaste jardin en chantier, les robots outils ne donnaient plus signe d'activité.. Près du petit étang, les duelqmaines que les deux pionniers avaient replantés gémissaient doucement.. Luisan se réveilla la première et observa tendrement son mari endormi ; elle passa une main fine et bleue sur son visage qui s'anima à son tour.. Il dit doucement :.. — Luisan… Quel rêve étrange j'ai fait !.. Puis, après s'être dressé, il serra sa femme dans ses bras et lui murmura :.. « Si tu savais… Je ne crois pas que ce soit un rêve à vrai dire… Les plantes parlaient, elles me disaient… Non, ce n'étaient pas les fleurs, mais le brouillard, seulement le brouillard qui surgissait du marais océan en bulles colorées.. Celles-ci pétillaient dans mon esprit pour me transmettre un message : « Homme d'une planète lointaine, tu as senti hier ma puissance.. Je suis l'intelligence de cette planète.. Ma vie prend source dans les profondeurs de l'eau, là où naissent les algues géantes.. Celles-ci constituent mon système nerveux, comme la terre et la mer constituent ma chair, les fleurs et les arbres symbolisent mes sens.. J'ai proscrit toute autre forme de vie que le règne végétal et la paix règne ici depuis des millénaires.. L'amour des plantes existe en toi.. Mais comme les autres créatures de ta race que j'ai… (ici notion incompréhensible), tu les meurtris sans remords pour sacrifier à ton plaisir… Retourne sur ta planète, vagabonde vers d'autres terres où tu pourras créer de nouveaux jardins à ta guise.. L'univers recèle assez d'espace… J'interdis que mon existence soit polluée par des créatures étrangères.. Si tu ne m'obéis pas, tu es condamné… Tu le sauras en regardant tes mains, tes mains, tes mains… » Je me suis réveillé à cet instant, Luisan, et je t'ai vue.. Elle lui examina chacun des doigts, comme à un enfant.. La chair en avait légèrement changé de texture ; les articulations ressemblaient à d'anciens nœuds coupés ; la peau, plus ligneuse, paraissait d'une teinte différente.. Mais ces changements étaient imperceptibles ; seul le rêve de la nuit incitait à y voir une mutation.. Luisan dévisageait Max intensément ; ses yeux exigeaient une explication.. « Ce brouillard rose est sans doute une émanation du marais océan, formé de molécules bipolaires qui interagissent à la manière d'un cerveau électronique, mille fois plus puissant que le nôtre.. — Et ces changements sur ta main ? écrivit-elle.. — Le contact avec les clorxwys l'a initié.. À mon avis, l'intelligence de cette planète doit pouvoir modifier notre constitution cellulaire.. — Afin de nous transformer en végétaux !.. Pour rompre cette sensation d'angoisse, d'effroi insidieux, il murmura, songeur.. — C'est certainement ce qui est advenu des autres explorateurs.. Ici, les insectes et les crustacés sont épargnés pour servir à la reproduction des fleurs, mais les hommes sont inutiles dans un monde végétal.. — N'est-ce pas l'idéal, pour un phytologue de finir sous forme de plante !.. — À condition de préserver sa personnalité.. Luisan se pencha vers lui pour l'embrasser.. Dans son mutisme éternel, elle avait acquis une conscience instinctive des choses que bien des savants lui eussent enviée.. Max vit dans ses yeux gris une telle certitude, une telle confiance, un tel amour qu'il sut que rien ne les chasserait de Lomélia.. Et, dans ce silence échangé, leurs deux esprits se joignirent, pour le meilleur et pour le pire.. Ils poursuivirent leurs travaux agricoles comme si rien ne les menaçait, soignant les fleurs, les arbres, entreprenant de nouvelles cultures.. Leur passion pour cette nature sensuelle, tourmentée, violente, s'embellissait et s'épurait.. Du marais océan surgissait parfois une bulle équivoque qui crevait à la surface, tel un avertissement ; elle larguait une bouffée de brouillard qui formait des lignes d'écriture en s'effilochant ; puis s'effaçait avant qu'ils n'aient eu le temps d'en interpréter le sens.. Menaces ou message d'amour ? A d'autres moments, le chant nocturne des duelqmaines s'infléchissait, prenait de l'ampleur, se transformait en plaintes, en gémissements furieux, ou en rires, en chants d'allégresse, accompagnés d'un grand déploiement de phénomènes lumineux, feux d'artifices végétaux qui traversaient le paysage.. Les fragrances de Passmintorias jouaient en contrepoint.. Mais, quand les clorxwys élaboraient de nouvelles fleurs insolites, Max et Luisan ne pouvaient retenir un frisson.. Bientôt il ne resta plus un glouq ; Luisan avait mangé les restes du dernier la veille.. Quant aux bulmms, il semblait que leur réputation de prolifération excessive soit usurpée : des deux portées de cinquante dont les femelles avaient accouché sur Lomélia, trente avaient été mangés par les pionniers, mais soixante avaient disparu mystérieusement, peut-être dévorés par la flore, et les autres ne se reproduisaient plus.. Lorsque le brouillard rose s'éleva de nouveau du marais océan et se répandit sur la planète, les deux amants s'étendirent avec des gestes calmes et graves sur leur couche.. Ils avaient éteint les murs fenêtres, ouvert la cloison latérale, arrêté le mécanisme des robots.. Les deux humanos, chargés sur un module de secours, venaient de décoller la veille pour rejoindre un point de sauvetage spatial.. Max et Luisan attendaient.. Au cœur de la forêt profonde, les clorxwys s'étaient refermés, leurs sombres tumeurs boursouflées sur les tiges torsadées de pourpre, inquiétants.. Soulevant leurs racines du sol, ils marchèrent vers le bungalow.. Trois semaines plus tard, le spatiocroiseur de l'agence Sidéra se posa à proximité de l'installation.. En effectuant sa tournée habituelle auprès des propriétaires récents afin de vérifier le mécanisme des robots et s'enquérir des désirs de leurs clients, son équipage avait été alerté par les humanos.. La végétation recouvrait le bungalow, les plantes en dévoraient les ruines.. Mais les vastes plantations à l'abandon semblaient avoir pris leur destin en mains.. Les arbres, les fleurs importés, trouvant une vigueur nouvelle dans l'humus, dessinaient un parc fantastique, mêlant leurs essences étrangères à la flore indigène pour composer d'enivrants bouquets exotiques.. Cette hybridation prodigieuse à l'échelle de la galaxie produisait des espèces métisses, des couleurs enivrantes, des formes inédites, dont l'agencement savant composait le plus beau jardin de l'univers.. La rigueur et la splendeur de son ordonnance coupaient le souffle.. Entre le bleu saturé du ciel, le soleil blanc et le sol émeraude régnait une paix inégalable, ponctuée par les chants mystérieux des plantes, par des bouffées d'odeurs magiques, composant un opéra planétaire pour sons, parfums et lumières.. « Il faut partir, souffla l'un des hommes.. — Impossible.. Je sais ce que tu ressens… peur, hein ? Si nous ne procédons pas à une enquête, personne ne nous le pardonnera.. Le premier agent soupira.. Ils marchèrent vers le bungalow.. Sur l'emplacement de la chambre, dans la pénombre grise, deux clorxwys d'une espèce originale entremêlaient leurs tiges sur le limoplast en décomposition du lit.. L'un d'eux paraissait chétif.. Ce dernier fit la roue.. Des tumeurs géantes éclatèrent et de géantes effloraisons s'en échappèrent.. Ses fleurs ressemblaient à des femmes, elles en avaient la grâce émouvante et la sensualité.. Fascinés, les deux agents s'approchèrent.. Alors de lourds pétales se refermèrent sur eux.. La digestion commença.. Car, si Max mangeait volontiers de la viande, Luisan était exclusivement carnivore.. le Langage des fleurs.. 32, juillet 1956..

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  • Title: Récits de l'espace/Curval/Odeur de la bête | Quarante-Deux
    Descriptive info: Odeur….. Odeur de la bête.. Le corps d'un ennemi mort sent toujours bon.. Vitellius.. Aulius.. érald écoutait les présences étrangères qui peuplaient la montagne.. Adossé au tronc d'un hêtre puissant dont le fût lisse, grisé d'argent, montait à l'assaut du ciel, il laissait ses yeux errer à travers les branches frissonnantes.. Ni les formes ni les manières de penser de ces êtres venus d'univers lointains ne demeuraient pour lui un mystère.. Au cours de longues années de contemplation solitaire, il avait lentement appris à percer le secret de leurs vies, de leurs langages.. Jour et nuit, ces choses nées d'ailleurs, ces graines de vie drossées par les courants invisibles de l'espace, rejetées par le ressac, peuplaient, réelles, ses songeries.. Elles ne semblaient pas dangereuses ; parfois même il parvenait à échanger avec elles des idées impalpables, aussi furtives qu'un rêve à l'éveil.. Certaines habitaient la Terre depuis des millénaires, d'autres n'avaient connu qu'une existence éphémère, s'évaporant dès que leur germe avait éclos à la chaleur de la planète.. La plupart restaient invisibles.. Il fallait l'incidence d'un rayon solaire propice afin qu'elles apparaissent au regard des hommes.. À la fin de l'après midi, un vent d'automne se leva.. Les feuilles du hêtre frissonnèrent dans la lumière dorée du couchant.. Gérald sentit l'approche d'une créature inconnue.. Il la devinait encore lointaine et concevait difficilement sa mentalité, sa morphologie et sa manière de se déplacer, persuadé pourtant qu'elle se dirigeait vers lui.. Son chien s'immobilisa soudain, délaissant son jeu de rôle avec un mouton noir, puis se rua vers le bas de la vallée.. « Eloi, reviens ici », cria Gérald.. Le berger allemand revint se coucher à ses pieds, l'œil implorant.. Gérald le flatta de sa main.. Se pouvait-il que la bête eût aussi détecté l'approche de la chose inconnue ? Cette peur qui pliait le creux de ses reins, n'était pas coutumière.. Le chien se redressa, fixant l'horizon d'un regard inquiet, la gueule entrouverte, haletant, poussant un étrange gémissement continu, une plainte jaillie du plus profond de ses poumons.. La calme brise portait des effluves que Gérald ne décelait pas ; le flair plus subtil du chien les captait, il frissonnait nerveusement.. Soudain, celui-ci se contracta dans un spasme de tous ses muscles, et s'affala sur le sol, raide.. Gérald se leva subitement, examina Eloi.. Son compagnon venait de mourir.. Pour lutter contre le désarroi, il saisit sa canne de buis durcie au feu et se mit en devoir de creuser une tombe sommaire.. Sous l'impulsion de ses membres puissants, à petits coups secs et rageurs, il dévasta le sol friable, creusant un trou suffisant pour y déposer la dépouille de son chien.. Pas de cérémonie, simplement quelques pelletées de terre pour empêcher les petits prédateurs de dévorer son cadavre.. Lorsqu'il releva la tête, il s'aperçut que son troupeau s'était égaillé.. Il appela longuement, les mains plaquées en forme de conque autour de ses lèvres ; mais nul bétail ne revint au pacage.. Aucune angoisse particulière n'oppressait Gérald.. Attristé par la mort d'Eloi, troublé par l'apparition d'une nouvelle présence meurtrière, alerté par le silence insolite des autres créatures de la montagne, il dévala d'un pas ferme les premières pentes de la montagne pour regrouper les membres de son troupeau.. Ses moutons avaient besoin de sa protection.. Au plus tôt, il fallait redécouvrir l'ambiance tranquille des alpages.. Soudain il perçut une odeur, une odeur inconnue, troublante, aux relents d'épices et de sel, de citron, une odeur acide, gazeuse, insignifiante, ouatée d'ozone.. Et cette subtile senteur, presque nulle, ce singulier parfum l'envahit, se déposa sur ses cellules olfactives au point de devenir insupportable, douloureux même.. Il se boucha le nez, en vain.. Le berger se mit à courir éperdument vers le bas de la vallée.. Mais en accélérant le rythme de sa respiration, il sentait que cette odeur inconnue s'instillait dans sa chair tel un poison, un venin d'essence extraterrestre aux effets redoutables.. Son sang charriait ce parfum qui se diluait et polluait de ses mille particules invisibles chacune de ses cellules.. Gérald trébucha, s'effondra vers le sol.. Pour se rattraper dans sa chute avec les mains, il dégagea le pouce et l'index qui pinçaient ses narines.. Alors, comme une marée soudaine et profonde, l'odeur se répandit en lui.. De ses pores suinta une substance toxique qui contamina sa peau, qui vira au rouge.. Son foie généra des flots d'histamine, son corps gonfla soudain sous l'effet d'une allergie généralisée de ses organes, ses poumons se remplirent d'une mousse de sang, son cœur ralentit ses pulsations, puis cessa de battre.. Son visage disparut dans l'herbe grasse.. Lui aussi était  ...   relent d'épices inconnues, de citron, de sel, déposa ses millions de particules mortelles dans l'organisme humain, empoisonnant irrémédiablement le sang.. Le village était asphyxié ; ses habitants allongés, sans vie, sur leurs lits moites, dans les alcôves obscures, avaient transité du rêve à l'éternité.. Sur le sol blanc des chemins, sur les herbes fraîches des alpages, dans la rosée, de ceux qui avaient fui, de ceux qui avaient cherché, de ceux qui étaient restés, pas un ne survécut.. La créature avançait, au hasard, ignorante de son pouvoir mortel.. Cernée par la forêt primitive dont on avait reboisé le pourtour des cités, Lyon dressait sa masse brillante dans le ciel blanc.. Énorme bloc de matière, percée de rues intérieures comme une fourmilière, polie, climatisée, protégée, aseptique, acoustique, lumineuse, élégante, harmonieuse, parfaite, la ville couvait cinquante millions d'habitants.. Les coptéors bourdonnaient sur les terrasses que doraient les soleils artificiels.. La rumeur assourdie des multitudes se perdait dans les arbres géants dont les troncs se pressaient au pied des falaises blanches.. La créature approchait de la ville, curieuse d'une sensation nouvelle, avide de ce bloc monstrueux de matière et d'énergie vitale.. Sans se soucier des nouvelles terrifiantes déversées à profusion par le réseau multimédia, les habitants de Lyon poursuivaient leurs activités incessantes.. Ils s'affairaient, s'agitaient, sillonnaient les avenues rectilignes, s'élevaient dans les tubes, glissaient sur les tapis roulants, travaillant, bruissant, mangeant, parlant.. Contrairement à la chose venue de l'espace, ils semblaient savoir d'où ils venaient, où ils allaient et pourquoi ils vivaient.. La nuit tombait.. Les tours de la ville en fusion sous la lumière des soleils couchants se profilèrent à l'horizon.. La créature se ramassa, s'éleva lentement, boule d'odeur et de silence, prit de l'altitude et se répandit tel un gaz lourd sur une terrasse où batifolaient une poignée de célébrités et leurs invités conviés à une partie, des danseuses, des serveurs.. Trois cents personnages périrent, qui dans le plaisir d'un verre d'alcool, qui dans un geste d'amour, qui dans un pas de deux, qui en présentant un plateau d'amuse-gueules.. Délaissant la terrasse des plaisirs, la créature pénétra par une des bouches de la cité, se détendit sur les tapis roulants.. Et les gens mouraient sur son passage, avec, dans leurs yeux grands ouverts, une expression de surprise venue du fond des âges.. Au cœur de la cité, enserrée par l'étau des falaises blanches, subsistait un vestige du passé, la ville ancienne ; là sommeillaient les maisons de vieilles pierres, les glycines en volutes accrochées aux corniches de zinc, les pavés luisant dans leur film d'asphalte.. Dans ces quartiers réservés se perpétuait un esprit plus libre, moins lié aux exigences du siècle.. C'était aux yeux des responsables et des leaders économiques le siège de la corruption et du vice, de l'anarchie ; le royaume des fous et des aventuriers.. Par cinq cents mètres de profondeur, la créature aperçut les lueurs clignotantes de la ville ancienne que les soleils artificiels n'atteignaient pas.. Elle se laissa couler vers le gouffre et vaporisa sa substance méphitique à travers les ruelles.. Quelques prostituées sillonnaient la chaussée brune.. De la ville ancienne montait une odeur sordide, puante, confite de sueur et de poussière, malaxée de nourriture pourrie, de déchets, de relents d'égouts, surgie des cafés immondes aux alcools paradisiaques, des ivrognes, de la pierre gluante, des fumeries d'opium et d'orvaire, soufflée par les loufiats, les politiciens, les intellectuels, les voleurs, les criminels, les poètes — une odeur de vie, de gens qui font l'amour, qui boivent, qui crient, qui mangent, qui travaillent à la chaîne, qui dorment, une odeur de joie, de terreur et d'amour, une vraie odeur d'homme.. Dans la rue d'Herbelgueuse, une prostituée anonyme sentait le patchouli.. La chose parfumée s'engagea dans cette ornière, dégageant sa fragrance acidulée, insubstantielle, avec ses légers relents d'épices inconnues, de citron et de sel.. Elle ne sentait pas, ne respirait pas, et cependant, à travers les particules qui constituaient son entité originale, la substance invisible de la ville et le patchouli de la fille s'infiltrèrent, déposant leur odeur spécifique, condensé des émotions humaines, poison violent.. Alors doucement, doucement, sans qu'elle eût jamais eu conscience de ses origines, sans qu'elle connût le sens de son existence, après des éternités d'ennui au sein du vide, la créature que les mouvements infinis du ressac de l'espace avait jetée sur Terre par hasard cessa de vivre, sans bruit, aspirée par le sentiment de la nuit.. Son concept se résorba.. La prostituée marchait toujours sur l'asphalte brune.. Jamais le monde ne s'aperçut du formidable danger qu'il avait couru.. l'Odeur de la bête.. 41, avril 1957.. mardi 13 mai 2003..

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  • Title: Récits de l'espace/Curval/un Rêve de pierre | Quarante-Deux
    Descriptive info: un Rêve….. un Rêve de pierre.. Un rêve sans étoiles est un rêve oublié.. Paul.. Éluard.. ensibles, les rayons de la lune creusaient des reliefs lumineux dans la masse ombreuse de la ville.. Une promesse de tornade, de cyclone faisait vibrer l'air et crisser les feuilles parées de leurs atours d'automne, gémir les ardoises descellées et battre les persiennes.. Un homme parcourait, solitaire, les rues scintillantes.. Il pressentait un événement.. Plongé dans un état de réceptivité, d'émotivité anormale, il tentait de découvrir un signe dans les contours des rues et des maisons ; lignes pansues des immeubles anciens, encorbellements alambiqués des propriétés bourgeoises, gigantesques perspectives des grands ensembles en construction, poutrelles enchevêtrées, que la lumière lunaire soutachait d'argent, masses de béton plus obscures que la nuit se découpant sur le ciel noir, façades perforées comme les rayons d'une ruche par la découpe géométrique des fenêtres béantes.. Il décelait des itinéraires mystérieux à travers les murailles de la cité, inventait des corridors secrets entre les rues, des ponts insolites entre les immeubles, il imaginait tous les pièges de la nuit.. La ville palpitait d'une vie inquiétante, frémissant sous la caresse d'un vent d'outremonde ; son décor vacillait dans l'ivresse nocturne qui précédait l'ouragan.. Une brève ondée força l'homme à s'abriter.. Tout sommeillait.. À part sa silhouette grise enclavée sous un porche, nul n'animait les rues silencieuses.. Il reprit bientôt sa marche.. Ses pas creusaient une ombre bien vite évanouie dans l'asphalte damasquiné de pluie.. Les humains, comme des envahisseurs repus, s'étaient abrités dans leurs antres.. Paris dévoilait l'intimité de sa nuit pour les quelques nuages gris mauve qui filaient dans le ciel indigo, cinglant au loin, comme pris de panique devant les sortilèges de cette ville étrange.. Le passant ne se hâtait guère, savourant chaque image de pierre, chaque sculpture qu'inventait la nuit, pénétré d'une enivrante angoisse, d'une peur subtile et désirée que le corps à corps avec la cité nocturne ne suffisait pas à justifier.. Il prolongeait sa promenade dans l'espoir de voir naître une aventure insolite.. Des météorites labouraient l'espace de leurs socs étincelant.. Les pierres de Persée !.. L'homme s'arrêta, pris d'une extase subite.. La révélation d'univers inapprochables.. J'ai quitté Paris pour me diriger vers ce village perdu de l'Aisne ; une violente impulsion m'a contraint à m'exiler dans ce coin retiré, à gagner cette campagne meurtrie, dénudée, caillouteuse.. Si j'ai fui, ce n'était pas dans un but défini.. J'avais simplement besoin de découvrir un paysage qui ne me rappelât pas à chaque instant mon passé et qui ne signifiât pas fatalement mon avenir ; une sorte de no man's land temporel.. L'impression de fièvre et d'urgence que j'avais ressentie le jour de mon départ s'est maintenant dissipée.. Je me sens vide et nébuleux.. La terre s'étale devant moi, sèche et triste ; mes pas suivent les courses capricieuses des petits ravins creusés par des pluies récentes sur les mottes de labour, entre les sillons.. Je joue avec la terre.. Ce voyage brusqué dans le nord de la France correspond à une pause instinctive.. Je suis à une période critique de mon existence : mon œuvre de sculpteur, parvenue à un point d'achèvement, une impasse, a besoin d'autres voies, d'autres horizons pour se renouveler, se poursuivre.. Le passage du concret à une abstraction totale, excessive, au cours de mon évolution artistique m'a douloureusement éprouvé.. Je languis de me retrouver en contact avec le réel, mais j'ai perdu le fil ; je ne sais plus comment m'y prendre pour appréhender la réalité.. Les objets, le corps humain, celui des animaux, les arbres ne m'apparaissent plus comme des certitudes, comme des entités accessibles.. Dépouillés de leur signification par mon travail d'abstraction, toutes ces choses et ces êtres ne constituent plus pour moi qu'un ensemble de formes et de lignes sans signification.. J'ai besoin de redécouvrir le sens de l'existence ; c'est devenu une nécessité urgente.. Les ombres du crépuscule dessinent de sombres vagues dans la terre argileuse ; je prends une poignée de cette terre que je pétris.. Elle est compacte, élastique.. Son odeur est si forte que je ne puis la supporter.. Je jette la boule de glaise.. J'aime pourtant ce contact avec la matière.. Il me semble que je peux y découvrir une solution à mon problème.. Et, pensant à cette nuit qui assombrit progressivement le paysage, je me trouve brusquement transporté dans les rues parisiennes, avant-hier.. L'atmosphère était translucide, le vent calme.. Il me semble qu'à ce moment j'aurais pu sculpter l'air pour faire apparaître les choses qu'il entoure, les formes secrètes qu'il dissimule derrière sa transparence.. Il suffit peut-être de briser cette gangue pour révéler les images intérieures de l'univers.. Quelle monstrueuse statue ne pourrais-je pas réaliser en modelant la coque de l'invisible ?.. Pressé par une faim de création subite, je retourne vers le petit village où je me suis réfugié.. Je me sens tout heureux à l'idée de m'attabler devant un repas plantureux, même une soupe épaisse m'allécherait, et de suivre les conversations libres et détendues qui accompagnent les veillées dans les hôtels de province.. Quelques voyageurs de commerce m'accueillent d'un signe de tête, levant à peine le nez de leur journal.. Je m'assieds, une servante assez bien faite, au visage rude, dépose silencieusement un plateau de hors d'œuvres variés à côté de mon assiette — radis, tomates en salade, concombres, salade de museau et pâté de campagne.. J'imagine une possible relation amoureuse en détaillant ses seins qui ondulent généreusement dans son corsage.. Un choc violent ébranle la pièce ; les murs vacillent.. Un panneau de vitre se détache d'une fenêtre et se brise sur le sol.. Simultanément, un vent froid balaye la salle à manger.. Nous nous regardons tous d'un air stupéfait, comme si nous venions de faire le même rêve improbable.. « Qu'est-ce que c'est que ça ? » dit le patron avec une intonation plus longue sur le “ça”.. Nous nous levons.. Les yeux agrandis par l'inquiétude, la servante dégringole par l'escalier de la cave ; quelques secondes après, on l'entend hurler :.. « Monsieur Paul, Monsieur Paul, toutes les bouteilles sont cassées ! ».. Personne ne lui répond ; le patron ouvre la porte extérieure de l'auberge et sort en silence.. Nous le suivons.. D'autres badauds, puis bientôt, la population tout entière vient se joindre à nous ; nous parcourons la rue centrale qui sert de boulevard, d'artère commerçante et de rue adjacente ; c'est l'unique voie goudronnée du village.. Tous portent sur le visage les marques du même ahurissement.. La rue est sombre, zébrée par la lueur intermittente des quatre réverbères qu'un mauvais contact fait clignoter.. Les hommes et les femmes s'agglomèrent en groupes distincts, mus par une angoisse d'essence différente.. On entend le bruit diffus des conversations sans suite, les exclamations des nouveaux arrivants, les questions sans réponse.. « Le coup est venu de là ! ».. Ce premier élément d'information est fourni par un rouquin en tablier blanc ; il indique avec son bras un point de l'horizon :.. « J'étais le seul dehors, je le sais bien », ajoute-t-il.. Il baisse le bras.. Son attitude est soudain moins assurée ; il semble deviner une sourde hostilité chez les gens qui le regardent.. Je sens qu'il faut prendre une décision et, sans réfléchir au fait que je suis l'étranger, je dis d'une voix forte :.. « Il faut aller voir, quelqu'un veut-il me suivre ? ».. Tous les visages se tournent vers moi, la rumeur s'assourdit.. « Amenez des lampes, on va inspecter les lieux tous ensemble.. Quelques grognements indistincts ; puis un petit comité vient se joindre à moi.. Un quart d'heure plus tard, nous sommes une quinzaine à marcher dans la nuit, échangeant de temps à autre des phrases insignifiantes.. Nous avons presque oublié pourquoi nous battons ainsi la campagne.. Les lampes balaient l'obscurité et découvrent un espace circulaire, délimité par leur portée.. Une créature inconnue déboule soudain à nos pieds.. « Un sacré lièvre ! » s'exclame quelqu'un.. C'est le silence de nouveau, le bruit des pas sur la terre sèche et dure, le jeu des lumières.. Cinq minutes à peine après notre départ, les rayons des projecteurs se fixent sur une lourde masse qui s'élève à plus de cinq mètres au-dessus du sol.. L'air est normalement doux pour la saison, parfumé d'une odeur de soufre et de terre cuite.. Nous nous approchons lentement du bloc sombre, retenant notre souffle, comme s'il s'agissait de lever un fauve.. « Les pierres de Persée labourent l'espace de leurs socs étincelants.. » La phrase qui me hantait deux jours auparavant, à Paris, me revient en mémoire.. Je ne suis ni terrifié ni ému, seulement emporté par une étrange extase, la joie d'être enfin confronté avec le mystère.. « Une météorite, murmuré-je, je ne pensais pas en découvrir un jour une aussi grosse.. — Vous pouvez nous dire ce que c'est, vous Monsieur, dit le patron de l'hôtel en me fourrant son coude dans les côtes.. — Une pierre, une pierre qui vient de l'espace !.. — De l'espace, ah oui ! répond-il d'une voix sourde, comme brisée par cette révélation.. — Il ne faut pas s'en approcher trop près pour le moment, elle doit être brûlante.. — On va attendre, on reviendra demain, au grand jour », conclut un grand diable, en balançant ses bras.. Les hommes tournent alors le dos à l'aérolithe, comme si le phénomène avait perdu tout intérêt à leurs yeux, et repartent vers le village.. C'est, encore une fois, la procession à travers la lande inculte ; une bizarre retraite aux flambeaux.. À l'abri dans leurs foyers, protégés par leurs meubles et leurs traditions, mes compagnons vont sans doute parler du mystérieux objet avec leurs femmes ; celles-ci, les yeux brillants, vont les suivre sur les sentiers de l'imaginaire.. Dans la salle commune de l'auberge, j'improvise une sorte de conférence sur les météorites.. Je me complais à distiller progressivement mes connaissances ; je mesure mes effets et savoure les réactions de mon auditoire.. Le lendemain, au lever du jour, après une nuit de sommeil très agitée, je descends dans la rue sans prendre le soin de me laver.. On ne voit pas l'aérolithe de l'intérieur du village, mais, dès qu'on a franchi la dernière maison on l'aperçoit qui se dresse à l'est de la plaine dénudée.. Il n'est pas loin, cinq cents mètres au plus, mais je distingue mal sa forme, à contre-jour dans le soleil levant.. Subitement, une idée s'impose à moi : je dois posséder ce bloc en fusion venu de l'espace.. C'est une fixation de maniaque, je le sais, mais je ne veux pas qu'un autre puisse toucher la météorite.. Il y a certainement quelque marque, dissimulée sur la pierre, qui entérine mes droits de possession, à l'appui de lois spatiales encore non édictées.. Ce n'est qu'une bouffée de délire névrotique que ma raison sait vite dissiper.. La voix d'un inconnu me rappelle à la réalité :.. « Qu'en pensez-vous ? Monsieur, on aurait tous pu y passer.. — Oui, oui, à quelques centaines de mètres près.. — Si vous voulez, je vous accompagne jusque là-bas, ajoute-t-il, des fois que vous auriez peur.. Un sentiment de colère, puis de frustration me gagne.. Mais je ne peux refuser sa proposition, mon impatience est trop forte.. Je dévisage mon interlocuteur ; c'est le rouquin qui a vu tomber la pierre.. Le chemin qui mène  ...   que tu veux en faire ? ».. J'éclate de rire :.. « Révéler les paillettes de l'espace.. En effet, j'ai le sentiment que je ne parviendrai jamais à sculpter la météorite ; le moindre coup de ciseau risque de la fendre de haut en bas, de la réduire en miettes, en une poussière de particules.. Devant mon compagnon stupéfait, je m'enfuis en courant.. Après une heure ou deux d'errance incertaine, je reviens chez moi, obsédé par l'impérieuse nécessitée de travailler.. Je passe des longues heures, assis dans un coin de l'atelier, à regarder le jour chatoyer sur la gigantesque pierre ; lumières et ténèbres, fascination, apparitions, fantasmes.. Je me sens peu à peu envahir par un intime sentiment d'amour, comparable à celui que j'avais imaginé en mon adolescence.. Une adoration, une passion extra humaine qui me plonge dans une torpeur inquiète, annihile toutes mes facultés.. Quelques heures plus tard tout cesse.. Je redeviens froid, impersonnel, distant, imperméable à toute hallucination, tel que j'étais lors de ma première rencontre avec la pierre de Persée.. Je comprends que le temps d'agir est venu.. Je réunis tous mes instruments, du stylet le plus fin au ciseau le plus puissant, pour tenter d'arracher à la météorite le secret qu'elle détient.. Ma raison m'interdit d'agresser cette pierre chatoyante ; mais une impulsion profonde m'incite à en briser la gangue vernissée que la fusion dans l'atmosphère terrestre y a déposée.. Pour la première fois de ma carrière, j'attaque une œuvre sans connaître quel sera son aboutissement.. Ma main, comme guidée par une force mystérieuse, se fait habile et déjoue les pièges de cette matière mystérieuse ; j'évite les failles naturelles, tous les creux qui sont autant de tentations fatales, j'arrache seulement les excroissances inutiles, j'extirpe des caillots sombres et froids comme l'espace.. Grâce à mes bras que je contrôle à la manière de membres artificiels indépendants, je révèle infailliblement la forme invisible qui se dissimule dans la pierre, avec une précision de maître artisan.. Je m'endors sur le tas, après une soirée de travail harassant.. Désormais, je ne peux travailler que la nuit.. L'après-midi s'écoule, fébrile, avec des amis.. Vaines conversations autour d'alcools anesthésiants.. J'ai hâte de me retrouver en présence de mon œuvre.. « Alors, toujours sur ta pierre », chuchote à mon cou une quelconque maîtresse.. Je réponds en riant, parce que je ne dois en aucun cas révéler ma fureur, mon désir de broyer, d'étrangler cette épave :.. « Toujours sur ma pierre ! C'est mon lit de prière.. À mesure que le temps s'écoule, et qu'il devient pressant, urgent d'agir, les hommes me deviennent de plus en plus indifférents.. Les créatures qui peuplent ma planète me semblent laides et veules.. Elles ne sont pas dignes de partager ma passion.. Je frissonne en songeant que les habitants du village auraient pu connaître la jouissance que je ressens.. Tout ce que j'ai pu aimer sur la Terre, les fleurs, splendeurs à peine écloses, sont déjà pourrissantes ; les animaux se transforment en viande de boucherie ; les océans recèlent des abîmes sales et glauques ; les forêts harcelées par les rejets industriels se couvrent d'arbres chauves, les champs de nitrates et d'ordures, sur qui volent les oiseaux criards ; les villes saturées de bruits masquent la barbarie sous la façade polluée de leurs immeubles de pierre ; réseaux d'égouts, galeries peuplées de parasites ; voitures, camions, taxis, diesels, drogues, odeurs, sueurs, crachats, poubelles.. La réalité urbaine et rurale me paraît soudain discordante, cacophonique, fausse.. Un amalgame de boue et de cendres.. Mes expériences de l'amour me semblent placées sous le signe de la duplicité, de l'indigence et de la haine.. Dans mon souvenir, les corps des femmes s'ocellent de marbrures rosâtres, se strient de veinules innommables, se salissent de mille défauts répugnants.. Un bras rond se défait, la chair onctueuse se faisande, les lèvres se fanent, les dents jaunissent, les yeux perdent leur éclat, les sourires se muent en rictus macabres.. Tout ce que j'ai connu d'harmonieux s'affadit, s'estompe, puis disparaît à jamais de ma mémoire, n'y laissant qu'une vague trace d'amertume.. Je m'enferme dans mon atelier et je n'en sors plus, fuyant les sortilèges de pacotille de l'humanité.. Là, dans cette tour d'ivoire à l'échelle du cosmos, je me laisse emporter par la fascination qu'exerce sur moi le bloc scintillant de la météorite.. Je la caresse avec mes instruments, réinventant les gestes de l'amour ; mes poignets se font câlins, mes mains tendres.. Une émotion indicible s'empare de mon système nerveux.. Je pleure, je bave continuellement tandis que je travaille à mon œuvre ; il m'arrive d'avoir des écoulements d'urine que je ne peux contrôler.. Ma peau sécrète une sueur grasse ; tout ce que je contiens d'humeurs s'écoule hors de moi.. Je me vide progressivement de ma substance.. Une faim et une soif prodigieuses m'arrachent parfois à mes occupations ; je constate alors que je n'ai mangé ni bu depuis trois jours.. Je me précipite sur des restes moisis.. Dans la glace de la cuisine, je constate, alors, ma maigreur ; les poils de ma barbe ont envahi mon visage, couvrant d'un lichen sale ma peau grise.. La lumière du jour blesse mes yeux enfouis au fond de leurs orbites, mange mes lèvres.. Mes mains se momifient, mon corps entier se résorbe à mesure que je crée, que ma force se transmet à l'aérolithe.. Il prend une forme nouvelle tandis que je le sculpte.. Les arêtes, les failles, les pics, les protubérances, les fosses, les flaques, les flèches, les arcs-boutants, les plis, les gouffres, les rainures, les stries, tout a été nivelé par mon travail ; j'ai transformé la météorite en une sphère énorme, jaspée de lueurs, constellée de couleurs fluctuantes.. Des amis, croyant à mon suicide, parviennent un jour à forcer ma porte.. En me voyant, hagard, l'un d'eux ricane :.. « Alors, c'est pour ça que tu perds la boule ? ».. Il fait allusion à la forme parfaite que j'ai réalisée et qui brille d'un éclat sourd, illuminant le hangar telle une planète emprisonnée dans un trou noir.. Je me rue sur lui comme un forcené, pointant mon ciseau aiguisé contre son ventre, hurlant ;.. « Je vais te sculpter en cadavre ! ».. Joignant leurs efforts, mes amis parviennent à me maîtriser.. Puis, légèrement honteux de cette intervention brutale, un camarade des Beaux-Arts me confie :.. « Ton expérience nous fait peur.. — Qui pourrait m'empêcher de modeler l'espace !.. — Il faut t'arrêter, tu ne peux pas continuer à vivre ainsi, dans la promiscuité de cette pierre.. Elle doit produire des gaz délétères.. — Je n'ai pas d'autre raison de vivre… ».. Je perçois un éclair insolite dans son regard ; il a compris les implications de mon aveu.. Une certaine jalousie l'atteint.. Les autres semblent aussi gagnés par l'envoûtement du lieu, par la splendeur de mon œuvre, bloc de lumière majestueux.. Devant le caractère magique de cette création, la logique semble frappée à bout portant, contusionnée, distordue ; leurs esprits sont prêts à céder à la séduction que dispense mon œuvre.. Je les entraîne hors du hangar.. Il faut qu'ils disparaissent avant que je ne sois obligé de les tuer par jalousie.. Durant deux jours, je les accompagne en virées, pour détourner leurs soupçons, de bar en bar, buvant et mangeant comme une bête peureuse et fatiguée.. Passé ce temps, je me sens vidé de toute substance, incomparablement las.. Je regagne mon atelier en profitant d'une nuit d'ivresse générale.. Mes mains s'emparent instinctivement des ciseaux.. Cette fois je vais rompre tout contact avec les hommes, définitivement.. Hébété, ruisselant de sueur, couvert d'excréments, je vais vivre en m'amenuisant.. Je travaille avec une agilité, une facilité que je n'ai jamais connue ; mes mains tissent dans l'espace autour de la météorite un réseau de lignes fugaces qui dessinent des orbes réguliers, harmonieux.. Je deviens le satellite de mon œuvre.. Lentement, l'empreinte intérieure se dégage du moule sphérique qui la recouvrait, l'image même de l'inconnu se révèle.. Mais je suis encore aveugle, incapable de voir ce que je crée, comme l'alchimiste à la veille de découvrir la pierre philosophale.. Un jour de travail encore, ou une nuit, je ne sais plus : les ténèbres se sont à jamais dissipées.. La pierre de l'espace produit une aura permanente qui illumine mon atelier.. Maintenant je sais que tout est terminé ; en burinant le bloc de minerai j'ai reculé les frontières de l'impossible jusqu'à leurs extrêmes limites.. Je ne peux plus donner un coup de ciseau supplémentaire sans que l'harmonie de mon œuvre n'en soit définitivement rompue.. Mais quelle harmonie ? Suis-je responsable de ce que j'ai créé ? Ou bien, ai-je été guidé ? Je recule de quelques pas.. Mon bonheur se dissipe, ma folie s'éteint, comme au retour d'un voyage sous l'effet d'un euphorisant.. Je regarde la sculpture colossale.. Mes efforts me semblent stupides et vains.. Je me sens anéanti, las, extrêmement las.. Et je me demande soudain si je n'ai pas exécuté les ordres d'un mystérieux ennemi de l'espèce humaine, si je n'ai pas donné en plein dans le piège que l'espace m'a tendu en projetant sur Terre cette énorme météorite.. Sa masse provocante, sa peau douce satinée, douce irisée, se moire de couleurs inconnues, s'orne de formes indéfinissables qui se prolongent dans l'atelier.. Quelque chose se glace et se fige en moi.. C'est un enchevêtrement de rotondités : des seins, des mamelons, des formes rondes entre des gouffres doux, des courbes sensuelles que parcourent de délicats frissons.. Le flux de la vie.. Roses amarante, incarnats, blancs laiteux, toutes ces nuances fluctuent sous la peau translucide qui recouvre la créature.. Ombres et lumières travestissent les apparences, creusent de chauds vallons, dessinent de tièdes collines, de brusques éruptions.. Surfaces mouvantes, jaspées de nuit, suaves au regard, captivantes, ensorcelantes, fugacement épanouies, puis discrètement évanouies, laissant apparaître sur mon corps meurtri l'éphémère trace d'une ecchymose.. C'est la statue même de la féminité, de la femme à l'échelle des galaxies, à l'échelle de l'univers.. C'est un corps, peut-être, un être, sans doute, une entité concrète parfaitement douée pour la séduction, rouée, amoureuse, bête, jouisseuse, silencieuse, bavarde, caressante.. Elle me révèle soudain mes désirs les plus intimes, exprime mon plaisir le plus secret.. La masse géante émet des ondes d'appel ; elle établit mentalement des équivalences, des parallèles avec ma pensée, mon corps, ma chair.. Tout ce que j'ai espéré à travers cette création, tout ce que je lui ai donné : mon passé, mon présent, mon avenir, les heures creuses, les temps morts, mes rêves, mes cauchemars, tout ce dont j'ai joui, tout ce que j'ai aimé, ma vie, ma destinée, elle l'absorbe, avide, sensuelle, satisfaite.. Voici la créature.. Celle que j'ai imaginée durant mon existence inachevée, en plus parfait, en plus sublime ; elle incarne ma faim, ma soif, mon désir.. Je n'ai plus aucune raison d'être.. Cette grande forme polie, ces excroissances palpitantes, vibrantes, cette immense calvitie, obscène et tendre, m'appelle.. Alors, j'avance lentement vers la création superbe que l'espace me l'a révélée, cette entité qui symbolise désormais mon plaisir et ma vie, ma métamorphose, mon éternelle jouissance au sein de l'harmonie cosmique.. Je pénètre la sculpture vivante, je m'enfonce tout entier dans sa chair souple et chaude et je m'y fonds enfin, délaissant les oripeaux de mon corps terrestre à tout jamais flétris.. J'aime.. !.. un Rêve de pierre.. 55, juin 1958..

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  • Title: Récits de l'espace/Curval/Histoire romaine | Quarante-Deux
    Descriptive info: Histoire….. Histoire romaine.. Voir le dernier Romain à son dernier soupir….. Pierre.. Corneille.. e Romain se leva de sa couche, s'étira, bâilla, se frotta les yeux.. Une fois réveillé, il alla consulter le calendrier : c'était chez lui devenu un rite.. An 29 avant Jésus-Christ.. Pour la centième fois, Caïus Flavius se demanda ce que cela pouvait signifier et qui était ce Jésus au nom duquel le calendrier avait été réformé.. Certes, depuis dix ans, des choses bien étonnantes avaient bousculé son univers familier, mais de toutes, celle qui l'intriguait le plus, c'était ces quelques syllabes énigmatiques.. Il fit couler l'eau chaude et, bientôt put se plonger avec délices dans le liquide parfumé que contenait la baignoire de cristal ; il demeura ainsi, béatement, plusieurs heures à mariner dans le caldarium.. Ses biens prospéraient.. Caïus n'avait rien d'autre à faire pour assurer son existence que de passer de temps en temps au siège de la société Futurus S.. A.. et d'y toucher une partie de ses confortables dividendes.. Son père, Flavius Conctator, avait eu la riche idée de distraire quelques milliers de talents du patrimoine familial pour les confier à l'homme — qui passait alors pour fou —, qui s'était révélé par la suite comme le plus grand génie de l'époque : le célèbre Lucullus.. Depuis, les actions de la compagnie avaient grimpé en flèche.. Actions, ce nom aussi était inconnu il y avait dix ans.. Oh ! dieux, mais pourquoi Lucullus avait-il réformé le calendrier ?.. Caïus sortit de sa baignoire, se sécha et descendit sur le Forum pour y bavarder avec quelques-uns de ses amis.. La place publique, c'était la seule partie de Rome qui n'eût pas été rasée pour être reconstruite.. Quel plaisir de s'y promener à pied, sans que le bruit des voitures vous incommodât ! Certes, ces engins étaient fort pratiques pour se déplacer — vers Ostie pour y nager par exemple.. Mais que l'on était aise, lorsqu'on ne les employait pas, d'être débarrassé de leur pestilentielle odeur de naphte.. Horace était devenu l'auteur favori de Caïus Flavius depuis qu'il s'était élevé contre la modernisation du Forum, sa mise aux normes actuelles.. Grâce à lui, le proconsul avait rejeté l'autorisation d'y laisser circuler les automobiles.. Bien que ce Romain-là fût un des principaux actionnaires de la société d'exploration temporelle, il n'en connaissait aucun des secrets.. Cet état de choses l'avait toujours irrité.. Mais Augustus était Augustus et personne n'y pouvait rien changer.. L'Empereur avait exigé le secret absolu sur Futurus S.. , aux activités des plus mystérieuses.. Lucullus n'avait d'ailleurs fait aucun effort pour que le fils de son meilleur ami entrât en faveur auprès de l'Imperator et participât au conseil des Six.. Une place enviée, car le conseil avait le privilège de prendre les décisions à tous les niveaux de l'entreprise, y compris la répartition des excédents de recettes.. Nulle information, rien de ce que les explorateurs ramenaient de leurs missions n'était livré au public sans l'autorisation de ses membres.. Aucune fraude n'était possible.. Caïus savait seulement que l'on ne s'aventurait pas au-delà de l'année 1966 après Jésus-Christ.. Des raisons inconnues s'opposaient à ce que l'on dépassât cette date ; raisons impératives car toute dérogation semblait sanctionnée sans pitié.. Quelques fraudeurs plein d'astuces l'avaient payé de leur vie aux jeux du stade.. Il savait aussi que les résultats des premiers voyages de Lucullus n'avaient pas été divulgués.. Augustus lui-même n'avait pas réussi à arracher le moindre renseignement à propos de ces incursions dans l'avenir, ce qui cachait avec certitude une masse d'énigmes encore plus troublantes que des secrets d'état.. Sur le Forum, les conversations allaient bon train.. On parlait de la prochaine mise en vente de machines nommées hélicoptères, qui volaient à une vitesse trois fois supérieure à celle des automobiles.. Le peuple n'en était guère impressionné ; depuis ces dix dernières années, on lui avait apporté tant de douceurs, tant de moyens d'améliorer son existence qu'il ne s'étonnait plus de rien.. Peu de gens comprenaient le fonctionnement de la plupart des ustensiles qu'ils achetaient, — ce qui occasionnait un incroyable gâchis —, mais les actionnaires de la Compagnie y trouvaient leur compte en voyant accroître leurs dividendes grâce au doublement des ventes.. Une marchande ambulante passa sur la place en criant :.. « Ice-cream sodas, ice-cream sodas ! ».. L'interlocuteur de Caïus Flavius en acheta un pour se rafraîchir, car la chaleur de ce plein été lui avait desséché la bouche.. Un bavard intarissable.. « Ne pensez-vous pas, Catilina, que le nom de ce produit est bien barbare ?.. — Mon cher, en manquant d'esprit d'ouverture, vous retardez singulièrement sur votre siècle.. Peut-être ce qui vous a empêché de faire partie du conseil dont votre père fut un des principaux fondateurs.. — Calomnie sans fondement ! Rien ne m'empêchera de penser que cet Aïsscrimssoda n'est qu'une invention sans avenir.. Je préfère les sorbets à la glace alpine.. La conversation en resta là, car Caïus n'aimait pas qu'un de ses clients lui rappelât son évincement du conseil.. Il se leva et se dirigea vers les immeubles modernes sur la rive gauche du Tibre, dans le quartier neuf du Trastevere où son garage était situé.. Au volant de sa Ciceron grand sport (les petits-fils du célèbre orateur avaient donné leur nom à la marque), notre Romain cingla vers Capoue dont il appréciait plus que tout les délices.. Peu soucieux de ce qu'il dépensait, son souci principal visait à jouir le plus possible de la vie.. Après tout, pourquoi se poser des problèmes qu'il ne pourrait jamais résoudre faute de données suffisantes ?.. Deux jours plus tard, Caïus Flavius rentrait à Rome.. Ce soir-là, les jeux du cirque revêtaient un caractère exceptionnel : pour la première fois dans les annales de la ville, des Chrétiens seraient livrés aux fauves.. Nul ne savait d'où provenaient ces Chrétiens, de quelle sorte de peuplade primitive ou d'espèce d'animaux singuliers ils relevaient, mais personne n'avait pu échapper à la monstrueuse campagne, réalisée à cette occasion par l'agence de publicité du gouvernement.. Depuis son lancement, trois semaines avant, la curiosité du peuple romain n'avait cessé d'amplifier.. La foule se pressait autour du Colisée, reconstruit récemment pour cent mille personnes, avec toit découvrable.. Sous le ciel clair, scintillant d'étoiles entre les sept collines, le stade rayonnait de sa blancheur de marbre.. Piétinant d'impatience, les longues files de spectateurs soulevaient la poussière.. Le peuple rêvait de s'asseoir enfin sur les nouveaux gradins de caoutchouc mousse dont on disait merveille.. Caïus Flavius possédait sa loge réservée ; il s'y glissa par un couloir privé dont il avait la jouissance, de pair avec certains des plus importants notables de la ville, et s'y assit en proie à l'impatience.. Bientôt, dans la loge voisine, il vit entrer les membres du conseil des Six, y compris Augustus que la foule acclama joyeusement.. On commença la séance par l'habituel combat de gladiateurs ; puis sur le vaste écran panoramique circulaire soudainement dressé, on projeta une de ces mortelles  ...   en famille donnaient lieu à un commerce lucratif.. Peu de gens, en effet, avaient le courage de se tuer eux-mêmes de sang-froid.. Des mercenaires se faisaient payer fort cher pour accomplir une raisonnable mais terrifiante mission.. Caïus rêvait d'inverser les rôles.. Il transmettrait toutes ses connaissances à celui qu'il nommait, faute d'un prénom mieux approprié, Caïus junior.. Ce dernier, plus expérimenté, saurait éviter les pièges où il était tombé, agir avec habileté pour entrer au Conseil des Six et connaître tous les secrets de Futurus S.. Mais ce jeune homme-là, qui serait-il vraiment ? Et lui, une fois mort, rejoindrait-il l'Olympe, ou ce lieu utopique promis aux Chrétiens après leur décès, d'après les ultimes tuyaux qu'il avait recueillis.. Caïus renonça.. Peut-être avait-il découvert une idée plus astucieuse.. Quelquefois, au cours des transbordements dans le passé, des hommes disparaissaient : erreurs d'aiguillage.. On chuchotait qu'ils filaient vers l'avenir.. Toujours tenaillé par le désir de savoir qui serait Jésus-Christ ; il s'adressa à l'un des Six dont il se savait aimé.. « Ces erreurs, ces disparitions, en êtes-vous responsables ?.. — « Nous les provoquons en effet pour la plupart.. Les hommes qui ne peuvent résister au désir de connaître l'avenir sont indésirables dans notre monde ; il faut s'en débarrasser pour qu'ils ne contaminent pas les autres.. — A-t-on une idée de ce qu'ils deviennent ?.. — Seuls les dieux connaissent le sort de ces malheureux qui refusent de se sentir enchaînés.. Car ce ne sont pas seulement des erreurs dans le temps dont ils sont victimes.. Sinon, certains de nos explorateurs les auraient rencontrés un jour dans le futur.. Il paraît qu'ils dérivent dans l'Innommé.. — Pourrais-tu me rendre le même service ? Je vieillis, et ce n'est pas une solution de faire bégayer les années jusqu'à la fin des siècles.. J'aimerais explorer d'autres horizons.. Si tu m'accordes ce plaisir, je te léguerai ma fortune.. Ah ! la tête de mon père quand il se saura ruiné.. — Mon pauvre ami, il restera dans l'ignorance, puisque tu ne retourneras plus dans le passé.. Mais tope-la.. À ce prix, j'accepte !.. Le Romain s'engagea dans une petite cabine personnelle, fit son testament, le tendit à son complice.. Tout se brouilla, le monde réel disparut, et la machine se rua vers son aventureux destin.. Elle se posa sur la Terre.. Le ciel était d'un vert profond, presque noir, et, bien que le soleil brillât dans le firmament, on pouvait apercevoir les étoiles.. Le Romain sortit, les poumons oppressés par l'angoisse.. Des portes innombrables s'ouvraient à la base des murs aveugles, d'une hauteur vertigineuse, qui ceinturaient la cour où il venait de débarquer.. Des hommes de petite taille, à la tête hypertrophiée, se précipitèrent vers lui, surgissant d'une trappe.. Ils emmenèrent sa cabine temporelle et, sans mot dire, lui présentèrent un livre énorme.. Dans ce volume une seule phrase était inscrite, imprimée avec des caractères inconnus et répétée tout au long des pages en des langues différentes.. Il feuilleta ces pages une à une, et, soudain il vit la fameuse phrase transcrite en pur latin.. Homme qui viens du temps ou de l'espace, tu te trouves ici au carrefour des milliers de mondes parallèles et des milliers de temps coexistants de la planète Terre ; si tu es égaré, si tu viens nous visiter, renseigne-toi au bureau : ∞ — Ø.. Caïus fit le tour de la cour immense, cherchant au-dessus des portes l'indication qui lui était donnée, et reconnut enfin les signes.. Il entra.. Un petit homme chauve aux sourcils proéminents, aux orbites enfoncées, au nez énorme et busqué, aux pommettes hypertrophiées, à la bouche de crapaud l'accueillit d'un air peu aimable, qui contrastait avec son ton amène :.. « Salut, étranger, je devine que tu cherches une réponse aux faits alarmants que tu as observés récemment ? Mais auparavant, pour notre connaissance, raconte-nous ton aventure et la raison pour laquelle tu es venu ici.. Le Romain la lui narra sans négliger le moindre incident.. « Extrêmement intéressant.. Je pense que tu viens du trois cent cinquante millième monde à partir de + ∞.. C'est un des plus remarquables, le seul cas d'une société qui a refusé d'évoluer.. En n'abordant pas son futur, elle s'est résorbée dans le passé.. Après la cinquième des expériences par laquelle tu es passé, le temps a fait machine arrière, si j'ose m'exprimer ainsi.. Les hommes sont redevenus des singes, les oiseaux des reptiles.. Ils ont remonté la filière de l'évolution biologique et sont retournés à l'élément marin dont ils étaient issus.. La planète est entrée en fusion et s'est refondue dans le soleil.. « Ont-ils vécu une partie de leur existence à l'envers ?.. — Jusque dans ses moindres détails.. L'enfant est retourné dans le sein de sa mère, l'incendie qui avait ravagé tel immeuble à telle date s'est reproduit, mais des cendres, tel le phénix, la bâtisse détruite a ressurgi.. Je pourrais te citer mille autres exemples mais ton imagination suppléera à mon manque de temps pour te les décrire.. — Mais Jésus-Christ ?.. — Des kyrielles de divinités sont apparues dans ton monde, sauf ce dernier, qui n'a pas existé.. — Et le futur d'où tant de merveilleux objets furent ramenés ?.. — Vous les avez probablement trouvés dans un univers parallèle.. Car songe que si ce futur avait été le vôtre, ces objets auraient fait accomplir à votre époque un bond technologique.. Qui aurait à son tour bouleversé l'avenir par les progrès réalisés.. Et ainsi de suite.. Aucune civilisation ne résiste à telle accélération Je suppose que ce monde ne devait pas s'écarter du vôtre de plus d'un degré ; il faudra que je vérifie.. — Ne pourrais-je donc jamais savoir qui était ou qui sera ce Jésus ? ».. L'homme pianota sur un appareil attaché sur sa manche où scintillait un minuscule écran.. — Cet homme a vécu dans d'autres univers sous d'autres noms, sous d'autres formes.. Quelquefois, personne ne s'est pas aperçu de sa naissance.. Dans certains cas, on l'a oubliée.. Ailleurs, il a connu la richesse et la célébrité.. Ceci n'a que l'importance qu'on lui attache, ce n'est qu'une étape de l'histoire ordinaire de l'humanité.. — Mais n'y a-t-il pas moyen de le rencontrer ? J'ai vu ses disciples se faire massacrer par des lions sans protester.. Je veux connaître son secret !.. — Enfin, si tu y tiens, dirige-toi vers le bureau Ø√±, c'est celui des religions.. Ils te transporteront selon ton vœu dans un monde semblable au tien.. Leurs voyages organisés sont de tout premier choix, puisqu'ils fournissent l'occasion à leurs clients d'y jouer un rôle de premier plan.. Entre Barrabas et Ponce Pilate, tu auras le choix.. Mais profite plutôt de la chance que tu as de survivre à l'involution.. Un conseil, oublie cette fable primitive et jouis de ton sursis.. Cela vaut mieux que de tutoyer le fils d'un dieu dans un péplum de seconde catégorie !.. Histoire romaine.. 63, février 1959.. vendredi 10 mars 2000..

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  • Title: Récits de l'espace/Curval/Arrivée en fanfare | Quarante-Deux
    Descriptive info: Arrivé….. Arrivée en fanfare.. La musique creuse le ciel.. Charles.. Beaudelaire.. ne ouwelln ! pensa Liercha, quel superbe spécimen ; jamais je n'avais remarqué cette plante à pareille hauteur ! Près de quinze dormes du sol ! Il faut absolument que je la cueille pour l'apporter aux prochains Jeux.. Sa tige ferme et bien formée suspendue à deux mètres cinquante du désert, semée d'épines velues, se développait dans l'espace telle une calligraphie.. Sa longueur n'excédait pas l'envergure des bras du Martien.. Épaisse et rose, son dessin s'inscrivait parallèlement au terrain, offrant à chacune de ses extrémités les corolles ciselées, les pétales pétrifiés d'une effloraison rare.. Les fleurs de pierre dessinaient d'étranges spirales dont la couleur rouille orange suggérait les entrelacs d'un bijou de fer forgé fraîchement peint au minium.. Sans nul besoin de bondir, Liercha la saisit délicatement en étendant un bras, puis s'installa mollement sur le sable pour procéder à sa sauvegarde.. D'un coup de main précis, fruit d'une longue pratique, il neutralisa les organes antigravitiques de la plante, en sectionnant, d'un coup de son ongle en dent de scie, les baies vertes qui gonflaient la tige.. Ces organes repousseraient prochainement, mais, en attendant les prochains Jeux, le Martien entretiendrait la fleur dans les jardins aériens qui ornaient les alentours de son dba.. Suintant du ciel indigo, la lumière pâle du soleil creusait des ombres mystérieuses sur les pétales minéraux de la plante ; Liercha s'étendit sur le sable rouge pour observer les fluctuations des reliefs et le mouvement des corolles lentement décloses.. Maintenant il ne subsistait plus entre ses trois doigts qu'une tige rosâtre, couverte d'un lichen rugueux.. L'ouwelln dormait.. Il la déposa dans sa large poche ventrale et poursuivit son voyage à travers les sables de l'antique planète.. Si le traumatisme de cette cueillette empêchait la fleur de s'épanouir naturellement, Liercha savait comment la faire repousser, en la plaçant à la hauteur exacte où il l'avait cueillie, douze jours après, à la même heure, à la même minute de préférence.. Le processus inverse de sa flétrissure se produirait, libérant d'abord les spires de ses étamines, prélude à la floraison.. C'était un Martien comme les autres ; il ne souffrait pas de xénophobie, de misanthropie, ni de quelque psychose personnelle qui l'aurait poussé à s'éloigner de ses semblables.. En dehors de la période des Jeux — durant laquelle les habitants de Mars se réunissaient pour renouer des liens d'amitié amoureuse favorable à la reproduction —, en dehors de cette période fugitive de faste et d'orgueil où le peuple jadis souverain de la planète retrouvait une apparence de splendeur à travers les jeux musicaux et les concerts auxquels ils s'adonnaient, les Martiens passaient le plus clair de leur temps dans la solitude la plus absolue.. Isolés au cœur des déserts, éloignés de plusieurs centaines de kilomètres les uns des autres, soit ils hibernaient au sein de leurs dbas, soit ils couraient la planète à l'affût de l'inspiration.. Abdiquant toutes leurs prérogatives de créatures civilisées, les habitants de Mars avaient quitté les cités, fui la promiscuité, abandonné le commerce, rejeté l'industrie, l'agriculture, délaissé les arts pour concentrer tous leurs efforts vers la seule manifestation de l'esprit qu'ils appréciaient encore : la Musique.. Êtres indolents et légers qui se réservaient durant l'année pour cette seule joie, cette seule activité, ce seul plaisir à la saison venue.. Leurs concerts puisaient à l'enthousiasme, à la fureur poétique ; leur manière de créer ne reposait sur aucune tradition.. Nul compositeur n'était capable de faire jaillir de son cerveau des concertos ou des symphonies qui eussent rallié les suffrages des humains.. Chacun se livrait aux délires de la création, sans thème préparé.. Des centaines d'exécutants improvisaient en virtuoses sur ces mélodies, quitte à les abandonner pour suivre les fantaisies harmoniques d'un groupe dissident.. La population s'était fixée aux alentours de trois cent mille têtes et rien ne pouvait en faire varier le nombre.. Rien ne pouvait inciter les Martiens à abandonner l'indolence heureuse où ils se complaisaient.. La nourriture ne faisait pas défaut.. Elle n'était même pas difficile à obtenir dans le désert ; mais pour trois cent mille individus seulement.. Des joutes amoureuses où chacun s'attribuait un sexe à volonté, peu d'enfants naissaient, et leur nombre compensait exactement les pertes.. Mars était un monde clos, un monde parfait.. L'équilibre biologique, constitué à l'encontre des lois de l'entropie, survivait à la décadence.. Ce soleil froid, cette vie larvaire, cette atmosphère raréfiée semblaient le préserver.. Les dunes se perdaient à l'infini, le sable rougeoyait, le soleil et les nuages diaphanes jouaient de leurs ombres fugaces sur les mamelons qu'un vent léger déformait parfois.. Sous un ciel presque noir où les étoiles traçaient le sillon de leurs courses lointaines, Liercha ne ressentait pas le froid intense, parce que sa chair était glacée, ses membres desséchés, sa peau racornie.. Son corps avait subi la même transformation séculaire que Mars elle-même.. Dans ce monde immobile, l'empreinte de ses pas, en forme d'étoile à trois branches, constituait la seule trace de vie.. Lorsqu'il marchait, ou plutôt, lorsqu'il tourbillonnait autour de ses trois jambes, Liercha ne ressentait rien, pas même l'ivresse de l'effort physique.. Il vivait sans parler, sans chanter, sans penser, sa conscience des choses repliée à l'intérieur de lui-même, au plus profond de son cerveau.. Ses trois yeux en spirales scrutaient l'horizon en quête d'un objet, d'une fleur, d'un oppidum, d'un paysage qui éveillerait sa curiosité.. Pour le moment le Martien n'avait qu'un but : retrouver l'emplacement de l'antique cité de Spart.. Lors des derniers Jeux, Arielch, sa compagne éphémère des joutes amoureuses, lui avait mentionné que d'extraordinaires vestiges gisaient encore dans la ville en ruine.. Elle lui avait affirmé qu'on y découvrait des objets datant de plusieurs millénaires ; pour preuve de ses dires, elle avait exhibé un modèle archaïque d'instrument à fil et verre dont elle avait su tirer des accords nostalgiques.. La curiosité d'abord, puis l'émotion avaient suscité chez Liercha le désir d'en posséder un semblable.. Mars vivait pour la musique.. Toute cette planète, ces millions de mètres cube de sable rouge, ces trois cent mille créatures tripodes, ces deux lunes ne servaient qu'à produire des sons.. Le travail lent de l'évolution, le labeur de millions d'individus, le prodigieux effort d'une civilisation désormais oubliée aboutissaient à cette impasse, à ces ruines enfouies sous les dunes, à ce peuple las et inutile.. Lorsque tous les individus de ce monde en décadence auraient exprimé leur message musical, la nécessité de se perpétuer ne subsisterait peut-être plus chez ce peuple.. Certains le redoutaient sans y croire.. D'autres souhaitaient au plus profond d'eux même que les périodes de jeux deviennent si fréquentes qu'il n'en existerait plus qu'une seule, tout au long de l'année, enrichie de liens sybarites.. Les plus audacieux espéraient que l'équilibre se briserait avant terme.. D'après eux, Mars connaîtrait alors soit une renaissance, soit une disparition définitive des créatures que l'évolution avait engendrées.. Mais Liercha ne se posait aucun de ces problèmes, il cherchait la cité de Spart afin d'y découvrir une relique instrumentale du passé.. Lorsque la masse imposante de ses ruines surgit enfin à l'horizon, définie par de massifs entassements de rocs noirs, un regain de vie, un frémissement de joie irradia furtivement son esprit.. Depuis des millénaires, les tours horizontales des cités avaient chu.. Faute de soins attentifs, les machines s'étaient déréglées à mesure que les micro-organismes contenus dans le sable s'infiltraient dans leurs rouages.. Privées de soin, les centrales d'énergie s'étaient épuisées, entraînant le déclin des moteurs antigravitiques.. En équilibre précaire dans le ciel mauve des temps anciens, la ville en suspens et ses architectures monumentales s'étaient écroulées, avec un bruit sec et dur, un bruit de pierre qui se brise.. Les blocs de basalte sertis d'acier avaient explosé en mille éclats noirs, bijoux mortels dont la mitraille avait labouré le sol des jardins, écrasant les fleurs, tuant les milliers de Martiens qui s'y ébattaient encore, s'adonnant aux licences physiques de la décadence.. Spart était morte, comme ses sœurs lointaines ; ses barres lumineuses ne brillaient plus dans le ciel.. Qui aurait pu imaginer sa splendeur, le dessin vertigineux de ses lignes, la beauté de ses formes suspendues à travers l'inimaginable chaos de ses vestiges ?.. Pour Liercha, comme pour ses frères de race, le monde n'avait toujours été que désastre et destruction.. Son sens esthétique s'était constitué autour de ces villes mortes, de ces morceaux de roches éclatées qui jonchaient le sol du désert, rongées par le vent, mordues par le soleil, érodées par les rares pluies de limon rouge.. Dans le ciel, l'indigo virait au noir, le reflet des étoiles faisait briller l'immense étendue de poussière et de rocs, suscitant des myriades de lueurs phosphorescentes, piquetant la brume légère qui levait des dunes.. La nuit de Mars commençait.. Privé d'un éclairage artificiel qui aurait facilité sa tâche, Liercha entamerait demain ses recherches.. Le temps n'avait pas d'importance ; il possédait l'éternité.. De sa poche, il sortit l'ouwelln qu'il avait cueillie ; la plante reposerait au sol durant la nuit.. Pour être sûr qu'elle ne mourrait pas pendant le transport, il lui procurait ce moment de détente à l'air libre.. Les organes antigravitiques commençaient déjà à repousser.. Demain à l'aube, si son système aérotropique n'était pas déréglé, l'ouwelln bondirait du sol pour se fixer à quelques centimètres.. Il la cueillerait de nouveau.. Ses pétales de pierre repousseraient jusqu'à son prochain essor.. C'était le moment de dormir, bien qu'il ne ressentît aucune fatigue.. Il torsada ses trois jambes ligneuses, referma ses trois yeux spiroïdaux et son corps entra en catatonie.. Dans un ultime sursaut organique, tous les pores de sa peau tannée sécrétèrent une bave de silice, pâle et diaphane.. Ce cocon minéral se répandit sur son corps, moulant ses moindres replis, preuve que la décadence n'avait en rien atténué les capacités physiques de sa race.. Puis il n'exista plus jusqu'à l'aube prochaine.. Mars mourut aussi.. Seuls Phobos et Deimos poursuivaient leur ronde inlassable autour de la planète, éclairant d'une lumière spectrale les troncs de cônes éclatés de la cité de Spart, créant des ombres doubles autour de ses piliers sectionnés, creusant des galeries de ténèbres entre ses débris informes.. L'ouwelln jaillit dans l'atmosphère dès les premiers rayons du soleil ; le satin marmoréen de ses pétales se diapra d'une fine buée.. Liercha se réveilla, gonfla ses muscles pour se débarrasser de la gangue de silice qui se brisa en mille paillettes argentées.. Pour soulager un début de dépression, il s'ébattit, tourbillonnant autour de lui-même dans une danse improvisée.. Afin de se retrouver tel qu'il s'était endormi, sans aucune préoccupation, sans angoisse, il devait maintenant se soulager des trois rêves coutumiers.. Le premier concernait sa naissance ; le second évoquait sa première union hermaphrodite à l'adolescence ; le troisième donnait une représentation de sa mort.. Sans cette purge mentale, il risquait de s'engourdir à jamais.. En dehors du rythme quotidien des jours et des nuits, de veille et de sommeil, de la répétition saisonnière de la période des Jeux, rien ne perturbait sa pensée.. Chaque jour, il se réinitiait à la vie par ces rites familiers.. Sans personne à qui parler, sans aucune entité dangereuse à affronter, sans péril à traverser les sables du désert, la monotonie de son existence risquait d'entraîner cette maladie mortelle qui guettait ses semblables, la paralysie minérale.. Liercha se restaura, plantant sa trompe frontale dans le sable, afin de l'absorber puis de le recracher par l'extrémité anale de son corps longiligne.. Son organisme dissolvait et assimilait immédiatement les éléments nutritifs contenus dans les différents minerais.. Une fois repu, il s'engagea dans la cité.. Jeu des  ...   se posèrent délicatement sur le métal, ses mains plates et cornées l'effleurèrent.. En contrôlant ses gestes, Liercha obtint de singulières résonances, graduables selon les normes des instruments à percussions, mais d'une large étendue chromatique.. Il apprit consciencieusement à adapter sa frappe selon la durée et l'intensité du son qu'il voulait obtenir, à rythmer de ces chocs le fil musical qu'émettait continuellement le rebech, jusqu'à ce qu'il soit capable d'obtenir l'accompagnement qu'il souhaitait.. Alors, il improvisa durant de longs jours des concertos solitaires.. Duels musicaux avec l'instrument qui l'enchantait, réduisant les plus merveilleux concerts des temps anciens au rôle d'insanes flatuosités.. En la compagnie du rebech, il surpassait les jouissances de l'acte d'amour.. Et Liercha se perdit dans des jongleries musicales éperdues jusqu'à ce que revînt le temps du retour aux normes.. L'aspect des ruines de Spart n'avait pas évolué.. Les mêmes entassements de basalte dessinaient le même décor cyclopéen sous le ciel indigo ; le sable rouge des dunes éternelles composait toujours de mystérieux reliefs mouvants sous le souffle du vent ; quelques graines sauteuses se divisaient en éclatant au sol sous l'impulsion d'une étrange détermination et se dissolvaient aux regards.. Mars s'identifiait à un monde en sursis.. L'ouwelln que Liercha avait cueillie s'était fortifiée et développait à profusion dans l'espace de merveilleuses efflorescences autour de ses rameaux de pierre, présage d'une nouvelle Ère.. Ce fut une autre affaire de convaincre les siens de porter le rebech inconnu jusqu'aux lieux où se déroulaient les Jeux.. Il mobilisa toutes ses qualités de musicien pour vanter ses vertus harmoniques.. Son enthousiasme ne suffit pas.. Alors, il évoqua l'apparition d'un signe céleste au-dessus des ruines, réunit autour de lui quelques disciples.. Ensemble, ils convainquirent d'autres musiciens de transporter l'instrument.. À cette occasion, ils inventèrent la cérémonie du Soulèvement.. Animés d'une ferveur inconnue depuis des millénaires, ces Martiens provoquèrent la naissance et l'essor d'une nouvelle musique.. Les années qui suivirent cette découverte virent la mutation du peuple de Mars.. Leur conformation biologique ne subit aucune modification.. Ils tourbillonnaient toujours sur leurs trois jambes, s'élevant légèrement du sol à l'aide de leurs bras en forme de pales.. Ils absorbaient toujours les images par leurs yeux en spirales, les sons grâce aux pendeloques vibratiles, minces et squameuses, qui cernaient leurs visages d'un bleu sombre.. Ils se nourrissaient quotidiennement du même limon rouge.. Leurs habitudes d'existence, leurs mœurs amoureuses demeuraient apparemment similaires à celles du passé.. Ils cueillaient encore les fleurs suspendues pour les ordonner dans les jardins qui s'étageaient autour de leurs dbas et dormaient du même sommeil aux trois rêves au sein de leur gangue de silice.. Pourtant, fait sans précédent depuis l'abandon des villes, les Martiens avaient renoncé à la solitude.. Sur d'autres points de la planète rouge, ils avaient découvert de nouveaux rebechs.. Chacun d'eux émettait des sonorités ensorcelantes.. L'usage de ces objets avait d'abord soulevé l'intérêt des foules, puis suscité des lieux de pèlerinage, autour desquels se constituaient des groupes sédentaires.. Afin d'approfondir leur recherche musicale, leurs membres prolongeaient leur séjour au-delà des périodes de Jeux.. La vie en société se reconstituait.. Changement profond, soudain, qui bouleversait les mentalités.. La brusque promiscuité qui naissait autour des centres de concert, entraînait des liaisons illicites qui se poursuivaient au-delà des saisons usuelles.. Des enfants naissaient en surplus.. Ce regain de fécondation au sein d'une population en déclin faisait surgir un printemps glacé sur la planète déserte.. Une flamme nouvelle brûlait sous le ciel indigo, aux confins du vide.. L'effervescence régnait autour des centres de rebech.. Les Martiens se relayaient auprès de leurs instruments pour imaginer sans cesse des improvisations nouvelles.. Animation singulière qui ne perturbait en rien leur conscience.. Depuis des millénaires, Mars n'avait jamais connu ni chefs, ni maîtres, ni esclaves pour diriger ou obéir.. La certitude d'être soi suffisait à justifier l'existence pour les frères de Liercha.. Ils ne s'étonnaient donc pas de cette prolifération musicale, de leur effervescence amoureuse.. La fin d'une longue période d'introversion ne signifiait pas celle de la décadence.. Spart demeurait à l'état de ruine.. Personne n'avait jugé nécessaire de construire le moindre aménagement pour accueillir les visiteurs qui s'y pressaient.. Au cœur de ces vestiges d'une civilisation défunte, l'entonnoir de sable rouge servait d'autel.. Désertant leurs dbas, les Martiens se pressaient alentour dans des campements sommaires, ivres de musique et d'amour.. Arielch et Liercha y vivaient depuis plusieurs mois.. Ils avaient renoué ensemble, changeant fréquemment de sexe pour varier les plaisirs.. Chacun attendait un enfant de l'autre.. Une jeune aurore se levait sur leur union.. Leur dialogue passionnel s'enrichissait chaque jour.. Leur amour n'était plus le fruit d'un simple et fugitif rapprochement saisonnier.. Entre eux s'étaient créées des relations fusionnelles.. De leurs esprits en contact permanent naissaient de longues séances d'improvisation sur le rebech où, parfois, ils évoquaient l'avenir de leur descendance.. Pour trouver une inspiration différente, des idées rythmiques neuves, Arielch et Liercha faisaient de fréquentes incursions vers le massif de Belliorch, qui avoisinait la cité.. Rare survivante d'une érosion millénaire, cette chaîne montagneuse aux courbes molles apparaissait à l'horizon tel un décor fantomatique.. Dès qu'on l'abordait, la montagne s'effritait sous les pas.. Au point d'impact hexagonal de leur marche dansante, se formaient de minuscules avalanches rouges, d'infimes torrents de sable qui s'éboulaient avec grâce sur les pentes desséchées.. Un cirrus effrangé, diaphane, agonisait dans le ciel noir.. Un éclair lent en jaillit qui traça un signe éphémère, gronda faiblement.. Sa stridence singulière éveilla des échos inquiétants dans le ciel de Mars qui se répercutèrent sur les pentes rousses des monts Belliorch, sur les ruines noires de Spart.. Le nuage se résorba.. « Peut-être un nouveau rebech qui atterrit, dit Liercha ! Ils se multiplient depuis quelque temps.. — Je n'en suis pas sûr ! Sa taille n'est pas habituelle, répondit Arielch.. — Il se dirige vers nous, cria le Martien.. Amorçant son orbite d'atterrissage, le premier astronef terrien à atteindre Mars pénétra dans l'atmosphère légère de la planète rouge.. Les ordinateurs calculaient à partir de la Terre les données nécessaires à un amarsissage exempt de tout danger.. L'équipage avait été restreint au maximum afin de ne pas accroître le volume de la fusée.. L'étroite cabine de pilotage comprenait deux hommes seulement.. L'un, moulé dans un scaphandre pneumatique à pression compensé, les oreilles vissées dans un casque d'écoute, transmettait par des touches décisives au tableau de commandes les informations vocales que lui communiquaient les experts scientifiques.. Le second, dans une position à peine plus confortable que le premier, rêvait à ses dernières conquêtes féminines dont il avait accéléré le rythme avant de s'envoler, en prévision des risques de la mission, surtout s'il y trouvait une mort glorieuse.. Une secousse leur annonça qu'ils avaient réussi.. « Terminé ! dit le chef d'équipage.. — C'est fini, vieux frère ? Je ne peux pas y croire, cria le colosse en se débarrassant de sa gangue de protection.. — On est arrivé sur Mars ! C'est à toi de jouer maintenant, ajouta le pilote.. Terminé pour moi.. — Change de disque ! Sacré Marvel, débarque avec moi, je t'invite, gémit comiquement l'athlète.. — Dans trois minutes l'astronef doit repartir.. J'ai largué les vivres et l'oxygène de réserve, grouille-toi de descendre ! » répliqua sèchement son compagnon.. Et il reprit son dialogue avec la Terre, fixant son casque autour de ses oreilles.. « Foutu Marvel, rien à en tirer », grommela l'explorateur en fixant de petits conteneurs scientifiques, des mini fusées en kits sur les parois de son scaphandre.. Après deux ans de voyage dans des conditions difficiles, chacun détestait l'autre.. Sans ajouter un mot, sans accorder un regard ou un geste amical à son acolyte, Carter ouvrit le sas et sauta sur le sol de Mars, sans inquiétude aucune, puis se dirigea vers les amoncellements de rocs noirs qu'il distinguait au loin.. L'explorateur eut le temps de parcourir quelques centaines de mètres avant que le vaisseau décollât pour se placer en orbite, paré à toute éventualité.. La mission avait coûté si cher qu'il n'était pas question de perdre les deux hommes et le vaisseau spatial.. Carter se trouvait seul pour vingt et un jours.. Séjour calculé au plus juste pour se faire une opinion sommaire de la planète afin de préparer un éventuel débarquement des Terriens, circonscrire les points d'eau, situer les éventuelles traces de civilisation, recenser les ressources apparentes de la planète rouge.. C'était un homme solide et athlétique spécialement entraîné pour cette mission, libéré de tous complexes, raisonnablement dur à la fatigue, d'un quotient intellectuel suffisant, subventionné depuis l'enfance et jouisseur à l'occasion, bref un représentant typique de l'espèce humaine de l'époque.. Il s'approcha de Spart au pas de course, sans perdre son souffle et découvrit avec stupéfaction qu'il s'agissait de ruines habitées.. L'explorateur s'installa sur un socle de basalte et observa durant deux jours le spectacle des Martiens.. Son opinion faite, il se replia vers la base et attendit sagement le retour de l'astronef, en appliquant son programme de recherches.. Parfois, de grands soubresauts de rires le secouaient.. Deux ans plus tard, les membres de la commission réunis autour de Carter l'examinaient avec circonspection.. Dès son retour sur Terre ceux-ci avaient soustrait le colosse aux sollicitations de la presse pour recueillir ses informations sous le sceau du secret.. Même Marvel n'avait su lui arracher le moindre commentaire au cours du retour.. — Un échec serait grave, nous attendons des explications, intima l'un d'eux, devant l'attitude hilare de l'astronaute.. — Pour une arrivée en fanfare ! ricana-t-il stupidement.. — Mais précisez, Carter, précisez, exigea le président de la commission.. — Nous avons réussi un exploit exceptionnel avec nos modules téléguidés.. Tous ceux que nous avons lancés depuis une dizaine d'années ont atteint leur but, dit l'explorateur en reprenant son sérieux.. — Ils se sont peut-être posés sur Mars, mais nous n'en avons exploité aucun.. Ils n'ont jamais cessé d'émettre d'incompréhensibles messages radio synthétisés sur ordinateur.. Impossible de les remettre en marche pour procéder aux explorations.. Certains scientifiques pensent que leurs circuits ont brûlé en traversant l'atmosphère.. — Les Martiens les utilisent pourtant.. — Auraient-ils assimilé la technique de nos moteurs atomiques, shunté les systèmes d'analyse à leur profit ?.. — Non, non, dit l'astronaute en s'étranglant, ce sont des créatures assez puissantes pour soulever l'un de ces modules, même s'ils ne peuvent par les transporter fort loin.. Ils tapent dessus comme s'il s'agissait d'un instrument à percussion, ils tapent dessus et semblent ravis.. Je crois qu'ils s'en servent pour créer des sons nouveaux.. De ces effets musicaux, ils accompagnent les messages radio qu'ils captent directement à la source pour les détourner.. Leurs cerveaux sont munis d'émetteurs récepteurs grâce auxquels ils communiquent entre eux.. Vos petits hommes verts, qui sont d'effrayants géants rouges, pratiquent une forme de télépathie hertzienne.. Voilà pourquoi les signaux que vous recevez sont incompréhensibles.. Ce sont des chants martiens portés par des voix humaines….. Carter fut incapable de poursuivre son exposé ; car chaque fois qu'il évoquait la mascarade des créatures tripodes frappant à coups redoublés sur les modules d'exploration, il était secoué d'une hilarité intempestive.. Après le scandale financier et l'échec scientifique de cette première mission, le gouvernement mondial jugea inutile d'envoyer un autre vaisseau vers Mars, dont les ressources s'avéraient difficilement exploitables à peu de frais.. Mais, sur la planète rouge, la civilisation avançait à grands pas.. Le choc provoqué par la nouvelle musique avait suscité une profonde révolution des esprits.. L'essor de ce peuple endormi fut si prompt, si prodigieux qu'il était à la veille de découvrir le vol interplanétaire au moment où la dernière guerre nucléaire ravageait la Terre.. une Arrivée en fanfare.. Satellite.. 15, mars 1959..

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  • Title: Récits de l'espace/Curval/l'Objet perdu | Quarante-Deux
    Descriptive info: l'Objet….. l'Objet perdu.. Objets inanimés, avez-vous donc une âme.. Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ?.. Alphonse de.. Lamartine.. e vent.. Le vent bat ma fenêtre fermée sur la nuit.. Ce soir, ni la lune ni les étoiles ne brillent au-dessus de la ville.. Dans le ciel obscur, à la limite du mauve et de l'indigo, quelques nuages passent, fantômes furtifs et difformes.. De minuscules soleils nocturnes les nimbent de lueurs composites, incandescence des ampoules, jaune sodium des réverbères, fluos et néons des enseignes.. Les vitres vibrent sous les rafales avec un bruit soyeux.. La radio joue en sourdine des musiques obsédantes, de celles dont on ne se souvient plus et qui reviennent vous hanter.. Je viens de perdre à l'instant mon objet le plus précieux, le plus cher.. Celui que j'aimais tenir entre mes doigts, longuement, pour en extraire un plaisir profond, une joie intime, directement surgi des sens.. Ah ! le caresser encore, palper ses formes inimaginables.. Sa disparition semblait imprévisible.. Pour le conserver, je me cloîtrais depuis des semaines dans ma chambre ; des jours biens remplis, de vingt-quatre heures d'intimité absolue avec lui.. Au terme de chaque soirée, j'étais anéanti de bonheur.. Je me couchais en ressentant au fond du cœur la tonifiante sensation d'aspirer à l'immortalité, pour goûter intensément les prochaines secondes du lendemain.. Aujourd'hui, dominé par une impression de vide, de désarroi, je demeure affalé sur mon lit, sans ressort.. Si l'absence de l'objet se confirme, je ne ressentirai jamais plus jamais la moindre joie.. Certes, j'ai profité de sa présence durant les premiers moments de la journée ; mais la conscience de sa perte m'obnubile.. En moi ne subsistent qu'une profonde amertume, un sentiment de dépit qui sape mes plus doux souvenirs.. La nuit me cerne.. Tapi dans ma chambre, j'écoute le décollage des grands astronefs de ligne ; les ondes sonores se frayent un chemin à travers les mille feuilles minérales qui composent la vitre insonorisante, choquant chaque couche l'une après l'autre ; mes baies tressaillent avec un bruit d'ardoise qui se fend.. J'approche d'un désespoir sans recours.. La solitude totale, pratiquée depuis si longtemps m'a ôté toute envie de fréquenter mes semblables ; d'ailleurs, en les fuyant, j'ai renoncé au droit de solliciter leur appui, de bénéficier de leurs conseils.. Comment ai-je pu me dessaisir de cet objet dans cet espace réduit, sans parvenir à le retrouver.. Acte manqué ? Je l'ai déposé sur ma table, pour un instant, un instant seulement.. Cette fraction de temps a suffi pour qu'il disparaisse.. Quelle ineptie d'avoir lâché l'objet pour céder à mes plus bas instincts !.. J'aurais plaisir à sentir couler mes larmes en marchant dans les rues au hasard.. Égoïste, replié au centre de mon corps, dans mon propre berceau de chair, je suis devenu si allergique à l'air extérieur, je me suis tellement détaché de l'atmosphère urbaine, de la promiscuité de mes contemporains, que cette réaction salutaire m'est refusée.. Le vent ne cesse de fouailler les volets ouverts avec un bruit venimeux qui me fait tressaillir, avivant ma peine.. Quelques gouttes s'écrasent sur la vitre.. Avec la pluie, les souvenirs resurgissent, tenaces, comme cette eau qui, après avoir fouetté le verre, glisse maintenant le long de sa surface polie, si collante qu'elle en épouse les moindres contours, se coagule à la manière d'une glu autour de ses invisibles reliefs.. Je m'aperçois de mon impuissance à décrire les quelques semaines que j'ai passées en compagnie de l'objet.. Préoccupé de ma seule jouissance, je n'ai guère eu le temps d'analyser mes impressions, de prêter la moindre attention au monde qui m'entourait, pas plus qu'à moi-même.. Parviendrais-je à calmer mon angoisse en me remémorant l'histoire de sa découverte ? Impossible d'en préciser la date exacte.. Peu importe d'ailleurs, ce jour-là, si frais encore dans mon souvenir, j'avais décidé de me promener le long des berges de la Seine.. Il faisait froid, plus froid que les années précédentes à la même saison.. Je prenais plaisir à sentir sur mes joues le picotement acide de l'air givré.. Les branches, nues de feuilles, s'estompaient en s'affinant dans le ciel d'un blanc laiteux où agonisait un soleil pâle.. Quelques canards, venus des marais gelés, hôtes provisoires du fleuve, lui redonnaient un aspect naturel abandonné depuis longtemps.. La sauvagerie avait pris une autre forme au cœur de cette cité cruelle qui chassait les oiseaux, rongeait les arbres, asphyxiait la campagne avec les tentacules de sa banlieue.. Pour égayer ma vie de désœuvré, privé de travail, rémunéré par la société, je pénétrais de temps à autre dans les cafés aux boiseries de pitchpin, à l'odeur de moisissure, qui bordent les quais.. D'un trait, je versais dans ma gorge un alcool brûlant comme la lave, à l'affût d'une réaction d'euphorie immédiate.. Une brusque vasodilatation de mes vaisseaux capillaires enflammait ma face, embrasait mon cerveau.. Je suais, mes pores s'ocellaient de minuscules taches rouges.. J'essayais de jouer à l'aventurier qui, à chaque escale, s'attend à une autre vie, offerte par les caprices du hasard.. En sortant, grâce au froid intense, l'alcool paraissait cailler dans mes veines.. J'abusais de multiples boissons sans atteindre à l'ivresse.. Qui pourrait cependant certifier que ma lucidité était intacte lorsque je rencontrais l'objet au déclin du jour ? Je suivais le flot boueux, d'un noir et d'un ocre jaune mêlés ; les lumières régulièrement espacées de l'éclairage urbain se reflétaient dans l'eau entre les piliers des ponts et dessinaient un collier d'escarboucle chatoyant sur la gorge du fleuve.. Un éclair traversa le ciel.. Mes yeux ne purent en soutenir l'éclat.. Plissant les paupières, je ne saurais donc décrire la nature exacte du phénomène.. J'ai imaginé par la suite qu'un bruit léger succéda à l'apparition de ce météorite, comme un morceau de ouate frappant les pavés disjoints du quai.. Mais je ne suis pas certain d'avoir perçu ce son.. Mon regard fut peut-être attiré par une brève étincelle.. Vite, j'ai jeté un coup d'œil autour de moi, mû par un obscur pressentiment ; mais je n'ai rien aperçu.. N'était-ce qu'une illusion de mes sens ? Comment me montrer impartial en l'occurrence ?.. Assis sur une borne de pierre, je serrai les pans de mon manteau, frictionnai mon corps à travers la laine pour me réchauffer.. Dans mon excitation, je perdis l'équilibre et me rattrapai d'une main sur le sol, craignant de tomber dans l'eau glacée.. C'est alors que je l'ai touché pour la première fois : Il était là, sous ma main, l'objet que ce matin j'ai égaré.. Sur le moment, je ne ressentis aucune impression ; un premier effleurement ne permettait pas de deviner toutes les joies que procure sa possession.. D'après ma première estimation, il ne dépassait pas quatre centimètres de large sur sept de long, son épaisseur n'excédait pas trois centimètres.. Mais ces mensurations sont purement subjectives ; par la suite je n'ai jamais réussi à quantifier sa taille ni son poids ; j'ignore sa forme et sa couleur !.. Le bois, le métal, la pierre, le cuir, n'importe quelle surface, provoquent des réactions spécifiques à leur contact.. Celles-ci vous émeuvent selon votre culture, vos goûts, vos habitudes.. Au toucher, l'objet ne se comparait à rien de terrestre !.. L'air, le feu, la terre, l'eau, les quatre éléments, ou les trois règnes, animal, végétal ou minéral et leurs subdivisions, créent un étalonnage précis des impressions tactiles et par là un moyen absolu de comparaison.. Celle qui s'établit en caressant l'objet se situe sur un autre plan de la relation sensuelle.. Alors ? Pensez-vous : Le néant, le vide, une matière négative, intemporelle ? Non ! Ces mots sont de conception purement humaine et ne décrivent pas la réalité propre à la chose mystérieuse, échappée du ciel pour se réfugier sous ma main.. Lorsqu'on laisse l'objet reposer au creux de sa paume, bien calée afin qu'elle ne tremble pas, et qu'on s'efforce de découvrir les preuves de son existence, le doute aussitôt intervient.. Si la main demeure immobile, sans qu'aucun muscle ne tressaille, il est impossible de suspecter une présence, rien n'en gauchit le dessin, rien ne modifie la couleur de la peau, nulle ombre ne s'amorce, nulle lumière ne se crée, nulle odeur ne s'exhale.. L'objet est impondérable, son volume inappréciable, sa forme inexistante.. Mais si l'on vient à jouer avec les doigts, même de manière fugitive, alors d'étranges réactions interfèrent dont il est difficile d'analyser la teneur.. Ce ne sont pas les articulations qui se déforment, ou la peau qui rougit, qui chauffe et qui se cloque ; aucun mirage ne se produit, aucune illusion n'apparaît, les contours de la chair ne subissent pas de transformations visibles.. À l'intérieur de la main, on ne distingue que le jeu des muscles et le plissement normal des lignes gravées sur l'épiderme.. Mais le doux vertige qui s'empare de vos sens, l'émotion soudaine qui perturbe vos nerfs, qui contamine votre pensée ne se compare à nulle réaction physiologique connue.. J'ai consulté des médecins et des psychiatres en recourant à des allusions discrètes pour qu'ils ne puissent interpréter les causes de mon trouble.. Nul n'a pu m'avancer la moindre explication en se référant à des cas similaires au mien.. C'est l'étincelle sur une mèche d'amadou, l'incendie infinitésimal qui couve en se propageant le long des membres.. Puis soudain, c'est l'embrasement du système artériel et veineux, de la lymphe et des nerfs, suivi d'une implosion au ralenti de son être physique.. Les membres et les organes se scindent, comme si l'on vous extirpait doucement le cerveau de la boîte crânienne, entraînant le réseau complexe des neurones afin de les dessertir de la gangue d'os, de muscles et de sang du corps.. Nulle douleur n'accompagne ce processus ; au contraire, le frottement de la moelle épinière glissant le long des vertèbres provoque un jaillissement de plaisir, un feu d'artifice qui vous arrache à la Terre, vous propulse au sein du vide interstellaire, révèle à profusion de fabuleuses visions cosmiques.. À côté des sensations qu'apporte l'objet,  ...   un objet qui… ».. Cavaux prend un air compassé :.. — Ce n'est pas le musée des objets perdus et je crains….. — Dans ce cas, je suppose qu'il existe des salles d'exposition.. — Elles sont consacrées à des pièces insolites, mais très confidentielles.. Il faut des autorisations spéciales pour les visiter.. — L'objet que je recherche serait la perle de votre musée, probablement.. Remarquez que sa perte ne m'affecte pas, je n'y attache aucune valeur, précise-je afin de ne pas éveiller son envie, cela fait plus de trois mois qu'elle s'est produite.. — Trois mois, en effet ! Mais ne pourriez-vous pas être un peu plus précis sur sa nature et sa destination ? insinue-t-il.. Avant que je ne puisse répondre il fait un signe de la main, comme pour arrêter toute protestation de ma part :.. — Oui, je sais qu'il n'est pas d'une matière ou d'une facture courante, sinon vous ne seriez pas venu me trouver.. Je peux dire, sans me flatter, que mon modeste musée contient des objets que l'humanité n'est pas accoutumée à contempler.. Les rares scientifiques qui viennent me visiter se sont souvent cassé le nez en tentant de déchiffrer les énigmes qu'ils posent.. Cavaux prend un air complice et poursuit :.. — Quant à votre objet, auriez-vous l'obligeance de me le décrire ?.. Je demeure coi ; comment répondre ? Mon intimité avec l'objet a été trop grande pour que je puisse satisfaire sa demande, ma vision trop subjective.. De plus, j'ai l'obscur sentiment que le conservateur sait de quoi je veux l'entretenir et qu'il joue avec moi comme le chat avec la souris.. — Il était agréable à caresser, ce n'était pas une chose visible, il faisait très froid lorsque je l'ai découvert, avance-je évasivement.. L'homme glisse sa main dans un tiroir de son monumental bureau, l'en retire, puis écarte ses doigts devant mes yeux :.. — N'est-ce pas cela ? sourit-il.. Il n'y a rien au creux de sa paume, mais je sais que l'objet s'y trouve.. Lorsque le système nerveux a subi une fois son influence, l'esprit peut aisément prendre contact avec lui.. Déjà, les premiers vertiges s'emparent de mes sens :.. — Effectivement, puis-je le reprendre ?.. J'ai manqué de dissimulation, je m'en aperçois rapidement.. — Il appartient au musée, monsieur, affirme Cavaux.. Je m'excuse, mais c'est désormais la propriété de l'État et je doute que vous puissiez le recouvrer un jour malgré tous les procès que vous pourriez intenter.. Vous n'avez aucune preuve de votre possession antérieure ?.. — Alors pourquoi ne se trouve-t-il pas exposé dans les vitrines ?.. Le conservateur se trouble :.. — J'avoue que c'est une dérogation aux lois, balbutie-t-il, mais… le musée est tellement désert, les visiteurs si rares que je m'autorise quelquefois ces détournements véniels.. — Je vous concède ce privilège, mais il me donne des droits, réplique-je.. Ces organismes d'État qui grèvent le budget public et dont on découvre l'inutilité, le gouvernement les supprime.. Surtout si l'on peut prouver que le conservateur s'autorise des indélicatesses.. Un rapport en ce sens auprès des autorités ferait un effet désastreux.. J'ai honte des mots que je prononce ; ma passion m'entraîne à toutes les turpitudes.. Cavaux baisse la voix, comme si nous étions observés par un invisible témoin :.. — Je vous comprends, monsieur.. Je vous comprends, cet objet attache énormément ceux qui l'ont touché, même une fois.. Avez-vous remarqué combien il est féminin ?.. Féminin, femme ! j'ai perdu la notion de ce que cela signifie, mais lorsque je retrouve le sens profond de ce mot, la comparaison me semble dérisoire.. — Non, cet objet est parfaitement asexué, je ne l'aime pas, je ne puis m'en passer, simplement.. — Peut-être n'agit-il pas de la même manière sur chacun, répond le conservateur.. J'ai pour ma part élucidé bien des mystères, connu bien des secrets qui, s'ils étaient propagés oralement, risqueraient de mettre le feu aux poudres sur cette vieille planète ; mais aucun ne recèle autant d'intérêt, ne suscite autant ma concupiscence.. J'y suis très attaché.. Il le caresse longuement avec ses doigts et je frémis du désir de l'imiter.. — Savez-vous d'où il provient, quelle est sa nature ?.. — Non, je l'ignore.. La froideur et la dignité dont je ne me suis pas départi jusqu'alors m'y incitent.. Profitant d'un moment d'inattention, je tends brutalement la main pour lui arracher l'objet.. « Tout doux, monsieur, tout doux, s'il vous plaît, dit Cavaux en refermant prestement les doigts.. Demeurons sur nos positions et nous verrons plus tard si nous pouvons arriver à un compromis.. Le soleil pénètre par la large baie vitrée, éclaboussant de lumière le mur blanc.. « Permettez-moi de le prendre, juste un moment, supplie-je.. — Accordé ! ».. Je m'avance lentement, avec timidité peut-être, je glisse ma main sur celle du conservateur du musée afin de ne laisser à l'objet aucune possibilité de fuite….. Le jour s'éteint brusquement, l'univers disparaît.. Ma main est soudée à celle de Cavaux.. Emportés dans un tourbillon, nous tournons l'un autour de l'autre tels deux aérolithes attirés par le sillage d'une comète.. Vertige, spasmes, mon corps se disloque, mes bras se perdent quelque part à cent milliards de kilomètres de là, ma tête n'est plus ici, mon torse est ailleurs.. Je retrouve les impressions de jadis, alors que j'étais seul maître de l'objet et que je me repaissais des visions et des sensations cosmiques qu'il me procurait.. Le temps n'existe plus.. Quelques lueurs fugitives éclaboussent la nuit d'étincelles ; les étoiles des galaxies lointaines sont dévorées soudainement par une masse de matière interstellaire.. Nous sommes précipités vers un trou noir ! L'encre de poulpe de l'espace nous aveugle.. Puis tout s'apaise.. J'aurais souhaité mesurer le temps du mirage : certainement moins d'une micro-seconde, mais pas plus de vingt-quatre heures.. Les murs de la pièce carrée semblent tendus de soie grise.. Je tends les doigts pour en apprécier la douceur.. Mais je les sens happés par une main à la chair moite.. — Ne me quittez pas, monsieur, ne me quittez pas, s'il vous plaît ! gémit le conservateur du musée.. Ses traits sont défigurés par la terreur.. Je ne sais que répondre.. Il hurle :.. — Vous ne voyez pas que l'objet a disparu !.. Incrédule, je regarde tour à tour sa paume ouverte et la mienne.. — Naturellement, il n'y a rien à voir.. — Mais vous devriez le toucher puisque je ne le sens plus sa présence.. Si ce n'est pas vous ou moi qui le possédons.. Alors, qui le détient ? murmure stupidement le conservateur.. Je palpe les murs de la pièce.. Ce n'est pas de la soie, ni aucune matière connue ; la surface n'a pas de température.. Lorsque j'en fais part à Cavaux, il s'indigne :.. — Ne serions-nous plus dans mon bureau ?.. — C'est une certitude, ricane-je, reste à savoir où nous avons abouti.. Malgré nos suppositions les plus folles, nous ne devions jamais résoudre cette énigme.. Les années s'écoulent sans que nous en ayons conscience.. Nous n'avons pas de calendrier pour nous repérer, ni montre pour surveiller les heures, ou mur de plâtre sur lequel graver la période des jours, pas de nuit pour rythmer le temps, nous vivons au sein d'une aube grisâtre depuis le début de notre séjour.. La nourriture nous parvient à travers les parois, des plats fort raffinés par ailleurs, directement issus d'un manuel gastronomique inconnu.. Mais je ne peux m'empêcher de distinguer, dans le goût artificiel de ces mets, une saveur étrangère….. Cavaux et moi ne cessons de nous interroger fiévreusement sur notre situation ; puis, las de ces questions éternellement sans réponses, nous évitons de nous parler durant des fragments d'éternité.. Je crois que j'ai vieilli, le conservateur du musée également ; de fines rides cernent les traits de nos visages, notre barbe et nos cheveux blanchissent.. Pourquoi ne sommes-nous pas devenus fous ? Je le regrette ! Au seuil de ma vie inutile, je m'interroge sur les causes de notre enlèvement, sur la nécessité de cette promiscuité permanente, sur les raisons de notre claustration.. En vain !.. Nous avons échangé, Cavaux et moi, tous les dialogues, toutes les conversations possibles, épuisé tous les sujets qui nous tenaient à cœur, exploré ceux que nous ignorions ; nous nous sommes égarés dans des querelles sans fin.. Sans témoin indiscret, nous avons laissé paraître nos sentiments, nos passions, nous les avons confrontés, jusqu'à la fureur, jusqu'au pugilat.. Nous avons passé des siècles à nous haïr et d'autres à nous prodiguer les serments d'une tendresse indéfectible !.. Je vais mourir, enfin ! Cavaux a promis qu'il ne me survivrait pas.. Le malheureux ! Il n'y a rien dans cette pièce qui permette de se suicider.. Chaque fois que nous en sommes venus aux mains, une force invisible nous a séparés.. Chaque fois que nous avons été malades, une présence diligente nous a soignés durant notre sommeil.. Pas moyen de s'étrangler en s'avalant la langue !.. C'est la fin.. Je contemple ces murs impalpables, couleur de soie grise, qui ont vu les trois-quarts de mon existence défiler, et cet écran lumineux, mince comme une feuille de papier, sur lequel j'ai écrit mon journal avec un stylet.. Une dernière fois, je souris à Cavaux qui se met à sangloter.. Rapport.. Nous, directeur du parc zoologique de Swelf, avons reçu les deux échantillons de l'espèce humaine piégés par notre « objet ».. Malgré l'environnement protecteur où nous les avons installées, en dépit des nombreuses séances d'attouchements auxquelles nous avons assisté, les deux créatures n'ont malheureusement pas donné naissance à d'autres sujets.. Pourtant nous avions procédé selon la méthode prescrite à une longue préparation tactile sur leur planète natale.. À ce jour elles sont mortes.. Il conviendrait de lâcher un second « objet » sur la planète Terre.. Mais il faudrait d'abord étudier sérieusement le mode de sexualité de ses habitants si nous souhaitons obtenir de bonnes conditions de reproduction en cage.. l'Objet perdu.. 17, mai 1959..

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  • Title: Récits de l'espace/Curval/Toi, qui disais… | Quarante-Deux
    Descriptive info: Toi….. Toi, qui disais….. lle était belle, souple, lumineuse.. Par l'ingéniosité ses pièges, l'ordonnance de ses couloirs, de ses flippers, de ses plots étincelants, rouges, verts, jaunes, ses clignotants, par la disposition de ses trappes, elle ne se comparait à nulle autre.. Elle faisait sept millions maximum.. On pouvait la violer de trois manières différentes : aux hom runs, aux points, ou en éteignant les sept cartes de son poker électronique.. Elle scintillait surtout le soir, lorsque les rayons du soleil ne fanaient plus l'éclat de ses néons à travers la vitre du café.. Alors, les mouvements de ses billes d'acier, le bariolage éblouissant de ses plots, le cliquetis sec de ses relais sonores et le clappement de ses parties gratuites la dotaient d'une étrange fascination.. Elle était arrivée dans le bar depuis plusieurs semaines déjà ; et pourtant les habitués guignaient leur tour avec jalousie.. C'était à qui se ruerait à la suite d'un rival, pour s'emparer de ses flancs, pour presser ses flippers.. Elle faisait naître des discussions passionnées, une tension dangereuse, des éclats de voix, des bagarres.. La machine s'était imposée, était devenue indispensable, inépuisable.. Nul ne la laissait en repos.. Chacun voulait y essayer son habileté et sa force, tous désiraient déjouer ses ruses et brutaliser son corps rectangulaire afin de remporter des parties gratuites et recommencer, recommencer, sans éprouver de satiété.. Mais, parmi les fidèles, un homme brun se passionnait plus encore que tous les autres.. Dès le matin, huit heures, à l'ouverture du café, tandis que les garçons astiquaient le comptoir de cuivre rouge, rangeaient les tables et installaient les chaises en maugréant, alors que la pression montait dans le percolateur  ...   run, s'arrêta brusquement, accrochant le plot supérieur droit.. Elle remonta la pente, alla s'accoler au valet brun qui flanquait le couloir spécial.. Le jeune homme observa d'abord curieusement ce phénomène, puis s'impatienta, s'agita, entraînant dans son mouvement le cadre de l'appareil, et secoua la bille jusqu'à ce qu'enfin elle consentît à reprendre ses bonds et ses virevoltes.. Et l'incident fut oublié.. Pourtant, les jours suivants, chaque fois que le fanatique s'emparait des flippers, d'étranges anomalies apparaissaient dans le comportement des billes.. Ce matin-là, après la vingtième partie, l'une des sphères d'acier rebondit sur un bang latéral, le titilla à plusieurs reprises et vint s'incruster dans un hom run.. Le jeune homme secoua vigoureusement le billard.. Deux clients vinrent l'aider, un peu goguenards.. Leurs efforts conjugués ne parvinrent pas à déloger la bille.. Mu par un réflexe de dérision, le jeune homme posa ses lèvres sur la vitre en murmurant :.. « Allons, descend, ma cocotte ! ».. La sphère d'acier reprit sa course en suivant un cours insolite, au mépris des lois de la pesanteur et de la balistique.. Elle traçait d'étranges figures ivres sur la pente bariolée de la machine.. Bientôt, les dessins s'affirmèrent, s'alignèrent avec précision à la suite les uns des autres, créant des figures reconnaissables, lettres en ordre concerté, des phrases.. Le jeune homme brun qui ressemblait au valet du poker électronique lâcha les flippers et, bras ballants, scruta attentivement le message.. Puis il bondit dans la rue en hurlant.. La machine électronique lui écrivait une lettre d'amour.. Toi, qui disais….. Ailleurs.. [1.. re.. série] 34, 10 mars 1961.. Cette nouvelle a été légèrement remaniée pour la présente édition.. vendredi 28 décembre 2001..

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