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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/Noël dans la forêt du destin | Quarante-Deux
    Descriptive info: section Michel Jeury.. tout Quarante-Deux.. Sauter la navigation.. accueil.. exliibris.. pgeff.. archives.. kws.. prix.. galerie.. carnets.. photos.. Vous êtes ici :.. →.. Récits de l'espace.. Noël….. Sections.. Curval.. Egan.. Jeury.. Pierru.. Navigation.. présentation.. Michel Jeury : la Conspiration des Trois-Noms.. Intégrale des nouvelles.. Noël dans la forêt du destin.. L.. e 24 décembre 2501, peu avant le crépuscule, Lorek descendait vers le Village, après avoir passé une journée de méditation au Monastère.. Il avait dix-neuf ans et il devait naître à son destin la nuit de Noël, c'est-à-dire dans quelques heures.. Le froid était vif.. Lorek marchait vers le nord et le vent lui jetait au visage de légers flocons de neige.. À l'ouest, au loin, la tour de l'Usine venait de s'illuminer.. Le château de la Commune restait obscur… En ce temps-là, les villes avaient été abandonnées.. Les Hommes vivaient dans de petites agglomérations rurales qu'on appelait constellations.. Chacune était formée d'un Village, d'un Monastère, d'une Commune et d'une Usine.. Lorek habitait la Constellation du Bélier de Valberg.. Il n'avait jamais quitté son village natal.. Demain serait Noël, le jour du destin.. Ce soir même, avec près de deux cents jeunes de la constellation, il partirait pour la forêt.. Il devrait se séparer de ses compagnons et s'engager seul dans la direction qui lui serait désignée.. Après….. À ce moment, Lorek aperçut le maître-moine Fulerio, son guide de méditation, debout dans sa longue cape, sous un des tilleuls géants qui bordaient la route du Village.. Il s'arrêta pour le saluer.. « Est-ce que nous nous reverrons bientôt, Maître ?.. — La destinée est insondable.. » répondit Fulerio.. Lorek pesa cette réflexion énigmatique, qui semblait contredire un peu ce que Fulerio lui avait enseigné.. À moins qu'il n'eût mal compris ou deviné faux….. Il s'inclina devant le maître-moine et reprit sa marche vers le Village.. Il s'en allait lentement, et deux filles qui arrivaient derrière lui le rejoignirent en glissant sur la neige verglacée : Hane la blonde et Ceylane la brune.. Toutes les deux avaient médité le jour durant au Monastère.. Et toutes les deux allaient bientôt s'élancer vers la forêt pour y rencontrer leur destin.. Ceylane battit des mains.. « Plus que six heures avant minuit ! Plus que six heures ! ».. Lorek et les jeunes filles se trouvaient maintenant à la limite du Monastère et du Village, marquée par un haut portique blanc.. Le regard caressant de Ceylane et le regard pénétrant et un peu moqueur de Hane troublaient également Lorek.. — « Eh, Lorek, » dit Hane, « tu n'as pas l'air gai pour un jour de fête !.. — Il a sommeil.. » dit Ceylane.. « Je suis sûre qu'il n'a pas dormi la nuit dernière.. C'est l'émotion.. Mais le voyage dans la forêt va le réveiller ! ».. Lorek réfléchit : son destin avait-il quelques chances de coïncider avec celui de Hane, ou celui de Ceylane ? Il y avait les quatre territoires du Bélier de Valberg ; en outre, chacun d'eux pouvait être désigné pour l'échange avec les constellations voisines, le Lion de Valberg et le Cygne de Neyron.. Le Lion et le Cygne étaient aussi divisés en quatre territoires… Cela faisait en tout une douzaine de destinations possibles.. Les chances pour Lorek de se retrouver avec l'une ou l'autre des deux filles étaient faibles mais pas négligeables.. Il s'aperçut soudain qu'il ne le souhaitait pas.. — « Je vous fais mes adieux ! » dit-il.. Les filles l'embrassèrent tour à tour.. Ils se séparèrent à l'entrée du Village.. Noël était le jour du destin pour des milliers de jeunes hommes et de jeunes filles dans le monde.. « Nous sommes deux cent vingt ! pour toute la constellation ! » s'écria un garçon enthousiaste.. Lorek regarda ses compagnons et ses compagnes.. Les uns étaient ardents et joyeux ; les autres, calmes, presque recueillis ; mais tous semblaient heureux.. Pourquoi lui avait-il le cœur serré ?.. La vie était douce dans les constellations.. Il allait sans doute quitter ses parents et ses amis ; mais il les reverrait souvent.. Il ne souffrirait jamais de la faim ni du froid.. Il ne connaîtrait jamais l'humiliation, la privation de liberté, la solitude, la souffrance sans remède, toutes choses familières aux pauvres humains du passé.. Il ne vivrait jamais dans l'angoisse du lendemain.. Mais pour lui, le lendemain ressemblerait un peu trop à la veille, dans une existence infiniment paisible, au cours monotone comme celui d'une rivière dans la plaine.. La Terre était devenue un paradis écologique depuis que la population avait en grande partie émigré vers les îles de l'espace.. Mais on s'y ennuyait beaucoup.. Lorek aurait voulu partir très loin.. Où ?.. Il n'en savait rien.. Les îles de l'espace étaient désormais fermées aux habitants de la planète.. Et sur Terre, on voyageait de moins en moins….. Quelle que soit sa destinée, elle s'inscrirait dans un rayon de trente ou quarante kilomètres autour de ce Village du Bélier, où il était né, où il avait passé son enfance et son adolescence.. Il ferait quelques petits voyages et peut-être un grand voyage autour du monde.. Pas plus… Le tourisme était passé de mode ! Toutes les constellations se ressemblaient.. Il n'y avait plus de désert et les grandes villes du passé n'étaient plus que des curiosités historiques….. Oui, quel que soit le destin que les mages de la forêt choisiraient bientôt pour lui, il y avait quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent pour que sa vie ne sorte pas de ce décor trop connu, de ce programme trop certain.. Les vagabonds, les nomades existaient toujours, en petit nombre.. Mais Lorek ne se sentait aucune vocation de ce genre.. Encore moins une vocation de brigand.. Il savait depuis longtemps que les choses seraient ainsi.. Cependant, jusqu'au dernier jour, l'échéance semblait lointaine.. Il gardait au fond de lui l'espoir irrationnel qu'un événement vague viendrait au dernier moment rompre l'enchaînement du destin.. Maintenant, Noël était arrivé.. Les jeux sont faits.. , pensa-t-il.. Il avait la certitude que son sort, comme celui de tous les jeunes de la constellation, avait été fixé secrètement par le Comité de la Population du Bélier.. La mise en scène des mages de la forêt donnait un air de féerie à une décision bureaucratique.. L'organisation du monde voulait que chacun reçoive d'autorité son affectation au sein de la communauté.. Le voyage de Noël dans la forêt du destin changeait en fête cette cruelle fatalité.. Voilà ce que le maître-moine Fulerio laissait entendre aux plus curieux de ses élèves.. Il fallait accepter.. Chacun devait suivre son destin.. Une révolte solitaire n'avait pas de sens.. La nuit noire de l'hiver enveloppait maintenant le Village.. Quelques flocons de neige flottaient lourdement dans l'atmosphère immobile.. Le ciel aussi semblait retenir son souffle en l'attente du destin.. La constellation tout entière était illuminée.. De la place du Village, on pouvait repérer quelques-uns des hauts lieux du Bélier : la chapelle-minaret, le château communal, la tour de l'Usine… Les jeunes aspirants au destin se rassemblaient déjà.. Et ceux qui n'avaient pas encore l'âge de partir, et ceux qui n'avaient pas été désignés pour une raison ou pour une autre, se mêlaient à eux timidement.. Mais il était trop tôt, bien trop tôt.. La fête commencerait vraiment vers neuf heures du soir.. Vers onze heures, le bus de service emporterait les aspirants jusqu'au bord de la forêt.. Les habitants du Village continueraient de danser et de chanter sous le chapiteau des fêtes brillamment éclairé, tandis que la destinée aux ailes de soie planerait sur les sombres futaies.. Lorek décida de dire au revoir à ses parents sans plus tarder.. Il avait environ une chance sur cinq de revenir le lendemain matin.. La pensée du départ le chagrinait moins que ce froid calcul.. Se retrouver à jamais prisonnier du Village était le destin le moins glorieux qu'il pouvait imaginer….. Il s'engagea dans une rue qui grimpait vers le tertre, le point le plus élevé du Village.. Une silhouette furtive, tapie dans une encoignure, s'éloigna brusquement..  ...   jeune fille l'avait vu aussi, à la lueur des phares.. Maintenant, le bus était loin et la clarté faiblissait.. Ceylane adressa à Lorek un bref signe de reconnaissance, puis elle s'écarta de lui et disparut dans la nuit.. Ils avançaient contre le vent qui leur soufflait la neige au visage… Lorek regarda sa montre : 23 h 40.. Ils étaient partis avec presque une demi-heure d'avance, en raison du mauvais temps.. La forêt du destin, à environ deux kilomètres, était complètement invisible.. Lorek tira son bonnet pour protéger son front et ses yeux.. Il pensa soudain que si l'étoile inconnue exauçait son vœu, il ne reverrait jamais Ceylane.. Il ne reverrait jamais ses parents ni aucun de ses amis du Village.. Cette idée lui donna une grande angoisse.. Ceylane se trouvait encore à quelques dizaines de mètres de lui.. En faisant un crochet à gauche, il pouvait sûrement la rejoindre et lui dire… Mais que lui dirait-il ?.. Et puis, c'était absurde.. Les étoiles n'exauçaient jamais les prières des Hommes, même la nuit de Noël.. D'ailleurs, il n'avait plus envie de partir au loin.. S'il avait pu rejoindre Ceylane, il lui aurait dit cela : « J'ai fini de rêver.. Je suis adulte, maintenant.. Je serai heureux de rester ici et de vivre avec toi, si c'est mon destin… ».. Il marchait.. Il heurta une branche basse d'un arbuste et une pluie de neige l'arrosa.. Il butta contre un talus et se releva.. Puis il mit un pied dans un trou.. La glace céda sous son poids.. Sa jambe s'enfonça presque jusqu'au genou.. Quelques millimètres de plus et sa botte droite s'emplissait d'eau… Il échappa de justesse au supplice.. Il consulta sa boussole pour reprendre son cap.. Il se rappela les instructions de l'ancien.. Il le fit avec humilité et avec un profond désir d'obéissance.. Il devait marcher devant lui, tout droit, sans s'écarter du cap qui lui avait été donné.. S'il rencontrait un de ses compagnons de voyage par hasard — ce qui était improbable —, il devrait feindre de ne pas le voir et s'éloigner sans lui adresser la parole.. Surtout ne pas oublier de balancer la boule d'or….. Sans aucun doute, cet appareil émettait un signal codé… Plus tard, dans la forêt, la pomme d'or s'éclairerait.. Il lui faudrait alors s'arrêter, s'appuyer contre un arbre et méditer en attendant les mages.. Et les mages viendraient ; ils lui feraient connaître son destin ou bien l'aideraient à le choisir.. Cela se passerait au début de la nuit ou n'importe quand d'ici à l'aube.. On ne pouvait pas savoir….. Et soudain, la forêt fut devant lui, pareille à une immense bête couchée dans la neige.. Obscure et sauvage, mais accueillante pourtant car c'était la forêt du destin.. Lorek caressa un tronc, puis en fit le tour et s'engagea sous le couvert.. Il croqua une troisième tablette et but au goulot de sa bouteille quelques gorgées de vin tiède.. Puis il repartit.. La neige ne tombait plus, ou bien les branches l'arrêtaient.. Mais le froid était de plus en plus mordant.. Et le temps passait.. L'anxiété de Lorek grandissait.. Le chiffre 3 apparut sur le cadran de sa montre.. Il était dans la forêt du destin depuis plus de deux heures et demie.. Il avançait à tous petits pas, la main droite tendue, fouillant l'obscurité à la recherche des obstacles innombrables qui se dressaient sur son chemin.. À son poignet gauche, était accrochée la chaîne de la pomme d'or, qu'il balançait régulièrement….. Encore dix minutes, vingt, trente… Il était entré dans la forêt depuis trois heures.. Comme elle ne faisait pas plus de sept à huit kilomètres de largeur, il devait en avoir traversé près de la moitié.. Au jour, il serait de l'autre côté et il aurait un destin.. Son destin d'Homme….. La pomme d'or s'illumina.. Une grande émotion envahit Lorek, qui retint son souffle et s'adossa à un arbre.. C'était un hêtre, comme dans la chanson, un hêtre géant au tronc lisse et froid.. Il attendit.. Un halo apparut sur la gauche et s'approcha en dansant.. Deux silhouettes humaines, habillées de couleurs vives, se détachèrent à quelque distance.. Naturellement, les mages n'étaient pas des personnes vivantes.. C'étaient de simples hologrammes, des projections lumineuses commandées depuis la constellation….. Lorek salua d'une inclinaison de tête.. « C'est Noël, Lorek.. » dit le premier mage.. « La nuit de ton destin.. — As-tu un vœu à formuler ? » demanda le deuxième mage.. — « J'aime mon pays, mon Village.. » dit Lorek.. Je voudrais rester au Bélier et vivre avec Ceylane, si elle m'accepte….. — Ceylane ? Quelle Ceylane ? ».. Lorek s'expliqua.. Il tremblait d'inquiétude.. Comme il avait hâte, maintenant, de retrouver l'abri sûr de la constellation et l'amitié de ses compagnons.. Et Ceylane….. Les mages paraissaient se concerter silencieusement.. Sans doute échangeaient-ils des messages avec le centre de la Population du Bélier.. Puis l'un d'eux parla : « Oui, Lorek, Ceylane veut bien de toi.. Vous avez tous deux votre place dans la constellation.. Mais ton cas est un peu particulier.. Nous nous reverrons avant le jour.. Marche.. Nous te rejoindrons.. À bientôt !.. — Mais pourquoi… » commença Lorek.. Les mages avaient disparu.. Le jeune homme étudia sa boussole et repartit.. Il marcha longtemps.. Le ciel s'éclaircissait au-dessus des arbres.. L'aube approchait.. La pomme d'or restait terne et morte à son poignet….. Les mages ne revinrent pas.. Quand Lorek sortit de la forêt, une jeune femme blonde l'attendait près d'un traineau à voile.. Elle lui fit signe s'approcher.. Étonné, il se dirigea vers elle.. « Je m'appelle Lorleim.. » dit la jeune femme blonde.. « Viens.. Je dois t'emmener très loin !.. — Mais pourquoi ? » demanda Lorek.. — « Parce que tu l'as souhaité.. Monte ! ».. Ainsi, l'étoile inconnue avait entendu son appel… Et puisque les mages n'étaient pas revenus, sa requête avait été finalement rejetée.. Ou bien Ceylane avait changé d'idée… Il devait partir.. Baissant la tête, il suivit Lorleim dans le traîneau.. La jeune femme s'installa devant un tableau de bord, composé d'un cadran et de quatre touches.. L'engin commença à glisser sur la neige.. Lorek se retourna et vit la forêt du destin s'éloigner derrière lui.. Lorleim lui sourit.. Elle était belle mais hautaine, différente.. Elle lui faisait peur.. — « Où m'emmenez-vous ? » demanda-t-il.. — « Très loin.. » dit-elle.. « Tu ne reverras jamais ton pays, si c'est ce que tu voulais ! ».. C'était ce que Lorek avait voulu ; il le regrettait de tout son cœur… Soudain, le traineau décolla et commença à s'élever, à une vitesse énorme.. Ce n'était pas un traineau à voile, mais un engin beaucoup plus sophistiqué… Lorek pensa :.. Les îles de l'espace !.. Les constellations devaient, sans l'avouer, fournir aux îles lointaines un contingent d'émigrants choisis parmi ceux qui avaient envie de partir — ou le croyaient….. — « C'est une erreur ! » dit Lorek.. « Je ne veux… Ceylane m'attend au Village ! ».. Lorleim le regarda avec étonnement.. Elle parut soudain s'éloigner, sans bouger.. Son corps devint brumeux, puis transparent.. Elle disparut.. Elle aussi était un hologramme… Lorek eut l'impression de tomber dans un immense nuage noir et il perdit conscience.. Quand il se réveilla, il était étendu sur la neige.. Un homme vêtu d'une longue cape claire se penchait sur lui.. Il reconnut son maître Fulerio.. Et derrière lui, se tenait Ceylane….. « Et bien, » dit le moine, « il était temps ! Nous avons failli te perdre.. Mais le Village vous attend, tous les deux ! ».. Première publication.. Noël dans la forêt du destin.. ›››.. Errances.. [1.. re.. série] 3, 1982, non paru.. inédit sur papier mis en ligne par Quarante-Deux en mai 2009.. Première version de :.. la Bonne étoile.. © Quarante-Deux.. — Reproduction interdite sans autorisation.. Voir les.. conditions d'utilisation.. Création :.. dimanche 26 avril 2009 —.. Modification :.. jeudi 14 mai 2009.. Adresse du site :.. haut de page.. écrire à Quarante-Deux..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/le Maître d'école et les anges | Quarante-Deux
    Descriptive info: le Maître….. le Maître d'école et les anges.. M.. es chers enfants, vous m'avez souvent demandé comment j'avais connu votre grand-mère.. Ça fait maintenant cinq ans qu'elle nous a quittés : je crois qu'elle a été heureuse.. En tout cas, j'ai été heureux avec elle.. Et maintenant, vous êtes assez grands, tous entre quatorze et dix-neuf ans, pour écouter mon histoire.. Les aînés, d'ailleurs, auraient pu l'entendre depuis longtemps.. Mais j'ai attendu cet anniversaire.. C'est demain Noël.. J'ai rencontré votre grand-mère à Noël 1909, il y aura cinquante ans demain soir, jour pour jour.. Blériot venait de traverser la manche, en aéroplane.. Et cette année, les Russes ont lancé leurs premières fusées vers la Lune : je regrette qu'elle n'ait pu le voir.. Elle était tellement fascinée par le progrès.. Pour que vous compreniez bien mon aventure, il nous faut remonter à septembre de cette année-là.. Suivez-moi sur le chemin de Saint-Jean, peu de jours avant la rentrée des classes.. Je venais d'être nommé à l'école des garçons, dans ce village où il n'y avait pas encore d'école laïque des filles.. Les filles allaient à l'école libre, tenue par les sœurs.. J'avais vingt-sept ans, j'étais célibataire.. Ma famille m'encourageait à convoler en justes noces le plus vite possible.. Mon inspecteur lui-même me poussait discrètement au mariage.. Je me souviens d'une discussion avec mon oncle Guillaume, qui m'a conduit au train dans sa carriole, car je n'avais pas encore de vélo, par ma faute, je dois l'avouer.. J'avais préféré un fusil de la Manufacture de Saint-Étienne à une bicyclette Hirondelle de la même manufacture, et je ne pouvais pas m'offrir les deux.. L'oncle Guillaume a fouetté la jument Fafa et m'a donné un coup de poing sur le genou.. « Alors, neveu, te voilà directeur d'école !.. — Directeur, si on veut.. Directeur sans adjoint, puisque l'école de Saint-Jean-de-Chalard est une classe unique.. — Adjoint ou pas, va te falloir faire une fin sans trop tarder, que je sois encore là pour payer la noce !.. — C'est déjà difficile de vivre tout seul avec un salaire d'instituteur.. Alors, vivre à deux, sans parler des enfants ! À moins d'épouser une collègue….. — Ma foi, ce n'est pas une si mauvaise idée.. Ça te mènerait peut-être dans un bourg ou une petite ville.. — Et puis, mon oncle, les institutrices ne me font pas trop bouillir le sang ! ».. À La Coquille, j'ai sauté du train de Limoges, pris mon bâton de marche et ma petite valise, avec quelques effets de rechange et ma trousse de toilette, car j'étais un jeune homme soigné.. J'avais fini mes deux ans aux 10.. e.. Chasseurs, comme sergent-major, et fréquenté des sous-lieutenants.. J'ai songé un peu le long du chemin.. L'oncle avait raison, bien sûr.. C'est une institutrice qu'il me fallait épouser, et le plus vite possible.. Nous pourrions être nommés dans un village à deux écoles.. Notre vie à deux serait beaucoup plus facile.. Hum, hum.. Une institutrice assez jeune et assez jolie, ça ne se trouve guère dans les pas d'un cheval.. Et puis, comment se mettre en chasse d'une collègue dans ce pays perdu ?.. Le soleil brillait comme en plein été, au milieu des nuages que le vent poussait vers la montagne.. La route s'élevait en pente douce au flanc des vertes collines entre La Coquille et Saint-Yrieix.. Je m'en allais d'un bon pas, frappant le sol de mon bâton pour ponctuer mes réflexions et balançais allégrement ma valise au bout de mon bras droit.. Je m'en allais l'âme tranquille, le cœur insouciant mais plein d'espoir, sur le chemin de l'avenir.. Me marier, bien sûr, il le fallait mais ça ne pressait pas tant.. Je traversais un paysage que je connaissais bien.. Abruptes collines, prairies vallonnées, grasses et vertes, chaumes, guérets, futaies et taillis, chênes, hêtres, châtaigniers, landes d'ajoncs et, de-ci, de-là, un étang isolé de la taille d'une grosse mare à celle d'un petit lac.. Je suis arrivé peu après à un petit bourg, un tas de maisons un peu plus hautes que les fermes du voisinage, qui étranglait la route et la faisait éclater en deux venelles autour de la fontaine.. Je me dirigeai vers le bistrot, à l'enseigne.. Chez Léon, café-buvette.. quand une charrette à cheval, conduite par une charmante jeune femme et chargé d'un cuvier de linge blanchi, s'est arrêtée devant la fontaine à quelques pas.. « Ho, Nanette, ho ! ».. La jeune dame s'est tournée vers moi en souriant.. « Je parie que vous êtes le nouveau maître ! ».. J'ai posé ma valise, soulevé mon canotier, incliné la tête.. — « Pour votre service, Madame.. — Je suis Marie-Thérèse Arrivaud, la femme du maire.. Vous voyez, je ramène le linge de la rivière.. Il est tout propre, il sent bon, et je peux vous inviter à vous asseoir à côté de moi pour vous conduire à la maison… Monsieur le maître.. ».. Elle a appuyé les derniers mots d'un rire de sa grande bouche, puis elle a écarté les boucles blondes qui volaient sous son chapeau.. Je ne me suis pas fait prier pour sauter lestement sur la charrette, après avoir posé ma valise près du cuvier.. J'ai croisé son regard, clair et gai.. Elle n'a pas baissé les yeux.. Le maire était sans doute un riche paysan, un demi-châtelain, et il avait épousé une fille de la ville, instruite et délurée.. J'ai lorgné Marie-Thérèse sans cacher mon admiration.. Je la trouvais très jolie avec ses traits un peu durs, ses pommettes fortes, rougies par le grand air et peut-être l'émotion, sa bouche sensuelle et ses prunelles humides qui jouaient sous les longs cils.. Mon cœur s'est mis à battre plus vite, un soupir m'a échappé.. Elle a ri de nouveau.. Ce n'était pas un rire moqueur, mais un signe de complicité joyeuse.. Elle a guidé la jument vers la sortie du bourg, avec une geste gracieux et large.. La manche de son corsage a glissé alors sur son poignet fin cerclé d'un bracelet d'or.. « Mon mari possède la scierie que vous voyez au bord du ruisseau.. L'école se trouve à Saint-Jean-Le-Haut ; nous habitons à côté.. Vous vivrez chez nous, tant que les travaux de rénovation de la maison d'école ne se seront pas terminés.. Cette situation avait l'air de la réjouir.. Je me suis dit :.. Voilà une jeune femme instruite, sans doute une fille de notable d'une ville voisine, condamnée par le mariage à vivre au milieu des paysans, qui ne savent parler que vaches et froment, en patois de plus… Elle est bavarde, ça se voit.. Dieu nous préserve tous les deux de devenir trop amis !.. Dieu, je n'y croyais guère en ce temps-là.. C'était une façon de parler.. J'écoutais Marie-Thérèse en hochant la tête de temps en temps, par politesse, et je fixais le paysage, pour ne pas la regarder en face.. Elle a lâché un clappement de langue qui a fait se dresser les oreilles de la jument.. « Je suis très heureuse de voir enfin à Saint-Jean un jeune maître d'école, qui saura préparer nos enfants à l'avenir.. Ah, l'avenir, j'en rêve, Monsieur.. Nous rejoindra-t-il un jour au fond de notre campagne ? ».. Elle a ri un peu trop fort en tirant sur les guides.. J'ai écrasé un soupir dans ma poitrine.. Elle bavardait avec moi sans gène ni réserve, comme une notairesse avec un jeune clerc.. Elle aimait son mari, elle admirait cet homme riche et puissant, qui régnait avec autorité sur sa commune et devait tenir l'instituteur pour un simple commis.. Au-dessous de la route, qui montait, assez raide, vers un autre hameau, un ruisseau serpentait dans un pré et une arche moussue l'enjambait.. L'eau clapotait entre les aulnes et les joncs.. Une longue couleuvre verte, allongée sur une pierre, s'est réveillée et s'est coulée sans hâte vers le fossé.. J'ai pensé :.. C'est peut-être le dernier serpent de l'année.. Vite, un vœu, avant qu'il ne soit trop tard !.. Ma mère m'avait appris qu'il fallait faire le même vœu au premier et au dernier serpent de la saison, et qu'on avait toutes les chances de le voir exaucé l'année suivante.. J'ai dit à haute voix : « Du Diable si je me rappelle ce que j'ai souhaité au mois d'avril ! ».. Marie-Thérèse a tourné la tête en se retenant de pouffer.. — « Votre souhait de printemps ? Comme c'est dommage ! ».. Je me sentis rougir.. Eh bien je faisais tous les ans le même souhait depuis mon retour du régiment.. Tous les ans, toutes les saisons, à tous les serpents que je voyais, je demandais à la fortune de m'envoyer une compagne belle et gentille….. Marie-Thérèse avait surpris le sourire sur mes lèvres et peut-être une fugitive rougeur sur mes pommettes.. Elle a baissé les yeux et joué avec les guides.. « Je forme le même vœu pour vous, mon ami.. À deux, on y arrivera plus vite.. Non, non, ne dites rien.. Le soleil d'automne frisait le feuillage des hêtres et des aulnes, couvrait les saules d'un frémissement argenté et éclatait en mille reflets sur la cascade d'un gué.. Au bord de l'eau, quelques fleurs se dressaient nues, sans feuilles, au milieu de l'herbe rase.. Elles avaient la forme d'un long tube, ouvert au sommet sur un entonnoir de pétales rose pâle, tirant sur le mauve.. C'était les colchiques d'automne.. Je ne les oublierai jamais.. « Voici la Malonie, monsieur Joumard.. Deux ailes principales, en équerre, constituaient les bâtiments de la ferme, en face deux ou trois dépendances, au milieu de la cour, pavée et sèche.. On aurait dit une cour de château.. Un grand chien roux s'égosillait en tirant sur sa chaîne.. Une bande de volailles mêlées, poules, canards, dindons, sont accourues en piaillant et en gloussant.. Un cheval de selle baie sabotait d'un air impatient à l'entrée de l'écurie.. Marie-Thérèse a sauté de la charrette et s'est approchée de l'animal pour lui flatter les naseaux.. « C'est L'Émir ! Ho, L'Émir ? Il est toujours de mauvaise humeur quand mon mari part sans lui.. Martial est un cavalier émérite, savez-vous ? ».. Elle m'a regardé d'un air de défi.. Je ne doutais pas des qualités de son mari.. Elle si, peut-être….. Elle m'a invité en souriant à la rejoindre.. J'ai posé une main prudente sur le chanfrein de L'Émir, qui a poussé un long hennissement.. Marie-Thérèse m'a regardé fixement, sourcils froncés.. « Un beau cheval, n'est-ce pas, monsieur Joumard ? ».. J'ai dit que j'admirais les chevaux et que L'Émir était un des plus beaux que j'avais jamais vus.. « Êtes-vous chasseur ?.. — Pas trop mauvais.. Je n'ai pas de chien, pour éviter les histoires avec les gens ; je m'en passe.. C'est un bon exercice.. Elle me regardait toujours en ôtant son épingle à chapeau.. Puis d'un geste vif, elle a découvert son opulente chevelure blonde, nouée en un chignon haut et lâche.. — « Vous allez vous entendre avec mon mari.. J'en suis bien heureuse.. Il appréhendait votre venue, mais j'avais confiance ! Oui, vous allez bien vous entendre, tous les deux… ».. Sa voix et son regard sont devenus pensifs.. On devinait un monde d'espoirs, de craintes et de désirs dans sa jolie tête.. Était-ce une si bonne chose que le nouveau maître ait des goûts communs avec son mari ?.. Nous étions arrivés.. Je respirais depuis un moment le parfum de Marie-Thérèse, et la tête me tournait.. Certes, je n'avais rien avalé depuis l'aube, mais ce n'était pas la vraie raison de mon malaise.. Je sentais mon cœur se chiffonner et une ondée froide me couler dans le dos.. Marie-Thérèse m'a invité à la suivre dans la maison.. Puis, elle s'est arrêtée, main levée, bouche ouverte.. « Mon Dieu, comme vous êtes blanc ! ».. Je respirais avec effort.. Qu'est-ce qui t'arrive, tu ne vas pas tourner de l'œil comme une petite fille !.. Bon Dieu, oui ! J'allais me ridiculiser devant cette jeune femme que j'aurais tant voulu éblouir ! Sans parler des domestiques, témoins de ma honte, qui en feraient des gorges chaudes au village… Même mes élèves le sauraient à la rentrée.. J'aurais bonne mine !.. Marie-Thérèse m'observait d'un air amical et moqueur à la fois, qui me pinçait le cœur.. Je me suis forcé à rire.. Puis, serrant les dents, je me suis accroché au bras charitable qu'elle me tendait, je l'ai suivie dans l'escalier et je me suis effondré sur une banquette au bord d'un couloir.. Ce parfum… rose, chèvrefeuille, menthe poivrée et Dieu sait quoi encore, je le connaissais.. Mon Dieu, c'était….. Non, impossible.. Un sergent-major du 10.. Chasseurs ne tombe pas dans les pommes pour un parfum de femme à moitié rêvé !.. N'empêche, le décor dansait devant mes yeux, puis j'ai “vu tout noir”, d'un seul coup.. Le couloir a entamé une giration folle, emportant Marie-Thérèse dans les airs.. Elle s'est envolée.. J'avais envie de lui crier : « Vous êtes un ange ! ».. On m'a aidé à m'allonger sur la banquette.. Je me laissai aller, le corps amolli et le cœur défaillant.. Le parfum de Marie-Thérèse entrait en moi par tous les pores de ma peau, inondait mon corps et mon âme, me plongeait tout entier dans un merveilleux souvenir d'enfance :.. la Dame de l'été.. !.. J'ai sept ans  ...   François.. Elle m'appelait par mon prénom pour la première fois.. — « Et vous, Marie-Thérèse, qu'allez-vous faire ?.. — Je prie pour que vous ayez le courage de partir ! ».. Prier, prier….. J'avais cessé de croire depuis l'École normale.. Et la séparation de l'Église et de l'État m'avait, comme bien d'autres, libéré de la religion.. Pourtant, je regrettais presque d'avoir oublié les prières de mon enfance.. Partir.. Elle avait raison.. Ma santé était un bon prétexte.. Mais le courage, je ne l'avais pas encore.. Pourquoi suis-je resté à Saint-Jean pour Noël ? Parce que je n'osais pas me montrer à ma famille ? Parce que la neige recouvrait le pays et que le voyage me faisait peur ? Parce que j'hésitais quant à ma décision… Oui, je songeais à une solution simple et définitive.. La mort m'attirait.. Il me semblait plus facile de me tuer que de m'en aller.. Les Arrivaud m'ont naturellement invité au réveillon.. J'ai refusé.. J'ai mangé seul à l'école.. J'avais faim, très faim.. J'ai bien dormi.. Je me sentais calme, comme si ma décision était enfin prise.. Au matin, il avait encore neigé.. J'ai regardé longtemps le paysage blanc.. J'étais apaisé, presque heureux.. Puis je suis parti, avec une gourde d'un mélange d'eau sucrée et d'eau-de-vie.. Je voulais marcher jusqu'à épuisement.. Alors, je me coucherais dans la neige pour ne pas me relever… Enfin, ça, je ne le pensais pas vraiment, mais c'était possible.. On verrait bien.. J'ai oublié le temps.. J'ai marché.. J'ai vidé le mélange de ma gourde et, à une source, je l'ai remplacé par de l'eau pure.. J'ai marché, j'ai oublié.. J'ai tourné en rond.. Je ne reconnaissais pas les lieux.. La neige ne tombait plus, mais une couche épaisse comme un sabot recouvrait la campagne et changeait tout à fait le paysage.. Le soir est venu.. L'envie de rentrer m'a pris.. Je m'en allais entre chien et loup, en tournant la tête de tous les côtés pour me repérer.. Soudain, j'ai entendu appeler.. Une voix d'enfant ou de jeune fille qui criait : « À moi ! À moi ! ».. Ça venait de la corne d'un bois, tout près.. J'y ai couru.. « À moi ! À moi ! ».. Je me suis approché ; j'ai vu une forme sombre qui semblait battre des ailes en agitant les bras sous sa cape.. C'était une jeune fille, enfoncée dans la neige jusqu'à la ceinture.. En se débattant, elle s'enfonçait encore.. Elle avait dû tomber dans un trou d'eau et la glace s'était rompue sous ses pieds.. En un tour de main, j'ai ôté mon manteau que je lui ai lancé.. J'ai gardé un pan bien serré dans ma main et je me suis jeté à plat ventre sur la neige.. Une minute plus tard, elle était tirée d'affaire, mais toute transie dans sa robe mouillée, et de la boue jusqu'aux genoux.. Elle claquait si fort des dents qu'elle ne pouvait prononcer un mot.. Et j'avais beau la soutenir, elle ne tenait pas sur ses jambes.. Alors, je lui ai pris ses sabots que j'ai mis dans les poches de mon manteau et je l'ai chargée sur mon dos.. J'ai eu le temps de voir qu'elle était brune et mignonne à se mettre à genoux devant !.. Un ange….. Où ai-je trouvé la force de la porter sur mon dos ? J'étais si éperdu, exalté, que j'aurais porté une fille comme elle sur chaque épaule.. Mais que faire, maintenant ? Où aller ?.. La Lune se levait ; j'ai reconnu sur ma gauche le clocher de Saint-Agnan.. Il y avait à Saint-Agnan une église et un curé….. Va pour Saint-Agnan.. Une demi-heure plus tard, je cognais à la porte de la cure, la jeune fille endormie sur mon épaule.. Personne n'a répondu.. Tant pis, je n'en pouvais plus, je n'avais pas mangé depuis la veille.. J'ai poussé la porte et je suis entré dans une cuisine mal éclairée par une lanterne presque à sec de pétrole.. Un curé d'un certain âge ronflait, les coudes sur la table, entre une bouteille de gnôle aux trois quarts vide et un os de jambon pas mal raclé.. J'ai posé la jeune fille, je l'ai enveloppée de mon manteau et allongée devant la cheminée.. J'ai ranimé le feu, secoué le curé et essayé de lui expliquer la situation.. « Avez-vous une servante, Monsieur le curé ? ».. Mal réveillé, à moitié ivre, le pauvre curé roulait des yeux d'halluciné.. — « Une servante ? Non, non.. Je vivais avec ma mère.. Elle est morte la semaine dernière ! ».. La jeune fille tremblait, geignait, claquait des dents.. Gare à la pneumonie si on ne lui trouvait pas un lit chaud.. J'ai jeté un pot d'eau à la figure de l'abbé.. « Allez me chercher une femme du village !.. — Maintenant ? On voit bien que vous ne connaissez pas les gens de Saint-Agnan.. Ils me recevraient à coup de fusil !.. — C'est Noël, Monsieur le curé.. Je me suis dit que le curé ne devait pas avoir trop bonne réputation dans sa paroisse.. « Tant pis, on va se débrouiller tout seul.. Le curé m'a proposé sa chambre.. J'ai raflé quelques briques et les ai mises à chauffer, puis j'ai porté la jeune fille sur le lit.. « Aidez-moi à la déshabiller ! ».. L'abbé n'en revenait pas.. — « À quoi faire ? La déshabiller ? Mais je ne peux pas !.. — On va pas laisser cette pauvre fille trempée jusqu'aux os d'ici à demain ! ».. Le curé se tordait les mains.. — « Oh, Seigneur Jésus, pardonnez-moi.. J'ai commencé à retirer la robe de la jeune fille.. — « Tenez-moi la lanterne et fermez les yeux si ça vous arrange ! ».. Après la robe, j'ai dû lui quitter sa camisole, sa chemise, ses bas, ses sous-vêtements… Le curé, qui avait fermé les yeux, n'a pu s'empêcher de les ouvrir à ce moment.. Il a poussé un cri comme s'il avait vu le Diable.. Il a lâché la lanterne et s'est enfui en criant : « Jésus, Jésus ! ».. J'ai entendu la porte claquer.. Je me suis occupé seul de la jeune fille.. Je lui ai frotté les bras, les cuisses, les côtes et le dos avec un bout de drap pour la réchauffer.. Puis je l'ai couverte avec l'édredon du curé.. Elle se plaignait un peu en dormant.. Il lui faudrait peut-être un docteur, mais c'était la pleine nuit et on était bien loin de la ville.. J'ai préparé un grog que je lui ai fait avaler, non sans peine.. Je suis sorti dans le jardin du presbytère et j'ai appelé : « Monsieur le curé, Monsieur le curé ! ».. J'ai fouillé la maison à la recherche de quelques verres à ventouse ; j'en ai trouvé deux, plus deux verres à boire pas trop ébréchés.. Ni ouate ni coton, mais j'avais toujours sur moi un carnet de papier à cigarette.. J'ai posé deux fois quatre ventouses à la jeune fille.. C'était mieux que rien.. Puis je me suis assis à son chevet en attendant le curé.. Le temps passait et le curé ne revenait pas.. Tout en surveillant la malade, j'ai raclé quelques miettes de jambon autour de l'os abandonné par le curé et je les ai mangées avec un quignon de pain dur.. J'ai commencé à me poser des questions sur la jeune fille….. Elle était bien en chair et sans doute pas très malade… Mais qu'avait-elle donc à courir les champs et les bois sous un temps pareil et dans cet état ? C'était une sorte de miracle que je l'aie rencontrée et que j'aie pu la sauver.. Je me suis assis à côté du lit sur une chaise branlante et j'ai sommeillé.. J'ai été réveillé par un fracas de porte poussée à la brusque, une paire de chiens qui jappaient comme des fous, puis une voix sonore : « Holà ! Si le Diable est ici, qu'il se montre ! ».. Je me suis trouvé en face d'un monsieur en veste de cuir, culotte de cheval, chapeau et bottes.. J'ai reconnu le comte de Marafret, que j'avais rencontré chez les Arrivaud.. Le curé se cachait derrière lui, tête basse.. Le châtelain m'a balancé sa lampe sous les yeux.. « Alors, c'est vous qui avez fait une si grosse peur à notre bon vicaire ? Vous avez l'air jeune pour un diable ! Ah mais, je vous connais.. Vous êtes le maître d'école de Saint-Jean ! ».. Il s'est retourné pour apostropher le curé.. « Vous aviez raison, c'est bien un diable laïc et républicain.. Vous le reconnaissez, n'est-ce pas ? ».. Alors, l'autre, mi-apeuré, mi-honteux : « Je crois, Monsieur le comte, mais c'est vrai qu'il a l'air moins terrible que tout à l'heure.. — Dites que vous avez eu le temps de dessaouler, l'abbé.. Et la fille sans vêtements, vous l'avez vue dans les fumées de la gnôle, bien sûr ! ».. J'ai fait signe au comte de me suivre et je l'ai conduit à la chambre.. Le curé s'est caché la tête dans les mains.. — « Seigneur Jésus, cette créature de perdition dans mon lit le jour de Noël ! ».. Le comte a éclairé avec précaution le visage de la malade.. — « Bon Dieu, l'abbé, vous n'avez donc pas reconnu la jeune Isabelle, du Moinat ! La fille de mon métayer ! La plus jolie de vos paroissiennes ! L'Isabelle du Moinat qui était partie avec les bohémiens, il y a une semaine, et qu'on a cherchée partout ! Vous étiez rond comme une futaille ! ».. Puis à moi : « Je ne veux pas savoir où vous avez trouvé notre Isabelle, mais j'ai offert une récompense pour qui la ramènerait et vous l'avez bien méritée ! ».. Le curé est tombé à genoux, en levant les bras au plafond.. — « Merci, Seigneur ; c'est un miracle de Noël ! ».. J'ai pris la main de la belle Isabelle.. — « Ma meilleure récompense sera d'avoir sauvé la vie d'une jeune fille.. Le comte m'a approuvé : « Très bien.. Dès le jour, j'envoie une servante pour s'occuper d'elle, je fais prévenir ses parents et le docteur de La Coquille.. Maintenant, jeune homme… ».. Il m'a demandé de l'aider à vider dans le jardin la bonbonne d'eau-de-vie du curé.. Mais je n'avais pas de rancune envers le pauvre homme.. Je n'ai vidé que la moitié de la bonbonne et, plus tard, le curé m'a remercié, les larmes aux yeux.. — « À moi aussi, vous me sauvez la vie ! ».. Je suis remonté à la chambre.. Isabelle gémissait doucement.. Je ne savais pas trop que faire.. Je lui pris la main.. « Ça va ? Ça va ? ».. Alors, elle s'est mise à parler, comme si elle délirait, en balançant la tête sur le traversin : « C'est pas vrai ! C'est pas vrai : je n'ai pas été enlevée par les courauds ; je suis partie avec un homme ! ».. Elle a ouvert les yeux et m'a regardé.. « Je pensais qu'un jour il m'épouserait.. Mais il est marié et… ».. De grosses larmes coulaient sur ses joues.. Elle a réclamé à boire ; je lui ai versé dans la bouche quelques cuillers de grog.. Je me suis assoupi un moment sur ma chaise.. Dans la nuit, je me suis réveillé et j'ai écouté sa respiration, saccadée et sifflante.. J'étais tout remué.. De lui avoir sauvé la vie, je me sentais attaché à elle très fort.. Soudain, elle s'est dressée sur son lit en poussant un cri terrible : « Maman, pardonne-moi ! ».. Elle s'est rendormie, puis de nouveau réveillée peu avant l'aube.. Elle avait tous ses esprits.. Elle m'a demandé d'allumer la lampe, puis elle m'a regardé longuement.. « Êtes-vous encore jeune homme ? ».. J'ai répondu que je l'étais.. Elle a sorti de sous la couverture une main fine et douce, guère une main de métayère.. Elle était très jeune, un peu couvée par sa mère ; elle n'avait pas eu le temps de s'abîmer les doigts aux travaux des champs.. Elle a pris mon poignet.. « Monsieur, vous m'avez sauvée ; ma vie est à vous.. J'ai failli lui répondre que je ne voulais pas de sa vie.. Mais je me sentais des devoirs envers elle.. Elle avait failli mourir, elle avait peut-être cherché la mort.. Je ne pouvais pas l'abandonner à son triste sort.. Et puis….. Et puis elle était vraiment belle comme un ange, avec son teint de dragée et ses longs cheveux noirs.. Aussi brune que Marie-Thérèse était blonde, mais avec le même regard caressant et rieur, la même bouche….. Soudain, une image très forte m'est revenue de mon enfance :.. la Dame de l'été !.. La Dame de l'été était brune et non pas blonde, comme j'avais cru me souvenir en rencontrant Marie-Thérèse.. À cet instant, j'ai su que j'étais sauvé.. Nous nous sommes mariés le samedi 30 avril 1910.. Notre histoire, ma foi, vous la connaissez.. Vous en êtes l'heureux épilogue.. le Maître d'école et les anges.. Histoires de Noël.. (anthologie sous la responsabilité de : [Anonyme] ; France › Paris : France loisirs, août 1997).. lundi 2 avril 2007 —.. lundi 2 avril 2007..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/les Envoyés de l'an 2000 | Quarante-Deux
    Descriptive info: les Envoyés….. les Envoyés de l'an 2000.. E.. n cet été 1948, Jacques Dumont avait douze ans.. Il regardait beaucoup le ciel où il aimait guetter les oiseaux, surtout les oiseaux migrateurs, et les avions : les appareils de commerce ventrus et lents, qui rasaient les collines, les chasseurs à réaction qui déchiraient la nue….. Et depuis un an environ, on parlait de nouveaux engins qui ne venaient peut-être pas de la Terre : les soucoupes volantes.. Une raison de plus pour Jacques de marcher la tête en l'air.. « Regarde donc tes pieds ! » lui disait parfois son père, quand ils travaillaient ensemble aux champs.. Jacques trouvait cette obligation extrêmement pénible.. César, le chien de berger, regardait-il ses pattes ? Non, il trottait la tête en avant et les pattes suivaient toujours.. Dans moins d'un mois, ce serait la rentrée, en cinquième, une classe qu'on disait difficile.. La vie serait, bien sûr, beaucoup plus plaisante si une soucoupe volante venue de Mars ou d'une planète plus lointaine encore se posait soudain à ses pieds et que deux étrangers en descendaient pour l'inviter à un voyage vers les étoiles ! Si ce prodige arrivait… Eh bien, une chose était sûre, Jacques aurait adoré que ça lui arrive.. Après son retour du grand voyage, même la classe de cinquième serait délicieuse.. Tout en rêvant, il avait marché longtemps à travers les collines de prairies et de bosquets qui entouraient son village.. Le soir tomberait bientôt.. Il leva la tête, ou plutôt tourna son regard levé au-dessus de l'horizon, vers l'est, à l'opposé du soleil couchant.. Une étrange lueur, très blanche et très douce, comme un reflet dans l'eau, courait dans le ciel.. Un bref instant, le reflet parut danser, au loin, puis un peu plus près, puis….. La soucoupe fut là, dans le pré, flottant à un mètre au-dessus de l'herbe, au bord du bois de bouleaux.. Elle avait presque la même couleur argentée que l'écorce des arbres.. Jacques ne fut pas trop surpris : il avait tant espéré cet événement.. Il était presque certain de voir un jour une soucoupe volante.. Il était comblé que ce fût au moment même où il y songeait.. Il attendit, figé, à trente ou quarante pas du vaisseau de l'espace — car c'était forcément un vaisseau de l'espace.. Il retenait son souffle, il regardait, écoutait.. Soudain, une porte ronde s'ouvrit au milieu de la coque en forme de disque, une échelle en jaillit, une femme apparut, puis un homme, et ils sautèrent ensemble sur le sol.. La femme était brune, l'homme blond, presque roux : ils étaient de même taille et portaient tous deux les cheveux longs, touchant presque leurs épaules gainées d'un tissu blanc brillant, comme mêlé d'aluminium.. Ils firent trois ou quatre pas vers Jacques, inclinèrent la tête de concert et se présentèrent en prononçant chacun leur nom d'une voix mélodieuse : « Vinciane », « Kevin »… Puis Vinciane fit un pas de plus.. — « Tu t'étonnes peut-être que nous soyons humains ? » dit-elle.. « Mais, comme toi, nous vivons sur la Terre.. — Nous sommes des voyageurs du temps… » ajouta Kevin.. — « …et nous venons de l'an 2000 ! » termina Vinciane.. Le futur.. , pensa Jacques.. L'an 2000, un avenir presque inimaginable tant il semble lointain !.. Vinciane sourit, s'avança encore, tendit la main à Jacques.. « Quelle joie pour nous de te rencontrer, Jacques Dumont ! ».. Jacques avala sa salive, hocha la tête, incapable de prononcer un mot, ni même de prendre la main tendue de Vinciane.. Kevin approcha à son tour, les bras ouverts, souriant.. Vinciane fit plusieurs pirouettes vives, comme si elle dansait.. Elle semblait si gaie, si amicale, qu'il se détendit, sourit à son tour, serra la main qu'elle lui tendait, puis celle de Kevin.. « Nous sommes venus… » commencèrent-ils en chœur, puis ils éclatèrent de rire et Kevin finit seul la phrase : « …t'inviter à un voyage dans ton futur : un voyage en l'an 2000, notre époque.. Bouleversé, subjugué, Jacques ne faisait que regarder les visiteurs, de tous ses yeux.. Ils semblaient âgés d'une vingtaine d'années : pour Jacques, c'était l'âge merveilleux des héros de roman, l'âge des grandes aventures et des belles amours.. L'âge qu'il aurait voulu avoir, tout de suite, et pour toujours.. Il attendait des voyageurs de l'espace ; ces deux-là venaient du futur, c'était mille fois mieux encore.. « Si tu as des questions, nous y répondrons au cours du voyage.. » dit Kevin.. L'émotion de Jacques ne le paralysait plus, elle le soulevait, le transportait soudain de bonheur.. Il répondit, d'une voix un peu étranglée : « Oui, je suis prêt à vous suivre ! ».. Il était assis dans la cabine de pilotage de la soucoupe, pleine de cadrans, de lumières clignotantes, de tableaux, de boutons….. « Cette machine peut se déplacer aussi facilement à travers l'espace qu'à travers le temps.. » expliqua Vinciane à Jacques.. En une minute, l'engin s'éleva à des centaines ou peut-être des milliers de kilomètres au-dessus de la Terre, qui ne fut plus, par les hublots, qu'une grosse boule bleue, verte et brune.. Fasciné par cette vision, magnifique et un peu effrayante, Jacques voulut se dresser sur son siège pour mieux voir.. Mais une invisible ceinture le retint contre le dossier ; il retomba, le souffle coupé.. Soudain, la vision s'éteignit,  ...   pourquoi moi ?.. Mais il fut aussitôt distrait par un geste de Vinciane qui montrait un point de la Terre vers lequel la soucoupe semblait plonger et qui grossissait rapidement.. « Pacific Island.. « Une île artificielle entre Hawaï et Tahiti, au milieu de l'océan.. Le gouvernement et le Conseil scientifique y sont installés : c'est la capitale du Monde.. — Et la France ? » demanda Jacques.. — « Toujours aussi belle.. » répondit Kevin.. « Préservée des gaz d'échappement par la propulsion électromagnétique des véhicules.. Loisirs développés, avec la semaine de travail de vingt-quatre heures.. Villes-parcs sans bruit, gaies, campagnes-jardins, tranquilles mais très peuplées… Et au milieu des parcs et des jardins, des écoles, collèges, lycées de verre et de lumière, classes de quinze élèves, travail le matin, jeu et sport l'après-midi ! Et tout à l'avenant, et le reste du monde n'est pas très différent de la France.. — N'oublions pas le climat maîtrisé.. » ajouta Vinciane.. « Plus de grandes catastrophes naturelles, avalanches, inondations, cyclones, sécheresses ! ».. Jacques regarda les gratte-ciel et les plates-formes de Pacific Island foncer vers la soucoupe.. Il fut repris par le vertige ; mais c'était moins l'effet de l'atterrissage que celui de l'émotion qui lui serrait la gorge.. — « Et vous allez me montrer toutes ces merveilles ? » demanda-t-il.. — « Tu verras de nombreux pays et les principales villes, et même ton village.. Kevin et Vinciane échangèrent un coup d'œil.. — « Plus tard, il faut que tu te souviennes de tout ce que tu auras vu… ».. La soucoupe se posa doucement sur une plate-forme.. Jacques arrêta un instant de respirer, mais il ne ressentit pas le moindre choc.. Et il visita quatre continents, dix pays, vingt villes : des villes sans fumée, sans vacarme et sans taudis.. Il put contempler bien d'autres paysages, bien d'autres prodiges de la technique sur les écrans géants de la télévision trois-dimensions.. Et il vit que Kevin et Vinciane n'avaient pas exagéré : la Terre de l'an 2000 semblait un paradis pour tous où vraiment personne n'était oublié.. Les deux envoyés l'accompagnaient et le guidaient, attentifs à lui faire découvrir leur monde dans les moindres détails.. Le survol de son village natal, à moyenne altitude, fut un grand moment d'émotion.. Il pensa à ses parents, à sa maison, à son chien, à la classe de cinquième qui l'attendait en 1948, mais ne lui paraissait plus aussi menaçante.. L'appareil ne se posa pas.. Et toujours Vinciane et Kevin répétaient : « Regarde bien, souviens-toi, n'oublie rien.. Ils insistaient tant qu'il demanda : « Est-ce donc si important ? ».. Et ils répondirent d'une même voix : « Oui, c'est très important.. Le soupçon lui vint alors qu'ils ne disaient pas toute la vérité.. La question :.. Pourquoi moi ?.. se remit à trotter dans sa tête.. Il se rappela leur allusion à un mystérieux document, grâce auquel ils l'avaient retrouvé.. Il les questionna ; ils hochèrent la tête en souriant.. « Un des documents les plus importants du siècle.. » confirma Vinciane.. Il crut qu'elle plaisantait, ou au moins qu'elle exagérait.. Le moment de rentrer à son époque vint trop vite.. Ébloui, le cœur rempli de joie et de regrets à la fois, il monta dans la soucoupe entre ses deux amis —.. non !.. —… ses petits-enfants ! Au fond du ciel, il vit la Terre s'éloigner et redevenir une magnifique boule bleue.. L'obscurité se fit, puis se dissipa.. La soucoupe redescendit vers le sol.. Kevin expliqua : « Nous allons nous poser à l'endroit exact et au moment exact de notre premier atterrissage.. Vinciane prit le bras de Jacques.. — « Tu feras très attention à ce que tu diras quand tu écriras ta prochaine rédaction.. — Ma prochaine rédac ?.. — Oui, celle où tu raconteras ton voyage et où tu décriras l'an 2000.. — Mais je… Est-ce que je saurai ? » balbutia-t-il.. Kevin le rassura d'une bourrade amicale dans le dos.. — « Tu sauras l'écrire, puisqu'on la retrouvera en 1989 !.. — Mais alors… ma rédac, est-ce le mystérieux document ?.. — Oui ! ».. La soucoupe s'arrêta à quelques centimètres au-dessus du pré.. Jacques sauta, seul, la gorge serrée par l'émotion.. Il foula l'herbe rase, fit deux ou trois pas et se retourna.. Vinciane et Kevin, tête contre tête, dans l'encadrement de la porte ronde, le saluèrent d'un même geste.. Il leva une main tremblante.. — « Au revoir ! Au revoir ! ».. Il rentra au village, à petits pas, perdu dans ses pensées.. La rédaction ?.. Tout partait de la rédac ! Il se rappela le titre que lui avait soufflé Vinciane :.. Les envoyés étaient venus à cause de ce récit, très important, selon eux.. Ils étaient venus lui offrir ce voyage qu'il raconterait… qu'il avait raconté… enfin… qu'il devait raconter !.. Et qu'il voulait passionnément raconter pour que le monde de l'an 2000 existe, tel qu'il l'avait vu : le paradis de l'avenir !.. C'était son rôle, sa mission, sa responsabilité.. Il allait contribuer par sa rédac au bonheur futur de l'Humanité.. Et il ne s'ennuierait pas en cinquième !.. les Envoyés de l'an 2000.. Contes et légendes de l'an 2000.. (anthologie sous la responsabilité de : Élisabeth Gilles Sebaoun ; France › Paris : Nathan, décembre 1999).. mercredi 4 avril 2007 —.. mercredi 4 avril 2007..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/Escale | Quarante-Deux
    Descriptive info: Escale.. A.. près Cavaillon, Brice Farad s'engagea sur la RN 100.. Devant lui, la trouée d'Apt se gonflait de nuages noirs et bas.. Les nimbus qui couvraient les Alpilles se mirent à fondre et la pluie étouffa le couchant sous un rideau bleu.. Le ciel s'assombrit d'un coup et l'obscurité tomba.. Un éclair courut sur le Lubéron, à droite, révélant une longue échine bossuée.. Brice pensa aux trois ou quatre whiskies bus à la file dans ce bistrot d'Arles où… Il leva aussitôt le pied.. Il ne tenait pas très bien l'alcool.. Pas de chance pour un comédien.. Comédien ?.. Était-il vraiment le célèbre Brice Farad, que le rôle de Païkan dans.. la Nuit des temps.. avait propulsé au tout premier rang du cinéma français des années 90 ? Il ne s'habituait pas à la réussite.. Il revoyait le petit garçon presque nu et aux trois quarts aveugle qui trébuchait dans les ruelles d'un village abandonné.. Puis l'adolescent solitaire lancé sur les pavés de Paris, tout juste capable de distinguer le feu rouge du feu vert.. Et puis un jour le choc, inévitable, avec une voiture surgie de son œil mort — l'autre, déjà, ne valait guère mieux.. Une Porsche rouge, une jeune fille aux longs cheveux blond vénitien.. Natacha….. Il se crut mort.. Il était sauvé.. Elle n'avait que trois ou quatre ans de plus que lui, mais elle était déjà riche et admirée.. Il s'en tirait avec une jambe cassée et un poignet fracturé.. Mais Natacha avait voulu payer l'opération de ses yeux et, à peine était-il sorti de l'hôpital qu'elle faisait de lui son partenaire dans.. l'Amour parfait.. : les producteurs n'avaient rien à lui refuser.. Trop beau pour être vrai.. Un conte de fée….. Et Brice Farad était sûr que ça finirait mal.. Pourtant, c'était elle qu'il allait rejoindre dans leur superbe propriété du mas Moeri.. Natacha enceinte : ce serait un garçon et ils l'appelleraient Sehir.. Qui a choisi ce nom étrange ?.. Lui-même, s'il s'en souvenait.. Sehir, c'était… quelqu'un d'important, dans une autre vie, rêvée peut-être, en tout cas perdue au fond de l'espace et du temps.. Sehir, Moeri… des noms d'une autre vie ?.. Il avait hâte de raconter sa journée à Natacha.. Espérons qu'elle sera de bonne humeur !.. Il oublia les trois ou quatre whiskies.. Il oublia qu'il conduisait une Fury, bien plus nerveuse que sa vieille Daf d'avant la fortune et la gloire.. Il se vit en train de doubler une voiture sombre.. Un gros véhicule arrivait en face, loin encore.. Il baissa ses phares.. Il avait juste le temps de passer.. Non !.. Les yeux géants du camion se précipitaient à sa rencontre, dévorant la nuit liquide.. Il pensa qu'il allait mourir assourdi par le fracas de la tôle.. Une stupeur de cauchemar lui écrasa le cœur.. Trop tard pour agir, à peine le temps de prier.. Mais quel Dieu ?.. Une espèce de dinosaure antédiluvien se ruait sur la petite voiture.. Les phares de la Fury volaient à la rencontre des six yeux du météore.. Aucun espoir.. , se dit Brice.. Je vais mourir… mourir… mourir….. Une entité cachée très profond en lui se réveilla à moitié et émit une sorte de rire.. Mais non, imbécile, tu ne mourras pas… pas cette fois !.. Puis l'entité s'effaça et retourna à son sommeil secret.. Les deux faisceaux de lumière se croisèrent un centième de seconde, épées gigantesques dégoulinantes de lumière mouillée.. Brice se crut un instant à bord d'un vaisseau spatial projeté sur une comète folle.. Et l'orbite de son vaisseau coupa celle de la comète avec un bruit de fin du monde.. Le fracas s'atténua peu à peu, devint sourd, ouaté et long, long… La douleur était moins atroce qu'il ne l'avait craint.. Brûlure lancinante au fond des yeux, déchirure vive au fond de la poitrine, lent arrachement au bas du ventre.. Et puis le vertige, la nausée, l'asphyxie….. Brice tombait.. Longue fut la chute dans le silence.. La lueur des phares l'accompagnait, débordant en gerbes de flammes qui grandissaient, grandissaient, envahissaient le ciel jusqu'à l'étoile Polaire :.. le crépitement de mille soleils éclatés, dans la phosphorescence d'interminables secondes.. Puis le silence s'enfla, s'étendit et dévora l'espace.. Brice bougea les mains, étira ses doigts engourdis :.. Bon Dieu, je suis toujours vivant !.. Puis il s'évanouit.. Un courant d'air l'éveilla en glissant sur sa peau.. La lumière pétillait autour de lui comme la mousse du champagne.. Il cligna les paupières et chercha de la main le coussin plat qui lui servait d'oreiller.. Ah….. Il n'avait pas d'oreiller.. Mon lit….. Il n'était pas non plus dans son lit.. Il s'était endormi au creux d'une couchette souple, presque invisible.. Le fond faisait miroir.. Il se voyait à l'intérieur, allongé sur le ventre et complètement nu.. Il ferma les yeux et se souvint de l'accident.. Il n'était pas mort.. Blessé seulement ?.. Il promena ses mains sur sa poitrine, son ventre, ses cuisses.. Il se pinça fortement le mollet droit.. La douleur lui arracha une petite grimace de satisfaction.. Et pourtant….. Son corps, il ne le reconnaissait pas.. Il plia un genou, bougea une jambe, puis l'autre, crispa les doigts de pied… Tout allait bien,.. mais ce n'était pas lui !.. Il se demanda s'il avait été touché à la tête, s'il était amnésique….. ou fou ?.. Puis il essaya de concentrer son attention sur le décor qui prenait forme autour de lui.. Une chambre d'hôpital ?.. La lumière avait une douceur soyeuse, caressante, qui l'étonna et, en même temps, lui rappela un souvenir enfoui dans sa conscience.. Il examina le plafond, transparent comme la couchette où il était étendu.. Ou plutôt….. Le sol et le plafond avaient l'aspect d'une eau très pure, mais très foncée, d'un bleu de nuit.. Il avait vu la mer ainsi, une fois, quelque part dans l'océan Indien, en compagnie de Natacha….. Natacha ?.. Elle était si loin, maintenant.. Il eut l'intuition qu'il ne la reverrait jamais et son cœur enfla de chagrin.. Il se crut tout à coup prisonnier d'une bulle suspendue en plein ciel.. Sa couchette n'était qu'un simple bourgeonnement du plancher.. Les meubles lui semblaient de simples excroissances de cette matière bleue, translucide, qui constituait aussi les murs de sa chambre.. Si étrange qu'il fût, ce décor ne le surprenait qu'à moitié.. Il essaya d'ouvrir les yeux tout ronds, tout grands, comme un jeune enfant découvrant le monde.. Le sentiment d'être un nouveau-né l'effleura une seconde.. Il laissa tout ce bleu ruisseler sur lui et le pénétrer.. Il se lécha les lèvres d'instinct et s'aperçut qu'il avait très soif.. Une pensée froide traversa tout à coup son esprit :.. Et si j'étais mort ? Si cette salle n'était pas une chambre d'hôpital, mais… Mais quoi ? L'antichambre du paradis ? Ou celle de l'enfer ?.. Le sommeil le prit par surprise, la bouche ouverte.. Une grande tendresse l'envahit.. Il se laissa couler en murmurant son nom : « Natacha.. Il se réveilla une deuxième fois dans un bain de lumière bleue.. Le soleil — si c'était le soleil — déversait sur lui un flot d'écume parfumée.. Une lumière crue et molle à la fois, éclatante et fade, intense et voilée… Il laissa ses yeux s'emplir de cette clarté.. Le ciel descendait au pied de sa couchette par une immense baie vitrée.. Un ciel trop bleu, ruisselant d'azur liquide.. Non, ce n'était même pas une baie vitrée, plutôt un rideau immatériel, d'une transparence tremblée.. Il prononça à haute voix, en souriant pour lui-même : « Je suis peut-être au Paradis ! ».. Quelqu'un, tout près, lui répondit : « Non, ce n'est qu'une.. escale.. La voix (une voix de femme, profonde et chantante) lui parut bizarrement familière.. Et la langue….. la langue était la sienne.. Pas celle de Brice Farad : la sienne.. Était-il encore Brice Farad ? Il en douta.. Il tourna lentement la tête.. Une jeune femme, longue et mince, vêtue d'une robe à plis, blanche rayée de noir, qui tombait sur ses chevilles, se tenait devant lui à l'entrée de la pièce… ou d'un espace délimité par des jeux de lumière.. Elle tendit le bras horizontalement, le poignet plié, la main à demi ouverte.. « Bonjour, nouveau vivant.. Je m'appelle Yeruha.. — Nouveau vivant ?.. — Je viens te préparer pour ton baptême.. As-tu choisi un nom ? Tu dois oublier celui que tu portais avant.. Est-ce qu'Ajmeri te convient ? C'est le nom que j'ai sur ma liste pour toi.. Mais tu es libre de le refuser.. — Ajmeri ? ».. L'impression de déjà-vu et de déjà-vécu qu'.. il.. avait ressentie plusieurs fois devint brûlante et lui coupa le souffle.. Il voulut sauter de sa couchette ; le sol s'enfonça sous son poids.. Un vertige lança le décor dans une ronde écœurante.. Yeruha le ceintura d'une main ; il se retint à son épaule, voulut s'adosser au mur, mais ne trouva aucun appui solide.. « Yeruha.. » dit-il.. « Yeruha ? Je te reconnais !.. — Ta mémoire corporelle se souvient de moi.. Ton âme ne m'a jamais vue.. — Mon âme ? Ah bon, j'ai… Pendant tout ce temps, j'avais une âme et je ne le savais pas ? ».. Il se rappela qu'il était nu et… Qu'avait-il à cacher ? D'un geste instinctif, il promena la main sur son bas-ventre.. Il pensa, en même temps ou presque :.. C'est impossible….. Je le savais ?.. Je rêve ?.. Et chacune de ces réflexions était, d'une certaine façon, juste.. « Pourquoi ai-je un corps… un corps de femme ?.. — Pourquoi pas ? Nous ne produisons que des corps féminins.. Tu étais un homme dans ta dernière vie ? Quelle importance ?.. — Ma dernière vie ?.. — Ou ta dernière escale ! ».. n'était pas encore capable de penser à lui-même au féminin.. Rêve ou réalité, l'aventure le troublait et ne le rebutait pas du tout : il lui fallait seulement s'habituer.. « Dommage.. » fit Yeruha.. « Tu n'auras sans doute pas le temps de t'habituer.. — Le temps ? ».. Il (elle) essaya de projeter sa mémoire au-delà de Brice Farad.. Une intuition d'immensité, d'éternité traversa son esprit.. Le temps ?.. Yeruha promenait sur son visage et sur son corps un regard lent, lourd et fluide.. Il (elle) ressentit un mélange inconnu de plaisir et de gêne.. Yeruha soupira et la lumière trembla autour de sa bouche.. — « Je n'ai pas que toi à m'occuper.. Voici quelqu'un qui t'aidera.. Elle s'éloigna, à regret eût-on dit.. Un être féminin, qu'Ajmeri reconnut pour une nouvelle vivante à son crâne rasé, surgit de derrière un rideau de lumière presque opaque.. « Je m'appelle Vahanti, par baptême.. Avant j'étais… Oh, peu importe ce que j'étais avant.. Belle, même sans chevelure, la peau un peu cuivrée, les yeux bleus comme la lumière, le visage d'un ovale très long, un sourire rêveur sur les lèvres.. Vêtue d'une tunique serrée à la ceinture qui se colorait en reflétant la lumière.. Très jeune, très lisse, très mince….. Elle prit la main d'Ajmeri dans sa main tendre, soyeuse.. « Comme tu me ressembles ! Comme nous nous ressemblons toutes ! ».. Elles suivirent un labyrinthe de lumière bleue et de molles parois.. Les couloirs, imprécis, s'ouvraient et se refermaient comme des sphincters, avec un bruit de ventouse.. Et autour, de tous côtés, à tous niveaux, des jeunes femmes à la tête dénudée, toutes semblables ou presque.. Les unes drapées de robes ou de tuniques, sombres ou transparentes ou à la fois sombres et transparentes, et certaines quasi nues ou complètement nues.. Toutes allant, tournant, errant, avec une lenteur hallucinante….. Ajmeri et Vahanti s'arrêtèrent devant une immense baie courbe ouverte sur la profondeur mouvante de l'espace.. Non, pas une baie : encore un rideau de lumière.. Il suffisait de l'approcher à moins d'un mètre pour qu'il se change en miroir ; ce que firent Ajmeri et Vahanti… Ajmeri vit qu'elle avait le même visage que Vahanti, presque les mêmes traits et le même regard.. Et elles ressemblaient toutes les deux à toutes les autres.. Une femme aux longs cheveux clairs, vêtue d'une robe à reflets rouges, s'avança vers elles d'un air soupçonneux.. Ce n'était pas Yeruha, mais une fille plus mince et d'apparence plus jeune.. Elle toisa Ajmeri avec une moue curieuse.. « Es-tu baptisée, toi, la nouvelle ? Tu sais que tu as des yeux étranges ? Toi, l'ancienne, emmène-la s'habiller pour son baptême.. On n'a pas de temps à perdre.. Ajmeri répéta à mi-voix pour elle-même : « Étrange ? Pourquoi a-t-elle dit que j'avais des yeux étranges ? ».. Vahanti la prit aux épaules et la força à se tourner vers elle pour l'étudier.. — « Tes yeux… qu'est-ce qu'ils ont, tes yeux ?.. — Ils sont bleus, je suppose, comme tout, ici, sous le soleil bleu ? » fit Ajmeri en riant.. — « Oui, oui, ils sont bleus.. Mais pas comme les autres, pas comme les miens, en tout cas.. — Qu'est-ce qu'ils ont en plus… ou en moins ? ».. Vahanti ne répondit pas et entraîna sa compagne.. Ajmeri luttait contre le vertige provoqué par les jeux mouvants de la lumière.. Plus d'une fois, elle dut s'appuyer à une paroi qui, trop souple, se déroba aussitôt.. Elle le prenait comme un jeu, elle s'amusait de son nouveau corps, à la fois familier et mystérieux.. Elle sentait l'étrangeté s'effacer très vite, remplacée par le sentiment fort, lourd, du déjà-vu, déjà-vécu.. Elle voulait profiter de ce fabuleux dépaysement, tant qu'il durerait.. Elle essayait de retenir des bribes de sa personnalité ancienne qui se décomposait chaque minute un peu plus.. Rappelle-toi : tu étais Brice Farad, Brice Farad… Brice… Brice….. Elle dut un moment s'accrocher à sa compagne pour ne pas tomber.. Toutes les deux burent à une fontaine qui jaillissait en pluie d'un tronc hérissé d'appendices palpitants, blanc et mauve.. Ajmeri reconnut la source vivante.. Les souvenirs semblaient monter de son corps tout entier pour se rassembler dans son cerveau.. « Sat-Mong : Escale.. » dit-elle à haute voix pensivement.. Vahanti répondit sur le même ton : « Une escale, une simple escale.. Nous en trouverons bien d'autres sur le chemin.. Il doit être long….. — Le chemin ?.. — Jusqu'au centre de la galaxie ? Jusqu'au centre de l'Univers peut-être, si l'Univers a un centre… et si c'est bien là qu'.. nous attend ?.. — Mais qui,.. ? ».. Vahanti haussa les épaules.. — « Il y en a ici qui croient savoir.. Mais personne, à mon avis, ne revient jamais du voyage.. On verra bien.. — Depuis combien de temps es-tu ici ?.. — Moi ? Dix-sept  ...   en attendant le sien.. — « Ce n'est qu'un mauvais moment à passer.. « Je m'habitue peu à peu.. Mais sa main tremblait dans celle d'Ajmeri.. — « Vahanti, j'ai peur.. — Je crois » dit Vahanti sur un ton pensif, « que nous ferons encore beaucoup d'escales.. Nous sommes ici pour réfléchir et nous habituer à la mort.. J'ai beaucoup réfléchi et je suis presque sûre que ce voyage vers le centre de l'Univers doit nous apprendre à vaincre absolument la peur.. C'est pourquoi, à mon avis, il sera long.. Combien de fois nous faudra-t-il mourir avant d'être tout à fait délivrées de la peur ?.. — Et tout à fait détachées de nos corps ? Combien de fois ?.. — Cent fois ? Mille fois ?.. — Beaucoup plus ?.. — Alors, c'est l'enfer ?.. — Seulement le long voyage.. — Pourquoi ce système barbare ? Pourquoi pas le poison ? Une piqûre indolore ? ».. Ajmeri était terrifiée.. — « C'est la loi.. » répondit Vahanti.. « Il doit bien y avoir une raison.. Quelques passagères — comme disait souvent Yeruha — montaient au sacrifice sans attendre le délai minimum de dix jours.. Pour en finir vite… L'expérience semblait montrer que l'épreuve était d'autant plus cruelle qu'on attendait plus longtemps… D'autres restaient des jours entiers assises, à genoux, couchées même sur les marches de l'autel, se hissant parfois d'un degré ou deux, reculant peu après d'autant.. Quelques-unes allaient d'une station-bourgeon à l'autre, espérant trouver des sacrificateurs à la main plus douce.. Ajmeri et Vahanti erraient dans le labyrinthe bleu, où il n'existait ni cellules personnelles, ni lieux de repos.. Les nouvelles vivantes n'avaient pas besoin de repos.. Elles fermaient les yeux quelques secondes, figées dans une encoignure molle et cette pause leur tenait lieu de sommeil.. Elles se baignaient de temps en temps dans un bac à lymphe et se lavaient aux fontaines.. La fatigue disparaissait dès la fin du premier jour.. Le sommeil revenait au dix-huitième jour.. Les assistantes des sacrificateurs traquaient les récalcitrantes du vingtième jour, souvent plus qu'à moitié endormies et incapables de tenir sur leurs pieds.. Elles les tiraient, les poussaient, les portaient plus qu'à demi et les jetaient au pied de l'escalier.. Quelques-unes se réveillaient assez pour grimper, seules, à quatre pattes, les soixante marches.. Il fallait hisser les autres jusqu'à la plate-forme du supplice.. Les sacrificateurs se mettaient à deux pour percer le cœur des dormeuses : soulevées par l'un, elles se faisaient embrocher par l'autre.. Certains bourreaux plantaient leur aiguille loin des centres vitaux et s'amusaient à tirer des spasmes et des sursauts de ces corps inertes.. Les dormeuses s'éveillaient parfois et réinventaient la douleur à l'article de la mort.. « Lève-toi.. À genoux ! » Le cœur ferré, elles basculaient dans la panse avide du bourgeon.. Les dernières heures, Vahanti dodelinait la tête, battait des paupières, trébuchait à chaque pas.. « J'ai fait exprès » balbutiait-elle, « d'attendre… le dernier moment… Comme ça… je serai si fatiguée… que je ne… sentirai pas l'aiguille… du tueur… ».. Ajmeri l'aida à monter l'escalier pour la dernière fois.. L'ascension leur prit une heure — mais il n'y avait pas de montres ni de pendules sur Escale.. Vahanti marmonnait des réflexions harassées et des plaintes larmoyantes : « La vie, la mort, qu'est-ce que c'est ? Dire qu'on ne se reverra jamais, jamais… ».. Ajmeri trouvait que son amie n'avait pas beaucoup progressé spirituellement pendant son séjour sur Sat-Mong.. Dans le froid de l'angoisse, elle se demandait si elle n'aurait pas moins peur de la mort quand son tour serait venu.. Et la prochaine fois ? Et les cent ou mille fois à venir ?.. Vahanti était la dernière sacrifiée du jour.. Et le dernier sacrificateur se campait, gigantesque et sombre, tout en haut de l'escalier.. Il tenait la poignée de son aiguille pincée entre les doigts de sa main droite et chatouillait sa paume gauche avec la pointe.. Sa mâchoire semblait plus carrée, son regard plus impitoyable.. D'agacement, il frappait du pied le rebord de la plate-forme.. Enfin, il se pencha pour saisir Vahanti par le haut du bras et l'arracher à sa compagne d'un geste brutal.. Il voulut pêcher Ajmeri de l'autre main, mais elle se déroba en se laissant glisser de quelques marches.. Son temps n'était pas venu.. Un peu plus tard, elle fut tentée de rappeler le sacrificateur pour s'offrir à son aiguille, car elle se sentait soudain le courage de mourir.. Mais elle n'était pas prête.. Il lui restait plus de dix jours pour méditer et trouver peut-être le sens de la vie ou de l'éternité.. Sur le point d'avoir le cœur percé, Vahanti se retourna vers elle et cria un mot qu'elle ne comprit pas.. Fini.. La nouvelle morte battit des bras, tomba à genoux, et le sacrificateur la poussa d'un coup de pied dans la panse du bourgeon qui l'engloutit avec un bruit mou.. Ajmeri chercha la solitude.. Après Vahanti, elle ne souhaitait pas renouer une autre amitié.. Vahanti morte, déjà sans doute à moitié digérée par la machine de chair.. Et bientôt de nouvelles vivantes, jaillies des bouches basses, porteraient dans leurs cellules quelques éléments du corps de Vahanti.. Mais elles auraient une autre âme et un autre nom.. Pendant ce temps, Vahanti voguait vers une prochaine incarnation, à travers l'espace et le temps.. Peut-être même était-elle déjà nouvelle vivante d'une nouvelle escale.. Et Ajmeri pensait sans cesse, avec une infinie tristesse, qu'elle ne la reverrait jamais.. Jamais peut-être….. Elle jura de ne plus se lier aux escales suivantes.. La leçon était bonne.. Il lui en faudrait beaucoup d'autres avant d'être prête pour la destination finale.. Elle bougeait peu.. On ne visitait pas Sat-Mong : les bourgeons de chair étaient la seule curiosité de l'île.. Elle se trempait une fois par jour dans une fosse à lymphe ; elle se lavait et buvait de temps en temps aux fontaines.. Elle assistait rarement aux naissances et aux baptêmes, jamais aux sacrifices.. Mais où qu'elle se cache, Yeruha savait la retrouver pour lui dire qu'elle avait de beaux yeux.. Elle voyait avec angoisse les jours fuir et, en même temps, une sorte d'impatience la tourmentait.. Elle partit plus d'une fois pour se livrer au bourreau, mais rebroussa chemin au dernier moment.. Ou bien elle tardait tant qu'elle arriva à l'escalier la nuit tombée et après le départ des sacrificateurs.. « Si tu veux rester plus longtemps sur Sat-Mong, » lui dit Yeruha, « si tu veux rester très longtemps, tu le peux.. — Non, non, sûrement pas ! » fit Ajmeri.. Puis aussitôt, elle demanda : « Comment serait-ce possible ?.. — Je te cacherai.. Tes cheveux pousseront.. — Mais au dix-neuvième jour, je m'endormirai : ça arrive à toutes celles qui n'ont pas voulu partir.. — Tu pourras devenir gardienne ou assistante.. Nous sommes si peu nombreuses et le bourgeon produit toujours plus de nouvelles vivantes.. Quand tu voudras partir, rien ne t'en empêchera.. Il suffira de couper tes cheveux.. — Mais le sommeil du vingtième jour ?.. — Tu dormiras cinq jours, dix jours.. Puis je viendrai te réveiller et tu seras des nôtres.. Ajmeri réfléchit.. Elle se représenta l'escalier de la mort et le sacrificateur avec son aiguille à percer les cœurs.. Elle accepta.. Yeruha lui répéta qu'elle avait les plus beaux yeux du monde — mais c'était un très petit monde — : bleu d'un bleu intérieur et propre, non par le simple reflet de la lumière.. « Bois ça et suis-moi ! ».. C'était un liquide sucré.. Ajmeri n'avait encore rien goûté de sucré depuis le début de son escale.. La langue collée, elle ne prononça de longtemps un seul mot.. D'ailleurs, elle n'avait pas envie de parler.. Elle suivit Yeruha à travers un labyrinthe de couloirs, d'escaliers, de passages tortueux, où la lumière buissonnait.. Elle ne pouvait s'empêcher de penser que ces escaliers étaient des escaliers de vie et non de mort — mais avait-elle encore envie de vivre ?.. Elle avait peur et honte de la vie plus que de la mort.. Si elle avait possédé une aiguille de sacrificateur, elle se la serait plantée dans le cœur.. Elle ferma les yeux pour ne pas savoir où Yeruha l'emmenait et ne pouvoir s'échapper si l'envie lui en prenait.. Sa compagne lui tenait la main avec de douces pressions de temps en temps.. Ainsi conduite, elle tourna jusqu'au vertige dans le dédale bleu.. Fuir le sacrifice n'était-il pas une faute affreuse ?.. Un crime ? Un péché ?.. Bien qu'elle ne fût sur Escale que depuis douze jours, elle se sentait gagnée par le sommeil de la fin.. Ce liquide sucré que Yeruha lui avait fait boire, au juste qu'était-ce ?.. Un somnifère ? Quelque chose de pire ?.. Elles s'arrêtèrent.. Un nid enfin, humide et doux.. La lymphe nourricière baignait son corps, infiltrait sa peau.. Elle se laissait pénétrer par un immense bien-être.. Oubli, oubli.. Oubli.. Elle dormit, s'éveilla, ou rêva qu'elle s'éveillait.. Yeruha se penchait sur elle, lui donnait à boire.. De l'eau, encore un liquide sucré.. Elle balbutia des remerciements.. « Tout va bien, repose-toi ? » dit Yeruha.. Ajmeri essaya de se relever.. — « C'est un crime de vouloir échapper au sacrifice, n'est-ce pas ?.. — Dors, tout est bien.. Ajmeri toucha sa tête, caressa le plumetis soyeux de sa naissante chevelure.. Un crime, un crime….. « Dors ! ».. Elle dormit, s'éveilla ou crut s'éveiller, dormit encore, rêva de la Terre.. Mais la Terre avait-elle jamais existé ?.. Et Brice Farad ?.. Combien ce nom lui semblait étranger ! Un rire creva dans sa gorge comme une bulle fétide.. Brice Farad, ah, ah.. Un homme….. Mais qu'était-ce qu'un homme ?.. La Porsche rouge….. Qu'était-ce qu'une Porsche rouge ?.. Mais Natacha était-elle une nouvelle vivante ou une ancienne morte ?.. Ajmeri s'endormit, s'éveilla encore, rêva peut-être qu'elle s'éveillait et qu'elle renaissait.. Il lui sembla soudain qu'elle n'avait plus de vie, qu'elle n'avait jamais vécu.. Elle appela de tout cœur le bourreau avec l'aiguille du sacrifice.. Mais l'escalier de la mort était loin.. Elle n'aurait jamais su le retrouver.. Et puis elle n'avait même pas la force de se lever.. Elle dormit.. Plus tard, dans un demi-sommeil lourd et nauséeux, elle soupçonna que deux femmes aux cheveux longs, peut-être trois, la transportaient à un autre refuge.. Elle devina qu'elle était poursuivie par les sacrificateurs ou leurs sbires.. Elle pria le Centre de l'Univers mais sa prière n'avait pas de sens, puisqu'elle voulait à la fois rester et partir, vivre et mourir.. Elle oublia Sat-Mong et la Terre, la mort et la vie.. Des cris furieux lui rendirent un semblant de conscience.. Elle essaya de cacher sa tête entre ses bras.. Elle entendit Yeruha hurler des imprécations, des menaces.. Une voix sourde et mâle répondait.. Une seconde l'appuya.. Ajmeri comprit qu'elle était prise.. Elle fut presque soulagée, tant la honte de sa faute la torturait.. « Pardonne-moi ! » gémit Yeruha.. Elle pardonna à Yeruha, dans l'espoir d'obtenir son propre pardon.. Elle se rappela une seconde Brice Farad, la Porsche rouge et le chat.. Le chat qui traversait la route… Brice donna un coup de frein sauvage.. Sauvé.. Le chat ne s'était même pas aperçu qu'il avait échappé de justesse à la mort.. À tout hasard, elle ajouta le coup de frein de Brice au pardon de Yeruha et offrit le tout au Centre de l'Univers pour apaiser sa colère.. Elle perdit de nouveau conscience.. Quand elle revint à elle, Yeruha n'était plus là.. Elle sentit qu'une aide lui coupait ses fraîches boucles.. Le froid brûlant d'un rayon lui toucha le crâne.. Rasée pour le sacrifice.. Les cheveux gênaient sans doute la digestion du bourgeon.. On la souleva par les aisselles, mais elle ne put se tenir debout.. Les aides la traînèrent, puis l'emportèrent sur leurs épaules, moins qu'à demi consciente.. Elle eut un moment de lucidité.. Elle s'évanouit de nouveau en voyant devant elle l'escalier du sacrifice.. Elle sentit l'aiguille entrer lentement dans sa poitrine.. Imagination.. Elle était encore tout en bas de l'escalier.. Un sacrificateur descendit quelques marches et lança une corde que les aides passèrent autour de sa taille après lui avoir ôté brutalement sa robe.. L'aiguille de mort… la Porsche rouge….. Ajmeri hurla de douleur et de terreur quand elle se vit hâlée vers la plate-forme par les bras puissants du bourreau.. Elle porta la main à sa poitrine comme si l'aiguille, déjà, lui piquait le cœur.. « Je ne veux pas mourir ! Je ne veux pas mourir ! ».. Mais elle aurait voulu être déjà morte et en route vers une nouvelle escale.. Puis sa tête cogna sur l'angle d'une arche et elle perdit connaissance pour de bon.. Brice respira avec effort et regarda longuement, fixement, la jeune femme en blouse blanche, debout au pied de son lit.. Il lui fallut plusieurs secondes pour reconnaître sa coiffe.. Il arrivait d'un monde où les infirmières n'existaient pas et où les chirurgiens étaient des sacrificateurs.. Elle semblait attentive à certains signes qu'elle devait lire sur son visage.. Elle se détourna soudain en rougissant.. Brice s'étonna un peu de cette réaction ; puis il se souvint qu'il était sur ce monde, dans cette vie, le célèbre Brice Farad, jeune premier à la mode.. Une quinte de rire lui pinça les amygdales.. « Je ne veux pas mourir.. » dit-il d'un ton pensif.. — « Vous êtes sauvé, monsieur Farad, » répondit vivement l'infirmière, « mais vous revenez de loin ! ».. Brice s'aperçut de son erreur et il en eut froid au fond du ventre.. Il avait pensé :.. Je ne veux pas vivre….. Et le mot contraire était venu sur sa langue malhabile.. Il demanda s'il pourrait marcher.. L'infirmière s'approcha de lui, prit son poignet avec douceur.. — « Comme avant.. Mieux qu'avant, qui sait.. Et même… » Elle pouffa, prit le drap de Brice et le tira jusqu'à ses pieds.. « Aussi bien qu'avant pour tout ! ».. Brice Farad se sut alors condamné à vivre cette existence jusqu'à son terme lointain.. Un jour, il renaîtrait le crâne nu sur Escale et….. À chaque minute de sa vie, il se souviendrait de Sat-Mong et des sacrificateurs.. En attendant la mort : dix ans, vingt ans ou un siècle.. Escale.. Escales.. 2002 (anthologie sous la responsabilité de : André François Ruaud ; France › Paris : Fleuve noir, 2001, non paru).. Publication abandonnée en raison du changement de direction littéraire chez l'éditeur.. Icares.. 2004 (anthologie sous la responsabilité de : Richard Comballot ; France › Paris : Mnémos • Icares, novembre 2003).. jeudi 5 avril 2007 —.. jeudi 5 avril 2007..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/Ève, à tout jamais | Quarante-Deux
    Descriptive info: Ève….. Ève, à tout jamais.. La situation de départ de ce récit reprend celle du roman de Jules Verne :.. Aventures de trois Russes et de trois Anglais dans l'Afrique australe.. (1871).. Les phrases soulignées sont tirées de ce livre (NdA).. 3.. 0 janvier 1869.. « Professeur Julian Verne ? Je suis James Jackson.. Jackson est un Anglais de Capetown.. Venu par terre, il nous attendait aux chutes de l'Orange, à Morgheda.. Un astronome très doué, nous a-t-on assuré à Londres.. J'écris “Anglais de Capetown”, presque un pléonasme : tous les Blancs de la planète sont Anglais, sauf les Russes.. Les Russes, justement, sont trois dans notre groupe : les professeurs Michel Strogoff, Fédor Orenbourg et Vladimir Ouliakov.. Michel Strogoff, de Saint-Pétersbourg, conduit la délégation.. En ajoutant Francis Benett, de la London Missionary Society, nous formons un excellent team de trois Anglais et trois Russes.. Il faut préciser que monsieur Benett est aussi docteur en médecine.. Son art et son savoir-faire nous seront très utiles au cours de notre marche vers le lac Ngami.. Il faut ajouter au team scientifique le colonel Everest, chef de l'expédition, et le métis de Bushman Mokoum, l'homme qui a rapporté à Capetown la nouvelle de la découverte par une tribu hottentote de l'étrange météorite.. Notre chaloupe à vapeur,.. Queen Tzar.. , vient de nous débarquer sur la rive de l'Orange River, avant les chutes de Morgheda, qu'elle ne peut franchir.. James Jackson s'inquiète de savoir comment nous nous rendrons à Lattakou, où nous attend l'escorte d'une centaine d'hommes, sous le commandement du colonel Everest.. Le colonel lui explique qu'on va démonter pièce par pièce la chaloupe et la transporter de l'autre côté des chutes dans les chariots ou “wagons” amenés par Mokoum.. 31 janvier.. Comment croire à cette météorite en forme de vaisseau renversé, de couleur jaune, lisse, d'aspect métallique et parfois capable de s'illuminer de l'intérieur ? Un vaisseau d'au moins cent cinquante tonneaux… Une météorite de cette taille aurait dû creuser un cratère important.. De fait, d'après les renseignements reçus, on croirait qu'elle s'est gentiment posée au coin d'un bois !.. Les astronomes, géologues et autres sommités de tout acabit ont d'abord conclu : « Ça ne peut pas exister, donc ça n'existe pas ! ».. Peu après, des voyageurs anglo-portugais de Lawrence-Marques ont confirmé la présence au sud du lac Ngami de cette chose impossible.. J'ai tout de suite cru à l'exactitude des observations.. Ma réputation dans le monde, notamment en Russie, et la bienveillance du premier ministre, sir William Gladstone, ont fait pencher la balance en ma faveur.. C'est ainsi que l'expédition a été décidée, à Londres et à Capetown.. Je me retire sur la rive touffue de l'Orange à quelque distance du campement.. Un très léger vertige et une vague sensation de fièvre cérébrale, des éclairs devant les yeux : je connais bien ces symptômes.. Un médecin pourrait s'en inquiéter ; pour moi, ils signifient que mon cerveau vient de se mettre dans un état d'excitation chimique ou électrique qui amplifie fortement sa puissance naturelle.. Dès que cette sorte de fièvre me saisit, mon cerveau me semble dédoublé.. Une partie devient pareille à une sorte de machine que je nomme en plaisantant le “computer” et qui s'avère parfois capable de performances surhumaines ; une autre partie, pendant ce temps, observe, note, s'interroge.. C'est ainsi que j'ai conçu la théorie de la Variation des probabilités, vision mathématique de l'Univers qu'elle décrit non-statique, en mouvement de dispersion générale, après un événement singulier — ou singularité — qui serait la source de toute chose.. Mais qu'importe.. Presque personne ne peut ou ne veut accepter la théorie.. Les plus indulgents affirment que je suis « en avance sur mon temps ».. Peut-être… même si cela paraît prétentieux et un peu ridicule.. La fièvre, les éclairs… Je ferme les yeux et me transporte par la pensée au bord du lac Ngami.. La météorite est là.. Bien sûr, cette image est construite par mon esprit à partir des descriptions qui nous sont parvenues.. Mais elle les dépasse en précision, peut-être nourrie par des sources hypersensorielles et aussi par des évidences que ma théorie a engendrées.. Car la Variation implique l'existence d'autres mondes, non seulement dans l'espace mais aussi dans le temps, ou même à travers d'autres espaces et d'autres temps.. Mais l'objet inconnu que je découvre dans ma vision est bien un artefact d'origine étrangère !.. D'une forme ovoïde ou discoïdale, il porte sur sa coque des signes gravés qui ressemblent à des lettres et/ou des chiffres qui n'appartiennent à aucun alphabet connu… La vision s'efface encore une fois trop vite.. Quel progrès par rapport à la précédente ? Sans doute une plus grande netteté, surtout des inscriptions.. La coque a bien cet aspect de métal rapporté par Mokoum.. Je confirme aussi l'estimation du volume : environ cent cinquante tonneaux.. 4 février.. La chaloupe du colonel Everest a été entièrement démontée, puis transportée à bord des lourds chariots africains, chacun traîné par une douzaine de bœufs.. On a pu atteindre en quelques heures le cours navigable de l'Orange, en amont des chutes.. La chaloupe a été remontée, un peu plus difficilement, et remise à l'eau.. Elle poursuit maintenant sa route vers l'amont, jusqu'au point ou l'expédition s'engagera définitivement sur la voie terrestre.. Lors d'une escale sur la rive, sans doute la dernière, nous avons eu une longue discussion à propos de la météorite, pendant que l'équipage coupait du bois pour la chaudière.. Les trois Russes parlant couramment l'anglais.. Le colonel Everest et un voyageur portugais du nom de Thomas (ou Toma) Sobral s'était joint à nous.. Le Portugais, quoi que sujet de Sa Gracieuse Majesté, m'a paru assez malhabile dans notre langue.. Ainsi, nous étions huit à débattre du phénomène, de sa réalité, plus guère mise en doute, et de son origine, naturelle ou non.. Russes et Anglais sont à peu près d'accord sur un point : la météorite est bien une masse minérale venue d'on ne sait où — de l'espace pour la grande majorité des “savants”, ou peut-être de l'intérieur de la Terre pour notre pasteur-médecin.. Un seul d'entre nous a osé avancer l'idée que l'objet inconnu aurait pu être construit par l'Homme : notre invité portugais, Toma Sobral.. Notre invité, ou plutôt celui du colonel Everest.. J'ignore comment ce jeune homme bien élevé a pu convaincre le rigide officier de l'armée des Indes de le prendre à bord du.. En tout cas, c'est un agréable compagnon de route.. 5 février.. Le voyage sur le cours supérieur du fleuve s'accomplit rapidement.. , quoique sous une pluie torrentielle.. Les rives de l'Orange offrent toujours le même aspect enchanteur.. Les forêts d'essences variées se succèdent sur ses bords, et tout un monde d'oiseaux en habite les cimes verdoyantes.. J'éprouve parfois une sensation très curieuse.. Je n'étais jamais venu en Afrique australe.. Or, des images qui ressemblent à des souvenirs ne cessent de traverser mon esprit, tandis que j'observe le paysage.. Quelque fois, j'ai la certitude d'avoir vécu ce moment.. Par exemple, je connais le.. comme si je l'avais inventé !.. Je crois me rappeler que j'ai déjà écrit certaines phrases.. Celle-ci en particulier : « Le voyage sur le cours supérieur du fleuve s'accomplit rapidement ».. Elle me hante, quoique très banale.. L'aurais-je notée dans mon journal, à l'occasion d'une autre croisière ? Sur le Nil ? Le Gange ? Mes cahiers sont restés à Londres et je ne puis vérifier.. 8 février.. En quatre jours, la chaloupe à vapeur a franchi les deux cent quarante milles qui séparent les cataractes de Morgheda du Kuruman, l'un des affluents qui remontent à la ville de Lattakou… Ce matin, sous une pluie battante, le.. a atteint la station Klaarwater, village hottentot près duquel le Kuruman se jette dans l'Orange.. Profitant d'une brève escale, j'ai parlé seul à seul avec Toma Sobral.. Ce fut d'autant plus facile que cet individu, assez mystérieux, a l'habitude de se tenir à l'écart du groupe européen.. Il se dit “voyageur”, simplement voyageur… Il paraît très jeune, mais il a sans aucun doute une bonne culture générale et de vastes connaissances, ainsi qu'un parfait entraînement à la vie d'aventurier.. On s'étonne un peu de sa voix douce, de ses traits fins, de sa blondeur, de son visage presque féminin.. Sa seule faiblesse apparente est un anglais hésitant, mais il s'améliore chaque jour, je dois le reconnaître.. Alors que je cherchais un prétexte pour l'aborder, il m'a ôté ce souci.. Il s'est incliné devant moi comme si j'étais une sorte de souverain.. « Je suis extrêmement honoré de rencontrer le fameux professeur Julian Verne, le successeur du grand Newton… » Ce ton cérémonieux et un peu emphatique est dans ses habitudes.. Il a achevé : « …et génial inventeur de la Variation des probabilités ! ».. J'ai rectifié : « C'est une théorie, pas une invention.. J'étais cependant surpris et, osons le dire, flatté qu'un voyageur portugais rencontré au fin fond de l'Afrique eût entendu parler de la Variation, que neuf professeurs de physique européens sur dix ignorent complètement.. J'ai ajouté : « Je suppose que vous avez fait vous-même des études scientifiques.. Il a esquissé un sourire malicieux et charmeur.. — « Oui, on pourrait le dire ainsi.. — Et, si je ne suis pas indiscret, où avez-vous étudié ? ».. Il a regardé le ciel, comme si la réponse à ma question nécessitait de consulter les étoiles ou les dieux.. — « Je suis né au Brésil.. J'ai beaucoup voyagé.. Sa voix était presque celle d'un adolescent.. Je me sentais incapable de lui donner un âge.. En tout cas, il ne devait pas avoir beaucoup plus de vingt-cinq ans.. Nous avons marché quelques pas, côte à côte, sur le débarcadère de la station.. De nouveau, il m'a épargné l'embarras d'engager la conversation.. « Avez-vous déjà vu un vaisseau sous-marin, Professeur ?.. — Il n'en existe pas, à ma connaissance.. Il m'a gratifié d'un coup d'œil rieur et sibyllin.. — « Il y a eu le.. Nautilus.. de Robert Fulton, en 1797.. Vous ne trouvez pas que.. est un beau nom pour un sous-marin ? ».. Il semblait réfléchir.. J'ai respecté son silence.. Puis il a soupiré.. « Je trouve que la météorite du lac Ngami pourrait ressembler à un submersible… si, naturellement, il en existait.. — Et comment ce vaisseau serait-il arrivé là, à près de mille kilomètres de la mer ?.. — Eh bien, ce pourrait être un véhicule amphibie, capable de se déplacer sous l'eau, sur l'eau et sur la terre !.. — Vous croyez vraiment cela, Monsieur ? ».. Encore une fois, nos regards se sont croisés.. J'ai été, malgré moi, un peu troublé.. À ce moment, je crois bien avoir soupçonné mon voyageur portugais d'être une femme déguisée.. Mais c'était une idée tellement folle que je l'ai rejetée d'abord.. J'ai regardé ses mains, qui auraient trahi son sexe, mais il ne quittait jamais ses gants.. Je ne savais plus que penser.. Toma Sobral a éclaté de rire.. — « Non, je ne crois pas que notre météorite soit ce genre de véhicule.. Mais c'est ce qu'aurait pu imaginer un romancier d'aventures très inventif… et en avance sur son temps ! ».. Ce mot, Nautilus , désormais me hante.. Il m'est revenu en rêve, bizarrement déformé, Nemautilus.. Dans ce cauchemar, c'était à la fois une machine et un être vivant, un peu comme le Frankenstein de Mary Godwin.. Toma Sobral ne cesse de m'observer, ce qui est assez embarrassant, malgré la discrétion qu'il apporte à son manège.. 15 février.. Nous sommes logés dans l'établissement des missionnaires, vaste case bâtie sur une éminence.. Le toit en chaume est impénétrable à la pluie.. La case constitue un habitat relativement confortable et même presque douillet.. Bien sûr, l'espace réservé aux huit Européens est assez réduit, selon les normes britanniques.. Il m'a été attribué le coin le plus éloigné de l'entrée.. Le Portugais n'a pas tardé à s'installer près de moi, m'assurant qu'il prendrait le moins de place possible.. Ses bagages tiennent en un sac minuscule.. Le premier soir, cette promiscuité m'a fortement rebuté, surtout lorsque je me suis aperçu que chacun de mes collègues disposait d'au moins deux fois plus de place que moi.. Environ trois fois, même, pour ce qui concerne le colonel Everest, qui avait planté dans un autre coin de la case une véritable tente militaire.. C'est alors que Toma Sobral m'a parlé à l'oreille.. Il avait une façon très habile de se faire entendre de moi seul, comme si sa voix tombait dans mon tympan sans émettre aucune vibration alentour.. « Je possède » me dit-il, « une moustiquaire très perfectionnée et assez vaste pour deux personnes.. Voulez-vous en profiter ? ».. J'allais crier que je n'en voulais pas, non.. Il était d'ailleurs prévu d'installer une moustiquaire pour protéger l'ensemble de la case, tâche remise au lendemain, les insectes se montrant peu actifs.. Toma Sobral a posé les doigts sur ma bouche pour m'empêcher de m'exprimer à voix haute, ce qui était une sage précaution.. Sa main dégantée a frôlé mon visage et ma barbe.. Elle m'a paru d'une finesse et d'une douceur peu masculines, mais je ne pouvais pas la voir dans l'obscurité.. J'ai eu un geste instinctif que j'ai regretté aussitôt, car il aurait pu être mal interprété : j'ai saisi le poignet de Toma Sobral.. Trop mince aussi.. Trop fin.. Alors, il a cherché ma paume de son autre main.. Mon doute s'est envolé.. Elle.. a posé ses lèvres au creux de mon  ...   impossible….. — Seulement très improbable ?.. Et ces probabilités auraient peut-être pu s'inverser à la naissance de l'Univers.. — Tu vois que nous avons besoin de toi ! ».. 28 mars.. Nous approchons maintenant du désert.. Une traversée d'au moins trois cents milles, en ligne droite… si nous pouvions suivre la ligne droite.. Six à huit semaines, au pas lent des bœufs tirant les lourds chariots.. Je ne reverrai pas ma fille Michelle avant plusieurs mois, mais je ne m'inquiète pas pour elle.. Je sais qu'elle est très heureuse, entre la maison de sa tante Mary, où elle vit près de ses jeunes cousins, et l'école où la conduit chaque jour la gouvernante Jane Moore.. J'ai toute confiance dans cette jeune femme, qui est pour moi bien plus qu'une simple employée.. Enfin, j'espère être de retour en Angleterre avant la fin de l'année et passer Christmas en famille.. En attendant, je suis sûr que les prochains mois me paraîtront bien courts.. « Nous avons besoin de toi, Julian.. Nous t'offrons la fortune et la gloire.. D'ailleurs, nous n'avons pas besoin de te les offrir : dès que tu mettras les pieds sur notre Terre, tu seras l'homme le plus célèbre du système solaire !.. — Du système solaire ? C'est beaucoup.. Je ne suis pas sûr que ça me plaise.. Et je ne suis pas sûr….. — Au début, tu te sentiras peut-être dépassé, excédé, roulé comme un fétu de paille, emporté dans un maelström.. Mais ça ne durera pas.. Et puis, tu t'y feras, tu te laisseras griser.. Tu découvriras vite les possibilités de notre technique et de notre civilisation.. Au bout d'un mois, tu ne pourras plus t'en passer.. Et ta fille….. — Ne parlons pas d'elle pour le moment.. — Quand tu auras vu ce qu'est une Terre haute, tu n'auras plus jamais envie de retourner sur une Terre basse !.. — Terre haute ? Terre basse ? Qu'est-ce que ça signifie ? ».. 6 avril.. Nous sommes pratiquement arrêtés au bord du désert, depuis plusieurs jours.. C'est pourtant la bonne saison pour aborder cette immense étendue, nommée Karoo.. La saison des pluies achevée, ni l'eau ni l'herbe ne manquent pour les animaux.. Et l'expédition a pu reconstituer ses réserves.. Et après une longue pause, les Européens se sentent en général dispos et prêts à s'engager dans la dernière étape, la plus longue et la plus difficile, du voyage vers la météorite.. La météorite ! Personne n'en parle plus.. Il semble que l'on soit en train d'oublier ce que l'on fait, où l'on va… Les chariots stoppent soudain, sans raison, les indigènes s'assoient dès qu'ils trouvent un peu d'ombre.. Les membres de l'expédition errent autour du campement ou de la caravane immobilisée.. Dans nos conversations, Eva a employé plusieurs fois les expressions « Terre haute » et « Terre basse ».. Bien sûr, elle vient d'une Terre haute, un monde décalé vers le futur par rapport aux Terres basses, comme la nôtre.. Je crois que ces mots lui ont échappé, de même qu'une certaine intonation de mépris qu'elle a eu en évoquant notre univers inférieur.. Il s'en est suivi, sinon une fâcherie, du moins un léger refroidissement de nos relations, le plus souvent oublié… sous la moustiquaire.. Désormais, elle se garde d'employer des mots qui me blessent.. Mais elle insiste toujours sur les merveilles qui m'attendent chez elle, au.. xxiii.. siècle.. « Julian, tu pourras poursuivre ton travail dans nos laboratoires, jusqu'à leur aboutissement, la Variation générale.. — En serai-je capable ? Saurai-je me servir de vos machines étranges ? de vos computers ?.. — Tu apprendras en quelques jours, en quelques semaines au plus.. Tu te retrouveras vite en pays connu.. — Aurai-je envie d'apprendre ? Parle-moi de cet auteur de romans qui porte mon nom… Jules ou Julius Verne ?.. — Il n'a jamais existé sur ma Terre.. Et puis, ce n'est pas lui qui nous intéresse.. Nous voulons le professeur Julian Verne, pas le romancier.. Or l'intuition me vient que le romancier Julius Verne et le physicien Julian Verne sont le même homme : les deux sont liés par une relation de probabilité que je ne déchiffre pas encore.. J'ai réussi à obtenir d'Eva certains titres parmi les plus célèbres de mon.. alter ego.. Julius — outre ceux qu'elle m'a déjà cités — :.. l'Étoile du sud.. les Enfants du capitaine Grant.. Voyage au centre de la Terre.. … La destinée de cet homme me fascine.. Je l'échangerais volontiers contre celle d'un professeur de science, auteur d'une théorie obscure et méjugée.. Un jour, j'ai raconté à Eva que j'avais écrit, à l'époque où j'étais encore élève au collège de Nantes, une brève histoire intitulée "Trois semaines en ballon"….. Eva m'a indiqué distraitement que mon double Julius avait signé un roman d'aventures au titre voisin :.. Cinq semaines en ballon.. Cinq semaines, trois semaines, je ne sais plus.. Eva voudrait me détourner de ces préoccupations, qui lui semblent mineures et presque triviales, alors que, selon elle, la Variation générale pourrait nous révéler le secret de l'Univers… Elle me raconte sans fin les mystères et les prodiges de sa Terre, parmi les plus “hautes” du cosmos.. Outre les techniques avancées dues au décalage temporel, ce monde où les êtres humains ont pu développer certaines facultés que l'on appellerait magiques sur une Terre “basse” : ainsi la transmission de pensée, la vision à distance, le magnétisme, etc.. Toutes choses que la théorie de la Variation admet comme possibles mais assez peu probables.. J'ai réfléchi à ces phénomènes et j'ai compris que les Terres hautes cumulaient toutes sortes d'improbabilités.. Je l'ai dit à Eva : « Ton monde est peut-être merveilleux, mais il n'est pas très probable, donc fragile.. Nous étions dehors, en pleine lumière et j'ai pu la voir pâlir.. — « Fragile ? Comment, fragile ?.. — La théorie montre que moins un univers est probable plus il risque de graves désordres qui pourraient le conduire à sa destruction.. Elle a éclaté d'un rire forcé et sans joie.. — « Il n'y a pas plus de désordre chez nous qu'il n'en faut pour le bonheur de tous ! ».. Mais durant un instant très bref, sans doute pas plus de quelques dixièmes de seconde, sa silhouette est devenue transparente dans la clarté du jour, elle a tremblé et vacillé comme une flamme soufflée au vent.. Puis tout est redevenu normal.. 10 avril.. La caravane est repartie dans le désert, mais elle avance toujours avec une lenteur extrême.. Je suis obligé de passer de longs moments avec mes compagnons de la mission.. Eva se mêle à nous, sous son déguisement masculin.. Nous parlons peu, car je refuse de l'écouter me décrire les merveilles de sa Terre haute.. Et puis, deux ou trois fois, je lui ai glissé une réflexion de ce genre : « Ta Terre existe à peine, tant elle est improbable… ».. La première fois, elle a eu beaucoup de peine à contenir sa fureur ; la seconde, elle m'a regardé d'un air de détresse, et j'ai été bouleversé.. Nous ne devons pas être ennemis.. Je le lui ai dit.. Elle a souri tristement.. — « À toi de décider.. Je ne peux te forcer à m'accompagner.. J'ai réussi à m'isoler et j'ai attendu le vertige et les éclairs, signes de la fièvre cérébrale qui excite une partie secrète de mon cerveau.. Un don que j'ai cru perdu.. Le voici de retour !.. Je ferme les yeux et me transporte par la pensée près de la météorite.. Elle est toujours là, mais j'ai peine à la reconnaître.. Elle semble dissimulée par une sorte de voile, de même nature que la moustiquaire d'Eva.. Les lettres ou signes peints sur la coque ont pali, sont devenues flous… Je me demande si c'est un effet du voile.. L'artefact se met soudain à trembler.. Durant quelques secondes, il n'y a plus rien.. Ni voile ni machine.. Quelques secondes de plus, et je distingue à la place une sorte de météorite au fond d'un cratère.. Puis de nouveau la machine, toujours un peu floue.. 12 avril.. Je me suis réconcilié avec Eva.. Je sais que je vais la perdre, d'une façon ou d'une autre.. Cette pensée me torture.. Je l'aime ! Et j'ai aussi pitié d'elle.. Pauvre petite fille d'un monde improbable, à l'existence incertaine… Que lui arriverait-il si elle restait sur la Terre impériale IV ? J'ai peur de le deviner.. La nuit dernière, elle s'est évanouie dans mes bras.. Évanouie, au sens fort du mot.. Elle a disparu, et mes mains se sont refermées sur le vide !.. 13 avril.. Non, Eva, je ne veux pas te perdre !.. Je voulais te dire, s'il n'est pas trop tard, que ma réponse est : « Oui.. Oui, j'accepte de te suivre sur ta Terre haute, en l'an 2221.. Je suis prêt à rengainer ma stupide vanité.. Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas.. Qu'importe !.. Veux-tu encore de moi ?.. 14 avril.. Ce sont les mots que je lui ai soufflés à l'oreille, cette nuit, sous la moustiquaire.. Elle s'est serrée contre moi tendrement.. « Oh, Julian, j'ai peur qu'il ne soit trop tard.. J'ai si peur ! ».. Je n'ai pu retenir une plainte.. — « Mais pourquoi ? Pourquoi ?.. — Oh, Julian chéri, tu le sais bien.. Tu t'es mis à douter de moi.. Tu m'as rejetée avec tout le pouvoir que ta théorie te donne sur le réel.. Tu nous as rejetés, mon univers et moi.. Mais je t'aime !.. — Je t'aime.. Il n'est pas trop tard.. Je… ».. J'ai voulu l'embrasser : elle n'était plus là.. La moustiquaire avait disparu.. Et l'espace même autour de nous s'était comme dissous.. Je ne trouvais plus mon sac à coucher.. J'étais suspendu dans le vide.. Je me suis concentré sur ma volonté de rendre à Eva, à son monde et notre aventure, le maximum de probabilité.. J'ai cru réussir.. J'ai peut-être réussi en partie.. Elle est revenue, mais elle était inerte et inconsciente.. Moi aussi, Eva, j'ai peur.. 15 avril.. La caravane n'avance plus.. Les Européens aussi bien que les Noirs de l'escorte tournent sans but, à tous petits pas, autour du camp.. Certains reculent, parfois, comme si une force implacable les tirait en arrière.. J'ai l'impression de flotter au milieu d'eux.. Je sais maintenant que nous n'arriverons jamais au lac Ngami.. Le lac, c'est l'impossible destination de la vie, de l'amour et de la mort !.. J'ai aperçu Eva qui venait vers moi, pareille à un mirage dans le désert.. Elle venait vers moi, ou du moins essayait.. Mais elle ne bougeait pas.. Elle m'apparaissait non plus sous son déguisement d'homme, mais vêtue d'une robe claire, d'un blanc presque mauve.. Je l'ai appelée.. Elle m'a répondu : « Julian, Julian ! ».. Sa voix suppliante me parvenait de très loin.. Nous avons tendu les bras l'un vers l'autre.. J'ai crié : « Eva, je te sauverai ! ».. J'ai lutté contre l'espèce de glu qui me retenait.. Le temps s'était arrêté.. Eva est devenue translucide, sa silhouette a commencé à fondre.. Mais jusqu'au dernier moment, elle est restée tournée vers moi, elle m'a adressé des signes désespérés.. J'ai entendu son adieu.. J'ai crié le mien.. J'ai eu envie de mourir.. 28 février.. J'ai le plus grand mal à écrire ces lignes.. Mon esprit se brouille, ma main n'obéit plus.. Je regarde la date que j'ai notée en tête de cette page.. Pourquoi cette régression dans le temps ? Je ne comprends pas.. Ou plutôt, si.. Je comprends que j'ai joué avec le feu.. J'ai voulu précipiter dans le néant de l'infiniment improbable cette “Terre haute” dont j'étais jaloux.. J'ai aboli ma chance et mon amour.. J'ai créé une sorte de maelström dans la Variation qui emporte aussi la Terre impériale IV….. Et moi avec !.. 1.. er.. mars.. La peur ne me quitte plus.. Ce qui m'arrive me terrifie.. Ces titres font la ronde dans ma tête :.. Robur le conquérant.. le Château des Carpathes.. … Et tant d'autres.. Tant d'autres !.. Ces livres que.. j'ai.. écrits.. Et cet autre, que je n'ai pas eu le temps d'écrire :.. l'Éternel Adam.. Un moment de paix me vient.. Je ne suis plus dans le désert du Kalahari, mais dans la douce campagne d'Europe, en France ou en Angleterre.. Je marche dans l'herbe fraîche.. Je traverse un pré immense, et le sol est très doux sous mes pieds nus.. C'est un adieu.. Mon adieu à la verte prairie !.. Et encore ce livre :.. Maître du monde.. Ce que j'ai voulu être et qui m'a coûté cher.. Mon dernier ouvrage, paru en 1904.. Est-ce bien 1904 ? Oui, j'en suis sûr.. Alors, on est… Je demande : « En quelle année sommes-nous ? ».. Je sais que mon.. fils.. Michel est près de moi, mais il ne me répond pas.. Peut-être n'a-t-il pas entendu ma question.. a été publié l'an dernier dans le.. Magasin d'éducation et de récréation.. et chez Hetzel.. On est en 1905.. Ma vie finit et je ne l'ai pas vécue.. Mais qui donc a jamais pu vivre sa vie ? Je vais mourir, bien loin de la Terre impériale IV.. Eva, Ève, mon Ève, à tout jamais.. Ève, à tout jamais.. la Machine à remonter les rêves.. (anthologie sous la responsabilité de : Richard Comballot Johan Heliot ; France › Paris : Mnémos • Icares SF, mars 2005).. mardi 10 avril 2007 —.. mardi 10 avril 2007..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/la Source rouge | Quarante-Deux
    Descriptive info: la Source….. la Source rouge.. O.. n était au tout début du mois d'Aron, deuxième mois des automnes.. J'avais demandé une translation au choix, depuis très, très longtemps.. Mon choix, c'était Mars, bien sûr.. J'avais tous les quotas et je ne comprenais pas pourquoi mon tour n'arrivait jamais.. Après tout, les bleus me jugeaient peut-être indispensable ici, à Aurora, petite ville du monde prime.. J'attendais d'être appelée.. Je me rendais presque tous les jours à l'un des dix centres milliens d'Aurora pour assister au ravissement des transilés vers l'un des trois mondes ultimes, la Lune, Mars ou Vénus.. Le quatrième, Mercure, serait ouvert bientôt, sans doute à la fin des automnes ou au commencement des hivers.. Ce jour-là, je me trouvais au centre Rose double, un des plus petits de la ville.. Nous nous tenions presque tous assis sur nos talons, à même le tapis.. On disait “à genoux” mais nous n'étions pas agenouillés pour de bon.. Juste dans une attitude concentrée et respectueuse, face aux maîtres-aidants en tunique rouge installés à la tribune, au fond de la salle.. Le podium de translation se trouvait devant la tribune, à deux pas du premier rang de l'assistance.. Et au-dessus de nous flottait le portrait pict de Jonas Mill, l'inventeur de la translation et le créateur des centres.. La tête du patriarche flottait si près de nous qu'on aurait pu, semblait-il, lui tirer la barbe sans se lever….. Je regardais les maîtres-aidants, en particulier la dirigeante de session que je connaissais.. Je voyais à peine les sphérides qui voletaient dans la salle.. Les bulles des réseaux accompagnaient tous les gestes de notre vie.. On ne remarquait que leur absence, un événement rarissime, du moins dans les espaces publics.. Les plus petites avaient à peu près le volume d'un melon, les plus grosses celui d'un ballon de gym, presque un mètre de diamètre.. J'éprouvais parfois le sentiment, honteux et fugace, que les sphérides étaient les vrais habitants de la Terre prime — et nos maîtres.. Ils dansaient maintenant à quatre, autour de ma tête.. Un porteur jaune s'est éloigné.. Restaient un soignant bleu et deux messagers verts.. Messagers et guetteurs… Les verts avaient au moins deux fonctions, peut-être trois.. Quelques-uns de mes amis les appelaient espions.. Nous étions une trentaine d'aspirants à la translation, et une grosse centaine de sphérides, dont au moins soixante-dix verts, virevoltaient sans cesse autour de nous.. J'eus soudain le sentiment que l'un d'eux écoutait mes pensées.. Il le pouvait.. Les trois quarts de nos communications passaient par le réseau vert… ce qui nous dispensait d'utiliser les téléphones individuels, ces instruments archaïques.. En même temps, le soignant bleu m'a frôlée deux ou trois fois comme s'il avait découvert en moi un dysfonctionnement qui méritait toute son attention.. J'ai commencé à avoir un peu peur.. Il s'en est allé soudain, suivi par un des verts, et tous deux se sont mêlés à la foule papillonnante de leurs semblables.. Le deuxième vert est resté quelques secondes de plus près de moi.. Il est parti à son tour, lentement, comme à regret.. J'ai perçu alors une réflexion absurde :.. Jonas Mill n'a jamais existé !.. Il n'y avait aucun accompagnement musical, ni indication de provenance.. Juste ces mots, plusieurs fois répétés :.. … Ç'aurait pu être une pensée du Lien, car j'avais le don de les entendre parfois.. Mais le Lien ne m'envoyait plus que des réflexions philosophiques, souvent tirées des textes anciens, ou des poèmes d'autrefois et d'ailleurs.. De plus, quand j'étais en contact avec le Lien, je recevais toujours ce bruit de fond doux et lent qu'on appelle “océan mystique”.. Aucun bruit de fond.. Seulement cette sottise sur Jonas Mill.. Bien sûr que Jonas avait existé.. Il existait toujours, puisqu'il était devenu un des premiers éternels du premier monde ultime, Mars la grande.. J'ai été très soulagée quand le silence s'est fait dans ma tête.. Dès lors, j'ai observé avec plus d'attention le ballet des sphérides.. Pourquoi les rouges étaient-ils si nombreux ? Chargés des translations, ils devaient peut-être unir leur force pour fournir l'énergie nécessaire au formidable voyage des transilés… Je me suis rappelé une réflexion de mon frère de sizaine, Yadé.. Selon lui, les rouges avaient un rôle secret.. Pourquoi secret ?.. Les bleus, de toutes grosseurs et de toutes nuances, fourmillaient aussi dans le centre millien.. Normal, on avait toujours besoin de soignants lors d'une translation.. Des gens étaient pris de malaise, sous l'effet de l'émotion, ou bien s'énervaient dans l'attente, parfois la bousculade.. Certains perdaient le contrôle de leur souffle jusqu'à l'évanouissement… Les porteurs jaunes restaient discrets.. Les gris, simples bureaucrates, semblaient très rares.. La dirigeante, une femme âgée en tunique rouge à col noir, a terminé la causerie qui précède toute translation et souhaité un bon voyage aux futurs transilés de la session.. Bon voyage et aussi le bonheur éternel dans les mondes ultimes… Il existait parmi les aidants rouges des hommes et des femmes de presque cinquante ans.. Leur expérience irremplaçable obligeait ces malheureux à rester dans le monde prime vingt ou vingt-cinq ans de plus que les simples servants.. Ah, justement, la dirigeante annonçait sa prochaine translation.. « Ce mois d'Aron sera le dernier de mon séjour en prime.. J'ai quarante-deux ans.. J'ai renoncé plusieurs fois à être transilée pour accomplir ma tâche d'aidante en ce monde.. Enfin, mes frères et sœurs, aidants et aidantes, m'ont libérée de ma mission.. Je vais être transilée moi-même d'ici quelques jours : une translation au choix pour services rendus.. J'ai choisi Mars parce que c'est un monde magnifique et que j'aime ses montagnes dorées et ses vertes rivières.. J'ai l'intention de voyager régulièrement dans les autres mondes ultimes, la Lune, Vénus, Mercure.. Vous aussi connaîtrez là-haut le voyage, impossible ici-bas, ses surprises, ses émotions, ses joies… Vous connaîtrez aussi tous les mondes qui s'ouvriront dans les milliers ou les millions d'années de l'éternité, car l'éternité nous est donnée ! ».. Le malin démon qui jouait dans ma tête m'a soufflé une pensée que j'ai regrettée aussitôt :.. N'est ce pas trop beau pour être vrai ?.. Un aidant rouge de grande taille, au teint sombre et au crâne nu, a annoncé alors que la session continuait.. Une jeune femme à la peau très blonde s'est levée au milieu de la salle.. — « Je m'appelle Hamid Ha Vouk.. Je dois être transilée ce jour d'Aron 4, à la 37.. heure.. Il est 36,95.. C'est mon tour.. Je suis prête.. On l'a saluée de gais cris.. Elle a touché le cercle de lumière qui flottait devant elle, et une musique joyeuse a jailli de l'air.. Les notes disaient :.. La translation est une fête.. Soyons heureux !.. — « Hamid Ha Vouk, c'est bien ton tour, au tout prochain instant.. Phrase scandée, que chaque assistant a reprise.. La future transilée s'est approchée du podium, sur lequel les sphérides jaunes et leurs servants l'ont hissée.. Alors, elle a croisé les mains sur la tête.. — « Gloire à Vénus, la plus belle des planètes ultimes ! ».. Nombreux dans la salle, les partisans de Mars ont fait entendre un grondement réprobateur.. Quelques zélateurs de la Lune ont scandé le nom de leur idole : « Ô Lune ! Ô Lune ! ».. Désabusée, le cœur las, je suis restée silencieuse.. Hamid Ha Vouk a laissé retomber ses mains.. J'ai observé son visage sur le pict, et je l'ai vue fermer les yeux.. Elle a débité avec conviction sa profession de foi : « La translation, c'est la vie, c'est l'immortalité, l'éternité.. C'est la vie ! C'est la vie ! ».. Et j'ai songé :.. Puisque tout le monde le sait, pourquoi le crier si fort ?.. J'ai chassé très vite cette pensée impie.. L'Ecclésiaste me pardonne.. J'ai cru voir Hamid Ha vaciller un instant, comme si ses jambes faiblissaient.. Et il m'a semblé qu'une lueur de panique s'allumait dans son regard.. Deux sphérides jaunes de la taille d'un ballon de jeu sont venus la soutenir, un à chaque épaule.. Un sphéride bleu s'est mis à tourner autour de sa tête.. Puis un translateur rouge, d'un mètre de diamètre, est venu se placer exactement au-dessus d'elle.. Le silence a pris une profondeur religieuse.. Hamid Ha paraissait vraiment très effrayée.. Que voyait-elle soudain ? Elle tentait de s'échapper ! Deux sphérides verts et un aidant jaune l'ont retenue.. Le sphéride rouge s'est coloré vivement, comme embrasé de l'intérieur par une puissante source lumineuse.. Une règle de prudence commandait de baisser les paupières et de se cacher les yeux sous les mains au moment de la translation.. Je l'avais fait cent fois.. Mais ce jour-là, je voulais voir l'éclair.. J'avais toujours cru qu'il était rouge.. Il était blanc et aveuglant.. J'ai retenu ma respiration pour ne pas crier.. Pendant quelques secondes, peut-être une minute.. J'ai craint d'avoir perdu la vision.. Quand la clarté a commencé à revenir, j'ai distingué deux sphérides bleues près de moi.. Ils s'occupaient sans doute à me soigner les yeux.. J'étais déçue infiniment.. Maintenant, les sphérides jaunes et leurs assistants emportaient le corps d'Hamid Ha hors de la salle.. Il serait réintégré et deviendrait le tiers ou le quart d'un grand naissant.. Hamid Ha elle-même, en son âme naturelle, voguait déjà, à la vitesse de la lumière (la vitesse de l'éclair blanc), vers l'ultime Vénus.. Pourquoi ce regret, cette mystérieuse souffrance qui creusait ma poitrine et s'étendait en moi ? Pourquoi cette tristesse plombée de désespoir ?.. La tristesse m'écrasait, pesait sur mon cœur et sur mon corps.. « Te sens-tu assez forte pour rentrer chez toi, Tandi Ha Maira ? ».. J'ai regardé sans le voir le sphéride bleu qui m'avait posé la question.. — « C'est l'émotion.. — Nous le savons.. Tu es des nôtres.. Nous pouvons te ramener… ».. Il a lu mon adresse dans l'âme dicréée du réseau.. Ce qu'on appelait autrefois une “intelligence artificielle”.. « Hamlet 621.. C'est à quinze minutes de troll d'Aurora.. J'ai fini mes heures bleues aujourd'hui.. Je vais prendre le troll.. — Bien, Tandi.. Sois libre et heureuse.. J'ai fait quelques pas dans la salle de translation, sous l'inquiète surveillance des réseaux bleu, jaune, vert.. Je me tenais debout, je pouvais mettre un pied devant l'autre, avancer, me diriger comme une machine lente.. Mais j'avais mal, très mal.. Je me suis mise à prier l'Ecclésiaste pour que les sphérides se contentent de cette explication simpliste : l'émotion.. Bien sûr, j'avais communié à des centaines de translations, en attendant mon tour.. Jamais je n'avais rien éprouvé de tel.. Il y avait eu aussi ce message d'origine inconnu :.. Même pas un message : une pensée folle, une pensée perdue dans l'immensité océane.. J'ai marché le long des rues, toujours absorbée par mon chagrin, discrètement surveillée par les sphérides bleus et verts.. Mes pas m'ont amenée jusqu'à la prochaine station du troll.. J'ai sauté dans le petit courrier au moment où il décollait du quai.. Ma douleur se changeait en simple malaise.. J'ai recommencé à respirer.. Mais par le monstre ! qu'est-ce qui m'était arrivé ? Qu'est-ce qui allait mal en mon esprit ou mon corps ?.. La pluie du jour s'est mise à tomber.. Le troll s'est couvert d'un champ protecteur.. Il glissait lentement à travers la ville.. J'ai fermé les yeux.. Aux senteurs piquantes de l'automne, je me suis aperçue qu'on avait quitté Aurora et qu'on serpentait à travers bois et champs.. Une riche nature, semée d'agglomérations plaisantes, couvrait la province.. C'était le jardin d'Éden de la tradition… comme toutes les provinces de la Terre prime.. Les humains, jeunes et beaux, sains et préservés, y vivaient en petit nombre dans des demeures lumineuses au bord des lacs, dans des chalets au milieu des bois, dans de gaies résidences à la périphérie des agglos.. Les enfants nés jouissaient de vastes terrains de jeu et d'éducation, répartis par âge.. Dès treize ans, ils pouvaient s'ils le voulaient se mêler aux adultes, mais bien peu souhaitaient quitter leur territoire avant dix-sept ou dix-huit ans.. On ne les voyait que de loin.. À un moment, le troll est passé près d'un espace juvénile, et j'ai songé à l'enfant à qui j'avais donné le jour, comme on disait dans les langues mortes — et pourquoi pas la nuit ? Mon enfant né dont je ne savais pas le nom… Deux sphérides tournaient autour de moi pendant que ces réflexions se balançaient dans ma tête.. Un bleu qui se souciait sans doute de mes maux et tourments et un vert qui m'espionnait, essayant de lire mes pensées enfouies.. Je souhaitais qu'il échoue… ce qui était aussi un vœu incivique ! Le troll grouillait de ces bestioles, animées par les intelligences dicréées, les ultimens.. C'étaient d'assez petites sphères qui n'intervenaient que pour des cas bénins et urgents.. Un soignant, par exemple, se penchait sur une vieille femme de trente-cinq ans au moins qui s'était mouchée deux fois depuis son arrivée dans le troll.. Cette voyageuse avait de toute évidence un corps à bout d'usage.. Elle aurait dû être transilée d'urgence, mais cela dépendait des translateurs.. Qu'attendaient les rouges pour l'expédier sur un monde ultime ? Bien sûr, le soignant bleu allait lui sécher le nez.. Le troll s'est arrêté à la station 621.. Je suis descendue, et un sphéride vert m'a suivi.. « J'espère que tu es sûre et tonique, Tandi.. La formule préférée des verts.. Un bleu aurait dit : « Libre et heureuse.. », à l'impératif !.. — « Tonique et sûre, Messager.. Je te salue.. Je me suis éloignée en trébuchant.. Cet imbécile n'a même pas remarqué mon état.. Il a émis un bourdonnement satisfait et s'en est allé papillonner plus loin.. J'ai pris le sentier qui conduisait à travers bois au Hamlet 621.. Je me suis aperçue avec plaisir que je n'étais plus accompagnée.. Même les sphérides orangés, les garants et gardes, se faisaient discrets près des lieux habités.. J'aimais la tranquillité du hamlet, la magnificence des futaies, la douceur des sous-bois, l'intimité des clairières où s'éparpillaient les chalets.. Pourtant, je n'étais pas vraiment consciente de  ...   dicréées.. C'est l'univers des dicréés.. Et quand nous sommes transilés, tu le sais, tu l'as vu mille fois, nos corps restent sur Prime pour être réintégrés.. La translation n'emporte que notre mémoire, peut-être une partie de notre conscience.. Nous devenons des “ultimates”, des êtres immatériels assez pareils à leurs grands frères ultimens….. — Des âmes.. tricréées.. » a dit Nome.. — « Si tu veux.. L'univers tout entier est l'empire des dicréés.. La Terre prime est le centre d'élevage et d'éducation des ultimates….. — Qu'ils produisent à partir des humains biologiques.. — C'est sans doute plus facile.. — Ou peut-être ne savent-ils plus faire autrement.. — Mais quelques-uns d'entre nous leur semblent peut-être trop attachés à leur nature….. — Leur nature humaine.. — Et donc impropre à devenir des ultimates rationnels.. — Ils tardent à les transiler.. — Et s'ils ne peuvent pas les améliorer….. — Les rééduquer….. — Ils s'en débarrassent d'une façon ou d'une autre.. — C'est à cela que servent les sphérides blancs.. — Qui existent bien !.. — Et ça s'appelle une “évacuation”.. Je n'ai pu retenir un cri de colère et de dégoût.. — « Nous ne sommes qu'un troupeau de reproducteurs !.. — Mieux, » a lancé Dehema dans un éclat de rire, « on est la charogne sur laquelle ils font croître les vers qui deviendront de sublimes papillons pareils à eux ! ».. Nome caché son visage dans ses mains.. — « Tu savais tout cela au fond de ta conscience, n'est-ce pas ? ».. J'ai acquiescé d'un signe.. — « Oui, Nome.. Au moment de l'éclair, j'ai eu une brève intuition de la vérité.. Puis tout s'est effacé.. Il n'est resté que l'horreur.. Dehema a laissé son regard dériver et se perdre.. J'étais maintenant bien réveillée.. J'ai été sûrement la première à distinguer par les baies les pâles sphères qui semblaient danser autour du chalet un ballet de fantômes.. Ils arrivent, ils sont là.. Espérons que Yadé a pu déguerpir à temps !.. J'ai demandé : « Qu'est-ce que la Source rouge ? Pourquoi rouge ?.. — Rouge comme le sang des animaux… et des hommes.. — Rien qu'une légende, selon Yadé.. — Ou bien un phénomène que les dicréés ne contrôlent pas.. — Un moyen de leur échapper….. — À condition d'y croire.. Mais ce n'est pas une légende.. Dehema a tourné la tête vers la baie.. Elle a dû apercevoir à son tour les sphérides blancs.. Ses yeux se sont agrandis une seconde.. Elle a retenu un sursaut, puis elle a baissé les paupières et murmuré, d'une voix un peu chantante, comme on fredonne un vieil air, à demi oublié : « Quand s'ouvrira la Source rouge, va ! ».. Yadé est rentré en trébuchant, hagard, les vêtements déchirés, du sang sur le visage et les mains.. Il a balbutié des mots que je n'ai pas compris.. Il a crié et il est tombé.. Les sphérides blancs ont pénétré dans le chalet de tous les côtés à la fois, dans un silence de.. mort.. Nome a pris ma main.. Dehema s'est levée, elle a fait un pas puis s'est figée au deuxième.. À la place du corps de Yadé, une flaque de chair s'est répandue.. Dehema a disparu dans une flamme blanche.. L'espace s'est déconstruit et changé en une mosaïque éclatée.. J'ai serré la main de Nome, j'ai murmuré : « Adieu.. Soudain, il n'y avait plus de main.. J'étais seule.. J'étais ailleurs.. J'étais une autre.. Je me suis tue longtemps.. J'ai observé le calendrier mural qui indiquait en gros caractères la date du jour :.. 7 février 2074.. Des photographies aériennes de Paris, Londres, Berlin et d'autres capitales illustraient le calendrier.. L'Europe, la Terre historique.. Un monde réel ? Ou une habile copie des ultimens ?.. Au bout de plusieurs minutes, cinq peut-être, le docteur Wells s'est levé, s'est approché de moi, s'est penché légèrement.. « Vous allez bien ? ».. Environ quarante-cinq ans, plutôt grand, plutôt mince, les cheveux poivre et sel, avec beaucoup de sel.. Un visage osseux, au profil romain, des yeux d'un bleu très foncé, à l'éclat intense, une fine moustache sur la lèvre.. Un homme séduisant et — cette pensée m'est venue soudain — peut-être dangereux.. Il pouvait décider que j'étais folle et bonne à enfermer, ou même avertir les “autres”, ceux qui me cherchaient, quels qu'ils soient.. Mais j'avais trop envie de parler, de raconter l'histoire qui me hantait et qui continuait.. Car elle continuait.. Ils.. m'avaient retrouvée,.. me guettaient, dans un but que je ne comprenais pas.. Je n'osais pas me confier à mon amie Anne.. J'avais besoin de me débonder.. J'avais lu un article du docteur Wells, je lui avais écrit, j'en étais à mon quatrième rendez-vous.. J'ai répondu simplement : « Oui, je vais bien.. Les souvenirs de cette vie me bouleversent, c'est tout.. — De cette vie ?.. — Ce n'est pas un rêve, en tout cas.. Il s'est mis à marcher dans son cabinet, à pas traînants, sans me regarder.. Enfin, il s'est arrêté et tourné de nouveau vers moi.. — « Vous ne vous rappelez rien après ? Après la scène que vous m'avez décrite, l'arrivée des sphères blanches, la mort de vos amis ?.. — Je ne sais pas s'ils sont morts.. En tout cas, je suis vivante.. Et vous avez retrouvé la mémoire de cette existence que vous avez vécue… dans le futur ?.. — Je ne sais pas s'il y a un futur ou un passé.. Il y a le temps.. Peut-être.. Depuis quelques années, un certain nombre de gens, et pour moi un certain nombre de patients et de patientes, se souviennent d'une vie future.. Mais vous avez sans doute raison : le passé et le futur ne sont que des leurres.. Il est revenu à son fauteuil, s'est assis lentement en face de moi.. Il a feuilleté son carnet à couverture de cuir rouge.. Il a prononcé mon nom d'une voix lente et douce.. « Parlons du temps.. Du temps ordinaire.. Hélène Destman.. Vous avez trente-six ans.. Vous êtes divorcée, sans enfants, libre.. — Et heureuse.. J'ai… Enfin, Hélène a élevé pendant dix ans les enfants de son mari.. Je ne me souviens pas très bien de cette époque.. Je ne suis pas vraiment elle.. Pas complètement.. — Êtes-vous Tandi ?.. — Il me reste quelque chose de Tandi.. Au fond de moi.. — Qu'attendez-vous ? ».. J'ai failli avouer : « J'attends que s'ouvre la Source rouge.. J'ai retenu les mots sur mes lèvres.. Il s'est levé de nouveau, il est venu vers moi, il a posé une main sur mon épaule.. — « Ce n'est pas par hasard que vous m'avez choisi, n'est-ce pas ? Chassez vos peurs.. Je suis avec vous.. Dites-moi la vérité, ça vous fera du bien.. Vous avez reçu l'appel ici, à notre époque ? Depuis que vous êtes Hélène Destman ? ».. J'ai incliné la tête.. J'ai murmuré : « Oui.. », très bas.. Il a répété, à peine plus haut : « Quand s'ouvrira la Source rouge, va ! J'ai bondi de mon siège.. Il m'a repoussée et forcé à reprendre ma place.. « Calmez-vous.. Je crois que l'univers est un, à travers l'espace et le temps.. La civilisation technicienne dans laquelle nous vivons donne aux humains un confort digne des mondes ultimes.. Mais toute espérance est morte.. L'ennui règne, et la frustration, l'anxiété, le dégoût… La liste est longue.. Beaucoup de gens attendent, ils ne savent quoi.. Enfin, certains le savent.. Ils sont prêts à partir vers de nouveaux mondes, de l'autre côté de l'océan.. — Quand s'ouvrira la Source rouge ?.. Voyons votre prochain rendez-vous….. — Docteur Wells.. Vous avez raison : l'univers est un.. Je ne sais pas si cette Terre est réelle ou si c'est une création des ultimens.. Mais ils sont là, ils m'ont rejointe, ils me guettent.. — Je vous crois.. — Quand la Source rouge s'ouvrira, il sera peut-être trop tard ! Je ne sais pas s'il y aura un prochain rendez-vous.. — Inscrivons-le tout de même.. Chaque soir ou presque, dès que je suis endormie, l'appel.. Quand s'ouvrira….. Ce n'est pas un appel, c'est un ordre.. Va !.. Va….. Anne l'a entendu aussi.. Elle n'est pas seule.. Des événements inexplicables se produisent en diverses régions d'Europe.. Ailleurs, on ne sait pas.. Des rassemblements en des points isolés, des amnésies, des disparitions, tous faits que la presse s'efforce de minimiser ou de brocarder.. Je peux parler à Anne maintenant.. L'appel a été, dit-elle, la plus grande émotion de sa vie.. Elle veut partir… Je l'ai avertie : « Il n'est pas sûr qu'on puisse s'échapper à temps.. J'ai essayé de lui montrer les sphérides blancs qui commencent à apparaître.. Elle ne les voit pas.. Enfin, pas encore.. Il faut un œil exercé.. « Ils sont tout à fait transparents dans la clarté du jour ou à la lumière électrique.. Avec l'habitude et une grande attention, on peut les apercevoir dans la nuit, la nuit sans lune et sans brouillard.. Ils arrivent.. Je suppose qu'ils viennent de très loin.. Ils sont encore peu nombreux et faiblement chargés en énergie.. — « Qu'est-ce qu'ils vont faire ? » demande Anne.. — « Je ne sais pas.. Nous empêcher de fuir….. — De fuir à travers la Source rouge ?.. — Je crois qu'elle va s'ouvrir bientôt.. Les appels se multiplient.. De plus en plus de gens les entendent, partout.. On voit aussi des signes avant-coureurs dans le ciel.. Des grains de lumière pourpre passent en vol serré, entre les étoiles, si vite qu'on les distingue seulement quand on sait où et quand les guetter.. Et pendant ce temps, les sphérides se réunissent pour un combat sans merci.. C'est une course entre la Source rouge et le Réseau blanc.. On ne sait pas qui gagnera, mais j'ai bon espoir.. Un événement titanesque se prépare.. Nous n'apercevons que les reflets lointains du branle-bas de combat.. — « Si la nuit s'ouvre, je te suivrai.. » dit Anne.. La maison dans les bois se nomme Manoir de la Rose.. Étrange coïncidence, si c'est une coïncidence.. Nous l'avons louée, Anne et moi, pour la dernière semaine de l'hiver.. Nous avons passé seules notre première nuit dans cette demeure glaciale.. Toute la journée, nous avons guetté, écouté la radio.. Certaines stations commencent à briser le tabou du silence et lâchent quelques allusions aux “attroupements” remarqués dans plusieurs pays d'Europe.. Nous avons marché à travers bois.. J'ai pu montrer à Anne, dans la pénombre d'une futaie, deux sphérides blancs qui ont disparu aussitôt.. « Ils nous suivaient ?.. À mon avis, ils ne sont pas encore opérationnels.. Trop petits.. Ils doivent s'enfler d'énergie et devenir gros comme… ».. J'ai esquissé un geste de mes deux bras ouverts.. « Mais je ne sais pas où ils puisent l'énergie.. Nous avons entendu en même temps l'appel du Lien.. Il semblait venir de l'horizon, du fond du ciel.. Quand la Source rouge….. Anne m'a demandé ce qu'était le Lien.. J'ai répondu sans réfléchir : « L'alliance des humains contre les dicréés ! ».. Un peu avant la tombée de la nuit, nous avons aperçu une sphère blême d'une taille inquiétante.. Anne a frissonné.. — « Ils deviennent plus forts, n'est-ce pas ?.. — Et plus nombreux.. Nous avons ouvert une bouteille de champagne et bu deux coupes.. Nous avons essayé en vain de manger une tranche de pain rassis tartinée de foie gras.. L'appel, soudain, nous a figées, tant il était fort, pressant, comme angoissé.. Nous sortons dans le parc.. La nuit est complètement tombée.. L'espace rougeoie à l'est, là où, sans doute, s'ouvrira la Source.. Anne tend les bras vers le ciel.. « Vite, vite ! ».. À l'ouest, nous repérons Sirius et Orion.. Des formes blanches passent devant les étoiles.. Les gens commencent à arriver à pied, à moto et en voiture.. Bientôt, plusieurs dizaines de personnes sont rassemblées devant le manoir.. J'entends crier mon nom.. Le docteur Wells se précipite vers moi.. — « Je suis venu avec ma femme et mon fils… ».. Un peu plus tard, baissant la voix, il demande : « Est-ce que nous avons une chance ? ».. Cette fois ? Peut-être.. Je ne sais pas.. Les gens crient : « Là, là ! » et montrent une sorte de remous au milieu des étoiles.. Oui, c'est la Source.. Mais je crois qu'il est trop tard.. Les sphérides blancs nous entourent, nous encerclent.. Gros et gras comme des fauves gavés.. Ils dansent au milieu de nous un ballet endiablé.. Anne les voit, le docteur Wells aussi.. — « Les sphérides, n'est-ce pas ? ».. Anne supplie le ciel.. — « Vite, vite ! ».. Un immense tournoiement couleur de feu emplit le quart de l'espace.. On crie, on applaudit, les couples s'enlacent.. Beaucoup répètent comme une mélopée : « Quand la Source rouge… va ! ».. Le tonnerre gronde, des éclairs s'allument.. Une sorte de vallée au flancs pourpres se déploie devant le manoir, creusant les bois, la terre, jusqu'à l'horizon.. Des odeurs étranges se répandent, sable chaud, fruit mûr….. J'avance, entre Anne et le docteur Wells.. Nous courons.. Une sphère blanche nous poursuit.. Je trébuche.. Soudain, ils ne sont plus là.. Les étoiles ont disparu.. Je flotte dans un brouillard au parfum de bain.. À peine éveillée, ce matin, j'entends crier dans le hall du chalet.. Surprise, joie peut-être, et mon nom.. « Tandi ! ».. C'est Nome qui m'appelle.. La lumière du jour bouillonne et danse entre les baies.. « Regarde, c'est pour toi.. » s'écrie Nome.. « Une bonne nouvelle, hein, ma vieille ? ».. Sur le tableau de jour du chalet, mon nom clignote, s'affiche :.. Tandi Ha Maira.. … C'est moi.. C'est moi !.. Par le monstre !.. Réseau bleu.. Communication pour Tandi Ha Maira.. Translation prévue ce mois d'Aron, vingt-six, à la quarantième heure, Centre Rose double, Aurora.. Sois libre et heureuse !.. la Source rouge.. Bifrost.. 39, juillet 2005.. jeudi 12 avril 2007 —.. jeudi 12 avril 2007..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/la Cévenne des tempêtes | Quarante-Deux
    Descriptive info: la Cévenne….. la Cévenne des tempêtes.. À Jean-Daniel Baltassat.. T.. homas Florac, d'un geste large, englobe la moitié de l'horizon.. « Oui, tout le Massif Central, les Causses et les Cévennes… Nous avons commencé à subir ces ouragans d'un nouveau type dès que le Gulf Stream a flanché, et même un peu avant.. Le courant froid de l'ouest et du nord et le courant chaud du sud ont pris l'habitude de se jeter l'un sur l'autre au-dessus de nos têtes.. Et chaque fois, ils se fichent une sacrée peignée ! ».. On est au milieu d'un bel après-midi, dans les premiers jours de septembre.. Au début du.. xxii.. Véra, la jeune Russe aux cheveux noir et or lève la tête vers le nord.. Thomas lui décroche un sourire moqueur.. « Non, Miss.. La tempête arrivera d'en face.. Du sud, comme au bon vieux temps ce qu'on appelait les “épisodes cévenols”.. Véra interroge du regard ses deux compagnons, Mikaïl, l'autre Russe, et la Française Ariane.. — « Je voudrais continuer la visite des lieux, si on a le temps.. Nous avons des installations de ce genre en Sibérie, et il faudrait les développer.. La blonde Ariane étudie à son tour le ciel, vers le sud où commencent à apparaître de lourdes nuées bleu indigo.. — « Il faut que nous partions d'ici une demi-heure au plus tard.. Elle adresse un signe au pilote de l'airbulle, resté près de son engin, à cent cinquante mètres de là, sous la falaise qui domine le Val-Caïn.. Puis elle l'appelle sur sa bague U.. « On te demande une demi-heure.. Est-ce possible ? ».. Le pilote, à son tour, entame un tour d'horizon visuel, du nord au sud et du sud au nord.. Les autres l'imitent, sauf Thomas qui sait exactement à quoi s'en tenir sur la prochaine tempête et éclate de rire.. — « Vingt minutes.. » émet le pilote.. — « OK, vingt minutes.. » répond Véra.. « Thomas ?.. — J'ai entendu.. Allons-y.. Les habitants du Val-Caïn ayant achevé leur part du branle-bas de combat rejoignent le groupe des visiteurs, un par un, et Thomas les présente aux envoyés du Service d'Immigration de Sibérie.. « Nancy, mon associée.. Jonas, mon fils….. — Les fixations magnétiques des toits sont en place.. » dit Jonas, un grand rouquin taillé en hercule.. Trois jeunes gens arrivent encore, un garçon, Walter, et deux filles, Thirza et Fanny.. — « Fanny ! » s'écrie la Russe.. « C'est donc vous qui avez pris contact avec nos services de Genève ? ».. Fanny acquiesce.. Jonas pose la main sur son épaule en riant.. — « Votre offre m'intéresse aussi.. J'ai envie de connaître le paradis sibérien.. — Écoutez, » dit Véra, « le temps presse.. Je vous fais grâce des questionnaires administratifs que vous avez pu lire sur le réseau.. Vous me semblez tous les deux dans une bonne forme athlétique.. Nous avons en Sibérie une grande admiration pour les gens de ce pays.. Nous connaissons leurs tribulations historiques et nous savons qu'ils subissent — que vous subissez — de plein fouet le changement climatique depuis le troisième quart du.. xxi.. siècle….. » dit Thomas.. « Bien avant que le Gulf Stream ne se perde, les tempêtes ont commencé à devenir plus fréquentes et plus violentes chez nous.. Ariane prend le relais de Véra.. — « Donc, nous vous faisons confiance.. Nous pouvons vous proposer un contrat d'essai d'un an pour une région de Sibérie, à choisir entre quatre.. Les frais de voyage aller-retour à notre charge, bien sûr.. — Si on accepte ? » demande Jonas.. — « Vous signez tout de suite.. Nous avons un petit quart d'heure.. — C'est fou.. — C'est très sage, au contraire.. Vous évitez une procédure administrative compliquée.. Et, de toute façon, vous avez dix jours pour renoncer.. Fanny rejette ses cheveux qu'une première et très légère rafale a étalés sur son visage.. — « Le vent se lève.. » note Véra.. Mikaïl prononce quelques mots en russe qu'Ariane traduit aussitôt.. — « La Sibérie était déjà le plus beau pays du monde.. Le réchauffement climatique en a fait le plus riche !.. — Conclusion : » ajoute Véra, « on a besoin de vous deux.. Fanny et Jonas échangent un coup d'œil angoissé.. Décider si vite, c'est se jeter dans le vide un bandeau sur les yeux.. En même temps, c'est très excitant.. Les visiteurs se tiennent maintenant face au mas Caïn et écoutent le commentaire de Thomas.. « Vous voyez, au centre de l'ensemble actuel, le bâtiment primitif, qui date du.. xviii.. siècle, a été restauré au.. et au.. xx.. , et sérieusement consolidé au début du.. Les constructions modernes, aux lignes plus dures, enveloppent le vieux mas comme une armure.. Le  ...   vous ne préfériez rentrer et attendre avec la nous la fin de la tempête, tout tranquillement.. Nous avons de place pour abriter votre appareil, d'autant que c'est un modèle rétractile, si je ne me trompe pas.. Véra répond aussitôt, en atténuant par un sourire son geste de refus.. — « Nous devons être à Lyon avant 18 heures et à Omsk avant minuit.. Vous, les jeunes… ».. Elle pointe sa longue main aux ongles dorés sur Fanny et Jonas, qui se tiennent côte à côte.. « Voulez-vous signer votre contrat provisoire ? Oui, tout de suite.. Que vous importe, puisque vous avez dix jours pour vous rétracter… si cette idée saugrenue vous visitait ? J'avoue que, pour nous, ce serait une grande joie de repartir avec votre accord en poche.. — En poche ?.. — Ce n'est pas du bon français ? Je veux dire : votre signature dans notre dossier numérique.. Jonas lance à Fanny un regard de défi.. — « Qu'est-ce qu'on risque ? ».. Fanny incline la tête, d'un air réfléchi mais un peu incertain.. — « Oui, que faut-il faire ? ».. Véra prononce à mi-voix un code chiffré, et le contrat se dessine dans l'air, texte en russe et en anglais, photos à l'appui.. Mais le vent chargé de poussière déforme l'image, que Véra réduit de moitié pour la rendre plus nette et plus stable.. Ariane pose la main sur la feuille virtuelle, paume ouverte.. « Je signe comme représentante en France de la société Karen Strogoff.. À vous ?.. — Moi ? ».. Jonas hésite une seconde, Fanny, soudain très décidée, le devance avec tant d'énergie que sa paume passe à travers l'image.. Elle lâche un juron.. Jonas imite son geste.. Véra et Ariane rengainent aussitôt leur photopage.. — « C'est bon.. Et maintenant… ».. Maintenant, il faut prendre congé le plus vite possible, dans le vent qui bat les chevelures, s'engouffre sous les vêtements et jette sur les visages la poussière rouge du désert africain.. On serre des mains en prononçant des « Au revoir.. » dans toutes les langues.. Véra embrasse tout le monde à la russe.. Ariane court déjà vers l'appareil.. Elle se retourne et envoie deux baisers du bout des doigts, un de chaque main.. Deux minutes plus tard, l'airbulle lutte contre les premiers coups de boutoir de la tempête, au-dessus du Val-Caïn, et lance une fusée qui éclate en panache multicolore à la verticale du mas.. Une manière de salut.. Jonas et Fanny se regardent au fond des yeux, tandis que l'appareil s'éloigne rapidement vers le nord-est et que le ciel s'obscurcit chaque minute un peu plus.. Les éclairs cisaillent l'horizon.. Le roulement lointain du tonnerre remplit le silence du Val-Caïn.. Un silence de veillée d'armes.. Thomas est déjà installé dans la cave du.. siècle qu'il appelle son bunker.. Il égrène devant la sphèrécran du processeur général la.. check list.. de la sécurité avant décollage… sauf que, justement, tout est prévu pour que rien, pas le moindre fétu, ne décolle du mas sous l'ouragan.. Lendemain midi.. La tempête est passée, pareille à toutes les autres.. Beaucoup de vent, bien sûr.. Les deux cents kilomètres à l'heure frôlés pendant plusieurs minutes, dépassés quelques secondes.. Moins d'eau qu'autrefois et plus de poussière.. Vingt centimètres de boue et mille débris de toutes sortes s'entassent dans la cour, le vallat, et jusque sur les toits parfaitement amarrés.. Dégâts réduits au minimum.. On a tenu.. Les habitants du Val-Caïn ont encore dans les oreilles les hurlements du vent, le fracas du tonnerre, le ressac de la pluie.. Et les éclairs continuent de danser devant leurs yeux.. On ne s'habitue jamais tout à fait.. On se regarde, on soupire, on sourit.. « Jusqu'à la prochaine ! ».. C'est un rite.. Quelques heures plus tard, la nouvelle tombe : une airbulle qui se dirigeait vers Lyon, venant du Gard, a été abattue par la tempête sur le flanc du mont Gerbier de Jonc.. Fanny se prend le visage dans les mains.. « Nos malheureux amis… C'est eux, j'en suis sûre.. — Exit notre contrat.. » dit Jonas.. Fanny observe longtemps le ciel, d'un bleu clair et pur, presque argenté.. — « Tout est à recommencer pour nous.. — Je ne sais pas si j'en ai envie.. — La Sibérie, quand même, quel rêve !.. — Laissons le destin décider.. Si l'accord n'a pas été enregistré à Genève ou en Russie, on abandonne.. Dans le cas contraire….. — On y va ? ».. Le message de Karen Strogoff est transmis le soir même sur une dizaine de réseaux : « Fanny et Jonas, on vous attend ! ».. Le rêve sibérien continue.. la Cévenne des tempêtes.. Causses Cévennes.. 20/3, août-octobre 2005.. mercredi 11 avril 2007 —.. mercredi 11 avril 2007..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/le Bonheur en Cévennes en 2155 | Quarante-Deux
    Descriptive info: le Bonheur….. le Bonheur en Cévennes en 2155.. Certificat d'études élémentaires, commune-grande de Saint-Jean-des-Montagnes, Anduze, Générargues, Pays des Cévennes.. Session du 13 juillet 2155.. Premier prix de rédaction à mademoiselle Alexandrine Jourdan, école publique de Saint-Jean.. Sujet 2 :.. le Bonheur chez nous, aujourd'hui.. Note : 9/10.. J.. e m'appelle Alexandrine, j'ai douze ans.. Mes grands-parents paternels sont morts dans la terrible tempête climatique de septembre 2151.. Je me souviens des histoires qu'ils me contaient sur le Système Technicien et la vie folle, angoissée, sans but que l'on menait en ce temps.. Ils ne l'avaient pas connue eux-mêmes et s'inspiraient des récits de leurs propres grands-parents.. C'était un monde triste, le malheur régnait, les gens se plaignaient tout le temps.. On disait que les Cévennes “crevaient” ; les voilà ressuscitées !.. Mon grand-père maternel est parti travailler dans le nord sibérien, qui est devenu, grâce au réchauffement du climat, une région tempérée et riche.. Ma grand-mère maternelle vit à Lyon, où elle exerce le métier d'ourdisseuse et prépare la chaîne du tissu de soie.. Lyon, notre nouvelle capitale depuis que Marseille a été noyée sous les eaux de la Méditerranée… D'après leur courrier, tous sont contents de leur vie, mais je suis presque sûre qu'ils sont moins heureux que nous car ils n'ont pas notre indépendance.. Nous adhérons aujourd'hui à l'État libre Rhône-Bourgogne-Languedoc, membre de la lointaine.. Roue.. Republic of United Europe.. La.. s'occupe pour nous de la défense militaire et des affaires étrangères ; nous déléguons les voies de communication et le commerce extérieur — fort réduits à la suite de nombreux cataclysmes — au gouvernement de Lyon… Pour le reste, nous sommes beaucoup plus libres que les anciens citoyens de la République française sous le Système Technicien.. Pour nous, Cévenols, la liberté a toujours compté beaucoup.. Certes, nous sommes aussi pauvres que nos ancêtres d'il y a trois siècles mais nous nous accommodons de la simplicité car elle nous apporte la paix de l'âme.. La pauvreté signifie d'abord que nous menons une vie extrêmement frugale, plus frugale encore que dans le lointain passé.. L'eau est plus rare et des migrants venus des zones submergées nous rejoignent sans cesse.. Ainsi, nous mangeons très rarement de la viande car les animaux sont trop précieux et consomment trop d'eau.. Nombre d'entre nous sont végétariens,  ...   était : notre tranquillité et notre bonheur sont à ce prix.. Nous avons des moteurs à vent ou à alcool, des machines hydrauliques, des lampes à gaz, etc.. Toutes sortes de choses utiles mais non indispensables.. Nous ne voyons jamais de chars tous terrains grimper nos pentes à grand bruit ! Nous tissons la plupart de nos vêtements, nous fabriquons une bonne partie des objets que nous utilisons.. Nous tirons nombre de nos médicaments des ressources de la nature.. Nous savons par exemple prévenir et soigner les maladies de vers à soie.. Nous faisons certes des échanges avec nos voisins et même avec les gens de la capitale, Lyon.. Mais s'il faut, nous sommes prêts à nous passer de tout superflu… et même d'une partie du nécessaire.. C'est une forme d'indépendance pour chacun de nous qui est aussi importante que l'indépendance du pays.. C'est au fond la première source de notre bonheur.. Nous ne comptons que sur nous-mêmes, dans la solidarité des familles, des communes et de la région.. Notre vie ressemble beaucoup par ce côté à celle de nos ancêtres du.. siècle : jusqu'au Certificat d'études que nous avons rétabli ! Comme nos ancêtres, nous améliorons petit à petit nos savoir-faire mais nous sommes avertis des dangers d'une civilisation machiniste.. Nous ne laisserons jamais la mécanique régler notre existence à notre place.. En revanche, nous sommes à l'abri des folies de la concurrence.. Le monde est assez occupé par ses propres malheurs pour ne pas nous chercher chicane.. La Chine ne nous inonde plus de se soieries : c'est elle-même qui est inondée, quasiment dévastée.. Elle a été la première victime de la catastrophe technicienne.. Elle a, elle aussi, compris la leçon.. De même, les huit cents États indépendants de l'Amérique sont trop empêtrés dans leurs querelles pour se soucier de nous !.. La fin de la civilisation technique nous a fait redécouvrir les choses simples.. Nous sommes libres de cultiver le bonheur dans notre cœur.. Et nous avons le temps de regarder les étoiles.. le Bonheur en Cévennes en 2155.. Visas pour le Gard.. (anthologie graphique sous la responsabilité de : Serge Velay ; France › Vauvert : Au diable vauvert, mai 2006).. Publié avec le concours du Conseil général du Gard.. vendredi 5 septembre 2008 —.. vendredi 5 septembre 2008..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/Adieu Marilyn | Quarante-Deux
    Descriptive info: Adieu….. Adieu Marilyn.. Le bonheur est un état psychologique qui se réalise dans la personne.. C'est là que se trouve la réalité première de toute civilisation.. Les réalisations matérielles n'en sont jamais que le décor.. François de.. Closets.. le Bonheur en plus.. , 1973.. «.. ncore trois minutes.. » dit l'arbitre automaster.. « Je rappelle au public que cette partie du jeu de cage va opposer un groupe Di Specta à un groupe Jim Joren.. Il s'agit d'une première pour la plupart des joueurs, qui sont tous des stagiaires en cours de modélisation au centre Brambilla-Hoffmann.. Cette épreuve se situe à mi-parcours de la modélisation.. Elle est éliminatoire.. » Les équipes sont mixtes.. L'élément féminin domine chez les Di Specta, ce qui est logique puisque le grand modèle Di Specta est miss Tani Di Specta.. Et l'élément masculin est majoritaire chez les Jim Joren, tributaires du docteur James van Joren… Ces deux modèles sont d'impitoyables rivaux.. C'est pourquoi leurs “mimes”, comme on dit couramment, sont formés en même temps, pour pouvoir s'affronter dès les premières phases de la modélisation.. » La direction de la formation du centre Brambilla me communique la précision suivante : au niveau qu'ils ont atteint en principe, les mimes Di Specta et Jim Joren ne doivent plus souffrir du vertige.. En pratique, il se peut que certains stagiaires n'aient pas encore réussi à dominer totalement leurs réflexes et leurs angoisses.. Nous les verrons à l'œuvre.. » J'ajoute qu'il n'existe.. a priori.. aucune supériorité d'un modèle sur l'autre.. Les Di Specta, hommes ou femmes, sont en général plus minces, plus souples, plus agiles.. Les Jim Joren, hommes ou femmes, sont en général plus lourds, plus puissants et plus stables.. La limite d'âge étant plus élevée chez les Jim Joren, les Di Specta sont en moyenne un peu plus jeunes.. » Comme il s'agit d'une épreuve de débutant, aucun pari ne peut être pris dans cette enceinte.. » Nous vous souhaitons un beau spectacle.. Jaime Antgula jeta un regard vers l'océan, à sa droite, un second vers la cité qui se dressait, à sa gauche, le centre Brambilla.. Il venait de passer là les deux mois les plus difficiles et les plus passionnants de sa vie.. Encore deux mois et, si tout allait bien, il serait Jim Joren à plus de quarante-deux ans.. De justesse, car la limite d'âge était quarante-cinq ans… Il baissa les yeux sur la cage, visible à travers les passerelles transparentes et la toile de protection, trente mètres au-dessous de lui.. Sa gorge se serra.. Il eut l'impression d'avaler une boule d'air durcie qui explosa dans sa poitrine.. Il avait toujours peur du vide.. Mais il était capable de vaincre cette peur… du moins les moniteurs et le mimopsy l'affirmaient.. Il se força à garder les yeux ouverts et chercha du regard Cynthia Lem sur la passerelle des Di Specta.. Il avait tiré la quatrième ligne en partant de sa gauche ; elle la sixième en partant de sa droite.. Ils étaient donc presque en face.. Elle remarqua son attention et s'étira, bras levés, poitrine tendue sous le tee jaune vif et moulant des Di Specta.. Elle sourit, lui envoya un baiser, fit quelques mouvements de jambes pour mettre en valeur ses cuisses rondes, dorées, largement découvertes par une culotte ultracourte.. Mais elle mourait de peur et cela se voyait.. Elle était de ceux qui n'avaient pas réussi « à dominer totalement leurs réflexes et leurs angoisses », selon les termes de l'automaster.. Cette partie de jeu de cage était pour elle une aventure terrifiante.. « Plus qu'une minute.. » dit l'automaster.. Jaime Antgula eut un frisson dans le dos.. Il ne put s'empêcher d'anticiper mentalement l'action, bien que cela fut tout à fait déconseillé par les moniteurs et le mimopsy.. Les deux équipes, séparées par une distance de trente mètres — la cage est un cube —, foncent l'une vers l'autre au signal de l'automaster.. Il y a quinze pistes, une par joueur.. Chacune mesure un mètre de large.. Entre deux pistes, un espace d'un mètre s'ouvre sur le vide.. Lancés, les joueurs des deux camps se rencontrent à proximité de la ligne médiane.. La règle est simple : il faut forcer le passage en essayant en même temps de pousser l'adversaire le plus proche dans le vide.. Et l'autre essaie naturellement de faire la même chose… Pour ceux qui sont précipités en bas, au fond de la cage, rien n'est perdu cependant.. C'est même là que tout commence.. « Attention, Di Specta et Jim Joren ! » cria l'automaster.. « Prêts pour le premier mouvement ? Dix, neuf, huit… ».. Jaime se rappela les consignes des moniteurs.. Au cours des deux ou trois premiers mouvements, il devait.. passer.. à tout prix pour prendre confiance en lui.. Donc, ne pas chercher le contact avec l'adversaire.. Ne pas le refuser non plus… Inutile de dire qu'il ne fallait pas penser au vide ! Mieux valait ne pas songer non plus à la compétition.. Celle-ci ne s'engagerait vraiment qu'après trois ou quatre mouvements d'essai… Du moins, les mimopsys Jim Joren l'affirmaient.. Jaime Antgula n'ignorait pas qu'on appréciait les choses de façon différente chez les Di Specta.. Ah, rappelle-toi : ne plus penser aux Di Specta avant d'en avoir descendu un, ou une, pour exorciser la peur de l'adversaire.. Un ou une… une, une,.. une.. Il songeait avec tristesse à Cynthia Lem.. C'était très dur pour elle.. Cette fille s'était mise dans une situation pénible.. Pour rien au monde, il n'aurait voulu être à sa place.. Sauf peut-être… pour un billet d'entrée en Airmonde !.. Il faillit manquer le départ.. Le signal fusa… Il bondit avec plusieurs dixièmes de seconde de retard.. Il avait un flanc droit très dégagé.. Après sept ou huit mètres de course sur sa propre ligne, pour prendre un élan suffisant, il bondit par-dessus le vide et atterrit sur la ligne cinq devant une de ses partenaires nommée Galia, évitant de peu la collision.. Il courut encore quelques mètres sur sa ligne et sauta sur la six puis sur la sept où il retomba derrière le Di Specta qui venait de passer.. Il frôla de nouveau un partenaire Jim Joren et, emporté par son élan, continua sa course en diagonale.. Il atteignit l'autre bord par la ligne neuf.. Six Jim Joren étaient déjà là.. Pour avoir l'air dans le coup, ils s'amusaient à lancer des plaisanteries sur l'“eau” : « Un peu fraîche ? Disons tiède… ».. Naturellement, il n'y avait pas d'eau au sommet de la cage.. Mais les professionnels nommaient ce plateau “piscine”.. Vu d'une aéronef de surveillance, le carré formé par les passerelles et les tranches d'espace nu, avec la toile de protection au-dessous, avaient un peu l'aspect d'une piscine traditionnelle.. L'“eau”, c'était les pistes, l'air, l'ambiance, tout un ensemble assez indéfinissable qui devenait tangible réalité pour les joueurs… Contrairement à ce qu'avait affirmé l'automaster, trois ou quatre des trente mimes qui participaient à l'action avaient déjà pratiqué le jeu de la cage sous leur précédent modèle.. Le conseil de formation passait sur ce genre de détails.. Rien ne prouvait qu'ils fussent avantagés.. Passé… je suis passé.. Nous sommes passés.. , se dit Jaime.. Un seul Jim Joren manquait à l'appel.. Mais… Il se rendit compte que Cynthia n'avait pas quitté sa place.. Ou si peu… elle avait fait deux petits pas sur sa passerelle et se tenait là, raide et tremblante, la tête penchée, le visage dans les mains.. Jaime l'avait beaucoup aidée pendant les dernières semaines.. Chaque fois que c'était possible… et même un peu plus.. Aux rencontres intergroupes, dans les face-à-face et dans les relations privées… Ce n'était pas régulier et il prenait un certain risque.. Maintenant, il ne pouvait plus rien pour elle.. Personne ne pouvait plus la sauver.. La solidarité n'était pas le trait dominant des Di Specta.. Le chef de groupe, Nom Kop, avait dit : « C'est un boulet qu'on traîne ! ».. Jaime avait surpris la réflexion.. Deux autres avaient hoché la tête d'un air gêné mais approbateur.. Les Jim Joren se soutenaient tout de même un peu plus entre eux.. Cynthia serait donc exclue de la formation.. Pour diverses raisons, elle ne pourrait pas reprendre son ancien modèle.. Elle deviendrait une.. unpatterned.. , sans modèle.. Et comme elle avait été affectée au stage Di Specta par décision de justice, elle serait condamnée à la rééducation forcée.. Cynthia….. Il avait failli prononcer son nom, l'appeler, ce qui eut été très imprudent.. On devait la traiter comme une somnambule, avec d'extrêmes précautions… Déjà une minute de pause.. Il lui restait deux minutes pour rejoindre sa ligne de départ.. Peut-être trois si l'automaster accordait une prolongation d'arrêt, ce qu'il ferait sans doute.. Trois minutes, c'était plus de temps qu'il n'en fallait, à condition de partir tout de suite et de ne pas traîner en route !.. À condition de….. Jaime remarqua alors que deux ou trois Jim Joren se pressaient derrière elle, avec l'intention évidente de la bousculer pour la précipiter dans le vide.. De toute façon, l'un d'entre eux allait occuper sa ligne ; elle devait dégager le terrain.. Je ne peux pas l'abandonner là !.. pensa Jaime.. Il oublia son propre vertige.. Il bondit sur la passerelle qui était devant lui au moment précis où l'automaster jetait son nom : « Jaime Antgula, ligne numéro dix… ».. Pure coïncidence.. Il crocheta et vint se placer devant Cynthia, en la regardant.. Tout se passait comme dans un rêve, mais en accéléré.. Il ne pensait ni au vertige, ni au règlement.. D'ailleurs, le règlement était sans doute muet sur les cas de ce genre.. Il appelait Cynthia, lui prenait les mains, l'entraînait en reculant.. Vite.. De plus en plus vite.. Il comptait les secondes.. Il était presque sûr qu'il n'aurait pas de pénalité s'il réussissait à temps pour revenir à sa ligne et prendre le départ au signal.. Du coin de l'œil, il aperçut l'affichage horaire dans le ciel, par-dessus la tête de la jeune femme.. Mais il n'osait pas lever les yeux, de peur de se désunir, de trébucher et… Le cercle lumineux portant les chiffres tourna.. Il lut :.. 65 s.. Il tenta alors une manœuvre désespérée, dont il ne se serait jamais cru capable.. Dont il ne serait sans doute jamais plus capable.. Il arrêta Cynthia, passa derrière elle, puis la poussa, les deux mains sur ses épaules au lieu de la tirer par les poignets.. Ils allaient nettement plus vite ; mais, pour une raison mystérieuse, le vide, sur les côtés, lui semblait beaucoup plus fascinant.. Il tournait maintenant le dos à son camp.. Il essaya de situer sa place.. Ligne numéro dix….. Mais à partir de quel côté les lignes étaient-elles numérotées ? Il n'arrivait plus à s'en souvenir.. Bon….. Il verrait bien la place restée libre dès qu'il se retournerait….. Attention.. Un Jim Joren était tombé.. Attention, Jaime Antgula, tu vas voir deux places libres et tu n'auras pas plus de quelques secondes pour choisir la bonne.. Deux ou trois Di Specta s'avancèrent enfin à la rencontre de leur coéquipière.. Il était temps.. Jaime leur jeta littéralement sa protégée dans les bras et se retourna.. L'affichage n'indiquait plus que dix-huit secondes….. Que peut faire un Jim Joren en dix-huit secondes ?.. Il eut un rire fou et s'élança.. Il vit les deux places libres dans son camp.. L'une à la dernière ligne, sur sa droite, la première ou la quinzième selon la façon de compter.. L'autre directement en face de lui… En un éclair, il se souvint : c'était la ligne de Cynthia au premier mouvement.. La sixième à partir de la droite.. Et si l'on comptait depuis la gauche, la neuvième….. Non, la dixième.. C'était bon !.. À ce point de ses réflexions, il n'était plus qu'à cinq mètres de son.. starting block.. Il prit trois secondes pour respirer, leva la tête.. De nombreuses nacelles tournaient au-dessus de la piscine, dans le ciel clair.. Un énorme dirigeable du contrôle climatique flottait beaucoup plus haut… Outre les reporters des media, de nombreux spectateurs payants choisissaient de suivre la partie en vue aérienne.. Ceux-là étaient les connaisseurs qui se passionnaient pour le jeu lui-même.. Alors que le public du sol comptait une majorité de voyeurs, venus là pour guetter les prisonniers dans la cage.. « Trois, deux, un… ».. Il essaya de repérer Cynthia.. Trop tard.. Le vide à sa gauche l'attira un instant.. À sa droite, se tenait un Jim Joren herculéen et incroyablement lent.. En face, deux filles Di Specta sveltes et agiles.. Il pensa :.. Je dois éviter à tout prix le choc dans ce mouvement….. Il fila en diagonale, visant la ligne vide du camp adverse, à peu près au milieu du terrain.. Tout allait toujours très vite au jeu de la cage.. Passé, passé, passé… Je suis passé !.. Une douleur en coup de poinçon au plexus solaire lui coupa le souffle.. Il se redressa lentement et vit Cynthia qui lui faisait des signes d'amitié.. De l'.. autre.. côté….. Passée, passée… elle est passée !.. Très calme, Jaime Antgula se prépara pour le troisième mouvement.. Le Jim Joren était un modèle aux nerfs solides, en général peu sensible aux variations d'humeur.. Le public lui reprochait même un excès de stabilité et de sang-froid.. La demande baissait pour les modèles jugés trop fonctionnels ou trop extravertis.. Les jeunes se ruaient maintenant sur les grands modèles historiques, avec une préférence pour les plus excentriques et les plus fragiles, comme le Marilyn Monroe, premier au.. hit parade.. depuis des mois.. Cynthia Lem était d'ailleurs une ancienne Marilyn — ce qui ne lui avait guère réussi.. Jaime avait erré d'un modèle à un autre, en choisissant toujours ceux qui demandaient le moins de temps de formation et le moindre effort d'adaptation.. C'est à quarante ans qu'il avait ressenti le besoin de se dépasser et de profiter des chances offertes à tous par la société du.. siècle finissant.. Il avait alors renoué avec ses rêves d'enfance et le désir lui était venu de vivre en Airmonde.. Dix ans d'économies lui permettaient de s'offrir la modélisation Jim Joren, qui correspondait peu à son profil naturel et qui l'obligerait à se battre sauvagement pour réussir.. Les Jim Joren avaient une parfaite maîtrise physique et ils ne connaissaient pas le vertige.. Ainsi, les cités aériennes, où vivaient plusieurs millions de personnes — et qui passaient pour une sorte d'éden —, leur étaient largement ouvertes… La formation Jim Joren durait quatre mois.. Quatre mois terribles, avec en moyenne trois heures par semaine à la salle d'opération, et un entraînement physique et mental impitoyable.. Pour le prix, on vous faisait un corps neuf, impeccable.. Mais on ne pouvait pas vous refaire l'âme sans votre participation !.. Il avait été affecté au centre Brambilla de la E.. T.. A.. Hoffmann, une des plus importantes sociétés européennes de modélisation.. Le centre Brambilla se trouvait à Tan-Tan City, sur la côte marocaine.. On y formait les Jim Joren, les Di Specta, les Djemila Mahad, les Winston Churchill et bien d'autres… Rien que des modèles haut de gamme.. Aussi la “règle” — par analogie avec le terme usité autrefois dans la vie monastique — était-elle extrêmement stricte.. Et Jaime s'attendait à une sanction disciplinaire pour son geste.. Sanction de pure forme.. , pensait-il.. Et comme les Jim Joren étaient à la fois sérieux et insouciants, il rejeta toute inquiétude et se prépara à l'action.. « Plus que dix secondes.. Neuf.. Huit… Un.. Zéro ! ».. Le hasard l'avait placé sur une ligne où le Di Specta d'en face manquait à l'appel.. Il y avait eu pas mal de chutes au mouvement précédent.. L'équipe Di Specta comptait trois vides.. En revanche, il avait le soleil dans les yeux.. L'envie de filer en diagonale et d'attaquer le premier adversaire qui se présenterait le tenailla une seconde ; mais il résista.. Un Jim Joren se méfie des coups d'éclat et des exploits inutiles.. Il suivit tranquillement sa ligne et termina sa course au petit pas, sans risque… Quand il se retourna, il vit Cynthia immobile à trois ou quatre mètres seulement de sa ligne de départ, les muscles raidis et, autant qu'il put en juger de profil à une dizaine de mètres, pâle et les yeux fermés.. Les yeux fermés à cause du vide et non du soleil qu'elle avait dans le dos….. Non.. Elle n'était pas tout à fait immobile.. Elle avançait centimètre par centimètre, en tâtant la passerelle avec la pointe du pied.. Un léger vent soulevait les vagues brunes de sa chevelure qui couvrait ses épaules et son cou d'une noire et luisante fourrure.. Curieux.. Il n'arrivait pas à l'imaginer en blond Marilyn… Elle était plutôt petite pour une Di Specta.. Il était toujours difficile de modifier dans des proportions importantes la taille d'une personne adulte.. Mais on avait commencé à renforcer son ossature et à durcir ses muscles.. Sans doute avait-on aussi ovalisé son visage pour lui donner le style du modèle.. De même, son caractère avait dû être renforcé — puisqu'on parle de “force de caractère” et les Di Specta n'en manquaient pas — et d'une certaine façon “ovalisé” en gommant les aspérités et en arrondissant les angles.. À la fin de sa modélisation, Cynthia Lem serait devenue un être humain efficace, responsable, une compagne fidèle, une sportive accomplie et une femme heureuse… avec cette dose un peu forte d'égocentrisme qui était le trait dominant des Di Specta.. Mais à mi-stage, rien n'était acquis pour elle.. Et tout pouvait sombrer d'une minute à l'autre.. Jaime eut envie de se précipiter de nouveau pour l'aider.. Ce n'était pas la meilleure façon de la guérir du vertige.. Mieux valait….. Ah.. Un Di Specta se décidait enfin à aller la chercher.. Un magnifique Noir au corps d'Apollon qui semblait à peine poser les pieds sur la passerelle transparente.. Au même moment, l'automaster annonça une prolongation d'arrêt de jeu d'une minute.. Cynthia était sauvée.. Pour cette fois….. L'équipe Di Specta se verrait infligé une nouvelle pénalité d'un ou deux points.. Elle-même aurait droit à quelques séances de rattrapage avec moniteur et mimopsy.. À condition qu'elle surmonte sa défaillance au cours des prochaines phases de jeu.. Dans le cas contraire, ce serait, bien sûr, l'exclusion définitive.. Jaime avala une bulle d'eau fraîche que lui tendait un soigneur et s'aperçut qu'il avait la gorge serrée.. Il n'était pas encore un Jim Joren.. Poussé par un dirigeable de la météo, un gros nuage blanc passa devant le soleil.. Jaime baissa les yeux et vit le fond de la cage, à trente mètres au-dessous de lui.. Un creux énorme s'ouvrit en lui et il se sentit tomber.. Il battit des bras et s'accrocha miraculeusement à un rêve d'enfance : Airmonde.. Tu ne vas pas lâcher  ...   Il éclata de rire.. — « C'est peut-être un peu pour ça aussi.. C'était comme un lien de parenté.. Bon, maintenant, j'ai presque dominé le vertige.. Chaque fois que c'était dur… trop dur, je pensais à Airmonde, à mon rêve, et ça me permettait de tenir.. Je crois que j'ai fait un peu plus que la moitié du parcours.. Et je sais que j'irai là-haut un jour.. Brillants de larmes, les yeux de la jeune femme semblaient tout à coup presque verts.. — « C'est à mourir de rire.. » fit-elle.. « Mon rêve d'adolescente, c'était de devenir grand modèle.. Tu vois comme c'est parti.. Bon Dieu !.. Je ne suis pas mimopsy mais c'est peut-être la clef !.. Il lui prit les deux poignets et la força à se tourner vers lui.. — « On tient quelque chose.. Ce désir de ta prime jeunesse est toujours en toi.. Mais tu l'as chassé de ta conscience.. Il s'est enfoui et tous tes ennuis viennent peut-être de là.. C'est parce que tu as toujours, au fond de toi, envie d'être modèle, que tu supportes mal la modélisation.. Ces imbéciles ne l'ont pas compris.. Ou ils n'ont pas voulu le comprendre.. » Écoute ! Il ne faut pas renoncer.. Tu.. dois.. devenir modèle.. C'est le but qu'il faut te fixer pour que ton inconscient arrête de te tirer en arrière.. devenir Di Specta.. Et après, tu t'occuperas de dépasser le Di Specta en puisant dans ton côté Marilyn Monroe… ou non, même pas.. En puisant en toi-même.. Simplement en toi… Et quand tu seras de retour sur la passerelle, au lieu de penser à ton suicide manqué, à la chute, essaie de te voir en modèle Cynthia Lem ! ».. Elle fermait les yeux et l'écoutait avec une attention reconnaissante et désabusée.. — « Je n'y crois pas.. « Mais je… j'ai envie de te faire plaisir.. Alors, je vais essayer.. Elle ouvrit les yeux et ils échangèrent un regard un peu plus qu'amical.. Comme s'ils s'engageaient dans un pacte secret.. Un signal musical annonça qu'un prisonnier était libéré.. Une voix aux inflexions chaudes prononça un nom et l'apollon au crâne rasé s'en alla vers la porte, nonchalant et souverain.. Jaime envia une seconde le style Di Specta.. Il aurait pu l'acquérir s'il s'y était pris quatre ou cinq ans plus tôt.. Trop tard maintenant.. Il resterait jusqu'à la fin de sa vie un lourdaud de Jim Joren.. Trois nouveaux prisonniers tombèrent à travers la toile.. Deux Di Specta et un Jim Joren.. La proportion habituelle était respectée.. « Qu'est-ce qu'on choisit ? » demanda Cynthia.. « Toi, le sphinx ? Et moi… » Elle s'aperçut qu'il transpirait à grosses gouttes.. « Tu as trop chaud ? ».. Il fit un geste vague, montrant son épaule blessée.. À certains moments, il se retenait pour ne pas hurler de douleur.. Comme ils étaient silencieux, le robot-sphinx se rapprocha et proposa sur un ton plein d'espoir : « Une petite question ? ».. Cynthia grimaça un refus.. Elle était sans nul doute assez fine pour affronter les énigmes du robot.. Mais son extrême nervosité la rendait incapable de se concentrer.. Elle était loin du sang-froid un peu méprisant des Di Specta.. Elle n'a qu'à se déshabiller pour tenter sa chance devant les juges de beauté !.. Si elle ne possédait pas encore la maîtrise nerveuse de son modèle, elle en avait heureusement la plastique.. Outre le charme Monroe… Elle plairait sans doute aux juges de beauté et au public, dont les applaudissements jouaient un certain rôle dans le choix des juges.. Ni les Di Specta, ni les Monroe ne répugnaient en général à s'exhiber.. Mais Cynthia ne se décidait pas à se mettre nue.. Qu'est-ce qui l'arrête ?.. — « Qu'est-ce qui t'arrête ? » demanda-t-il.. « Tu es la plus belle Di Specta que j'aie jamais vue ! ».. Elle prit un air boudeur très Marilyn.. — « Ces cicatrices sont horribles ! » fit-elle.. « J'en ai partout.. À la poitrine, au ventre, aux hanches, sur les cuisses… J'en ai plus que les autres, je crois.. C'est… J'ai l'impression d'être une grande malade.. Je suis affreuse.. Je me dégoûte ! ».. Jaime posa un doigt entre ses seins.. — « Les juges et le public savent bien qu'on nous charcute beaucoup pour nous modéliser.. Toutes les cicatrices seront effacées avant la fin du stage.. J'en ai des tas aussi.. Tiens, regarde ! » Il commença à ôter son blouson.. « Je vais tenter ma chance, moi qui ne suis qu'un vilain Jim Joren.. Tu ne me laisses pas tomber, hein ? ».. Elle pouffa et arracha en un clin d'œil sa pelure dorée.. Elle se retourna pour lui envoyer un baiser.. Elle avait été choisie par les juges de beauté en moins de cinq minutes.. « Bonne chance ! » cria-t-il.. Il se rhabilla et appela un robot-sphinx.. Celui-ci posait trois questions et parfois une question de repêchage.. Le prisonnier devait répondre à une au moins.. En cas d'échec, il devait attendre dix minutes et se présenter à un autre sphinx.. Jaime ne savait pas que l'argali était une sorte de mouflon d'Asie (espèce en voie de disparition).. Il ignorait la date de naissance d'Einstein.. Mais il put citer un ouvrage d'Érasme,.. Éloge de la folie.. Il rejoignit à son tour la piscine.. Il avait manqué huit ou neuf mouvements sur les trente de la partie, qui durait entre deux heures et deux heures trente.. Il avait dû faire soigner son épaule.. Mais il souffrait encore.. On approchait de la mi-temps et le décompte des points donnait un léger avantage aux Di Specta, partis plus vite.. À chaque mouvement, chaque joueur “passé” marquait un point.. Une pénalité était infligée à ceux qui traversaient en retard.. Les chutes n'étaient pas pénalisées ; mais la quatrième chute entraînait l'élimination.. À la fin de la partie, un joueur en piste valait quatre points, un joueur en cage zéro….. Jaime fut accueilli avec sympathie par son équipe.. Les Jim Joren étaient chaleureux et bons camarades.. Par contre, l'entraîneur Meoi, qui était un Glaub exigeant et minutieux, profita d'un arrêt de jeu pour l'admonester : « Attention, Jaime Antgula, je demande ton exclusion à la prochaine facétie.. Exclusion de la partie… ou du stage ! ».. Cynthia se comportait de façon très naturelle.. Et même avec un certain brio.. Il lui adressa plusieurs signes de connivence et d'encouragement.. Elle fit semblant de ne pas le voir.. Dans notre intérêt à tous les deux….. Elle avait dû recevoir elle aussi des observations sévères de son entraîneur et surtout de son chef de groupe, Nom Kop, qui la surveillait avec une attention toute particulière.. Jaime examina le personnage.. Grand, même pour un Di Specta, la peau foncée mais les cheveux blonds, toutes les qualités physiques d'un modèle réputé.. Rien de plus, rien de moins….. Si, pourtant….. Quelque chose de mou, d'avachi dans l'allure.. Paradoxal pour un Di Specta, mais lui non plus n'avait pas encore fini sa modélisation.. Jaime le prit en point de mire au cours des mouvements suivants.. Après le vingt-troisième mouvement, la pause fut prolongée de trois minutes.. Les joueurs, presque tous marqués par la fatigue, levaient sournoisement la tête vers l'affiche horaire.. Bientôt deux heures.. On ne finirait sans doute pas les trente mouvements.. Une Di Specta — qui n'était pas Cynthia — venait d'être éliminée après quatre chutes.. Il y avait huit ou neuf prisonniers dans la cage.. Deux Jim Joren — outre Jaime — étaient blessés.. Les soigneurs distribuèrent des bulles d'eau vitaminée.. Jaime ne put croiser le regard de Cynthia.. Il préférait ne pas penser à ce qu'il allait tenter.. C'était inutile et absurde, mais il en avait une envie folle, pour se prouver qu'il existait, qu'il avait encore une personnalité à lui — et pas seulement celle d'un gentil mouton Jim Joren.. « … Quatre.. Trois.. Deux… ».. Survolté, il s'élança, les deux poings serrés et joints devant son visage, avec l'âme d'un bélier de siège se préparant à défoncer la porte d'un château fort.. Il tourna la tête à droite, juste pour voir Nom Kop filer en diagonale dans l'autre sens.. Il se lança à sa poursuite, coupant deux pistes presque à angle droit, à la limite de la faute.. Nom Kop perdit encore du terrain, s'arrêtant deux ou trois secondes pour feinter un adversaire.. Jaime, dans sa course, renversa un Di Specta sans l'avoir voulu, ce qui était un comble.. Il envoya cet adversaire imprévu droit au fond de la cage.. Coupant toujours par le travers, il rattrapa Nom Kop qui allait atteindre la ligne des trois quarts ou ligne de sécurité.. Il frôlait de nouveau la faute.. De plus, il sentait qu'il ne réussirait plus à redresser sa trajectoire pour rejoindre la ligne d'arrivée.. Il ne lui restait qu'une sortie honorable : kamikazer le chef de groupe Di Specta.. Avec le risque d'aller encore une fois s'écraser contre la passerelle suivante….. Il parvint à déséquilibrer Nom Kop par un mouvement tournoyant qui les projeta ensemble dans le vide et leur fit éviter l'obstacle.. Pas tout à fait quand même.. Jaime se cogna la tête, s'assommant à moitié.. En même temps, sans s'en apercevoir, il coinça le bras de Kop contre le bord de la passerelle.. Il reprit conscience en arrivant en bas.. Il se releva péniblement.. Nom Kop s'avança vers lui, menaçant, son beau visage décomposé par la douleur et la fureur.. « Salaud, tu m'as cassé le bras ! ».. Fracture du poignet.. Nom Kop ne put reprendre sa place pour la fin de la partie.. L'entraîneur des Di Specta obtint l'exclusion de Jaime Antgula.. Les Jim Joren l'emportèrent finalement avec deux points d'avance.. Les Di Specta déposèrent une réclamation devant l'arbitre, puis à la Convention du Jeu de Cage arguant que le résultat aurait été inversé sans la faute de Jaime Antgula sur Nom Kop.. Meoi, l'entraîneur des Jim Joren, répondit que l'aide apportée par le même J.. Antgula à une Di Specta nommée C.. Lem compensait largement le tort causé plus tard à l'équipe Di Specta.. Mais Cynthia fut ainsi impliquée dans l'affaire.. Le film du match apporta la preuve d'une complicité illégale entre Jaime et Cynthia.. À la suite de quoi, la société Hoffmann porta plainte pour “entrave à modélisation”.. C'était un délit grave.. La plainte visait Jaime, en mentionnant la complicité de Cynthia.. L'affaire prenait des proportions tout à fait inattendues.. Jaime consulta un avocat, un Jonathan Swift cynique et misogyne, qui lui déclara que le seul moyen de s'en sortir était de charger à fond Cynthia.. « Mon pauvre vieux, vous êtes tombé sur une sale petite Monroe qui vous a allumé et qui s'est servi de vous pour régler ses comptes avec un chef de groupe qui… ».. Jaime Antgula ne voulut pas en entendre davantage.. Parce qu'il était lui-même et parce qu'il était un Jim Joren, il décida de prendre au contraire toute la faute sur lui.. Il fut exclu de la formation et ne put revoir Cynthia.. Son rêve d'aller vivre en Airmonde avait désormais bien peu de chances de se réaliser.. Il comparut devant un vieux juge au regard triste, qui avait été un modèle en renom et gardait à plus de cent ans très belle allure.. Le juge s'adressa à lui avec une sévérité étudiée.. Les procès de modélisation attiraient toujours un large public.. « Dans une société où tout est possible, où chacun peut s'accomplir librement avec un peu d'effort, la justice doit être extrêmement sévère.. Elle le sera donc pour vous, Jaime Antgula.. Entrave à modélisation… C'est un délit très grave.. Plaidez-vous coupable ? ».. Jaime aurait pu démontrer qu'il n'avait pas entravé la modélisation de Cynthia Lem.. Bien au contraire, il avait aidé la jeune femme à passer un cap difficile : elle continuait grâce à lui sa formation Di Specta.. Mais toutes les explications qu'il aurait pu donner eussent été très gênantes pour Cynthia.. De plus, il aurait dû mettre en cause les mimopsys de la société E.. Hoffmann ; il n'y aurait rien gagné… et Cynthia aurait tout perdu.. — « Je plaide coupable, Votre Honneur.. — « C'est une attitude digne.. Il est dommage que vous ne puissiez devenir un Jim Joren.. Plaidez-vous les circonstances atténuantes ? ».. Les circonstances atténuantes existaient et le juge les connaissait.. Mais on ne pouvait les invoquer sans exposer le cas de Cynthia.. Devant le refus de Jaime, l'avocat Jonathan Swift avait renoncé à plaider.. — « Pas de circonstances atténuantes, Votre Honneur.. — Dans ce cas, » décida le juge, « le tribunal met hors de cause miss Cynthia Lem ! » Et il observa l'accusé avec une certaine sympathie, l'air de dire : « C'est ce que vous vouliez, n'est-ce pas ? ».. Jaime hocha la tête.. Cynthia gardait toutes ses chances : c'est ce qu'il voulait.. L'accusé et le public purent croire un instant que le juge prononcerait une sanction de pure forme.. Il n'en fut rien.. Jaime s'entendit condamner à une peine de deux ans d'exclusion sociale.. Il pouvait opter pour l'exil dans une île de bannis ou être proscrit sur place, n'importe où, sans avoir droit à aucune aide ni à aucun abri.. Il lui serait interdit même de dormir sous un toit, sauf en cas de maladie grave.. C'était la prison inversée.. Il pourrait chercher une grotte ou se construire une cabane dans les bois, seul ou en compagnie des autres bannis de la région.. Le juge précisa qu'il s'agissait d'une épreuve.. Avec de la volonté et du courage, le condamné en sortirait meilleur et plus fort, apte sans aucun doute à une nouvelle modélisation.. Jaime s'inclina de bonne grâce.. L'épreuve arrivait sans doute un peu trop tard dans sa vie.. Mais son côté Jim Joren l'incitait à tirer parti de toutes les circonstances.. Jim Joren, il ne le serait donc jamais tout à fait.. Son bannissement lui donnerait l'occasion de devenir lui-même, Jaime Antgula.. C'était un but noble, une grande aventure.. Mais il échoua.. Les conditions de vie des bannis, sans être extrêmement cruelles, exigeaient une lutte permanente et épuisante pour survivre en bon état.. Proscrits et exilés étaient privés aux neuf dixièmes des ressources de la société.. La plupart, loin de tirer le moindre avantage de cette épreuve, régressaient tant au plan physique qu'au plan moral.. Enfin, Jaime Antgula découvrit qu“être soi-même” ne signifiait rien, à moins peut-être d'avoir une vocation de modèle, ce qui n'était pas son cas.. Il obtint une remise de peine et son bannissement s'acheva après vingt mois.. Il était alors sans modèle et n'avait donc pas la possibilité d'exercer une activité régulière.. Il lui fallait choisir un métier sans statut, un “petit métier” comme il en existait heureusement beaucoup.. Il se fit vendeur itinérant de fruits et légumes pour un centre biomaraîcher de la côte marocaine.. Il eut assez vite les moyens de s'offrir une nouvelle modélisation.. Le haut de gamme lui était inaccessible pour des raisons de coût et de limite d'âge.. Il bornait désormais ses rêves à un modèle simple et.. heureux.. Mais il ne se décidait pas.. Il avait toujours suivi — de loin — la brillante carrière de la Di Specta Cynthia Lem.. La jeune femme vivait maintenant dans une cité aérienne élevée et aventureuse, Apollonia.. Il se disait souvent :.. C'est à cause de moi qu'elle a choisi Airmonde.. À cause de mon rêve d'enfance….. Lorsqu'elle fut elle-même agréée comme modèle, il tenta de l'appeler pour la féliciter ; mais il ne put la joindre.. Il supposa qu'elle préférait oublier les mauvais moments de son passé : c'était un trait Di Specta qu'elle avait dû garder… Il n'en conçut aucune amertume.. Personne n'est responsable du caractère de son modèle.. Il se trompait au sujet de la jeune femme.. Elle se manifesta bientôt et lui donna rendez-vous à Tanger, dans un centre de la société de modélisation Hissune, nouvelle rivale de la E.. Hoffmann.. Jaime n'appréciait qu'à moitié ce genre d'endroits ; mais le rendez-vous était pour lui une grande joie.. La seconde rencontre entre Cynthia Lem et Jaime Antgula eut lieu un peu moins de cinq ans après la première.. Il la trouva un peu changée, à la fois Monroe et Di Specta, plus quelque chose d'indéfinissable et secret… En outre, elle avait grandi.. Il lui en fit la remarque.. « Quatre centimètres et deux millimètres.. » dit-elle en se rengorgeant.. « Mais ç'a été incroyablement dur.. Toi, par contre, tu me parais en très mauvaise condition physique ! ».. Il en convint.. — « Même le vertige m'est revenu.. Je peux à peine grimper sur un palmier dattier ! ».. Cynthia parla alors du Cynthia Lem, le modèle haut de gamme qu'elle incarnait maintenant.. Il avait toutes les qualités et aptitudes du Di Specta et il était tellement plus émotionnel et chaleureux… La Hissune, société jeune et dynamique, se chargeait de la modélisation, au sol et en Airmonde.. Il aurait fallu deux ou trois fois plus de stages de formation pour répondre à la demande.. Cynthia disposait de quelques places d'“intérêt scientifique”, donc gratuites, pour ses amis.. Elle pouvait même accorder certaines dérogations, notamment pour la limite d'âge de quarante-cinq ans.. Jaime écoutait en souriant.. — « Eh bien, » dit-elle pour conclure, « voici ma proposition… Je suppose que tu l'attendais depuis un moment ! Veux-tu devenir un Cynthia Lem d'Apollonia ? ».. Jaime se permit de méditer un peu longuement.. Il avait attendu des années.. Sa chère Cynthia ne l'avait pas oublié.. Elle était venue payer sa dette.. C'était inespéré, merveilleux.. Au nom d'une société à l'apogée de son humanisme, elle lui offrait le bonheur, le paradis sur terre… ou plutôt en l'air ! Sinon le bonheur, du moins ce qui s'en rapprochait le plus en ce monde.. Il en défaillait de joie.. Il aimait Cynthia.. Il l'avait aimée.. Il l'aimait encore d'une certaine façon plus lointaine.. Mais il l'avait perdue, cinq ans plus tôt.. Au vingt-quatrième mouvement d'une partie de jeu de cage, il avait commis une faute, en kamikazant le Di Specta Nom Kop.. Il l'avait commise par amour pour Cynthia, bêtement.. Rien, sauf le voyage dans le temps, ne pouvait plus changer cela.. L'homme n'avait pas encore inventé le voyage dans le temps.. Il songea que la meilleure société imaginable était celle qui offrait le bonheur à ses enfants, tout en leur permettant de le refuser.. — « Non.. Adieu Marilyn.. Utopies 85.. (anthologie sous la responsabilité de : Philippe Curval Michel Jeury ; France › Paris : Robert Laffont • Ailleurs et demain, 1985, non paru).. Sommaire définitif refusé par Gérard Klein.. inédit sur papier mis en ligne par Quarante-Deux en janvier 2007.. mardi 9 janvier 2007 —.. jeudi 8 mars 2007..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/Slombo | Quarante-Deux
    Descriptive info: Slombo.. C.. inquième étage.. Je décidai de tester ma forme dans l'escalier.. Le jeu était d'arriver à la porte de Vinca sans souffler comme un vieux bœuf las du joug.. Fille de paysans, mademoiselle Véronique Chabreville s'y connaissait en bétail et préférait naturellement les jeunes taureaux aux vieux bœufs.. À presque quarante ans, j'oscillais au bord de la deuxième catégorie, mais je me tenais bien dans l'escalier et je gardais des ressources sur le palier.. Mais pour la première fois, je suffoquai devant la porte et une douleur bête me perçait le côté.. Je dus reprendre longuement ma respiration avant de sonner.. Vinca avait bâillé longuement dans le téléphone une demi-heure plus tôt.. Je m'attendais à la trouver mal réveillée, les cheveux dans les yeux, la bouche étrange.. Ce fut exactement ainsi que je la vis sur le pas de la porte, quoi qu'elle fût aux trois quarts habillée, minijupe écossaise, collant à losanges, soutien-gorge genre coup de cœur… Mon coup de cœur, je l'avais eu pour une écolière aux cheveux plus sauvages, aux yeux plus brillants, quinze ans plus tôt.. Elle en avait trente et un : les saisons avaient glissé sur sa jeune vie comme un courant d'air sur un reflet.. Elle avait à peine changé d'apparence ; elle cachait un peu moins ses yeux, elle avait gardé presque intact son naturel frais et hardi, joueur et enjoué.. Je l'aimais en diable dès que je la voyais.. Après, je l'oubliais un peu, nous échangions, de loin, quelques coups de téléphone en camarades.. Le ton entre nous devenait celui d'une affection quasi fraternelle.. Elle pressait ses confidences à mon oreille comme une tranche de citron sur une huître.. Je lui servais de psy, à douze secondes l'unité, trois fois sur quatre c'était elle qui appelait.. Tous les deux mois environ, je débarquais à Paris, acide, et mouillé, pour me faire gober.. Mais ce n'était pas si simple.. « Attends que j'enfile un pull.. Ça fait convivial.. Elle avait toujours eu des dons pour la convivialité.. Nous passions une heure ou deux ensemble, sur rendez-vous, avant que je reprenne le train pour le Sud-Ouest, et le jour du retour, jusqu'au vague à l'âme du matin suivant.. Après, je retrouvais Brigitte, ma secrétaire, mon décor, mon job et mon chien… Une heure devait suffire à mon bonheur.. Vinca était une jeune femme très occupée.. Elle travaillait dans la figuration, cinéma, télé, publicité et des choses de ce genre en attendant un rôle.. Chaque année lui volait un rien de jeunesse, mais un fond de gaîté inaltérable réchauffait ses espérances.. Sa carrière connaissait des hauts et des bas ; elle enlevait quelques fois le haut, jamais le bas.. Elle était partie du pays douze ans plus tôt en claironnant qu'elle serait bientôt Deneuve ou peut-être Adjani, voire un mélange bonifié des deux.. Ses amies d'enfance étaient mariées et parentes d'élèves, jouaient au Loto pour le rêve et faisaient tous les deux ans un voyage organisé par l'agence locale du Crédit agricole.. Elle ne mettait plus jamais les pieds dans la Grand-Rue ; mais nous étions deux ou trois à lui porter régulièrement les nouvelles du village et une boîte de conserve enveloppée dans une page de.. Sud-Ouest.. Elle habitait un deux-pièces avec d'immenses fenêtres d'où l'on voyait le ciel offert, rose le soir, le jour tout éclaboussé de toits et de tours.. La moquette couleur d'herbe donnait envie de se mettre à genoux pour chercher les trèfles à quatre feuilles sous les meubles bas, les poufs et les vêtements abandonnés.. Elle me servit une vodka orange, en disant, sur ce ton à la fois distrait et joyeux qui lui appartenait en propre : « Tu boiras bien quelque chose, mon petit Gilbert, tu as toujours soif quand tu viens, c'est l'escalier.. Tu n'es même pas essoufflé, dis donc, pour un type de trente-cinq ans ! ».. Elle m'ôtait quatre ans par pure camaraderie.. Je portai le verre à mes lèvres et regardai son pull noir, barré d'une lourde inscription blanche, en baudrier :.. C'était la première fois que j'enregistrais consciemment le mot, mais j'avais dû le voir sans faire attention au moins une fois, sans doute deux.. Et je ne sais pourquoi, ces deux syllabes arrogantes et agressives me causaient une sorte de malaise.. Ou plutôt si, je le savais : tous les mots nouveaux sans cesse inventés par les publicitaires m'agaçaient et me dégoûtaient.. Slombo était un des derniers en date, de toute évidence.. Je ne pus m'empêcher de le prononcer, de le tâter de la langue pour me rendre compte s'il était aussi écœurant qu'il en avait l'air.. — « Slombo.. » dis-je.. Vinca promena ses mains sur le pull, puis elle leva les yeux et me regarda en souriant.. — « Je travaille pour Lui.. J'aurais juré qu'elle avait mis une majuscule au prénom, comme on fait pour Dieu.. Slombo était sûrement quelqu'un ou quelque chose d'important et de très connu dans le monde où vivait Vinca.. Je ne pouvais afficher mon ignorance à ce sujet sous peine de passer pour le roi des ploucs.. — « Très bien.. « Félicitations.. Elle haussa les épaules, esquissa de sa jolie main manucurée un geste négligent et mutin.. — « Quelle importance, maintenant ?.. — Pourquoi maintenant ?.. — Tu n'en avais pas assez, toi ? ».. Je restai sans voix.. À la réflexion, il me semblait bien que j'en avais.. assez.. , moi aussi.. De quoi, je ne savais trop.. Vinca se fit un cocktail en mélangeant avec dextérité tous les échantillons d'alcool, jus de fruit et sirops qu'elle possédait.. Elle se mit à laper sa mixture en relevant ses mèches de la main pour exhiber un jeu de paupières mimant l'extase.. Composé au hasard, son cocktail n'avait jamais le même goût, mais il était en général à peu près imbuvable.. Pour elle, il avait le parfum mêlé de la farce et de la revanche, et c'était bon.. Elle fit semblant de se délecter trente secondes puis, lassée, vida son verre d'une lampée.. « Raconte la dernière.. » dit-elle sans conviction.. — « Tu sais que j'ai vendu une maison à Julie Lambert….. — Cette conne !.. — …il y a cinq ou six ans.. — Tu ne m'as parlé que de ça pendant dix-huit mois.. Je préfère avoir échoué aux yeux des gens qu'être une Julie Lambert !.. — Là n'est pas la question, ma douce.. Tu me demandes toujours ce que les bonnes femmes ont encore inventé pour me créer des ennuis.. Je te raconte.. À travers son collant chair, je devinais les deux mêmes colombes bec à bec qui ornaient aussi les bonnets de son soutien-gorge.. Elle me fit face pour le dégrafer.. Les oiseaux du haut enserraient les pointes des seins dans leurs pattes jointes sans les cacher tout à fait ; ceux du bas ouvraient les ailes sur une ombre que leur blancheur faisait paraître plus noire.. Vinca trottina d'un bout à l'autre de la pièce en tenant sa poitrine dans ses paumes.. Pour une fille qui préservait sa minceur au café-citron et à la king-size, elle avait encore de belles rondeurs et —.. Oui….. — elle avait grossi.. Étonnant !.. Elle prit enfin la pause sur le divan, avec un énorme soupir.. Je m'agenouillai à ses pieds, laissai courir mes doigts en un rapide frôlement sur le collant à losanges qu'il ne convenait pas encore d'ôter.. Puis je soulevai ses boucles blondes pour lui caresser la nuque.. Je l'avais connue avec une crinière aile de corbeau, lustrée et odorante ; mais je l'aimais bien en blonde aérienne, avec ses mèches fluides et ses frisettes décolorées.. Elle me posa gentiment la main sur le front, comme pour s'assurer que je n'avais pas la fièvre.. — « Allez, raconte.. — Julie Lambert est une drôle de fille….. — Une gamine perverse, je te l'ai toujours dit.. — Mais non.. C'est une chic gosse par certains côtés.. — Qu'est-ce que ça peut faire,.. maintenant.. — Elle m'a joué un sale tour, mais….. — Mais elle n'est pas responsable.. Ces filles-là peuvent faire n'importe quoi, elles ne sont jamais tout à fait responsables.. — Tu es jalouse ?.. — Allez, raconte.. J'entamai mon récit en précipitant mon approche.. — « Je me suis occupé de la restauration du manoir que je lui avais vendu… ».. Je vendais depuis longtemps des maisons de campagne aux gens des villes et d'ailleurs.. Est-ce que ça existe, des maisons ?.. En réalité, je vendais ici un banc moussu au fond d'un frais jardin ; là une porte en fer forgé, coincée depuis le dernier emprunt russe ; ici un escalier discret derrière une sorte d'arrière-cuisine ; là un rayon de soleil sur la vitre fêlée d'une imposte… Et mille choses de ce genre qui ne figurent jamais dans l'indicateur Bertrand.. « Je fais ça pour pas mal de clients, surtout ceux qui sont loin, parisiens et étrangers.. Surveillance et gestion des travaux, je vais jusqu'à la maîtrise d'œuvre quand on me le demande.. Après la restauration de la maison de.. Malicorne.. , Julie Lambert a voulu la transformer.. Mais elle ne savait pas trop ce qu'elle voulait : folie.. , temple grec ou autre chose.. Elle avait des périodes un peu nymphiques et d'autres quasi mystiques.. Bref, j'ai fait de mon mieux.. J'ai mobilisé les artisans du pays et fait assaut d'imagination avec eux.. J'ai dépensé tout l'argent qu'elle m'avait laissé en dépôt et un peu plus.. Et maintenant, Julie Lambert a disparu, elle ne répond ni au courrier ni au téléphone.. Et je me retrouve orphelin avec une dette de pas loin de vingt millions de vieux francs.. Voilà l'histoire ! ».. Je sentis la houle du rire tendre les muscles de Vinca, creuser ses reins, forcer son ventre.. Elle éclata enfin, bafouilla de joie.. — « C'est bien trop fait, trop bien… Quelle bonne leçon ! Mais enfin, ça n'a pas beaucoup d'importance.. — Pourquoi donc ? Qu'est-ce que tu veux dire ?.. — Tu le sais bien.. » fit-elle d'un ton sec.. Non, je ne savais pas.. Mais avec Vinca, je ne cherchais jamais à comprendre.. Un long moment, j'eus la tête et le reste tout à fait ailleurs.. Plus tard, après avoir repris son souffle, achevé un brin de toilette et repris le cours de ses réflexions, elle dit tout à trac : « Tu vas pouvoir épouser ta secrétaire,.. Maintenant ?.. Parce que plus rien n'avait d'importance ? Je me demandais quel événement avait pu changer le monde à ce point pendant mon passage à Paris.. Certes, j'étais resté presque une semaine sans regarder la télévision ni jeter plus qu'un regard aux titres des journaux.. Mais le grand soir n'était plus à l'ordre du jour et si Jéhovah avait pris le pouvoir, je l'aurais tout de même remarqué.. Vinca ne put s'empêcher de pouffer, la main devant la bouche.. « Pourquoi me regardes-tu comme ça ? Je n'ai rien dit d'extraordinaire.. Je sais que Brigitte est en tête de liste, mais tu voudrais pas mêler le travail et le plaisir, hein ? Tu auras forcément moins de soucis pour tes affaires et il faudra bien te décider.. Je parie que tu l'aimes.. — Qu'est-ce que ça peut te faire ?.. — Maintenant ? Oh, rien du tout.. Je me posais sincèrement la question.. Brigitte ?.. Mais oui, je l'aimais.. Pourquoi ne m'en étais-je pas avisé plut tôt ?.. La faute à Julie Lambert, peut-être.. Obsédé par l'actrice et ses folies, je ne voyais pas le bonheur à portée de mon cœur, sans parler de mes mains souvent occupées ailleurs.. Ma douce et forte, ma tendre et fidèle, ma petite Brigitte.. Je décidai alors de rentrer tout de suite pour lui dire que j'étais fou d'elle et que je voulais l'épouser.. Merci, Vinca de m'avoir aidé à voir clair en moi !.. es huit jours à Paris, c'était un vol de pigeon passé dans le ciel du printemps.. Ma valise pesait lourd à mon poignet.. Le poids des livres d'occasion glanés sur les quais, plus le linge sale, chargé de sueur et de poussière.. Mon cent ou cent unième voyage d'Aquitaine en Seine.. Les ai-je bien comptés ? Seulement à partir de mon service militaire.. Pour ceux de mon adolescence, je m'en tiens à une évaluation forfaitaire.. Chaque fois, je me dis le cœur pincé :.. Et si c'était la dernière ?.. Je laisse toujours un peu de café au fond de ma tasse, de peur de boire l'ultime gorgée.. Et s'il n'y en avait pas d'autre, jamais ?.. On était au mois d'avril.. Un printemps triomphal, trop beau pour durer.. Mais je rapportais assez d'images pour tenir jusqu'à Pentecôte, entre Brigitte et mes souvenirs.. L'été, on verrait.. Je pris le train à Austerlitz, comme d'habitude.. Austerlitz, le signe du soleil.. Les Anglais honorent Waterloo, signe d'eau.. Grand bien leur fasse.. Je voyageais le jour et je me saoulais les yeux et la mémoire d'un paysage trop connu, mais cousu d'un fil d'or blanc à la trame de ma vie.. Je ruminais de fades pensées sur le temps perdu.. Mon regard s'était usé.. Je ne voyais plus, par la vitre, le bocage plantureux, ni les ponts d'estampe sur les rivières d'aquarelle.. Je distinguais à peine les toits brillants des maisons et le ventre battant des villes.. Je me laissais plutôt fasciner par les décombres grumeleux jonchant les terrains vagues et les entrepôts abandonnés.. La France industrielle commençait sa retraite de Russie, ou de Hong-Kong.. Le hasard m'avait placé au milieu d'une salle non-fumeur du T.. G.. V.. Une banquette me faisait face, dans le sens opposé à la marche du train.. J'appuyais mon front brûlant à la vitre.. Une jeune femme, vêtue d'une robe de velours vert, à la jupe haut fendue, vint s'asseoir côté couloir.. Je tournai la tête et lui souris.. Elle hésita une seconde puis se glissa vers la fenêtre.. Je retins mon souffle.. Cette fille ressemblait à Julie Lambert.. On aurait pu les confondre… Mais je n'avais pas vu Julie Lambert depuis deux ans et j'avais parlé d'elle avec Vinca.. Simple illusion sans doute.. Je suis toujours ému par les ressemblances des visages : plus qu'ému, touché au fond de moi en quelque secrète résonance, et je cède à la tentation de les grossir.. Je me forçai à admirer ma nouvelle voisine sans évoquer Julie Lambert.. Brune aux yeux bleus, les cheveux relevés en un chignon massif, les pommettes hautes, les lèvres rouges, un nez droit et fin aux narines palpitantes….. Elle avait ce type romain qui représente pour moi la beauté féminine à son plus que parfait.. Impossible de chasser le souvenir de l'actrice.. À l'époque où je m'occupais de ses affaires et de son chantier, Julie Lambert me témoignait parfois sa gratitude en m'embrassant trois fois sur la joue, la dernière tout au coin de la bouche, et aussi en me laissant, par distraction ou non, admirer ses longues jambes bronzées et aimées du peuple.. Elle était devenue une amie intermittente, mais d'autant plus chère.. Parce qu'elle était la célèbre Julie Lambert, je n'avais jamais osé tenter ma chance près d'elle.. D'intermittence en intermittence, elle s'était faite si rare que je l'avais perdue de vue et que j'avais dû renoncer pour toujours à mes espoirs informulés.. Comme tout le monde, je l'admirais sur l'écran, petit ou grand, dans ses bons et ses moins bons rôles.. Et surtout dans les mauvais, les tous premiers et les tous derniers, quand elle faisait la pute ou la sucrée, ou les deux : bonbons roses en dessous noirs.. Je l'aimais plus pour elle-même que pour les héroïnes qu'elle incarnait.. Je l'avais vue à la télévision, pour une nuit des Césars, les cheveux courts et l'air égaré.. Sa dernière nomination et, déjà, ce n'était plus tout à fait elle.. Elle avait cessé de tourner et ne se montrait plus à sa maison de campagne.. Le lierre enroulait des guirlandes jusqu'au toit moussu de.. Les herbes folles avaient envahi les sentiers que des pieds glorieux foulaient encore deux ans plus tôt.. On ne voyait plus la photo de Julie Lambert dans les magazines ; seulement, de temps en temps, dans les journaux à scandales.. Ceux-là racontaient que la comédienne s'était liée à une secte millénariste : des gens qui se préparaient à l'holocauste atomique, chimique ou biologique, à l'effet de serre ou à l'invasion des extraterrestres, par le naturisme, la méditation et la fornication.. Ici Paris.. avait révélé en termes prudents que sa carrière cinématographique et sa vie privée souffraient un peu de cette crise mystique.. Mystique, ha ha !.. Un autre hebdomadaire avait publié un reportage photo sur les “Amis du Soleil”.. Un des clichés couleur montrait deux jeunes femmes nues, à genoux sur le sable, en train de rendre leurs dévotions à la mer… ou au soleil dont le reflet dans l'eau éclatait en mille feux.. Aucune des deux n'était Julie, autant qu'on puisse en juger de dos, mais la légende laissait supposer que Julie —.. pauvre Julie.. — rendait grâce de la même façon et dans le même appareil.. Et cette réflexion de Vinca :.. « Je préfère avoir échoué aux yeux des gens qu'être devenue une Julie Lambert.. Mais qu'était-il donc arrivé à cette fille belle, douée, intelligente ?.. Quant à ma voisine du train, elle ne pouvait pas être Julie Lambert, de toute évidence ! C'était une inconnue qui ressemblait à Julie Lambert et qui cultivait par jeu cette ressemblance avec une actrice en vogue.. Une vieille dame accepta l'échange des places entre le côté fenêtre et le côté couloir qu'elle lui proposait.. J'offris une seconde permutation : « Madame, si ça vous ennuie d'aller à reculons ? ».. Elle arrondit les sourcils puis me fixa de ses larges prunelles pervenche, comme si elle croyait se souvenir de mon visage, sans être tout à fait sûre de sa mémoire, et se demandait où elle avait bien pu me voir.. Ses yeux étaient ceux de Julie.. Je sentis une peur vague m'effleurer, peut-être à cause de ces fleurs qui semblent porter le deuil des âmes mortes à l'entrée des cimetières… Elle me regardait, un sourire interrogateur rivé à la bouche.. Un sourire mystérieux, presque tendre et un peu enfantin : le sourire de Julie Lambert dans.. la Fête des oiseaux.. ou.. l'Adieu à la verte prairie.. Elle posa enfin la question que je devinais sur ses lèvres depuis un million d'instants : « Nous nous sommes déjà rencontrés, Monsieur ? ».. Puis : « Aller à reculons ? Oh, pas du tout.. Je ne m'en serais même pas aperçu si vous ne me l'aviez pas fait remarquer ! ».. Le ton était familier, gentil, un peu moqueur, un peu suppliant.. Tout cela ensemble, grâce au talent de Julie Lambert ?.. Mais dans son regard, une flammèche d'impertinence brillait sournoisement.. Belle inconnue et pauvre voyageur !.. Pourquoi se moquait-elle de moi ? Parce qu'elle savait bien que nous ne nous étions jamais rencontrés ou parce qu'elle était pour de bon Julie Lambert ?.. Je jugeai loyal de lui poser la question.. — « Êtes-vous Julie Lambert ? ».. Elle se troubla ou fit semblant avec un certain art.. Ses lèvres frémirent le temps de prononcer deux ou trois mots ; mais aucun son ne sortit de sa gorge.. Son regard s'enfuit et revint, presque humblement.. Elle répondit à mi-voix : « Vous trouvez que je lui ressemble beaucoup ?.. — Oui, mais je ne l'ai pas vue depuis un certain temps.. Était-elle une inconnue jouant à être Julie Lambert aux yeux d'un inconnu, ne fût-ce qu'une seconde ou deux ? Ou bien une Julie Lambert en crise, en fugue, jouant à mystifier un ami sans importance ? Je cherchai un détail précis qui m'eût aidé à me faire une certitude.. Voyons.. , me dis-je.. Que ferait Julie Lambert dans le train… même en première classe, alors qu'elle possède une Porsche ou une Toyota turbo ? Ce n'est pas elle et c'est dommage.. Mais rien ne prouvait que Julie Lambert ait encore ses bagnoles.. J'étudiai son nez un peu large et un peu court qui imprimait sur son visage plutôt long un air à la fois sincère, sensuel et généreux.. Julie Lambert m'avait toujours parue sensuelle et généreuse, mais je doutais de sa sincérité.. Je la revis dans.. la Dame des bruyères.. où elle était une châtelaine en Écosse, joueuse, menteuse, perverse.. Ma rencontre n'était pas Julie.. Puis une scène de.. raviva aussitôt mon doute.. Une scène où la poésie de son visage fait presque oublier l'érotisme provoquant de son corps.. On se souvient : Fausta, l'héroïne, se prend ou feint de se prendre — on ne sait pas au juste — pour une adolescente à ses premiers émois alors qu'elle est une jeune femme de plus de vingt ans (Julie en avait vingt-six dans ce rôle).. Geoff, le séduisant chevalier venu d'ailleurs et qu'elle a peut-être rêvé, l'entraîne au sommet d'une colline escarpée.. Elle escalade derrière lui une sorte de goulet entre deux rochers.. Appuyée sur le rebord d'un plateau, elle hisse le haut de son corps, tête et buste, lève la tête et s'émerveille du paysage qu'elle découvre et qu'on ne voit pas encore (c'est vraiment un paysage d'une beauté sublime).. Elle est alors, complètement, cette adolescente romantique, un peu folle, qu'elle a choisi de paraître.. Puis elle baisse les yeux vers le monde d'en bas et redevient un moment la femme adulte qu'elle est en réalité.. Elle répète le jeu deux ou trois fois et on se demande quelle voie, quel destin elle va choisir.. Les expressions défilent sur son visage de plus en plus vite : surprise, admiration, impatience, indécision, trouble, effroi, courroux… Elle résiste à ces impulsions avant de céder, la musique de ses émotions court entre sa bouche et ses cils, éclate sur ses lèvres et dans ses yeux.. C'est du grand art, même en sachant que la maquilleuse est pour beaucoup dans cet exploit.. « C'est vrai, vous lui ressemblez beaucoup.. Elle hocha la tête avec la grâce de Fausta, les yeux à demi fermés, les joues à demi gonflées, l'air de sucer un bonbon à la menthe… Il me sembla alors qu'elle jouait Julie jouant Fausta.. Je me sentis au bord de la panique.. Pourquoi ne pas lui poser une question piège, par exemple sur la maison de.. ?.. Tu fais semblant de te tromper : Et votre maison de… mettons… Rose-l'Étang ?.. Mais je ne pouvais pas.. Je ne pouvais pas la piéger, c'était au-delà de mon courage.. Je l'étudiai de nouveau.. J'espérais, sans y croire, accrocher mon œil d'aigle à un signe sûr.. Elle croisa les jambes et les décroisa aussitôt.. Genoux ?.. Ils m'émeuvent tant sous une jupe que je ne peux les regarder sans avoir l'âme embuée.. J'essayai de me rappeler ceux de Julie Lambert.. Au lieu des souvenirs réels que j'attendais, il me vint des images de films, diverses et contradictoires.. Les rondeurs de.. la Fête.. et les fossettes de.. l'Adieu.. ….. Si c'était elle ?.. Je me mordis la lèvre pour chasser le désir né d'un fantôme et non d'une femme de chair.. La promiscuité du wagon décourageait toute tentative d'approche.. Je tournai la tête vers la campagne qui défilait et je vis le reflet de l'inconnue bouger dans la vitre.. Une pulsion se lova au milieu de moi comme un serpent en hiver.. Je sus que je m'étais menti autrefois en singeant une affectueuse camaraderie pour Julie Lambert.. Mon désir d'elle restait enkysté dans le muscle creux tapi au milieu de moi : mon cœur, bien sûr.. Et la tumeur saignait au premier sourire d'une inconnue qui ressemblait à Julie Lambert.. Un gros plan s'éclaira dans ma boîte à fantasme : un mâle de cinéma chevauchant dans la nuit américaine une cavale brune au grand galop.. La voix de la jeune femme me parvint de l'envers du décor : « Vous rentrez de Paris ?.. — Pourquoi pas ?.. — Ce qui veut dire oui… Voyage d'affaires ?.. — Si on veut.. Un sourire m'échappa.. Les affaires justifiaient mes escapades parisiennes ; elles m'aidaient à fuir le présent et l'avenir dans la littérature de mes dix-sept ans.. J'eus tout de suite envie de fournir une explication à cette curieuse aux yeux bleus.. « Je suis agent immobilier.. Il y a quatre ans, j'ai vendu une maison à une comédienne nommée Julie Lambert.. — Si j'étais Julie Lambert, je devrais donc me souvenir de vous ?.. — Julie Lambert ne prend jamais le train.. — Qu'en savez-vous ?.. — Elle me l'a dit.. — Et si je me souvenais de vous ? Comment va votre jolie secrétaire ?.. — Antoinette ?.. — J'ai oublié son nom, mais ce n'était pas Antoinette.. — Brigitte ?.. — Oui, peut-être.. — Vous avez répondu au hasard.. — Je me souviens de Brigitte, maintenant.. — Et votre maison ?.. — Je vais la vendre.. Voulez-vous vous en charger ? ».. Elle me scrutait d'un air de défi.. La vraie Julie Lambert avait-elle les yeux si fiévreux ?.. C'est peut-être l'éclat de la folie qui les rend brillants.. , pensai-je.. Et si cette fille se prenait pour Julie Lambert ?.. — « Bonjour, Julie.. Vous n'avez pas changé.. — Je me souviens de vous.. » dit-elle en taquinant sa lèvre avec une incisive, mais j'ai oublié votre nom.. Attendez… ».. Je sus tout à coup qu'elle n'était pas Julie Lambert.. Je continuai de jouer le jeu du doute pour aviver mon plaisir.. — « Gilbert Mérac.. — En tout cas, vous avez ses yeux.. Elle gonflait les lèvres d'un air de se rengorger.. Et je me demandais comment j'avais pu la prendre un seul instant pour Julie Lambert.. Elles avaient la même bouche gourmande et le même retroussis de jupe.. Le reste n'existait que dans ma tête.. — « Votre séjour s'est bien passé ? » demanda l'inconnue aux yeux bleus sur un ton grave, qui n'excluait pas le persiflage.. — « Comme le précédent et environ quatre-vingt-quinze autres.. Le train s'était arrêté.. Elle se leva brusquement, tendit les bras vers ses bagages qu'elle ne pouvait atteindre facilement de sa place.. Je me levai aussi et proposai de l'aider.. « Vous descendez ?.. — Non, je voudrais seulement prendre un livre dans mon sac de voyage.. Le bleu… ».. Je cueillis le sac et le lui tendis en me rasseyant.. Elle le posa sur ses genoux et l'ouvrit.. C'était un sac au nom d'une compagnie aérienne, comme il y en a tant.. Hawaiian Airlines.. et à côté….. Si.. L'inconnue étira le sac en le refermant et je pus lire :.. Agacé ou peut-être effaré, je pris la fuite dans le couloir en bousculant mes voisins et partis au hasard dans le train.. L'inconnue a-t-elle pensé que j'étais malade ou bien fou ?.. Il me fallut plusieurs minutes pour me calmer.. Le train roulait à pleine vitesse dans une plaine herbue, voilée d'une brume légère.. Je me dis :.. Encore heureux qu'il ait fait beau !.. C'était une bribe de chansonnette ; ça n'avait pas grand sens.. Je me moquais bien du temps.. Je regardai un instant la campagne défiler, ce qui me donna le vertige et je dus m'appuyer sur un compartiment à bagages.. J'essuyai la sueur froide qui coulait sur mon front.. Slombo, Slombo !.. Qu'était Slombo ? Ou qui était-ce, si c'était une personne ? Je me souvins d'avoir lu quelque chose à propos d'une.. campagne publicitaire.. vieille d'une quarantaine d'années, avant l'époque de la télévision universelle.. La radio et la presse avaient lancé le nom de Garap.. La publicité était encore un phénomène neuf pour les gens, qui mouraient de curiosité.. Garap, Garap, Garap, qui est Garap ? Vous le saurez bientôt, la semaine prochaine, dans deux jours, demain,.. demain !.. Demain était arrivé et on avait su.. Garap n'était rien.. Seulement un mot inventé par les hommes de la publicité, pour faire connaître leur pouvoir à la population, qui ne savait pas encore qu'elle venait d'entrer dans un nouveau monde.. Très bien.. , pensai-je,.. c'est le coup de Garap qui recommence, en beaucoup plus sophistiqué.. La seconde étape, en somme, ou peut-être la troisième, car il se peut bien que la seconde nous ait échappé.. Et quel est le but de cette campagne ? Personne ne doute plus du pouvoir de la publicité.. Ses chefs d'orchestre ne sont-ils pas déjà, aux yeux de certains, les meneurs et les maîtres secrets de la société ? Alors, qu'est-ce qu'ils veulent ? Qu'est-ce qu'ils sont en train de faire ? Tout simplement de mettre la main sur le pays, via la cervelle du populo.. Avec la complicité du gouvernement ou à son insu….. À son insu plutôt car le gouvernement, ce ruminant myope et somnambule, ne voit arriver les calamités que lorsqu'elles ont fait leur œuvre et qu'elles remplissent les pages et les écrans.. Et quand je dis le pays, c'est.. tous.. les pays, car Slombo nous vient sans aucun doute d'Amérique.. On a eu tort de les croire finis, les Américains… Tous les pays, la Terre entière ! Les grandes agences d'outre-Atlantique sont en train de s'emparer du monde !.. Et voilà.. Tu es complètement fou, Gilbert Mérac.. La boucle est bouclée.. Tout se passe dans ta tête malade !.. J'allai me rafraîchir au lavabo et me mordis la lèvre pour m'assurer que je ne dormais pas debout.. Ce truc ne vaut rien, d'ailleurs.. Je me mords ou me pince  ...   il me coupa d'une voix calme et lente : « Je crois que ça n'a plus d'importance,.. MAINTENANT.. Il avait dit : « Maintenant » !.. Contaminé, lui aussi.. Alors, je restais le seul ?.. Je sautai dans ma voiture et respirai cette même odeur douceâtre que j'avais sentie dans mon bureau et cette fois, je la reconnus.. C'était celle du sang.. Un mauvais frisson me courut dans le dos.. Il fallait que je fiche le camp d'ici le plus vite possible.. En roulant, j'entendis pour la première fois le son Slombo dans ma tête.. Je crus d'abord qu'il provenait de l'extérieur, du moteur par exemple.. Ç'aurait pu être aussi le bruit d'un engin volant.. Je ralentis et écoutai par la vitre baissée.. Non….. Ce grondement rythmé et houleux montait du fond de moi.. Sslômm-bôô ! Sslômm-bôô !.. Je me dis d'abord que c'était le battement du sang à mes oreilles.. Oui, peut-être….. Mais le rythme était beaucoup plus lent que celui de mon cœur et le son avait une netteté extraordinaire.. Quelques heures plus tôt, j'aurais pu croire à un signe de dérangement cérébral, un de plus.. Mais je savais maintenant que j'étais sain d'esprit, du moins autant qu'on peut l'être dans un monde fou.. Le moteur se mit à cogner ; je m'aperçus que j'avais laissé ma quatrième descendre bien au-dessous de ses limites.. Je rétrogradai avec peine.. Je croisai une grosse allemande qui roulait encore plus lentement que moi.. Je reniflai avec dégoût.. J'avais emporté sur mes vêtements cette odeur fade et salée qui évoquait le sang frais.. Peut-être l'odeur de Slombo !.. Je recommençais à étouffer et, en même temps, impression tout à fait contradictoire, je me sentais léger.. Au lieu de me pousser à la panique, ces accès de suffocation me donnaient une sorte d'euphorie… mais une euphorie qui ne m'incitait pas à peser sur l'accélérateur, au contraire.. Je dus me forcer plusieurs fois à repartir, alors que mon break venait se ranger tout seul, ou presque, au bord de la route.. Et beaucoup de conducteurs cédaient visiblement à la même lassitude et s'arrêtaient n'importe où, pour toujours eût-on dit, deux roues dans le fossé ou en travers de la chaussée.. Dans ce cas, il fallait les contourner pour passer.. Mais à quoi bon passer ? Pour aller où ? Pour faire quoi ?.. La société me semblait dans l'impasse, la civilisation condamnée, et la Terre même, si les Hommes ne changeaient pas leur façon de vivre.. Slombo était arrivé juste à temps pour nous sauver ! Et j'écoutais ces deux syllabes merveilleuses et terribles gronder dans ma tête.. Slom-bô ! Slom-bô !.. J'aperçus une cabine téléphonique à l'entrée d'un village.. Je me demandai si le réseau téléphonique fonctionnait encore.. On allait bien voir.. J'arrêtai ma voiture devant la cabine, sortis mon carnet et cherchai le numéro de Julie Lambert à.. J'avais l'intuition que la comédienne était, par je ne sais quel mystère, au centre de tout, qu'elle savait tout de Slombo et qu'elle seule pouvait m'aider.. Un appareil à pièces ; je fouillai mes poches.. Une demi-minute plus tard, j'eus le bonheur incroyable de reconnaître sa voix.. « Gilbert ? J'attends ton appel depuis si longtemps ! ».. Elle attendait mon appel.. C'était ainsi,.. Julie Lambert attendait mon appel avec impatience et sa voix trahissait une joie sincère.. — « Je suis sur la route.. — Viens vite.. » fit-elle avec un mélange de gravité et de chaleur.. « J'ai très envie de te voir.. Et puis… ».. — « Oui ?.. — J'ai quelque chose d'important à te dire.. Viens, viens ! ».. D'une façon ou d'une autre, la communication fut coupée et je remontai dans ma voiture.. Assis derrière le volant, je respirai longuement, luttai contre l'oppression.. Je me sentais très fatigué.. Un poids énorme pesait sur mes épaules ; mes muscles m'obéissaient mal et il me fallait des secondes et des secondes pour le moindre geste.. J'aurais voulu m'arrêter pour toujours près de ce village que baignait la douce lumière du soir.. Je résistai à l'envie de quitter la voiture, de jeter les clefs dans le fossé et d'aller me coucher dans l'herbe au milieu des vaches.. Finalement, je réussis à repartir.. Je roulai au pas et les voitures que je croisais n'allaient pas plus vite.. Un camion-citerne barrait la route à un croisement.. Je faillis renoncer, mais je voulais revoir Julie Lambert et je pris un chemin vicinal sur la droite.. J'entendais le bruit de Slombo presque sans arrêt, mais très bas.. C'était agréable et un peu angoissant, comme une musique venue de la nuit des temps.. Il me fallut une heure pour arriver à.. , mais le soleil ne baissait plus sur l'horizon et le soir se figeait dans sa lumière.. Je repérai de loin les grands arbres qui formaient une couronne touffue autour de la maison.. Les deux petites tourelles à pans lançaient leur pointe à travers les feuillages.. Les grands ormeaux desséchés par la maladie, que j'avais fait couper moi-même quelques années plus tôt, s'alignaient de nouveau, superbement, le long de l'allée.. Je crus que la puissance de Slombo m'avait transporté loin dans le passé.. Peut-être était-ce pour cela que les voitures fonctionnaient si mal.. Mon moteur s'arrêta à cent mètres de la barrière blanche qui marquait l'entrée de.. Je l'abandonnai et je crus sur le moment que c'était un abandon définitif.. Je m'approchai de la barrière, plus neuve et mieux peinte que je ne l'avais jamais vue.. De l'autre côté, un ruisseau serpentait dans un pré et une arche moussue l'enjambait.. L'eau murmurait sur les pierres son chant doux et secret.. En aval, un castor se promenait sur le toit rond de sa cabane, où un grand échassier blanc le considérait d'un air pensif, une patte levée.. Une longue couleuvre verte se chauffait sur une pierre en forme d'œuf.. Un gros rongeur à la fourrure noire et brillante se glissa furtivement entre les prêles.. Le soleil changeait en miroir la surface de la rivière, d'une pureté admirable, éclaboussait de rayons vifs la cascade d'un gué, frisait les feuillages des hêtres et des aulnes et couvrait les saules d'un frémissement argenté.. Au-delà, s'étendait un pré à l'herbe drue, mêlée de fleurs blanches, jaunes et bleues, qui s'élevait par moutonnements successifs vers un bois touffu.. Le soleil n'était plus celui d'une fin d'après-midi ordinaire, mais une immense source blanche et dorée à la fois, comme les fleurs dans les prés, en même temps puissante et douce.. La lumière d'un autre temps, d'un autre monde.. Une émotion intense, une brûlure de joie, précipitaient les battements de mon cœur.. Je m'agenouillai devant la barrière et contemplai ce paysage avec une ivresse respectueuse.. L'herbe, les fleurs, la lumière étaient les plus belles que j'aie jamais vues.. Le parfum de la nature avait chassé tous les mauvais relents.. Mon souffle s'était apaisé et je me sentais pacifié corps et âme.. Le son familier me parvenait de très loin, comme du fond d'un tunnel, mélodieux et uni, presque inaudible.. Slombo-Slombo-Slombo….. Sans bouger de ma posture, je relevai la tête et je vis sur la ligne brumeuse des coteaux, au-dessus des bois, dans la lumière orangée, la silhouette immense et droite, quasi divine, que j'avais observée sur la publicité du magazine.. Humaine et plus qu'humaine, tutélaire, olympienne, elle s'élevait jusqu'au ciel, et la tête, à peine esquissée, se perdait dans l'infini.. Je me mis debout et m'appuyai sur la barrière blanche, si blanche.. Je contemplais le monde de l'âge d'or, que j'avais atteint après un long périple à travers l'angoisse et la peur.. Il était à ma portée.. Je n'avais qu'à sauter la barrière.. Je savais que Julie Lambert m'attendait de l'autre côté.. J'aperçus alors une petite porte à ma droite.. Faite des mêmes liteaux blancs que la barrière, elle était encadrée de solides montants de fer forgé, noirs et luisants.. Je manœuvrai en vain le loquet.. La porte était fermée et la déception me serra le cœur.. Tant pis.. La clôture n'était pas aussi haute que je ne puisse l'enjamber.. J'esquissai le geste, mais aussitôt je m'entendis appelé entre le pré et la maison.. « Gilbert, non, non ! ».. Julie Lambert se précipitait vers moi, ses cheveux noirs flottant sur ses épaules.. Elle était vêtue d'une longue robe blanche, bras nus, pieds nus, avec de fins bracelets argentés aux poignets.. Elle aussi, plus belle que je ne l'avais jamais vue, même dans.. Différente aussi, le visage plus allongé, la bouche rouge qui faisait paraître son teint plus pâle….. Elle s'arrêta à quelques mètres de moi, de l'autre côté de la barrière, et me fit un grand signe de la main.. « Je suis si heureuse de te voir.. Mais ses traits restaient figés dans une expression incertaine.. Je lui souris et fis quelques pas le long de la barrière.. — « Je suis venu.. La porte est fermée.. — Tu ne dois pas passer.. — Pourquoi ? ».. Elle étendit la main, paume en bas, dans un geste hiératique et chargé d'une douce autorité.. — « Le moment n'est pas encore venu pour toi.. — Le moment n'est pas venu ?.. — Mais nous nous retrouverons un jour.. Une lourde tristesse m'étouffa.. Alors, il me fallait repartir, rentrer dans ce pays morne et gris, où je n'entendrais plus l'appel de Slombo ?.. « On a besoin de toi,.. en bas.. » dit Julie.. Une ombre de sourire flotta sur ses lèvres.. Je secouai la tête.. — « Je veux rester.. Je suis seul ; personne n'a besoin de moi.. — Justement, tu n'as pas vraiment vécu ta vie.. Tu as tout à faire.. Et puis, regarde… ».. Elle tourna la tête, me montra d'un geste la maison.. Les hommes en bleu s'affairaient autour des voitures bleues, marquées.. On eut dit, dans leur combinaison, des techniciens de production en train de démonter et d'emballer le décor d'un film.. « Ils s'en vont.. « C'est fini.. La maison s'effaça, une ombre grise courut sur la terre, la lumière orange s'éteignit.. Mais j'entendais toujours au fond du tunnel le son musical et poignant :.. Slombo-Slombo-Slombo-Slombo….. Une longue file de voitures bleues s'étira dans la brume.. Je regardai le paysage et fis mes adieux à la verte prairie avant qu'elle n'eût tout à fait disparu.. Julie se tenait toujours de l'autre côté de la barrière.. Elle m'adressa un dernier signe, la main au-dessus de la tête, comme dans.. , puis elle recula au loin et s'évanouit.. Je criai son nom : « Julie ! Julie ! Reviens, je t'en prie ! ».. Je me retournai et distinguai la forme claire de ma voiture dans le crépuscule, à quelques pas.. Je claquai la portière, le moteur ronronna au premier coup de démarreur et ce bruit me faucha le cœur.. Tout allait donc recommencer !.. Je préférais en finir.. P.. resque aussitôt, je me vis en train de doubler une voiture mal éclairée et un peu zigzagante.. Encore un qui en avait assez de la vie telle qu'elle était ! Un gros véhicule, camion ou autocar, surgit en face, baissa ses phares.. J'avais le temps de passer.. Les yeux géants du camion se précipitaient à ma rencontre, buvant la nuit liquide.. Je songeais que j'allais mourir assourdi par le fracas de la tôle et que je n'entendrais pas, au dernier moment, le doux appel de Slombo.. Une stupeur de cauchemar m'écrasa le cœur.. D'ailleurs, je n'avais aucune envie d'agir.. Prier peut-être….. Une espèce de dinosaure antédiluvien se ruait sur mon brave vieux break.. Mes phares volaient plein de courage à la rencontre des six yeux du météore.. Gilbert Mérac, tu ne rentreras pas à la maison ce soir ! C'est ce que tu voulais ? C'était écrit, non ?.. Une voix s'éveilla en moi et émit une sorte de rire.. Imbécile !.. Puis le son secret, ténu et consolant :.. Slombo, Slombo, Slombo.. Les deux faisceaux de lumière se croisèrent un centième de seconde, épées gigantesques, dégoulinantes de lumière mouillée.. Je me crus un instant à bord d'un vaisseau spatial, projeté sur une comète folle.. Et l'orbite de mon vaisseau coupa celle de la comète avec un bruit de fin du monde, qui ne couvrit pas tout à fait, pourtant, l'appel de Slombo.. Le fracas s'atténua peu à peu, devint sourd, ouaté et long, long… La douleur était moins atroce que je ne l'avais craint.. Brûlure lancinante à l'intérieur des yeux, déchirure au fond de la poitrine, lent arrachement au creux du ventre.. Et puis le vertige, la nausée, l'asphyxie.. Je tombais.. Lente fut la chute dans le silence.. La lueur des phares m'accompagnait, débordant en gerbes de flammes qui grandissaient, envahissaient le ciel jusqu'à l'étoile Polaire : le crépitement de mille soleils éclatés, dans la phosphorescence d'interminables secondes, puis le silence s'enfla, s'étendit et dévora l'espace.. Je bougeai les mains, étirai mes doigts engourdis.. Bon Dieu, je suis vivant, toujours vivant !.. « Il se réveille.. » dit quelqu'un.. « Enfin ! ».. S.. lombo.. » répète deux ou trois le docteur Felden, comme s'il tâtait du bout de la langue les fortes syllabes de ce mot.. « Quel sens donnez-vous à ce nom,.. Maintenant ? Aucun sens.. Slombo est au-delà du sens.. Je précise : « Consciemment, aucun.. — Et vous n'aviez pas du tout l'intention de vous suicider.. — Si j'avais voulu me suicider, je ne l'aurais pas tenté sur la route, au risque de tuer des gens qui n'avaient pas, eux, l'intention de mourir.. La chance a voulu que je sois le seul blessé grave.. Il tourne la tête et regarde le ciel bleu par la fenêtre.. — « Votre expérience est plutôt non conventionnelle.. Je veux dire différente du modèle courant de N.. D.. E.. le plus souvent inspiré par les croyances religieuses du sujet.. — Bien que beaucoup de spécialistes le nient.. — Oui, bien que beaucoup de spécialistes le nient.. Elle n'est pas la première de ce type que je vois, mais Slombo me trouble.. — Moi aussi ! ».. Je joins les mains sur mon genou.. Le docteur Felden me fixe gravement.. C'est un des rares psychiatres français qui se passionne pour la N.. :.. Near Death Experience.. , expérience de mort imminente.. Les visions des sujets en phase terminale… Ce qui m'est arrivé, paraît-il.. J'ai été en “phase terminale” et je suis revenu.. Julie Lambert m'a interdit de sauter la barrière blanche et je me suis réveillé dans mon lit d'hôpital après avoir “voyagé au pays des morts”.. Quelle que soit la nature de cette rencontre, je ne l'oublierai pas de sitôt.. Et je n'oublierai pas Slombo.. Le docteur Felden reprend tout au début.. Il m'explique une fois de plus que des tas de gens, partout et de tout temps, ont frôlé la mort et connu à cette occasion une expérience très forte et très particulière, qui n'est pas sans rappeler la description du “passage” dans le.. Livre des morts.. , tibétain ou égyptien.. Je hoche la tête en l'écoutant.. Je sais, je sais.. Il insiste.. — « Et vous n'aviez jamais lu aucun livre sur les N.. — Ring, Moody, Sabom ?.. — J'ai étudié ces livres après mon retour de l'hôpital, pour essayer de comprendre ce qui s'était passé.. — Mais vous aviez lu des articles ?.. — Un article et au moins un morceau d'émission de télévision.. — Qu'en aviez-vous pensé ?.. — Je ne sais plus.. Je n'avais pas eu l'impression d'une révélation.. Il cherche une position confortable sur son fauteuil.. — « Reprenons.. Il fait mine de consulter ses notes ; en réalité, il se fiche de mon cas.. Ce qui l'intéresse, c'est la N.. un peu originale que j'ai vécue.. D'ailleurs, je ne suis pas venu pour lui soutirer un diagnostic ou un traitement, mais pour lui apporter mon témoignage, à la demande du docteur Lorenzo, le médecin qui m'a empêché de sauter la barrière.. « Felden collectionne les souvenirs des réanimés, » m'a dit Lorenzo, « ce que certains appellent les expériences de mort imminente.. Il serait intéressant de voir si votre aventure particulière lui rappelle quelque chose… ».. Felden se frotte les mains, croise et décroise les jambes, caresse la courte barbe poivre et sel qui arrondit son visage osseux.. « Essayons de reprendre par ordre chronologique.. » décide-t-il.. J'objecte aussitôt : « Mes souvenirs ne coïncident pas avec l'ordre chronologique.. Je suis rentré de Paris par le train, puis j'ai pris ma voiture à la gare et l'accident est arrivé quelques minutes après, au début de l'après-midi.. Du moins c'est ce que j'ai appris à mon réveil, mais dans ma mémoire, il se situe bien plus tard.. Je n'arrive pas à situer le moment du saut en arrière.. Sans doute, le moment où je suis monté dans le train, à la gare d'Austerlitz.. Ou peut-être l'instant où Julie Lambert est venue s'asseoir en face de moi… Ce souvenir appartient à la séquence N.. , mais il me paraît tout aussi réel que les autres.. En fait, il n'y a qu'une séquence pour moi.. Mon expérience N.. commence à Paris, chez Vinca, cette amie que je suis allé voir la veille de mon retour.. Elle portait un pull marqué.. Elle m'a dit qu'elle travaillait pour Slombo.. Rien à signaler pour mon dernier jour à Paris.. Puis je monte dans le train et Julie Lambert vient s'asseoir en face de moi.. C'est Julie et ce n'est pas elle.. Nous parlons ; elle s'amuse à me laisser dans le doute.. Puis je sors, je marche un moment dans le train et, quand je reviens, elle a disparu… ».. Je raconte avec autant d'exactitude que j'en suis capable la suite des événements.. C'est important.. Le docteur Felden doit, s'il a encore un doute, comprendre que mes souvenirs de l'expérience N.. sont aussi précis et aussi forts — plus précis et plus forts même — que les souvenirs ordinaires.. Et, de nouveau, j'affronte ses questions.. — « À quel moment avez-vous eu le sentiment de basculer tout à fait dans l'irrationnel et l'impossible ?.. — Jamais tout à fait… Il y avait toujours une explication possible.. — Du moins, c'est ce que vous vouliez croire.. Même quand je suis arrivé devant la barrière blanche et que j'ai vu ce que j'appelle l'“âge d'or” de l'autre côté, je n'ai pas eu une impression d'irrationnel et d'impossible.. — Et vous ne saviez pas que Julie Lambert était morte ?.. — Je ne le savais pas, mais j'en avais un peu peur.. Elle me laissait avec deux cent mille francs de dettes pour les réparations de sa maison et ça ne lui ressemblait pas.. Les journaux parlaient de ses aventures avec la secte des Amis du Soleil ou quelque chose comme ça.. Elle n'avait pas tourné un seul film depuis au moins deux ans.. Elle est morte au cours d'une “séance psychique” — ce sont les mots des journaux — et dans des circonstances troubles.. La nouvelle a été publiée pendant mon séjour à l'hôpital… ».. Le docteur Felden feuillette rapidement mon dossier, esquisse un sourire un peu moqueur.. C'est la première fois que je décèle un semblant de raillerie dans son regard.. — « Vous avez été accueilli sur la frontière de l'au-delà par une morte qui vous était chère.. C'est on ne peut plus classique ! ».. L'envie me vient de lui avouer toute la vérité, dont je crains qu'elle ne soit moins classique.. Finalement, je réussis à me taire.. Il n'a pas besoin de savoir et je me doute que sa tolérance à l'“irrationnel” et à l'“impossible” a des limites.. Il prend la grimace qui m'a échappé pour une marque de scepticisme.. Il ouvre un livre à couverture noire, tout hérissé de signets.. Il me lit un passage d'une voix neutre : « L'agonisant rencontre alors une sorte de limite, de frontière qui l'arrête dans sa marche vers la lumière.. Cela peut-être un mur, une haie, une rivière, une barrière, parfois simplement une force qui le repousse.. À ce moment, très souvent, apparaît une personne chère, un proche parent décédé qui lui dit que son heure n'est pas venue, qu'il va rentrer dans son corps et retrouver le monde… ».. Le médecin referme le livre en le faisant claquer légèrement.. « Voilà, mon cher.. Sur une quinzaine de caractères typiques des N.. , la vôtre n'en compte que trois ou quatre.. Celui-ci est le plus probant.. Il y a aussi le bruit, qui “vient de l'intérieur” et qui peut ressembler à une crécelle ou un gong ou d'ailleurs n'importe quoi d'autre, qui peut être effrayant ou apaisant ou les deux tour à tour….. Slom-bô.. , ça pourrait ressembler à un coup de gong, n'est-ce pas ? Mais ça pourrait être aussi du sang dans les vaisseaux de votre cerveau, au moment où celui-ci était sur le point de s'asphyxier.. Qu'en pensez-vous ? ».. Un sourire me vient, qu'il remarque et qui l'intrigue.. Il me scrute de nouveau, hoche la tête.. « Vous ne savez pas.. Vous ne pouvez pas savoir… Encore un point.. Depuis votre retour, avez-vous l'impression d'avoir changé ?.. — Je le pense.. Pourtant, c'est difficile à dire car je ne me souviens pas très bien de celui que j'étais avant.. — Mais c'est la meilleure preuve.. — J'ai d'ailleurs peine à m'imaginer autrefois.. Et puis le monde me paraît infiniment plus vaste et la petite parcelle d'espace et de temps où je suis condamné à vivre de nouveau est comme une prison.. Et puis aussi… Je crois qu'autrefois je voyais la société et la vie avec une tolérance teintée d'humour.. Il se pourrait que j'aie perdu mon sens de l'humour au cours de ce voyage !.. — Oui, oui, beaucoup d'.. experiencers.. changent de métier, de philosophie ou d'existence.. Quelques-uns même divorcent.. — Je ne suis pas marié.. — Puis-je dire : tant mieux pour vous ? ».. Il me regarde.. Il sent que je lui cache quelque chose.. Le désir de parler me traverse de nouveau mais à ce moment le téléphone sonne.. Le docteur Felden décroche sans tourner la tête : « Allô ? J'écoute.. Mais parlez.. Parlez donc ! ».. Il attend quelques secondes, puis raccroche avec un haussement d'épaules agacé.. Irrationnel et impossible.. Je sais que l'appel était pour moi.. J'en reçois de tels tous les jours, deux fois par jour souvent, non seulement chez moi ou à mon bureau, mais en des lieux où personne ne peut savoir que je me trouve.. Je décroche et personne ne parle ou alors, j'entends un murmure lointain, des voix nombreuses mais si faibles que je ne suis pas tout à fait sûr que ce soit vraiment des voix.. J'ai une hypothèse, mais je ne la confierai pas au docteur Felden, car je la crois bien au-delà que ce qu'il pourrait accepter.. Je me mords la lèvre pour ne pas sourire encore.. Il ne saura jamais combien ma vie a.. changé.. depuis mon retour.. Je ferme les yeux et reprends mon souffle.. Le médecin soupire longuement.. « Nous nous revoyons une autre fois ? ».. Je réponds : « Oui.. », mais je ne suis pas sûr de revenir.. Je sors mon portefeuille d'un geste machinal.. Il m'arrête d'un signe.. — « Rappelez-vous nos conventions.. Votre cas m'intéresse, je l'étudie.. Si j'arrive à y voir clair, j'essaierai de vous aider d'une façon ou d'une autre.. Mais je ne vous promets rien.. Je me retrouve dans la rue.. La lumière me paraît étrange, comme souvent depuis mon retour : épaisse, glauque, sans éclat.. Elle semble monter du sol, comme d'un miroir gris.. Aussitôt dans ma voiture, je sens une légère somnolence.. Je pose les mains sur le volant, je cale ma nuque et j'écoute.. Le son arrive presque aussitôt.. Murmure fiévreux et lancinant, doux, chaleureux, familier maintenant.. Slombo, Slombo, Slombo, Slombo….. Éternel et consolant.. Slombo, Slombo, Slombo….. Grave et ensorcelant.. Slombo, Slombo….. Lointain mais fraternel.. Slomboooo !.. Je ne peux m'empêcher de rire.. « Ça pourrait être aussi le bruit du sang dans les vaisseaux de votre cerveau, au moment où celui-ci était sur le point de s'asphyxier.. » a dit le docteur Felden.. « Qu'est-ce que vous en pensez ? » J'en pense que Slombo est toujours là et que ce n'est donc pas le bruit du sang dans les vaisseaux de mon cerveau !.. Je rentre chez moi.. Le téléphone sonne à l'instant où je pousse la porte.. Je décroche, mais je me doute que nulle voix humaine audible ne me parlera.. Cela ne signifie pas qu'il n'y ait personne au bout du fil.. Au contraire, je sens qu'on m'appelle impatiemment de quelque part, avec espoir et désespoir.. J'écoute.. Un jour peut-être, une voix inconnue ou bien connue m'atteindra enfin.. Mais pas cette fois….. Ce n'est pas tout à fait le silence dans l'écouteur.. Il y a une espèce de rumeur, de gazouillement, comme le chant de mille oiseaux ou de cent mille insectes filtré par je ne sais quelle épaisseur.. Un souffle passe, pareil à un long cri étouffé, loin, très loin… Je crois que c'est Vinca ou Brigitte qui essaie de m'appeler.. Irrationnel et impossible ?.. Je n'ai pas dit au docteur Felden que le monde depuis mon retour n'est plus celui d'avant.. Ici, Vinca n'existe pas.. Ma secrétaire s'appelle Viviane, elle est mariée, elle a quatre enfants, elle est toujours fatiguée, souvent malade.. Elle en a plus qu'assez de la vie.. Brigitte est restée de l'autre côté.. Je m'installe au milieu des livres et des revues que j'ai rassemblés depuis ma sortie de l'hôpital.. Puis je les repousse, me prends la tête dans les mains et ferme les yeux.. Je sais tout ce qu'il y a dans les livres.. J'en sais même un peu plus.. Je pense que les témoins, les.. , ne disent pas tout.. Ou bien ils n'ont pas compris, ou bien on ne les a pas crus… parce qu'ils ont franchi les limites de l'irrationnel et de l'impossible.. Après le retour, nous avons changé.. D'autant plus que le monde.. aussi.. a changé, que nous n'y sommes plus tout à fait à notre place et qu'on ne nous reconnaît plus.. Je suis revenu, mais dans un univers qui n'est pas le mien.. Je suis un chat quantique !.. Je me lève et je prends dans la bibliothèque le premier volume des mémoires de Casanova, le seul que je possède ici.. Je feuillette le catalogue de la collection "Auteurs célèbres".. Le numéro 261 est.. , de Louis Jacolliot.. Le pays des singes, je le connais.. J'en viens, j'y suis revenu.. Ce ne sont pas tout à fait les mêmes singes, mais peu importe.. Je sais qu'il existe une réalité où Louis Jacolliot a écrit.. à la place de.. Qu'est-ce qui vaut mieux ? Être un singe au pays des singes ou un esclave de Slombo Dieu sait où ? Je n'en sais rien.. J'ai perdu mon sens de l'humour et j'en suis presque heureux.. L'humour est la forme civilisée du désespoir et je ne veux plus être désespéré !.. Je compose pour la centième fois le numéro de Vinca, que je sais par cœur.. « Le numéro que vous avez demandé n'est pas en service actuellement… ».. Pas de Vinca, pas de numéro.. Les.. aux frontières de la mort sortent non seulement de leur corps, comme le racontent beaucoup de témoins, mais aussi de leur univers.. Sinon tous, du moins un certain nombre et je suis de ceux-là.. Ils traversent des territoires inconnus, ils rencontrent des entités non-humaines.. Ils sortent du temps et retrouvent les morts dans une sorte d'éternité.. Puis ils rentrent, et retombent dans leur monde ou un monde à côté, comme celui-ci….. Celui-ci qui diffère du mien par pas mal d'éléments, personnels ou non.. Par exemple, Julie Lambert n'a jamais tourné.. Dommage.. Et elle ne me doit pas d'argent !.. Accessoirement, le mur de Berlin n'est pas encore tombé.. En fait, aucun de ces mondes n'est le mien.. Je suis d'ailleurs et de partout.. Je cherche un trou pour m'en aller !.. Je roule dans la nuit.. De lointaines collines s'inscrivent en broderie bleue sur l'horizon lavé par la lune.. La tentation est forte de retourner d'où je viens par le même chemin, tout de suite.. Un coup de volant à droite, je percute un arbre, je m'écrase dans un hurlement de tôle torturée.. Je me réveille devant la maison de Julie Lambert, et cette fois je saute pour de bon la barrière blanche.. Mais je ne suis pas sûr que ce soit la meilleure voie.. Je comprends soudain que je ne dois pas chercher seul.. Je choisis la vie.. C'est vivant que je trouverai le chemin.. Je suis heureux.. Je viens de renaître.. D'autres “voyageurs des frontières” ont forcément rencontré Slombo, et ils n'ont pas osé parler.. Je vais essayer de les rencontrer et nous chercherons ensemble le passage et la vérité.. Je rentre à la maison et je commence à écrire mon histoire.. Cette nuit, la musique de Slombo se fait insistante et lancinante.. Elle m'accompagne au fond de mon sommeil.. C'était un appel aux réanimés, aux.. qui n'ont pas raconté toute leur expérience parce qu'elle leur semblait au-delà de l'impossible.. Aucun de nous ne sera plus seul,.. Slombo.. Utopies 91.. (anthologie sous la responsabilité de : Ellen Herzfeld Dominique Martel ; France › Paris : Robert Laffont • Ailleurs et demain, 1991, non paru).. Première sélection refusée par Gérard Klein.. inédit sur papier mis en ligne par Quarante-Deux en mars 2007.. lundi 5 mars 2007 —..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/les Tanganautes | Quarante-Deux
    Descriptive info: les Tanganautes.. Les rois, les braves gens et les capitaines croient que la réalité dépasse la fiction.. C'est même leur raison d'être.. La nôtre est de croire le contraire.. C'est nous qui avons raison.. La preuve : il est un domaine où les rois, les braves gens et les capitaines croient que la réalité a pris plusieurs longueurs d'avance, alors que la réalité, en réalité, copie la fiction avec trente ou cinquante ans de retard : le phénomène soucoupe volante, la “chose innommable”, comme l'appelle Bertrand Méheust :.. « La plupart des motifs qui constituent les scènes rapportées par les témoins de S.. sont des motifs inventés par des écrivains du merveilleux scientifique dès la fin du siècle dernier.. C'est-à-dire qu'en général le “copyright” a été pris par l'esprit humain entre trente et cinquante ans auparavant.. Science-Fiction et soucoupes volantes : une réalité mythico-physique.. Mercvre de France, mars 1978, p.. 196.. C'est une des raisons qui m'ont incité à écrire un “roman sur les.. ovni.. ”.. En voici d'autres….. Ian Watson a déjà relevé le défi de Méheust.. Lorsque paraîtra ce numéro d'.. Espaces libres.. , son roman.. Miracle visitors.. aura peut-être été publié en français (sous un titre que j'ignore.. [*].. Évoquant le fameux rapport Condon, Gérard Klein notait :.. « Écrire qu'“il est absolument impossible qu'une quelconque forme de vie intelligente existant où que ce soit à l'extérieur de notre système solaire puisse visiter la Terre dans les dix mille ans à venir” sans en donner aucune justification, c'est s'exposer sinon au ridicule, du moins à la méfiance.. Ni Condon, ni ses collaborateurs, ni Morrison, ni Baker (ni moi) n'ont la moindre idée de ce qui se passera dans les dix mille ans à venir, ou dans toute autre unité de temps, celle-ci paraissant arbitrairement choisie.. "Problème brûlant non identifié".. Fiction.. 194, février 1970, p.. 151.. Non, personne n'a la moindre idée de ce qui se passera dans — mettons — les cent ans à venir.. C'est ce qui donne à l'imaginaire tout son charme et à la Science-Fiction tout son éclat.. Mais Gérard Klein est trop bon.. La phrase en question, citée par Robert M.. L.. Baker, dans le.. Scientific research.. du 14 avril 1969, est une pure merveille de mauvaise foi et d'imbécillité.. Elle est malheureusement assez représentative de ce que l'on ose encore appeler la “pensée scientifique” et qui est seulement l'expression du terrorisme intellectuel des scientocrates.. Gérard Klein ajoute : « La confusion volontaire de Condon ne masque ici qu'un haussement d'épaules.. À mon avis, c'est un peu plus qu'un haussement d'épaules.. Ce genre de personnages — il y a beaucoup de Condon dans la technocratie du monde entier — trépigne de rage à la simple pensée qu'on pourrait mettre en doute son opinion sacrée.. Et profère n'importe quoi dans sa sainte fureur, pour avoir le dernier mot et assommer toute contestation.. Qu'on y songe : tous les Condon ne s'occupent pas de soucoupes volantes.. Il y en a aussi, notamment, dans le nucléaire… Il est facile de transposer la phrase sublime.. Ainsi, par exemple : « Il est absolument impossible qu'une quelconque sorte d'accident à l'intérieur d'une centrale nucléaire puisse se produire dans les cinquante — ou cinq mille — ans à venir.. Le mépris des scientocrates pour les témoignages du dossier S.. est le même que celui des représentants du pouvoir pour les arguments avancés par les opposants au nucléaire.. Le phénomène S.. est un révélateur de ce qu'on pourrait appeler, avec quelque grandiloquence, la nouvelle trahison des clercs.. Une raison plus directe, enfin, d'écrire ce livre : Bertrand Méheust — encore lui ! — écrit :.. « Pourquoi les bons écrivains de S.. -F.. et les fans éclairés, dans leur immense majorité, n'ont-ils pas reconnu la “chose innommable” ? Pourquoi, depuis trente ans le phénomène n'a-t-il été adopté, comme thème, comme sujet de rêve ou de réflexion, que par les franges dites “inférieures” du genre ? En un mot, pourquoi est-il admis au Fleuve noir, et presque absent chez Klein ? ».. "la Solaristique a peut-être déjà commencé et vous le le saviez pas !" ou "les Mémoires d'un agent double".. 299, mars 1979, p.. 178.. Une remarque : il y a tout de même eu “chez Klein” l'illustre.. Vagabond.. , le premier volume de la collection "Ailleurs et demain", et la plus belle “histoire de soucoupe volante” que j'aie jamais lue.. Et, naturellement, je vais proposer à Gérard Klein.. les Yeux géants.. , un roman écrit pour "Ailleurs et demain".. Sans préjudice de ce que je ferai pour le Fleuve noir….. "Les Tanganautes" est un texte qui se rattache au roman, bien qu'il ait son indépendance.. Il se situe dans la deuxième partie du récit et explore les conséquences extrêmes d'une thèse qui sous-tend l'intrigue et qui est à l'origine du livre : “Si les.. sont ce qu'on dit, l'univers n'est pas ce qu'on croit !”.. Un détail : le titre était choisi depuis longtemps lorsque j'ai découvert depuis que Wojciech Siudmak avait déjà dessiné les “Yeux géants”, sous le titre.. l'Espoir.. (numéro 16 de l'album.. l'Art hyperréaliste fantastique de Wojtek Siudmak.. , le Cygne, quatrième trimestre 1978).. Eh bien, mon histoire se passe entre 2010 et 2030 : le copyright a été pris entre trente et cinquante ans auparavant !.. Et pour conclure, cette citation de Josef Allen Hynek :.. « Lorsque viendra la solution longtemps attendue au problème des.. ufo.. , je crois qu'elle se révélera être, non point un petit pas dans la marche de la science, mais un saut quantique puissant et totalement inattendu.. les Objets volants non identifiés : mythe ou réalité ?.. Pierre Belfond, 1974.. les Visiteurs du miracle.. (Calmann-Lévy, mai 1981).. ----==ooOoo==----.. À Bertrand Méheust pour.. Science-Fiction et soucoupes volantes.. À Jean-Pierre Andrevon pour.. le Désert du monde.. L’intrusion du non-H, de la chose innommable, devrait inévitablement être pour nous : interminable, non conclusive, évanescente, d'une haute étrangeté, et, d'une manière générale utiliser comme modèle de ses manifestations nos structures mentales.. Bertrand.. Méheust.. 180.. 'arrivai un peu après l'aube au cimetière de Gabarella.. Nous avions dormi à l'hôtel des Généreux du village.. Dans cette région appauvrie par une bonne douzaine de crises économiques depuis un siècle, les généreux ne l'étaient qu'à moitié, et leur centre d'accueil m'avait paru affreusement inconfortable.. Je traînais mes courbatures dans le matin riant et mortuaire et l'habituelle “céphalée en casque” me serrait le crâne avec une patience de bête bien dressée.. Nous étions quatre : Greg, Mariella, Salah et moi, Vincent Jallas.. Nous avions dû laisser notre vélelle biplace au pied de la colline.. Les routes de la région étaient entretenues avec beaucoup de dévotion et peu de moyens.. Mais le cimetière nous plut tout de suite.. Il dressait ses quatre murs fleuris au milieu d'un coteau ombreux.. Au-dessous, se trouvait un lac bordé de saules avec des cygnes au milieu.. Les fleurs sur les murs du cimetière, les cygnes dans le lac, tout comme l'austérité à laquelle je m'habituais difficilement depuis mon retour sur la terre, témoignaient d'un nouvel art de vivre : celui des années trente.. Les cygnes nageaient paisiblement.. Un vol de pigeon nous frôla pour se disperser parmi les tombes couvertes de marguerites.. Les gens du village remplissaient régulièrement les écuelles et les pichets placés en divers points du cimetière et signalés la nuit par une petite veilleuse à huile ou à pile.. Ainsi, les ressuscités que personne n'attendait trouvaient toujours de la nourriture et de la boisson en revenant à la surface.. À cause des lumières qui, dès le crépuscule, changeaient les cimetières de campagne en parcs à lucioles, on nommait Veilleur les fidèles qui, pour l'amour des Yeux géants, aidaient les nouveaux ressuscités.. Et le matin, les pigeons, les corbeaux, les moineaux, les chiens sauvages, les chats harets, les écureuils, les rats, les belettes, les serpents et Dieu sait quoi encore, se précipitaient pour nettoyer les écuelles.. Certains cimetières, que les Yeux géants survolaient presque chaque jour, étaient devenus les endroits les plus vivants du monde.. Les Veilleurs de Gabarella ne se manifestaient guère.. Nous semblions leur inspirer, nous les Tanganautes, un certain effroi ou un certain dégoût.. Quelques silhouettes s'esquivèrent à notre arrivée, en direction des saules pleureurs.. Les feuillages qui tombaient jusqu'au sol devaient constituer un excellent poste d'observation, permettant de voir tout ce qui se passait aux abords du cimetière sans avoir la moindre chance d'être vu.. Mariella avait suivi la direction de mon regard.. « Tu crois qu'ils nous guettent ?.. — Comme d'habitude.. Greg, qui faisait fonction de chef de groupe, marchait d'un bon pas devant nous.. Mort à soixante-dix-sept ans, il avait bénéficié du rajeunissement qui accompagnait toujours les résurrections réussies.. Âgé d'environ d'un siècle pour l'état civil, il paraissait à peu près cinquante-cinq ans à nos yeux, et sa vigueur nous surprenait souvent.. Deux militaires nous attendaient à l'entrée du cimetière : un lieutenant et un sergent, assez détendus dans leurs uniformes rose et jaune.. L'armée, omniprésente et toute puissante dans les années dix, avait complètement changé de style et perdu la plus grande partie de son pouvoir.. Les soldats de l'an 2035 n'étaient plus guère, dans le monde entier, que des pompiers sauveteurs, très occupés à graisser les rouages de l'utopie planétaire.. Le lieutenant eut un sourire un peu forcé et s'avança pour nous serrer la main.. Le sergent, légèrement verdâtre, se contenta d'un bref salut.. « Nous sommes l'équipe de jour de la communauté Maria-Tristan.. » dit Greg.. Le lieutenant hocha la tête.. — « Je sais.. Les Tanganautes….. — Nous venons relever nos amis auprès de la tombe de mademoiselle Julie Laumer.. » expliqua Mariella.. — « Oui, oui, j'ai parlé à vos amis.. Je suis ici depuis hier soir.. Mais… Eh bien, je leur ai demandé quelques renseignements.. Ils m'ont dit de m'adresser à leur chef de groupe, Gregorio Delgado.. — C'est moi.. « Que voulez-vous savoir ? ».. Le lieutenant leva la tête pour observer une grosse hover qui s'approchait lentement du cimetière.. — « J'aimerais connaître un peu mieux cette Julie Laumer qui attire beaucoup de monde dans ce petit cimetière où, d'après le Fichier statistique, elle ne devrait même pas être inhumée !.. — Beaucoup de monde ? » fis-je en regardant la hover qui s'était arrêtée à cinquante mètres de nous.. — « Vous n'êtes pas les seuls ; vous verrez.. Et il y a de nouveaux arrivants au village qui seront sans doute ici dans quelques minutes.. Un événement quelconque donne une importance particulière à cette résurrection et il me semble que je suis le seul à l'ignorer ! ».. Greg se retourna vers nous.. Mariella eut un rire embarrassé.. Salah haussa les épaules.. La consigne du silence venait de Shri Togo Tanga, le Guide des Ressuscités en personne, et j'en comprenais bien les raisons.. Mais, de toute évidence, il y avait eu des fuites, et je ne voyais aucune raison de garder encore le secret.. — « Lieutenant ? » fis-je.. — « Lucius Dumont.. — Je crois que nous pouvons vous dire la vérité.. Mais nous comptons sur vous pour en faire bon usage.. — Je vous écoute.. Je passai la parole à Greg qui expliqua d'un air morose : « Julie est morte jeune….. deux fois.. En 2005, elle avait dix-sept ans.. Elle s'est tuée dans un accident d'aile solaire.. Elle était la passagère d'un champion assez connu, Dino Anderson.. Lui s'en est tiré.. Elle non.. Elle a été inhumée à Amiens où elle est ressuscitée en 2026.. À cette époque, les ressuscités étaient chassés de partout ou presque.. Elle est partie vers le sud, comme ils le font tous en général.. Elle est arrivée à Malijai où Shri Tanga venait de reprendre la communauté Maria-Tristan pour y créer une Nef.. Elle est restée avec nous… Je dis “avec nous” mais je n'étais pas là moi-même.. Je n'ai ressuscité qu'en 2030.. Bon, Julie est restée à la Nef environ un an et demi.. Mais elle n'a pas pu s'adapter au genre de vie qu'on y menait, surtout que les débuts étaient assez rudes.. Et puis les jeunes morts sont toujours un peu bizarres quand ils reviennent à la vie.. On dirait que… qu'ils n'appartiennent pas tout à fait à notre monde.. Bref, elle est repartie.. Elle a vécu dans la région, allant de village en village, et elle s'est arrêtée quelque temps ici, à Gabarella.. Et puis, en juillet 2029, elle a eu… un nouvel accident.. Un court silence se fit.. Puis le lieutenant Dumont interrogea sur un ton anxieux : « Elle est morte une seconde fois ?.. » dis-je et Greg hocha la tête.. « Mais on a de bonnes raisons de penser qu'elle avait caché aux gens du pays son état de ressuscitée et qu'ils l'ont découvert et qu'elle a été assassinée !.. — Je vois.. » dit le lieutenant.. « Et vous pensez recueillir son témoignage pour….. — Nous nous moquons de son témoignage ! » coupa Mariella.. — « D'ailleurs, » ajouta Greg d'un air inspiré, « grâce aux Yeux géants, nous allons vivre bientôt dans un monde où la mort n'existera plus.. Alors, le meurtre n'a pas beaucoup de sens pour nous.. — Je ne suis pas tout à fait d'accord.. « Mais le fait important, c'est que Julie Laumer va ressusciter pour la seconde fois, phénomène jusqu'ici sans exemple, du moins à notre connaissance.. — Bien sûr, j'aurais dû y penser ! ».. Les passagers de la hover nous avaient maintenant rejoints.. Il s'agissait visiblement des envoyés d'une chaîne d'information.. Le lieutenant leur adressa un morne coup d'œil.. « Je vais demander du renfort.. » dit-il sèchement.. Nous étions une bonne quinzaine rassemblés autour de la tombe de Julie.. Quand un suru, un gendarme en uniforme blanc et bleu, vint nous proposer un nouveau problème.. « C'est vous, les Tanganautes ? ».. Les représentants de la chaîne Mercurama étaient là, avec plusieurs scientifiques, dont un agent du Bureau d'Évaluation Sociale de la Technologie, le.. Best.. , et un professeur de thanatologie américain, quelques curieux et quelques personnages non identifiés.. Mais nous étions parfaitement reconnaissables au milieu des citadins chamarrés avec nos tuniques et nos pantalons de grossière toile grise.. Nous nous tenions les uns près des autres, vaguement conscients de l'hostilité qui nous entourait.. — « Nous sommes les membres de la communauté Maria-Tristan.. « Nous….. — Bon, voilà ce qui se passe.. » dit le suru, insensible à la nuance.. « Une autre résurrection est attendue dans le cimetière, là-bas… ».. Il se retourna, montrant une palissade improvisée avec des planches et des branchages, de l'autre côté du champ de marguerites.. « Un type du village.. » expliqua le gendarme.. « Il aurait au moins cent vingt ans.. C'est le grand-père de l'actuel maire de Gabarella.. Et pendant sa vie, c'était… euh, un personnage assez excentrique.. Mais ça ne l'a pas empêché d'avoir une nombreuse descendance.. Et la famille est là ! Ils sont armés : des arcs et même un fusil de chasse qui devrait être chez nous.. Ils affirment qu'ils veulent seulement se défendre contre vous, les Tanganautes, parce vous êtes, euh… Enfin, ils vous accusent d'enlever les ressuscités !.. — C'est une accusation imbécile ! » dit Greg.. « Nous exigeons qu'elle soit retirée.. — Je crois que le moment n'est  ...   ! ».. Une exception : le chef suru marchait tête baissée en hésitant comme s'il avait été ébloui.. Il s'approcha de moi et me prit le coude.. — « Il y a quelque chose que je ne comprends pas !.. » avouai-je.. « Parfois, j'ai l'impression que je suis toujours mort et que j'ai été transporté dans un univers parallèle !.. — Ah oui ? Ben, ça c'est votre problème.. Le mien, c'est les gens du village qui attendent la résurrection du vieux, là-bas… ».. Il me montra d'un geste du pouce l'autre bout du cimetière.. Il évitait soigneusement de tourner les yeux vers le ciel, au milieu duquel les.. se tenaient immobiles, tutélaires et menaçants.. « Ce type qui doit ressusciter, Albert Cougoureux, c'est son nom… Il est planté au milieu d'un caveau de famille.. Paraît qu'il y a au moins vingt personnes là-dedans !.. — Oh, » fis-je, « c'est un caveau bien rempli.. — Ouais.. Alors, comment peuvent-ils savoir que c'est celui-là qui va sortir du trou ?.. — Aucune idée.. « Ils ont peut-être eu une révélation….. — Ouais, une révélation ?.. — Mais ça me paraît douteux.. — Alors, c'est peut-être un coup monté ! Mais par qui ?.. — En effet.. » dis-je en continuant d'observer les Yeux géants.. « Par qui ?.. — Et pourquoi ?.. — Je me le demande ! ».. Pendant notre discussion, les quatre.. avaient allumé leur fameux rayon qui commençait à balayer le cimetière.. Les gens se sont mis à crier ou à rire, à trembler ou à se gratter, à respirer fort ou à retenir leur souffle.. Je connaissais l'effet des rayons.. Chacun éprouvait une sensation différente.. Ces impressions étaient décrites comme désagréable par les uns, très agréables par les autres.. Je me suis trouvé pendant quelques minutes dans un état de rêve éveillé, à la fois bizarre et familier.. Nous étions tous, en outre, un peu anesthésiés.. Maintenant, n'importe quoi pouvait arriver sans que nous en fussions très étonnés.. Un faisceau argenté nous enveloppa soudain.. Je ressentis une légère impression de chaleur, suivie de picotements sur la nuque et le visage.. Le rayon se présentait comme un long cône blanc, brillant, à l'intérieur duquel on distinguait un cône obscur, inversé.. Le faisceau extérieur se rétrécit et se fixa sur la tombe de Julie Laumer.. N'importe quoi pouvait arriver dans le monde où je vivais maintenant.. N'importe quoi pouvait arriver après ma résurrection.. Mais peut-être tout cela n'était-il qu'illusion : la vie, la mort, les Yeux géants, les rayons de la résurrection, la nef Tanga et Dieu sait quoi encore.. Peut-être était-ce une représentation adaptée à nos structures mentales, d'un phénomène inaccessible autrement à nos sens et à notre intelligence.. Peut-être les Tanganautes n'avaient-ils pas tout à fait tort de penser que nous étions “ailleurs” et qu'il se passait “autre chose”….. Mariella se mit à crier en montrant la tombe de Julie Laumer.. Elle prononça quelques mots que je ne compris pas ; le rayon étouffait les voix.. À l'intérieur du faisceau lumineux, une forme humaine venait de se matérialiser : une jeune femme blonde, nue, les bras levés, les cheveux comme aspirés au-dessus de la tête.. Elle semblait dormir, les yeux fermés et le teint très pâle.. Puis sa peau se colora, ses paupières se soulevèrent, ses lèvres s'entrouvrirent.. On eut l'impression qu'elle criait et qu'elle essayait de se débattre.. Mais aucun son ne nous parvint.. Et le champ de force du rayon, ou quelque chose de ce genre, l'empêchait de bouger.. Une seconde ou deux, ou trois, elle fixa sur nous qui l'entourions un regard terrorisé.. Je compris qu'elle allait être enlevée et qu'elle le savait.. Nous ne pouvions rien pour elle.. J'aurais voulu n'être jamais revenu sur la terre.. Enfin, le rayon commença à se replier vers la pupille de l'Œil géant d'où il jaillissait.. Il avait une section nette, argentée, et il entraînait en se retirant la jeune ressuscitée.. L'homme de Mercurama avala une énorme bouchée de son sandwich à la viande, qu'il poussa en vidant sa boîte de bière.. La faim me perça brusquement l'estomac.. Peut-être ai-je pensé à une tranche de veau ; je n'en aurai jamais la certitude.. Dans la Nef qui nous emportait au fond de l'espace ou du temps, la viande était sévèrement rationnée.. Il est fort possible qu'une image d'escalope ait traversé mon esprit au moment précis où je baissais la tête pour regarder la tombe de Julie Laumer… En tout cas, je vis à l'endroit où, une minute plus tôt, la jeune femme nue était apparue, un cadavre de veau.. Le rayon blanc avait enlevé la revivante et déjà les Yeux géants s'éloignaient vers le nord, dans la poussière transparente des nuages.. Et sur la tombe piétinée, se trouvait étendu le corps d'un veau fraîchement égorgé.. Mais je n'avais plus faim et il me semblait que je ne pourrais jamais plus avaler un seul morceau de viande de boucherie.. Nos amis de l'équipe de nuit nous avaient rejoints.. Les gens du village nous entouraient en criant des menaces.. Je ne compris pas tout de suite ce qu'ils voulaient.. J'étais complètement hébété.. Les envoyés de Mercurama filmaient la scène.. Les surus et les paras se tenaient à bonne distance.. « Ils exigent que nous emportions ce veau.. « C'est normal.. Aidez-moi tous ! ».. De retour à Maria-Tristan, nous fûmes, contrairement à mes craintes, fort bien accueillis par le commandant de la Nef, Julius Perlame.. « Je regrette Julie Laumer.. » dit Julius.. « D'autant qu'elle porte le même prénom que moi et que je comptais en faire mon épouse.. Mais je reconnais que ce cadavre de veau est un précieux cadeau des Yeux.. Il contient un message de réalité et cette réalité est naturellement un vaisseau de l'espace.. Donc, il se transformera un jour en vaisseau et dans cette attente nous devons le conserver avec soin… ».. Quelque chose ne collait pas !.. Mais quoi ?.. Dans l'atmosphère trouble de la communauté, il était toujours difficile de réfléchir lucidement.. Je renonçai.. Julius continua : « Nous avons récupéré un congélateur ancien mais en bon état de marche et nos braves techniciens l'ont révisé.. Nous allons y placer le veau, à l'exclusion de toute autre marchandise, et nous attendrons ainsi sa transformation.. Certains passagers de la Nef, parmi les plus anciens, firent remarquer que ce processus ne leur semblait pas naturel.. Selon eux, il eut été préférable de porter le cadavre à l'extérieur, si possible dans un endroit élevé.. Quelqu'un proposa la colline des Trois-Pins-Seuls.. Il pourrirait normalement et la mutation s'accomplirait en toute liberté.. Le commandant Perlame se mit à rire d'un air bonasse.. « Ma parole, il y en a encore qui se croient encore sur la Terre ! Il faut donc vous rappeler que nous naviguons en ce moment dans le vide spatial, vers la planète des Yeux géants ? Et ce que vous prenez pour la colline des Trois-Pins-Seuls est tout à fait autre chose.. Il va sans dire que le congélateur… ».. Le veau rapporté du cimetière fut donc placé dans ledit congélateur.. Quelqu'un devait veiller en permanence sur le bon fonctionnement de l'appareil et signaler au commandant tout incident ou tout phénomène particulier.. Je fus désigné pour ce travail et on me fit comprendre que c'était une punition méritée pour ma mauvaise conduite au cimetière.. Je n'eus pas le courage de me rebiffer.. Je me sentais d'ailleurs un peu coupable et je souhaitais me faire oublier.. Le monde dans lequel m'avait projeté la résurrection me semblait parfois complètement irréel.. L'enlèvement de Julie Laumer, la jeune revivante, par les Yeux géants ne m'avait pas trop surpris.. Pour fantastique qu'il fût, cet événement relevait d'une logique que je pouvais accepter, en me disant que c'était.. le signe d'autre chose.. Je trouvais plus difficile d'admettre que les bigueyeurs — comme on disait avant ma mort — nous aient laissé un cadavre de veau à la place d'une ressuscitée.. Enfin, je ne pouvais croire que ce veau soit destiné à devenir un vaisseau de l'espace après un séjour d'une durée indéterminée dans un congélateur… Pourtant, tous les autres avaient l'air de considérer cela comme parfaitement normal.. Étais-je le seul sain d'esprit dans la Nef de Malijai ? Ou bien le seul fou ?.. Étais-je en train de rêver ? Étais-je encore mort ?.. Pour toutes ces raisons, et à cause de toutes ces questions sans réponse, j'acceptai mon sort.. Je me laissai enfermer dans une cave humide et mal aérée, veillant sur un congélateur déglingué et une bête crevée.. J'attendais, assis sur un tabouret grossier ou étendu sur une natte dépenaillée.. Je regardais le congélateur, avec le secret espoir de le voir soudain éclater pour donner naissance à un vaisseau spatial.. J'écoutais le temps passer dans l'air et dans ma tête, avec l'obscur désir de l'entendre s'arrêter, puis revenir à la belle époque des années dix, quand le monde tournait encore presque rond.. Rien, jamais, ne se passait, ni du côté du congélateur, ni du côté du temps.. Je n'avais rien à lire, ou presque :.. le Bulletin de l'Association des Communautés rurales du sud de la France.. , deux feuillets gris assez mal imprimés.. Les journaux du monde étaient interdits.. Ou plus exactement, ils ne pouvaient parvenir à la Nef Maria-Tristan qui voguait dans l'espace stellaire.. Le Bulletin.. était de plus en plus gris, de plus en plus mal imprimé, comme si tout se déglinguait, à l'extérieur ou dans la cave, où la rouille s'étendait régulièrement sur le congélateur.. Je ne voyais plus aucune lumière s'allumer sur l'appareil qui n'émettait jamais aucun bruit.. Sans doute était-ce un modèle entièrement silencieux.. Ou bien ne fonctionnait-il plus.. Ou encore la notion de “fonctionnement” n'avait-elle aucun sens dans le monde où j'étais ressuscité : quelque chose qui appartenait à mon esprit et non à la réalité….. Mais qu'était-ce donc que la réalité ?.. Ma mission, ma punition se poursuivaient ensemble.. Au début, je prenais mes repas au réfectoire avec tous les membres de l'équipage.. Parfois, le commandant passait quelques minutes dans la salle.. Il nous parlait de la Nef, du monde entier qui était une Tanganef.. Le voyage de l'Humanité vers un avenir meilleur s'effectuait selon le plan prévu par Shri Tanga.. La Nef Terre et ses habitants évoluaient vers la perfection, comme les Yeux géants l'avaient voulu.. On avait cessé de dilapider les ressources du vaisseau.. On ne gaspillait plus l'énergie, ni aucun des biens précieux de l'Humanité.. Du même coup, la pollution avait presque disparu.. Avec la simplicité, les Hommes avaient retrouvé la voie royale du bonheur.. Partout, la violence s'éteignait, la liberté fleurissait.. Le pouvoir devenait de plus en plus discret : il n'avait plus que l'ambition de se faire oublier.. L'oppression, l'inégalité, les persécutions étaient passées au rang de mauvais souvenir… Les camps avaient été démantelés et les prisons s'ouvraient.. Il n'existait plus, dans tout le vaisseau, un seul endroit où des Hommes torturaient d'autres Hommes.. Le commandant Julius Perlame le jurait !.. « Encore un effort » disait-il, « et nous serons prêts à débarquer sur Rama, la planète des Yeux géants ! ».. Rama ? Pourquoi pas Rama ?.. Je retournais à mon congélateur, moitié triste, moitié heureux.. J'étais heureux de voir l'Humanité engagée enfin dans la voie de la sagesse, de la paix et du bonheur.. Mais j'étais triste pour trois raisons.. D'abord parce que j'avais l'impression que, malgré tous les progrès accomplis, ou peut-être à cause d'eux, le vaisseau se déglinguait.. Ensuite, si j'admettais maintenant que ma propre conception du monde était fausse ou périmée, je n'arrivais à me représenter la réalité telle que la décrivaient les Tanganautes : une seule Nef en plusieurs vaisseaux, ou l'inverse, ou n'importe quoi de ce genre, et la Terre que nous connaissions changée en autre chose et ramant à tire d'ailes vers Rama, la planète des Yeux géants… Et j'étais triste, enfin, parce que je devais retourner près du congélateur !.. Je cessai bientôt de monter au réfectoire.. On m'apportait à manger dans la cave où je veillais.. Je n'étais plus triste.. J'éprouvais une grande fierté en pensant à la mission que les Extraterrestres m'avaient confiée.. Seigneur, je le garderais mille ans s'il le fallait, ce congélateur, avec le veau crevé dedans !.. Ce n'était sûrement pas par hasard que j'avais été choisi pour cela.. Je serais sans doute un des premiers à débarquer sur Rama, c'est-à-dire, je le comprenais maintenant, à savoir la vérité sur l'univers.. J'étais heureux.. Je vivais dans la cave du congélateur et je n'avais aucune envie de remonter à la surface.. Tous les ressuscités connaissent d'ailleurs cet état, qu'on appelle “syndrome du retour à la tombe-mère”.. À force d'écouter le temps, je ne le voyais plus passer !.. Je sentais mes forces faiblir.. Je me traînais dans les immondices et les déjections.. La vermine grouillait sur mon corps et dans ma tête.. Mais j'étais heureux.. La joie d'accomplir ma mission, d'agir pour la gloire des Yeux géants, effaçait en moi tout autre sentiment.. Je résistais à la tentation d'ouvrir le congélateur.. Cela, c'était le plus dur.. Je n'avais pas le droit ! Mais je m'interrogeais.. Qu'aurais-je trouvé dans l'appareil si j'avais osé l'ouvrir : le veau ? Julie Laumer ? Une minuscule nef spatiale en cours de gestation ? Ou quoi d'autre ?.. Je reçus la visite du commandant Perlame qui me félicita, en se bouchant le nez, de mon application, de mon courage et de ma foi.. Je lui demandai si à son avis la Nef créée à partir du cadavre de veau serait bientôt mûre.. « Mûre ?.. — Je veux dire : bonne à être sortie du congélateur ?.. — Là, tu me poses un problème ! ».. Il se planta devant l'appareil et il médita longtemps sans pouvoir s'empêcher de renifler parfois ou de souffler très fort.. Finalement, il se retourna vers moi et me regarda avec un bon sourire.. « Je crois que ton épreuve tire à sa fin.. La Nef va être mûre bientôt !.. — Merci, Commandant ! » m'écriai-je.. Je n'ai pas pu attendre plus longtemps : j'ai ouvert le congélateur.. Elle est là.. Elle… il ?.. Était-ce vraiment une Nef ? Les Yeux géants sont-ils des vaisseaux de l'espace ? Car c'est un Œil géant.. L'Œil est dans le congélateur et il me regarde.. Il me regarde et je me vois.. Je comprends maintenant que l'univers est un œil géant.. Il est resté longtemps fixé sur un décor terne, éclairé par une lumière pâle et douce.. Et nous, qui sommes son regard vivions dans une morne plaine.. Soudain, il a été ébloui.. Il s'est mis à cligner.. Des larmes acides l'ont baigné.. Sa vision est devenue trouble….. Je ferme les yeux.. les Tanganautes.. prévu début 1980 pour.. qui aurait ainsi publié en avant-première et sous forme de nouvelle une version différente du début de la troisième partie du roman.. Cependant, ce fanzine ayant, comme c'est la tradition, pris du retard, son numéro 7 n'a paru qu'en mars-mai 1980, après la sortie dudit roman (10 mars 1980), et n'a de plus pas été un spécial Jeury comme annoncé.. Le dossier a été repoussé au numéro 9, septembre-novembre 1980, contenant un autre inédit.. quasi inédit sur papier mis en ligne par Quarante-Deux en octobre 2006.. jeudi 12 octobre 2006 —..

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