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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/les Ubicks d'Heldon | Quarante-Deux
    Descriptive info: section Michel Jeury.. tout Quarante-Deux.. Sauter la navigation.. accueil.. exliibris.. pgeff.. archives.. kws.. prix.. galerie.. carnets.. photos.. Vous êtes ici :.. →.. Récits de l'espace.. les Ubicks….. Sections.. Curval.. Egan.. Jeury.. Pierru.. Navigation.. présentation.. Michel Jeury : la Conspiration des Trois-Noms.. Intégrale des nouvelles.. les Ubicks d'Heldon.. R.. ichard Gloeck s'éveilla dans le music-hall de Samara Ming.. Il éprouva aussitôt une forte impression de giration négative.. Il s'appuya à un pilier de verre qui lui communiqua une intense vibration.. Un cri de métal prêt à claquer s'inséra dans la longue plainte aspirante et refoulante du programme.. Richard Gloeck arrêta de respirer.. C'était pour lui l'instant fabuleux de la naissance.. La musique devint presque inaudible.. Le soleil se levait au-dessus des monts de Glace.. Il existait maintenant un Richard Gloeck de plus sur la Terre de Runci ! Le cent millième ou le vingt-cinq millionième Richard Gloeck depuis que le Fondateur avait découvert la musique finale.. Mais la Terre de Runci, encore appelée le Globe, était assez vaste pour accueillir des milliards de Richard Gloeck avec leur compagne et leurs serviteurs semi-vivants, sans oublier leur chien et leurs fantômes… Assez vaste pour héberger en même temps des milliards de Shalmanesers qui étaient les ennemis mortels des Richard Gloeck.. Car la Terre de Runci était un univers, et peut-être l'Univers.. Et les Richard Gloeck, clones du Fondateur, ne seraient jamais assez nombreux pour en peupler la millième partie.. Le programme en cours, comme toutes les créations musicales d'un haut niveau, comportait quelques plages de silence sur la fin.. Richard écouta son cœur battre dans sa poitrine.. Son corps, ses muscles, ses nerfs, ses os reconnaissaient la musique qui leur avait donné une âme.. Son sang charriait les ribo-éléments mémoriels en provenance de deux Richard Gloeck qui étaient ses parents, mais qu'il ne rencontrerait sans doute jamais.. D'ailleurs, la mémoire n'était peut-être pas l'élément constitutif essentiel de la personnalité humaine.. Le Fondateur avait découvert, mille ans plus tôt, que l'âme était musique : une musique complexe, sophistiquée, que seules pouvaient jouer ces machines complexes et sophistiquées appelées globaliseurs géants.. On nommait “processus” l'ensemble des séquences musicales qui permettaient de “créer une âme” ou, plus prosaïquement, de donner une conscience à un être humain de “culture”.. Le processus servait surtout à l'éveil des clones.. Le “programme”, ou “diagramme” ou “matrice” était la partition dans laquelle se trouvaient les principales caractéristiques de la personnalité à naître.. Malheureusement, tous les programmes ne donnaient pas des personnalités viables et stables.. Les réussites étaient rares.. Les modèles imaginaires aboutissaient le plus souvent à des individus schizophrènes et inaptes à la survie… À l'origine, pourtant, Richard Gloeck était un personnage inventé par un écrivain oublié du deuxième millénaire de la Terre originelle, ou Terre de Joe.. L'écrivain inconnu s'était inspiré en fait du Fondateur, qui n'était pas encore le Fondateur.. Et celui-ci, un peu plus tard, avait composé une séquence dans laquelle il exprimait sa propre nature, sa pensée et sa personnalité avec une force et une sincérité encore jamais vues.. Il avait nommé cette séquence.. Richard Gloeck.. Après avoir découvert la musique finale, il avait transformé.. selon les lois de cette musique et il en avait fait le premier programme humain.. Disciples et techniciens avaient vérifié au début du troisième millénaire la compatibilité de ce programme avec les clones du Fondateur, développés à partir du stock cellulaire de la première tour Heldon.. Car c'était là un point primordial : le programme devait convenir au clone et le clone au programme.. Un miracle… Mais dans ce cas, cela n'en était pas un.. La compatibilité traduisait seulement le fait que l'âme et le corps réunis au cours du “processus” avaient la même origine.. Les cellules étaient celles du Fondateur… qui avait composé.. à son image.. Les Richard Gloeck qui peuplaient aujourd'hui, un millénaire après, l'immense et mystérieuse Terre de Runci, étaient les doubles du Fondateur.. La musique se fit de nouveau entendre.. C'était comme une brève récapitulation de l'ensemble.. Gouttes sonores, sourdes volutes, vortex étouffé, ondes fractales, plaintes de la matière étirée et battue par le vent….. Richard Gloeck commença à éprouver des sensations cénesthésiques intenses.. Il avait l'impression d'être une infime particule, lancée dans un tube plein d'orbes et de roues.. Il tenait un morceau de soleil dans la main droite.. Avec un bruit de cymbales, la souffrance coulait dans ses yeux comme un sang trop clair.. Il avait envie de crier vers le ciel des mots d'or et de givre.. L'aube entrait sous sa peau comme un dard, injectant dans ses nerfs une odeur de pomme verte.. La vie éclatait dans sa tête en pluie violette.. Ses doigts s'étiraient à l'infini, pareils à des rayons de lumière froide….. C'était la fin du processus d'éveil.. C'était l'éveil.. Mais il ne le savait pas encore.. La tempête sensorielle s'apaisa.. Le vent frisait les feuillages sombres du parc de Samara Ming et en tirait un murmure d'insecte agacé.. Le calme de l'aube engourdissait le paysage.. Une pâle clarté tombait sous le dôme de verre du music-hall.. On appelait “music-hall” la salle où les Heldoniens se réunissaient pour entendre la musique créatrice produite par un globaliseur géant.. Mais l'instrument se trouvait à l'abri dans la tour Heldon, à cent ou deux cents mètres du dôme.. La musique éveillait une conscience, organisait une masse de matière ou transportait les voyageurs en un autre point de la Terre de Runci.. Elle avait encore bien d'autres applications suivant le programme de base : subjuguer ou guérir, souder ou briser, effacer ou détruire… Le music-hall était réservé aux applications les plus spectaculaires et aux cérémonies presque rituelles.. La production de nourriture, par exemple, s'effectuait au drugstore ; soins médicaux et psychologiques avaient pour cadre le moratorium ; et les voyageurs s'embarquaient dans une petite sphère creuse appelée “heldon”….. Le globaliseur de la Tour diffusait la musique créatrice en n'importe quel point de Samara Ming.. Les lieux affectés à un usage musical particulier (production, soins, voyage…) constituaient les pôles d'attraction de la ville heldonienne, étalée sur quelques hectares, au pied de la Tour.. La ville que Richard Gloeck allait découvrir en quittant le dôme….. Le nouvel éveillé franchit le seuil du music-hall, guidé par l'officiante, longue, noire et belle.. Une autre femme l'attendait.. Elle avait été choisie pour être sa compagne provisoire parmi toutes celles qui souhaitaient le devenir.. Choisi naturellement par le globaliseur qui ne se trompait jamais ou si peu….. Richard Gloeck sourit vaguement.. La jeune femme l'appela puis se nomma : « Fanny Mae ! ».. Il y eut un instant d'incertitude.. Le nouvel éveillé pouvait toujours récuser le choix du globaliseur.. Le savait-il ? Rien ne prouvait que son stock mémoriel fût disponible dès sa sortie du music-hall… La question ne semblait nullement le préoccuper.. Il prit la main de Fanny Mae d'un geste distrait.. La jeune femme secoua d'un air de défi la lourde chevelure blond pâle qui encadrait son visage aux traits accusés et au teint brique.. Richard regarda autour de lui, cherchant visiblement quelqu'un ou quelque chose.. Il eut un geste vers le serviteur semi-vivant qui lui avait été attribué.. « Chip ! » dit l'officiante.. Les serviteurs semi-vivants étaient des cyborgs comme les Shalmanesers, seulement beaucoup moins sophistiqués.. Et malgré quelques organes mécaniques, ils étaient tout à fait vivants… Mais Richard cherchait encore.. Son chien se dirigea vers lui en jappant joyeusement.. C'était un loup noir et gris avec quelques tâches fauve.. « Rama ! ».. Le chien répondit à son nom en se dressant sur ses pattes de derrière pour lécher le visage de son maître.. Mais Richard était grand ; l'animal ne put atteindre son visage et se contenta de lui mordiller la main.. Il y eut quelques applaudissements.. Fanny Mae voulut caresser la tête du chien.. Rama émit aussitôt un grognement de menace, en retroussant les babines.. Des rires éclatèrent.. La jeune femme rit avec les autres.. Son heure viendrait….. Elle n'était qu'une compagne provisoire, certes.. Mais elle allait selon toute probabilité accompagner le nouveau Richard Gloeck dans son territoire.. Et, selon toute probabilité aussi, ce territoire serait immense et désert.. Elle serait seule avec Richard.. Avec Richard, le serviteur et le chien ; mais ces derniers ne l'empêcheraient pas d'être la reine d'un morceau de la Terre de Runci au moins aussi vaste qu'un continent de la Terre de Joe.. Un cortège se formait pour accompagner Richard et Fanny Mae que l'officiante, un technicien et un disciple guidaient à travers le parc de Samara Ming.. D'autres disciples, très jeunes pour la plupart, entouraient le groupe et protégeaient le nouvel éveillé que les curieux tentaient d'approcher.. La foule ne dépassait pas quelques centaines de personnes.. Tous Heldoniens, naturellement.. Mais un jeune garçon se mit à crier qu'il avait aperçu un espion shalmanaser.. Les disciples se mirent à courir en tous sens.. Le globaliseur lança une note mi-interrogative, mi-inquiète.. L'enfant qui avait  ...   cabine.. La porte allait céder.. — « Nous sommes en danger ! » dit Richard en s'adressant au globaliseur.. Pouvons-nous casser une boule maintenant ? ».. Le globaliseur l'entendait-il ? Ce n'était qu'une machine de musique.. — « Bon voyage ! » dit la voix.. La sphère disparut.. Richard, Fanny Mae et leurs compagnons se trouvaient maintenant à l'air libre, près d'un bois, au sommet d'une colline.. Le soleil se couchait derrière une autre colline, un peu plus haute.. Des fleurs bleues parsemaient l'herbe épaisse.. Un oiseau blanc vola au-dessus des arbres.. Renato se pencha pour attraper un papillon.. L'insecte lui échappa.. Un petit mammifère, chevrette ou biche, s'enfuit en dévalant la colline.. L'enfant se releva.. « C'est tout petit ! » fit-il sur un ton déçu.. Richard observa la plaine, devant lui.. Au loin, il distingua une chaîne de montagnes derrière laquelle un autre soleil semblait se lever.. Cinquante, cent kilomètres ?.. L'endroit lui semblait calme et plaisant….. — « Vous avez une minute pour décider si vous restez.. » dit la voix.. — « C'est petit.. » se plaignit l'enfant.. — « Nous partons.. » dit sèchement Richard.. Fanny Mae eut un soupir de regret.. L'obscurité se fit.. Puis la lumière rouge se ralluma.. Ils étaient de nouveau dans le heldon.. La musique du voyage les enveloppa de ruissellements cristallins et de feulements spongieux.. Une musique de longs cris blancs, de catacombes poudreuses, de bulles éclatées, de miroirs obscurs, d'aigrettes sanglantes, d'amas fluides et de couloirs synchrones… Une musique infinie et illimitée.. — « Vous avez droit à deux nouveaux essais.. « Bon voyage ! ».. La cabine rouge disparut.. Richard, Fanny Mae et leurs compagnons se tenaient maintenant sur une étroite corniche bordant une caverne et encadrée par de hauts sapins noirs.. Devant eux, une pente escarpée, hérissée de roches aiguës, dévalait vers une vallée profonde d'où montait un grondement torrentiel.. Mais le torrent avait cent ou deux cents mètres de largeur.. C'était un fleuve.. Il se propulsait avec d'énormes vagues d'écume, charriant des troncs d'arbre et des cadavres d'animaux… De l'autre côté du fleuve, au loin, se dressaient de hautes montagnes blanches qui miroitaient jusqu'au milieu du ciel.. Un oiseau de grande taille passa au-dessus de la corniche, volant vers la vallée, tandis que son ombre étale glissait lentement sur le sol.. Un chamois ou un animal de ce genre bondit au milieu des rochers et disparut.. — « Je suis sûr que le gibier ne manque pas ici.. » dit Richard.. — « Je n'aime pas qu'on tue les bêtes sauvages ! » dit Fanny Mae.. Renato baissait la tête d'un air maussade.. — « Tu vas encore raconter que c'est trop petit ? ».. L'enfant leva la tête vers Richard.. Il avait un pli de tristesse au coin des lèvres.. Son regard exprimait une intense déception.. — « On est obligés de rester ici, cette fois ? » demanda-t-il timidement.. Richard fronça les sourcils et observa de nouveau le paysage grandiose qui s'étendait sous ses yeux.. Richard éleva sa pensée vers le Fondateur en une prière muette.. Ce pays ne lui plaisait guère.. Pourtant, il savait que d'autres pays, une infinité d'autres pays, s'étendaient au-delà du fleuve et des montagnes, des autres fleuves et des autres montagnes, au-delà des mers et des plaines.. La Terre de Runci était si vaste ! Et puis il suffirait de laisser tomber une boule de musique sur le rocher ou de la jeter au loin, vers le ravin.. Alors, dans cet univers de musique, une musique nouvelle s'épanouirait, se changerait en mur, en toit, en ville, en machine : une base humaine surgirait du néant — ou plutôt de la musique… — au milieu d'un décor sauvage.. Ce point deviendrait le centre de ce qu'on appelait un “niveau” de la Terre de Runci.. Une tête de pont pour la conquête des plaines et des océans, des montagnes et des fleuves, des forêts et des déserts.. Et les descendants des pionniers atteindraient-ils dans un million d'années le bout du monde, l'extrémité de la Terre de Runci… Mais la Terre de Runci était si vaste.. Même avec le transfert instantané provoqué par la musique des globaliseurs dans les cabines des heldons, nul ne se vantait encore d'avoir atteint les limites de l'univers….. Richard eut un frisson de froid et d'angoisse.. » décida-t-il.. Et ils furent dans la cabine du heldon.. La lumière rouge s'alluma.. Puis des coups violents ébranlèrent la porte.. Une large fente s'ouvrit dans la paroi de la sphère.. La lumière vacilla.. La musique du voyage devint trop aiguë et le sol vibra sous les pieds des voyageurs.. — « Les Shalmanesers ! » cria Fanny Mae.. — « Ils vont entrer ! » dit l'enfant.. « Ils vont nous tuer.. La porte éclata sous les coups des assaillants.. La lumière du jour chassa la clarté rouge de la cabine.. Alors Renato jeta violemment la boule qu'il serrait dans sa paume en direction des hommes vêtus de blanc qui envahissaient la cabine.. Il y eut un éclair indigo, strié de jaune.. Puis une explosion très assourdie, dont le souffle lent se prolongea plusieurs secondes, peut-être plusieurs dizaines de secondes.. Et ce fut l'obscurité.. Les voyageurs s'appelèrent.. Ils s'aperçurent qu'ils étaient tous réunis, y compris le chien Rama et le serviteur sans nom.. De la musique ne subsistait qu'un sifflement perçant.. De la lumière, un courant d'étincelles blanches qui jaillissait du plancher, traversait la cabine et se perdait dans le plafond.. Car les voyageurs avaient l'impression d'être encore dans la cabine du heldon.. Ils vérifièrent en touchant les parois.. C'était la cabine et ce n'était plus elle.. Et puis ils tombaient.. De plus en plus vite.. Leur poids diminuait.. Ils ne pesaient plus rien….. « Attention.. « Un accident… » Puis elle se tut.. Il y eut un choc assez brutal.. Les voyageurs furent éjectés.. L'ombre traversée d'étincelles fut remplacée par une clarté brumeuse.. Ils se mirent debout les uns après les autres.. Renato aida Fanny Mae.. Le serviteur aida Richard qui était légèrement blessé à la jambe.. Le chien s'éloignait déjà, en suivant un plan incliné.. Le sol était humide et un peu glissant.. Des formes à la fois anguleuses et floues apparaissaient tout autour d'eux, à une certaine distance, comme les constructions d'une ville fantôme.. — « Nous avons voyagé très longtemps.. « Beaucoup plus longtemps que les autres fois, à cause de l'accident.. Peut-être sommes-nous sortis de la Terre de Runci.. — Tu crois que c'est le bout du monde ? » demanda Fanny Mae.. — « Est-ce que c'est de ma faute ? » demanda l'enfant.. Richard répondit à la deuxième question : « Ce n'est pas de ta faute.. C'est le destin.. À cause du brouillard, on ne voyait pas à plus de quinze ou vingt mètres.. Les voyageurs atteignirent enfin une sorte de rond-point.. Le chien s'arrêta.. Ils s'arrêtèrent.. Là, une clarté plus vive montait du sol.. Les voyageurs virent au centre du rond-point un poteau de métal sur lequel étaient fixées trois flèches indicatrices.. Sur l'une, on lisait :.. Terre de Runci.. Sur la deuxième :.. Terre de Joe.. ….. — « La Terre de Joe ! » dit Fanny Mae.. « La Terre originelle….. — La Terre du Fondateur ! » ajouta l'enfant sur un ton grave.. La troisième flèche était vierge de toute inscription.. D'une pointe acérée, elle montrait l'inconnu.. Ou le néant….. Les voyageurs firent le tour du poteau en regardant les flèches ; puis ils tournèrent les yeux dans les directions indiquées par les flèches.. Mais ils ne pouvaient rien distinguer de précis à travers la brume.. — « Se peut-il que….. — Oui ! Nous avons atteint l'extrémité de l'univers.. — Ici, la Terre de Runci….. — Et là, la Terre de Joe.. — Et là ?.. — Qu'est-ce qu'on fait ? » demanda Renato.. — « On rentre chez nous ? » proposa Fanny Mae en montrant d'un geste la direction.. Richard sourit et se tourna vers l'enfant.. — « Qu'est-ce que tu en penses, toi ? ».. Renato baissa la tête, grattant le sol avec la pointe du pied.. — « Je préférerais la Terre de Joe !.. — Ah ! Ah ! ».. Richard se retourna vers Fanny Mae, puis il demanda à l'enfant : « La Terre de Joe, pourquoi ? Parce que c'est la Terre du Fondateur ? ».. Renato réfléchit longuement avant de répondre : « Non, parce que c'est grand… ».. Et Richard hésita longtemps avant de se mettre en route.. En suivant la direction de la flèche.. Première publication.. les Ubicks d'Heldon.. ›››.. le Citron hallucinogène.. 16, troisième trimestre 1981.. © Quarante-Deux.. — Reproduction interdite sans autorisation.. Voir les.. conditions d'utilisation.. Création :.. jeudi 30 novembre 2006 —.. Modification :.. jeudi 30 novembre 2006.. Adresse du site :.. haut de page.. écrire à Quarante-Deux..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/le Vol de l'Hydre | Quarante-Deux
    Descriptive info: le Vol….. le Vol de l'Hydre.. O.. rdre de Raison….. L'inscription en lettres de pierre occupait tout le fronton du majestueux bâtiment, de pierre aussi, qui était le siège régional de l'Ordre : un cube gris, aux murs artificiellement vieillis pour lui donner un air de grande ancienneté, de quasi-éternité.. L'Ordre s'était organisé dans un proche passé, mais il serait éternel.. Rien ne pourrait l'abattre, maintenant qu'il existait.. Il représentait la plus haute conquête de l'Humanité.. Une conquête définitive.. Dans la nouvelle civilisation matérialiste et scientifique planétaire, il était la flèche qui indiquait le sens de l'Histoire.. Non….. Marc Dangun rejeta l'image en secouant sa tête ronde.. C'était une image un peu mesquine.. Il avait l'impression qu'un enfant peureux se recroquevillait au fond de son âme.. Un enfant qui craignait toujours, en montant les marches du palais, que le Dieu de Raison ne lui fît tomber sur la tête, en signe de colère, le.. d.. ou le.. r.. ou peut-être le.. e.. de l'inscription redoutable.. Il garda la flèche et l'Histoire mais inventa une comparaison plus respectueuse : c'était une façon de se prosterner moralement.. On ne se prosterne jamais trop.. « L'Ordre » murmura-t-il avec ferveur, « est le roc inébranlable sur lequel la race humaine a sculpté la flèche qui indiquera le sens de l'Histoire aux générations futures, jusqu'à la fin des temps… » Il se reprit :.. Merde !.. Heureusement, personne n'avait pu l'entendre.. La fin des temps était une notion irrationnelle et peut-être même déraisonnable.. En tout cas, un truc qui puait le soufre mal brûlé.. Pire encore :.. Ce n'est pas aux générations futures que la flèche doit montrer le sens de l'Histoire ; c'est à nous-même, pauvres pécheurs, euh, enfin, Hommes d'aujourd'hui !.. Avant de pénétrer dans le bureau du Haut Conseiller régional, l'enquêteur spécial Marc Dangun s'épongea anxieusement le front.. Quelque chose qui ne tourne pas rond, Marc ?.. se dit-il.. Puis il pensa :.. C'est seulement la méditation qui ne me réussit pas.. Je suis un homme d'action, moi !.. Un peu plus tard, il s'asseyait, tout à fait rasséréné, dans un fauteuil profond et douillet.. Le Dieu de Raison n'avait pas profité de ses errements pour le foudroyer, et le Haut Conseiller Brenza s'était levé pour l'accueillir et lui avait serré la main.. Tout rentrait dans l'Ordre.. « Mon cher Dangun, nous allons faire appel une fois de plus à votre expérience et à votre zèle, également appréciés de vos dirigeants.. Vous vous y attendiez ? C'est que l'obscurantisme, notre ennemi à tous, ne désarme pas ! ».. Le Haut Conseiller manipula les touches d'un clavier invisible, le regard fixé sur un écran oblique, placé devant lui.. Marc comprit qu'il feuilletait un dossier.. « Vous avez fait un bon travail dans l'affaire des.. Singes du soir.. et des.. Melons des bois.. , Dangun.. — Je n'étais qu'un des sept cent mille enquêteurs spéciaux de l'Ordre.. » dit modestement Marc.. — « Réjouissez-vous.. Le corps des Enquêteurs vient encore d'être renforcé.. Vous êtes désormais plus d'un million ! ».. Marc déglutit de surprise.. — « C'est exaltant.. — « Exaltant est le mot.. Vous ne serez pas un de trop, il est vrai… Comme vous le savez, dans le cas des melons, nous sommes venus à bout assez facilement d'une croyance ridicule mais sans réelle gravité.. Il a suffi de brûler quelques millions d'hectares de bois et de forêt, principalement autour des villes, pour que cette épidémie cesse.. Mais avec les singes, nous avons frôlé le désastre.. Imaginez… euh, supposez que les masses contaminées par la déraison aient rêvé qu'une vache — et non un singe — venait leur rendre visite chaque soir ! Que resterait-il de notre cheptel ? Pensez que pour détruire cette psychose, nous avons dû exterminer la presque totalité des singes de toutes espèces vivant sur la Terre ! Il faut noter que dans les deux cas, aucune vie humaine n'a été sacrifiée et aucune action n'a été exercée contre les malheureuses victimes de l'obscurantisme.. — Ce qui est normal.. » approuva Marc.. « S'en prendre aux Hommes, comme on le faisait au temps de l'obscurantisme, au lieu d'agir sur les choses, est tout à fait irrationnel.. — Oui, et absolument déraisonnable.. Mais à présent, notre pire ennemi est de retour.. Je veux dire : le pire ennemi de la Raison ! La Bête, l'Hydre, Dangun !.. — L'Hydre ? » balbutia Marc.. Le Haut Conseiller sourit.. — « Allons, je me laisse peut-être emporter par mon zèle… Quoi qu'il en soit, nous avons affaire à une menace bien pire que les melons des bois et les singes du soir réunis.. En fait, nous avons quand même un avantage au départ : nous connaissons l'adversaire.. — Je… je le connais ? ».. Le Haut Conseiller feuilleta le dossier de Marc sur l'écran de son télématch.. —  ...   son rapport.. Il avait déjà trimballé des choses aussi ignobles dans sa mallette blindée.. Dur métier que le sien.. Il réfléchissait calmement à bord du train à grande vitesse qui roulait avec un zèle digne d'éloge vers la Méditerranée et le troisième cas.. Celui-ci ressemblait beaucoup au premier, mais le nombre des “témoins” semblait plus important.. Ils étaient une dizaine, pêcheurs, paysans, résidents, touristes et gendarmes, qui déclaraient avoir vu un hydravion blanc se poser sur un étang au bord de la mer….. Un hydravion blanc ! Naturellement, le Diable a toujours su se déguiser en ange !.. Oui.. , songeait Marc.. Il existait un moyen d'attaquer la psychose en frappant au cœur du mal.. Il fallait détruire tous les engins volants : avions, hélicoptères, fusées, navettes, dirigeables, etc.. Pour sauver l'Ordre et la Raison, l'Humanité devrait peut-être s'amputer de son aviation… Mais la société résisterait-elle à ce traitement de choc ? Peut-être, à condition que l'on puisse garder dix ou vingt pour cent des appareils.. On avait bien conservé, plus ou moins secrètement, dans certains zoos, un petit nombre de singes destinés à sauver l'espèce….. Marc passa la nuit à l'hôtel.. La Bête vint dans ses cauchemars.. Elle avait cent têtes.. Chaque tête avait deux langues.. Et chaque langue le léchait tendrement, lui, l'enquêteur spécial de l'Ordre de Raison !.. Le matin, il reçut un appel du Haut Conseiller Brenza.. « Alors, Dangun, je suppose que vous avez pensé à un moyen radical d'extirper le mal ?.. — Euh, oui, monsieur le Haut Conseiller !.. — Nous y avons tous pensé.. Mais cette opération risquerait de déclencher un grave conflit entre l'Ordre et les États.. Nous ne l'emploierons qu'en dernier ressort.. Il faut essayer de trouver autre chose ! ».. Au milieu de l'après-midi, une nouvelle courut sur la côte, entre les villages et les résidences : « Il est là ! ».. Marc interrogea des témoins complaisants, volubiles — comme possédés.. Le groupe se dispersa.. Tout le monde courut vers l'étang qui miroitait au sud, à deux kilomètres environ.. Marc se donna quinze secondes pour décider de sa conduite.. Cinq secondes plus tard, en fait, il montait dans la Ford Kickaha d'un éleveur de chevaux qui fonçait vers l'hydravion.. L'hydravion blanc était au rendez-vous et Marc n'éprouva aucune horreur, aucun dégoût.. Cette vision lui remuait le cœur jusqu'au fond de son enfance.. Il aurait voulu la refuser au nom de l'Ordre et de la Raison, mais il n'en avait pas la force.. Il pensait :.. Ainsi, des Hommes ont pu faire d'une image de cauchemar cette merveilleuse machine aux douces lignes d'oiseau marin….. Une jeune fille arriva de l'étang, rieuse, échevelée, en disant : « Je suis entrée dedans.. La cabine est tapissée de rouge.. Le pilote est très jeune et très beau.. Le radio est une femme ! ».. Marc pria :.. Dieu de Raison, faites que ce soit réel !.. Puis l'appareil se mit à glisser sur l'eau tranquille.. Ses hélices tournaient comme celles de n'importe quel avion… Au moment où il décollait, un hélicoptère apparut du côté de la mer.. — « Ils vont l'abattre ! » cria quelqu'un.. Marc secoua la tête.. — « Non, ils ne peuvent rien contre lui.. Les hydravions n'existent pas : il est invulnérable ! ».. L'hélicoptère s'éloigna.. L'hydravion s'enfonça dans le ciel, lentement, lentement.. Marc tendit les mains vers la tache blanche sur le point de mourir à l'horizon.. Une pensée blasphématoire naquit dans son esprit :.. Je voudrais vivre toujours !.. Et les larmes coulèrent de ses yeux.. Il cria avec les autres : « Au revoir ! Au revoir ! ».. Marc réfléchit quatre jours avant de demander audience au conseiller Brenza.. Quatre jours et quatre nuits presque blanches, coupées seulement par quelques heures de sommeil fiévreux….. Il se décida enfin et l'audience lui fut accordée très vite.. « La situation est grave, monsieur le Haut Conseiller.. » dit-il d'entrée.. — « Elle l'est, Dangun.. » convint Brenza.. — « Je ne vois qu'une solution : il faut traiter le mal par le mal !.. — Le mal par le mal ? Expliquez-vous.. — Nous devons construire des hydravions ! Des dizaines de milliers, des millions d'hydravions rationnels… La face du monde en sera changée ! ».. L'idée fut appliquée.. On ne la porta jamais au crédit de Marc Dangun, mais à celui de ses chefs et de l'Ordre, ce qui était raisonnable.. Seul le résultat comptait.. Il y eut bientôt des centaines de millions d'hydravions sur la planète : ainsi commença la Troisième Renaissance.. Tous ceux qui montaient à bord d'un hydravion pensaient comme Marc la première fois :.. Et ils devenaient immortels.. L'Humanité étant alors totalement gagnée à la Raison, l'Ordre décida de s'anéantir pour l'éternité.. le Vol de l'Hydre.. Europe.. 628-629, août-septembre 1981.. lundi 4 décembre 2006 —.. lundi 4 décembre 2006..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/les Triformes | Quarante-Deux
    Descriptive info: les Triformes.. «.. U.. n appel de Larsa, Résident.. Une certaine Diella Britt Larib.. — Diella Britt sur Ishtar ? ».. C'était incroyable.. L'univers est petit, même lorsqu'il compte quatre cent cinquante planètes organisées !.. pensa Daïdik.. « Je le prends.. » dit-il à son assistante.. Daïdik Jer Lor occupait la fonction de “résident spécial” sur Ishtar, quatrième planète du soleil de classe G Shamash.. Installé dans une base permanente avec une trentaine de personnes, il représentait la Confédération des Systèmes organisés sur ce monde qui avait connu la richesse et la gloire à l'époque dite de l'Ingénierie, mais qui n'était plus qu'un rendez-vous d'archéologues et de nostalgiques du Lointain Passé.. Il restait pourtant quelques centaines de milliers d'habitants dans les vastes forêts, les riches vallées et les villes automatiques d'Ishtar.. Sur le continent où se trouvait la base de Daïdik, on comptait une demi-douzaine de tribus humaines et des clans de Triformes mystérieux et difficiles à dénombrer.. Tous étaient membres de plein droit de la Confédération dont ils ignoraient sans doute l'existence, mais qui tenait à protéger leur tranquillité et la pureté de leurs traditions.. Le jeune Résident assurait, entre autres missions, cette délicate surveillance.. Il partageait aussi, avec la plupart des touristes, le goût du Lointain Passé et l'amour de l'archéologie ishtarienne.. Ce monde était désormais le sien et il pensait le connaître mieux que personne.. « Diella ? Toi ici ? ».. Une jeune femme brune et frisée souriait sur l'écran stéréo.. Elle lança d'une voix agréable le « Pô-wom ! » qui était le salut familier des citoyens de la Confédération.. « Mes excuses pour n'avoir pas appelé plus tôt, Daïdik.. Je ne connaissais pas le nom du Résident d'Ishtar.. — Aucune importance.. » répondit Daïdik.. « Mais que fais-tu à Larsa ? Du tourisme ? ».. La jeune femme eut l'air embarrassée.. — « Je crois qu'il y a un malentendu.. Voyons, en tant que Résident, tu as bien été prévenu de l'arrivée des réfugiés de Tellom ?.. — J'ai donné mon accord pour l'utilisation de Larsa comme centre d'hébergement provisoire.. J'ai aussi envoyé un rapport sur les précautions à prendre en cas d'installation.. Mais on ne m'a jamais répondu et je n'ai eu aucune nouvelle de l'affaire.. Naturellement, je ne savais pas que les réfugiés étaient là.. — Ils commencent à arriver au satellite de transit.. » dit Diella.. « Leur monde a été ravagé par un raz-de-marée colossal.. Beaucoup sont dans un triste état et….. — Je m'en doute.. » coupa Daïdik.. « Larsa est une ville intacte et vide.. Le choix était bon.. Mais… je suppose que mon rapport a été remis ?.. — Je ne sais pas.. Aucun responsable ne m'en a parlé.. Si j'avais vu ton nom sur un document, je t'aurais appelé tout de suite.. Je m'occupe de… de l'installation, justement.. — On ne t'a pas prévenue des risques ?.. — Des risques ? Notre ordinateur prétend qu'il n'y a strictement aucun danger.. À part les serpents d'eau… Mais ils sont loin.. — Ton ordinateur ne connaît peut-être pas très bien Ishtar.. Il y a des Triformes qui dorment dans la forêt de Sillanpââ, à quelques kilomètres de Larsa… Ils dorment encore — du moins en principe.. Mais le printemps arrive tôt dans cette région.. Ils ne vont pas tarder à se réveiller.. Il faudrait….. — Excuse-moi.. « Je suis vraiment débordée.. On m'appelle et il paraît que c'est urgent.. Je reprendrai contact le plus tôt possible.. Au revoir ! ».. Bien que la situation lui parût grave, Daïdik Jer Lor s'accorda quelques minutes de réflexion et de rêverie.. Il avait connu Diella Britt Larib à l'institut Xieng-Mai, une douzaine d'années plus tôt, chronologie standard des Systèmes organisés, soit à peine cinq ans d'Ishtar.. L'enseignement n'était pas son métier.. Il était venu parler aux étudiants des mondes gravitant autour de Shamash ; et il n'avait d'autre but que de recruter des débutants en diverses spécialités, pour l'équipe permanente qu'il devait former.. Il avait espéré convaincre Diella, qui s'intéressait au Lointain Passé, aux vestiges de l'Ingénierie, mais qui n'avait pas de carrière précise en vue.. À son grand regret, il avait échoué.. Diella avait choisi un autre destin.. Daïdik reporta son attention sur le calendrier.. Le continent principal de l'hémisphère nord comptait six saisons.. On était au milieu de la deuxième.. Ce qu'on aurait pu appeler le printemps commençait.. La première vague de tempêtes achevée, on pouvait compter sur quarante à soixante jours de beau temps.. Le moment était bien choisi pour débarquer les réfugiés ; mais peut-être était-ce simplement un coup de chance.. Ce serait parfait si ce n'était pas aussi l'époque où les Triformes se réveillent, sortent de leur territoire et se répandent un peu partout….. Il pianota sur son télématch.. « Nadine Kaer Tchali ? ».. Le.. Sas.. (Système automatique de Suite) répondit que la jeune femme n'était ni chez elle ni à son bureau.. On continuait de la rechercher.. Nadine Kaer était la meilleure spécialiste des Triformes à la base — et presque la seule depuis que le vieil Edaïn Hvar Kanog était retourné à son village.. Daïdik désirait étudier avec elle, de toute urgence, le problème posé par l'installation des réfugiés à Larsa, c'est-à-dire tout près des forêts habitées par les Triformes.. le rappela quelques minutes plus tard.. Nadine Kaer était en mission d'étude à Sillanpââ.. Sillanpââ, la forêt des Triformes….. Daïdik décida de la rejoindre immédiatement.. Un convertible hélijet Fornax 128 le déposa au sommet d'une colline nue, entre la ville de Larsa et les forêts de Sillanpââ, et rentra automatiquement à la base.. Il avait un équipement de campagne modèle “one day” et la combinaison de protection multiclimax appelée “faust”.. Avant même qu'il ait fini de se repérer, Nadine l'appelait à son poste d'épaule.. m'a avertie de ton arrivée dans le secteur.. Qu'est-ce qui se passe ?.. — Rien de grave pour le moment… mais ça pourrait venir.. Je voudrais voir les Triformes avec toi.. — Je suis à la limite de leur territoire.. Tu peux me rejoindre ?.. — J'ai un gravi-sustentateur Mark III.. Je viens ! ».. Nauséeux, les yeux rougis par le voyage aérien, malgré les lunettes de protection, et le cœur un peu battant, Daïdik se posa une demi-heure plus tard à la lisière d'une immense forêt bleu noir, tout près d'un frênoak isolé que Nadine avait choisi comme point de repère.. Le feuillage du gros solitaire faisait une tache vert pâle sur la prairie d'un jaune hivernal.. Nadine se tenait sous l'arbre, à côté d'un petit chariot automoteur qui transportait son équipement.. La jeune Noire avait planté dans son chignon une grosse fleur pourpre vaguement semblable à une orchidée terrestre.. Elle souriait d'un air grave.. — « Quand les frênoaks mettent leur feuillage, les Triformes s'éveillent.. Quand les vandas d'Ishtar éclosent, » ajouta-t-elle avec une geste vers la fleur, sur sa tête, « les Triformes sortent de leur territoire… Ils sont là, au sud, à moins d'un kilomètre.. Daïdik embrassa sa collaboratrice sur la joue gauche et l'épaule droite, à la mode ishtarienne.. Elle était un peu plus grande que lui.. Elle eut un sourire grave qui égaya à peine son visage.. Son regard sombre avait une douceur rêveuse.. Daïdik rejeta en arrière ses épais cheveux roux que le vent de la course avait ébouriffés.. — « Sais-tu que les réfugiés de Tellom commencent à arriver à Larsa ?.. m'a transmis ton message.. Oui, je comprends le problème… Bon, je ne voudrais pas récriminer maintenant.. Mais si on avait fait plus d'efforts pour communiquer avec les Triformes, ça nous aiderait diablement.. Je connais une cinquantaine de mots de leur langue neutre et ça ne me sert à rien.. Il y a trop de mystère dans leur comportement.. Je suppose que tu voudrais éviter qu'ils aillent à Larsa et qu'ils rencontrent les réfugiés ?.. — Oui.. Voici comment je vois les choses.. Tu m'arrêteras si je me trompe.. Les Triformes quittent leur territoire et se répandent sur le continent qu'ils considèrent comme “territoire libre”.. Nous ne leur avons jamais dit le contraire, d'ailleurs.. Cette notion de territoire est très importante pour eux, n'est-ce pas ?.. Mais nous comprenons mal leur point de vue.. — Ils sont en forme neutre, c'est-à-dire sans aucune agressivité….. — Et presque sans affectivité.. Sauf envers leurs jeunes.. Ils semblent errer au hasard.. On dirait des somnambules.. Ils sont très vulnérables.. — Mais dès le milieu de la deuxième saison (à peu près maintenant), ils sont capables de prendre la forme de combat s'ils sont menacés.. — Ou s'ils se croient menacés.. Par les boas ou par d'autres Hommes….. — C'est exactement ça.. Et, à mon avis, le danger réside dans ce fait… Bon, ils vont fatalement s'approcher de Larsa, comme ils le font chaque année.. Et peut-être y pénétrer, comme ça leur est arrivé, si je ne me trompe pas, une fois ou deux depuis que je suis sur Ishtar.. Bien que la ville ne les intéresse pas beaucoup, il me semble… Je suppose que Larsa est classée pour eux “territoire libre”.. Mais si les accès étaient fermés et que les gens (c'est-à-dire les réfugiés) ne quittaient pas l'enceinte, à ton avis, est-ce que les Triformes ne penseraient pas que ce territoire leur est interdit ?.. — Malheureusement, je ne peux rien affirmer.. » avoua Nadine.. « Je connais mal leur conception du territoire.. Je ne sais pas ce qu'ils penseraient.. Mais, dans ce cas, je crois qu'ils n'essaieraient pas d'entrer à Larsa.. C'est ce qui t'intéresse ?.. — Oui, bien sûr.. Mais supposons qu'ils rentrent.. D'ici à quelques jours, ils seront prêts à prendre la forme mimétique.. À ce moment-là, ils se mêleront aux habitants, aux réfugiés, ils tâcheront de leur ressembler le plus possible pour faire ami-ami avec eux.. Cela créera sans doute quelques difficultés psychologiques et autres.. Mais ce ne sera pas dangereux.. Les réfugiés s'amuseront beaucoup, du moins certains d'entre eux, et ils perdront vite toute prudence.. Il y aura alors des incidents, presque à coup sûr.. Un jour ou l'autre, un Triforme sera attaqué ou croira qu'il l'est.. Il prendra la forme de combat… Qu'est-ce qu'il en résultera ? Est-ce que beaucoup d'autres l'imiteront ? Attaqueront-ils les Humains ?.. — Je t'arrête.. » dit vivement Nadine.. « Tu as parlé d'.. Humains.. … Mais les Triformes sont aussi des Humains.. À mon avis les plus beaux et les plus parfaits qui aient jamais existé, même s'ils sont issus d'une expérience génétique condamnable dans son principe !.. J'admire les Triformes presque autant que toi… ce qui ne m'empêche pas de m'inquiéter pour les réfugiés.. Tu ne peux pas répondre à mes questions, n'est-ce pas ?.. — Non.. « La forme de combat se manifeste assez rarement et nous la connaissons mal.. Quant au mécanisme de passage d'une forme à  ...   fatal que les Triformes se précipitent en masse dans la ville… Seulement, je ne sais pas où se situe le seuil du danger.. Qu'en penses-tu ?.. — Rien ! » fit Daïdik en riant.. — « Qu'est-ce que tu vas faire ?.. — Attendre.. Et toi ?.. — Retourner du côté de Sillanpââ et reprendre mes observations.. Et si un groupe de Triformes se dirige vers Larsa, je le suivrai.. — Excellent programme.. De retour à la base, le Résident demanda à la Surveillance planétaire de l'informer de tout mouvement dans la région de Larsa.. Puis il pria son assistante d'envoyer un message au vieil Edaïn Hvar Kanog, chef du village de Waïgor, pour le tenir au courant de la situation.. Il avait, bien sûr, d'autres questions à étudier, d'autres problèmes à résoudre.. Les uns et les autres lui semblaient maintenant sans grand intérêt.. Il se rendait compte soudain que son rôle consistait à veiller sur un monde mort en sursis — en prolongeant le sursis.. Il avait, jusqu'ici, poursuivi avec zèle toute intrusion dans son domaine réservé.. Peu à peu, Ishtar était devenue pour lui une œuvre d'art figée et fragile, le cimetière sacré du Lointain Passé… Il jugeait mauvais tout ce qui pouvait troubler l'ordre immuable de la planète.. Y compris le retour de la vie.. En réécoutant le rapport qu'il avait adressé à l'Autorité générale, il s'aperçut qu'il avait assorti son accord de si nombreuses conditions et considérations que c'était presque un refus.. À la suite de quoi, l'Autorité avait préféré se passer de son aide… Diella Britt Larib et son arrogant adjoint avaient sans doute des torts ; mais les siens étaient peut-être beaucoup plus grands.. Il dut reconnaître qu'il s'était figé, comme la planète elle-même.. Et maintenant, son point de vue commençait à changer.. Ishtar méritait mieux que son triste sort actuel.. Les Triformes étaient dangereux parce qu'ils étaient vivants.. Tout ce qui est vivant est dangereux.. Mais Ishtar méritait de revivre.. Le deuxième printemps couvrait les terres du continent de fleurs pourpres et de feuillages bleus.. Les Triformes quittaient leur forêt et se répandaient dans les plaines et les riches vallées du sud, à la recherche de nourriture : poissons, lézards, fruits, racines, champignons… Quelques milliers d'entre eux s'approchaient de Larsa.. En même temps, quelques centaines de réfugiés s'étaient dispersés autour de la ville.. Désormais, une rencontre devenait possible.. C'était l'époque où les Triformes avaient le plus de propension à prendre la forme mimétique (improprement appelée “forme d'amour”).. Nadine Kaer confirmait en tous points les informations transmises par la Surveillance planétaire.. La jeune femme soumit au Résident un plan qu'elle nommait.. Contre-feu.. Il s'agissait d'attirer les Triformes loin de Larsa — ou du moins d'essayer avec l'aide de cent ou deux cents volontaires… Cela semblait faisable.. Daïdik hésita une journée entière.. Puis il décida de refuser l'opération.. Quelque chose pouvait naître de la rencontre des Triformes et des réfugiés de Tellom.. « Je prends le risque.. » dit-il à Nadine.. — « Tu es fou ! » répondit la jeune Noire.. « Mais pour l'avenir des Triformes, tu as peut-être raison.. La première rencontre eut lieu trois jours plus tard assez loin de la ville.. D'autres suivirent très vite.. À la fin de la deuxième saison, quelques Triformes isolés pénétrèrent à Larsa.. Daïdik appela Diella.. « Tu as de la visite.. Je suppose que tu le sais ?.. — On m'a prévenue.. J'espère que tout ira bien.. — Je l'espère aussi.. Tiens-moi au courant.. Je suis prêt à reconnaître certaines de mes erreurs, si tu le désires.. Nous pourrions reprendre sur des bases nouvelles les discussions que nous avions entamées à l'Institut.. — D'accord.. » fit Diella.. « Dès que la crise sera résolue ! ».. Les événements suivirent leur cours logique.. Daïdik était informé par Nadine, qui avait rejoint l'avant-garde des Triformes à l'intérieur de la ville, et par Diella et son adjoint qui se montraient désormais beaucoup plus coopératifs.. Il y eut bientôt plusieurs dizaines de milliers de Triformes à Larsa.. Tous avaient pris la forme mimétique.. Tous et toutes… Les responsables des réfugiés étaient un peu affolés.. Daïdik leur recommanda sang-froid et vigilance.. C'était aussi la recommandation qu'il se faisait à lui-même chaque heure de chaque jour.. La forme mimétique séduisait généralement ceux qui se découvraient ainsi dans un miroir flatteur et amical.. À peine un dixième de la communauté tellomite manifesta au début des réactions de rejet, qui s'atténuèrent d'ailleurs en grande partie.. Diella signala bientôt une profusion d'idylles et d'amitiés fraternelles… Les Triformes s'efforçaient de ressembler le plus possible aux réfugiés, en les idéalisant.. Leurs types préférés semblaient être les jeunes filles blondes et bronzées, et les jeunes hommes de carrure athlétique, à la peau rouge et noire, aux longs cheveux sombres et aux pieds agiles.. Mais leur capacité d'adaptation était très grande.. Après quelques jours, il devint très difficile de distinguer les Tellomites vrais des imitations….. L'Edaïn Hvar Kanog fit connaître son point de vue à Daïdik.. « Pour leur équilibre, les Triformes ont absolument besoin de passer par la forme mimétique.. Malheureusement, on les a condamnés à vivre sur une planète quasi-déserte.. Ils n'ont que nous pour modèles.. Nous, c'est-à-dire les tribus de la vallée… C'est bien trop peu.. Ils sont devenus sauvages et craintifs.. Ils s'enferment pour un rien dans leur forme de combat.. Et ils deviennent alors follement agressifs… Si un accident arrive, prévenez-moi : je pourrai peut-être faire quelque chose.. À bientôt, Résident.. — À bientôt, Kanog.. Le premier accident eut lieu au tout début de la troisième saison.. Au cours d'une altercation avec un réfugié, un visiteur mimétique prit sa forme de combat.. Mais il ne la garda qu'une minute.. Son antagoniste s'en tira avec une bonne correction….. « Tout va bien.. » dit Diella à Daïdik.. Mais son assurance semblait un peu ébranlée.. Les affrontements se multiplièrent dans les jours qui suivirent.. On commença à compter des blessés des deux côtés.. Les Triformes semblaient gravement perturbés.. Certains retournaient à la forme neutre.. Un réfugié tira avec une arme de chasse sur un “combattant”.. Celui-ci fut à peine égratigné : la forme de combat donnait aux individus qui l'adoptaient une relative invulnérabilité.. Mais il devint furieux et se lança en chasse après avoir pulvérisé le fusil de son agresseur.. Grâce aux prises de vue effectuées par l'équipe de Diella, Daïdik put assister sur l'écran de son télématch au changement de forme d'un mimétique.. “Un” qui était, en réalité, “une”.. Une jolie jeune femme au teint café au lait glissait sur un trottoir lent, tenait par la main son compagnon et fit face au groupe.. Les agresseurs eurent le temps de lever leur matraque et leur couteau, mais ils n'eurent pas le temps de les abattre.. La douce jeune femme se transforma instantanément, de façon presque magique, en un redoutable combattant, aux muscles durs, aux réflexes foudroyants.. Sa peau avait pris un aspect métallique… Sa transformation évoquait celle des super-héros dans les films du Lointain Passé.. Un lambeau de robe à fleurs vola sur le coin de l'écran et l'image fut coupée.. Daïdik ne connut jamais le résultat de l'affrontement, qui avait en soi peu d'importance.. Le jour même, il reçut un appel de la Surveillance planétaire.. « Il existe à Larsa des systèmes de sécurité intérieure dont nous contrôlons la mise en action.. Devons-nous les déclencher ? ».. Daïdik hésita une demi-douzaine de secondes.. La tentation l'effleura de se décharger de ses responsabilités sur les sécurités séculaires de la ville.. Mais cette intervention pouvait avoir des effets extrêmement néfastes dans le présent et aggraver les risques pour l'avenir.. — « Non.. « Pas encore.. Le premier mort fut un vieillard tellomite, renversé par hasard au cours d'une bagarre confuse.. Le second, une femme triforme, abattue en forme de combat par une arme lourde d'origine inconnue.. Diella appela Daïdik au secours.. « Viens tout de suite.. J'ai peur !.. — Il faut absolument que je fasse un détour par le village edaïn de la vallée.. Essaie de rassembler au maximum les réfugiés.. Les Triformes suivront le mouvement et… À bientôt, Diella.. Hvar Kanog attendait le Résident devant sa modeste case de frênoak rouge.. Le paysage était l'un des plus beaux du continent.. Daïdik, le cœur un peu serré, admirait le village de bois dans sa clairière multicolore.. Le chef edaïn se tenait très droit au milieu des fleurs géantes qu'il dépassait d'une tête.. Il mesurait un peu plus de deux mètres : une taille normale pour un homme de sa race.. Son visage long et osseux, couvert d'une fine barbe grise, ressemblait à celui d'un Triforme neutre.. Ses yeux immenses brillaient sous une barre de sourcils blancs.. Après les salutations rituelles et un long silence, le vieil homme dit à voix basse : « Cette vallée est un paradis, Résident.. Ou du moins ce serait un paradis s'il n'y avait pas la quatrième saison et ses tempêtes….. — Oui, la deuxième phase des tempêtes.. » ajouta Daïdik pensivement.. — « Avec l'invasion des boas d'eau.. Les serpents nous auraient chassés ou détruits depuis longtemps s'il n'y avait pas les Triformes qui arrivent régulièrement chez nous à la fin de la troisième saison.. — Et qui prennent leur forme de combat pour vous défendre.. — Oui, Résident.. Pas un seul ne fait défaut… Pourriez-vous déclencher artificiellement la deuxième phase des tempêtes, avec soixante ou soixante-dix jours d'avance ?.. — Je le peux.. » dit nettement Daïdik.. « Vous prendriez ce risque, vous et les vôtres ?.. Nous prendrions le risque pour sauver l'amitié entre les Triformes et les autres Hommes !.. — Comment alerter les Triformes ?.. — Contrairement à ce que vous pensez, c'est quand ils sont dans la forme de combat qu'il est le plus facile de communiquer avec eux.. Nous nous en chargerons.. — Très bien.. Je me charge des tempêtes.. Merci Hvar Kanog.. Survenant avec soixante-quinze jours d'avance, la deuxième phase des tempêtes fut d'une violence extrême.. Des dizaines de villages furent entièrement détruits dans la vallée, au sud de Larsa.. Les boas d'eau se répandirent par milliers à travers les plaines.. Rassemblés par Hvar Kanog et ses amis, les Triformes s'avancèrent à la rencontre des reptiles.. La bataille fut longtemps indécise.. Mais cinquante mille guerriers en forme de combat, c'était une armée presque invincible.. Ils l'emportèrent finalement.. Beaucoup d'entre eux retournèrent alors à Larsa.. Ils reprirent leur “forme d'amour” et la gardèrent jusqu'au moment d'entrer en hibernation, à la fin de la cinquième saison.. Ce fut le grand tournant de la vie sur Ishtar.. Nadine vint aussi s'installer à Larsa pour étudier les Triformes.. Elle se réconcilia avec Diella.. Daïdik en fut très heureux, car il aimait beaucoup les deux femmes.. les Triformes.. Errances.. [1.. re.. série] 2, septembre-octobre 1981.. mercredi 6 décembre 2006 —.. mercredi 6 décembre 2006..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/Présentation des Colmateurs | Quarante-Deux
    Descriptive info: Présentation de :.. les Colmateurs.. présentation signée par Michel Jeury mais rédigée par Jacques Goimard.. La base de ce récit m'a été principalement donnée par le livre de Benoît Mandelbrot.. les Objets fractals : forme, hasard et dimension.. publié en 1975 aux éditions Flammarion dans la collection "Nouvelle bibliothèque scientifique".. ----==ooOoo==----.. Alors l’archange Michel leva son glaive.. La lumière devint éblouissante.. Et l'on entendit une voix qui disait : « Logarithme de vingt sur logarithme de trois cela fait deux virgule sept.. Pas trois.. Voilà ce que vous n'avez jamais su comprendre.. Heureusement pour vous.. Livres apocryphes.. XXX, 7.. D.. epuis 1917, l'Union douanière allemande n'avait cessé de croître en étendue et en puissance.. Mais elle était presque encerclée par les terres impériales : colonie de Hollande, de France, de Hanovre, empire d'Autriche-Hongie, associé à la Couronne… L'Autriche et la Russie avaient de nombreux conflits de frontière sur la Vistule et le Dniestr, ainsi que dans les Karpathes.. La Russie était l'alliée du Deutscher Zollverein… En 1940, eut lieu le premier soulèvement de la colonie de Hanovre, qui échoua.. Les troubles persistèrent dans toute la province, en particulier dans les régions proches de la Westphalie et du Mecklembourg, jusqu'en 1942.. Fin 1941, la Russie déclara la guerre à l'Autriche et donc, indirectement, à l'Empire britannique.. Il y eut une percée russe en Bessarabie et une percée autrichienne en Galicie.. Puis la situation s'était stabilisée pendant l'hiver 1941-1942, tandis que les Anglais attaquaient assez mollement la flotte russe, numériquement forte mais vétuste, dans la Baltique et en Extrême-Orient.. En 1942, un catholique rhénan, Joseph Göbbels, devint chancelier du Reich allemand.. Violemment anti-Anglais, Joseph Göbbels cherchait un prétexte pour rompre les derniers liens qui rattachaient encore l'Allemagne et l'Empire.. Il encourageait et aidait les indépendantistes du Hanovre, jusqu'au deuxième soulèvement de la colonie.. La grande guerre européenne éclatait en juin 1942.. Avec son allier Boukharine, président de l'Union des Républiques russes, Göbbels défiait l'Empire et se faisait fort de l'abattre.. Après avoir conquis la Hollande et la France, une partie de l'Autriche et des Balkans, il se retrouva en avril 1948 dans son bunker d'Altenburg, défendu par quelques milliers d'hommes de sa garde personnelle, mais assiégé par deux armées britanniques, trahi par les Russes et abandonné par ses propres généraux.. Il devait se suicider au moment de l'assaut final, avec sa femme et leurs cinq enfants.. L'Allemagne allait redevenir pour quarante ans de plus un sage dominion.. Après la prise de Moscou par Montgomery, la Russie capitulait sans conditions le 17 octobre 1948.. Naturellement, sur d'autres Terres, il y avait une autre Histoire, d'autres histoires, d'autres problèmes.. Certaines affaires étaient inter-terrestres.. Là, intervenaient la Maintenance et les colmateurs.. L'Archum régnait sur la Terre de Joe et assurait la maintenance des univers du milieu.. Ceux du bas (dont le nombre de dimensions était inférieur à log 20 / log 3) et ceux du haut (dont le nombre de dimensions était supérieur à log 20 / log 3) se débrouillaient autant qu'on sache par leurs propres moyens.. Les habitants de la Terre de Joe appartenaient tous au service de la Maintenance.. Ils se qualifiaient généralement d'Exterranés : ceux d'aucune Terre.. Dieu avait créé aussi les Browniens pour semer la pagaille dans un univers qui Lui semblait somme toute trop organisé.. En particulier, après avoir mis en place autour de chaque monde une barrière dimensionnelle infranchissable, Il avait envoyé les Browniens pour y percer des trous.. Bien entendu, les Browniens n'existaient pas.. Ce n'était qu'un conte à dormir debout.. Un colmateur sérieux ne faisait appel à eux pour expliquer ses échecs que dans les cas extrêmement rares où il ne parvenait pas à trouver une autre excuse.. La Terre de Joe devait son nom à Joe Moose, le naufragé du cosmos, le robinson exterrané… Il était recommandé de croire à cette légende, sans rigidité ni dogmatismes, mais de façon intelligente et souriante.. La mettre en doute, c'était se conduire comme un plouc de haute Terre.. Il y avait même quelque grossièreté à suggérer que Joe Moose n'avait pas réellement institué l'Archum, ni colmaté la première brèche interdimensionnelle, c'est-à-dire fondé la Maintenance.. Et rien ne contrariait davantage l'évolution d'une carrière dans la hiérarchie exterranée.. Il ne fallait pas laisser le souvenir de quelqu'un qui avait débarqué un jour de sa montagne..  ...   nom : l'éclaireur Wakana.. Sur la Terre de l'Empire britannique, Wakana s'appelait Chavalange et il conduisait une locomotive Britannic 231.. Il avait déserté pour partager la vie du pays où l'Archum l'avait envoyé en mission.. Déserté ? Et pourtant, si l'éclaireur Wakana n'était pas un déserteur ? S'il n'avait fait semblant de déserter que pour accomplir une plus haute mission ? Une mission secrète aux yeux mêmes des ingénieurs et des colmateurs de la Maintenance ordinaire ? S'il était en réalité un agent spécial des maîtres de l'Archum ?.. Et s'il attendait son fils spirituel au fond de l'espace ou du temps pour lui remettre le véritable héritage ?.. Alors, il devait exister, derrière les agents de la Maintenance et leurs ennemis les Browniens, un groupe d'Hommes qui s'étaient arrogé un pouvoir de demi-dieu.. Et de ceux-là, les cosmorecteurs n'étaient que les humbles serviteurs.. La rumeur leur avait même donné un nom : les Seigneurs des Cartes.. Les univers de Sierpinsky diffèrent entre eux par une variation infinitésimale du nombre de leurs dimensions.. Notre famille d'univers se situe autour de log 20 / log 3 = 2,726… Plus on “descend”, plus il y a de trous dans l'“éponge” de Sierpinsky.. Au contraire, plus on “monte”, en se rapprochant du nombre 3, plus la réalité devient dense.. Le voyageur qui s'éloigne de sa Terre vers le “haut” se trouve bientôt en déficit d'énergie.. Au-delà d'une certaine limite, sa survie n'est plus possible.. Celui qui s'éloigne vers le “bas” dispose au contraire d'un excès d'énergie qu'il peut dépenser dans le champ psi.. Mais au fur et à mesure de sa “descente”, il devient de plus en plus lourd dans un monde de plus en plus vide qui n'est pour lui qu'une maison de papier….. Deux écrivains connus sur diverses Terres symbolisent ces deux types d'univers.. Prenons le cas de la Terre dominée par l'Empire britannique.. Là, ces deux hommes appartiennent à des peuples colonisés.. Ce sont le Français Julian Verne et le Californien d'origine hanovrienne Philip Klaus Dickson.. Julian Verne vivait au.. siècle.. Il avait accepté la domination britannique et il était devenu plus anglais que les Anglais.. Philip K.. Dickson vit à notre époque.. Il est lié aux mouvements de résistance du dominion de Californie.. Donc, il y a Verne en haut et Dickson en bas.. Dans les mondes verniens, les conceptions scientifiques et idéologiques qui ont été celles de la classe dirigeante britannique presque jusqu'au milieu du.. xx.. siècle correspondent à la vérité.. Il n'y a rien au-delà.. Les apparences et la réalité concordent.. À l'autre bout, dans les mondes dicksoniens, la réalité est plus riche et plus floue.. À cause des trous de l'éponge, l'univers ne paraît pas obéir totalement à nos lois.. La réalité subit des infiltrations : l'illusion l'envahit et tend à se confondre avec elle.. Les phénomènes mentaux ont, d'une façon générale, des effets physiques et le voyage temporel devient, dans une certaine mesure, possible.. Sur les Terres proches de la dimension 2,726, le caractère dicksonien ou vernien n'est pas très marqué.. De plus, il est relatif au voyageur.. Quand celui-ci “descend”, il rencontre des phénomènes dicksoniens.. Quand il monte, il se trouve en face de situations verniennes….. L'aventure des colmateurs se poursuit à travers le discontinuum de Sierpinsky : sur la Terre de l'Empire britannique et sur celle du Bouddha vivant, Siddharta XXXIX ; sur la Terre des Électriciens et sur celle de l'Inquisition ; sur celle où la première bombe atomique est tombée à Shangaï en 1947 et sur celle où les Croisés ont découvert l'Australie au.. xii.. Sur celle où la guerre atomique a éclaté par erreur en 1959 et peut-être sur celle où les extraterrestres ont débarqué en mai 1968….. Mais tout a sans doute commencé sur la Terre des Assaraws : les éléphants de guerre avaient rencontré les mammouths dans la plaine du Pô un jour d'été caniculaire, vers l'an 1500 de la chronologie chrétienne centrale.. Il faisait trop chaud pour les mammouths, et les éléphants avaient eu le dessus.. La face de plus d'un monde en avait été changée.. l'Année de la Science-Fiction et du Fantastique.. 1981-1982 (annuaire sous la responsablité de : Jacques Goimard ; France › Paris : Julliard, mai 1982 (12 avril 1982)).. mardi 5 décembre 2006 —.. vendredi 11 février 2011..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/la Grand-mère du jour | Quarante-Deux
    Descriptive info: la Grand-mère….. la Grand-mère du jour.. J.. e te cède la place dans dix minutes, ma vieille.. Bonne journée ! ».. Annelise Goethe-Sorel finissait de se démaquiller dans sa cuisine en surveillant son chef robot.. Elle effaçait ses dernières fausses rides et ses mèches aile de corbeau pissaient encore la teinture blanche.. — « Merci de tes vœux.. » ricana Madia Shakespeare, future grand-mère du jour.. Bien qu'elle ne fût pas encore coiffée, elle paraissait vraiment ses cent dix-sept ans.. Elle avait choisi le modèle conventionnel, très populaire auprès des enfants du premier collège électoral.. La Goethe-Sorel ne put s'empêcher de lancer une dernière pointe : « Tu vas sûrement plaire au pépé d'en face !.. — Pépé Joseph Tolstoï t'emmerde et moi aussi ! » répondit Madia en coupant la communication d'un bref claquement de langue codé.. Elle prit le miroir-écran posé sur le fauteuil Directoire ou Mitterand, ou quelque chose comme ça, et le posa sur le buffet Napoléon III ou IV, juste devant le portrait en trois dimensions de Pépé Paul.. Pépé Paul était son cinquième mari.. Le relief ne l'avantageait pas.. Elle recula pour juger de l'effet d'ensemble.. Les cinq miroirs-écrans s'alignaient sur le buffet de la salle de séjour, transformé en console télémat par Bayard, un des plus jeunes et des plus habiles de ses arrière-petits-enfants.. Et, derrière les écrans, trônaient symboliquement ses cinq maris.. Elle adressa un clin d'œil à Pépé Harry, son préféré, et appela le.. countdown.. avec le code.. désirée.. L'écran de Pépé Werner égrena les chiffres : 9 minutes 17 secondes… 16 secondes… 15 secondes….. Le meilleur.. , se dit la future grand-mère du jour,.. c'est quand on écoute le compte à rebours !.. Elle redressa légèrement le portrait de Jeune Alpha-Soleil, son second  ...   ultra-rapides défilaient sur son écran : il était bien en action de jeu.. Assise sur son lit, la tête casquée et le regard halluciné, Améria vivait en rêve le cinq ou dix millième épisode de son grand amour au Moyen Âge ou Dieu sait quand.. Madia vérifia également l'appareillage de contrôle.. La jeune femme était enceinte d'un garçon, modèle Garry 28.. Tout allait bien, comme toujours.. Tout allait toujours bien.. Sans la politique, la vie n'eût pas été très drôle.. La grand-mère revint à la salle de séjour.. Elle s'installa devant le buffet tandis que Meg, onze ans et douée, s'occupait de ses boucles et lui vaporisait un peu plus de blanc sur les cheveux.. Un gamin d'à peine huit ans l'appela sur l'écran de Pépé Harry.. « Grand-mère du jour, pouvez-vous nous dire pour la chaîne Mercurama s'il est vrai que vous voulez vraiment donner le droit de vote aux grands-pères, à partir de cent dix ans, pour faire plaisir aux pépés de l'Est ? ».. Madia regard le.. sur l'écran de Pépé Werner.. — « Je ne suis pas encore grand-mère du jour.. Rappelle dans trois minutes.. — Madia Shakespeare, » demanda une fillette de neuf ou dix ans sur Pépé Paul, « quel effet ça fait d'accéder pour vingt-quatre heures au pouvoir suprême de l'Ouest uni ? Chaîne King Royal.. Madia Shakespeare croisa les deux index, puis toucha le buffet et cracha sur la moquette.. — « Un jour, c'est bien court.. Je ne peux pas m'empêcher de rêver à un coup d'État qui me donnerait le pouvoir pour une semaine entière ! ».. la Grand-mère du jour.. le Matin de Paris.. 2122, 29 décembre 1983, sous le titre de Tolstoï t'emmerde.. samedi 21 janvier 2006 —.. samedi 21 janvier 2006..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/Je n'aurais jamais cru que la grève | Quarante-Deux
    Descriptive info: Je n'aurais….. Je n'aurais jamais cru que la grève me rapprocherait autant de la réalité divine.. e somnolai un moment dans le bateau.. Je dormais de plus en plus souvent et de plus en plus longtemps.. C'était bien.. Encore une journée de solitude à tuer.. Il y en avait eu beaucoup : le compte exact m'échappait et je n'avais pas mon aide-mémoire sous la main.. Il y en aurait d'autres, des centaines ou des milliers, Dieu sait.. Dieu et moi… Je veux dire que j'aurais pu en décider ; mais je n'avais pas envie de le faire.. Et Dieu seul savait ce que je déciderais quand je déciderais quelque chose.. Je pensais énormément à Lui depuis un an.. Je songeais bien sûr à réveiller une compagne.. Mais cela me semblait très difficile sans réveiller le monde entier.. Et je souhaitais laisser le monde en.. intermission.. (c'est le mot anglais pour désigner un arrêt total illimité).. Quelque temps de plus.. Un mois ou un an.. Ou dix ans.. Comme je l'ai dit : Dieu seul le savait et j'étais désormais sûr d'avoir Sa bénédiction, sinon Sa confiance.. J'avais mis en sommeil les trente-trois veilleurs-adjoints répartis sur la Terre et chargés de me seconder.. J'étais donc seul en face de Lui.. Cela me plaisait et m'effrayait en même temps.. Ma jonque électrique et automatique toucha terre.. Une voiture automatique et électrique m'attendait, portière ouverte.. Je m'installai à l'avant et commandai : « Direction Ferme-à-la-Vache.. Tout doux, tout doux… ».. Le véhicule s'élança dans la campagne à une allure de flânerie.. Une question me tourmentait.. La grève durait depuis bientôt quatre ans et demi “croyais-je” : combien de temps ces machines que je ne savais pas entretenir fonctionneraient-elles encore ? La réponse était de toute évidence : aussi longtemps que Dieu le voudra.. Je dus m'endormir une nouvelle fois.. Je me réveillai dans la forêt,  ...   de grève.. Plus que je ne pensais….. Je possédais un terminal perfectionné, placé sur un évier désaffecté.. Je le connectai et dictai mon appel : « Adam II, veilleur unique de la Terre au Seigneur Dieu.. Cher Seigneur, permettez-moi de vous rappeler les faits au cas où ils vous seraient sortis de l'esprit.. Notez bien, Seigneur, que je ne suis pas responsable de la situation.. En notre.. xxiii.. siècle comme vous le savez, la grève totale illimitée est un droit imprescriptible des techniciens et travailleurs pensants.. Mais la population a aussi le droit de ne pas perdre le précieux temps que vous lui avez donné.. D'où le système de l'arrêt total continu que nous appliquons, avec la mise en hibernation des Hommes et des animaux.. » J'avais toute la confiance du Syndicat Général Unifié, qui m'avait choisi comme veilleur principal pendant l'arrêt.. Mais la solitude m'a permis de Vous retrouver, Seigneur, et je Vous rends grâce.. J'ai compris que la syndicalité absolue était un affront au seul véritable absolu, celui de Votre divinité.. Pour prévenir mon tête-à-tête avec Vous, j'ai prolongé la grève bien au-delà des dix-huit mois initialement prévus et je me suis remis à moi-même ma démission du Syndicat.. » Pardonnez-moi de m'adresser à Vous de cette façon un peu familière.. Vous êtes désormais mon seul interlocuteur.. Je suis seul dans un monde nettoyé, libéré, clair, pur comme vous l'aimez.. D'où ma question : “Allez-vous en profiter pour tout recommencer ? Et, si oui, avec ou sans moi ?”.. Dieu étant éternel, je ne l'aurais jamais cru si rapide.. La réponse s'inscrivit immédiatement sur mon écran : « Première question : oui, on recommence tout.. Deuxième question : sans vous.. Signé : le Seigneur Dieu.. Je n'aurais jamais cru que la grève me rapprocherait autant de la réalité divine.. le Quotidien de Paris.. 1334, 8 mars 1984.. mardi 5 décembre 2006..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/Je t'offrirai la guerre | Quarante-Deux
    Descriptive info: Je t'offrirai….. Je t'offrirai la guerre.. M.. on commandant, l'état de guerrier est le meilleur de tous ! » s'écria le sous-lieutenant Jyeil.. Melfaër Jaüd, commandant le 5.. groupe de la 11.. division d'assaut du 2.. groupe d'armée du royaume de Fak sur le Continent de la guerre, approuva d'un signe de tête qui ne l'engageait pas trop.. Son état de vie le tourmentait de plus en plus, depuis un certain temps.. Jyeil ajouta, avec son sourire d'enfant terrible : « Sauf quand il faut se battre ! ».. Jaüd esquissa un autre signe.. Un commissaire de la Société de guerre n'aurait peut-être pas apprécié cette plaisanterie.. Mais les commissaires ne fréquentaient pas les premières lignes du front.. — « Les avions ! » annonça le capitaine Xeüme.. Un bruit plaintif et doux filtrait à travers les parois de l'abri du carré 817.. Les dix officiers réunis autour du commandant eurent un instant l'impression que le bourdonnement naissait dans leur tête.. Il grossit très vite, devint sec et vibrant, emplit la totalité de l'abri.. Le téléphone de campagne sonna et Jaüd décrocha.. — « Messieurs, vos montres.. » dit-il aux officiers.. « L'heure officielle de la Société de guerre : 11 h 68 mn.. À 11 h 99 mn, nous attaquons ! ».. Par la lucarne de l'abri, on ne distinguait qu'un tout petit morceau du ciel, vers les carrés 805 et 807.. Jaüd ne put apercevoir les vagues d'avions qui déferlaient au zénith.. De gros nuages blancs flottaient, immobiles, au-dessus du 807.. Une lumière ardente noyait et calcinait la terre ravagée.. Quelques arbres, survivants des derniers massacres, verdissaient avec un mois de retard… À droite du carré 817, en regardant le front, vers les sous-carrés 22, 21, 11…, les chars de la 44.. compagnie, plutôt mal camouflés dans un bois de vrenges à demi déchiquetés, se préparaient à bondir.. La saison d'hiver 1492 avait été très mauvaise pour les armées de Fak : Torlfoe, l'ennemi désigné, avait conquis définitivement plus de soixante-dix carrés.. La bataille d'été commençait.. Pour le groupe de Melfaër Jaüd, le premier objectif était le fameux carré 808, qui avait changé quatre fois de mains pendant l'hiver.. Jaüd regarda de nouveau sa montre.. 11 h 81 mn.. Dans quelques minutes, tous les officiers devraient avoir regagné leur sous-carré respectif.. Ils n'affectaient pas un détachement qu'ils étaient loin de ressentir malgré leur expérience.. Ils n'essayaient pas de jouer au guerrier comme la plupart des dévoués jouaient au dévoué.. Comme les gardiens jouaient au gardien et les spirituels au spirituel… Jaüd songeait à sa petite sœur Sijain qui se terrait depuis trois saisons au fond d'un tombeau, à Melxein, pour être digne de son état de vie.. Les dernières nouvelles de la jeune fille n'étaient pas bonnes du tout, même si sa famille trouvait sa conduite admirable.. « Une vraie spirituelle qui va jusqu'au bout de son état.. ».. Jusqu'au bout.. Il nota machinalement :.. 11 h 84 mn.. Les officiers s'en allaient les uns après les autres.. 11 h 85 mn : nouveau spasme à l'estomac.. Les douleurs gastriques le harcelaient depuis quelques décades.. Et la peur, insidieuse et honteuse, s'ajoutait à la douleur.. Son état de vie n'allait pas le lâcher, à trente-quatre ans ? Il se surprit à envier les sujets d'Odlfifaa, que tous les royaumes considéraient comme des dégénérés parce qu'ils avaient découvert, ou redécouvert, la notion de médicament.. Pour une purge ou un calmant, ils risquaient l'exclusion de la Société de guerre.. La mise au ban des nations ! Mais Jaüd les enviait.. Il marchait maintenant à la tête de son groupe, seulement dépassé par quatre chars lourds et les quinze chars légers de ses deux compagnies cuirassées.. Les chars avançaient lentement, précédant l'infanterie de quelques dizaines de mètres, à cause du barrage de l'artillerie fakienne, qui appuyait leur percée en écrasant sous une pluie de fer et de feu les carrés 805 à 809.. La fumée ressemblait à une draperie soyeuse soulevée par les chenilles.. Les obus claquaient dans le ciel comme une lame de faux heurtant une pierre.. L'atmosphère tressautait sans arrêt… Jaüd courait pour ne pas se laisser distancer par le char qui roulait devant lui.. Il pensait à Voene, sa compagne sans-état, et la petite Jeüne-Ju.. Mais les deux femmes n'avaient aucune importance.. Elles n'étaient que des sans-état.. On ne s'inquiète pas pour des sans-état !.. Il courait en levant de temps en temps, comme un étendard, son gros pistolet Kip 33.. Giflé par les tourbillons d'air brûlant, aveuglé par la poussière et les gaz, blessé par les cailloux et les copeaux qui volaient en tous sens, il montait au combat à la tête de ses troupes, comme le voulait la Loi de la guerre, qui était juste et bonne.. Devant lui, de petits volcans crevaient le sol, crachant un mélange de sable, de pierre et de feu.. Une douleur brutale lui perça le côté, juste au-dessus de la hanche.. Il se crut blessé, mais continua sur son élan en criant : « En avant ! En avant ! ».. Il n'était pas blessé.. La souffrance venait d'un organe.. malade.. Oui, malade, le mot atroce….. Son état de vie foutait le camp.. Il criait toujours : « En avant ! », mais il piétinait, le souffle coupé par un terrible point de côté.. Il a crié encore une fois, pour rien.. Ses officiers et ses hommes l'on rejoint, dépassé de tous côtés.. Le caquètement sec d'une mitrailleuse torlfoéenne éclate tout d'un coup.. Un avion vrombit on ne sait où avec une insistance terrifiante.. La terre bouge, se soulève, se plisse, se déchire.. Une fleur de feu s'ouvre derrière la tourelle d'un char, s'épanouit aussitôt et décapite l'engin.. Une torche vivante s'éjecte et tombe.. Une odeur de chair brûlée se répand.. « En avant ! En avant ! Pour Fak ! ».. Jaüd a l'impression de courir, mais il n'avance plus.. Il se rend compte qu'il est étendu sur le sol, commotionné, peut-être blessé.. Il voit à moins d'un mètre de lui le projectile qui l'a atteint au genou : c'est la tête sectionnée du lieutenant Jyeil ! Son visage ensanglanté semble presque intact.. Jaüd pense à Melxein, sa maison de famille, à Sijain, sa sœur, à Voene et à Jeüne-Ju, les sans-état….. Les sans-état ne sont guère mieux que des animaux.. Mais ils sont peut-être plus heureux que les hommes.. Il se releva, porta la main à sa ceinture.. Son point de côté avait disparu, mais sa crampe d'estomac revenait.. Bon Dieu de Loi !.. L'air, devenu âcre et piquant, lui raclait la gorge et lui brûlait les poumons.. « En avant ! Pour Fak ! ».. Passent les saisons.. Sur le continent Twisoor, c'était déjà l'automne.. La symphonie vert et or de la campagne fakienne posait dans le cœur de Jaüd son éternelle musique d'enfance.. Il tourna de nouveau les yeux vers le paysage qui défilait à la vitre du compartiment, fermée à cause du vent, le silblundal, puissant et doux.. Il avait survécu à l'attaque du carré 808 et à bien d'autres batailles.. L'année de guerre 1492 venait de s'achever.. Il allait passer à Melxein les huit prochaines décades.. Le train roulait avec une paisible lenteur à travers la grande forêt du centre de Fak.. Jaüd admirait les arbres élancés, au tronc clair, presque blanc, au feuillage vert foncé que le silblundal creusait d'ondes argentées : les merveilleux slanges de son pays.. Les villages, serrés autour d'une maison de famille, occupaient les clairières.. Ce n'étaient souvent que des cabanes de sans-état, jetées les unes contre les autres dans une trouée de la forêt ou frileusement réfugiées sur des pilotis, au milieu d'un petit lac scintillant.. À Mawaël, Jaüd hésita devant l'étal du vendeur de journaux.. Il acheta.. la Tribune tous-états.. , qu'il n'aimait guère, mais que son père lisait déjà quand il était enfant.. La nouvelle lui tomba sur la tête comme un coup de massue.. Rectification de frontière avec le royaume de Loah après la désastreuse année de guerre contre Torlfoe, l'ennemi désigné….. Il lut avec avidité, en sautant une ligne sur deux.. Les finances fakiennes, à bout de souffle, ne pouvaient pas payer les cinquante-cinq carrés finalement perdus contre Torlfoe.. Torlfoe, qui n'avait pas de frontière commune avec Fak, avait cédé ses droits au riche royaume de Loah.. Loah avait six cents kilomètres de frontière avec Fak et désirait s'agrandir de ce côté… C'était la Loi de la guerre !.. Debout au milieu du hall de la gare, oubliant la foule autour de lui, Jaüd étudia la carte publiée par le journal.. Un pointillé doublant le tracé plein de la frontière indiquait les rectifications possibles ou probables.. Melxein, la maison du clan (les Kerder de Mel) se trouvait très près du tracé rectifié, qui frôlait les villes voisines de Shrejindjind et de Noikjain.. Aucun doute.. C'est alors que le.. rêve.. traversa pour la première fois son esprit.. Si la guerre….. Mais ce n'était qu'un rêve.. Il se força à le chasser.. Il pensa à Sijain, à la petite Jeüne-Ju.. Elles n'avaient rien à voir avec la guerre.. À Shrejindjind régnait une animation insolite.. Les uniformes bleus des gardes-frontière de Fak étaient presque aussi nombreux que les traditionnels vêtements bruns, verts ou fauve des gens du pays.. Un sans-état en gilet à parements gris et rouge, les couleurs du clan, se précipita pour prendre les bagages de Jaüd.. Une délégation des Kerder de Mel attendait le guerrier devant la gare.. Quatre cousins, sa cousine Nihid et son jeune frère Laerto.. La petite Nihid de son enfance était devenue une belle jeune fille aux très longs cheveux et se préparait à un état de vie glorieux au collège d'action du royaume.. Elle serait donc actrice, c'est-à-dire dirigeante.. Jaüd demanda des nouvelles de Sijain.. On lui répondit qu'elle était heureuse et digne dans son tombeau.. « Elle n'ouvre plus les yeux depuis… » Melfornaï Laerto restait sombre.. Les sept Kerder suivis de leurs sans-état se dirigèrent vers la plus proche auberge de familiers.. On leur servit une bouteille de vin de melon de bois millésimé 1475.. Jaüd commença : « La frontière… ».. Laerto donna un coup-de-poing sur la table en slange massif.. Les verres de cristal tressautèrent.. — « On s'en tire bien quand même.. » reconnut-il.. « Nos dévoués et nos acteurs nous ont bien défendus.. Dans le projet loah, le tracé initial coupait Melxein en deux ! Puis les Loahuns ont accepté d'obliquer vers la forêt.. Nous gardons pratiquement toutes nos terres… ».. En quittant l'auberge, la petite troupe des Kerder de Mel (les Kerds) grimpa dans une voiture de famille, tirée par un tracteur à charbon de bois.. Les quatre ou cinq sans-état qui étaient du voyage s'installèrent à l'avant de la voiture et sur l'attelage.. Un petit-état, laborieux ou quelque chose de ce genre, conduisait le tracteur, avec des airs d'amiral.. La forêt grouillait de gardes-frontière qui s'occupaient de chasser les sans-état libres de leurs fourrés et de leurs tanières.. Elle s'étendait sur plus de deux cent mille kilomètres carrés, entre Fak et Loah.. Près d'un million de sans-état y vivaient encore, disait-on.. Jaüd se découvrait une sympathie perverse pour les sans-état de la forêt ou de la société… outre sa tendresse animale pour Voene et Jeüne-Ju.. Et la Loi, la Loi éternelle de la planète Foe, lui paraissait de plus en plus sclérosée et odieuse.. Réveillées par les cahots, de sourdes douleurs fusaient un peu partout dans son corps.. Il ne put s'empêcher de grimacer.. Sa cousine Nihid le regarda d'un œil soupçonneux.. Si cette gentille enfant avait su qu'il.. souffrait de maladie.. et que son état de vie était sur le point de le lâcher, elle l'aurait regardé comme une bête curieuse.. Seuls les enfants et les animaux sont malades.. Les enfants parce qu'ils n'ont pas encore d'état de vie et les animaux parce qu'ils sont des animaux.. À trente-quatre ans !.. Mais il n'était pas exceptionnel de voir des hommes et des femmes lâchés par leur état de vie avant quarante ans.. Le médecin de vie pouvait parfois les guérir.. La guérison de l'âme entraînait naturellement celle du corps.. En cas d'échec, il y avait l'éteignoir.. Les guerriers préféraient en général tomber dans le carré.. Jaüd ne put qu'entrevoir son frère aîné, Melborgam Falxein, le chef de clan, qui prenait très à cœur l'accueil des réfugiés, bien qu'il s'exprimât avec une grande dureté sur leur compte.. Melxein avait vu sa population quadrupler.. Laerto l'évaluait à six cents personnes.. « En comptant les sans-état.. » précisa-t-il sur un ton d'excuse.. Jaüd embrassa entre deux portes sa mère bougonne et pressée.. En tant que positive, elle avait la responsabilité de la maison de famille, des finances, du ravitaillement et de la plupart des tâches matérielles.. De plus, son état de vie lui interdisait de montrer son affection à ses enfants.. Elle quitta Jaüd après trente secondes, soulagée de s'entendre appelée par une laborieuse ou une sans-état.. Le père, Melkerder Teül, courait selon son habitude la campagne et la forêt.. C'était un positif, lui aussi, de la variété terrienne qu'on distinguait des autres dans le royaume de Fak.. Il semblait se plaire davantage avec les sans-état libres qu'avec toute sa famille.. Jaüd gagna sa tour.. Toutes les maisons de famille avaient une “tour du guerrier”.. La Société de guerre l'exigeait.. Jaüd partageait celle de Melxein avec son cousin Kerdjir qu'il ne rencontrait presque jamais.. C'était un logement spacieux et indépendant d'où l'on dominait les terres du sud et la forêt, ainsi que la rivière qui les séparait.. Le royaume de Loah commençait désormais au milieu du cours d'eau.. Jaüd se fit préparer un bain par une sans-état préposée à son service, qui n'était pas Voene.. En visitant la tour, il découvrit que son cousin Kerdjir avait cadenassé deux salles, ce qui n'était pas dans les usages.. Un guerrier n'a pas de bien propre, à part ceux qu'il peut transporter dans sa valise.. Jaüd questionna le sans-état qui habitait au rez-de-chaussée.. C'était un.. vieil.. homme.. Jaüd, qui le connaissait depuis toujours, s'étonna pour la première fois de son âge.. On mourait jeune sous le règne de la Loi éternelle.. « Quel âge as-tu, servant ? ».. Le servant fit un clin d'œil effronté et… amical.. — « Qui peut savoir ? J'étais bien jeune quand Sa Dignité Teül des Kerds, votre père, est né, Maître Guerrier.. Et il ricana d'un air stupide.. Stupide ou trop malin….. Par lui, Jaüd apprit que son cousin avait stocké des armes et des munitions dans les salles fermées de la tour.. Des armes en provenance du Continent de la guerre, bien sûr, et qu'il revendait dans toute la province avec les positifs-marchands de la famille.. Il y avait toujours plus de positifs que de spirituels, chez les Kerder de Mel !.. Le vieux servant ouvrit les portes et montra les réserves à Jaüd.. Celui-ci se prit de nouveau à rêver :.. Il s'installa chez lui, se fit du thé du pays et un bouillon de champignons secs.. La température était déjà fraîche en ce début d'automne : il alluma un feu de bûches dans une petite cheminée.. Voene arriva, tout essoufflée, et se jeta à ses pieds en pleurant de joie.. Son état de guerrier permettait à Jaüd de coucher avec les filles sans-état.. C'était même presque un devoir pour lui.. Un guerrier ne se marie pas.. En compensation, il a le droit du corps sur toutes les sans-état de société, dans sa famille et dans sa ville.. Qu'elles soient ou non consentantes.. Moins normale était sa fidélité à la servante Voene.. Les sans-état ne sont pas des personnes.. Il est malsain de s'attacher à eux… Jaüd éclata de rire en admirant la jolie Voene, nue près de lui, à la fois humble et provocante, et prête à l'amour.. Cette liaison passait jusqu'ici tout à fait inaperçue dans la famille.. Plus tard, Voene lui amena sa fille Jeüne-Ju, une enfant brune de huit ans, grande pour son âge.. Grande surtout pour une sans-état….. Jeüne-Ju avait certains traits du commandant Melfaër Jaüd.. Surtout son regard noir, à la fois chaleureux et lointain, fraternel et un peu fuyant.. Un regard au fond duquel se rencontraient sans se mêler la pitié et le doute, la tendresse et la peur.. Un regard où s'allumait parfois une flamme mystérieuse, qui pouvait être l'amour du ciel ou l'élan de la vie, le désir de créer ou la peur de mourir.. Les sans-état ignoraient sûrement ces choses.. Et l'idée de regarder une petite servante au fond des yeux ne serait jamais venue aux familiers.. Sauf à Sijain, peut-être, avant qu'elle ne se terre dans un caveau obscur.. Ce jour-là, par hasard ou non, Jaüd vit la.. flamme.. Et le rêve, encore, se mit à danser une valse folle dans sa tête.. Si la guerre renaissait….. Il l'appela : « Ju ! ».. Et Jeüne-Ju ouvrit grand les yeux.. Jamais un maître — pas même celui-ci qui était son ami — ne l'avait appelée par son nom.. « Ju, » dit Jaüd, « je crois que tu ferais une bonne petite guerrière.. Aimes-tu te battre ? ».. Elle serra les deux poings et leva vers lui ses  ...   Jaüd essaya de déterminer son état de vie à son allure et à son comportement.. Un peu sûr de lui, fort en gueule et en corpulence pour un agent ; un peu mesquin et tatillon, les doigts bien épais et le visage bien mou, pour un gardien ; trop braillard et mal organisé pour un positif… Mais les catégories ordinaires de la Loi s'appliquaient-elles aux gens de la Société de guerre ?.. Les gardes se montraient d'une grande brutalité avec les malheureux qu'ils expulsaient.. Kargo lui-même les insultait grossièrement dans un mélange comique de fakien, de loahun et de dialecte militaire.. Il les bousculait parfois.. Et Jaüd le vit donner un coup de pied sournois dans le ventre d'un jeune garçon… C'était sans doute une petit-état qui se croyait tout permis parce qu'il représentait la puissante Société de guerre.. Jaüd se demanda :.. Qui fait la loi sur la planète Foe ? Qui.. a fait la Loi.. ?.. La question semblait n'avoir aucun sens.. La Loi était.. Elle était la Loi… Mais quelle loi ? La Loi de la guerre ?.. Mais la guerre était morte, comme une langue morte que plus personne ne parle.. La guerre avait perdu son âme.. Elle était devenue un jeu logique et stupide, et cruel, qui se jouait sans fin sur le Continent, à l'écart du monde.. Qui pouvait aimer cette guerre-là ? Qui pouvait encore se battre de cette façon, avec foi, avec bonheur, pour sa famille, pour sa liberté, pour ses terres ? Jaüd se rendit compte avec une sorte de terreur sacrée que tout son être se rebellait à l'idée de retourner bientôt sur le Continent pour continuer le jeu.. C'était la preuve que son état de vie l'avait bien lâché.. Il eut envie de partir tout de suite pour l'éteignoir de Shrejindjind.. Mais il ne pouvait abandonner Sijain, Voene et Jeüne-Ju….. L'impulsion lui vint d'intervenir pour défendre les Fakiens brutalisés par les gardes loahuns et par l'agent de la Société de guerre.. Il refréna cet élan et recula dans l'ombre.. À quoi bon ?.. Kargo se vengerait sur des gens sans défense.. Et il était trop tôt pour passer à l'action.. Trop tôt ?.. Est-ce qu'il serait jamais.. juste temps.. Les gardes loahuns profitaient de l'absence de leurs homologues fakiens.. Où étaient-ils passés, ceux-là ? Ils auraient dû être sur le terrain en nombre égal à celui des Loahuns.. Et ils avaient disparu.. Pourquoi ?.. Une seule explication.. La Société de guerre préférait se passer d'eux.. Les chefs de la Société ont donc décidé de nous donner une leçon ? Qu'est-ce que nous leur avons fait ? Ou bien ils nous matraquent seulement pour l'exemple ? Non.. Ils veulent punir Fak qui n'a pas joué assez bien le jeu de la guerre….. Oui, c'était cela.. Tout l'équilibre du monde reposait sur le jeu de la guerre.. Et les royaumes qui se laissaient aller, qui perdaient trop de carrés, menaçaient par leur faiblesse cet équilibre, au centre duquel régnait la Société.. Jaüd rentra à la maison de famille et monta à la tour.. Un homme l'attendait, assis au milieu de l'escalier.. Dans la pénombre, il ne reconnut pas tout de suite son père, le.. vieux.. Melkerder Teül des Kerder de Mel.. Il ne l'avait pas vu depuis son arrivée… Teül se mit à parler avec une grande volubilité et une confusion extrême.. L'aristocrate au nom en boucle, qui révélait sa haute lignée, était un petit vieillard sec, noueux, avec les cheveux blancs, en broussaille, la barbe grise et sale, la figure hachée de rides et les yeux larmoyants.. Il avait l'air un peu sourd aussi.. Vêtu d'un pantalon de toile grossière et d'un gilet de cuir ajouré, en loques, il ressemblait à un travailleur de la forêt, un laborieux bûcheron ou un chef d'équipe de servants.. Il mâchonnait une sorte de cigare de provenance incertaine, à l'odeur plutôt agréable bien qu'un peu sucrée.. Et il parlait, parlait… Il mangeait la moitié des mots et mêlait à la belle langue fakienne des expressions dialectales que Jaüd ne comprenait pas du tout.. À quoi attribuer ce comportement inquiétant ? À la sénilité ? À… à une maladie ?.. Dans les deux cas, le pauvre homme était bon pour l'éteignoir.. Peut-être les derniers événements avaient-ils aggravé ses troubles ? Il se moquait des gardes qui poursuivaient en vain les insaisissables petits hommes de la forêt.. Jaüd supposa que son père ne fréquentait pas seulement les sans-état semi-libres de la périphérie, mais aussi les sauvages aux mœurs cruelles et dégradantes qui vivaient au fond des bois.. Cela expliquait peut-être son attitude bizarre.. Il avait perdu l'habitude et le sens des relations humaines.. De plus, Jaüd avait l'impression que son père était venu lui demander quelque chose et qu'au dernier moment il n'osait pas.. Ou bien qu'il avait oublié… Peut-être était-ce normal à son âge.. Mais quel âge avait-il ? Jaüd calcula :.. soixante ans ? Soixante-cinq ?.. Son état de vie aurait dû le lâcher depuis longtemps.. Et si….. Le commandant Melfaër Jaüd retint un éclat de rire.. J'aurais dû m'en douter, hein ? Son état de vie l'a bel et bien lâché et personne ne s'en est aperçu !.. Quelle tristesse pour un guerrier de penser que son père n'était plus une personne ! Pourquoi Teül ne s'était-il pas rendu à l'éteignoir ? Réponse : il ne voulait pas s'éteindre !.. Voyons.. Quand on est lâché par son état de vie, on est malade, on souffre, on a envie de s'éteindre le plus tôt possible.. Non ? Alors….. La révélation foudroya Jaüd.. Son père vivait comme les sans-état, sinon avec eux.. Il était presque devenu l'un d'eux.. Lâché par son état de vie, il avait perdu son âme.. Il soignait donc son corps.. À la façon des sans-état, répugnante, mais, il fallait en convenir, assez efficace.. Leur vie durant, les sans-état avalent tisanes, élixirs, potions et qui sait quoi.. Ils se badigeonnent la peau d'huiles et d'onguents et ils….. Teül se frottait maintenant l'épaule gauche avec les doigts un peu déformés de sa main droite, en appuyant sa mimique d'une grimace presque simiesque.. « Mon épaule ! » gémit-il sur un ton à la fois plaintif et provoquant.. « Mes rhumatismes ! ».. Jaüd prit un air innocent.. — « Qu'est-ce que tu fais pour ça ? ».. Le père montra par un clin d'œil que la question ne l'étonnait pas.. — « Je me frotte avec de la graisse de tlan et je bois de la tisane de shaüe.. Des litres ! ».. Jaüd hocha la tête en se retenant de porter la main à son estomac douloureux.. Ce geste l'aurait trahi.. Son père n'avait pas besoin de savoir qu'il.. , lui aussi —.. à trente-quatre ans !.. Teül se décida enfin à présenter sa requête, avec des mines de conspirateur.. Il guignait les armes de la tour.. « Me faudrait deux ou trois fusils et des cartouches.. Y a urgence.. Peut pas attendre que Kerdjir vienne en perme ! Et je paie, hein ! ».. Un rictus et deux clins d'œil démentirent la précision.. Tu paies en monnaie de singe ? J'ai compris !.. Teül affirma que le cousin Kerdjir lui avait déjà vendu « pas mal de pièces ».. Il laissa entendre, avec force ricanements et gargouillis, qu'il échangeait lesdites “pièces” aux sans-état de la forêt.. Contre quoi ?.. Il répondit par un gros clin d'œil moqueur.. Contre des remèdes, bien sûr !.. « Dommage que tout ce matériel appartienne à Kerdjir ! » marmonna Teül.. Jaüd haussa les épaules.. — « Ce matériel a été détourné.. Il appartient en réalité à la Société de guerre ! ».. Le vieux ricana.. — « Aï ? Aï ? À la société de guerre ? ».. Jaüd se décida brusquement.. Le gardien de la tour était absent.. Mais Jaüd savait où il rangeait ses clefs.. Celles des deux salles que Kerdjir avait fermées étaient en place.. Il les prit.. Son père ne cessait de ricaner derrière lui.. — « Prends tes fusils et… ».. Et quoi ? Fais-en bon usage ?.. Jaüd trouva soudain une autre formule : « On se reverra.. Il choisit pour lui un fusil odlien semi-automatique, un superbe Kip 420.. Dix balles dans le magasin.. De quoi faire un massacre sans recharger !.. Il connaissait l'arme et l'estimait pour sa maniabilité et sa précision à moyenne distance.. Les Fakiens ne produisaient rien de cette classe.. Pourquoi ? À cause de la spécialisation industrielle décidée par la Société de guerre.. Peut-être, peut-être….. Mais cela changerait un jour.. Teül avait disparu avec ses deux fusils et une grosse musette de chargeurs.. Jaüd prit aussi dix chargeurs pour lui ; puis il retourna aux communs.. Il retrouva Voene et Jeüne-Ju à la cave où elles travaillaient toujours à la manutention des nials.. Il remarqua un servant âgé qui pouvait être le père de Voene.. Il n'en était pas très sûr pourtant.. Jadis, il ne se préoccupait pas des liens de parenté des sans-état.. Pas plus que de la filiation des chevaux et des bœufs… Il savait que le père de Voene se nommait Gobo.. Il appela : « Gobo ? » et l'homme se précipita, souriant et humble.. Les sans-état souriaient toujours pour échapper aux coups de cravache que Falxein distribuait avec générosité aux ceux qui l'offensaient par leur sale gueule.. — « Oui, Maître ?.. — Tu vas m'accompagner sans trop te montrer.. La nuit tombe, ça ne devrait pas être difficile.. Tu ne me lâcheras pas, sous peine… sous peine de mort.. Compris ?.. — Compris, Votre Dignité.. Gobo souriait encore.. À l'entrée du bosquet de règes, deux statues de bois noir posées sur des piliers de pierre blanche marquaient l'entrée du tombeau.. Une trentaine de personnes, des Kerds pour la plupart, et quelques sans-état, faisaient cortège à huit ou dix gardes-frontière loahuns conduits par l'homme de la Société de guerre, le massif et brutal Kargo.. On commençait à allumer les torches.. Par chance, la pluie avait cessé.. L'odeur de résine se répandait, éparpillée par le silblundal.. Près d'un tombeau, on ne s'éclairait qu'avec des torches consacrées suivant le rite du deuil.. La Loi a tué Dieu.. , pensa Jaüd.. La seule religion qui nous reste est celle des morts.. Nous leur vouons un culte pour nous faire pardonner de les avoir éteints trop tôt.. Ainsi la Société de guerre n'a pas de retraites à payer !.. Les Loahuns, au mépris de la coutume, allumaient déjà leurs lampes à gaz.. Jaüd, suivi dans l'ombre du servant Gobo, rejoignit son frère Laerto devant le tombeau.. La mère était là aussi, en larmes.. Et Nihid, la jeune actrice.. Et une pléiade de cousins et de cousines.. Les Kerds se serraient d'instinct les uns contre les autres, écrasés par un terrible sentiment de défaite.. Jaüd prit le bras de Laerto.. « Alors ?.. — La Société de guerre nous accorde un délai supplémentaire d'une heure après la tombée de la nuit.. Mais Pongisko n'a pas voulu tenir compte du temps couvert.. C'est déjà fini !.. — Et Sijain ?.. — La mère et les servantes ont essayé de la faire sortir du caveau.. Elles n'ont pas pu.. Elle résiste en disant qu'elle est en train de trouver la paix.. Il faudrait la porter.. Le médecin de vie Gaüm est prêt d'elle.. Mais il va falloir prendre une décision.. » Laerto répéta : « Une décision… ».. Il ajouta sans essayer de dissimuler sa tristesse et son impuissance : « Le père n'est jamais là.. Notre mère, toute positive qu'elle soit, est trop émue pour régler cette affaire.. Falxein est toujours en réunion avec Pongisko.. Ils attendent un haut-acteur de la Société de guerre.. Alors, c'est moi qui… ».. Jaüd saisit l'appel qui entrait dans ses plans.. Il serra fort le bras de son frère.. — « Il faut décider si nous tirons Sijain du tombeau ou si nous laissons faire Kargo et les gardes loahuns !.. — Oui !.. — En l'absence de Falxein, je suis l'aîné.. » dit Jaüd.. « Et comme je ne me suis occupé de rien jusqu'ici, c'est à moi de jouer !.. — Tu le ferais ? ».. Jaüd hocha la tête.. Il était prêt.. Les Kerds entouraient maintenant le tombeau, un polyèdre bas et sombre qui évoquait certains blockhaus militaires du Continent.. Jaüd et Laerto s'approchèrent de l'ouverture, placée en oblique contre le bâti vertical.. La dalle soulevée dégageait un trou rectangulaire d'environ un mètre vingt sur quatre-vingts centimètres.. Une faible phosphorescence émanait de l'intérieur.. Les exclamations et les cris loahuns tranchaient sur le silence fakien.. Le silblundal sifflait entre les règes et dispersait la fumée des torches.. Le relent moisi qui montait du tombeau se mêlait à l'odeur âcre de la résine.. Dans la foule rassemblée en désordre au milieu d'une clairière dont le tombeau occupait le centre, les Kerds se reconnaissaient à leurs vêtements sombres et à leur quasi-immobilité.. Les Loahuns allaient et venaient nerveusement autour de leur chef, qui se distinguait à la luminescence de sa toque bleue de la Société de guerre.. Sous la lumière des lampes à gaz, leurs uniformes gris clair paraissaient presque blancs.. « Faites encore plus de lumière ! » cria Jaüd aux Kerds.. « Allumez toutes les torches.. Même les lampes, si vous en avez.. Je prends la faute sur moi ! ».. Je prends la faute sur moi….. Jamais d'honnêtes Fakiens n'avaient entendu un tel langage.. Ils furent d'abord comme foudroyés.. S'ils m'obéissent.. , pensa Jaüd,.. j'aurai gagné la première manche !.. Bien sûr, c'était contre la Loi.. Mais, en face, l'envoyé de la Société de guerre et ses hommes violaient ouvertement cette Loi.. Comme la Société devait par ailleurs la violer souvent en secret.. La Loi avait-elle créé la Société ? Ou la Société avait-elle créé la Loi… pour servir sa propre puissance ? La naissance de la Loi se confondait avec celle de la civilisation.. Et.. vice versa.. Les Kerds sortirent peu à peu de leur engourdissement et ils commencèrent à obéir.. Kargo s'avança vers Jaüd et se planta devant lui.. — « Alors, les Fakiens, vous êtes prêts ? ».. Jaüd jeta sur un ton méprisant : « Que la Société fasse son sale travail ! ».. Le cri de Sijain, aigu, farouche, interminable, pétrifia de terreur tous les Kerds qui l'entendirent.. Les gardes eux-mêmes se mirent à tourner en rond comme des oiseaux par l'appel du gtâr.. Le gros Kargo surgit au bord du caveau, tenant dans ses bras la jeune femme qui se débattait pour lui échapper.. Il lança à ses hommes un ordre en loahun, d'une voix sourde.. Il ne pouvait franchir l'ouverture avec son fardeau vivant.. Après une légère hésitation, deux gardes saisirent Sijain toujours hurlante.. Elle s'arracha à leur molle prise.. Le voile noir qui l'enveloppait se déchira et elle roula sur le sol, devant le tombeau.. Une lueur intense éclairait la scène.. Jaüd se retourna.. « Gobo ! ».. Il prit le fusil que lui tendait le sans-état, fidèle à son poste.. La mère et d'autres Kerds s'agenouillèrent près de Sijain qui gémissait et se tordait, à demi-inconsciente.. Personne n'avait créé la Loi.. Nulle entité supérieure ne l'avait dictée aux Hommes.. À en croire les livres d'Histoire, c'était un pur produit du génie naturel des familles et des royaumes.. Elle apparaissait tout armée à l'aube de la culture foéenne.. On ne mentionnait la Société de guerre que des siècles ou des millénaires plus tard.. Et Jaüd avait la certitude que l'Histoire du monde était truquée.. Mais l'heure de la vérité venait de sonner.. Kargo sortit du caveau en soufflant fort.. Jaüd leva son Kip 420 et l'abattit d'une balle dans la tête.. « La guerre est à nous ! » dit-il.. Il fusilla quatre gardes-frontière loahuns avant que les autres aient eu le réflexe de s'enfuir.. En même temps, il appelait au combat les Kerder de Mel et les sans-état.. Un fusil de chasse aboya soudain.. Un cinquième garde culbuta sous les règes.. Des couteaux jaillirent.. La guerre était commencée.. « Allons à la maison.. » dit Jaüd calmement.. « Nous devons nous emparer des agents de la Société.. Ils seront nos prisonniers.. Des vivats lui répondirent.. Jaüd établit son premier poste de commandement au milieu de la nuit, dans une cabane de la forêt.. Laerto, subjugué, était avec lui.. Le père les rejoignit bientôt, un peu ivre, un fusil sous le bras et une musette pleine de remèdes à l'épaule.. Puis de nombreux sans-état de société arrivèrent, conduits par Voene.. Jeüne-Ju avait suivi sa mère.. Gaüm, le médecin de vie, vint s'enrôler un peu plus tard.. Puis Nihid, l'actrice de la famille.. Puis….. Jaüd sut qu'il avait gagné la deuxième manche de sa première bataille quand, à l'aube, une femme échevelée en costume de laborieux bûcheron surgit du fond des bois, sous la pluie battante et cria : « Jaüd, mon frère, je suis avec toi pour toujours ! ».. C'était Sijain.. Je t'offrirai la guerre.. Univers 1984.. (anthologie sous la responsabilité de : Joëlle Wintrebert ; France › Paris : J'ai lu 1617, mars 1984 (15 mars 1984).. mercredi 3 janvier 2007 —.. lundi 5 février 2007..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/le Vieux marin | Quarante-Deux
    Descriptive info: le Vieux….. le Vieux marin.. L.. e tableau représentait un voilier de la fin du.. xviii.. ou du début du.. : un trois-mâts barque ou quelque chose de ce genre.. À défaut d'un grand talent, le peintre avait eu, sans doute, l'amour de la mer et des bateaux.. Sa signature était illisible et même invisible.. C'était donc, de surcroît, un homme modeste.. Monsieur Leblanc refusait de répondre à toutes les questions d'Adrien au sujet de cette toile.. Monsieur Leblanc était le beau-père d'Adrien et trouvait comme tel que son gendre rêvait beaucoup trop depuis quelques mois : exactement depuis qu'il avait perdu son emploi de démarcheur au Crédit populaire.. En fait, Adrien perdait régulièrement ses emplois au bout de deux mois ou de six.. Et les situations que lui proposaient les parents d'Agnès ne lui convenaient jamais.. De façon discrète, monsieur et madame Leblanc encourageaient leur fille à se séparer de ce garçon sans présent ni avenir.. Un jour, dans le hall de la belle maison bourgeoise de ses beaux-parents, Adrien vit le mur nu à la place du grand voilier.. Il resta figé là, à regarder fixement la place vide.. Deux jours plus tard, un autre tableau apparut.. C'était une scène de moissons dans un style quasi réaliste socialiste.. On ne lisait pas la marque de la moissonneuse-batteuse, mais tout juste.. Bref, le message était clair.. Son inactivité forcée avait permis à Adrien de se rapprocher de son fils Frank, qui venait d'avoir quatorze ans.. Ils se promenaient souvent ensemble et esquissaient de profondes discussions philosophiques qui tournaient court.. Ils se passionnaient tous les deux pour les bandes dessinées de Frank.. Et puis le jeune garçon avait trouvé au grenier une caisse où s'entassaient les livres et les illustrés que son père lisait vingt-cinq ou trente ans plus tôt.. Adrien s'excitait en parlant des héros de son enfance.. Il racontait à son fils les projets un peu fous qu'il avait formés à une certaine époque.. Il était allé jusqu'à s'inscrire à un cours par correspondance pour devenir radio dans la marine marchande.. Frank lui demanda pourquoi il n'avait pas continué.. Adrien répondit en riant qu'il ne savait pas nager, ce qui l'avait dissuadé d'entreprendre une carrière dans la marine.. Entre-temps, Frank s'était lié d'amitié avec une jeune fille plus âgée que lui.. Adrien aimait beaucoup cette Liliane, bien que son fils le délaissât pour elle.. C'est en allant chez Liliane que Frank fit la connaissance de Pierre, le “vieux marin”.. À son tour, il raconta : « C'est un vieux bonhomme qui a bourlingué partout.. Il connaît le monde entier.. C'est incroyable, chez lui.. Il a une collection de maquettes, de tableaux… toutes sortes de trucs.. Ses timbres, il les a donnés à Jean-Louis, le frère de Liliane.. À Liliane aussi, il lui fait plein de cadeaux ! ».. Plein de cadeaux à Liliane, ce vieux bonhomme ?.. Ce fut peut-être ce détail qui décida Adrien à suivre son fils chez le vieux Pierre, qui disait se nommer Pierre La Meslée — mais ce patronyme avait probablement été emprunté à une célèbre famille française, les Marin La Meslée… Dans sa petite maison bourrée d'objets divers, évoquant la mer et les pays exotiques, le vieux Pierre ne s'animait que pour parler de ses voyages.. C'était un homme d'environ soixante-dix  ...   et de donner une leçon à Agnès.. Il ne parvint pas à lire dans le train.. Il s'endormit et rêva qu'il était officier-radio sur un bateau en feu.. Le bateau coulait et il allait se noyer parce qu'il ne savait pas nager ! Il se réveilla.. Grâce à Dieu, il était dans un compartiment de deuxième classe d'une solide voiture S.. N.. F.. Il traîna longtemps sur les quais, fit quelque argent et se décida à appeler Gilberte au téléphone.. Pour voir si elle existait… Elle existait ! Les explications furent un peu difficiles car elle était en compagnie d'un ami.. Elle invita pourtant Adrien.. Elle le reçut en négligé dans un coquet studio.. Elle était un peu moins bien que sur les photos du vieux, mais assez plaisante quand même.. Adrien apprit sans surprise qu'elle se nommait Gilberte Marin.. Son père était Pierre Marin, et il n'avait jamais été marin.. La propriété aux Antilles n'avait jamais existé.. Adrien s'en moquait.. C'était à Gilberte qu'il rêvait.. Elle serait son île, la seule île qu'il connaîtrait jamais de sa vie.. Pas une île déserte ; il vit bien qu'elle était, au contraire, très fréquentée… Mais après tout, il n'aimait pas la solitude.. Gilberte lut la lettre de son père.. Il lui demandait de venir parce qu'il se sentait très malade.. « Et bien on ira.. » dit-elle.. Adrien insista.. Elle le pria de rester en attendant et s'occupa gentiment de lui.. Au bout de deux jours, Adrien avait dépensé toutes ses économies ; il ne savait que faire.. Heureusement, il avait pris un billet aller-retour.. Puis un télégramme arriva, annonçant la mort de Pierre Marin.. Il fallut partir.. Adrien et Gilberte ne voyageraient pas ensemble, mais ils se retrouveraient dans la petite ville.. Aux obsèques, la jeune femme fit semblant de ne pas le reconnaître.. Frank et Liliane étaient là.. En revenant, il rencontra son beau-père.. « Adrien, j'ai justement une place pour vous ! ».. Adrien répondit qu'il allait réfléchir.. Plus tard, il se rendit à la maison de Pierre Marin.. Gilberte ne lui ouvrit pas.. Elle écoutait de la musique : un air qui n'avait rien d'endeuillé.. Il se rendit compte qu'elle n'était pas seule.. Les jours suivants, il ne put s'empêcher de rôder autour de la maison.. Gilberte, désormais, l'évitait avec soin.. Il assista de loin à l'embarquement des collections du vieux dans la camionnette d'un brocanteur.. Une statuette d'ébène tomba sur le sol, devant lui ; il la ramassa.. C'était un chasseur noir, avec une sagaie brisée.. Il aurait donc un souvenir du vieux marin.. Chez ses beaux-parents, le voilier avait repris sa place au mur.. C'était peut-être un message de paix.. Adrien accepta le travail proposé par un ami de monsieur Leblanc.. Il s'agissait de porter le pain pour un boulanger qui desservait la campagne environnante.. Adrien remit à son fils l'argent qu'il avait tiré des vieux livres et des illustrés.. « Tu achèteras un cadeau à ta Liliane, si tu veux… ».. En livrant le pain, il passa souvent devant la maison du vieux marin.. Une masure aux volets clos, aux murs gris mangés par la vigne vierge, avec une pancarte.. à vendre.. C'est très bien ainsi.. Il faut savoir refermer une parenthèse.. le Vieux marin.. A A.. 88, mars 1984.. mercredi 3 janvier 2007..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/la Ménagère et le dépanneur | Quarante-Deux
    Descriptive info: la Ménagère….. la Ménagère et le dépanneur.. Avec Pierre-Paul Durastanti.. uella.. Bonjour à toutes.. Oh, pardon.. À tous et à toutes.. Je vous rappelle que les hommes ont parfaitement le droit de se brancher sur notre chaîne et de suivre nos conversations.. Bien sûr, il ne leur est pas permis d'intervenir, sauf autorisation spéciale… Soyez gentilles de noter les sujets prévus pour aujourd'hui.. Mode enfants, la pâtisserie de ménage au.. siècle, le statut de la femme dans les îles de l'espace, les émissions télévisées féminines au.. siècle (ancêtres de nos chaînes actuelles ?), nos héroïnes dans les grandes sagas romanesques, livres et films, du passé.. Scarlett O'Hara toujours en tête… Et, naturellement, le sujet surprise du jour.. Et puis les élections d'agentes locale, régionale et mondiale de semaine.. — Ici Ilena, de Miami.. Notre indice de chaîne vient de dépasser 1 700.. Avec ce nombre, on a la chance d'avoir une agente mondiale sous peu.. — Ici Dolores, de Comodoro Rivadavia.. Notre Luella sera agente mondiale.. C'est elle qui a la meilleure chance.. Et puis c'est elle qui a fondé notre chaîne ménagère.. Le titre lui revient de droit.. — Luella.. Merci, Dolores.. Moi, agente mondiale ? Oh, je ne sais pas.. Sincèrement… Je n'ai pas trop envie de me battre pour moi.. Je me sens plus forte quand je me bats pour l'une d'entre vous… Ilena, Dolores, vous être à peu près sur le même méridien.. Il est très tôt chez vous, n'est-ce pas ? Je vous dis bon-jour !.. — Ilena.. Il est un peu plus de huit heures à Miami.. C'est le bon moment pour attaquer les grandes chaînes ménagères de l'Est… Et c'est pourquoi je vais vous laisser, mes jolies.. Je commence tout de suite ma campagne pour Luella.. Bon après-midi, les Européennes ! ».. — Ici Mona-Lisa, de Turin.. Excusez-moi, je suis toute surprise que le sélecteur m'ait laissée passer.. Je… C'est au sujet des romans.. Moi, mon héroïne est un héros : Fabrice Del Dongo, de.. La Chartreuse de Parme.. Je le trouve très féminin.. Je voudrais savoir s'il est possible de voter pour un héros.. Votre.. Chartreuse de Parme.. ne me rappelle rien du tout.. C'est un roman français, italien ? Quel siècle ? Vous avez vérifié qu'il figure sur la liste ?.. — Mona-Lisa.. Je… Oui, bien sûr.. Le livre figure sur la liste littéraire.. C'est un roman italien du.. Je ne sais pas lire, mais j'ai vu cinq films tirés du livre.. Cinq sur onze… Et neuf séries sur quinze.. Fabrice Del Dongo, vraiment….. Vous m'intéressez, Mona-Lisa.. En outre, vous avez un joli nom et un gentil sourire.. Dites-moi, Mona-Lisa, quel est votre indice de sélection ?.. — Mais, Luella… je ne sais pas !.. — Elle est adorable ! Pense à dire ton nom chaque fois que tu commences à parler.. Il y a toujours des centaines, quelquefois des milliers, et quelquefois des centaines de milliers de ménagères qui sont branchées sur la chaîne.. Moi-même, je le fais tout le temps… sauf quand j'oublie ! Toutes les ménagères de notre chaîne me connaissent, ainsi que beaucoup d'autres.. Eh bien, je me nomme quand même.. Bon… Mona-Lisa de Turin, tu ne connais pas ton indice de priorité ? Est-ce que tu peux lire les nombres ?.. — Mona-Lisa, de Turin.. Oui, les nombres, je sais les lire un peu.. — De toute façon, ton télématch possède bien un vocodeur ? Alors demande-lui ! Non, attends.. Je propose que ton indice soit augmenté de dix points… Que toutes les ménagères de la chaîne qui sont d'accord informent le sélecteur central, code 9.. Oui, Mona-Lisa, c'est pour que tu puisses passer plus souvent en sélection 1, comme maintenant.. Sélection 1, ça veut dire que toutes les ménagères qui se branchent sur la chaîne te voient et t'entendent automatiquement.. OK ? Pour Fabrice Del Dongo, je ne peux rien te dire.. Les ménagères qui ont une opinion sur la question appellent la banque Pic, code 21… Oh, qui parle confiture en sous-sélection ? Pas de messes basses, les filles ! Et attention, aujourd'hui, ce n'est pas les confitures mais la pâtisserie de ménage !.. — Dolores, de Comodoro Rivadavia.. Hé, Luella, je ne nie pas tes qualités de ménagère.. Tout de même, je me permets de te rappeler que la pâtisserie de ménage, au.. et au.. siècle, utilisait largement les confitures !.. OK, OK, voyez le sélecteur.. — Eva, from L.. A.. Hi, girls, it's the first time I hear you and you're all great, just great! I'd like to—.. Eva, de Los Angeles, n'oublie pas de switcher le.. Tao.. en position 2, pour que nous puissions te recevoir et te comprendre.. Beau temps sur la côte ouest ?.. — Eva, de L.. Oui, le temps est super.. Luella, je te reçois en français sur mon insert-écran et en anglais au son.. C'est génial.. Je vais faire de sacrés progrès en langues étrangères avec ça ! Qu'est-ce que ça veut dire.. Traduction assistée par ordinateur.. — Eva.. Pour nous, c'est.. Cat.. computerized automatic translation.. Je comprends que mon traducteur ronronne.. Mais que fait le vôtre ?.. Il médite.. Ouais, elle est bonne… Tiens, ici, notre indice est de 2 250.. Presque un record !.. Mais, Eva, quelle heure est-il chez toi ?.. Un peu plus de cinq heures du matin.. Je travaille la nuit, en fait.. Je suis vidéo-conceptrice à domicile.. Je crée des jeux, des dessins animés, surtout éducatifs… des tas de trucs de ce genre.. C'est passionnant.. J'ai même des D.. qui passent en Europe.. Tu connais Kilikili l'Etenemo ?.. Ma gamine n'en rate pas un épisode.. Merci pour ces détails.. Bonne journée, Eva.. J'aime bien bosser la nuit.. Maintenant, je suis libre.. Par ma fenêtre, je vois le ciel qui commence à s'éclaircir.. Je m'occupe de ta campagne, Luella.. Salut, vous toutes !.. Merci, Eva, tu es trop gentille.. Bon, les filles, on passe au sujet du jour.. Qui est-ce qui.. ? ».. — Ginette, de Bergerac… ».. Insert-écran Sélecteur.. Bergerac, méridien de Greenwich, France.. « … Je vais vous donner une vieille recette du Périgord.. Passez en mode archives si ça vous dit !.. — Concepción, de Valladolid.. Qui est-ce, le Périgord ?.. — Ginette.. C'est pas quelqu'un, c'est un endroit.. Une région française d'avant le Remembrement.. Entre l'Auvergne, le Quercy et le… Enfin, bon, pas loin de Bordeaux.. — Concepción.. Je ne comprends rien, Ginette.. L'Auvergne, c'est une région limitrophe de la mienne, mais au sud.. Et Bordeaux est.. ma.. capitale régionale !.. Je te parle d'avant le Remembrement.. De toute façon, ça n'a aucune importance.. Bergerac est aujourd'hui une cité de la couronne industrielle de Lyon, en Baden-Württemberg.. Mais je m'intéresse beaucoup à l'Histoire.. Je vous donne ma recette maintenant ?.. Oui, Ginette ; je note.. — Voilà.. Je la sais par cœur, alors je… je récite.. Hum ! Crêpes frisées du Périgord, dites aussi crêpes à l'entonnoir des Pyrénées.. Préparez une pâte à crêpes un peu plus épaisse que de coutume.. La couler dans un  ...   n'est pas possible.. Enfin….. C'est très gentil à vous de nous le confirmer.. Mais nous n'étions pas très inquiètes.. Merci, Alex.. Au revoir !.. — Alex, euh… attendez, s'il vous plaît, Luella.. Je voulais vous dire… Connaissez-vous la… Avez-vous remarqué que….. Alex, je vous en prie.. Si vous bafouillez trente secondes de plus, le sélecteur va vous couper.. Parlez !.. — C'est au sujet de Tan-Li… Tan-Li de Singapour….. — Tan-Li de Singapour, notre agente mondiale de semaine.. Oui… En principe, nous ne parlons pas de politique sur la chaîne.. Et puis nous aimons toutes beaucoup Tan-Li.. Surtout, n'en dites pas de mal, cher Alex.. Loin de moi cette idée, Luella.. Mais je… j'ai remarqué deux choses.. Tan-Li a été plusieurs fois agente mondiale de semaine.. Il m'a semblé que… qu'elle était réélue après le délai légal de trois mois… presque chaque fois.. Eh bien, c'est que nous l'aimons beaucoup, notre Tan-Li.. Toutes les ménagères de la Terre aiment Tan-Li !.. Oui, oui… sûrement.. Vous l'aimez bien.. Nous aussi, les hommes, on l'aime bien.. Surtout nous autres, les techniciens d'entretien… les dépanneurs, quoi.. Je vous dirai que son mari est des nôtres.. Ce n'est qu'une coïncidence, naturellement.. Une coïncidence amusante, rien de plus.. Mais….. Vous voulez dire que le mari de l'agente mondiale Tan-Li est un dépanneur du réseau d'entretien ?.. Quelque chose comme ça, oui.. Enfin, technicien… Voilà.. C'est un détail sans importance, une simple anecdote, voilà ce que c'est.. Je… merci beaucoup Mesdames.. Je crois qu'il faut que je vous quitte, maintenant.. — Merci pour l'anecdote, Alex.. — Eva de L.. Marrant, ce brave Alex, de New York.. Un peu balourd, quand même, vous ne trouvez pas, les Européennes ? ».. « Alex ? C'est Luella.. — Oh, Luella.. C'est gentil à vous de m'appeler.. Euh… est-ce que nous sommes sur vôtre chaîne ?.. — Mais pas du tout, cher ami.. C'est une conversation.. très.. privée.. J'aime mieux ça.. Oh, excusez-moi : j'ai dit mon nom comme ça et… L'émotion, n'est-ce pas ?.. — Vous êtes tout excusé.. Vous savez que j'ai beaucoup réfléchi à ce que vous nous avez raconté au sujet de l'agente mondiale Tan-Li.. — Hum.. En effet, c'est un sujet de réflexion intéressant.. — Et dites-moi, cher Alex, connaissez-vous d'autres ménagères qui aient épousé des, euh… techniciens du réseau d'entretien ?.. — Des dépanneurs, quoi ? Oui, j'en connais quelques-unes.. — Et elles… est-ce que ce sont des ménagères qui ont un certain succès aux élections régionales ou mondiales ?.. — Ma foi, maintenant que vous m'y faites penser… oui, je crois bien.. Je dois dire que nous, les techniciens du réseau d'entretien, sommes très attirés par les ménagères avenantes et délurées qui animent les grandes chaînes.. Voilà sans doute l'explication.. — Sans doute.. — L'autre jour, un de mes amis, qui est justement marié à une.. ex-.. et hum… future agente mondiale, me disait à votre propos, en plaisantant, bien sûr : “Cette Luella fera bientôt un sacré bon parti pour un dépanneur !”.. Ah, ah, ah !.. — Ah, ah ! C'est que… je suis mariée, Alex.. — Oui, oui, Luella.. Ce n'était qu'une plaisanterie.. Mon ami est, euh… un plaisantin.. C'est ça : un plaisantin.. — Il est aussi dépanneur, cet ami ?.. — Oui, oui.. Technicien au réseau d'entretien.. — Alex, je… j'ai été vraiment très heureuse de faire votre connaissance.. — Moi aussi, Luella.. — N'oubliez pas que vous serez toujours le bienvenu sur ma chaîne.. « Dolores, de Comodoro Rivadavia.. Je te félicite, Luella.. Tu as été magnifique !.. Merci, Dolores, tu es trop bonne.. Je ne sais pas si je me suis bien battue, mais le résultat n'a rien de magnifique.. Troisième, à moi de cent points de la gagnante, je trouve ça magnifique, Luella.. — Peut-être mais ça m'avance à quoi ?.. — Ginette, de Bergerac.. Nous t'aimons, Luella.. Tu y arriveras bientôt.. La semaine prochaine peut-être.. Merci, Ginette.. Tu es trop gentille… Oh, à propos, j'ai essayé la recette des crêpes brisées… pardon, frisées.. Tout à fait délicieuses.. Merci pour cela aussi, petite Ginette… Merci à vous toutes.. Votre amitié m'est plus nécessaire que jamais.. Certaines d'entre vous l'ont deviné, ma vie privée n'est pas exempte de soucis graves… disons le mot : d'épreuves.. Mais grâce à votre aide, j'ai pu tenir le coup.. Je crois être de celles qui ont deviné, ma Luella.. Nous sommes avec toi.. Et si un jour tu dois en venir à, hum… trancher dans le vif, nous te soutiendrons de tout notre cœur et avec tous nos moyens.. Je suis touchée, Eva.. Oui, beaucoup d'entre vous ont deviné, je le sais.. Il vaut mieux peut-être que je passe aux aveux.. Mes chères, mes chères amies, comme Eva de L.. vous le laissait entendre, je… je pense au divorce.. Voilà : ç'a été un peu dur à sortir, mais je suis soulagée de vous avoir tout dit.. Luella, nous t'aimons encore plus ! ».. « Mona-Lisa, de Turin.. Je suis très fière de ce résultat, Luella.. Nous sommes toutes fières de toi, ici.. Tu as tort d'être amère.. Quatrième aux élections mondiales, à moins de cent cinquante points de la gagnante, c'est magnifique ! Tu seras bientôt agente mondiale de semaine, Luella.. Ici, nous en sommes absolument sûres.. Merci, Mona-Lisa.. Vos encouragements me font chaud au cœur.. J'avoue qu'après mon divorce, j'ai traversé une période difficile.. J'ai encore besoin de repos et de réflexion.. Je ne compte pas me présenter aux élections mondiales avant quelques mois.. Et quand je me présenterai, mes chères, chères amies, ce ne sera pas pour arriver troisième ou quatrième.. Ce sera pour gagner !.. Nous gagnerons avec toi, Luella.. Ce sera merveilleux.. Chère Luella, au nom de toutes les ménagères de la chaîne… notre chère grande chaîne ménagère… des ménagères qui… Oh, excusez-moi, je suis tellement émue.. Je veux dire que je te félicite au nom de toutes.. Enfin, je vous félicite, Alex et toi.. Et nous….. — Ilena, de Miami.. Nous te souhaitons beaucoup de bonheur ! ».. « Luella ? Bonjour, Luella.. Tu me reconnais, j'espère.. — Oh, Tan-Li, bien sûr… Tan-Li de Singapour !.. — Bon.. Nos amis du réseau d'entretien… je devrais dire nos maris… se sont arrangés pour que cette conversation soit entièrement confidentielle.. Nous pouvons dire tout ce que nous avons sur le cœur.. Quelle joie !.. — Pour moi, je trouve la chaîne un peu gnangnan.. Mais elle marche bien… et nos maris adorent.. Bienvenue au club, Luella.. —Merci, Tan-Li.. — Ne me remercie pas.. Tu vas voir que c'est dur.. Tu regretteras peut-être un jour la pâtisserie de ménage et les confitures… Bon, j'en viens aux choses sérieuses.. Veux-tu être agente mondiale de semaine… disons vers la fin du mois prochain ? ».. la Ménagère et le dépanneur.. Pathologie du pouvoir.. /.. Mouvance.. 8 (anthologie sous la responsabilité de : Raymond Milési Bernard Stephan ; France › Thionville Montigny-lès-Metz : Raymond Milési Bernard Stephan, troisième trimestre 1984).. lundi 7 janvier 2007 —.. lundi 8 janvier 2007..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/la Ménagère et le dépanneur | Quarante-Deux
    Descriptive info: Maxima….. Maxima la Kickaha.. a Kickaha creusait une trace rouge dans le magma diluvien de pluie et de neige fondue qui s'abattait depuis plusieurs heures sur la région de Blune comprise entre Bronwen, la capitale du continent nord, et les monts Zul, généralement appelés le Toit du Monde.. Un proverbe local disait à peu près : « Quand finit le premier automne, pleure le dragon des glaces… ».. Et malgré le froid, l'orage battait sauvagement l'atmosphère quasi liquéfiée.. Le tonnerre cognait derrière les falaises coiffées de nuées noires.. Les éclairs roses, typiques du ciel de Blune, embrasaient sans arrêt le zénith et semblaient ouvrir une cheminée ardente au centre du monde.. La voiture fit un crochet pour éviter un obstacle invisible aux yeux des passagers, tomba dans un trou, rebondit avec un soupir de sa suspension magnétique.. Mea culpa.. » fit-elle.. Mea maxima culpa !.. — Qu'est-ce qu'elle dit ? » demanda Loelle en fronçant les sourcils.. On n'entend rien avec ce vacarme d'enfer !.. — Pousse l'insono, Max.. » commanda Ben Cara.. « C'est un truc en latin.. » expliqua-t-il.. « Connaissez pas le latin, Miss ? Moi non plus.. C'est une vieille langue de la Terre, paraît.. Elle a la manie de s'excuser en latin.. Mea maxima culpa….. C'est ma très grande faute.. Elle fait ça chaque fois qu'elle donne la moindre secousse.. C'est pourquoi nous l'avons baptisée Maxima.. Max en abrégé.. Loelle desserra d'un geste machinal les nattes blondes attachées sous son menton.. — « Nous ? Vous voulez dire….. — Mon fils Dan, et moi.. » précisa Ben qui se hâta d'ajouter : « Mon fils est étudiant à Bronwen.. Il est pour ainsi dire né dans la Kickaha.. Maintenant, il… il est à l'université.. La jeune fille hocha la tête et observa, à travers le pare-brise balayé par l'essuie-glace à champ répulsif, le flot boueux qui se précipitait à la rencontre du véhicule.. Une grimace d'inquiétude plissa ses lèvres.. Suis-je à l'université ?.. pianota Dan.. La Kickaha lui transmettait intégralement la conversation entre son père et la jeune passagère.. Bien que sa cabine, située à l'arrière, au-dessus du vaste coffre, fût en principe bien isolée, il préférait communiquer avec Max en non-phonie… ce qui l'obligeait à taper lettre par lettre sur l'antique clavier qui datait au moins de Metzugerus-le-Vieux.. Et la voiture répondait en élégants caractères jaunes sur l'écran violet.. Avec son humour habituel.. À l'université ? C'est selon.. , imprima-t-elle.. J'ai sans doute beaucoup plus voyagé que l'Institut des Affaires galactiques de Bronwen où tu es censé être inscrit.. Où je suis.. vraiment.. inscrit.. , tapa Dan.. Où tu vas chercher une cassette de temps en temps.. Au moins trois cassettes par mois… que tu me passes en trafiquant honteusement !.. FAUX !.. s'exclama la Kickaha en lettres capitales.. Je me contente de rectifier les erreurs les plus grossières ou de combler les lacunes les plus évidentes quand mon expérience me le permet.. Dan plia les doigts, fit jouer les articulations de ses poignets.. Puis il écrivit, lentement :.. Je n'aime pas le piano.. Si on communiquait à haute voix, tu crois que la belle Loelle nous entendrait ?.. Possible.. Je note que tu la trouves à ton goût.. Note si tu veux.. Mais n'en fais pas un roman.. Il y a déjà mille romans dans ma tête.. J'ai connu dix-sept propriétaires et trente-neuf… — qu'est-ce que je dis ? — quarante mondes.. Alors, un roman de plus ou de moins….. Dans continua de taper :.. Et tu ne t'ennuies pas trop à faire le taxi longue distance sur cette petite planète tranquille ?.. Pas encore.. Mais je sens que ça vient.. La route s'élançait maintenant entre une muraille de roc et une épaisse cohorte d'arbres géants.. « Nous approchons, Miss.. » dit Ben à Loelle.. « Si j'ai bien compris, votre famille vient vous chercher en héli au pont Teresa ? Delahanty est à cent cinquante miles à vol d'oiseau du pont Teresa, au lieu de trois cents par la route… ou plutôt par les pistes.. De toute façon, c'est un parcours trop risqué en voiture.. Depuis qu'on exploite les lichens juvens dans les monts Zul, la région est infestée de brigands.. Vous pensez : la quantité de lichens séchés que vous pouvez tenir au creux de votre paume représente cinquante années de vie pour un homme et trente années pour une femme.. Une fortune… Et c'est bien tentant.. — Pourquoi cette différence d'effet entre l'homme et la femme ? » demanda Loelle sur un ton distrait.. Ben Cara, qui n'était pas un spécialiste des lichens juvens, promena les mains sur le clavier de commande du tableau de bord pour faire croire qu'il pilotait manuellement la Kickaha et répondit avec un gros soupir : « La réjuvénation est un processus encore très mystérieux.. Dan, agenouillé devant la console de sa cabine, où  ...   crois que nous sommes d'accord.. Au fond, je n'ai pas d'opinion bien tranchée sur la question.. Comme je ne peux pas communiquer avec ton père, je te laisse décider.. On gaze la demoiselle ou on l'emmène à Delahanty… avec tous les risques que comporte ce genre d'expéditions.. Dan réfléchit quelques secondes et questionna :.. Ces fameux lichens juvens qu'on trouve dans les forêts de Zul permettent donc de rajeunir, comme leur nom l'indique ?.. À ma connaissance, oui.. , répondit la voiture.. D'après ce que j'ai entendu dire, leur usage régulier peut tripler la durée de vie d'un Humain et éliminer la vieillesse.. Et on peut faire fortune en cueillant des lichens… si toutefois on n'est pas volé par les trafiquants ou assassiné par….. De toute façon, ça m'intéresse.. , coupa Dan.. On continue !.. Eh bien, on continue.. Dans la cabine avant, Ben commençait à se trémousser d'un air inquiet.. Tout à coup, il se décida à appeler au secours.. « Max, aide-moi ! ».. Loelle leva son pistolet.. — « Dites-lui de continuer en direction de Delahanty !.. — Je ne peux rien faire.. » geignit la Kickaha.. « On est obligés de continuer.. Mea culpa, mea maxima culpa !.. L'acheteur, un homme de haute taille, les cheveux grisonnants et les épaules un peu voûtées, hocha la tête en souriant.. Benny-Dan Cara fit signe à la Kickaha d'arrêter son récit, accompagné d'images parfaites, qu'on aurait cru prises la veille.. La voiture obéit avec un certain retard, visiblement à contrecœur.. Benny-Dan caressa l'élégant fuselage de la voiture, rouge vif, avec de gros points blancs qui faisaient ressembler la Kickaha à un insecte très répandu dans les forêts de Zul.. « Songez que cette aventure se passait il y a soixante-dix ans de Blune, soit environ soixante-dix-huit années standard.. Elle en a des dizaines d'autres en mémoire, naturellement.. Vous pouvez l'interroger.. — Je n'ai pas le temps.. » dit l'acheteur.. « Je prépare une expédition sur Torlvoon et… Racontez-moi brièvement la fin de cette histoire.. — Oh, la fin… la fin, c'est moi ! » s'exclama Benny-Dan.. La Kickaha a conduit tout le monde à Delahanty, où elle avait quelques amis qui s'occupaient de la cueillette des lichens juvens.. Ben et Dan ont décidé de rester quelques jours… puis quelques mois.. Mon grand-père a épousé Loelle….. — Votre grand-père ?.. — Dan, bien sûr.. Et la famille tout entière, une vingtaine de personnes, s'occupe de la cueillette des lichens.. Oh, nous n'avons pas fait fortune.. Mais mon arrière-grand-père n'a pas pris une ride en soixante-dix ans.. Quant à ma grand-mère Loelle, on lui donnerait toujours vingt ans.. L'acheteur fit une grimace d'embarras.. — « Passionnant.. « Ce qui me retient, outre l'âge du véhicule….. — J'ai deux cent vingt-huit ans, » dit la Kickaha, « et je ne suis pas vraiment un véhicule.. Je ne suis pas.. qu'un.. véhicule !.. — Bien sûr, bien sûr… Ce qui me retient, c'est aussi son poids.. Car j'ai un problème de transport.. Nous avons loué une astronef pour l'expédition, mais nous ne trouvons pas de pilote.. Nous serons peut-être obligés de renoncer à utiliser notre propre appareil.. Et si nous prenons une ligne régulière, le poids de ce vé… le poids de la Kickaha sera une….. Répétez, s'il vous plaît.. » siffla vivement Maxima.. — « Eh bien nous ne trouvons pas de pilote pour l'astronef que nous avons louée et nous….. — Vous savez, j'aime les voyages.. » coupa la voiture.. « Si j'ai demandé à mes amis… enfin, à mes maîtres d'accepter de se séparer de moi, c'est que soixante-dix ans dans ce trou, ça commence à bien faire.. Je connais Torlvoon où j'ai vécu… je veux dire passé cinq ou six ans.. J'aimerais assez y retourner.. Je suis donc prête à faire un effort.. Et vous pouvez considérer votre problème comme résolu, mon… cher maître !.. — Expliquez-vous, Max.. — « Benny-Dan l'ignore peut-être : je possède depuis cent quarante-cinq ans mon brevet de pilote d'astronef du quatrième degré.. Donnez-moi quelques jours pour m'entraîner et je vous emmène à Torlvoon sans une seule secousse ! ».. Elle afficha une copie du brevet et l'acheteur fit : « Eh, eh ! ».. Il se décida une heure plus tard.. Ben, Dan, Loelle et tous leurs descendants se rassemblèrent pour les adieux à la fidèle Kickaha.. Grand-ma Loelle laissa même couler une larme.. « Allons, ne pleurez pas.. » fit Maxima d'une voix émue.. « Nous nous reverrons sans doute, puisque vous êtes tous quasi immortels.. Et moi, j'en ai bien pour trois ou quatre siècles de plus.. Sans lichens ! ».. Maxima la Kickaha.. les Autos sauvages.. (anthologie sous la responsabilité de : Christian Grenier ; France › Paris : Gallimard • Folio junior Science-Fiction • 14, mai 1985 (7 mai 1985)).. mardi 30 janvier 2007 —.. mardi 30 janvier 2007..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/le Compagnon du paysan | Quarante-Deux
    Descriptive info: le Compagnon….. le Compagnon du paysan.. A.. u village de Sainte-Croix, le père Laparouquial était le dernier paysan à travailler ses terres avec des vaches : deux paires de bêtes vigoureuses, quoique plus très jeunes, appartenant à la race Blonde d'Aquitaine.. On disait même qu'il était le dernier du département.. Peut-être serait-il un jour le dernier du continent… L'âge de la retraite approchant, il n'allait pas changer une habitude qui, somme toute, lui avait donné pas mal de satisfactions.. Aux jeunes qui le moquaient gentiment, il opposait toujours des arguments difficiles à réfuter.. « Quand est-ce donc que vous achetez un 90 CV, avec une cabine et un poste de radio, père Laparouquial ? » lui demandait-on en guise d'amicale plaisanterie.. — La radio ? Je la prends matin et soir.. Les mauvaises nouvelles me font faire du mauvais sang.. J'aime point beaucoup les chansons à la mode, de ce temps.. Une cabine ? J'aurais bien le temps d'avoir la tête couverte quand je serai au tombeau.. Et puis vos moteurs font trop de bruit.. Ils m'empêchent de penser ! ».. Les familiers posaient à peu près la même question, en le tutoyant et en l'appelant par son prénom : « Eh, Joseph, quand est-ce donc que tu.. ? », etc.. Ils s'attiraient en général une réponse désinvolte et un peu goguenarde : « Vous me voyez parler à un tracteur de 90 CV ? ».. Joseph Laparouquial, en effet, ne se privait pas de parler à ses bêtes : chien, vaches, cochon, couvées… Nul ne prêtait plus attention à cette douce manie.. Au village, à l'ère des tracteurs de 90 CV, les paysans avaient d'autres chats à fouetter.. Le soir, on regardait la télévision, et on restait parfois un mois sans apercevoir son voisin.. À propos de chat, le père Laparouquial avait un chien, un basset hargneux qui ressemblait de plus en plus à une chenille et qui allait sur ses quinze ans.. C'est l'âge de la retraite pour un chien.. Il devint sourd, et l'homme devait crier très fort pour lui faire la conversation.. Aveugle, les pattes nouées, il fut incapable de se traîner aux champs.. Puis il mourut.. Joseph songeait à élever un chiot pour remplacer le basset, quand un animal errant se réfugia au Petit-Vent, la ferme des Laparouquial.. Drôle d'animal, d'ailleurs, furtif et comme transparent….. Il suivait le vieil homme aux champs, de loin tant que le soleil brillait, et ne se risquait près de l'attelage qu'à la nuit tombante.. Joseph le voyait si peu qu'au bout de trois semaines, il se demandait encore si c'était un chien ou un singe ou n'importe quoi de bizarre qui se serait, par exemple, échappé de l'autoroute ou de la centrale nucléaire, toutes les deux assez voisines.. Détail sans importance, dès lors que l'animal avait une paire d'oreilles.. Joseph se décida à lui parler, car il n'avait pas tout dit au basset ni à ses quatre Blondes sur la guerre de quarante, qu'il avait perdue comme tout le monde.. Et il n'avait confié à personne son opinion sur le problème de la surproduction laitière… Le chien — décidément, c'était un chien — s'enhardit quelque peu et se rapprocha pour mieux écouter.. Drôle de chien quand même.. Après un mois, Joseph se prit à penser que c'était plutôt un singe qui se tenait à quatre pattes pour avoir l'air d'un chien.. L'hypothèse d'une créature échappée de l'autoroute lui revint aussi.. Il ne songea pas tout de suite à une soucoupe volante, bien que les ovnis, comme on disait dans les journaux, eussent un goût affiché pour la région.. Il y songea pourtant lorsque le singe — décidément, c'était un singe — se mêla de lui répondre.. Il en fut choqué.. Tous ceux qui commencent à vous répondre quand vous soliloquez veulent un jour avoir le dernier mot.. C'est pour cette raison qu'il avait, depuis bientôt vingt ans, cessé de causer à la Génie, sa femme.. Un peu plus tard, il se rendit compte que l'opinion de l'animal sur les événements de la dernière guerre, bien qu'absurde à son avis, dépassait le niveau d'un singe, même savant.. Il lui vint alors l'idée qu'il s'agissait d'un —.. comment dit-on, déjà ?.. —, d'une sorte d'extraterrestre.. Elle lui parut plausible, à la réflexion, d'autant qu'il avait vu deux ou trois fois le bavard  ...   d'or.. Martin choisit la carrière de compagnon de paysan, à la fois romantique et bien payée.. Et il commença son tour de la galaxie d'apprenti compagnon.. Un tour qu'il devait finir sur la Terre, planète réputée difficile pour les jeunes, car il faut y vivre déguisé presque tout le temps, les habitants refusant d'admettre l'existence des étrangers.. Il s'était fait une personnalité de petit chien assez réussie et avait trouvé des hôtes sympathiques.. L'épreuve s'achevait maintenant et son tour de la galaxie également.. À la fin, il avait eu envie de parler un peu, ce qui ne plaisait pas du tout au père Laparouquial.. Sylvie lui offrit l'occasion de se rattraper.. En attendant leur séparation prochaine, puisqu’une soucoupe volante devait venir le prendre au plus tard d'ici à quelques jours pour l'emmener sur la planète Bodrikar où les paysans, qui utilisaient des sortes de machines biologiques, énormes pachydermes silencieux, désiraient des compagnons bavards et ayant beaucoup voyagé.. Il leur parlerait avec émotion de la vie de chien qu'il avait menée sur la Terre… Il aimait son métier et en vantait les joies, avec un enthousiasme communicatif.. Et Sylvie, qui avait le goût le plus vif pour les professions exotiques, se passionnait en même temps que lui et se mettait à rêver de la galaxie.. « … Il y a les hôtes qu'il faut écouter, comme ton grand-père.. » racontait-il.. « Ceux qu'il faut distraire ou instruire, souvent sans en avoir l'air, par la parole ou la pensée… Oui, oui, nous sommes télépathes et ça nous rend grand service.. Il y a ceux qui nous acceptent comme tu me vois en ce moment et ceux pour qui nous devons nous déguiser en chien, en chenille géante, en duikkar ailé… Et j'en passe ! ».. Emporté par sa fougue juvénile — six cent cinquante ans, pour un compagnon d'Abenra, c'est encore la prime jeunesse… —, il avait voulu montrer à la jeune fille comment se déguiser….. « Tout cela s'apprend.. » gloussa-t-il.. « Facile, facile ! Il faut, bien sûr, commencer par le plus simple.. Tiens, tu vas essayer de ressembler à une chenille woam de Nuunkeoj… Si, si !.. — Quelle horreur ! » s'écria Sylvie qui refusa l'essai.. Le moment du départ approchait pour Martin d'Abenra.. Le soir, il levait distraitement la tête vers les étoiles.. Il ne pouvait s'empêcher de guetter le ciel d'où viendrait bientôt l'astronef discoïdale qui le conduirait sur Bodrikar.. Au fur et à mesure que passaient les jours, il perdait sa faconde, devenait taciturne et triste.. Il passa enfin aux aveux.. « Tu vas me manquer, petite compagne.. Ah, je suis si triste.. Je m'ennuie, par Xiug ! Nous passons notre vie à distraire et à instruire les autres.. Mais pour nous, pauvres compagnons, il n'y a personne, personne, personne ! ».. L'envol, par une nuit sans lune, fut solennel et mélancolique.. Tous les habitants du Petit-Vent y assistaient, même la Génie.. Les gros yeux de Martin brillaient de larmes.. On échangea des formules d'adieu dans une langue étrange.. Sylvie rit si fort pour cacher sa tristesse que le pilote de la soucoupe en fut effrayé.. « J'espère » marmonna Joseph Laparouquial, « que cet idiot de Martin ne va pas répandre des bobards sur la guerre de quarante dans toute sa… euh… galaxie ! ».. L'astronef s'envola vers Orion, disparut entre Bételgeuse et Bellatrix.. Sylvie songeait :.. Facile, facile… C'est lui qui le dit !.. Les voisins, selon leur habitude, ne remarquèrent rien.. Deux cent dix ans plus tard, à l'extrême fin du.. xxii.. siècle, la Terre entra enfin dans la société galactique.. Les premiers Humains admis à la Guide stellaire des Mille États exerçaient la profession très appréciée de partenaires des compagnons.. Quelques-uns partirent même pour Bodrikar tenir compagnie aux compagnons des paysans qui s'ennuyaient à mourir.. La jeune Sylvie, qui avait eu l'idée, était — toujours — là, l'air presque aussi jeune qu'au moment de sa rencontre avec le compagnon Martin.. Naturellement, il lui avait fallu apprendre à se changer en chenille woam et à devenir quasi immortelle.. Facile, facile !.. songeait-elle.. le Compagnon du paysan.. l'Habitant des étoiles.. (anthologie sous la responsabilité de : Christian Grenier ; France › Paris : Gallimard • Folio junior Science-Fiction • 18, mai 1985 (17 mai 1985)).. mercredi 31 janvier 2007 —.. mercredi 31 janvier 2007..

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