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    Archived pages: 1235 . Archive date: 2013-12.

  • Title: Récits de l'espace/Jeury/une Fenêtre sur la guerre | Quarante-Deux
    Descriptive info: section Michel Jeury.. tout Quarante-Deux.. Sauter la navigation.. accueil.. exliibris.. pgeff.. archives.. kws.. prix.. galerie.. carnets.. photos.. Vous êtes ici :.. →.. Récits de l'espace.. une Fenêtre….. Sections.. Curval.. Egan.. Jeury.. Pierru.. Navigation.. présentation.. Michel Jeury : la Conspiration des Trois-Noms.. Intégrale des nouvelles.. une Fenêtre sur la guerre.. U.. ne image de guerre.. paisible.. : comment expliquer cette impression ? Un char montait lentement le long d'un pré en pente, à la lisière d'un bois.. Au sommet de la pente, il y avait une vigne, avec des arbres fruitiers.. Et, près d'un arbre, on distinguait une silhouette humaine, une sentinelle, le fusil à l'épaule.. C'était la fin de l'après-midi et la fin de l'été.. Le soleil couvrait le paysage d'une lueur voilée.. Un pan d'ombre s'étendait au bord du bois.. Le char roulait dans la zone éclairée, très près de l'ombre.. Au-dessus de la colline, un panache de fumée noire se rassemblait en un petit nuage rond, immobile.. À part la sentinelle dans la vigne, on ne voyait aucun signe de vie, nulle part….. Quoique….. Maintenant, presque six mois plus tard, Gabriel essayait de se rappeler exactement ce qu'il avait vu à travers le carreau de vitre, ce jour-là… Un oiseau ne s'était-il pas envolé au-dessus de la vigne, en direction du bois ?.. Peut-être un corbeau ? Peut-être.. Gabriel ne l'aurait pas juré.. Il ne regardait que le char.. Le char qui grimpait lentement, si lentement, le flanc vert de la colline… Une vision pénible, mais il avait eu le souffle coupé.. D'abord, l'image n'aurait pas dû être là.. Elle venait d'ailleurs.. Et puis le contraste entre le calme du paysage, la douceur de la lumière et quelque chose d'indicible, peut-être l'odeur de la guerre, mêlé d'un sentiment d'extrême étrangeté l'avait saisi et à demi paralysé.. Le char aurait pu être à l'exercice, participer à de quelconques manœuvres, de même que la sentinelle solitaire, au milieu de la vigne.. Mais non.. Cela sentait la guerre.. Alors qu'importait un oiseau dans le ciel ?.. Si, c'est important.. , pensait Gabriel, maintenant, six mois après, mais il n'aurait su dire pourquoi.. Maintenant, il voyait presque tous les jours des images de guerre sur l'écran de son téléviseur en noir et blanc.. Elles étaient beaucoup moins paisibles.. Il ne pouvait s'empêcher de les comparer avec celle qu'il avait aperçue par la fenêtre de la villa.. Prisca.. C'était une obsession.. La villa était difficile à vendre.. L'agence de Gabriel l'avait en exclusivité depuis un an ; mais l'immobilier, après une période faste, était en crise, comme le reste du monde.. Cette grande maison isolée, vaste mais incommode, ancienne mais sans style, bien située mais fort laide, se détériorait de plus en plus ; et l'hiver en cours risquait de lui être fatal.. En outre, elle semblait attirer les clients les plus désagréables.. La béance solennelle de ses couloirs, ses halls et ses escaliers excitaient leur hargne ou leur verve vengeresse.. Avec le froid, la pluie et les journées courtes, les demandes de visite se faisaient rares.. Une exception parmi les acheteurs potentiels : la mystérieuse Isa.. Seulement Gabriel ne l'avait jamais revue….. La fenêtre de la.. Chambre bleue.. s'ouvrait sur une cour intérieure envahie par les broussailles et les herbes sauvages et à demi recouverte par les débris tombés du toit.. D'ordinaire, elle laissait voir un triangle de ciel, veiné par les fines branches d'un saule, un pan de mur jaune et gris, le long duquel pendait la zinguerie déglinguée et bruyante, que le vent et le temps avaient arrachée au bâtiment.. Et, tout en bas, les hautes herbes, les déchets, les éboulis… Mais un jour de septembre, elle s'était ouverte sur la guerre.. Quelle guerre, lointaine et familière ?.. Gabriel se poserait la question jusqu'à la fin de sa vie.. À moins qu'il puisse trouver la réponse, d'une façon ou d'une autre….. C'était une fenêtre haute, avec trois grands carreaux à chaque battant et une imposte fixe de deux carreaux.. Le paysage au char était apparu, autant qu'il s'en souvenait, dans un seul carreau, en bas, à droite.. Combien de temps ?.. Il ne le saurait jamais.. Il avait eu l'impression que le temps se figeait, devenait pareil à une huile gelée.. Le char n'en finissait pas de monter la prairie arrosée par le soleil couchant.. Et l'oiseau….. Qui sait si l'oiseau avait vraiment existé ?.. Une minute ? Deux ? Ou beaucoup moins.. Mais l'impression était inoubliable.. Il n'aurait pas dû voir ce paysage.. Il n'aurait pas dû être là.. Il n'aurait jamais dû venir seul à la villa.. Une cliente avait téléphoné pour se plaindre d'avoir perdu pendant les visites une lettre importante qu'elle se préparait à poster.. Pendant les visites ?.. Ils avaient vu trois maisons… Gabriel était allé directement, sans réfléchir, à la villa.. Par hasard ou non ?.. Cette invendable bicoque le fascinait.. D'ailleurs, il  ...   clients, quand il en aurait assez de la vie et du monde, il se réfugierait dans ce pays étrange, par la porte ou la brèche de la villa.. Il suivrait à l'envers le chemin pris par l'homme blessé, par les chasseurs et… Et il savait maintenant qu'il trouverait là-bas un monde pire que le sien.. Un monde dans lequel la guerre n'était pas seulement un spectacle effrayant et excitant à la télévision, mais la réalité derrière la porte de l'autre côté de la fenêtre.. Et son rêve mourait.. Il essayait d'oublier la villa.. Il ne la montrait plus aux clients, qui étaient rares pendant la mauvaise saison.. Et puis les nouveaux riches préféreraient acheter de l'or ! Il essayait d'oublier, mais il y réussissait mal… Il avait envoyé la douille mystérieuse à un ami collectionneur d'armes, pour la faire identifier.. La réponse tardait.. Relancé, l'ami avoua : « On cherche toujours.. C'est un modèle nouveau et peu courant.. Je ne peux encore rien te dire… ».. Non.. Gabriel en était sûr, ce n'était pas un modèle nouveau.. C'était un modèle d'ailleurs.. Il passait parfois, sans raison, sur la route départementale de Vaugris à Félon.. Il s'attendait à voir les chars étrangers surgir de la brèche et entrer dans ce monde….. Ici (c'est-à-dire sur les écrans de télévision, dans les flashes de la radio, à la première page des journaux), la guerre approchait.. Le lendemain, elle reculait ; mais elle était présente.. Elle ne quitterait plus la pensée des hommes de ce temps… le temps qui restait.. Chacun désormais vivrait dans l'attente de la guerre.. Attente angoissée ou distraite, selon les circonstances.. Attente cynique ou désespérée, obsédée ou quasi inconsciente… Tout le monde vivrait maintenant avec la guerre dans la tête.. Non, quand même.. Il y a des gens, des gens heureux qui se foutent de tout et qui ont bien raison.. Et puis ceux qui sont trop occupés à s'agiter, à gagner de l'argent, ou des choses de ce genre, et qui n'ont pas le temps de penser, pas même le temps de craindre ou d'espérer….. Mais Gabriel n'était pas de ceux-là.. Il était de ceux qui ne cessent de craindre l'avenir et d'espérer des jours meilleurs.. De craindre et d'espérer à en perdre le souffle, jusqu'au rire, jusqu'aux larmes… Et il n'en pouvait plus.. Mais il connaissait un moyen d'échapper à l'angoisse :.. affronter la chose que l'on redoute le plus.. Pour échapper à l'angoisse de la guerre, il lui suffisait de passer de l'autre côté de la fenêtre….. Cette idée lui parut d'abord absurde et folle.. Mais elle le poursuivait.. Il pensait plus à cette guerre lointaine qu'à celle dont parlaient les journaux et la télévision et qui menaçait de s'étendre au monde….. Lointaine, la guerre de la villa.. ?.. Elle était aussi tellement proche !.. Il avait vu un char de cette guerre.. Il avait ramassé une douille de cette guerre.. Il avait marché dans le sang de cette guerre.. D'une certaine façon, elle était sienne, car la villa lui appartenait un peu.. Il y retourna un soir.. Il ne vit rien, mais il décida de revenir.. Il revint la semaine suivante, puis encore deux jours plus tard.. Et bientôt, ses visites furent quotidiennes.. Il restait chaque fois plusieurs heures.. Il apporta un vieux matériel de camping pour manger sur place et attendre plus confortablement.. Il pensa même à dormir dans la.. et acheta un radiateur à butane.. Mais la fenêtre ne montrait plus que la cour intérieure et le mur d'en face.. Et rien ne se passait.. Il ne travaillait plus.. Il restait des journées entières et parfois des nuits.. Il ne regardait plus la télévision.. Il ne lisait plus les journaux.. Il écoutait seulement son transistor, de temps en temps, pour avoir des nouvelles de la guerre.. Mais cette guerre n'était pas la sienne et s'il devait se remettre à l'attendre, il sentait qu'il deviendrait fou.. Il avait maintenant une autre crainte, aussi terrible : la disparition de la brèche.. Si la fenêtre s'était à jamais refermée… Si la villa.. ne se trouvait plus sur la frontière de l'autre monde….. Le désespoir le gagnait.. Il était dans le jardin.. Il regardait une tache brune.. On eut dit qu'il y avait du sang frais sur l'herbe humide… Les hommes en uniformes gris surgirent de nulle part.. Ils étaient quatre.. Deux d'entre eux l'empoignèrent brutalement pour l'emmener.. Le troisième lui mit le canon de son fusil dans le dos.. Le quatrième cria un ordre dans une langue inconnue.. La villa.. disparut.. Gabriel connut un instant de bonheur.. Première publication.. une Fenêtre sur la guerre.. ›››.. Libération.. [1.. re.. série] 1921, 15 avril 1980.. © Quarante-Deux.. — Reproduction interdite sans autorisation.. Voir les.. conditions d'utilisation.. Création :.. mardi 31 octobre 2006 —.. Modification :.. vendredi 3 novembre 2006.. Adresse du site :.. haut de page.. écrire à Quarante-Deux..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/l'Île bleue | Quarante-Deux
    Descriptive info: l'Île….. l'Île bleue.. synopsis.. L.. a nuit est calme.. Boris et Claire dorment dans une chambre de leur petite bergerie.. Des coups violents frappés à la porte de la maison les réveillent brusquement.. Le chien aboie.. Boris et Claire se regardent.. « Encore ! » dit la jeune femme.. — « Ce sont eux… » dit Boris à mi-voix.. — « N'y va pas !.. — Il faut que je les voie.. — Alors, prends une arme.. — Non, non… Ils ne me veulent pas de mal.. Ils viennent seulement me chercher !.. — Oh, Boris… ».. Claire n'essaie plus de le retenir.. Elle se cache la tête dans les bras.. Boris se lève, s'habille sommairement.. Il a des gestes raides de somnambule.. Il sort.. Les coups à la porte redoublent d'intensité.. Le chien aboie avec rage.. On entend bêler un mouton.. Claire se lève aussi.. Elle paraît très effrayée.. Elle passe dans la cuisine et décroche le fusil de chasse.. Elle essaie fébrilement, et avec maladresse, de le charger.. Boris va voir les moutons puis traverse une pièce aménagée en atelier de peintre : son atelier.. Il va et vient, hésite.. Les coups sont plus faibles mais retentissent maintenant des deux côtés de la maison.. Boris s'arrête devant une grande toile non figurative, qui représente une île bleue au milieu d'une mer très blanche.. Il murmure plusieurs fois ce mot : «.. Symphonia.. … ».. Il s'approche d'une porte.. Les coups deviennent presque imperceptibles.. Il tire le verrou, ouvre très lentement.. Rien ni personne.. Il se trouve devant le vide.. Il est rejoint par le chien qui s'élance sur une piste.. Il le suit, machinalement.. Puis une lumière bleue apparaît dans la nuit.. D'abord faible puis plus intense.. Boris change de direction et se précipite vers la lumière.. Mais elle semble reculer à mesure qu'il s'avance vers elle.. Claire est sortie aussi, en chemise de nuit.. Elle fait quelques pas autour de la bergerie.. Elle croit apercevoir dans l'obscurité une silhouette d'homme s'esquivant.. Elle tire deux coups de fusil en l'air.. L'homme disparaît.. Au même moment, un peu plus loin, la lumière bleue s'éteint.. Boris paraît subir comme un second réveil.. Dégrisé, il revient à la bergerie en titubant.. Rentré dans la salle commune, il s'approche d'un des nombreux miroirs accrochés aux murs et il se regarde longuement.. Son visage lui paraît étrangement déformé.. Claire le rejoint.. Ils boivent, mais évitent de parler.. Plus tard, la même nuit, Boris a sombré dans un sommeil très lourd.. La maison est silencieuse, mais Claire ne peut dormir.. Elle se lève, marche à travers les pièces en s'éclairant d'une lampe électrique.. Elle se regarde dans chacun des miroirs qu'elle trouve.. Et il y en a beaucoup dans la bergerie de N.. Puis elle revient dans la chambre et se recouche.. Boris se soulève sur un coude et murmure dans son sommeil : « Isa… Isa… ».. Claire se penche vers lui et dit à voix basse : « Parle-moi d'Isa ! ».. Boris prononce alors, lentement, d'une voix ensommeillée : « Je ne peux pas m'approcher d'elle le jour.. Il y a ce contrôleur qui la surveille, Oswald… Et je crois qu'il m'a remarqué.. J'ai peur… » Il ouvre les yeux.. « J'ai parlé ?.. — Rien d'important.. Tu as dit : “un contrôleur nommé Oswald”.. Et puis je ne sais quoi.. Chéri, je voudrais tant que tu sortes de ce cauchemar… ».. Boris se réveille tout à fait et se dresse.. « Ce n'est pas un cauchemar.. C'est la réalité… dans l'avenir.. — Je ne te crois pas.. Ce monde n'existe que dans ta tête….. — Et les lumières bleues ? Et les coups aux portes ? C'est la quatrième fois qu'on les entend, hein ? Est-ce que ça se passe dans ma tête ?.. — Je n'ai jamais vu les lumières bleues.. Les coups aux portes, c'est autre chose.. — Alors, pourquoi as-tu tiré, si tu crois que ça se passe dans ma tête ?.. — Il y avait quelqu'un… un homme.. J'ai cru reconnaître… Mais ce n'était pas possible.. — Tu as cru reconnaître qui ?.. — Oh, ce type.. Ce vendeur d'encyclopédies.. Mais… ».. Boris éclate de rire.. — « C'est toi, Chérie, qui fait des cauchemars.. ».. Ils se taisent et finissent par s'endormir.. Au matin, ils se réveillent et se réconcilient sur l'oreiller.. « Parle-moi de.. » dit Claire.. Et Boris raconte : « Je crois que tout a commencé au.. xxii.. e.. siècle.. Le génie génétique a vaincu le sommeil.. La plupart des humains n'ont plus besoin de dormir.. Mais ils ont toujours besoin de rêver.. Alors ils rêvent tout éveillés, en pleine conscience, pendant la nuit, leur nuit.. La période bleue… Inutile de dire que la société a été complètement bouleversée par ce phénomène.. » La journée, toujours de vingt-quatre heures, je crois, est divisée en deux parties nettement séparées : la journée blanche et la nuit bleue.. Pendant le jour, tout est blanc.. Les gens, de toute condition sociale, et de tout âge, ont une activité plus ou moins intense.. Leur personnalité “blanche” est uniquement professionnelle et exclut toute vie privée.. L'adulte d'âge moyen est une espèce de robot qui travaille avec acharnement dix ou douze heures par jour blanc.. » Cette activité se déroule principalement à l'intérieur des bâtiments… Les villes sont couvertes.. Le ciel est presque partout caché par un voile blanc.. En agriculture, des fermes classiques ont été en grande partie remplacées par des usines biologiques.. Les gens qui travaillent à l'extérieur sont enfermés dans des engins “aveugles” ou dans des combinaisons de cosmonaute… ».. Pendant que Boris parle, on voit quelques images lointaines et un peu troubles du monde qu'il décrit.. Toutes semblent noyées dans une atmosphère laiteuse.. « Il existe de très nombreux miroirs, d'une qualité spéciale, qui permettent aux gens de s'assurer à chaque instant qu'ils sont bien réveillés.. D'un simple regard, on peut vérifier dans un miroir qu'on est dans l'état psychique convenable pour le jour.. L'état blanc.. Tout le monde travaille entouré de miroirs.. Apparaît une suite indéfinie de miroirs, qui conduit à la bergerie où Boris a accroché de nombreuses glaces dans toutes les pièces.. « Il y a aussi un corps de contrôleurs de veille, qui oblige les gens à se conformer au sévère règlement de la société du jour.. Je connais le contrôleur Oswald BY943….. » Le contrôleur Oswald est un homme de taille moyenne plutôt petit.. Vêtu d'un costume blanc, très ajusté, il va et vient dans le monde blanc, surveillant les fantômes blancs, affairés, que l'on distingue autour de lui.. Son visage grave, fermé, apparaît en gros plan.. « À la fin de la période blanche, la lumière commence à bleuir et les miroirs se modifient.. C'est la transition crépusculaire, pendant laquelle la plupart des humains se préparent à vivre leur nuit… ».. Images du crépuscule.. « En fait, il existe un certain nombre de gens, les “dormeurs”, qui ont conservé le sommeil et vivent à peu près comme nous… sauf qu'ils constituent un sous-prolétariat voué aux tâches ingrates et pénibles… ».. Image des “dormeurs”.. Enchaînement sur Boris et Claire, couchés mais éveillés.. — « Il y a longtemps que tu fais ce rêve ? » demande Claire.. — « Tu veux dire : il y a longtemps que je visite ce monde ? Oh, des mois.. Plus d'un an, maintenant.. C'est pour ça que je commence à le connaître.. Isa est venue….. — Oh, tais-toi ! ».. Ils restent immobiles, étendus sur le dos, les yeux au plafond.. Ils se taisent.. Une voix féminine inconnue succède à Boris et poursuit le commentaire.. « Pendant la période bleue, les miroirs renvoient à chacun l'image de ses rêves, de ses désirs et de ses obsessions.. » La lumière est celle d'une nuit claire de plein été.. » Chaque individu est, en principe, attaché à un “îlot” formé par un groupe à peu près stable de quelques dizaines de personnes.. Mais il y a aussi des transfuges et des errants.. Les “îlots de rêve” se caractérisent par une référence historique, par exemple une simple date (1830, 1900, 1930… 2001 ou 1314), ou un personnage célèbre du passé (l'îlot La Pérouse, l'îlot Vinci, l'îlot John Wayne…), une référence géographique (Miami, Zanzibar, Tahiti, ouest américain) ou autre chose (îlot d'enfants, de femmes, de bohémiens, de bergers, de joueurs, de vampires…).. » Pour se rendre à son îlot, chacun doit emprunter des translateurs ou ascenseurs, des couloirs, des passages divers, et parfois traverser d'autres îlots, ce qui est généralement très angoissant.. Les rencontres d'errants ou de transfuges sont quelque fois dangereuses… ».. Après le mot "ascenseur", une jeune femme apparaît, sortant d'un ascenseur.. Elle porte une longue cape sombre qui laisse entrevoir, en dessous, son uniforme blanc de jour.. D'autres personnes, pareillement vêtues, quittent en même temps l'ascenseur.. Leur visage reste dans l'ombre.. La jeune femme traverse un hall assez nu et noyé dans la clarté bleue de la nuit.. Elle franchit une porte automatique et marche dans un décor indistinct.. On aperçoit quelques miroirs.. Un individu de petite taille, vêtu d'un blouson de cuir et portant un masque bleu, hideux, surgit et lui barre la route en grognant et en brandissant un couteau.. La jeune femme éclate de rire.. Le petit personnage entreprend d'enlever son masque.. « Va-t'en ou je te gifle ! » crie la jeune femme.. Il s'écarte, mais quand elle est passée, il se taillade la main gauche et le bras, et danse sur place.. La jeune femme avance maintenant dans une allée.. Au milieu d'un parc touffu.. Elle s'arrête devant un grand miroir, placé à  ...   dans l'îlot devient sauvage.. La bergerie de N.. dans la nuit.. Claire et Boris sont réveillés par les habituels coups violents frappés aux portes, qui ébranlent la charpente.. Boris se lève.. « Ce sont eux ! Ils m'appellent ! ».. Claire tente de le retenir.. « J'en ai assez, assez !.. — Pardonne-moi, Boris.. Il essaie de lutter contre l'appel des rêveurs, mais il succombe.. Il s'enfuit précipitamment de la chambre et sort.. Les coups s'arrêtent, puis reprennent.. Boris est dehors.. Il aperçoit la tâche bleue.. Il se dirige vers elle, mais le transfert ne se fait pas.. Ainsi deux ou trois fois.. Puis la tache disparaît.. Boris revient vers la bergerie.. La maison est toujours secouée comme par un fort vent d'orage.. Il rentre dans l'atelier et cherche la grande toile.. mais elle n'est pas à sa place.. Il crie, appelle Claire.. La jeune femme avoue qu'elle l'a vendue au voisin (un Suisse qui a une résidence secondaire à côté de la bergerie) pour payer l'électricité et d'autres choses.. Boris est très tendu.. Les coups continuent d'être frappés aux portes.. Et jusque sur le toit de la maison.. Boris réclame la lampe.. Claire répond d'abord qu'elle ne sait pas.. Boris a une crise de colère.. Claire reconnaît qu'elle l'a cachée.. « Je ne veux plus que tu partes.. Je ne veux plus ! ».. Mais elle cherche la lampe.. Elle ne la trouve pas où elle l'a mise.. Boris s'étouffe.. Il sort pendant que les coups redoublent.. Il court.. Il s'éloigne de la bergerie sous la pluie et le vent.. Il voit une lumière blanche.. On dirait une sorte d'incendie.. Il s'approche.. Mais il doit reculer à cause de la chaleur.. Des flammes courent sur le sol.. Il tente plusieurs fois de pénétrer dans la tache blanche.. Il réussit enfin et disparaît avec un cri.. Les feux s'éteignent, la tache s'évanouit.. La bergerie retrouve son calme.. C'est le jour dans le monde d'Isa.. La lumière blanche envahit l'îlot bleu et chasse la nuit.. Mais les rêveurs ne peuvent s'arracher à leurs rêves.. Les policiers blancs, avec l'aide des travailleurs gris, s'emparent d'eux et les emmènent.. Isa est conduite dans un véhicule où l'attend le contrôleur Oswald.. Les travailleurs gris commencent à mettre de l'ordre dans le décor qui semble maintenant particulièrement misérable.. C'est alors qu'ils découvrent un corps étendu.. Un homme inconscient… C'est Boris.. Les travailleurs gris appellent les policiers.. On emporte Boris qui revient à lui et appelle Isa : « Isa… Isa… ».. Boris est conduit à son tour à l'hôpital.. Peu à peu, il se rend compte qu'il existe désormais matériellement dans ce monde.. Il n'est plus une ombre venue du passé.. Il est mis en observation et maintenu en état de somnolence.. Le temps passe.. Le temps passe aussi à la bergerie de N.. Claire est seule.. Elle s'occupe des bêtes.. Le vendeur d'encyclopédies, qui se nomme Vincent, vient de plus en plus souvent la voir.. Un soir, il reste.. Dans une chambre d'hôpital, le contrôleur Oswald et deux médecins ont un entretien avec Isa.. « Je t'avais prévenue.. » dit le contrôleur Oswald.. — « Je ne comprends pas.. — Nous avons capturé l'être qui parasitait tes cauchemars.. Il faudra que tu le voies et que tu le reconnaisses pour avoir une chance de guérir.. Mais naturellement, ça ne suffira pas….. — Qu'est-ce qu'il faudra que je fasse ?.. — Il faudra pour commencer que tu souhaites vraiment guérir.. Et pour cela il faudra que tu souhaites la destruction de ton mal : ce kyste, ce parasite… Enfin, il faudra que tu coopères volontairement à cette destruction.. Isa laisse transparaître une légère émotion.. — « Il faudra le tuer ?.. — À mon avis, le mot ne convient pas, car il ne s'agit pas d'un véritable être humain.. Mais enfin, oui, il faudra le tuer.. Et tu devras choisir sa mort… Comme il est censé provenir du passé, je suggère l'antique bûcher !.. — Qu'est-ce que ça veut dire ?.. — Ça veut dire que le parasite devra être détruit par combustion vive.. Brûlé comme on brûlait autrefois les sorciers et les hérétiques ! ».. Isa et Boris sont confrontés dans une salle de l'hôpital.. D'abord, Isa ne semble pas reconnaître l'“envahisseur de ses rêves”.. Boris essaie d'aller vers elle.. On le retient.. « C'est lui, n'est-ce pas ? » insiste le contrôleur Oswald.. Elle ne répond pas.. « C'est lui, n'est-ce pas ? ».. Isa baisse la tête, ce qui paraît un acquiescement.. « Choisis-tu de le détruire ? ».. Aucune réaction mais Oswald feint d'avoir reçu le consentement d'Isa.. « Immédiatement ? ».. Isa baisse les paupières et Oswald prend ce signe pour un accord.. « Quelle destruction choisis-tu pour l'envahisseur ?.. — Je ne sais pas….. — Le bûcher antique, n'est-ce pas ? La mort des sorciers et des hérétiques ? ».. Boris et Isa sont conduits dans la cour de l'hôpital, où les travailleurs gris commencent à bâtir le bûcher.. Contraste très fort entre le modernisme des lieux et l'archaïsme de la cérémonie.. Dans la nuit, à la bergerie de N.. , Claire est avec Vincent, le vendeur d'encyclopédies.. Ils attendent dans une pièce.. « Écoute ! ».. Les bruits sont différents de ceux qu'on a déjà entendus : plus faibles, plus lointains, mais nets cependant.. « C'est.. lui.. ! » dit Claire.. Elle va voir.. Vincent fouille dans son sac, en retire la lampe qu'il pose au fond d'un placard.. Claire revient.. « Rien… ».. Les bruits deviennent de plus en plus faibles.. Ils s'estompent.. Vincent rejoint Claire.. Isa paraît se réveiller.. Elle explique au contrôleur Oswald qu'elle préférerait voir le bûcher installé dans le décor de son îlot pour que l'envahisseur des rêves soit brûlé pendant le temps du rêve.. Les médecins et le contrôleur Oswald discutent.. Oswald est contre cette solution que les médecins approuvent.. Boris est reconduit dans sa chambre.. Les travailleurs gris emportent le bois et nettoient les lieux.. La nuit est venue dans l'îlot d'Isa.. Le bûcher a été édifié sur la place du village.. Boris attaché se débat et crie.. Isa et le contrôleur sont là, avec des combinaisons anti-rêves.. Il y a aussi des policiers blancs et des travailleurs gris.. Les membres du groupe commencent à vivre leur nuit.. La transfiguration est lente à s'opérer, le village antique ne se substituant que partiellement au décor artificiel.. « À toi de donner le signal du feu.. » dit le contrôleur Oswald à Isa.. « Es-tu prête ?.. — Isa ! » appelle Boris.. — « Il est encore trop tôt.. » dit Isa.. Oswald s'énerve, presse Isa et donne finalement lui-même le signal de mise à feu du bûcher.. , c'est le jour.. Elle entend soudain de fortes détonations dans l'air.. Puis un feu s'allume spontanément près d'elle.. Elle va pour s'enfuir, puis revient et lutte contre les feux qui s'allument un peu partout.. Maintenant, les flammes envahissent la maison.. Le bûcher brûle mal.. Des flammes montent un instant puis retombent aussitôt.. Oswald s'énerve et s'en prend aux travailleurs gris apeurés.. Ordre est donné d'utiliser de l'essence, de l'oxygène.. Mais les travailleurs gris se montrent d'une extrême maladresse.. Le bûcher s'éteint.. On le rallume.. La transfiguration du décor s'opère peu à peu.. , l'incendie s'étend.. Claire renonce à lutter.. Vincent arrive.. Il se précipite vers les bâtiments en flammes en criant : « La lampe ! La lampe ! ».. Il essaie de pénétrer dans la maison.. Mais il est transformé en torche et soudain s'anéantit sans laisser de trace.. Le feu enveloppe brusquement le contrôleur Oswald.. Les travailleurs gris s'enfuient.. Un policier blanc qui essayait de porter secours au contrôleur brûle à son tour.. Les rêveurs attaquent l'autre.. Isa se débarrasse de sa combinaison anti-rêves.. Avec ses compagnons, elle délivre Boris.. Le contrôleur Oswald meurt.. On abandonne son corps devant le bûcher qui se met à flamber.. La transfiguration du décor s'effectue enfin complètement.. Isa et deux ou trois de ses compagnes d'îlot entraînent Vincent.. Elles se montrent d'abord très douces.. Les rêveurs vivent leur nuit avec violence, dans une sorte de carnaval bleu, tendre, bouffon et sauvage.. La sauvagerie l'emporte vite.. Les rêveuses se changent en harpies.. Isa et ses compagnes jouent avec Boris comme de jeunes fauves avec une proie épuisée.. Le sang jaillit au bout de leurs ongles.. Les vêtements de Boris sont lacérés.. Sa vie semble menacée.. , les secours arrivent, mais il est trop tard.. La maison d'habitation flambe à son tour.. Claire gémit : « La lampe ! La lampe ! ».. Les rêveuses ne peuvent plus atteindre Boris qui se dématérialise et disparaît.. Elles se battent entre elles.. Boris tombe.. Il roule sur le sol et se relève lentement, à demi assommé.. Il reconnaît le paysage.. Il se trouve à proximité de la bergerie.. Mais il voit la fumée, entend divers bruits.. Il comprend : sa maison est en feu.. Il court, arrive devant la bergerie.. Il voit plusieurs véhicules : ambulance, camion des pompiers, fourgonnette de la gendarmerie.. Des hommes essaient d'entraîner Claire dans l'ambulance.. La jeune femme se débat, résiste et crie.. Boris s'élance à son secours.. La scène se fige.. La lumière blanche envahit peu à peu l'île bleue.. Les rêveurs exténués, blessés ou morts, jonchent le sol.. Le décor transfiguré disparaît.. Il ne reste plus qu'une minuscule tache bleue.. Cette tache bleue enveloppe Boris et Claire.. l'Île bleue.. le Projet des Nains blancs.. suivi de.. (recueil ; France › Cavignac : Francis Valéry • Noyau de nuit • 5, mai 1980).. Supplément à.. A A infos.. 54 [54-54.. bis.. ], 12 mai 1980.. mardi 6 février 2007..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/Mission fractale | Quarante-Deux
    Descriptive info: Mission….. Mission fractale.. e convert du Centre de Maintenance terrestre 24 se dirigeait vers la côte africaine, en vol avion, à environ trois cents kilomètres à l'heure.. Laissant les Îles 208 derrière lui, il approchait maintenant de la Zone 2503.. Dans le monde de Robert Seidon — et quelques autres —, les Îles 208 étaient les Canaries, et la Zone 2503 la partie ouest du Sahara.. Sur la Terre de Joe, qui servait de base à la Maintenance et où vivaient quelques millions d'Exterranés, l'utilisation massive de l'énergie solaire avait permis de transformer le désert en un nouveau jardin d'Éden.. La partie ouest du jardin, peuplée d'environ quatre cent mille habitants, tous Exterranés, possédait la plus forte concentration mondiale — de.. ce monde.. , naturellement — d'universités, fondations scientifiques, centres de recherches et de formation et bases opérationnelles de maintenance terrestre.. En particulier à Bojador, résidence du Cosmorecteur général….. « Voici la côte de Bojador.. » dit l'assistante Diac Vally.. « Elle n'est pas très découpée.. Robert Seidon se pencha vers la paroi vitrée, située à l'avant de son siège, et hocha la tête en souriant.. Il souriait à sa studieuse voisine, la stagiaire Asele Rizzi, qui prenait sans arrêt des notes sur un bloc de correspondance par avion.. — « À cette altitude, la côte semble presque droite.. » dit Asele.. « Les premiers textes que j'ai lus sur ma Terre à propos des fractales donnaient comme exemple le tour de la Sardaigne.. — Sur ma Terre, euh, en France, » dit un autre stagiaire, « on proposait les côtes de la Bretagne.. Robert Seidon observa cet homme timide, qui s'exprimait plutôt mal en L.. M.. et qu'il ne pouvait considérer tout à fait comme un compatriote : Barrelier venait d'une France libre, indépendante, d'une Terre où l'Empire britannique n'existait plus depuis Dieu sait combien de temps et où la France n'avait jamais été vraiment conquise.. Comme tel, il était pour Rob plus étranger que n'importe quel Wedraogo de la Terre des Assaraws !.. Maintenant, tous les stagiaires discutaient des fractales avec l'assistante Diac Vally.. Après tout, c'était le but de cette promenade aérienne.. — « N'importe quelle côte découpée est un bon exemple.. » dit quelqu'un.. — « Chez moi, on parlait d'un géant qui mesure la côte en comptant ses pas.. — Oui… Si le géant fait des pas de — mettons — dix kilomètres, il efface toutes les petites irrégularités.. La longueur est à peu près celle qu'on peut trouver avec un stylet sur une carte aux dix millionièmes.. — Et un homme ordinaire, qui ferait des pas d'un mètre, trouverait une distance bien plus grande.. — Mais il effacerait lui-même beaucoup d'irrégularités.. — Et une fourmi qui contournerait chaque caillou ferait un parcours bien supérieur.. — Et une bactérie, progressant micron par micron !.. — On s'arrête à la bactérie ?.. — Pour le moment, oui.. » conclut l'assistante.. « Mais rappelez-vous la loi : la mesure des objets matériels exige qu'on les ramène d'abord à des êtres mathématiques.. Le résultat est fonction de l'échelle à laquelle on effectue l'opération.. — Une courbe de ce type, » dit Asele, « la courbe de Von Koch a une dimension fractale de… aidez-moi ! ».. Son sourire disait qu'elle n'avait pas du tout besoin d'être aidée.. Elle connaissait le cours mieux que n'importe quel stagiaire.. Diac Vally accepta avec reconnaissance de jouer le jeu : « log 4 sur log 3, soit 1,262.. En fait, c'est plus qu'une courbe et moins qu'une surface.. — Donc, un objet de dimension fractionnaire.. — Ou objet fractal ! ».. Le convert filait maintenant vers le sud-est, parallèlement à la côte, pour éviter la zone opérationnelle de maintenance, interdite et protégée par un champ de force.. L'Institut de Formation des agents, techniciens et colmateurs, se trouvait assez profondément à l'intérieur des terres, dans la région des collines de Shandi.. L'appareil passa au-dessus d'une plage couverte de bulles pare-soleil multicolores, frôlant les balises de surveillance de l'Hôtel des Observateurs.. Robert jeta un coup d'œil distrait à cette espèce de pagode, enchâssée dans une cage de verre aux couleurs changeantes.. Style “baroque fonctionnel”, typique des goûts exterranés.. Le convert survola ensuite une cité résidentielle, Talamoo : des centaines de bungalows lenticulaires, posés sur trois pieds au milieu des arbres géants.. Décrivant une légère courbe vers le nord, en évitant toujours la zone d'interdiction, il piqua sur les collines basses où les bâtiments de l'Institut tachaient de blanc le vert intense de la végétation.. Pendant une seconde ou deux, la vue de Rob se brouilla.. Le paysage trembla devant ses yeux, parut un instant s'éloigner à l'infini, puis grossit à nouveau, se précipita sur l'avion.. Rob se frotta les yeux.. Mal de transit ?.. Il n'avait jamais avoué qu'il souffrait de ce trouble et les circonstances de son arrivée sur la Terre de Base lui avaient permis d'éviter les tests physiques les plus élémentaires.. En principe, nul ne pouvait devenir Exterrané s'il avait des difficultés d'adaptation à une Terre étrangère.. À plus forte raison technicien de maintenance ou colmateur… Rob se demanda une fois de plus si ça valait la peine de tricher.. Mais sa décision était prise.. Il entrerait dans le corps de la Maintenance terrestre.. Il serait colmateur.. Et, un jour, il se servirait de ses connaissances et des moyens mis à sa disposition par l'Archum pour aider à la libération de son pays, toujours sous la domination impériale britannique.. Cette aide, il avait cru longtemps la trouver chez les Assaraws, dont la puissance était au moins égale à celle des Anglais.. Mais à quoi bon changer de maîtres ?.. Et puis la Maintenance était là, justement, pour empêcher l'interpénétration des mondes.. Il fermerait les brèches naturelles qui existaient entre les Terres : brèches qui se formaient toujours et toujours car le cosmos se lézardait sans cesse.. Et aussi celles que savaient provoquer certains habitants de certaines Terres, comme les Assaraws, maîtres en tectonique, ou les mystérieux Browniens qui étaient peut-être des Exterranés ou peut-être des étrangers… Lui, Robert Seidon, ex-sujet de Sa Majesté impériale Anne VI d'Angleterre, ex-officier de l'armée assaraw, accomplirait la mission sans fin des Sisyphes exterranés : Fixez ! Balayez ! Projetez ! Colmatez ! Il n'en penserait pas moins.. Peut-être deviendrait-il éclaireur ou observateur, plus tard.. Il savait qu'il ne pouvait prétendre à ces hautes fonctions en sortant de l'Institut de Formation.. Il n'était pas assez doué ou bien il n'avait pas les dons qu'il fallait.. Mais il s'en moquait.. Les activités des colmateurs convenaient mieux à son but réel et secret… Et quand le moment serait venu, il changerait son fusil d'épaule : il s'occuperait d'ouvrir des brèches sur les flancs trop gonflés de l'Empire britannique !.. Tout va bien.. , se dit-il.. Personne n'avait remarqué son malaise, même pas Asele Rizzi, tellement attentive à toutes les faiblesses des autres stagiaires.. D'ailleurs, il s'était excellemment comporté lors des simulations.. Les bâtiments de l'Institut s'éparpillaient dans de vastes clairières, tout autour des collines.. Les radars et balises de surveillance occupaient leur faîte.. Pourquoi des mesures de sécurité aussi importantes ? Qui redoute-t-on ? Ou quoi ?.. Le convert Wing-Wang passa en vol hélico et se posa à proximité d'un cube bleu pâle, siège du département d'admission.. L'assistante Diac Vally se leva et invita les stagiaires à l'imiter.. « Tu rêves ? ».. Pris en faute par Asele, Rob, qui n'avait pas bougé, feignit une grande lassitude et dissimula un bâillement derrière ses doigts.. — « Oui, je rêve.. Il y a de quoi ! ».. Asele secoua la tête en riant.. Le geste fit danser des reflets roux dans sa longue chevelure blonde.. Le regard de Rob s'abaissa sur sa poitrine.. Elle boutonna négligemment sa dalma entre ses seins.. — « Tu as encore un rapport à faire.. » dit-elle.. « Après tu rêveras tout son soûl !.. — Tu es chargée de veiller sur ma bonne conduite ? ».. Elle l'observa d'un air énigmatique.. — « Pas encore.. Mais qui sait ? ».. Quelques minutes plus tard, après avoir avalé un demi-pichet de bière exterranée, Rob entra dans une salle de travail.. La plupart des cabines vitrées étaient déjà occupées.. Asele s'affairait devant un terminal.. Pourtant, elle trouva le moyen de le voir entrer et lui adressa un signe d'amitié.. D'amitié, de connivence ou Dieu sait quoi….. Cette fille était dangereuse.. Il devait se méfier d'elle — d'autant qu'elle l'attirait un peu trop.. Il entra dans une cabine dont la porte fermait mal et dont l'appareillage semblait à première vue un peu déglingué.. De toute façon, il n'avait plus le choix.. C'était la dernière.. Malgré les apparences, le terminal fonctionnait bien.. Par où attaquer ?.. Il lui fallait d'abord parfaire sa documentation.. Sierpinsky ?.. Il forma les quatre premières lettres du mot sur son clavier.. L'ordinateur devina la suite et afficha :.. Sierpinsky (éponge de).. Rob entreprit de repiquer les phrases de son rapport dans l'exposé qui défilait sur l'écran :.. On appelle éponge de Sierpinsky un cube dont chaque face, ou tapis de Sierpinsky, est percée d'un certain nombre de trous carrés : un grand au centre, entouré de huit autres plus petits.. Chacun des huit trous est lui-même entouré de huit trous.. Et ainsi de suite, à l'infini.. Il est donc infiniment creux.. Sa surface interne tend vers l'infini et son volume “plein” vers zéro.. C'est un espace de dimension fractale.. Il a moins de dimension qu'un volume et plus qu'une surface.. Il est défini comme un objet fractal de dimension 2,7268.. Sur la plupart des Terres, l'éponge de Sierpinsky est considérée comme un monstre mathématique ou une amusante curiosité.. Il revient au cosmorecteur Yaste et à d'autres chercheurs exterranés d'avoir démontré que notre univers avait bien pour dimension 2.. 7268 et la suite, à l'infini.. Nous habitons un objet fractal, infiniment creux, constitué par des particules faites d'une immensité de vide dans laquelle tournent d'autres particules, faites d'une immensité de vide dans laquelle tournent… et ainsi de suite !.. Conclusion : l'univers est une éponge de Sierpinsky.. Deux jours plus tard, Rob passa l'examen d'entrée à l'institut.. Il eut à dessiner et à expliquer le symbole du “voyage de Sierpinsky”.. « Si je voyage dans le sens descendant, » expliqua-t-il à l'ordinateur, « c'est-à-dire vers la gauche sur le schéma, je me rapproche de la dimension 2, sans toutefois descendre au-dessous de 2,726.. Quand je voyage vers la droite, je me rapproche de la dimension 3, sans dépasser pratiquement 2,7268402… ».. Asele  ...   l'Empire ?.. L'Administration de la Maintenance lui délégua Asele Rizzi.. Asele avec une proposition, et même deux.. Vu son extrême faiblesse théorique, elle acceptait de l'aider dans ses études à l'institut.. L'ordinateur était d'accord… à une condition toutefois.. Contrairement à la plupart des autres stagiaires, Rob avait déjà voyagé, et même “travaillé sur le terrain” : c'était son point fort.. Avant d'entrer à l'institut, il devait parfaire un peu ses connaissances pratiques.. Justement, l'ingénieur Ulysse Rakkar et le chef de division de colmatage Herb Drake se préparaient à partir pour une mission urgente et peut-être dangereuse.. Ils acceptaient de l'intégrer dans leur équipe comme aide-colmateur de deuxième échelon.. « Dès ton retour, » dit Asele, « je deviendrai ton mentor.. Et je t'aiderai à préparer un nouvel examen d'entrée à l'institut ! ».. La perspective de prendre des leçons particulières avec la belle Asele était très excitante et un peu humiliante… De toute façon, on verrait au retour.. Peut-être n'y aurait-il pas de retour… Rob avait entendu parler de Rakkar et de Drake : c'étaient l'un et l'autre de vieux baroudeurs de la Maintenance, spécialistes des opérations difficiles.. La hiérarchie exterranée avait peut-être trouvé le moyen de résoudre son problème en lui confiant une tâche suicidaire.. L'Empire britannique gagnerait alors la deuxième manche.. Quant à la belle, elle se disputerait un jour, quelque part, sans Robert Seidon.. Mais il n'avait pas le choix.. Quelques heures plus tard, il reçut une convocation pour la Base de Maintenance terrestre 33, en Afrique centrale.. Une fusée militaire l'emporta immédiatement.. Militaire ?.. Non, il n'y avait pas de militaires sur la Terre de Joe.. À moins que tout le monde le fût ! Simplement, une fusée des services opérationnels.. Un officier… ou plutôt un technicien de maintenance donna quelques explications à Rob.. Plusieurs grandes brèches s'étaient ouvertes entre deux Terres.. Rien de très original, certes.. Mais ces brèches étaient vraiment énormes, au point que des armées entières pouvaient s'y engouffrer.. Il semblait en outre que les habitants d'une des deux Terres fussent au moins en partie responsables du phénomène….. Rob feignit de s'étonner : « Il y a donc des Terriens qui connaissent la multiplicité des univers et qui savent créer des brèches ? ».. Le technicien fit un signe évasif.. Rob pensait aux Assaraws.. Les Assaraws savaient qu'il existait plusieurs Terres.. Ils avaient déjà tenté de s'ouvrir un passage vers les univers parallèles.. Avec leur profonde science de la sismologie et de la tectonique, ils étaient peut-être capables de provoquer des fissures dans l'interespace.. Et ils avaient l'esprit assez aventureux pour oser envahir une Terre étrangère.. Pourvu que ce soit la mienne.. , pensa Rob.. Les Assaraws à la place des Anglais ?.. Il n'était pas sûr de gagner au change.. Une grosse lune rougeâtre planait dans le ciel très clair.. L'obscurité semblait engendrée par la Terre.. Elle montait le long des arbres, le long des murs des bungalows et pénétrait lentement dans l'atmosphère baignée par la lune.. Un vent frais soufflait du lac Victoria.. L'air était plein de senteurs variées, fugaces, exterranées.. L'espace semblait transparent, pareil à une immense poche osmotique, ouvert à la dérive d'invisibles continents.. Asele Rizzi rejoignit Rob avant qu'il ne l'ait aperçue.. « Toi ! ».. Elle rit.. Elle était vêtue d'une abud claire qui tombait à ses pieds et qui la faisait ressembler à une princesse mythologique.. Il lui demanda si elle ne craignait pas d'avoir froid.. — « Là où nous allons, il fait plutôt chaud.. « C'est ma tenue de voyage ! ».. Ils passèrent sous une lumiboule ; Rob vit à travers l'étoffe arachnéenne de la robe qu'elle avait sur la peau un collant bustier de couleur sombre, un short court, un protège-seins métallisé et des bottes à mi-cuisses.. Ils marchèrent un moment en silence le long d'un canal à l'odeur forte.. Des insectes les assaillirent.. Asele lança en l'air une pastille qui s'enflamma, se consuma en deux secondes et chassa en même temps la puanteur et les moustiques.. « Rakkar et Drake nous attendent dans un bungalow à cent mètres d'ici.. Mais nous avons le temps….. — Pourquoi moi ? » Avant que la jeune femme ait eu le temps d'ouvrir la bouche pour répondre, il l'arrêta : « Non, la première question est : qui es-tu en réalité ?.. — Ah, tu as fini par te rendre compte que je n'étais pas une stagiaire comme les autres.. Je suis une observatrice détachée.. Je m'occupe de recrutement et de certaines missions.. Je me suis mêlée à ton groupe de stagiaires pour repérer les sujets intéressants de cette promotion et… Ne crois pas que tu sois quelqu'un de spécialement intéressant.. Mais nous avons un manque dramatique de personnel pour nos divisions action.. En outre… Rakkar et Drake te diront pourquoi ils ont besoin de toi.. Elle lui prit la main en tâtonnant, sans le regarder.. Il la voyait mal ; son visage était pour lui dans l'ombre.. Sa main lui parut petite, soyeuse mais très sèche.. « Ne te trompe pas sur mes sentiments.. » dit-elle à voix basse.. « Je… Ou plutôt non : mes sentiments n'ont aucune importance ! ».. Le petit homme coiffé d'un turban de velours noir se tenait frileusement au fond d'un immense divan violet.. Un sourire à peine esquissé soulevait légèrement sa fine moustache grise.. C'était l'ingénieur Ulysse Rakkar.. Le colmateur Drake était un géant rougeaud et velu dont la tête ronde se plantait sur un corps massif comme un chêne centenaire sur une colline de granit.. L'ingénieur tendit la main, non pour serrer celle des visiteurs qui étaient trop loin, mais pour les saluer d'un geste apaisant et bénisseur.. La manche ample de sa tunique glissa, révélant un poignet brun, très mince, pareil à un morceau de bois sec.. Rob se sentit plus impressionné qu'il voulait le paraître.. Car il avait la certitude de se trouver devant un des maîtres du programme de Maintenance.. Rakkar eut une sorte de sourire.. « Tu es Robert Seidon ? Tu connais les Assaraws ?.. — Alors ce sont eux ? ».. Drake intervint : « Ce sont eux ! Mais je suis sûr que les Browniens sont aussi dans le coup, d'une façon ou d'une autre !.. — Les Browniens n'existent pas.. » dit Rob en s'asseyant à côté d'Asele.. « Ce sont des contes à dormir debout.. — Exact.. » dit l'ingénieur.. — « Heureusement.. » ajouta le colmateur.. « Ils nous emmerdent assez comme ça.. Qu'est-ce que ça serait s'ils existaient ! ».. L'ingénieur claqua dans ses mains comme pour clore une discussion oiseuse.. — « Nous sommes très peu nombreux.. Et nous allons être obligés d'intervenir sur une grande échelle.. Nous avons besoin de quelqu'un qui ait une petite expérience du colmatage, et qui ait déjà pas mal voyagé et qui connaisse bien les Assaraws….. — J'ai passé quatre années chez eux.. J'avais un grade dans leur armée.. L'ingénieur se tourna vers Asele d'un air interrogateur.. La jeune femme inclina la tête.. — « Robert Seidon se prend de temps en temps pour Jeanne d'Arc.. À part ça, il est très bien.. — Si Jeanne d'Arc était sur la Terre de Joe, » dit Drake, « je l'engagerais tout de suite.. Même chose pour Gengis Khan et Montbars l'Exterminateur !.. — Voici ce qui se passe.. » reprit Ulysse Rakkar.. « Les Assaraws ont ouvert ou agrandi plusieurs brèches et ils ont commencé à envahir une Terre voisine… qui se trouvait déjà dans une situation tendue, presque au bord d'une guerre mondiale.. Or, les premiers éclaireurs assaraws sont apparus dans une zone de grande instabilité en Asie centrale.. Cette Terre est dominée par trois grandes puissances militaires : les États-Unis d'Amérique, la Chine et l'U.. R.. S.. ou Empire russe.. Les principales brèches se trouvent dans une région où les Russes et les Chinois se tiennent l'arme au pied : la Mongolie.. Et aussi dans un pays voisin, l'Afghanistan, où la Russie soviétique fait la guerre aux Musulmans… Il n'est pas possible que ce soit un hasard.. Les Assaraws veulent certainement que chacun des belligérants croie à une attaque ennemie… dans le but de déclencher la et s'eguerre sur ce monden emparer après coup !.. — Je vois.. » dit Rob.. « Et le monde envahi possède des armes nucléaires ?.. — Naturellement.. » répondit l'ingénieur.. — « Les Assaraws utilisent surtout des armes chimiques, climatiques et sismiques.. Ils connaissent mal les dangers de la radioactivité.. Je pense qu'ils ne peuvent pas imaginer l'état de la planète après une guerre nucléaire.. — Peut-être… Oui.. Je crois que nous avons besoin de vous.. — Comme aide-colmateur de deuxième échelon ?.. — On discutera de l'échelon plus tard.. » fit Drake.. « Si on revient sur la Terre de Joe ! ».. Rob se tenait maintenant à l'entrée du couloir de translation.. Il songeait aux empires qui s'affrontaient, là-bas, et qu'il allait lui-même affronter avec les colmateurs de Drake : l'Empire soviétique, l'Empire américain, l'Empire assaraw… Dommage que son ennemi personnel, l'Empire britannique, ne fût pas dans le bain !.. Le couloir, blanc bleuté, mesurait environ cinquante mètres de longueur sur quatre mètres de largeur.. Le sol, les murs et le plafond avaient le même poli intense qui faisait de cet espace un tunnel miroir.. Dans la partie centrale du couloir se trouvait la zone énergisée ; cela ne se voyait pas.. Rob allait marcher lentement, en suivant une étroite bande grise tracée sur le plancher immaculé.. Puis le champ Hu-Groves l'envelopperait.. Les trois ou quatre techniciens de contrôle s'installèrent à leur poste.. Un écran montrait d'autres visages penchés sur des consoles.. Rob aperçut des uniformes verts qui se ressemblaient au bout du couloir.. Beaucoup de gens s'occupaient de lui ou se préparaient à le prendre en charge.. Et il se sentait effroyablement seul.. Lorsqu'il vit arriver Asele, serrée dans sa tunique moulante, ce fut comme s'il respirait une bouffée d'oxygène.. Mais il croisa son regard froid.. Il observa ses lèvres serrées qui refusaient de lui sourire, ses mâchoires tendues, ses narines pincées… Elle lui adressa un bref salut.. « Dis à Rakkar et à Drake que j'arriverai dans une heure environ.. Dans une heure environ… Rien de plus simple.. Elle lui tourna le dos et s'éloigna.. Sur un geste de l'opérateur principal, il se mit en marche.. Puis il leva le poing et cria : « À bas tous les empires ! ».. Mission fractale.. Fantascienza.. 2-3, juin 1980.. mardi 7 novembre 2006 —.. mardi 7 novembre 2006..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/le Village mauve | Quarante-Deux
    Descriptive info: le Village….. le Village mauve.. «.. n jour, je t'emmènerai sur la Terre de Joe, petit ! » disait-il au jeune Rob qui n'avait guère plus de cinq ans.. Son prénom était George, et beaucoup de gens, dont Paul Seidon, le père de Rob, l'appelaient “Jo”.. Rob comprenait donc : « Je t'emmènerai dans mon pays… ».. Il fallut quelques années supplémentaires à Rob pour soupçonner que le pays de George Chavalange était vraiment une autre Terre.. Et aussi qu'il y avait dans le cosmos beaucoup de Terres différentes — des Terres où l'Empire britannique n'existait pas, où la France avait toujours été libre et indépendante, et toutes les variations historiques qu'on pouvait imaginer, et toutes celles qu'on ne pouvait même pas imaginer quand on était un jeune villageois de Falborough, dans le comté de Trois-Rivières.. À cinq ans, il avait déformé une fois pour toutes le nom de son ami.. C'était trop naturel, trop tentant.. Chavalange était devenu Chevalange pour toujours et à jamais.. Sur la Terre de Joe, beaucoup plus tard, Rob s'aperçut que cette modification d'état civil avait mystérieusement suivi l'éclaireur Wakana.. (Si en 1940, le conducteur de locomotive Chevalange avait dit au petit garçon de Falborough : « En réalité, je m'appelle Wakana ! », le petit garçon aurait bien ri.. ).. Le petit garçon n'avait pas encore vu le village mauve.. Chevalange avait été ouvier-forgeron avec Paul Seidon, avant que celui-ci ne monte son propre atelier et n'achète une boutique.. Devenu cheminot, il n'habitait plus le pays, mais le traversait souvent aux commandes d'une Britannic 231.. Où vivait-il ? On n'en savait rien.. Il faisait la ligne de Tolose.. Peut-être avait-il une famille dans cette grande ville.. Il allait quelquefois à Perris où il avait des relations dans les milieux indépendantistes.. Et on le voyait souvent dans les cafés de Beaumont, le chef-lieu du comté.. Il avait joué un certain temps dans l'équipe de rugby de Falborough ; mais il était toujours absent quand on avait besoin de lui, pour l'entraînement, et parfois à l'heure du match.. Il avait renoncé au sport, du moins il le disait.. La mère de Rob, Jane Seidon, parlait souvent de lui à son fils qu'elle emmenait sur le balcon de leur maison pour regarder passer le train.. Rob croyait que Chevalange conduisait tous les trains.. Lui aussi deviendrait cheminot, quand il serait grand, et il conduirait à son tour de puissantes locomotives sur tous les rails du monde… Le monde, pour lui, commençait à l'horizon du petit balcon orgueilleux de la villa.. Victoria.. et s'étendait jusqu'à la Terre de Joe.. Chevalange en était la mesure et la lumière.. Le petit garçon avait fini par découvrir que l'attachement du conducteur de locomotive pour sa jeune et jolie maman était la raison de ses fréquents arrêts à Falborough.. Rob le voyait peu ; mais cet homme fascinant avait autour de lui une existence latente, secrète, qui le rendait indispensable à la vie comme au rêve.. Et quand il venait officiellement à la maison, il ne manquait jamais d'évoquer la Terre de Joe ou quelque autre pays lointain et inconnu.. Le père de Rob grognait d'un air bourru et haussait les épaules.. Mais sa mère accueillait les allusions avec un doux sourire de connivence.. Peut-être avait-elle visité la Terre de Joe, en compagnie de Chevalange, sur une de ces fantastiques locomotives capables de quitter les rails pour se lancer sur la route, à travers la campagne, le désert, la forêt, la mer, le ciel….. À moins que Chevalange, sur sa Terre, n'eût le pouvoir de se transformer en un vrai cheval-ange, une sorte de Pégase à tête humaine pour emporter sa compagne blonde par monts et par vaux !.. « Un jour, petit, je t'emmènerai sur la Terre de Joe… ».. Ni ange ni bête, l'éclaireur Wakana était un déserteur.. Quand il parlait ainsi à son jeune protégé, trichait-il délibérément ? Croyait-il retourner un jour sur le monde de l'Archum ? Espérait-il rentrer dans le rang d'une façon ou d'une autre ?.. Peut-être se faisait-il de sa mission une idée qui n'était pas celle des hiérarques exterranés et souhaitait-il les convertir à sa propre vision des choses….. Il s'était laissé prendre corps et âme par ce monde, alors que sa tâche était seulement de préparer la venue d'un observateur et d'un groupe de colmateurs… Sans se mêler des affaires locales, naturellement.. Les affaires locales, il allait s'en occuper pendant près de dix ans.. Au point de risquer de nombreuses fois sa vie.. Et jamais, pourtant, il n'avait oublié la Terre de Joe.. Rob pourrait en témoigner plus tard.. Enfant de riches — de nouveaux riches —, Rob entra à l'école anglaise de Falborough à l'âge de cinq ans.. Il y avait aussi une école française au village ; elle accueillait les enfants des paysans, des ouvriers, des petits employés et tous ceux que l'autre refusait pour n'importe quelle raison, et leur donnait un enseignement sommaire, au rabais.. Le prolétariat de l'Empire n'avait pas besoin de s'instruire….. Les Seidon se comptaient au rang des bien-pensants.. Ils allaient à l'église anglicane et possédaient quatre portraits du roi William IV : deux à la maison, un dans la quincaillerie, l'autre à la forge.. D'ailleurs, Jane Seidon était née Mellors, de mère française, cependant : elle était à moitié anglaise.. Son fils ne l'était donc que pour un quart, situation plus infamante qu'honorifique, d'où que l'on se plaçât pour la juger.. Heureusement, Seidon pouvait passer pour un nom anglais.. Comment expliquer l'amitié de ces petits bourgeois tranquilles, respectueux de l'ordre, de la loi et de la religion, pour une espèce d'aventurier qui ne cachait pas ses sympathies indépendantistes ?.. Eh bien, il aurait fallu expliquer comment une jeune fille cultivée, dont le père était un magistrat impérial, avait épousé un ouvrier-forgeron… alors qu'elle aimait son camarade.. Rob ne cherchait pas si loin, mais il avait conscience d'un mystère qui rôdait autour de sa famille.. Dans la rue, il choisissait ses copains parmi ceux qui connaissaient Chevalange et qui l'admiraient.. Il ne les retrouva pas à l'école anglaise.. Mais il fit la connaissance d'un garçon de deux ans plus âgé que lui, Norman Pirrie, qui appartenait à une famille de petits fonctionnaires de l'Empire mais approuvait les indépendantistes français et collectionnait les photos de locomotive.. Rob lui parla de Chevalange et promit de le lui présenter.. Il jura que son héros venait d'un pays lointain appelé Terre de Joe et possédait là-bas une locomotive capable de se transformer sur un simple geste en bateau ou en avion.. Norman ne le crut qu'à moitié mais s'institua, en tant qu'aîné, son protecteur.. Plus tard, une amitié fidèle les lia jusqu'au départ de Rob pour la Terre des Assaraws.. En même temps qu'un ami, Rob se fit aussitôt un ennemi.. Biki de Beauroy était le fils d'un important personnage du comté, le leader du parti conservateur pro-anglais.. Il n'appréciait pas de retrouver dans sa classe un fils de boutiquier aux relations douteuses.. Et surtout de voir ce bambin gagner l'amitié d'un Pirrie, alors que lui-même s'y essayait en vain depuis qu'il savait compter.. five.. ….. Les enfants de l'école anglaise adoptaient avec beaucoup de zèle tous les préjugés et soucis de leurs parents, sauf quelques-uns, comme le jeune Norman, qui en prenait le contre-pied.. Biki ayant découvert la dévotion de Rob pour Chevalange, se moqua haineusement de lui.. « Ton chauffeur de machine est un négro.. » chantonnait-il.. « Ton chauffeur est un macaque, un youpin, un vaudran ! » Rob ne connaissait que le premier de ces mots.. Les Anglais et leurs amis l'employaient volontiers pour qualifier tous ceux qui n'avaient pas le teint rose et les cheveux blonds.. L'éclaireur Wakana avait le teint très bronzé ; une épaisse crinière sombre coiffait sa tête osseuse.. Il avait un type d'homme du sud ; il aurait pu passer pour Espagnol.. Les Espagnols étaient justement des négros, et aussi des cathos et des rouges.. D'ailleurs, ces foutus moricauds venaient de se révolter contre le gouvernement de Sa Majesté : la guerre d'Espagne était commencée.. « Ton chauffeur est un sale négro catho rouge ! » criait Biki de Beauroy à Rob.. « Un vaudran de la mer ! ».. Rob ignorait tout des vaudrans.. Quand il put lire des histoires d'aventures et de voyages, il apprit que les vaudrans étaient des sortes de démons de la mer, ennemis des Anglais, de Dieu et de la raison, des pirates-fantômes rusés comme le Diable et d'une cruauté sans nom.. Du moins, c'est ce qu'ils étaient sur ce monde.. Sur d'autres Terres, ils étaient sans doute autres.. Rob mordit Biki à la joue.. Le sang coula : Rob ne devait jamais en oublier le goût, fade, salé, excitant.. Il venait de déclarer sa guerre personnelle.. Bien des années plus tard, sur la Terre des Assaraws, il goûta le sang d'un homme.. Cela arriva à un moment où il avait presque oublié sa haine de l'Empire britannique.. Puis il eut le sang d'un soldat wedraogo dans la bouche.. C'était un camarade qui avait été mordu par un reptile.. Et son sang avait le même goût que celui du petit Biki de Beauroy, un quart de siècle plus tôt.. Rob se souvint de l'Empire et jura de reprendre la lutte, d'une façon ou d'une autre, dès qu'il pourrait.. Biki se plaignit au directeur de l'école et à ses parents.. Paul Seidon dut aller au château de Godrest Manor présenter ses excuses au comte de Beauroy.. Il ne pardonna jamais tout à fait cette humiliation ni à son fils, ni aux Beauroy.. Les larmes aux yeux, rouge, dressé, farouche, Rob affirma qu'il ne regrettait rien.. Le soir où son père s'en alla à Godrest Manor, il eut sa mère pour lui seul.. Elle le consola tendrement.. « Mon chéri, » disait-elle, « tu es mon fils.. Comme tu es beau et brave ! Tu es.. mon.. fils ! ».. Plus tard, Rob interpréta cette scène comme signifiant qu'il.. n'était pas.. le fils de Paul Seidon.. Qui était son vrai père ?.. Selon toute probabilité, le conducteur de locomotive Chevalange.. L'éclaireur-déserteur Wakana.. Cette question était somme toute sans importance.. Et le nom de Seidon lui convenait mieux que celui de Wakana.. Jane Seidon était inquiète.. Son mari ne revenait pas.. La pendule comtoise du salon égrenait les minutes et les heures.. La jeune femme commençait à se demander si les Beauroy n'avaient pas jeté le malheureux Paul dans un cul-de-basse-fosse.. Ces gens-là étaient au-dessus de la loi.. Elle prenait à pleines mains les cheveux clairs de son fils ; elle enroulait de longues mèches autour de ses doigts que Rob embrassait passionnément quand il pouvait les atteindre.. À minuit, Paul Seidon n'était pas rentré.. Rob dormait à moitié dans les bras de sa mère.. Il ne parvenait pas à se sentir coupable.. Jane se mit à pleurer, d'abord en silence ; puis elle sanglota.. « Mon Dieu, qu'est-ce qui va nous arriver ? Pourvu que… » Rob ne comprit pas qu'elle pleurait sur le destin d'un autre homme.. « Que vais-je devenir s'.. il.. s'en va ? S'.. se fait tuer en Espagne ? ».. Car elle savait déjà que Chevalange allait partir pour la guerre… Déserteur de la paix, l'éclaireur Wakana serait un des premiers volontaires de la guerre d'indépendance espagnole….. Justement, Paul Seidon n'était pas tombé dans les oubliettes de Godrest Manor.. Mais au retour, il avait fait un crochet par Beaumont ; il s'était arrêté dans un café et, hasard ou non, il avait retrouvé Chevalange et quelques militants indépendantistes.. Il y avait des Français et des Espagnols.. Ces derniers se préparaient à rentrer dans leur pays pour se joindre à l'armée catholique rouge.. Plus de la moitié du pays s'était soulevé contre les Anglais.. Chevalange aussi était décidé à s'engager, mais il hésitait ou il n'était pas prêt.. On disait qu'il y aurait bientôt des brigades internationales, principalement germano-russes.. Peut-être valait-il mieux attendre qu'elles fussent organisées.. Les hommes avaient discuté une bonne partie de la nuit.. Paul Seidon était rentré à Falborough au matin, avec la satisfaction un peu trouble de la vengeance assouvie, et toute honte bue.. Bien décidé à rester jusqu'à la fin de ses jours un petit commerçant bien pensant, dévoué à Sa Majesté.. Chevalange avait loué une maison pas très loin de Falborough, entre Pride et Beaumont.. C'était une grande villa construite immédiatement après la guerre 10-17, mais que ses propriétaires avaient très peu habitée.. Ces Hamilton voyageaient beaucoup.. Ils avaient aussi une propriété en Australie, une autre dans le Massachusetts, une troisième en Chine anglaise.. Sir John occupait de mystérieuses fonctions auprès du vice-roi d'Amérique du nord.. Il ne venait en Aquitania qu'une ou deux fois par an.. Pourquoi les Hamilton avaient-ils acheté cette maison sans style ni charme, pas très bien située non  ...   une junte dirigée par Gil Robles, Llorenç Puig y Rododera et Largo Caballero avait proclamé la République.. L'Empire britannique se lézardait de toutes parts.. Chevalange avait dit avant son départ : « Ne croyez pas que ce soit déjà la fin.. Il faudra encore beaucoup d'années de lutte pour venir à bout du vieux lion ! ».. Bien sûr, événements, informations et débats échappaient en grande partie au jeune Rob qui commençait tout juste à lire couramment.. Pourtant, une phrase resta dans sa mémoire : « Il faudra encore beaucoup d'années de lutte pour venir à bout du vieux lion ! ».. Lorsqu'il arriva sur la Terre de Joe, venant du monde des Assaraws, on était en 1978 sur la plupart des Terres de chronologie chrétienne (et en 704 de l'Ère moderne chez les Assaraws).. Il y avait un peu plus de quarante ans que l'éclaireur Wakana avait prononcé cet avertissement.. Rob se sentait jeune grâce à la cure qu'il avait suivie chez les Zagwés de Danukil, mais les années étaient là.. Quarante bon poids.. Et l'Empire britannique était toujours debout… Rob était depuis longtemps sans nouvelles de sa Terre ; mais il s'était renseigné dès qu'il l'avait pu auprès des Exterranés.. Il avait rencontré l'ingénieur Rakkar, sur la recommandation de Joseph Jessenko, observateur en poste sur la Terre des Assaraws.. Ulysse Rakkar avait la charge d'un groupe de Terres qui comprenait notamment les mondes codés “Assaraws”, “Empire britannique”, “U.. A.. -U.. ”.. Il avait conduit Rob devant un terminal.. À cette époque, Rob parlait encore assez mal la L.. , la langue exterranée, et la conversation avec Rakkar eut lieu en anglais.. L'ingénieur traduisit les données en provenance d'un centre d'observation, qui défilaient sur l'écran du terminal en idéogrammes pressés.. En un mot comme en cent : l'Empire était toujours là, un peu ébranlé par les guerres d'indépendance, les conflits extérieurs, et les soulèvements révolutionnaires, mais solidement arc-bouté sur ses bastions militaires.. Cent vingt porte-avions, quatre cents sous-marins, dont cinquante sous-marins atomiques, et depuis quelques années un certain nombre de missiles à tête nucléaire.. Aucune autre puissance de cette Terre ne pouvait encore se mesurer avec les Anglais.. L'Union des Républiques russes se relevait péniblement de sa défaite de 1948.. C'était un protectorat de fait.. Le Japon restait le seul rival ; mais le traité de Hong-Kong lui interdisait de posséder une marine de guerre.. Un jour peut-être, le dominion d'Atlantique, qui regroupait trente-cinq ex-colonies, du golfe du Mexique à la baie de Hudson, exigerait son indépendance totale et se dresserait à son tour contre l'Empire.. Mais pas avant la fin du siècle, juraient les augures….. Oui, on en était là, quarante ans après le départ de Chevalange pour la guerre d'Espagne qui devait provoquer la chute de l'Empire.. Du moins quelques-uns le croyaient.. Mais pas lui.. Il avait fallu trois ans à l'armée anglaise, appuyée par des troupes portugaises, marocaines, éthiopiennes et indiennes, pour venir à bout de la jeune République espagnole.. Plus vingt ans de répression….. Après, il y avait eu la grande guerre européenne.. Depuis 1917, l'Union douanière allemande n'avait cessé de croître.. En étendue et en puissance.. Mais elle était complètement encerclée par les terres impériales : colonie de Hollande, de France, de Hanovre, empire d'Autriche-Hongrie, associé à la Couronne.. L'Autriche et la Russie avaient de nombreux conflits de frontière sur la Vistule et le Dniestr, ainsi que dans les Karpathes.. La Russie était l'alliée du Deutscher Zollverein….. En 1940, eut lieu le premier soulèvement de la colonie de Hanovre, qui échoua.. Les troubles persistèrent dans toute la province, en particulier dans les régions proches de la Westphalie et du Mecklembourg, jusqu'en 1942.. Fin 1941, la Russie déclara la guerre à l'Autriche.. Il y eut une percée russe en Bessarabie et une percée autrichienne en Galicie, puis la situation se stabilisa pendant l'hiver 41-42 tandis que les Anglais attaquaient assez mollement la flotte russe de la Baltique et ses ports d'Extrême-Orient.. En 1942, un catholique rhénan, Joseph Göbbels, devint chancelier du Reich allemand.. Violemment anti-Anglais, Göbbels cherchait un prétexte pour rompre les derniers liens qui rattachaient encore l'Allemagne et l'Empire.. Il encourageait directement les indépendantistes du Hanovre, jusqu'au deuxième soulèvement de la colonie.. La grande guerre européenne éclatait en juin 1942.. Avec son grand allié Boukharine, président de l'Union des Républiques russes, Göbbels défiait l'empire et se faisait fort de l'abattre.. Après avoir conquis la Hollande, la France, une partie de l'Autriche et des Balkans, il se retrouva en avril 1948 dans son bunker d'Altenburg défendu par quelques milliers d'hommes de sa garde personnelle, mais assiégé par la première et la deuxième armée britannique, trahi par les Russes et abandonné par ses propres généraux.. Il devait se suicider au moment de l'assaut final avec sa femme et leurs cinq enfants.. L'Allemagne allait redevenir pour quarante ans de plus un sage dominion.. Après la prise de Moscou par Montgomery, la Russie capitulait sans conditions le 17 octobre 1948.. Pendant l'occupation allemande, assimilée par beaucoup à une libération, les indépendantistes français s'étaient scindés en deux tendances.. L'une se ralliait plus ou moins à Göbbels, proclamait la république de Montpellier, et créait la Légion des Volontaires contre l'Empire de l'amiral Darlan.. L'autre, animée par Jean Moulin et André Malraux, rejoignait les forces pro-britanniques contre la promesse d'accorder à la France le statut de dominion après la fin de la guerre.. Ce fut dans cette seconde tendance que s'engagea Chevalange en 1944.. Promesse qui ne fut qu'à moitié tenue.. En 1948, Perris devint Paris, capitale de France-Nord, province autonome.. Tous les anciens territoires du gouvernement de Montpellier étaient exclus du statut de pré-dominion.. Après les troubles de 1950-51, la France-Nord elle-même perdit la plupart des avantages de ce régime et retrouva une servitude administrative et militaire presque complète.. Ainsi tourne la roue de l'Histoire, et l'Empire est toujours là.. Il ne crèvera donc jamais ?.. Naturellement, sur d'autres Terres, il y avait une autre Histoire, d'autres histoires, d'autres problèmes.. Certaines affaires étaient inter-terrestres.. Là, intervenaient la Maintenance et les colmateurs.. En 1980 de la chronologie chrétienne centrale, en 706 de leur propre ère, les Assaraws avaient réussi à ouvrir ou à agrandir plusieurs brèches et ils avaient commencé à envahir un monde voisin… qui se trouvait déjà dans une situation tendue, presque au bord d'une guerre générale.. L'ingénieur Ulysse Rakkar et le chef de division Herb Drake organisèrent une opération de colmatage, à laquelle participa Robert Seidon….. Mais cela est une autre histoire, d'autres histoires.. La vie et les histoires des colmateurs.. Pendant que Chevalange était à la guerre, Jane Seidon s'occupait de sa maison.. Elle ouvrait les fenêtres une fois par semaine et dirigeait une fois par mois une grande opération amphibie contre les souris, les araignées, les cafards, les salamandres et la poussière.. Son fil l'accompagnait souvent.. Rob vit une nouvelle fois le village mauve, dans un bassin circulaire où nageaient dans l'eau croupie les premières feuilles mortes de l'automne 1938.. Cette eau semblait animée par un lent tournoiement.. Mais les feuilles restaient immobiles.. En réalité, c'était l'image qui tournait.. Le même village mauve, avec ses pauvres maisons au toit de chaume, et de grands arbres tout autour.. On distinguait aussi une sorte de minaret à la périphérie et une curieuse construction arrondie, une coupole, au milieu des maisons basses.. De plus, un grand nombre de silhouettes floues semblaient glisser sous l'image.. On avait l'impression de les apercevoir à travers une vitre dépolie.. Peut-être parce qu'il était seul, Rob fut bien plus fasciné que la première fois.. Plus angoissé aussi.. Les conditions d'observation étaient complètement différentes.. L'image était beaucoup plus grande, mais cachée en partie par les feuilles mortes.. Un instant, Rob eut l'illusion d'être tapi derrière un arbre et de plonger son regard directement dans un autre monde à travers les feuillages.. Il faillit basculer en avant et tomber à l'eau.. En même temps, il éprouvait une frustration intense car il ne pouvait atteindre la réalité qui correspondait à cette image, à ce reflet… Les larmes lui vinrent aux yeux.. Son destin se joua en quelques minutes.. Le souvenir du village mauve, il allait l'enfouir au plus profond de sa mémoire et de son inconscient.. Il allait le refouler pendant de longues années, presque vingt-cinq ans.. Mais le moment venu — car le moment viendrait —, il le retrouverait intact, brûlant.. Et cette brûlure allumerait dans son âme d'adulte une flamme qui ne s'éteindrait jamais.. Quelques jours plus tard, la femme de charge que Jane avait embauchée pour entretenir la villa.. déclara qu'il se passait dans cette maison des choses abominables et qu'elle n'y remettrait plus les pieds.. On l'interrogea : « Quel genre de choses abominables ? ».. La femme était anglicane.. Elle précisa : « Des diableries papistes ! ».. Puis les autorités apprirent la “trahison” de Chevalange.. Ses biens furent saisis.. Sir John Hamilton reprit possession de sa maison et de la ferme.. À cette occasion, Jane Seidon put échanger quelques mots avec le haut personnage impérial.. Sir John lui dit à voix basse, en souriant : « Ne vous inquiétez pas, Madame.. Ce n'est qu'une infime péripétie dans l'immensité de l'univers et du temps… ».. Jane répéta souvent cette phrase mystérieuse à son fils.. Quarante ans après, le colmateur Robert Seidon y songeait encore.. Elle pouvait être interprétée à plusieurs niveaux : il n'était pas sûr d'en avoir percé le sens ultime.. Après la guerre européenne (42-48), Chevalange, amnistié par le roi pour sa participation à la guerre d'Espagne, et chef de la résistance anti-germanique dans le comté de Trois-Rivières, était au faîte de la gloire.. Mais la renommée de Chevalange devait paraître bien dérisoire à l'éclaireur Wakana.. Il aurait pu être le premier bourgmestre de Falborough.. Le comté de Trois-Rivières avait été rattaché pendant l'occupation au gouvernement de Montpellier, mais s'était rallié avec quelques autres en Aquitaine aux Forces françaises de l'Indépendance (pro-anglaises) ; il bénéficiait partiellement du statut accordé à la France-Nord.. Grâce à Chevalange….. Falborough, Beaumont, Pride, Saracastle : il n'avait que l'embarras du choix.. Les électeurs ne l'auraient pas boudé.. Même le comte de Beauroy, qui s'était trouvé du mauvais côté, lui devait la vie.. Tout le comté avait pour Chevalange les yeux de Jane Seidon.. Alors, l'éclaireur Wakana s'en alla.. Il avait déserté.. Il avait pris parti dans une affaire qui ne le regardait pas.. Et il avait finalement échoué, car le résultat obtenu était de toute évidence sans commune mesure avec son ambition.. Il lui fallait retourner sur la Terre de Joe, se présenter devant les cosmorecteurs de la Maintenance, pour être jugé… C'était logique.. Il s'était forcément passé quelque chose comme ça.. Enfin, sans doute.. Peut-être….. Rob jura alors de le retrouver et de le rejoindre.. Une fantastique poursuite allait commencer.. Pendant des années, il la mena dans sa tête, en secret.. Puis, un jour, à son tour, il franchit la brèche.. Sur la Terre des Assaraws, et plus tard sur la Terre de Joe, Rob crut avoir reconstitué les faits, à partir d'informations fragmentaires d'origines diverses.. Après avoir vécu longtemps en France britannique pour sa mission, Wakana était devenu français de cœur.. Il s'était passionné pour la cause de l'indépendance.. Il avait voulu se mêler aux luttes que les peuples colonisés menaient contre l'Empire.. Il avait déserté pour cela.. Et c'était une erreur.. En tant qu'héritier spirituel de George Chavalange le transfuge, lui, Rob, devait profiter de cette expérience et ne pas commettre la même erreur….. Que faire ? Je dois m'intégrer à la hiérarchie exterranée.. , décida-t-il.. Je dois devenir un fidèle serviteur de l'Archum.. Et le jour et l'heure venus, je me servirai du pouvoir de la Maintenance contre l'Empire !.. Et pourtant… Si l'éclaireur Wakana n'était pas un déserteur ? S'il n'avait fait semblant de déserter que pour accomplir une plus haute mission ? Une mission secrète aux yeux même des ingénieurs et des colmateurs de la Maintenance ordinaire ?.. S'il était en réalité un agent spécial des maîtres de l'Archum ? Et si le mystérieux sir Hamilton était aussi un envoyé des cosmorecteurs ? Si le colmatage et la maintenance cachaient une opération infiniment plus large et plus complexe ?.. Et si Wakana-Chevalange attendait son fils spirituel au fond de l'espace ou du temps pour lui remettre le véritable héritage ?.. Aujourd'hui, en 1983 de la chronologie chrétienne centrale, Robert Seidon suit toujours les deux pistes, sans pouvoir se décider à choisir.. Colmateur de la Maintenance, il se prépare toujours à sa guerre personnelle contre l'Empire.. Mais il n'a pas encore commencé les hostilités.. Il cherche toujours Wakana qui semble avoir totalement disparu.. Certains indices lui donnent à penser qu'il se rapproche.. Il est persuadé qu'il retrouvera bientôt l'éclaireur perdu.. Mais ce n'est pas une raison pour oublier l'Empire.. le Village mauve.. Espaces libres.. 9, septembre-novembre 1980.. mercredi 8 novembre 2006 —.. mardi 5 décembre 2006..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/les Œufs de la Terre | Quarante-Deux
    Descriptive info: les Œufs….. les Œufs de la Terre.. a monitrice, une jeune Galak aux longs cheveux rouge et vert, considéra avec attendrissement les enfants au plumage doré qui l'entouraient en piaillant.. Encore des poussins !.. songea-t-elle.. Mais les petits Galaks des dernières générations avaient une précocité intellectuelle étonnante.. Et les machines avaient jugé ces gamins à la tête duveteuse capables de comprendre l'histoire simplifiée de leur race….. Elle raconta : « Au commencement, les Humains étaient les maîtres de la Terre, notre planète originelle.. Puis les Torgs sont arrivés.. Une guerre s'ensuivit, brève et meurtrière.. Les Humains furent bientôt écrasés par une technologie supérieure.. Un traité de paix, assorti de conditions économiques sévères, fut signé.. Les Torgs avaient conquis la Terre parce qu'ils étaient friands des œufs et que cette planète produisait, selon eux, les meilleurs de l'univers.. » Quand je dis que la Terre produisait les meilleurs œufs… ce n'est pas tout à fait exact.. Les œufs ne se trouvaient pas dans le sol, ni sur les arbres.. Ils n'étaient pas non plus fabriqués par les Humains.. En réalité, ils étaient pondus par nos ancêtres, qui ne s'appelaient pas encore Galaks mais “gallinacés”.. Et les filles-oiseaux qui pondaient  ...   Ils opéraient suivant une méthode appelée “manipulation génétique”.. Il y avait à l'époque plusieurs centaines de milliards de poules sur la Terre.. Mais les Humains avaient décidé de se révolter.. Ils voulurent faire de nos ancêtres une arme contre les Torgs.. En grand secret, ils essayaient de créer des “poulets” supérieurement intelligents et disposant de formidables armes biologiques.. Et plus tard, ils les lanceraient contre leurs ennemis.. Eh bien, ils ont réussi, finalement.. » Environ deux siècles après la conquête, naquirent les super-poussins qui devaient être les Galaks de la première génération.. Il leur a fallu encore deux siècles pour se libérer de la tutelle des Humains et devenir les maîtres de la Terre.. Et deux autres siècles pour exterminer les Torgs et s'emparer de la Galaksie… C'était il y a longtemps ! ».. Une petite aile se leva et une voix juvénile demanda : « Mademoiselle, pourquoi gardons-nous tant d'Humains sur nos mondes ?.. — Eh bien, » répondit la monitrice, « les Humains sont les seuls animaux vraiment doués pour faire pousser le grain que nous ayons trouvé dans le cosmos ! ».. les Œufs de la Terre.. Fluide glacial.. 52, octobre 1980.. mercredi 8 novembre 2006..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/la Décision | Quarante-Deux
    Descriptive info: la Décision.. e téléphone sonna au moment où Serge se préparait à prendre une grave décision.. Il ne savait laquelle.. Il était simulateur de décision dans un institut d'études de simulations.. Dans la vie, il avait beaucoup de peine à se décider.. Mais il avait depuis quelque temps la certitude que le moment était venu pour lui de changer de métier, de peau ou de destin.. La première phase semblait la plus difficile.. Il ne savait que simuler la décision.. Autrefois, il avait travaillé dans une agence de voyages ; mais il ne savait plus aucune langue étrangère.. Et il y avait un million et demi de chômeurs en France….. Que dirais-tu de devenir berger dans l'Aveyron ? Tu es peut-être le premier à qui cette idée vient ?.. Il ricana et décrocha le combiné.. Le manoir de Saint-Laurent se trouvait à deux cent cinquante kilomètres de Paris.. Ni trop près, ni trop loin pour ce genre de réunions : la bonne distance.. En effet, presque tous les participants venaient de la capitale.. Le provincial angoissé, prévoyant et bien argenté commandera un abri antiatomique de jardin ; il aura plus difficilement l'idée de suivre un stage de préparation psychologique à la Troisième Guerre mondiale.. Serge avait accompagné Catherine parce qu'il ne savait pas dire non.. Et puis, c'était une camarade de travail au service de simulation de la décision ; et aussi, naturellement, une gentille femme, rêveuse, inquiète, d'une monstrueuse crédulité.. Enfin, il sentait bien qu'il avait une décision à prendre :.. pourquoi pas celle d'aller à Saint-Laurent ?.. En arrivant, elle avoua qu'elle avait menti : « Serge, je suis désolée.. Je ne suis pas stagiaire mais animatrice.. J'ai été embauchée par.. Decpro.. quand ils se sont implantés en France.. — C'est un institut de “culture humaine” de réputation mondiale.. Je travaille pour eux à temps partiel, en tant que spécialiste de la simulation de la décision.. Mais c'est la première fois que je fais une animation T.. G.. M….. — T.. — Troisième Guerre Mondiale… J'ai besoin de ton aide.. Tu es tellement plus fort que moi !.. — Ah, tu crois ?.. — Comme simulateur de décision, bien sûr.. — On va simuler une décision ?.. — Oui… Je voulais justement te demander si tu accepterais d'être le… Serge, tu n'es pas communiste ?.. » répondit Serge.. Catherine poussa un soupir de soulagement.. Serge crut bon de préciser : « Enfin, pas vraiment.. — Dans ce cas, tu accepteras bien de simuler le président des États-Unis ?.. — Pourquoi pas ? Mais pourquoi pas le président français ?.. — Nous en avons déjà un.. — Bon.. Mais je n'ai pas pratiqué mon anglais depuis des années.. — Aucune importance.. Tu simuleras en français.. D'ailleurs, il faut que tout le monde puisse suivre.. — Que signifie.. — DEstiny Control PROgram.. En français, on dit : Institut de Maîtrise de la Destinée….. — Beau nom.. Joli programme.. Le docteur Davidson, directeur du stage, reçut Catherine et Serge dans le salon Louis XIII.. Belle tête d'œuf sur un long corps dégingandé.. Son complet à gros carreaux rouges et verts se découpait en tons criards sur le sobre décor d'une tapisserie d'Aubusson.. xvii.. « Docteur Davidson, » dit la jeune femme, « je vous présente le docteur Serge Fernoël, du Centre de Simulation de la Décision, qui a bien voulu accepter d'être notre président des États-Unis.. Docteur !.. Serge avait toujours rêvé de porter ce titre.. Ce privilège valait à lui seul le voyage à Saint-Laurent.. Il ne se demanda pas quelle sorte de docteur pouvait être l'élégant monsieur Davidson.. D'ailleurs, celui-ci tendait une main manucurée et se lançait aussitôt dans un discours haletant.. — « Comprenez-moi, Docteur.. Cher Docteur… Nos membres sont très angoissés par la guerre.. Mais ils sont aussi bien informés.. Ils ont vu les films dans lesquels le président est confronté à une situation de guerre :.. 120 minutes pour sauver le monde.. Fail safe point.. Docteur Folamour.. Soixante secondes et l'éternité.. … Tous sont passionnés par le problème de la décision.. C'est pourquoi un simulateur de haut niveau, comme vous….. — Je ne suis pas un spécialiste de politique internationale, » coupa Serge, « et beaucoup de données me manquent.. — Bien entendu, cher Docteur.. Nous aurons le correspondant à Washington d'un grand quotidien français, un politologue et un polémologiste.. Ce que nous vous demandons, c'est une simulation didactique.. Nos stagiaires veulent savoir ce qui se passe dans la tête du président pendant les soixante secondes qui….. — C'est beaucoup exiger.. » dit Serge.. — « Mais, naturellement, nous n'exigeons rien.. Nous proposons.. Et il faut que ce soit un jeu pour vous, puisque vous êtes en week-end ! ».. Un jeu.. Catherine revint sur cet argument lorsque les premiers arrivants s'installèrent dans leur chambre, une demi-heure plus tard.. « Si on t'avait demandé officiellement de participer, angoissé comme je te connais….. — Pas plus que toi !.. — Mais je le suis bien assez… Tu aurais pris ton rôle au tragique.. Tu aurais été tendu à mort et tu aurais craqué.. Pour réussir, il faut que tu le prennes comme un jeu.. Un repas froid fut servi dans la salle à manger du manoir pour ceux qui n'avaient pas eu le temps de se restaurer en route.. Serge croqua quelques fruits.. Il n'avait pas faim.. Dès la première pèche, il se mit à souffrir d'une soif inextinguible.. C'était un signe : il entrait dans son rôle.. Il regarda sa montre trois ou quatre fois.. Les aiguilles et les chiffres dansaient devant ses yeux.. Une pendule à affichage le renseigna : 23 : 10.. Catherine ne voulait pas aller se coucher avant d'avoir vu le spécialiste de politique internationale qui tardait à arriver.. Serge avait espéré dormir avec elle.. Peut-être n'était-il venu à Saint-Laurent que pour cela.. Peut-être le savait-elle ? Maintenant, la solitude de la simulation commençait à se fermer sur lui.. Une personnalité d'emprunt se substituait déjà à la sienne.. Un être informe, sans nom, sans âge, sans visage, prenait possession de son corps et de sa tête.. Cet embryon, ce fantôme intérieur deviendrait, si tout allait bien, dès le lendemain, le président simulé..  ...   n'était pas là.. Serge apprit un peu plus tard, incidemment, qu'il y avait à Saint-Laurent un peu plus de soixante stagiaires pour le samedi et quelque quatre-vingt-dix pour le dimanche.. Il s'interrogea un instant sur leur origine sociale et les raisons de leur présence au stage.. L'âge moyen pouvait être quarante ans et le type technicien-cadre semblait prédominer.. Mais c'était peut-être simplement une impression.. Pourquoi étaient-ils là ?.. « Pourquoi sont-ils là, tous ces gens ? » demanda le docteur Davidson avec un geste solennel.. « Pourquoi sont-ils debout à l'aube, aujourd'hui, après avoir fait pour beaucoup des centaines de kilomètres ? Le savez-vous, cher Docteur ? ».. Serge se trouvait maintenant dans le bureau du docteur Davidson en compagnie de Catherine.. Le directeur du centre et la représentante de.. , une femme blonde d'environ cinquante ans, peut-être anglaise ou américaine, l'avaient accueilli assez solennellement, debout au milieu d'une pièce somptueuse.. « Vous ne le savez pas ? » reprit Davidson.. « Alors, je vais vous le dire.. Ils sont là pour être.. rassurés.. Rien que pour ça ! Nous devons les intéresser, les convaincre et puis leur donner le.. happy end.. qu'ils attendent ! Vous voyez ? Quel que soit le scénario établi par nos spécialistes, votre décision devra être négative.. Vous me comprenez, cher Docteur ? ».. Serge secoua la tête, accablé.. Il ne comprenait que trop bien.. Il était tombé dans un piège.. Stupidement….. Il se tourna vers Catherine.. La jeune femme regardait ses pieds d'un air fasciné.. Le docteur Davidson alla s'asseoir à son bureau.. « Si nous parlions de votre rémunération, cher Ami ?.. — Attendez.. » fit Serge.. « Il n'est pas possible de simuler une décision que l'on connaît déjà.. Même si je le voulais, je ne pourrais pas.. — Il s'agit d'un cas très particulier.. Vous en êtes conscient, naturellement ? Dans la réalité, la décision d'utiliser les armes nucléaires stratégiques pourrait signifier la fin du monde ! Vous le savez ? On ne peut pas simuler la fin du monde.. C'est absurde.. Rien n'aurait plus de sens,.. après.. Ni votre simulation, ni notre présence ici… Ni même notre existence à tous.. On ne peut prévoir les réactions de nos participants.. Il n'est pas certain que votre propre sécurité serait assurée… ».. Serge promena les deux mains sur son visage.. — « Vous avez sans doute raison.. « Je ne peux même pas imaginer ce qui se passerait dans… en moi… après que j'ai simulé une décision positive.. Mais… je me sens incapable de simuler une prise de décision en sachant d'avance que je vais dire non.. La femme blonde sourit à Serge puis au docteur Davidson et dit d'une voix douce, avec un léger accent américain : « Il suffit de modifier le scénario en le rendant moins dramatique….. — Permettez-moi de me retirer un instant pour réfléchir.. La permission lui fut aussitôt accordée.. Le premier juge baissa les yeux sur son lecteur.. « Le scénario qui vous a été proposé faisait état d'une guerre préventive limitée de l'U.. contre la Chine.. Seuls les bases militaires, les centres de recherche et les installations nucléaires étaient visés.. De plus, le président des États-Unis avait été prévenu.. On pouvait penser que l'U.. avait quelques raisons de se garantir contre l'attaque de la Chine, puissance rivale, hostile et en train de se doter d'un arsenal de missiles intercontinentaux à ogives multiples.. Les spécialistes de.. avaient choisi une hypothèse dans laquelle la sécurité des États-Unis ne semblait pas directement menacée.. C'est bien votre avis ? ».. Serge baissa la tête et ne répondit pas.. Le premier juge de la Chambre d'Accusation des Survivants continua son monologue.. « Or, une idée curieuse vous est venue.. Pour motiver votre décision d'attaquer l'U.. , vous avez prétendu que, selon certains informateurs sûrs, les Russes se préparaient à détourner vers les États-Unis des missiles apparemment destinés à la Chine, faisant ainsi d'une pierre deux coups.. Je trouve cette hypothèse peu vraisemblable.. D'autre part, vous n'aviez pas le droit, en simulant la décision, de modifier le scénario qui vous a été donné par.. Jusqu'ici, vous n'avez fourni aucune explication cohérente de votre attitude… ».. Serge releva la tête.. — « Je reconnais que j'ai été stupide.. J'ai peut-être voulu donner une leçon aux gens de.. ; ils avaient triché avec moi.. Et puis il me semblait… immoral que les États-Unis s'en tirent en laissant écraser la Chine.. C'était une sorte de complicité.. — Très bien.. » fit le juge.. « Le tribunal appréciera.. C'est tout ce que vous avez à ajouter pour votre défense ? ».. Serge respira profondément.. — « Je vais répéter ce que j'ai déjà dit vingt fois.. Je n'étais qu'un simulateur.. Je n'avais ni le pouvoir ni le désir d'agir sur le monde réel.. Mes décisions n'avaient aucun effet sur les événements.. À moins que… Oh, je me souviens d'y avoir réfléchi toute la nuit.. À moins que le monde ne soit pas ce qu'il paraît !.. — Nous ne savons pas ce qu'est au juste l'univers.. » dit sentencieusement le juge.. « Et nous ne le saurons peut-être jamais.. — Je ne pouvais pas prévoir non plus que la guerre éclaterait un an plus tard, dans des conditions d'ailleurs bien différentes que celles du scénario, et tuerait plus de la moitié de l'Humanité !.. — Les grands responsables ont péri dans l'holocauste ou ont été exécutés par les survivants.. Nous reconnaissons volontiers que vous n'êtes pas l'un d'eux.. Nous n'avons pas à décider de votre châtiment, car nous sommes une simple chambre d'accusation.. Je dois vous demander encore une fois si vous avez l'intention de plaider coupable ou non coupable.. Serge hésita cinq secondes.. — « Non coupable.. Mais je regrette de… d'avoir survécu.. Je pardonne aux survivants qui m'ont dénoncé ou poursuivi.. Le verdict fut annoncé une demi-heure plus tard, après une délibération relativement courte : « La Chambre d'Accusation des Survivants déclare le prévenu Serge Fernoël criminel de guerre par intention.. Le Tribunal de l'Humanité à Hiroshima devra établir son degré de culpabilité et fixer son châtiment.. la Décision.. SF quotidien.. 1, novembre 1980.. jeudi 9 novembre 2006 —.. jeudi 9 novembre 2006..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/Nuit et voyage | Quarante-Deux
    Descriptive info: Nuit….. Nuit et voyage.. J.. uo surgit en Avalana, ou bien s'éveilla d'un obscur et long sommeil, un matin d'été sous la tiédeur d'une brise lente et douce.. Il savait que c'était l'été car Avalana était un monde d'été.. Il savait que c'était le matin car Avalana était un monde de matin.. Et il savait qu'il se trouvait en Avalana.. Il leva les yeux et fut ébloui.. La lumière tombait du ciel et dansait autour de lui.. Elle jaillissait du sol vitrifié et éclatait sous son regard.. Elle filait, rasante ; de tous les côtés, et l'encerclait en tremblant.. Il se sentit comme un poisson perdu au milieu d'une cascade sans fin.. Angoissé, il courut, il essaya de fuir, et la lumière dansa plus vite.. Elle s'abattit en une pluie d'éclairs, plus dense et plus éblouissante ; elle trembla plus fort et éclata plus près de son visage.. Alors, un vertige le saisit et il se sentit tourner comme une toupie de verre dans un rayon de soleil.. Il ferma les yeux et s'arrêta.. La tempête s'apaisa lentement dans sa tête, dans son ventre et ses poumons.. Il souleva les paupières avec prudence et il vit les miroirs.. Autour de lui, tout était miroir.. Il était dans un monde de miroirs.. Il murmura, sur un ton pensif, « Avalana » et ce mot long et doux chatouilla ses lèvres, un frisson parcourut son corps et s'étendit sur sa peau.. Un goût de citron lui remplit la bouche et il dut fermer de nouveau les yeux.. Il lui fallut longtemps pour s'habituer au déluge de reflets, de blanches lueurs, de pâles rayons, d'éclairs fugitifs, qui baignaient le ciel, hachaient l'air et changeaient le sol en une aveuglante mer de glace.. Poussé par l'angoisse, il se remit en marche.. Plus l'angoisse lui coupa le souffle et il s'arrêta encore.. Il fit un tour complet sur lui-même en scrutant le paysage, la bouche ouverte, la gorge serrée et la poitrine déchirée par des griffes de feu.. Il se tenait sur une route ou une avenue au revêtement lisse, vaguement bleuté.. D'un côté, à une certaine distance, il voyait de hautes falaises lisses et ruisselantes de lumière.. Il les fixa avec insistance, en résistant à l'éblouissement, et il finit par conclure que c'était une ligne d'immeubles : des tours de verre.. De l'autre coté, tout près, une plantation d'arbres à larges feuilles qui était parallèle à l'avenue fermait complètement la vue.. Les arbres ressemblaient à des bananiers mais leur tronc était plus élevé et leurs feuilles plus vastes… La plantation formait une masse épaisse, inextricable de verdure pâle.. Juo hésita.. Il respira, examina ses vêtements.. Ils lui parurent informes et d'une couleur indécise ; mais peut-être était-ce un effet de la lumière qui effaçait tout par ses incessantes pulsations.. Il portait une sorte de blouson ouvert, un pantalon de toile très froissé, les deux d'un gris bizarre, mélange de jaune et de violet… Puis il regarda ses mains.. Bronzées dessus, elles étaient d'un blanc à peine rosé à l'intérieur.. Il avait les paumes trop lisses ; même les plis des jointures, sur les doigts, étaient presque inexistants.. Des mains qui avaient dû se reposer longtemps… ou bien qui n'avaient jamais servi ! Et il ne les reconnaissait pas.. Il baissa les yeux.. Le sol miroitant lui renvoyait de lui-même une image brouillée, indéchiffrable.. Il se pencha mais ne put distinguer ses traits.. Des miroirs verticaux étaient disposés le long de l'avenue, en rang serré.. Il se dirigea vers le plus proche, du côté des bananiers qui constituaient un refuge facilement accessible.. Le panneau de verre avait environ deux mètres de haut sur un mètre de large ; il était légèrement concave.. Juo s'avança à trois pas et fixa son reflet, le cœur battant.. Il sentait que ces miroirs n'étaient pas faits pour lui.. Il avait peur, mais il ne pouvait résister au désir de s'observer… Il éprouva une nouvelle frustration, plus intense que la première.. Ce n'était même pas une image trouble de son corps qu'il apercevait en face de lui.. C'était une simple silhouette humaine, tassée, mouvante, monstrueuse, remplie d'un entrelacs de lignes multicolores qui palpitaient de façon régulière et se nouaient parfois sous l'effet de spasmes capables de modifier brusquement leur architecture… Écœuré, Juo se détourna.. Tout lui était étranger dans ce monde, même son propre reflet !.. Près du miroir, s'ouvrait un sentier qui conduisait à la forêt de bananiers.. Il le prit, et marcha sur des pavés lisses, de la taille d'un quart de ballon, dont chacun était un miroir convexe.. Et une meute de pantins minuscules, tressés en lignes rouges, bleues, vertes, jaunes, brunes, se mirent à courir, à danser, à se tordre devant lui.. Il courut pour leur échapper.. Ils s'étalèrent sous ses pieds comme une traînée grouillante, bondissant à sa rencontre depuis le bord de la forêt.. Il trébucha et il eut l'impression que le sentier se dressait comme un serpent en colère pour lui barrer la route.. Mille reflets incertains lui sautaient au visage, lui criant dans la tête un avertissement incompréhensible et qui ne lui était peut-être pas destiné.. Il ferma les yeux, et, emporté par son élan, poursuivit sa course jusqu'au bout du sentier.. Une feuille humide le gifla puis lui enveloppa le visage.. Il se laissa tomber sous un bananier.. Sa joue se posa sur le sol duveteux.. Ses mains, d'un geste machinal, caressèrent la douce fourrure qui tapissait le sous-bois.. Un souvenir roula dans sa mémoire comme une larme d'apitoiement :.. vison….. C'était un animal de son temps, au pelage d'un velouté incomparable.. Les femmes riches d'autrefois portaient des manteaux en peau de vison… Autrefois, son temps… Une vraie larme naquit au coin de son œil.. Il la refoula rageusement, les dents serrées de colère.. Ces salauds ne m'auront pas !.. Il ouvrit les yeux, se détendit, s'abandonnant à une sécurité peut-être trompeuse.. Un silence oppressant régnait sous les bananiers.. Il chercha du regard un insecte, un arthropode, un amnélide ou n'importe quelle bête minuscule et fabuleuse.. Il ne vit rien.. Il soupira et oublia le décor pour réfléchir à sa situation.. Il s'appelait Juo Jeral.. Il était né en 2008, il avait….. Il ignorait son âge.. Il n'était pas amnésique : il avait trop de souvenirs et pas assez ! Il savait qu'il était perdu dans un futur lointain pour être radicalement étranger à sa culture et à son expérience.. (Mais comment le savait-il ?).. (Et comment avait-il été transporté de son temps en celui-ci ?).. Une certitude lui vint : il était seul de son espèce — et effroyablement anormal — dans ce monde.. Mais pourquoi ?.. Pourquoi était-il là ? Qu'attendait-on de lui ? Ou que devait-il attendre ?.. Il ouvrit la bouche, de nouveau suffocant, à la recherche de son souffle.. Il se sentait menacé, promis à un destin de souffrance.. Il se rappela qu'il était en Avalana pour souffrir.. Je suis une sorte de cobaye.. Il n'était pas sûr de pouvoir échapper aux expérimentateurs en se suicidant.. Et il n'était pas sûr de pouvoir mourir….. Il écouta battre son cœur.. Ce phénomène lui semblait plus inquiétant que familier.. Il savait qu'il avait vécu… un certain temps… peut-être trente ans… dans la première moitié du.. xxi.. siècle… il y avait longtemps… Et cependant l'existence lui paraissait un fait étrange et étranger.. Est-ce que je serais… Est-ce que je serais.. ?.. Il éclata de rire.. Un robot ? Ah, ah, je suis Juo Jeral, individu de sexe masculin, âgé de trente ans (environ), projeté dans le futur pour servir de cobaye à… aux….. Qui étaient les expérimentateurs ? Les autres, bien sûr, les Humains de ce temps qui voulaient savoir pourquoi et comment il pouvait être si différent d'eux-mêmes ! Ce n'était qu'une partie de l'explication.. La suite devait être encore plus effrayante.. Je me suis échappé du laboratoire.. , pensa-t-il,.. et je fuis.. Si ces salopards m'attrapent, ils vont recommencer à me torturer !.. Il se souleva sur les poignets en haletant, se mit à genoux, regarda autour de lui avec anxiété.. Les bananiers étaient moins denses qu'il ne l'avait cru en les observant depuis l'avenue.. Ils formaient un abri très précaire.. Juo avait l'impression de se trouver dans un aquarium, baigné de lumière verte… La pensée de l'aquarium provoqua en lui une association douloureuse.. Un peu de salive gluante s'aggloméra sur sa langue sèche.. Sa gorge battit avec une vibration de papier froissé.. J'ai soif !.. Il ploya le cou, laissa tomber sa tête en avant.. De longues mèches brunes glissèrent sur ses yeux.. Je crève de soif, bon Dieu !.. Maintenant, il avait la sensation d'être épié.. Ils sont en train de me chercher ! Ils vont me retrouver !.. Il se mit debout avec peine, écarta rageusement une feuille qui se trouvait à hauteur de son visage.. Il sentit une trace d'humidité sous ses doigts.. Son cœur trembla d'espoir.. De l'eau… Tant pis pour les poursuivants.. Ils étaient peut-être loin encore.. Il se mit à lécher les gouttes accumulées dans les replis des feuilles et le long des nervures.. Quelques molécules d'eau roulèrent dans sa bouche ; mais sa gorge était toujours aussi sèche et sa langue aussi collante.. Un éclair blanc s'alluma et sautilla parmi les feuillages.. Il se retourna.. Au bord du sentier par lequel il était venu, à dix mètres à peu près, un grand miroir en forme de parallélogramme se tenait suspendu en l'air, en face de lui, à trente ou quarante centimètres au-dessus du sol.. Ils m'ont retrouvé !.. Non….. Les expérimentateurs d'Avalana ne l'avaient jamais perdu.. On ne s'échappe pas d'un laboratoire du.. xxiv.. Le monde qui l'entourait était le laboratoire même.. Et l'expérience venait de commencer !.. Juo, fasciné, regardait le miroir qui pivota légèrement et devint presque rectangulaire.. Une image floue et colorée se mit à bouger sur la surface réfléchissante.. Toujours des lignes rouges, vertes, bleues qui palpitaient comme des viscères déchirés.. Des taches mouvantes, jaunes et violettes, occupaient l'espace oblong de la tête.. Moi, ça ? Non, non !.. Juo recula, se débattit au milieu des vastes feuilles des bananiers, découvrit une trouée dans laquelle il s'engagea.. Un éclair blanc l'aveugla une seconde.. Le miroir se matérialisait de nouveau devant lui.. Et la silhouette monstrueuse qui était son image lui fit face en se tordant de manière obscène, comme pour le narguer ou le provoquer.. Juo retint un hurlement de terreur.. Trop tôt pour crier, mon vieux, la vivisection n'est pas encore commencée !.. Il regarda à droite, à gauche, fonça du côté où les feuillages lui semblèrent le plus épais.. En courant désespérément à travers la forêt de bananiers, il pensa qu'il était en train de faire ce que les expérimentateurs avaient souhaité.. Il n'était rien de plus qu'un rat dans un labyrinthe.. Hloris Tman regardait avec tristesse les secondes s'égrener sur l'écran B4.. Son panorama ne comptait pas moins de treize écrans.. Elle avait deux miroirs convexes à ses côtés.. Elle les guettait du coin de l'œil, distraitement.. Il lui avait fallu des années pour s'habituer à ne recevoir que des images corporelles latérales pendant son travail ; mais elle y était bien arrivé.. Trop bien peut-être….. L'horloge du jour effeuillait ses derniers chiffres : 11 : 48.. L'approche de midi émouvait toujours Hloris.. Dans vingt minutes à peu près, la nuit tomberait et elle serait une autre.. Elle aurait un nom sonore et doux à prononcer qu'elle préférerait de loin à son nom de jour :.. Sonia-Maria….. Elle sourit.. La science avait vaincu la douleur, en modifiant profondément l'équilibre nerveux et hormonal de l'Homme.. Et cette atteinte aux lois naturelles en avait entraîné d'autres, en cascade.. Ainsi, on avait été amené à truquer le cycle nycthéméral, en créant des installations incroyablement sophistiquées.. À quel prix tout cela ?.. Mais la nuit apportait à tous les Indos du.. , d'Avalana ou d'ailleurs, l'indispensable bienfait d'un retour aux sources de la vie.. Enfin, un retour relatif… dans l'Harmonie et sous le contrôle de la Centrale-Son.. Hloris détourna les yeux.. Sur l'écran N2, un des sujets, épuisé et terrorisé, venait de s'écrouler à proximité d'un miroir.. C'était le six.. Le clone d'un psychopathe du.. Les clones des psychopathes faisaient d'excellents cobayes pour les expériences sur la peur chaude, cette forme insidieuse de la douleur… Hloris soupira.. C'était un incident intéressant, mais qui arrivait mal, à quelques minutes de la fin de la matinée.. Elle lut sur l'écran H1 le nom de l'observateur chargé du sujet 6 : Hrank Wadi.. Elle l'appela et alerta en même temps la Sécurité-Jour.. Mais la nuit allait tomber dans quelques minutes sur l'Avalana.. Il était trop tard.. Hrank Waki émit en idéo : «.. Oui, j'ai vu.. Est-ce qu'on peut mourir de peur ? Je veux dire : est-ce qu'ils peuvent mourir de peur ?.. Hloris répondit sur le même mode : «.. Je n'en sais rien et je m'en fous !.. Bon.. Qu'est-ce qu'on fait ?.. Tu as vu l'heure ?.. Mon éclairage commence à virer au clair de lune !.. Dans un quart d'heure, je m'appellerai Sonia-Maria….. Moi, Ladislas.. Et je serai un homme libre… On laisse tomber ?.. D'accord.. Bonne nuit.. Et bon voyage !.. Les neufs autres sujets continuaient d'errer au hasard, entre les avenues, les plantations et les tours.. Ils semblaient tous souffrir réellement de la soif.. Ils cherchaient l'eau et léchaient les feuilles humides des bananiers ou les corolles des fleurs dans lesquelles s'étaient accumulées quelques gouttes de pluie nocturne.. Avalana, le pays de l'éternel matin, était pour eux le désert de la soif.. Sans doute avaient-ils faim aussi.. Mais on disait que la soif était plus douloureuse que la faim.. Maintenant, ils allaient bénéficier de la trêve de six heures, durée légale de la nuit, comme tous les citoyens d'Avalana.. On aurait pu les reprendre et les remettre dans leur cage avant la fin de la matinée ; mais l'expérience n'aurait pas été complète, et la Centrale-Nuit aurait considéré cela comme un geste malveillant.. Hloris sourit.. La tristesse des dernières minutes du matin se dissipait dans sa tête et dans son cœur pour faire place à l'excitation des premiers instants de la nuit.. Une inscription clignota sur l'écran O :.. La Centrale-Jour vous souhaite une bonne nuit et un bon voyage.. Soyez heureux, citoyens d'Avalana.. Mais attention ! La nuit est dangereuse.. Superposez une dernière fois avant qu'il ne soit trop tard.. Demain sera un autre matin !.. Superposez ! Superposez !.. Partout en Avalana, dans les tours, les labos, les nids, les cellules ou les téatrons, l'avertissement de la centrale clignotait en caractères minuscules ou géants.. Tous les Indos conscients et organisés, qui représentaient à peu près 99,99 % de la population d'Avalana, superposaient au minimum vingt fois en huit heures leur image intérieure à l'image corporelle que donnaient les miroirs.. Il ne fallait pas plus de cinq secondes pour s'assurer de la conformité entre le reflet et la projection.. Et cela signifiait :.. Bonne santé physique et mentale, tout va bien, tout va bien !.. En théorie, en théorie….. La Centrale clignotait.. Le chœur des citoyens répondait :.. Conformité ! Conformité !.. Imbéciles !.. pensa Hloris.. Un certain nombre de ceux qui avaient vérifié cinquante fois leur conformité durant le matin se préparaient à vivre leur nuit comme des fous et ne reviendraient peut-être pas de leur voyage harmonique… Elle-même… Eh bien, elle avait gardé l'habitude de surveiller son reflet sur les miroirs placés de chaque côté de sa console de travail et sur quelques-uns de ceux qu'elle rencontrait pendant son temps de loisir ou de repos.. Un regard distrait.. L'image était là, fidèle, rassurante, indispensable.. Mais elle superposait vraiment deux ou trois fois par matinée, pas plus.. Et c'était suffisant.. Un corps normal ne risque pas de se détraquer toutes les cinq minutes.. Et il ne sert à rien de vérifier toutes les cinq minutes l'état d'un corps malade.. Quant aux âmes, la nuit était là pour les soigner !.. Hloris se leva.. L'heure du changement était arrivée.. L'éclairage du labo s'était mis en clair de lune.. À l'extérieur, les deux lunes artificielles qui remplaçaient la lune naturelle, trop irrégulière, devaient commencer à s'allumer dans le velours gris-bleu du crépuscule.. La jeune femme cessa d'être Hloris et devint Sonia-Maria.. Ce fut le moment que choisit Izel Orgerus,.. ce porc.. , pour l'appeler.. Mais ce porc était chef de division à la tour techno Samara 2, et comme tel, il régnait sur cinq cents techniciens monocentraliens.. Et il était en outre un bistructurateur, ce qui lui donnait un pouvoir considérable sur tous les monos….. À quoi servent tous ces miroirs ?.. se demanda Juo Jeral.. Car les avenues étaient désertes, les forêts de bananiers vides de toute présence humaine, et personne ne foulait l'herbe grise des pelouses, bien que des traces de piétinement fussent parfois visibles… Ce monde avait-il été abandonné par ses habitants ?.. Les citoyens d'Avalana se tenaient enfermés durant le jour dans ces vastes immeubles de verre, éblouissants et vertigineux, qui se dressaient entre les avenues rectilignes.. Il le savait.. D'ailleurs, il distinguait à travers les parois, quand la lumière était favorable, de nombreuses silhouettes humaines, figées ou plus rarement mobiles.. En outre, l'Avalana était un monde propre : incroyablement net, récuré, aseptisé, désinfecté, épouillé de ses rongeurs, de ses insectes, de ses reptiles, débarrassé de tous ses débris végétaux.. Peut-être ne restait-il plus un seul microbe à la surface du sol.. Juo n'avait pas trouvé sous le couvert des bananiers, totalement dépourvus de fruits, une seule branche cassée ni une seule feuille pourrie.. De rares oiseaux au plumage immaculé croisaient entre les tours, rasaient les cimes des arbres, filaient au-dessus des avenues.. Ils ne se posaient jamais.. Des robots assuraient un service d'entretien vigilant.. C'était de petites machines rutilantes qui glissaient en silence sur leur coussin d'air, aspirant avec leurs trompes, cueillant avec leurs pinces, aspergeant avec leurs lances, fauchant avec leurs lames… Elles étaient peu nombreuses et s'activaient d'un air affairé à d'infimes et de rares tâches.. La présence du fugitif avait paru les intriguer.. Elles avaient braqué sur lui leur détecteur parabolique et déployé leurs antennes comme un chien qui dresse l'oreille.. La rencontre d'un Humain en plein jour leur semblait étrange, mais, réflexion faite, ne les concernait pas… Juo avait vu une fois un homme, une silhouette humaine, vaguement masculine, enveloppée comme lui de vêtements gris et informes.. Peut-être n'était-ce qu'un reflet tremblant sur une paroi miroitante.. Il avait crié ; appelé.. Aucune réponse ne lui était parvenue.. Il s'était étonné de son réflexe : un homme traqué n'interpelle pas la première ombre aperçue… Mais il n'était pas un homme traqué, simplement un rat dans un labyrinthe de miroirs.. Et ce semblant de présence humaine se manifestait après des heures et des heures d'errance solitaire.. Juo venait d'un monde surpeuplé.. Ce vide l'effrayait plus que n'importe quoi.. Et il avait soif.. Il mourait de soif.. Oooh ! Eauauau ! Par l'Image, donnez-moi à boire !.. Puis il avait pensé que l'inconnu entr'aperçu était peut-être aussi un cobaye assoiffé et terrorisé….. Il ne se cachait plus.. Il était maintenant certain que les expérimentateurs l'observaient.. de l'intérieur.. , à l'aide d'implants cérébraux ou quelque chose de ce genre.. Il ne fuyait même plus.. À quoi bon ?.. Les quartiers d'Avalana se ressemblaient tous.. Les hautes tours de verre plantées par nid de dix ou vingt, ou trente, en un savant désordre, sur une banquise vitrifiée tellement lisse que les robots nettoyeurs détectaient un grain de poussière à cent mètres… Les avenues au revêtement un peu plus sombre, un peu moins réfléchissant, toutes rectilignes, toutes larges d'une dizaine de mètres, bordées de miroirs et séparées les unes des autres par d'étroites plantations de bananiers… Combien de fois Juo s'était-il jeté sous les arbres, dans l'espoir de trouver enfin une vraie forêt, avec des bêtes et des sources ! À peine avait-il parcouru soixante ou quatre-vingts mètres qu'il débouchait sur une avenue exactement semblable à la précédente, avec un nid de tours devant lui.. Il s'était habitué au flamboiement des miroirs, à l'éclat tremblant du ciel ; il avait appris à distinguer les immeubles géants, loin au-dessus des bananiers, jusqu'à l'horizon enrubanné de brouillard mauve et scintillant.. Dans le sens de la longueur, les bandes boisées étaient interminables, mais sans le moindre accident de terrain ou de végétation, sans un ruisseau ni une source, sans une trace de vie animale.. Et partout, des sentiers creux, adaptés à la carène oblongue des robots-nettoyeurs, quadrillaient le terrain boisé….. Tout le jour, Juo avait cherché de l'eau.. De temps en temps, il s'arrêtait pour lécher les gouttes déposées sur les feuilles, qui n'apaisaient pas sa soif mais l'empêchaient peut-être de devenir intolérable.. Au fur et à mesure que la matinée s'avançait, le vent tiède séchait l'humidité ; et bientôt, il n'y eut plus une seule goutte au creux des feuilles.. Juo, frustré, fiévreux, tremblant, quitta le couvert des bananiers pour tenter sa chance du côté des immeubles.. Tous étaient rigoureusement clos.. Fermés aussi, de façon hermétique, les dômes qui recouvraient sans doute, de-ci de-là, les bouches des souterrains.. Parfois, des dizaines de robots immobiles étaient rangés en cercles parfaits autour des dômes… Les machines se reposaient comme si elles avaient chassé du monde le dernier grain de poussière.. Et si d'aventure une improbable goutte de pluie était tombée d'un nuage perdu, dix engins brusquement réveillés auraient bondi en même temps pour l'éponger ! Mais il n'y avait pas un nuage et Juo serrait les dents  ...   encore de nom.. On pourrait l'appeler projet Rédemption ! Ah, ah, ça fait un peu prétentieux.. Ou projet Izel Orgerus.. Mais c'est pire ! Pourquoi pas projet Sonia-Maria ?.. — Tu te moques de moi ?.. — Sûrement pas.. J'ai trop besoin de ta coopération ! Quoi qu'il en soit, mon projet se cache derrière l'opération Hamlet, qui est l'étude du phénomène douleur par l'observation de sujets exdos.. Il pourrait en être l'aboutissement, si tout va bien… ».. Sonia-Maria défit le sac, partagea un carré de pâte de krill pour en offrir la moitié au bistructurateur qui refusa d'un signe de tête.. Elle se mit à manger avec rage.. Non seulement ce porc d'Orgerus était en train de lui voler sa nuit, mais il se préparait à lui confisquer son avenir !.. Izel s'assit sur ses talons, posa la main gauche sur sa cuisse, se caressa la barbe de la main droite et commença sur un ton à la fois solennel et un peu moqueur : « L'Homme est peut-être une réussite de l'évolution.. Mais si Dieu jette de temps en temps un coup d'œil sur l'Histoire, il doit être plutôt déçu.. Cette race sophistiquée a gaspillé une bonne partie de ses dons et s'est fait un sort assez atroce… Oui, oui, c'est vrai si l'on considère quelques siècles d'Histoire.. Notre époque si paisible n'est qu'une île infime dans l'éternité.. Et puis… Et puis je pense, et je ne suis pas le seul, que notre victoire sur la souffrance a été elle aussi gaspillée.. Ne te récrie pas, Sonia-Maria.. Je ne t'ai pas choisie par hasard pour la mission que je veux te confier.. Je connais tes sentiments secrets et tes élans de révolte.. Je sais à quoi m'en tenir sur ta conformité….. Je suis d'accord avec toi et je partage ton refus.. La superposition n'a plus aucune utilité, elle n'a plus aucun sens.. Ce n'est plus qu'un rite sclérosé et sclérosant.. Nous sommes dans une impasse ! ».. À l'appel de l'Harmonie, la mêlée se dénoua, les combattants se séparèrent, honteusement, sans oser se regarder.. Beaucoup étaient nus et, sous la lumière fuligineuse des lunes empanachées de nuages, ils ressemblaient à d'obscènes démons échappés d'un passé de feu, de fureur et de mort.. Juo fit quelques pas en se tenant le bas-ventre.. La douleur l'aveuglait.. Il heurta quelqu'un qui le repoussa avec force… Les expérimentateurs s'étaient enfin offert un flash ! Il n'avait pas eu le temps de voir celui ou celle qui lui avait ajusté ce coup de pied terriblement précis dans les testicules.. Il tomba à genoux et vomit.. Il se laissa rouler sur le sol glacé de l'avenue et se mit à geindre.. Il se coucha et guetta la douleur qui le broyait.. Deux déchirures jumelles partaient de ses aines, passaient derrière ses reins, se rejoignaient entre ses épaules et explosaient ensemble dans son cerveau.. En même temps, deux fils brûlants descendaient le long de ses jambes et paralysaient ses muscles ; d'autres creusaient un chemin carnassier sous la peau de son ventre, lui perçaient les côtes, se croisaient dans son cœur, montaient jusqu'à ses mâchoires et s'enfonçaient dans les os de son crâne.. Sa gorge était un geyser de souffrance et cent piqûres d'aiguille visaient les points les plus sensibles de son corps.. Il sentait une sueur acide et rongeante ruisseler dans son dos, sur sa poitrine, sur ses bras et ses cuisses.. Il râlait comme un animal aux poumons crevés.. Il avait la tête pleine de pierre ou de plomb.. Pourtant, son instinct lui suggérait que l'excès de sa douleur était anormal, qu'il tenait à quelque chose d'anormal dans sa nature ou sa situation.. Sous les morsures de la souffrance, sa mémoire se réveilla.. Mais il ne put prendre conscience tout de suite des souvenirs qui remontaient ainsi à la surface.. Alors, l'Harmonie changea de ton.. Sans doute, le changement aurait-il dû se produire quelques minutes plus tôt, avant que les conteneurs n'éclatent sur le sol.. La lutte sauvage pour quelques sacs de nourriture aurait été évitée.. Peut-être ce décalage était-il voulu, pour d'obscures raisons, par les maîtres d'Avalana ?.. Dans un premier temps, l'agressivité des voyageurs tomba comme un vieux vêtement dont les attaches ont été tranchées.. Dans un deuxième temps, la douleur de Juo s'égrena, s'effilocha et s'éteignit.. D'une certaine façon, elle était encore là, sous forme d'une énorme pulsation d'artères battantes.. Et Juo avait l'impression d'être tout entier un viscère écorché mais anesthésié.. Les autres se dispersèrent pour manger, après s'être partagé les conteneurs de nourriture.. Une femme d'un certain âge, vêtue d'une sorte de sari qui laissait nus un sein et une jambe, apporta à Juo une bouteille de plastique, emplie d'un liquide mordoré.. Elle lui fit signe de boire et s'assit près de lui, en cherchant une pause pudique.. Elle se mit à mâcher une tranche de pâte.. Il la regarda un moment.. Quelques minutes plus tôt, elle avait sûrement été une furie parmi les fauves prêts à se déchirer pour une part de manne céleste.. Maintenant, elle mangeait avec calme, délicatesse, en se laissant bercer par l'Harmonie.. Pourtant, il restait dans ses gestes, ses mimiques, sa façon d'ingurgiter la nourriture, une simplicité animale.. Juo hocha la tête.. Elle leva les yeux, lui sourit, et revint à son repas.. Il déboucha la bouteille et but quelques gorgées d'un liquide laiteux, frais, parfumé au citron — mais existait-il encore des citrons dans ce monde ? Il n'avait plus très soif.. Et il n'avait plus faim du tout… Ses paupières devenaient pesantes.. Son cerveau s'engourdissait.. Il dut lutter contre le sommeil.. Quand sa voisine eut fini de manger, elle avança vers lui en rampant sur les mains et les genoux.. « Veux-tu voyager avec moi ? » proposa-t-elle.. Il lui demanda de répéter.. Il comprenait mal le langage du.. Finalement, il acquiesça.. Il n'avait aucune pensée dans la tête.. « Un peu d'Histoire, tu permets ? » dit Izel Orgerus à Sonia-Maria.. « Notre race, qui est aujourd'hui maîtresse absolue de la planète, a été créée par le génie génétique du.. On s'efforce de l'oublier.. Nous appartenons à une race artificielle — si le mot a un sens.. Et nous ne pouvons survivre que dans un environnement artificiel, ou du moins c'est ce que nos ancêtres ont cru et nous continuons sur la lancée ! Nous avons aseptisé la planète de la façon la plus systématique qui soit, en ne gardant que quelques milliers de kilomètres carrés de réserves-arches pour la nature et les spécimens d'animaux et de végétaux.. Pourquoi ?.. » Nous oublions de nous poser la question.. Nos ancêtres, privés du signal d'alarme de la douleur, se sont sentis.. nus.. La souffrance était, depuis des millénaires, le vêtement spirituel de l'Humanité.. Ils se sont sentis en état d'infériorité, fragiles et menacés.. Ils avaient l'impression de ne pas appartenir à la nature qui leur semblait terriblement hostile.. Ils l'ont détruite parce qu'ils la redoutaient.. À tort ou à raison….. » Il fallait naturellement un moyen de remplacer le signal d'alarme douleur.. Les Indos ont développé un don qui existait à l'état latent chez les Humains normaux : la représentation mentale du corps.. Si le besoin ne crée par l'organe, il le fait évoluer.. Nos ancêtres sont devenus capables de projeter une “image” mentale très précise de leur corps.. Et sur cette image, apparaissent les dysfonctionnements, les tares, les maladies.. Chaque humain pouvait ainsi scruter son organisme ; mais il était seul à pouvoir le faire.. Les individus étaient plus ou moins attentifs à leur “image”, ils l'interprétaient plus ou moins bien.. » On a multiplié les miroirs dont la fonction, au début, était seulement de rappeler aux Indos qu'ils devaient évoquer le plus souvent possible l'image de leur corps pour vérifier son bon fonctionnement.. On s'est aperçu que les miroirs aidaient en outre à stabiliser les projections.. Devant un miroir, l'évocation de l'image était à la fois plus facile et plus efficace.. Suivant l'expansion de notre race, les miroirs ont commencé à couvrir la planète.. C'était sans doute excessif ; mais on a voulu aller plus loin.. On a essayé de perfectionner le système pour réaliser l'“extraversion” de l'image et contrôler les projections.. » Tu le sais ou tu t'en doutes : c'était un leurre.. Nos merveilleux miroirs thermo-sensibles n'ont aucune utilité réelle.. La fameuse superposition n'existe pas.. Simplement, la croyance dans ce phénomène induit en chacun de nous une forte concentration et la création de.. deux.. images que l’on parvient à superposer dans un effort mental intense.. Cela permet en effet un autocontrôle, plus ou moins efficace, de la projection.. L'habileté de l'administration a été de faire croire aux citoyens qu'un observateur extérieur, un “spécialiste”, pouvait vérifier leur “conformité”… On a abouti à cette terrifiante obsession de l'Image que tu connais bien — et dont tu souffres, je ne l'ignore pas ! La fonction d'avertissement de la douleur est ainsi suppléée Mais à quel prix ! Au prix d'une fantastique dépense d'énergie.. Et les conséquences de toutes natures sont lourdes.. » 1) La durée du travail — ou du moins la présence sur les lieux de travail — est très longue ; elle atteint ou dépasse en moyenne la moitié de la journée, six heures sur douze.. » 2) Notre attention était presque uniquement tournée vers nous-mêmes ; nous sommes devenus incapables d'inventer ou de créer.. Nous stagnons.. » 3) Toute la population de la Terre est régie par les mêmes règles strictes.. Nous formons un immense troupeau indifférencié.. » 4) L'angoisse nous poursuit.. Pour la conjurer, nous avons fini par supprimer le soir, et le milieu dans lequel nous vivons est devenu encore plus artificiel… Et, conséquence des conséquences, la machinerie est devenue trop lourde.. Le coup énergétique de notre survie ne cesse de grandir.. Le système est à bout de souffle.. » Je mets à part la nuit et le voyage.. C'est là une de nos réussites.. Après les terribles “matinées” que nous vivons, nous avons besoin de quelques heures de détente totale.. Même les bistructurateurs ! Nous voyageons aussi, nous… Tous les Humains crient : “Ma nuit est à moi !”.. Mais ils n'ont qu'une illusion de liberté.. Ils sont sous contrôle de l'Harmonie.. On a calculé que sans l'Harmonie, le nombre des tués et des blessés graves atteindrait un pour mille de la population ! Et malgré l'Harmonie, il y a sur la Terre, chaque nuit, des dizaines de milliers de morts accidentelles ! Pourtant, quels que soient les changements qui interviendront dans l'avenir, je pense que nous garderons la nuit et le voyage.. Et aussi l“Image”.. C'est un pas en avant de l'évolution.. Nous en avons peut-être fait un mauvais usage.. Nous devrons sans doute apprendre à nous en servir autrement.. Pour la communication, par exemple, comme nous avons commencé à le faire avec le téatron.. Ou pour n'importe quoi de nouveau et de différent.. » Mais notre civilisation est dans une impasse.. Autrement dit, nous sommes coincés ! Pour en sortir, nous n'avons pas le choix.. Nous devons retrouver la nature de l'Homme.. Nous devons réintroduire dans les gènes de notre race l'aptitude à la souffrance, même si ça nous semble effrayant.. C'est le projet qui se cache derrière l'opération Hamlet, que je supervise.. » Je suppose que tu as compris maintenant ce que j'attends de toi, Sonia-Maria ?.. » répondit Sonia-Maria à voix basse.. « Je n'ai rien compris.. Rien du tout ! ».. Izel sourit d'un air de doute.. — « Les clones sont en général stériles.. Mais nos sujets ne le sont pas !.. Vous les avez lâchés comme des taureaux dans votre troupeau humain !.. — As-tu déjà vu un taureau ? Non ? Il en a encore dans les arches-réserves.. Si nous réussissons, tu en verras peut-être bientôt, crois-moi ; nous avons de bonnes raisons de procéder de cette façon.. — Mais ça ne me concerne pas !.. — Je regrette, Sonia-Maria.. Tu sais très bien que ça te concerne plus que n'importe qui ! Tu n'es pas la première qui reçoit cette mission et tu ne seras pas la dernière.. Mais j'attache une grande importance à ta participation.. Je ne sais pas quelle sera ta réaction devant cet homme, Juo Jeral.. Je crois seulement que tu seras une mère parfaite pour un enfant qui souffre ! ».. Alors, Sonia-Maria se mit à hurler.. Izel Orgerus dut la gifler cinq fois avant qu'elle se calme.. « J'ai mal.. » dit Juo.. — « Mal ? » fit Sonia Maria.. « Où ? ».. L'Harmonie avait de nouveau changé de ton.. Juo eut un geste vague.. Son corps tout entier lui semblait maintenant une immense caverne de douleur.. Il avait l'impression qu'une lame ébréchée lui grattait le dos, qu'un poignard rougi s'enfonçait dans son dos, qu'un bloc de pierre lui écrasait la poitrine, qu'une corde à nœuds lui liait bras et jambes, qu'une brosse métallique lui déchirait la peau, qu'un bistouri mal aiguisé lui tailladait le ventre, qu'un maillet rebondissait sur son crâne, qu'une pince lui serrait les yeux comme pour les écraser… Comme exacerbée par le rythme trépidant de l'Harmonie, la souffrance atteignit durant quelques secondes un paroxysme à peine supportable.. Puis elle s'apaisa graduellement, sans tout à fait disparaître.. Il resta longtemps engourdi, haletant, balbutiant.. La jolie jeune femme brune qui s'était agenouillée près de lui n'était plus qu'une silhouette floue dans un brouillard de fièvre, de sueur… Mais Juo était conscient de ce qui se passait autour de lui : ce rut sauvage télécommandé par l'Harmonie qui jetait voyageurs et voyageuses de la nuit les uns contre les autres, avec un mélange bien dosé de tendresse et de folie, de désir et de fureur.. Mais il n'avait aucune envie d'y prendre part.. Il était trop las, trop près encore de la douleur qui hantait son corps mal réveillé… Soala, sa compagne d'un moment, avait cédé elle aussi à l'invitation de la musique.. Elle avait disparu dans la masse ardente et bruyante qui pratiquait la pause d'amour.. Presque aussitôt, la jeune femme brune et son compagnon aux cheveux blancs étaient arrivés.. La jeune femme s'était approchée de Juo, puis s'était agenouillée lentement avec une extrême raideur, comme si elle résistait de toutes ses forces à l'impulsion que lui communiquait l'Harmonie.. L'homme s'était éloigné discrètement.. Juo s'aperçut qu'il avait crispé la main sur la robe de l'inconnue au moment où il souffrait beaucoup.. Et il tenait ses doigts fermés sur l'étoffe soyeuse.. Il les desserra avec effort, et il voulut retirer son bras.. Mais la jeune femme le retint d'un geste instinctif.. Elle lui prit la main et l'attira sur sa cuisse nue.. Elle eut un sourire grave.. « Tu as toujours mal ?.. « Je suis bien maintenant.. Je suis bien avec toi ! ».. Izel Orgerus s'éloigna en s'efforçant de ne pas voir autour de lui les citoyens d'Avalana qui participaient allégrement à la pause d'amour et qu'il était souvent obligé de contourner.. Il se sentait un peu misérable et un peu fou… Il parvint enfin à concentrer sa pensée sur le projet Rédemption.. C'était la seule chose importante de sa vie.. Sois patient !.. se dit-il.. Je le serai, je….. Peut-être faudrait-il quinze nuits, quinze voyages et quinze pauses d'amour pour que l'enfant programmé par les structurateurs soit conçu.. Quinze ou vingt, ou cent.. Mais il y aurait d'autres sujets.. Des dizaines, des centaines.. Sois confiant, sois patient !.. Des dizaines ou des centaines de clones étaient en cours de développement ou sur le point d'être éveillés.. Il y aurait des centaines, des milliers d'expériences.. Certains enfants seraient des Indos, comme la race dominante de la planète, du moins aujourd'hui.. Quelques-uns seraient des Exdos, plus ou moins sensibles à la douleur.. C'étaient ceux-là que l'on souhaitait, que l'on attendait.. D'autres, enfin….. Izel avait mis ses obturateurs d'oreille.. Il échappait ainsi à l'influence de l'Harmonie.. Il n'avait pas le temps de participer à la pause d'amour.. Pas cette nuit.. Pas encore….. Il avait des responsabilités dans les deux Centrales ; mais sa tâche était infiniment plus dure la nuit.. Et il dormait surtout le matin.. Demain n'était jamais tout à fait, pour lui, un autre matin ! Et quand il voyageait, c'était surtout pour se rendre à l'arche-réserve N3 Ellontea.. Il admirait cent variétés d'arbres ou d'arbustes, humait cent fleurs multicolores, se jetait cent fois sur l'herbe humide et grasse comme sur le corps d'une femme blonde et tendre.. Il observait les bêtes, cent ou mille espèces préservées pour un autre avenir, et parfois il les caressait avec un étrange sentiment de culpabilité.. À son prochain séjour, il se sentirait moins coupable, car l'avenir était en marche.. Il y avait aussi à N3 Ellontea — et c'était le plus important — les chalets du projet Rédemption, pour les mères qui accepteraient de vivre là, loin de la société indo, avec ces immondes sacs de douleur que seraient peut-être leurs enfants.. Les enfants du projet….. Et puis….. Izel Orgerus marchait.. La fête de la pause continuait sans lui.. Cris et chants d'amour se mêlaient à l'Harmonie et celle-ci devenait de plus en plus ténue, parfois presque inaudible.. On n'avait plus besoin d'elle.. Et elle n'était plus que la ligne invisible sur laquelle les Humains jouaient leur musique.. C'était l'heure de la libération totale, le bref moment où la nuit et le voyage prenaient tout leur sens.. Le moment pour lequel le long matin valait d'être vécu.. Demain….. L'air tremblait légèrement.. On avait l'impression que les deux lunes-machines esquissaient une danse de séduction autour de la vieille lune mystique.. Izel leva la tête.. Une pause de conjonction !.. Il n'avait pas prémédité cela ! Une ou deux fois par an, la pause d'amour coïncidait avec la rencontre des trois lunes.. On disait que l'ardeur sexuelle des voyageurs de la nuit en était merveilleusement ravivée.. Superstition ?.. Izel sourit.. Sonia-Maria et Juo Jeral seraient-ils sensibles au phénomène ? Il le souhaita.. Mais il avait le temps.. Il forma un vœu, comme le voulait la tradition :.. Qu'un enfant du troisième type soit conçu cette nuit !.. Le projet Rédemption (.. le projet Izel Orgerus….. ) donnerait sûrement beaucoup d'Indos.. Et aussi un certain nombre d'Exdos : il le fallait puisque c'était le but officiel de l'expérience.. La probabilité pour qu'il y eût parmi les clones des sujets possédant un don nouveau avait été avancée par l'ordinateur de recherches biologiques de la tour techno Samara 2.. Des calculs très secrets montraient que cette probabilité était relativement forte sur une longue durée.. Et les dons seraient sans doute transmis tôt ou tard à un ou plusieurs enfants.. Ce serait — peut-être — l'amorce d'une surhumanité.. La civilisation se trouvait dans une impasse qu'il fallait contourner par l'arrière.. Le projet rédemption devait permettre à la race de rebrousser chemin.. Mais il restait une chance de contourner l'impasse par l'avant, ou peut-être de sauter par-dessus !.. En théorie, cette chance existait.. Seulement, il faudrait peut-être un siècle pour qu'apparaisse un clone supérieur.. Et mille ans pour que naisse un enfant du troisième type… L'Humanité aurait besoin d'une longue, très longue patience.. Izel Orgerus se trouvait maintenant sur une esplanade déserte, à proximité d'un nid de tours.. Il activa le polycom placé sur son épaule gauche et appela un véhicule-robot.. Puis il leva les yeux, par hasard, et il vit les deux lunes-machines qui chevauchaient presque totalement la lune mystique.. Une main énorme lui écrasa le cœur, tandis qu'une autre, précise et cruelle, lui poignardait le ventre.. Il resta une demi-seconde la bouche ouverte, à la poursuite de son souffle.. L'Harmonie, si ténue pourtant, lui perça la tête et le cœur, et le ventre.. Ou bien était-ce un instinct profond, ancien, mystique ? Il oublia le robot qu'il avait appelé, pour répondre lui-même à un appel plus fort.. Il oublia la rédemption de l'Humanité et le rêve du troisième type.. Il s'élança fougueusement vers la plantation de bananiers la plus proche.. Il n'avait plus qu'une idée en tête, la pause d'amour.. Et plus qu'un élan au cœur, et au ventre.. Juo Jeral était paisiblement couché sur le duvet tiède d'une pelouse.. Seul….. La pause d'amour avait pris fin il y avait une minute, ou une heure.. Mais elle reviendrait.. Quinze fois au moins….. Comment le savait-il ? Il le savait.. Il savait aussi que leur enfant naîtrait dans l'arche-réserve N3 Ellontea et qu'il se nommerait Angel.. Tout un programme….. Comme le savait-il ? Il le savait.. Angel lui ressemblerait-il un peu ?.. Un peu, pas tout à fait….. Mais il ne serait pas un sac de douleur.. Pas tout à fait….. Et après Sonia-Maria, d'autres femmes viendraient, pendant la nuit et le voyage.. Il y aurait d'autres pauses d'amour.. Beaucoup.. Combien ? Cent ? Oui, cent ! Et plus….. Juo découvrait sans trop de surprise qu'il pouvait voyager dans sa destinée comme on voyageait dans la nuit.. Il l'avait pressenti.. Combien de pauses ? Mille ? Oui, mille et plus !.. Avec prudence, il lança son esprit en avant.. Combien de pauses d'amour ? Dix mille ? Oui, dix mille et plus.. Il explora sa destinée encore plus loin.. Cent mille jours ? Cent mille nuits ? Des siècles ?.. Le monde changeait mais lui était toujours là.. Il plongea et vit un monde incroyablement différent.. Mais sa destinée continuait.. Alors, il sut qu'il avait le temps et il se prépara à un très long voyage.. Nuit et voyage.. (France › Vandœuvre : Expression-création • Snake • 4, 1980.. vendredi 10 novembre 2006 —.. vendredi 10 novembre 2006..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/la Jeuridicktion | Quarante-Deux
    Descriptive info: la Jeuridicktion.. Avec Xavier Ramillon.. e réseau coince encore plus fort que d'habitude.. Il faut pourtant que je m'enfonce dans cette jungle de demi-hommes.. Orchestres et chanteurs se bouffent leur territoire avec fils et micros enchevêtrés sur le sol.. On dirait des charmeurs de serpent.. Et, dans un sens, ce sont bien des charmeurs… Moi, je préfère conserver dans mon bloc-musik le petit Nadavati du réveil solaire, celui qui m'a aidé à sortir ce matin de mon bed à nuages.. Il y a aussi toutes les églises qui sont là, à vous gratter la fibre mystique.. Armaguédon, clochette et Rama le terrible.. L'angoisse métaphysique tapisse le mur du métro intérieur.. Un jour, il n'y aura plus de voyageurs dans la généralité.. Rien que des êtres vagues, immobiles dans un coin, qui regarderont passer, flotter les régulateurs de la jeuridicktion.. En attendant, c'est comme en haut, je veux dire dans le métro extérieur : la manche, les aveugles, les manchots, les culs-de-jatte, les irradiés, les débiles et les vieux freaks de toujours, une vraie galerie, une agression de visages, un croisement rapide.. Une rame de gueules, face à un mur de vagabonds.. Le dernier refuge de tous ceux qui ne peuvent s'accommoder de la généralité (la “réalité générale”) mais n'ont pas la capacité ou le courage de passer dans leur propre réalité.. La plupart n'ont même pas de carte magnétique d'existence.. On les tolère seulement dans le métro intérieur.. Naturellement, les flics de la réalité sont partout.. Débonnaires mais omniprésents, bardés de secrets et de pouvoirs.. Carte blanche pour la bande à Kafka.. Ils sont obligés de travailler en douceur.. Un accident est vite arrivé dans le métro intérieur.. Les franges de la réalité générale sont un endroit dangereux.. Les hommes de la jeuridicktion se sentent plus menacés que n'importe quel voyageur, parce qu'ils n'ont pas de réalité personnelle.. Les lavages de cerveau qu'ils subissent extirpent à coup sûr les mondaparts.. Tout est calme, sauf dans ma tête….. Six mois de plate-forme, à cueillir des nodules de grand fond, l'océan, le soleil, le vent, l'isolement, les cuites tristes, ça vous dérègle un bonhomme.. Entre-temps, les filles et les copains disparus, enlevés par les régulateurs de la généralité ou égarés dans leur mondapart… Je m'enfonce dans la cohue.. La vue s'arrête aux épaules.. Des nuques et des perruques dégueulasses.. Gauche, droite, au rythme des hanches invisibles.. Par terre, le long des cloisons, des êtres qui dorment au bord de la réalité.. Je saute dans le train d'un bond sportif, comme s'il était tout à fait réel.. Les mille choses de ma vie se déroulent rapidement dans ma tête.. La jeuridicktion m'appelle….. Où sont passés mes amis ? Phil le fêlé, Dany la vendeuse, Jack…, Stéphane… Sophie… Anna la cafarde, Loïs… et les autres, tous les autres… Le clan ! William ? Où sont-ils donc passés ?.. Il faut que j'en retrouve au moins un, un seul.. Sinon c'est moi qui vais disparaître à mon tour !.. Ou bien… Ou bien quoi ?.. Le haut-parleur diffuse des consignes d'une voix d'outre-vie.. Le voyage dans les franges me rend parano ou m'endort, c'est selon.. Sur la ligne Mélanie, c'est l'anxiété, la vision acide.. Trop de voyageurs pour s'asseoir.. C'est la ligne des chômeurs qui s'accrochent à la généralité.. Les pauvres cavalent d'une adresse à l'autre, vont et viennent, recommencent à zéro pour la cinquième ou la centième fois.. Ils passent des tests, les manquent, les repassent, les réussissent, tentent de faire encore mieux, échouent… et se retrouvent en fin de course, naturellement, sans boulot.. La place vient juste d'être prise.. Pas de chance.. Mais il ne faut pas désespérer.. La généralité se charge de votre avenir….. C'est d'ailleurs en partie à cause du chômage croissant qu'il y a maintenant une réalité générale et cent mille réalités particulières ou cent millions.. Et les hommes de la jeuridicktion qui assurent tant bien que mal la surveillance des mondaparts et règlent la circulation aux abords de la réalité générale, en particulier dans le métro intérieur.. …Malsaine, la mongolienne aux petits yeux, maquillée comme une pute.. Elle a l'air complètement paumée, parmi les babas en concentration-méditation, assis à côté d'elle… Je la regarde sans la voir, trouvant le temps long à rouler dans la lumière parfumée d'angoisse et de mort.. L'autre gamine aux seins lourds vient de descendre et je ne sais plus du tout qui fixer.. Soudain, je commence à voir.. Un déclic….. Clic.. Une chambre calme, pâle, claire et douce.. Clac.. Un monde de chevaux sauvages, un pays de tempêtes.. Plus rien.. Je suis tendu, mal à l'aise.. Il faut que je retrouve mes amis.. Voilà deux semaines que je traîne à leur recherche.. Je n'ai presque plus d'écus.. De toute façon, je ne crois pas qu'ils soient tous dans la réalité générale… C'est dans le nœud central du réseau qu'on les a vus pour la dernière fois.. Du moins, trois ou quatre d'entre eux.. Il y a beaucoup de gens qui disparaissent par là, ces temps-ci.. On dit qu'ils sont dans le “mérétro”, ou métro inversé, le tube du plaisir, dont l'entrée se situerait au milieu des clubs.. Dieu sait où mène cette voie !.. J'ai les tempes glacées et un sentiment de frustration me parcourt, de la nuque aux tripes.. La plate-forme m'a bousillé le métabolisme.. Et puis avancer à la limite de la réalité est toujours pénible.. Encore deux stations.. J'en ai assez de cette boîte à voyages, à la merci de tous ces dingues de tueurs hybrides qui déboulent parfois dans un wagon et qui jouent à faire gicler le sang… Je sais que je peux changer de réalité, mais ce n'est pas le cas de la plupart des gens, et j'ai alors l'impression de commettre une désertion.. Mes yeux sont brûlants et il me semble qu'on m'enfonce un clou entre les sourcils.. Je viens de quitter la réalité générale.. Je reconnais cette réalité.. Jeu de puzzle de la mémoire….. La catastrophe.. D'abord, il y a eu ce grandiose feu d'artifice.. Le soleil éclaté se mourait dans un spectacle hallucinant et superbe.. Et puis tout est devenu gris.. Maintenant, le jour et la nuit n'existent plus.. Il ne reste que le gris, le silence et le froid.. Le pourri-finissant s'est installé sur la planète — dans cette réalité-là — pour toujours.. Sur cette Terre, il y a désormais deux sortes d'Humains : ceux qui voient la lumière et les autres.. Ce n'est pas le Soleil qui est mort, mais la plupart des cerveaux qui sont devenus incapables de le percevoir.. Je n'ai jamais su où me situer.. Sur la plate-forme, il y avait trop de boulot et mes compagnons s'en foutaient d'une façon magistrale, du moment qu'il y avait à boire.. La catastrophe était tenue à distance par la défonce.. Pour moi, c'était comme un orage en gestation, de vagues éclairs, et tout de suite après, un violent mal de tête, le trou noir.. Flash.. Douleur foudroyante.. Le paysage comme une vieille télé noir et blanc mal réglée, grise, monotone….. Mal réglée, oui, c'est ça.. Voilà pourquoi les hommes de la jeuridicktion s'appellent “régulateurs”.. Seule la réalité générale doit être bien réglée.. Ils y veillent.. Mais l'est-elle réellement ?.. Des couleurs apparaissent.. Les douleurs derrière mon front deviennent plus fortes.. J'espère vaguement le retour du gris.. Couleur : douleur….. J'ai sauté du wagon.. Je me balade dans le nœud central du réseau et ma vision se précise en douceur.. Surprise : le voile se déchire, ça clignote dans tous les coins.. L'arc-en-ciel me plante ses flèches en plein cerveau.. Je dois réagir.. Si je reste là, n'importe où, planté dans ma contemplation, les régulateurs ne vont pas tarder à me repérer.. Les régulateurs fréquentent-ils cette réalité ?.. Oui, probablement.. Nous sommes encore tout près de la réalité… Je ne souffre plus.. Mon cerveau me semble fonctionner normalement.. J'ai repris ma quête.. Je tourne et retourne dans cette cour des miracles aveuglante.. Rien, pas un signe, pas l'ombre d'un complice.. Pas une seule gueule sympathique.. Rien que des allongés, abandonnés à quelque nirvana, et des gens qui courent d'un niveau à l'autre, entre les graffiti innombrables et ces saloperies de flèches violettes, inutiles….. Flèches violettes ?.. Quelque chose me dit brusquement qu'elles doivent bien avoir leur raison d'être, en définitive.. Elles sont sans doute indétectables par les non-voyants.. Un signe, enfin ? Une piste ?.. Je fonce d'une flèche à  ...   pièce froide et impersonnelle, qui contraste fort avec le clinquant chatoyant du dehors.. Elle doit avoir son équivalent dans toutes les réalités de l'univers… Au bout d'un moment, une lumière clignote, les portes d'un ascenseur s'ouvrent.. Une flèche verte m'invite à pénétrer dans la boîte.. Les deux battants d'acier se referment aussitôt et je monte.. Ascension ultrarapide et complètement insensible, comme si les étages se déplaçaient à l'extérieur.. Une réalité qui fonctionne bien.. Mais le plafond de la cabine est vitreux et tremblant.. Opération inverse.. Les portes s'ouvrent.. Il y a un instant flou.. Les portes sont ouvertes et encore fermées.. Puis définitivement ouvertes.. Et je sors.. Je pénètre dans une salle feutrée.. Le plancher est recouvert de moquette bleue.. Laine naturelle, silence aérien et le ciel étoilé de l'autre côté de la baie.. « Au nom de la jeuridicktion, veuillez nous suivre ! ».. Je regarde autour de moi :.. personne.. Je suis pris de panique et j'essaie de changer de réalité.. Mais rien ne se produit.. « Veuillez nous suivre ! » insiste la voix.. Je suis partagé entre la curiosité et la peur.. J'attends.. « Veuillez nous suivre, au nom de la jeuridicktion.. Mais je suis toujours seul.. « Veuillez nous suivre dans la réalité générale.. Il me semble reconnaître cette voix.. Je demande : « Mais.. qui.. dois-je suivre ?.. — Veuillez suivre l'agent de la jeuridicktion qui est ici.. — Mais il n'y a pas d'agent !.. — Il y a moi.. » dit une voix que je reconnais enfin.. C'est la mienne.. Dans une réalité personnelle,.. la jeuridicktion.. Je vais donc me suivre moi-même.. J'indique : « Direction le mérétro ! ».. Une flèche verte s'allume.. Je fais un pas et je change de réalité.. Douleur frontale, vive brûlure aux yeux… Je suis de nouveau dans le métro intérieur.. Éternel décor, les mêmes figurants.. Le train roule.. Deux hommes s'approchent de moi.. Cette réalité ne m'appartient pas.. Je pourrais sans doute m'en emparer.. Mais à quoi bon ?.. Ce qui m'ennuie, c'est que j'ignore si je me rapproche de la réalité ou si je m'en éloigne.. Je me lève et me prépare à suivre les régulateurs.. Je ne puis changer sans arrêt de réalité.. C'est fatigant et, à la longue, dangereux.. Il faut que je trouve le mérétro.. Voyons.. J'essaie de me rappeler ce qu'a dit le chef de groupe : le mérétro est une inversion de la réalité générale.. Ce n'est donc pas une réalité particulière.. J'ai peu de chances de l'atteindre ainsi, en sautant d'une réalité à l'autre, volontairement ou non.. Mes compagnons ont l'air de vouloir me faire traverser tout le train.. Je réfléchis en les suivant.. Nous nous arrêtons dans un wagon luxueux.. Moquette de laine, silence ouaté.. Un officier de la jeuridicktion s'avance à notre rencontre.. Il me regarde un instant, fait un geste de surprise, me tend la main.. « Excusez-moi, Monsieur, c'est une erreur.. Mes hommes ont commis… ».. — « Laissez tomber.. Je suis en mission… euh, confidentielle.. — Le mérétro ?.. » dis-je.. « Je suis à la recherche d'une filière qui a permis à certains individus de passer directement de la réalité générale au mérétro.. L'officier hausse un sourcil intéressé.. — « Sans transiter par les franges ?.. — Peut-être.. C'est la question !.. — Ma naïveté va vous surprendre, Monsieur.. Comment se présente le mérétro ? Autrement dit : comment peut-on s'apercevoir qu'on est embarqué dans une inversion de la réalité générale ? ».. Cette discussion oiseuse commence à m'ennuyer.. Je réponds négligemment : « C'est confidentiel.. — Même à l'intérieur de la jeuridicktion ?.. — Oui.. Depuis un moment, j'essaie de changer de réalité sans y parvenir.. Curieux….. Normalement, on change de réalité comme on marche, comme on respire, avec une sorte d'automatisme volontaire.. Celui qui devrait, pour remplir ses poumons, réinventer le mécanisme de la respiration, risquerait de mourir étouffé avant d'avoir pu avaler une gorgée d'air.. J'essaie de réinventer le mécanisme du changement et je me sens tout à fait coincé dans cette réalité.. « Écoutez.. « On confond deux choses… » Cette explication m'était venue à l'instant.. Je la débite à mesure qu'elle se précise dans mon esprit.. « On confond le mérétro qui est un couloir menant à la réalité inversée… et cette réalité elle-même, qui n'est pas forcément située dans le passé.. » J'ajoute, sincère : « Je me demande bien pourquoi je vous raconte ça ! ».. Je prends soudain conscience d'un fait essentiel : si je ne peux plus changer de réalité, c'est que j'appartiens maintenant à la jeuridicktion.. Les régulateurs sont conditionnés pour rester dans la réalité générale ou du moins ne pas quitter les franges….. Mais suis-je encore… Non, quelque chose ne colle pas.. L'officier s'empresse : « Est-ce que nous pouvons vous aider ?.. « Je dois rentrer immédiatement au Q.. de la région Est-Orville.. Faites-moi préparer une voiture.. — À vos ordres.. Quelques minutes plus tard, je roule à bord d'un luxueux wagon particulier, tendu de rouge.. Ce n'est pas absolument logique, mais en tant que dirigeant de la jeuridicktion, je peux apporter quelques modifications à la réalité qu'il m'est par contre interdit de quitter.. C'est une position assez satisfaisante.. De plus, j'ai l'impression d'avoir fait du bon travail.. Je n'ai pas retrouvé les fugitifs — et je suppose que personne ne les reverra jamais.. Pourtant, j'ai une piste sérieuse.. Je commence à comprendre ce qu'est le mérétro et je me représente presque clairement l'inversion générale de la réalité.. Le mérétro, c'est évident, j'y suis.. Il m'emmène au Q.. de la région Est-Orville et… je me suis peut-être trompé.. Il me semble que je vais rencontrer bientôt les fugitifs !.. Je débarque.. Une section de la jeuridicktion m'attend au garde-à-vous.. Un sous-officier salue.. Dans la réalité générale, les régulateurs n'ont pas le statut militaire.. Ils ne portent pas d'uniforme.. Du moins, c'était ainsi il y a un certain temps, mais la modification ne me déplaît pas.. Je serre quelques mains et l'on m'entraîne dans une salle de briefing.. Je pénètre dans la pièce d'un air un peu solennel et je suis accueilli par une véritable salve d'applaudissements.. Phil le fêlé s'avance vers moi, les deux mains tendues.. J'aperçois aussi William, Dany, Sophie, Stéphane… Tous mes amis sont là, réunis à l'état-major de la jeuridicktion.. Je les ai retrouvés, finalement.. Nous sommes bien dans la réalité générale, mais une réalité inversée.. Il est peut-être impossible d'en sortir.. Mais je ne désire pas le moins du monde en sortir.. On débouche des bouteilles.. Mes amis me congratulent.. Loïs me tend un verre, Jacques me tape sur le ventre.. Anne et Sophie m'embrassent.. « Tu as fini par arriver !.. — Tu as mis du temps !.. — Oh ! le temps… Il n'y a pas de voie rapide dans le mérétro ! » dis-je.. Tous éclatent de rire.. — « Le mérétro ?.. — Une légende.. » dit Stéphane.. « Il n'y a pas de mérétro.. Aucune voie ne mène vers le passé.. — Nous sommes arrivés.. » dit Sophie.. « Cette réalité est solide, stable, unique.. Nous sommes arrivés !.. — Il n'y a pas de mérétro ! » conclut Jack.. — « Cette réalité me plaît.. Je vide mon verre et j'ajoute : « Je n'ai aucune envie de la quitter maintenant que je vous ai retrouvés ! ».. Nous rions ensemble.. C'est alors que la salle se met à glisser lentement, puis plus vite.. Une secousse nous jette les uns contre les autres.. Après un instant de silence, un murmure s'enfle, des cris éclatent.. Et de nouveau, le silence tombe.. Les murs deviennent vitreux.. On distingue à travers des formes vagues qui défilent, comme projetées dans l'espace ou le temps.. Le décor s'estompe et disparaît.. Nous sommes seuls, mes amis et moi, debout sur une sorte de tapis roulant qui est sans nul doute le mérétro.. Et le haut-parleur annonce d'une voix synthétique : « Station 2053.. Ce train dessert les arrêts suivants : juillet 1980, septembre 1873, novembre 1811, janvier… ».. Nous écoutons la litanie.. William me regarde.. — « Je crois que je vais descendre à la prochaine ! ».. Je crie : « Au nom de la jeuridicktion, arrêtez, c'est une erreur ! ».. Mais la réalité ne m'obéit plus.. la Jeuridicktion.. Fiction.. 317, avril 1981.. mardi 28 novembre 2006 —.. mardi 28 novembre 2006..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/Parang's blues | Quarante-Deux
    Descriptive info: Parang's….. Parang's blues.. Avec Didier Bucheron.. es mains dans les poches de mon jean, une américaine entre les lèvres, je me balade dans le village.. En pleine paix de nature.. J'ai un endroit favori : deux marches qui donnent sur un magasin de vêtements.. Je m'assois là, pieds nus dans le caniveau où il ne passe plus d'eaux grasses depuis….. À quoi bon chercher ? Depuis longtemps !.. Je me prélasse ou lis selon les vibrations du moment.. Et, en ce moment, rien.. Enfin, des instants de vie ancienne qui remontent.. À peine des souvenirs….. Une bavure ou un fait exprès ?.. Le jour du Grand Changement, je combattais au Diable : ça s'est fait sans moi.. Sans doute contents de mes services, ils m'avaient trouvé une assez bonne place dans leur société toute neuve.. Failli crever d'ennui !.. J'ai demandé à surveiller un village au soleil, pour en faire un nouveau village, quand toutes les traces de….. Chaud le soleil, ce matin !.. Ils ont protesté un peu.. Je savais trop de choses sur trop de choses.. Ils ont fini par accepter.. Ça devait les arranger d'une autre façon.. Dans un village abandonné du sud-ouest de la France, me voilà.. Un type seul mais très heureux de l'être.. Calme et verdure retrouvés.. Le plein été et son haleine sèche, les ruelles envahies d'herbes folles, les oiseaux piaillant dans les courants d'air chaud… Je suis bien ici, loin des responsabilités.. Du moins, c'est ce que je crois.. Mais ça va peut-être bientôt changer.. Je me mets à l'ombre puis décide de rentrer chez moi.. J'ai tous mes cheveux et je ne me sens pas du tout malade.. Les retombées devaient pas être terribles dans le coin.. Je jette mon clope.. Les jours de trop forte solitude, il y a la visite de M.. Triton.. D'ailleurs, je l'entends siffler son air favori du côté de la place de l'église.. Vite, je pose deux verres sur la table avec le scotch.. very strong and cold breezzzzz.. Parler de temps en temps, ça défoule, ça fait du bien.. Voilà justement M.. On peut dire que j'ai l'oreille fine.. « Salut, Triton.. Entre donc à l'ombre.. Et buvons ensemble à notre sacrée vieille copine, la solitude.. Nous buvons et les instants-idées passent.. Au fond de notre silence, il me semble entendre un ronronnement très lointain.. « Excuse, Triton, j'ai l'impression que nous avons de la visite.. Bouge pas, je vais voir.. Le soleil descend lentement le long des murs de pierres rudes.. Le bourdonnement enfle, prend une tonalité de moteur.. Et plus d'un moteur.. Tout un convoi qui s'amène ?.. Les visites, les vraies visites, ça me fout l'angoisse.. Je ne sais pas exactement….. Trois supercars blindés raclent les herbes devant ma porte, au freinage.. Portières s'ouvrent et claquent.. « Salut à toi, Ami.. "Ami", c'est le mot du jour.. "Camarade" est un peu passé de mode.. Je réponds d'un « Salut » poli et interrogatif.. J'ai toujours eu peur des amis qui arrivaient à l'improviste.. Ils descendent tous, les uns armés, qui se postent ici et là.. D'autres tous costumés, les mains vides et la mine affable, qui s'empressent autour de moi.. « Tout est calme dans ton village, Ami ?.. — Ouais.. — Nos parachutages te parviennent régulièrement ?.. — Ils parviennent.. Je me demande ce qu'ils veulent, mes bons amis cravatés.. — « Tu t'interroges sur les raisons de notre visite, Ami ? ».. Pas difficile à deviner.. Je m'interroge, comme il dit.. « Bon, eh bien, la semaine prochaine… ».. Semaine ? Ça existe encore, ce truc ?.. Complet gris poursuit : « …trois de nos amis vont venir te tenir compagnie pour réorganiser le village, en vue d'installer une, euh, une communauté.. Je pense que l'arrivée de quelques compagnons te fera le plus grand bien, n'est-ce pas ?.. — Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ? Vous êtes venus pour me demander mon avis ?.. — Ce sont des solides, comme toi, que nous t'envoyons, Ami.. N'aie aucune crainte.. — Ben, on verra à l'usure.. Je veux dire : à l'usage.. — Nous sommes heureux de voir que tout va bien.. Nous allons te laisser, maintenant, parce que les routes ne sont pas sûres et il se fait tard… ».. Il se fait tard ? Complètement givré, le groc.. Il est à peine plus de trois heures de l'après-midi !.. « Salut, Ami !.. — Salut, Amis ! ».. Je serre plein de mains.. Les portières claquent, lourdes de tôle anti-balles et anti-rayons.. Les moteurs hurlent.. Poussière….. Les voitures disparaissent.. Seul dans un nuage.. On m'envoie du renfort pour faire Dieu sait quoi, mais je m'en fous.. M.. Triton m'attend.. « On nous envoie du renfort, Triton.. Je crois qu'on se lance dans la colonie de vacances.. Normal, c'est l'été, hein ?.. « Eh bien, M.. Triton, vous ne buvez pas ? Vous êtes malade ou quoi ? ».. Je vide son verre après le mien.. C'est la vie….. « Fini, la solitude, M.. On va avoir du monde.. Je remets la tournée, puis je me fais une pipe à rêves.. Plus de territoire, plus de réalité.. Juste le lieu où je me sens bien et d'où vous partirez, falaises d'espaces déchirés….. Plus tard, je m'enfonce au plus profond de mon lit, ferme fort les yeux et dors, m'enfonce en la vie tumultueuse de Jack moi….. Je pars, pars, pars….. Au matin, je m'allume avec le soleil, et c'est rudement tôt.. La nature est là, douce et fidèle,.. pauvre conne.. , et me salue de mille et un bruissements et chants d'oiseaux, dans un silence suave.. Dernière escale avant l'intrusion brutale de trois étrangers.. Et pas si brutale, finalement.. Triton était avec moi.. Nous parlions de je-ne-sais-quoi.. Un.. tchaptchaptchap.. régulier et dérangeant me dit qu'il se passait quelque chose.. Un hélico sur le terrain de sport et trois formes bleu pâle qui entassent des colis et des sacs.. Je laisse M.. Triton devant son verre et m'en vais à leur rencontre.. Je suis à une centaine de mètres quand l'hélico remonte et se tire.. Les trois types sont couchés au sol et me regardent avancer.. Deux hommes et une fille, en fait.. Les deux hommes se planquent derrière leur sac, la fille hurle, une rafale me jette à plat ventre.. Je ne suis pas touché.. Je tire en l'air et gueule que je suis celui qui les attend.. Une deuxième rafale.. L'angoisse me tient….. Oh, mon vieux, tu fantasmes.. Qui parle de rafale ?.. Ces gens sont des doux.. Même pas armés… Ils m'attendent avec un bon sourire.. Et en chœur : « Salut, Ami !.. — Salut ! Beaucoup de bagages… Je… je vais chercher le command-car, ça sera mieux ! ».. Et je pars en courant.. Puis je ne cours plus.. Je me retourne et les regarde et des souvenirs des Hommes me reviennent.. Pas toujours drôles, les Humains.. Je passe chez moi, finis le verre de Triton qui a disparu, allume une cigarette et mets le command-car en route.. On charge les sacs et tout, puis en s'entassant on fait le tour du village jusque chez eux.. Enfin, disons les maisons que j'avais préparées pour eux.. Une boule dans la gorge qui me fait parler difficilement… La fille est très belle.. Je les laisse devant leur gîte et démarre sec.. Chez moi, M.. Triton m'attend, l'air impatient.. Je remplis les verres et je trinque.. Un bon jazz tourne dans ma tête et dans les baffles de ma chaîne.. Toc, toc….. Bon, ça commence.. « Excusez-moi, M.. Je reviens ! ».. Ils sont tous les trois devant ma porte, l'air gêné.. Y'a pas de quoi !.. — « Excuse-nous, Ami, pourrais-tu nous dire pour l'électricité ?.. — Éolienne.. Tout est coupé depuis longtemps.. » disent-ils tous à la fois.. « On peut tenter un raccordement ?.. — Si ça vous.. tente.. Je n'y avais pas pensé.. Je laisse à nouveau M.. Triton tout seul et je les accompagne.. Huit jours qu'ils sont là.. Robert m'a l'air d'être le chef responsable, Azziz et Linda ses subordonnés.. Et moi, qui sait ?.. Ce soir, on bouffe ensemble.. Triton n'est pas invité.. Je lui explique l'affaire en vidant nos deux verres.. Je suis nerveux.. Linda a une robe splendide et je m'y connais : je recevais toutes les revues… Robert classique, Azziz en jean comme moi, et moi en jean comme Azziz.. Ça sent très bon chez eux.. « David, je suis content que tu sois là.. » dit Robert.. David, c'est mon nom maintenant.. Pour toujours peut-être.. « Depuis notre arrivée dans ton village, » ajoute-t-il, « nous n'avons pas vraiment communiqué et….. — Laisse-toi aller, Robert.. Je suis pas débile !.. — Il fallait une réunion pour que… Nous savons qui tu es, pourquoi tu es là.. C'est une soirée entre amis et….. — Vous connaissez la suite, vous ? Pas moi !.. — La suite ?.. — Je croyais qu'on attendait quelqu'un ?.. — Oui, David, tu as raison.. On attend les Parangs ! ».. Les verres défilent, c'est toujours bon pour la santé mentale, à défaut de mieux.. Linda est la minette à personne et, après un début de flirt avec Azziz, c'est sur mon épaule qu'elle vient poser sa jolie petite gueule.. « Y z'arrivent demain ! » me dit Robert dans un souffle mou.. — « Vivent les Parangs ! » fait Linda.. — …Parangs ! » je fais sans enthousiasme.. « À la vôtre ! Hum, c'est quoi, exactement, ces bêtes, ces trucs, ces gens ?.. — De pauvres quidams salement manipulés.. » dit Linda.. Elle repose sa tête et s'endort.. Je demande aux autres : « C'est quoi, au juste, les Parangs ?.. — Une expérience génétique ou quelque chose comme ça.. » dit Robert somnolent.. Quant à Azziz, il dort pour de bon.. Je confie la tête de Linda au canapé et m'en vais au clair de lune dire bonjour à M.. Triton ne m'aide plus comme autrefois.. Le temps balance toute la journée et toute la nuit et tourne tourneboule.. On est vraiment tout seuls tous les quatre, avec un temps de soleil qui nous dit que c'est un bel été, le premier depuis le clash.. Les Parangs sont en retard et, maintenant, à force de les avoir attendus, on n'a plus tellement envie de les voir arriver.. Sacrés Parangs !.. Moi, je suis bien parce que Robert, Azziz et Linda sont entrés dans mon jeu.. Ils sont devenus mes amis.. Alors, les Parangs….. On boit de plus en plus.. Triton a de plus en plus soif.. Il se sent encore plus seul que nous.. On l'accompagne un peu et… maintenant, on soigne très bien les gueules de bois, sans phrases et sans douleur : ça, c'est le progrès ! Linda s'occupe de nous trois, à tour de rôle ou suivant l'humeur du moment.. C'est la vraie vie.. Ce soir, on se passe du Dylan des vieilles années.. Tout va bien, mais faites-moi confiance, ça peut pas durer.. Et puis un matin, enfin, les voilà.. On était encore sous le coup d'une bonne soirée entre vrais amis quand ça éclate : bruits de moteurs, cris variés et puanteurs diverses.. Trois ou quatre bus pleins de Parangs avec famille, chiens et bagages.. Nous, on regarde.. On sait pas quoi faire d'autre.. C'est Azziz qui réagit le premier.. « Bonjour, Amis.. Bienvenue ici.. Le temps commençait à nous sembler long… Voilà Robert, David, Linda… Moi, c'est Azziz.. On accueille les Parangs.. Ce sont des gens.. Un peu bizarres mais des gens.. Pas du tout repoussants.. Humains, très humains, avec des yeux qui… Des yeux qui ne le sont pas complètement.. Ils sont plutôt beaux.. Ils ont l'air doux et gentils.. Ils se ressemblent tous plus ou moins, mais ce n'est pas grave.. On s'habituera.. Je n'ai pas peur, mais je sens comme une inquiétude au fond de moi.. Triton aussi.. Les groupes d'accompagnement blindés sont là aussi.. Robert discute avec les chefs, récupère un tas de papiers et prend en charge nos invités.. Puis l'armée repart en vitesse.. Paraît que les routes ne sont pas sûres !.. Les grillons font la fête.. Linda et moi aussi, en vitesse, pour oublier l'inquiétude.. Les Parangs sont  ...   Elle renifle et se mouche.. Exactement comme le temps.. Il pleut mais le soleil n'est pas loin.. MM.. Triton et compagnie causent entre eux.. Ils sont trois, maintenant, l'air plutôt cool.. On devient dingue dans ce bled.. Je rencontre dans la rue commerçante un gros épicier de l'ancien temps, les mains dans la poche de son tablier.. D'où il sort, ce mec florissant et rigolard ?.. Je lance un salut poli et discret, comme quelqu'un qui s'occupe ses affaires.. Mais s'il me répond « Sakado » et la suite, je lui rentre dedans, juré.. Il cligne de l'œil, sors une patte de sa poche kangourou.. « 'Jour, m'sieur David ! ».. J'en reviens pas.. Je file prendre un verre au troquet verdâtre.. Assis à la table du fond, sous la télé qui donne un western, il y a un Triton qui se fout de moi.. J'en ai marre.. Je sors.. La première balle a fauché Robert au moment où il allumait sa pipe à rêve.. Pfuuit ! Plaf !.. Fini Bob.. En pleine poitrine.. Mon vieil instinct de baroudeur pro m'a sauté dans la cervelle.. Mon 11.. 43 au poing et tirant un peu en l'air, j'ai déclenché l'alarme aussitôt.. Évidemment, les Parangs n'ont rien pigé.. Pour commencer… Mais à la grosse rafale, ils ont senti comme une odeur de poudre-danger.. Le pro du baroud a eu des grouillements dans les intestins.. Une baraque a explosé, éjectant des chairs à plusieurs dizaines de mètres à la ronde.. Les Parangs se sont regardés et se sont dit :.. Tiens, il se passe quelque chose !.. Cette fois, ça y est.. Les rascals attaquent.. Avec un groupe, je distribue des armes.. Azziz riposte à l'ouest du village.. Les balles descendent quelques Parangs.. Les autres s'affolent pas.. Je balance les rockets à aiguilles et on souffle un peu.. Linda me dit que Robert est mort.. Merde !.. Je n'ai pas le temps de penser parce que la canarde-camarde reprend aussi sec.. Linda pousse un petit cri et tombe, la cuisse en sang.. La partie est du village pue la chair cramée.. Un nuage qui monte.. Une brûlure dans mon épaule, je sais plus laquelle.. Une des deux !.. Quelqu'un fait une sortie réussie avec le tank.. Le tank ? Quel tank ?.. Pas le temps de réfléchir à ce détail.. Voilà que ça rafale dur dans le secteur.. Un deuxième tank fonce, dans un nuage de poussière et de fumée qui l'avale.. C'est la débandade chez les autres.. Rien compris.. Enfin, on est maîtres du terrain.. On n'a plus qu'à s'occuper des débris et des débuts d'incendie, et des morts et des blessés.. Et veiller, et dormir, et veiller….. « Azziz, qu'est-ce qu'on fait ?.. — Je ne sais pas, David.. Faut voir.. Ces tanks….. — D'où ils sortent, les tanks ?.. — J'en sais rien !.. — Et qui les a sortis ? Les Parangs ?.. — Les Parangs ? Sakado….. — M.. Triton, peut-être !.. — Et où ils sont passés ? ».. J'engueule les Parangs : « Essayez de comprendre, bon Dieu ! C'est dur de crever, alors qu'on était si pénards ensemble.. Y'a des salauds qui en veulent à notre or.. Faut vous défendre mieux que ça ! ».. Les Parangs me regardent gesticuler, debout sur un bidon de fuel.. Leurs yeux sont candides.. — « Mais on s'est bien défendus, David ! ».. Je ricane bêtement.. Un vieux Parang s'avance vers moi.. — « La ennemie est partie, David ! ».. J'hésite à comprendre.. — « Les tanks….. — Ouaidavid !.. — Vous les avez pris où, les tanks ? ».. Ils font des gestes vagues et roulent les yeux.. « Vous les avez fabriqués comme l'or ! ».. C'est ça.. Ils sont radieux.. — « Ouaidavid ! Ouaidavid ! ».. Je tombe du bidon dans les bras d'Azziz qui m'emporte sur son tapis volant.. Les cieux sont très dignes et je n'ai plus rien dans le crâne.. Bob est mort et Linda blessée.. Heureusement, c'est pas trop grave pour elle.. Deux ou trois Triton nous servent à boire au comptoir du bistrot verdâtre.. Verre sur verre….. Plus tard, le vieux Parang vient me trouver dans ma petite maison.. Linda dort en gémissant.. On attend un toubib.. J'espère qu'il viendra en hélico, parce que les routes, comme on dit, ne sont pas sûres.. Il me raconte je sais pas quoi.. Je me fous en rogne.. Il gémit comme Linda : « Ouaidavid ! Ouaidavid ! ».. Je dis que j'en ai marre des "ouaidavid" et des "sakadomerdoké".. Mon copain est mort et mon amie est blessée et j'attends un médecin qui n'existe peut-être pas.. Je suis en plein cauchemar.. « Te gueule pas, David.. Les autres sont salauds, pas les Parangs.. Parangs savent faire des choses….. — L'or ! Vous savez faire de l'or, bande de cons, et c'est ça le malheur !.. — Erreur de tes frères, ami David….. — Quoi ?.. — Bataille avec ces rascals, protéger nos Parangs, toi le chef, ouaidavid, avec Robert et Linda ? ».. Pas compris grand-chose.. Je dis : « Robert est mort.. Et Linda… ».. Je fais un geste vers la chambre.. Il se met à pleurer.. « Oh ! David.. Robert peut-être pas mort….. — Je te dis qu'il est mort, Ducon !.. — Peut-être vivre… ».. Je le fous dehors.. Le toubib arrive.. Linda refuse d'être évacuée.. On la soignera au village.. Elle est déjà prête à faire l'amour avant qu'on ait fini d'enterrer Robert.. Je n'arrête plus de chialer comme un môme.. Les Parangs se sont remis au boulot sous la direction d'Azziz.. On a ouvert une pharmacie, un pressing, un deuxième bistrot (jaunâtre) et une boucherie-charcuterie.. Les cloches de l'église sonnent à tout bout de champ.. J'aperçois Robert qui se balade sur la place entre deux Triton.. Je gueule : « Pas ça ! Pas ça ! ».. Puis j'en prends mon parti.. Azziz me raconte qu'il vient d'arriver un nouveau contingent de Parangs.. Des tas de bus.. Je m'en fous.. Je me platine Dylan, remplis quelques verres et les vide.. Je bouffe des gélules anti-gueule de bois.. Je rentre dans mon pieu et j'en sors.. Je bouffe des gélules.. Les Parangs sont comme toujours souriants et insouciants.. Le soleil crame nos jardins.. Azziz et Linda me sourient.. Le temps redevient lourd.. « David ? » dit Azziz.. « On fait une patrouille autour du village ? ».. Je réponds : « Oui, pourquoi pas ? ».. On regroupe quelques Parangs solides, dont le vieux, on prend deux command-cars, et en route.. On quitte le village et alors, la surprise : l'armée qui campe autour de notre bled ! J'évalue la troupe à un petit millier, mais c'est beaucoup.. Une drôle d'armée, tout de même.. Il y a des types en combinaison bleue, genre cosmonautes en vadrouille, des soldats de l'an quarante, des pirates de cinéma et des marins à la Popeye.. Je repère aussi des baroudeurs qui ressemblent comme des frères à ma pomme voici quelques années !.. Et j'en passe !.. Ça va, j'ai compris.. À la fin… Je suis encore plus triste qu'avant.. Qu'est-ce que j'avais espéré ? On a créé les Parangs pour s'offrir une nouvelle race d'esclaves.. Mais un truc a foiré.. Les minus gros bras sont devenus des faiseurs d'illusions !.. Et ça sert à quoi, les illusions ? L'or ?.. Pas plus d'or que dans mon sac à dos ! Pas de tanks ni de cosmonautes ! Pas de M.. Triton….. J'explique le coup à Azziz qui a l'air à moitié convaincu.. Tout ça : des illusions.. Rien de vrai….. J'ai envie de dégueuler.. On arrête le command-car à dix pas d'un groc en uniforme vert-de-gris, casquette para, style armoire à glace.. Je rigole, la bouche amère.. « Ce type-là n'existe pas.. » dis-je à Azziz.. « Je vais te le prouver ! ».. Je descends, j'avance tranquillement vers mon Aryen caca d'oie.. « Comment c'est ton blaze, Mec.. » je demande, très à l'aise.. — « Rémo.. » il répond.. « Tu pourrais causer poliment ! ».. Je me laisse pas impressionner.. — « Va te faire sauter, illusion.. Je cause comme ça me plaît.. Et aussitôt, il me rentre dedans.. Une montagne de merde pas illusoire du tout.. On se cogne à mains nues.. Il pue de l'entrejambe, ce qui prouve bien qu'il est réel ! D'une clef, je jette ce gros tas aux orties.. Il se relève.. Je le caresse de la tête.. Le sang coule.. Il crache des petits trucs blancs brillants, exactement comme un vrai.. J'encaisse dans les couilles, mais comme elles sont vides, ça passe.. Je cogne sec au foie.. Puis une autre boule en pleine tronche et Rémo se traîne en geignant dans le raisin.. Je respire difficilement et j'ai des perles aux coins des yeux.. Rémo dégueule.. Je me retourne pour ne pas en faire autant.. Quand je le regarde de nouveau, il est en train de… de se dépiauter.. Ou quoi ?.. Il n'a plus son bel uniforme, ni son ceinturon brillant avec étui revolver et la crosse qui dépasse.. Il porte l'espèce de treillis jaune pisseux et flagada des Parangs.. Il n'a même plus sa tête de jeune chef.. Il n'a plus….. Rien !.. Il se relève et je vois un de mes braves Parangs en piteux état.. « Ouaidavid ouaidavid ouaidavid… ».. Il ajoute pas « Sakadomerdoké » mais je vois bien qu'il le pense.. Je décroche un peu.. Et puis… Linda me pose une compresse sur le front et me glisse une pipe à rêves entre les dents.. Oh, Linda, merci.. Le soleil me tape sur le crâne et Linda me passe un café noir avec un gentil sourire et pas du tout de sucre.. Le café m'aide à comprendre.. Les Parangs sont capables de se changer en n'importe qui ou presque.. Mes Triton, l'épicier et le bistroquet : des Parangs.. Comme les militaires… Avec le décor par-dessus le marché.. Parce que les tanks, je pense tout de même pas qu'ils sont réels.. Non, les tanks, les armes et beaucoup d'autres trucs sont sûrement des illusions.. On pourrait le prouver… Mais je n'ai pas envie d'essayer.. Mais l'or ?.. Je me dis que si un Parang peut devenir n'importe qui, M.. Triton, un épicier… ou Robert, moi je pourrais peut-être devenir un Parang.. Cette idée me trotte dans la tête tout le jour.. J'en ai marre d'être un Humain, malgré Linda et Azziz, et j'aime bien les Parangs.. C'est peut-être la solution.. Je réfléchis encore une journée.. Le lendemain après-midi, les cabinets sont bouchés.. C'est ce qui me décide.. Les Parangs m'aiment beaucoup.. Je vis avec eux et ils me regardent comme un demi-dieu.. Les plus belles de leurs filles me sont offertes par leurs parents.. Je n'en demandais pas tant.. Je ne vois plus Linda ni Azziz.. J'ai l'impression qu'ils se sont tirés.. On pourra peut-être me fabriquer une Linda de rechange… Je me balade dans le village qui est animé et florissant comme avant la guerre de 14 ! Je me sens encore un peu seul, mais il y a du progrès.. Quatre ou cinq types qui me ressemblent comme des jumeaux me sourient d'un air ahuri.. Aucun ne veut prendre un verre avec Triton et moi.. Enfin, je suis trop choyé pour que ça soit honnête.. Et le temps passe.. Depuis combien de temps ça dure ?.. Il y a eu une autre attaque des rascals.. L'armée s'en est mêlée, avec un tank lunaire et un vieux mortier de la guerre 39-45.. Les assaillants n'ont pas fait long feu.. Je me balade avec une clef rouillée que j'essaye de changer en or.. Quand je rencontre dans la rue un de mes frères, je gueule : « Ouaidavid ! Ouaidavid ! » et je suis content.. Un jour, dans le bistrot verdâtre, j'ai réussi à être M.. Triton le temps de boire un verre.. C'était bien, mais ça m'a porté un coup.. Je suis sorti en marmonnant : « Moiparang ! Moiparang ! ».. Sens que ça vient.. Ouaidavid… Bientôt Parang heureux.. Sais faire des choses, bientôt être des gens ? Moiparang Triton.. Moiparang Linda.. Moiparang Azziz.. Moiparang Robert.. Moiparang….. Bientôt heureux.. 319, juin 1981.. jeudi 30 novembre 2006..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/les Systèmes organisants | Quarante-Deux
    Descriptive info: les Systèmes….. les Systèmes organisants.. E.. n réalité, » avait dit quelqu'un, « ce n'est pas aujourd'hui le dernier jour du siècle.. La fin du siècle, c'est exactement dans un an : le 31 décembre 2100… ».. Mais quelle importance ?.. En fait, cette réflexion ne venait pas de quelqu'un en particulier, mais de tout le monde à la fois, c'est-à-dire du réseau.. Ce n'était qu'une pulsion informologique du réseau.. Et pour Martin Smith, comme pour le plus grand nombre des cinq milliards de Terriens, le 31 décembre 2099 serait un jour ordinaire, car il n'y avait plus que des jours ordinaires.. Même le “jour de responsabilité”, que la plupart des gens appelaient “jour des soucis”, était un jour ordinaire.. Martin avait droit à un jour de soucis par mois ; le prochain serait début janvier, quand l'Organisation le souhaiterait.. Ses propres désirs coïncidaient toujours avec les vœux de l'Organisation.. Tout à fait normal, puisqu'il était branché… ce qui n'était pas le cas de sa femme Alice.. Enfin, Alice suivait un traitement.. Elle irait mieux bientôt.. À coup sûr.. Et, justement, ce matin du 31 décembre, il avait envie de se lever tôt.. Une impulsion transmise par la micropuce logée quelque part dans le lobe frontal gauche de son cerveau : le résonateur.. Maintenant, le résonateur faisait partie de lui-même et ne transmettait que des sensations agréables.. En outre, il lui facilitait grandement la vie.. Son fils Pierre, qui avait douze ans, venait de recevoir le sien.. Il était désormais branché.. Pierre ne se trouvait pas en ce moment à la Résidence.. Il faisait du ski et de l'escalade à Montagne 611.. Connecté avec l'Organisation, il ne risquait pas l'accident.. L'ascension d'une paroi verticale de plusieurs centaines de mètres était maintenant à sa portée.. À son retour, il se remettrait  ...   de l'entrée, il s'arrêta pour jouer quelques accords de la.. Sonate au clair de lune.. de Beethoven.. Tous les Hommes étaient musiciens depuis l'avènement des orgateurs.. Tous montaient à cheval, plongeaient, jouaient au tennis, sautaient à la perche, copiaient un Van Gogh ou sculptaient un bahut ancien.. N'importe qui faisait n'importe quoi… Pour son petit-déjeuner, il ne prit pas la peine de passer une commande au robot.. Il savait d'avance qu'on lui servirait quelque chose qui lui plairait et qui conviendrait très bien à son organisme.. En sortant, il s'approcha de la vitre extérieure, légèrement assombrie, qu'il avait l'habitude d'utiliser comme écran.. Il était comme tout Humain un terminal du système orgateur qui lui transmettait directement ses souhaits.. N'importe quelle surface lisse pouvait se transformer en écran.. C'était un moyen de communication commode.. Allait-on l'envoyer à l'usine de bactéries ? Non, car il n'en avait pas envie.. L'ordre de mission s'imprima sur la vitre :.. Marcher une heure et demie dans la forêt….. Exactement ce qu'il souhaitait ! Les systèmes organisants, dérivés des ordinateurs-processus de la première moitié du siècle, étaient bien la plus belle invention de tous les temps.. Il se promenait maintenant au milieu des hêtres, des chênes et des bouleaux, avec beaucoup d'autres résidents comme lui en “procession”, c'est-à-dire en action de “processeurs”.. Tout en humant l'odeur de la neige, il se sentait partie intégrante d'une formidable machinerie écologique qui s'étendait jusqu'aux étoiles.. Et il travaillait.. À quoi ?.. Il n'en savait rien.. Il n'était qu'un infime circuit dans un immense processus organisant.. C'était un peu frustrant.. S'il avait seulement pu imaginer ce qu'il était en train de faire, il eût été presque heureux.. les Systèmes organisants.. Bientôt.. 3, juin 1981.. Première version de :.. le Jour des soucis.. jeudi 30 novembre 2006 —.. jeudi 4 janvier 2007..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/le Jour des soucis | Quarante-Deux
    Descriptive info: le Jour….. A.. lan Norman ouvrit les yeux et sourit.. Il souriait toujours en s'éveillant.. Ce matin-là, il avait envie de se lever tôt.. Sauter du lit à l'aube d'une superbe journée d'hiver, c'était un plaisant programme.. Il y pensait déjà en se couchant la veille.. Il s'était même demandé si cette puérile excitation qu'il ressentait n'allait pas l'empêcher de dormir.. Ah ah… Comme si l'insomnie existait encore !.. Six heures et dix minutes.. Excellent.. Il s'étira joyeusement et sauta à pieds joints sur la moquette élastique.. Aussitôt, l'éclairage progressif s'alluma, puis augmenta d'intensité avec une lenteur telle qu'on eût dit la douce montée de l'aurore.. Dans le profond silence de la résidence Ève 3, il écouta le souffle de sa compagne Mina.. En raison de son état nerveux — elle souffrait d'un syndrome de déconnexion sans gravité —, la jeune femme était dispensée pour le moment de sa journée de responsabilité.. Dispensée ou privée, comme on voudra.. , songea Alan avec tristesse.. Dommage pour elle.. Dommage, oui, car le “jour des soucis” donnait beaucoup de sel à l'existence.. Mais Mina serait bientôt guérie.. Elle aurait sa juste part des responsabilités, une fois par mois, comme la plupart des gens.. En attendant, Alan éprouvait une satisfaction un peu égoïste à sentir peser sur ses seules épaules la charge morale de son foyer.. Il eut une pensée affectueuse pour Colin, leur fils de douze ans, en vacances à Montagne 325.. Colin avait été admis à la communion huit jours plus tôt, ce qui lui permettait maintenant de réaliser son rêve : pratiquer l'escalade à mains nues.. Un sport magnifique.. , Alan en convenait volontiers.. Mais lui-même préférait l'équitation et surtout le dressage des chevaux sauvages.. Il courut à la salle de bains : un bon endroit pour savourer l'euphorie du matin.. Il aimait les joies simples de la vie.. Exemple : se lever tôt pour profiter du temps qui passe et du temps qu'il fait.. Ce jour-là, il avait envie de se lever tôt : il se levait tôt.. Quoi de plus naturel ?.. Peut-être l'impulsion, le désir lui-même, lui avaient-ils été transmis par la micropuce logée quelque part dans le lobe frontal gauche de son cerveau.. Peut-être… mais quelle différence ?.. C'était le cas pour tout le monde.. Les désirs des gens coïncidaient avec les vœux du réseau informologique qui gérait à la fois les affaires de la société et le bonheur individuel.. La micropuce appelée résonateur filtrait les sensations : elle laissait passer ce qui était agréable et positif et éliminait le reste.. Sauf le jour des soucis.. Et encore… Quel plaisir.. , se dit Alan,.. de penser que c'est aujourd'hui le jour des soucis !.. "Jour des soucis" était le terme vulgaire pour "jour de responsabilité".. Alan — comme Mina en temps normal — avait droit à un jour de soucis par moi.. C'était bien : tout à fait ce qui lui convenait.. Il n'enviait certes pas ceux qui avaient deux jours par mois comme ses amis Gloria et Simon.. Et ceux qui ne portaient le fardeau commun qu'un jour tous les deux mois, comme Molly et Karl, lui semblaient bien déshérités….. Il s'examina avec une attention inaccoutumée dans le miroir à double effet situé à droite du lavabo.. À gauche, c'était celui de Mina.. Il décida de s'inquiéter pour sa santé.. Il ne paraissait pas ses quarante ans, bien sûr.. Il en paraissait trente.. À partir de trente ans, tout le monde paraissait trente ans… pendant trente ans.. Donc.. ça ne signifie rien.. J'ai l'air jeune, en bonne santé et même en pleine forme, comme tout le monde ou presque.. Mais c'est un masque.. Un de ces nouveaux virus qu'on n'arrête pas de découvrir est peut-être déjà en train de proliférer dans mon sang.. À moins que je ne couve un bon vieux cancer du poumon !.. Il n'en croyait pas un mot.. Difficile de se faire.. vraiment.. du souci pour sa santé quand on se sent si bien dans sa peau !.. « Sept heures zéro cinq.. » dit l'Unité régionale UR 3.. « Vous pouvez parler, Professeur.. Josef Ček trouva le visage qui lui faisait face sur le miroir à double effet moins avenant, dynamique et jeune, qu'à l'habitude.. Normal.. C'était son jour des soucis.. Il avait le teint jaune, le front dégarni et des poches sous les yeux.. Il pensa :.. J'ai trente ans… depuis presque trente ans !.. Haussant les épaules, il régla d'un geste le miroir pour le transformer en écran et il commença son exposé de vie courante.. — « Mes chers amis, c'est mon troisième jour des soucis du mois, et je souhaite vous faire partager quelques-unes de mes inquiétudes.. Trois jours de responsabilité par mois, c'est beaucoup pour un homme presque déjà vieux.. Eh oui, vous pouvez me voir si vous voulez : mon écran est branché.. J'ai trente ans comme tous ceux d'entre vous qui n'ont pas moins de vingt-neuf ans et pas plus de soixante et un ans.. J'ai trente ans, mais pas pour bien longtemps, je dois l'avouer et je suppose que cela se voit.. » Oh, je compte bien devenir centenaire.. Chacun de nous, sauf de rares exceptions, à une espérance de vie un peu inférieure à cent dix ans.. Mais il faut bien reconnaître que la jeunesse éternelle n'est pas encore pour demain.. Naturellement, nous trouverons la vieillesse délicieuse.. Il ferait beau voir le contraire ! Et à partir de quatre-vingts ans, on nous dispensera de responsabilités.. Merveilleux, n'est-ce pas ? Nous serons joyeux et.. insouciants.. tous les jours de l'année.. Comme des enfants… Ou plutôt comme des adolescents de douze à seize ans, qui ont eu leur communion avec le réseau, mais n'ont pas encore leur jour de responsabilité.. » Ces deux âges sont donc les plus beaux de la vie… Eh bien, Eh bien franchement, je ne sais pas.. Peut-être ai-je, pour ma part, trop de jours de soucis ; mais je suis parfois pessimiste et angoissé.. Je songe au réseau informologique, ce cher.. Régup.. Dois-je vous rappeler le sens de ce sigle qui sonne haut et clair à nos oreilles ravies ? RÉseau de Gestion Unifié de la Population….. ne se détraque-t-il jamais ? Ah, cela doit bien arriver de temps en temps, n'est-ce pas ? Seuls m'entendent en ce moment ceux qui ont comme moi-même leur jour des soucis aujourd'hui.. C'est parfait.. Mais supposons que le réseau se trompe et que certains d'entre vous… un seul même, soit dans un jour ordinaire.. Celui-là n'échapperait pas au syndrome de déconnexion !.. » “Pas très grave?” direz-vous.. “Cela se soigne très bien.. ” Pourtant, le sujet atteint garde une tendance à la récidive, comme les dépressifs autrefois.. Nous avons vaincu la dépression nerveuse de façon définitive, mais nous avons désormais le syndrome de déconnexion.. » Enfin, souhaitons que.. ne commette pas d'erreur.. Surtout pas d'erreur plus grave que celle-ci.. Soudain, le miroir écran de Josef Ček s'éclaira.. Un signal clignotant apparut :.. -UR 3.. Bien bien.. , se dit-il, et il interrompit son exposé qui risquait de n'être plus transmis.. L'appel du réseau lui parvint aussitôt par l'intermédiaire de son résonateur personnel : « Professeur Ček, avez-vous une montre ? ».. Josef Ček crut d'abord à une plaisanterie.. Mais.. ne passait pas pour être très facétieux.. Une montre ? Une montre ?.. Personne ne possédait plus de montre, sauf les collectionneurs d'antiquités ! Tout le monde avait l'heure dans sa tête, grâce au réseau.. Était-ce une erreur de programmation — une sorte d'interférence avec un jeu vidéochoc ?.. Il demanda d'une voix hésitante et solennelle : « Que se passe-t-il donc, Unité régionale 3 ?.. — Vous avez commencé votre cours en avance, Professeur ! Il est seulement six heures vingt-neuf.. — Impossible !.. — Je regrette.. Une erreur d'une demi-heure a été commise par une unité régionale.. Veuillez accepter nos excuses.. Nous vous prions de bien vouloir vous recoucher.. En sortant de chez lui, Alan fut pris d'un vif désir de froid.. Il se mit à rêver d'un hiver de carte postale.. Le temps jusqu'ici avait été très doux.. Il traversa la pelouse pour arriver au restaurant et la neige se mit à tomber.. Dommage.. , pensa-t-il.. Le désir ne lui était pas venu assez tôt : sa réalisation lui apportait aussi moins de plaisir.. Mais, après tout, c'était le jour des soucis… Justement, ce léger raté d'organisation était alarmant.. Il se fit donc un peu de soucis à ce sujet et il en fut très satisfait.. Aujourd'hui, il allait s'inquiéter de son mieux pour les affaires du monde et les problèmes de son entourage.. Voyons, pourquoi ne pas commencer par son fils ? Il fit un effort, sans grand résultat : l'inquiétude ne venait pas.. Il soupira.. En passant devant le piano de l'entrée, il s'arrêta pour jouer quelques accords de la sonate.. Clair de lune.. Sans insister.. Il savait qu'il aurait pu jouer la sonate d'un bout à l'autre, de mémoire.. Mais la mémoire n'était pas la sienne.. Maintenant, grâce à.. et à ses micropuces cérébrales, tous les individus étaient musiciens.. Pas tout à fait virtuoses mais presque.. Tous montaient à cheval, plongeaient, jouaient au tennis avec brio, sautaient trois mètres minimum à la perche, pouvaient copier un Van Gogh ou sculpter un bahut ancien… N'importe qui faisait n'importe quoi.. Et le faisait bien !.. Pour son petit-déjeuner, il ne prit pas la peine de passer commande au robot.. Il était un habitué.. Il savait d'avance que les machines lui serviraient une nourriture agréable, qui en outre conviendrait très bien à son organisme.. Pas de soucis à se faire.. Oh, pardon….. C'était pourtant le jour !.. À ce moment, le serveur automatique lui apporta un œuf sur le plat.. Non !.. Qu'est-ce que c'est que ce truc ?.. Il n'avait pas envie d'un œuf.. La vue de cette flaque jaune dans son assiette graisseuse l'écœura complètement.. Mais que Diable….. Une unité régionale de.. devait être détraquée.. Ce n'était pas très grave.. Mais….. Il ne put s'empêcher de s'inquiéter pour son fils.. Montagne 325 était un centre de sport alpin pour débutants.. En principe, Colin ne courait aucun risque.. Mais il n'avait sa communion que depuis une semaine et… un accident pouvait arriver.. Est-ce que les accidents peuvent arriver ? Réfléchissons.. Le système organisant qui m'a fait servir une nourriture dont je n'ai pas du tout envie est tout aussi capable de laisser mon fils lâcher prise au cours d'une escalade ou de lui donner le vertige au mauvais moment !.. Alors, il commença à se faire vraiment du souci.. Ce jour ne serait pas comme les autres.. Il se préparait à appeler le robot lorsqu'il s'aperçut qu'il avait envie de son œuf sur le plat.. Il  ...   Mais les écrivains devaient exagérer.. Alan sursauta.. Un café chaud ?.. Voilà, c'était un café chaud qu'il voulait !.. La plaque électrique refusa de s'allumer.. Il se prépara une tasse de café soluble — froid.. Le programme n'arrivait pas.. Il y a bien une minute, et même beaucoup plus, non ? Le temps de préparer le café et….. Il aurait voulu parler à son fils.. Enfin un désir clair et net ! Très bien, je vais avoir un appel de Montagne 325 d'ici un petit moment.. Il se souvint qu'il devait être là quand Mina se réveillerait.. Il passa dans la chambre pour voir si elle dormait toujours.. Il n'avait aucune idée de l'heure.. Il se demanda s'il ne souffrait pas lui-aussi d'un syndrome de déconnexion.. Ou bien c'était.. en personne qui déconn… ectait !.. Depuis la porte, il écouta le souffle de Mina.. Mais toutes sortes de bruits se faisaient entendre à l'extérieur et le gênaient.. Il s'approcha du lit de son épouse : le jumeau du sien.. Vide, comme il s'y attendait.. Pour une raison mystérieuse, Mina s'était levée avant l'heure programmée et était sortie.. Sans doute était-elle allée au restaurant de la résidence.. Elle avait pu partir pendant qu'il écoutait le cours de vie du professeur Ček.. Mais pourquoi n'avait-elle rien dit ?.. Encore une erreur de l'unité régionale !.. Alan attendit une explication.. Rien ne vint.. Il se sentit complètement abandonné.. Syndrome de déconnexion….. Il appela sans conviction : « Mina, Mina, où te caches-tu ? ».. Mais Mina ne pouvait se cacher dans l'appartement, bien trop petit.. Une souris n'y aurait pas réussi ! Deux pièces minuscules… Comment ai-je fait pour m'y trouver à l'aise pendant des années ? Et Mina qui ne se plaint jamais.. Sa perception de l'espace était aussi troublée.. Il se mit à tourner entre les meubles, se cogna aux angles et accrocha du pied la moquette usée.. Il suffoqua.. Son cœur battait la chamade.. Son cœur… Il avait un peu oublié cet animal fidèle mais ombrageux, tapi au fond de lui.. Il se fit une deuxième tasse de café froid.. Il lui sembla que ses nerfs se calmaient.. Peut-être Mina avait-elle reçu un appel d'urgence pour aller travailler ?.. Elle était en congé de maladie.. Alan sourit.. L'idée lui était venue parce qu'il avait envie de travailler.. Alors, si Mina était embauchée, lui aussi peut-être… Ils n'étaient spécialistes ni l'un ni l'autre.. Il y avait très peu de vrais spécialistes.. Avec l'aide des systèmes organisants, chacun pouvait faire tous les métiers ou presque.. Mais les systèmes pouvaient aussi se passer des Humains pour beaucoup de tâches.. Pour la plupart des tâches, sans doute.. Qui sait si on ne nous donne pas du travail par pitié ? Depuis combien de temps n'a-t-on pas eu pitié de moi ?.. Il ne savait pas.. Il n'avait pas fait attention.. Des semaines, des mois.. Des mois durant lesquels il avait été très heureux puisqu'un vif désir l'habitait de se reposer, de flâner, de s'amuser….. De vivre, quoi.. Le désir de travailler qui lui était venu ce matin aurait dû précéder une offre d'emploi du réseau, comme le désir du froid avait précédé les premiers flocons de neige.. Mais tout allait de travers aujourd'hui.. Maintenant, son désir de froid s'était évanoui et il frissonnait dans sa chambre glaciale.. Qu'a donc raconté le professeur Ček au sujet d'une panne de chauffage ?.. Il ne s'en souvenait même plus… Une autre inquiétude l'assaillit.. Et si les machines n'avaient plus besoin de nous ? Plus du tout besoin de certains d'entre nous ?.. Il se sentait tout à fait malade.. Une nausée douloureuse lui tordait l'estomac.. L'œuf au plat ne passait pas.. Ah, je savais bien que je n'en avais pas envie.. Il se planta devant le miroir double effet du lavabo et attendit de son image un mot d'espoir ou un sourire fraternel.. Le temps s'écoulait, mais il était incapable de l'apprécier, par manque de pratique.. Peu à peu, la nausée s'atténua.. Il ne vomit pas.. Il eut moins froid.. Il fut moins inquiet.. Son double lui sourit.. › Des erreurs volontaires ont été commises.. Des défaillances dans les services ordinaires ont été simulées.. Il s'agissait d'un exercice pour stimuler le sens des responsabilités de tous les citoyens dont c'était aujourd'hui le jour des soucis.. Merci de votre coopération.. Le cours normal de la journée reprend d'ici à quelques secondes.. Alan Norman s'offrit un troisième café, brûlant, celui-là, car la plaque électrique consentit à fonctionner.. Par association d'idées, il se dit :.. Tu as eu chaud, hein ?.. Mais tout allait bien.. Ce n'était qu'un exercice :.. les grandes manœuvres du petit matin !.. Eh bien, il avait failli s'y laisser prendre… C'était voulu.. Sacré farceur de.. !.. Une délicieuse fraîcheur régnait maintenant dans l'appartement.. L'appartement de Mina et Alan, un deux-pièces intime et coquet dans la luxueuse résidence Ève 3.. Mina et Alan, un couple uni, sans histoires.. Lui, en tout cas, était bien dans sa peau.. Mina un peu moins, à cause de ce fameux syndrome… Il soupira d'aise.. Il pouvait se détendre.. Il n'avait plus cette envie ridicule d'aller travailler.. Quand on aurait besoin de lui, l'U.. l'appellerait pour lui confier une tâche qui, de toute façon, serait utile et agréable, distrayante aussi et peut-être même passionnante.. Il s'en tirerait très bien, comme d'habitude, avec l'aide du réseau.. Mais rien ne pressait.. » confirma l'Unité régionale 3 sur un ton encourageant.. « Si nous récapitulions ensemble vos principaux soucis ? ».. J'avais presque oublié ce fichu jour des soucis !.. pensa Alan.. — « Dois-je commencer par les questions d'intérêt général ou par les affaires personnelles ?.. — Comme vous voudrez.. — Eh bien, il y a mon fils Colin Norman, qui a eu sa communion il y a quelques jours.. Il est parti aussitôt à Montagne 325 pour un stage d'escalade à mains nues.. — Attendez un instant.. » dit UR 3.. « Cela me paraît une erreur.. » répondit Alan avec vivacité.. « Ce n'est pas une erreur, cela n'a rien à voir avec l'exercice de ce matin.. Colin est parti à Montagne 325 il y a plusieurs jours.. Il a eu sa communion à douze ans, suivant la règle.. Et il est tout de suite parti pour le stage qu'il avait demandé depuis un an.. — C'est une erreur.. » répéta l'unité régionale.. « Je viens de vérifier.. Il n'y a pas de stage d'escalade à mains nues en hiver.. C'est trop dangereux.. De plus, un adolescent ne part pas en stage sportif aussitôt après sa communion.. Il doit d'abord s'habituer au résonateur.. La période d'accoutumance est de six mois minimum.. » fit Alan.. « Où est-il alors ?.. — Vous devriez le savoir.. » dit l'unité sur un ton accusateur.. — « Je me trompe peut-être.. » avoua Alan.. « Mina doit le savoir.. — Mina… votre femme ? Oui, elle doit le savoir.. — Mais elle n'est pas là.. Il fallait qu'elle reste au lit parce qu'elle est malade.. Mais elle est partie sans que je la voie, ce matin.. C'est peut-être à cause de l'exercice.. — Je vérifie.. La réponse se fit attendre.. « Votre femme a été admise, il y a deux jours, au Centre hospitalier 944 pour un syndrome de déconnexion très grave.. Vous l'aviez oublié ?.. — Il y a deux jours ? » dit Alan sur un ton pensif.. Non, je ne peux pas me tromper.. Hier… hier encore, elle était ici avec moi.. Nous avons regardé un spectacle vidéochoc et ri ensemble.. Elle allait mieux.. Nous avons fait des projets d'avenir….. « Des projets d'avenir.. » fit-il distraitement.. — « Je m'informe au sujet de votre fils.. » dit l'unité.. Presque aussitôt, elle reprit : « Tout va bien.. Il est en stage dans un centre post-communiel.. Il apprend à se servir de son résonateur et à coopérer avec le système organisant.. Tous les adolescents vont dans un centre de ce genre après leur communion.. Vous l'ignoriez ? ».. Il était désemparé.. Il avait besoin de se raccrocher à un espoir, de se donner l'illusion d'agir.. — « Je voudrais voir mon fils… » dit-il.. — « Le jour des soucis est en effet bien choisi pour s'occuper de sa famille.. » décida l'unité.. Il descendit de l'autobus parmi les derniers.. La gare routière était le terminus.. Il avait encore une fois perdu le contact avec l'unité régionale.. Il commençait à avoir peur.. Je suis vraiment malade.. Aucun doute.. Il souffrait comme Mina d'un syndrome de déconnexion.. « La maladie des mal-branchés.. » disait-on quelquefois en riant.. Mais il n'avait pas envie de rire.. Qu'était-ce au juste que le syndrome de déconnexion ? Et si c'était un moyen pour.. de se défaire des bouches inutiles….. Ou plutôt des cerveaux inutiles ? Non, non.. Impossible.. L'Humanité avait atteint un niveau de civilisation tel que… Mais.. était-il civilisé ? Connaissait-il le droit des gens ?.. Une rangée de miroirs double effet s'alignaient devant les bureaux de la gare.. Beaucoup de voyageurs étaient en communication.. Alan trouva un poste libre et appela le réseau en déclinant son identité et son code.. La réponse se fit moins attendre qu'il ne l'avait craint.. Unité régionale 6.. › Mauvaise nouvelle pour vous : votre fils Colin a eu un accident à Montagne 325 !.. — Colin ? Montagne 325 ? » répéta Alan, hébété.. « Mais mon fils n'est pas à Montagne 325.. Il est au Centre post-communiel… J'ai oublié le numéro.. Est-ce l'exercice de ce matin qui continue ?.. — Quel exercice ? Je répète : votre fils a eu un accident ! ».. Et de nouveau, le contact fut rompu.. Alan chercha au hasard.. Le trouble grandissait dans son esprit, gagnait ses nerfs, son corps tout entier.. Il s'élança en courant à travers la gare routière sans savoir où il allait.. Il n'entendit pas le signal d'alarme déclenché par un dispositif automatique de sécurité.. Il vit le busélec — automatique — sur lui une seconde seulement avant le choc.. Trop tard.. Plus de peur que de mal !.. pensa-t-il en s'éveillant.. Il se rendit compte qu'il était à l'hôpital.. Tout allait bien : on le soignait.. Beaucoup de câbles et de tuyaux.. Presque trop….. Il eut envie de rire.. Puis de gémir.. Il avait mal, très mal.. Sa tête lui semblait prise dans un étau.. Un casque avec des fils, des fils, des fils… Non, c'est un cauchemar !.. Il s'aperçut qu'il ne pouvait pas parler.. Et il n'avait toujours pas le contact avec le réseau….. Bon Dieu, qu'est-ce qu'ils sont en train de me faire ?!.. le Jour des soucis.. Terminal.. 19-20, mai-juin 1984.. Version remaniée de :.. jeudi 4 janvier 2007 —..

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