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    Archived pages: 1235 . Archive date: 2013-12.

  • Title: Récits de l'espace/Jeury/les Négateurs | Quarante-Deux
    Descriptive info: section Michel Jeury.. tout Quarante-Deux.. Sauter la navigation.. accueil.. exliibris.. pgeff.. archives.. kws.. prix.. galerie.. carnets.. photos.. Vous êtes ici :.. →.. Récits de l'espace.. les Négateurs.. Sections.. Curval.. Egan.. Jeury.. Pierru.. Navigation.. présentation.. Michel Jeury : la Conspiration des Trois-Noms.. Intégrale des nouvelles.. N.. ael Wan sortit du collecteur principal Ver de Lune à proximité d'un endroit appelé Fourneau Chimique.. C'était une ancienne centrale nucléaire, habitée par une secte de coureurs, les Lièvres fous.. Il activa ses raquettes électriques et contourna prudemment l'endroit.. Il se dirigea à bonne allure vers la constellation d'Orion, marquée sur sa territoriette par un quadruple point.. Il s'était dit cent fois :.. Si ça continue, je déserte !.. Il savait bien que cela continuerait, cent ans, mille ans ou plus.. Et on pouvait considérer sa fuite du collecteur comme une désertion définitive.. Outre la territoriette, son “foulard” à trame magnétique contenait une “foule” de données et notamment des renseignements sur le secteur.. Il vérifia que la constellation d'Orion se composait d'un monastère, de Foe, monarque Stu Liju ; d'un village, Lassac, consul Abdesselam Ottman ; d'une commune, Edjedi, communier Raïndi Zaral ; d'une usine, Jalberg, ingénieur Vari Golfer… À l'intérieur du foulard se trouvait aussi un détecteur de radiations ; il le déploya entre ses deux bras tendus.. Le dragon qui s'étalait sur toute la largeur de l'étoffe ne changea pas de couleur : on pouvait y aller.. Tout en glissant le long de la piste mal entretenue qui conduisait à la constellation, il promena sur une autre partie du foulard le lecteur optique incrusté à la pointe de son index gauche.. Les renseignements qu'il pouvait obtenir de cette manière étaient d'une valeur très relative.. La trame présentait des traces très sérieuses d'usure et même, à un certain endroit, une minuscule déchirure.. En outre, la programmation du foulard était déjà ancienne.. Les données s'imprimèrent en idéogrammes autour de sa main et le long de son poignet.. Il les lut d'un coup d'œil.. Jusqu'au début de 2466, la région d'Orion avait été relativement tranquille.. On signalait quelques incursions des Dados, sur leurs deltas solaires, et en particulier la bande de Faucon du Caire.. Aucun Typhoon n'avait jamais été vu dans le secteur.. Les Jongleurs de Loal Japan Trevog et de Kalo Timuji étaient basés entre le Verseau et le Lézard ; leur zone d'influence ne semblait pas s'étendre jusqu'à Orion… Rien, naturellement, sur les Négateurs.. Les dossiers vaisseaux de la géoprogrammation jetaient dans le ciel des mises en garde terrifiantes du style :.. Les Négateurs sont le pire danger que l'Humanité et la civilisation aient jamais connu !.. Mais sur les derniers documents qu'ils fournissaient à leurs derniers serviteurs, ils oubliaient toujours de mentionner la secte maudite.. De toute façon, Nael n'avait qu'une confiance très limitée en son foulard, qui n'avait jamais signalé aucun Robot dans la portion du collecteur desservant le Bouvier, la Poupe, le Petit Chien et Orion.. Pourtant, les Robots étaient bien là, et depuis longtemps.. Il avait passé des mois à les fuir ou se battre avec eux.. Il y avait surtout Moar Gung et sa bande loqueteuse de Robots clowns, qui faisaient la loi dans le collecteur secondaire du Petit Chien.. Et cela bien avant la programmation du foulard.. Non, les géoprogrammateurs n'étaient plus vraiment dans le coup.. Ou bien….. Nael Wan filait sur ses raquettes porteuses en direction d'Orion.. C'était un bel après-midi d'automne.. Octobre 2466.. Le soleil commençait à descendre sur l'horizon rose orangé.. Le temps était encore chaud mais, à l'approche du soir, un vent piquant se levait, soufflant de l'est.. L'air était très pur… Les géoprogrammateurs avaient enterré l'industrie et les voies de communication ; ils avaient aussi replanté un milliard d'hectares de forêt à la surface et purifié pour quelques siècles l'atmosphère de la planète.. À quel prix ? Eh bien, l'ère de la géoprogrammation s'achevait : mieux valait ne plus y penser.. Mais l'ère s'achevait-elle vraiment ? Les Stellarques (maîtres des constellations) qui allaient probablement succéder aux géoprogrammateurs, feraient-ils mieux, ou simplement aussi bien ? Nael en doutait.. Il força l'allure.. Il lui fallait être admis à la constellation avant la nuit.. C'était un impératif de sécurité.. Il voyait nettement les toits du village, à deux ou trois kilomètres devant lui, aigus, bleus au point de se confondre parfois avec le bleu du ciel.. Il traversa un pré communal, longea une forêt dense, qui appartenait au monastère, ainsi qu'en attestait une plaque lumineuse, et il déboucha sur la route qui conduisait au village.. Il décida de la suivre, bien que ses raquettes lui eussent permis de se déplacer sur n'importe quel terrain.. Il glissa avec aisance sur la chaussée mal entretenue, irrégulière et déformée.. Il arriva à proximité du village.. Cinq personnages aux vêtements bariolés se tenaient devant le pont de transit.. Hommes et femmes portaient des cercles de métal poli aux poignets et autour de la tête, ainsi que des plaques-miroirs sur les épaules et la poitrine.. Nael reconnut un groupe de Jongleurs.. Un homme s'avança à la rencontre du visiteur.. Il avait une courte tunique blanche, semée de taches multicolores, sur un pantalon à rayures rouges.. Il avait un chapeau à plumes et des bottes d'officier d'État.. Il marchait en jonglant avec quatre boules diversement colorées….. Le foulard s'était trompé.. Ou bien sa programmation était périmée.. Les Jongleurs étaient à Orion !.. Nael pouvait encore fuir.. Mais il hésita.. Et, aussitôt, ce fut trop tard.. Il regarda les boules : une jaune, une rouge, une bleue et une blanche.. Il connaissait la règle du jeu.. Trois de ces boules étaient inoffensives.. La quatrième était une grenade à rayons, ou quelque chose de ce genre, qui le ferait mourir lentement, dans de terribles souffrances, sans abîmer ses vêtements, son équipement, ni aucun des objets qu'il portait sur lui.. À condition que les Jongleurs ne trichent pas — et ils trichaient assez rarement —, Nael n'avait qu'une chance sur quatre de mourir.. Était-ce beaucoup ? Était-ce peu ?.. Il réfléchit.. C'était trop….. Maintenant qu'il avait rejoint la surface, il avait envie de vivre.. Une chance sur quatre de mourir sur le seuil d'une existence nouvelle, depuis longtemps désirée, c'était mille fois, cent mille fois trop !.. Il fit face au Jongleur qui continuait de lancer en l'air ses boules maléfiques.. L'homme le regardait d'un air sarcastique et méprisant.. Il cria : « Choisis ! Une boule ! Vite ! Choisis tout de suite ! C'est la loi de la Jongle ! ».. Instinctivement, Nael se révolta.. Il ne voulait pas obéir à la loi de la Jongle.. — « Non, non, non ! ».. De toutes ses forces, il nia.. Il tendit les deux mains vers le Jongleur, balança son foulard en hurlant : « Non, non, non… ».. Rien que ce mot,.. non.. , avec une étrange puissance, née du désespoir.. Il se rendit à peine compte qu'il défiait follement les Jongleurs.. La violence de la Négation l'emportait corps et âme.. Le Jongleur parut un instant pétrifié par la surprise.. Les boules s'entrechoquèrent dans ses paumes et ne s'envolèrent plus.. « Non, non, non, non… » psalmodiait Nael.. C'est ainsi qu'il devint, presque sans l'avoir voulu, un Négateur.. Il l'apprit plus tard, le Jongleur qu'il avait défié était le redoutable Kalo Timuji en personne.. Kalo Timuji avait eu peur de lui ; il avait interrompu le rituel sacré de la Jongle.. Il avait empoché ses boules ; il avait rejoint ses quatre compagnons en gesticulant et en marmonnant d'obscures conjurations….. Comment un Jongleur avait-il pu se laisser influencer aussi facilement ? Les vrais Négateurs étaient-ils donc si terrifiants ?.. Les cinq Jongleurs s'étaient rassemblés en dégageant l'entrée du transit.. Chacun d'entre eux serrait une boule, une seule, dans la main droite.. Ils regardaient Nael en criant : « Démon ! démon ! ».. Kalo Timuji leva le poing en un geste de menace dérisoire.. Nael courut vers le village.. Il répétait sans fin sa litanie protectrice : « Non ! non ! non ! ».. Il lui semblait qu'il risquait de retomber au pouvoir des Jongleurs s'il arrêtait une seconde de prononcer la syllabe toute-puissante.. Les gens du village s'écartaient de lui avec une crainte respectueuse.. Ils me prennent donc aussi pour un Négateur !.. pensa-t-il, un peu horrifié.. Il erra un moment dans les petites rues de Lassac.. Le soir tombait.. Il demanda à un passant de lui indiquer le centre administratif du village.. On lui conseilla de se rendre au bureau de tabac.. Les habitants des constellations étaient grands fumeurs de toutes sortes d'herbes, dont l'administration s'octroyait le monopole.. Le Bureau des Tabacs, Haschichs et Arômes était le centre vital de Lassac.. Une employée reçut Nael et lui offrit une cigarette.. « J'étais mécatronicien au service d'entretien du collecteur principal.. Depuis longtemps, mon administration me priait de déserter.. Me voici ! ».. Un homme s'approcha.. — « Vous ralliez la constellation d'Orion ?.. — Pourquoi pas ?.. — Êtes-vous un Négateur ? ».. Nael ne répondit pas.. Il s'était mis dans une situation affreusement fausse et tout à fait inextricable.. Répondre « Oui.. », c'était formuler nettement le mensonge.. Répondre « Non.. », c'était l'enfoncer dans l'esprit de ses hôtes… Alors, il se tut.. Mais “qui ne dit mot consent”.. Il sentit qu'il était pris au piège.. « Vous êtes ici chez vous.. » dit l'homme.. « Jusqu'à preuve du contraire.. Notre communauté est la plus hospitalière que vous puissiez rencontrer sur votre chemin, qui que vous soyez.. Mais vous allez devoir me remettre votre foulard… ».. Nael s'exécuta avec un soupir.. La géoprogrammation était peut-être moribonde, le foulard usé et périmé… Il commanda un verre de vin doux au bar du bureau de tabac.. La serveuse refusa avec un sourire sa carte bancaire et ses pièces de métal.. — « Vous paierez plus tard.. ».. Le buraliste en personne, un homme de haute taille, aux longs cheveux blancs, vint lui remettre ses bons de séjour : trois repas et deux nuits à l'auberge du Chien savant.. Le déserteur devrait se présenter de nouveau s'il désirait encore rester à Lassac après avoir utilisé ses bons.. Dès le lendemain, il fut convoqué par le consul Abdesselam Ottman.. Il se rendit aussitôt au consulat du village, où Ottman le reçut bientôt.. C'était un géant presque chauve muni d'une prothèse optique.. Il avait le visage gras et doux, la bouche édentée.. Il sourit à son visiteur, dont le regard s'était posé un peu longuement sur ses lèvres.. « Un accident.. » dit-il.. « Il en arrive beaucoup, par ici.. Et nous n'avons pas de dentiste au village.. C'est le prix de la liberté.. Il y en a au monastère et à l'usine.. Mais ces gens-là ne nous aiment pas… Ou peut-être n'aiment-ils pas la liberté !.. — La géoprogrammation se dissout, » dit Nael, « et les communautés se déchirent ! Où va le monde ? ».. Ottman hacha gravement la tête.. Nael prit l'offensive.. « Est-ce la coutume que le consul du village reçoive tous les nouveaux visiteurs ?.. — Il n'y a pas beaucoup de visiteurs en ce moment.. » dit Ottman.. — « À cause des Jongleurs ?.. — À cause des Jongleurs.. Et aussi des Dados, des Typhoons… et des Négateurs ! ».. Le consul se tenait tout au milieu d'une vaste salle aux lambris et aux dalles peintes.. Nael s'assit près de lui, sur un siège rond et profond.. Il leva les yeux.. Un lustre de cristal se trouvait juste au-dessus de sa tête.. Ce n'était pas un hasard.. Sur un simple geste de son interlocuteur, l'objet l'écraserait, l'inonderait de rayons caloriques ou l'entourerait d'un champ de force, selon sa nature ou sa programmation….. « Officiellement, » dit le consul, « vous êtes un technicien du collecteur en désertion légale.. Mais, d'après certains témoignages que je ne peux mettre en doute, vous êtes aussi un Négateur ! Un Négateur d'espèce rare… un solitaire, s'il y en a.. Vous aviez un foulard magnétique modèle géoprogrammé Eufro-Géant 58, un peu usagé… mais qu'est-ce qui n'est pas usagé dans ce monde ? Je vais vous le rendre dans un instant… À mon avis, vous pouvez être à la fois un technicien d'État affranchi et un apprenti Négateur ! ».. Nael observa longuement le consul, dont le regard artificiel le mettait mal à l'aise.. — « Il semble que vous laissiez les Jongleurs s'établir aux portes de votre village.. Est-ce pour vous protéger des Négateurs… solitaires ?.. — À vrai dire, » fit Ottman, « les Jongleurs sont des gens très mal programmés… mal élevés, disait-on autrefois.. Ils ne nous ont pas demandé la permission de s'établir aux portes du village.. Peut-être les autres Stellarques d'Orion ne sont-ils pas fâchés de voir Kalo Timuji planter sa tente devant notre transit, mais je ne puis jurer… Lassac, c'est le ventre mou de la constellation.. Du moins, c'est ce que disent le monarque Stu Liju, le communier Raïndi Zaral et l'ingénieur Vari Golfer.. Ces deux derniers, comme vous le savez peut-être, sont des femmes.. — Je le sais.. — Elles dirigent leurs communautés avec une main de fer… sans gant de velours.. Elles nous reprochent notre attachement à la liberté individuelle.. C'est vrai : nous ne souhaitons pas remplacer la géoprogrammation par un néo-féodalisme militariste.. Le résultat : nous n'avons pratiquement aucun moyen de défense.. Nous dépendons sur ce plan des autres communautés, surtout le monastère.. Le monarque Stu Liju brigue le pouvoir sur l'ensemble de la constellation.. Nous le gênons.. Vari Golfer estime qu'Orion pourrait se passer de son village.. Elle pourrait aussi se passer de la liberté !.. Et c'est ainsi que les Jongleurs de Kalo Timuji viennent faire la loi à nos portes.. Maintenant, je vous demande encore : êtes-vous un Négateur ?.. — Vous savez bien qu'on ne peut pas répondre à ce genre de question en bonne logique !.. — Peut-être.. Je connais mal les Négateurs et je ne souhaite pas les connaître mieux.. La bande de Vok l'Aboli fait parfois des incursions près d'ici.. Mais je n'ai jamais eu affaire à elle, par chance.. Vous avez entendu parler de Vok ?.. — Oui.. L'.. Aboli.. est une abréviation pour l'.. Abolisseur.. , n'est-ce pas ?.. Et abolir signifie exactement.. réduire à néant.. Un beau programme.. Ainsi, le chef des Négateurs se vantait de posséder ce pouvoir exorbitant.. Son nom seul terrifiait les habitants des constellations, les errants et les autres nomades.. Être aboli, c'était bien pire que d'être tué, c'était être réduit à l'état de celui qui n'a jamais existé !.. Car l'on croyait les Négateurs capables de manipuler la réalité.. Et le consul demanda une troisième fois à Nael : « Êtes-vous un Négateur ? ».. Nael répondit par une question : « Croyez-vous que j'en sois un ? ».. Ottman se fit prudent.. — « Je ne sais pas s'il existe des Négateurs solitaires.. Les Négateurs sont grégaires.. Autant que je sache, on les voit toujours en bandes, comme les Jongleurs.. On dit qu'ils tirent leur pouvoir de leur rassemblement… ».. Puis il se décida.. « Non, je ne crois pas que vous soyez un Négateur.. Pas encore.. Mais vous pouvez le devenir.. C'est pourquoi vous m'intéressez.. J'ai envie de vous observer… Je ne crois pas non plus que les Négateurs, ni Vok l'Aboli ni les autres, soient capables de changer la réalité.. Je vous accueille sans trop de crainte.. Mais si je me suis trompé sur ces deux points, nous sommes perdus !.. — Qu'allez-vous faire ?.. — Et vous ? ».. C'était au tout de Nael d'hésiter.. ex-.. technicien avait presque envie de retourner à son collecteur.. Comment sortir de ce piège absurde ? En quittant immédiatement la Constellation d'Orion et en s'en allant très loin ?.. Mais sa mauvaise réputation ne le suivrait-elle pas, désormais, partout ?.. Il avait ici un semblant de sécurité et le souvenir de sa vie dans le Ver de Lune lui donnait la nausée.. Il n'avait pas non plus le courage de se lancer à travers les territoires libres pour affronter Kalo Timuji, Faucon du Caire et Vok l'Aboli….. — « Je reste.. Il récupéra son foulard et se rendit au bureau de tabac où on lui remit un permis de séjour, valable une trentaine, pour l'ensemble de la constellation, sous réserve de visa à l'entrée de chaque communauté.. Le buraliste précisa qu'on ne pouvait pas garantir sa sécurité hors du village.. « Et.. dans.. le village ? » demanda Nael.. L'homme haussa les épaules en souriant.. — « Avec un peu de chance… ».. Il décida cependant de visiter Orion tout entière, en commençant par de Foe, le monastère, qui était la communauté la plus proche.. À Lassac, on était libre, plus libre que Nael ne l'avait jamais été.. Mais la vie lui semblait étriquée, médiocre.. Les perspectives d'avenir étaient minces… La sécurité des habitants dépendait des Stellarques voisins.. Il prit la route du monastère et marcha tranquillement au bord de la forêt, ses raquettes sur l'épaule.. Un vaisseau aérien automatique survolait le territoire d'Orion, déversant par mégaphone les slogans habituels.. Les géoprogrammateurs vous souhaitent bonne chance pour un nouveau destin.. Soyez heureux et gardez-vous saufs.. Les Négateurs sont les plus dangereux ennemis de la civilisation….. Des choses de ce genre.. Le vaisseau s'éloigna et Nael continua son chemin.. Depuis le début du.. xxiv.. e.. siècle, la géoprogrammation avait présidé aux destinées de la planète.. Le mot, ambigu, désignait à la fois l'État centralisé unique et une technique de gouvernement qui faisait du monde entier un hypersystème programmé dans les moindres détails… Nael ne pouvait croire à la disparition brutale des géoprogrammateurs et de leur fantastique machinerie.. Il vit des paysans monastiers au travail.. Hommes et femmes tous portaient un sévère uniforme brun.. Ils avaient un outillage très archaïque.. Peut-être cultivaient-ils ces plantes monastiques dont la rareté faisait la valeur, et vice-versa… Plus loin, Nael fut attaqué par un molosse que son maître, un monas, rappela heureusement très vite.. D'autres chiens géants, séparés du chemin par une haute grille, aboyèrent avec fureur à son approche.. Quand il passa près d'eux, il se mit à murmurer « Non, non, non… » très bas, sans regarder les bêtes.. Simple expérience.. Les chiens reculèrent et se turent… Nael préféra ne pas s'interroger.. Il s'éloigna rapidement.. Il arriva à la porte du monastère.. Un homme et une femme, tous les deux très grands — cheveux sombres, vêtements sombres —, l'accueillirent en braquant sur lui leurs fusils à flèches.. « Vous êtes le Négateur solitaire ? » demanda la femme.. — « Il n'y a pas de Négateur solitaire ! » répondit Nael.. Cela pouvait se comprendre de deux façons.. Soit : il n'y a pas de Négateur solitaire….. car je ne suis pas un Négateur.. et mes compagnons ne sont pas loin !.. « Je viens du village.. » dit-il simplement.. — « Que voulez-vous ? » demanda l'homme.. Les deux monas le regardaient d'un air hostile.. — « Je veux voir le monarque Stu Liju.. » répondit Nael.. Il préférait que les gens d'Orion gardent un doute sur lui.. Son appartenance à la secte redoutée pouvait le perdre ou le sauver.. Question de chance.. Il voulait jouer cette chance.. « Votre monarque souhaite me rencontrer.. » ajouta-t-il.. « Il m'attend.. Allez, dites-lui que je m'appelle Nael Wan et que je suis un ancien technicien du collecteur Ver de Lune.. Je sais beaucoup de choses sur la géoprogrammation.. La femme fit un signe de la tête.. L'homme s'éloigna pour lancer un message.. Il  ...   rien.. — Tu as dit qu'il en était un ! » hurla Raïndi.. « Tu parlais de lui arracher la langue ! ».. Maître Bo Jen fit le signe christique.. — « Peut-être….. — « Tu n'es qu'un imposteur ! » fit le Communier.. Nael gardait les yeux fermés.. Pouvait-il changer la triste réalité en la niant ? Il ne le croyait pas.. Il doutait, mais il tenterait sa chance.. Le « Non ! » du désespoir enflait et durcissait dans sa poitrine serrée.. L'arrête du métal sous sa nuque et ses genoux était déjà pure souffrance.. Les regards qu'il sentait sur son corps le brûlaient comme des rayons.. Une crampe lui déchirait le dos.. Son souffle devenait de plus en plus court.. — « L'usage d'un hyperesthésiant pour la question est un non-sens.. » dit maître Bo Jen.. « Il va simplement s'évanouir.. — Non, non, non, non… » murmura Nael.. Et il perdit conscience.. « Tu as de la chance, Nael Wan.. Tes frères, les Négateurs, sont arrivés à Orion et ils te réclament ! » Il avait saisi cette phrase en s'évanouissant.. Il l'avait entendue de nouveau en reprenant conscience.. Et encore plus tard… « Vok l'Aboli… Tes frères, les Négateurs… Ils sont venus te chercher… ».. Ils sont venus sauver un des leurs… ou punir un imposteur !.. Nael eut l'impression de s'éveiller en plein ciel.. Le soleil de l'aube baignait complètement sa chambre.. Un troupeau de nuages blancs faisait procession au-dessus de sa tête….. Il se souvint : il se trouvait au dernier étage d'une maison en forme de lépiote élevée, avec un très haut pied et un corps conique.. Telles étaient les plus belles résidences des quartiers d'habitation de l'usine….. Comment suis-je venu à Jalberg ?.. se demanda-t-il.. Impossible de se rappeler cet épisode.. Mais la suite lui revint… Pourquoi était-il seul ? Il avait passé une partie de la nuit avec Vari Golfer.. Cette chambre était celle de l'ingénieur, la maîtresse absolue de Jalberg.. La jeune femme l'avait quitté pendant qu'il dormait dans le doux désordre de la soie froissée.. Les draps étaient imprégnés de son parfum de citron chaud.. Tout le décor parlait d'elle avec véhémence.. Il se leva d'un bond.. Il était nu… Nu pour le plaisir et non pour la torture ! « Tu as de la chance, Nael Wan.. Tes frères les Négateurs sont arrivés à Orion… » Raïndi Zaral avait prononcé cette phrase au château de la commune.. Vari Golfer l'avait répétée plus tard.. Il fit quelques pas dans la lumière, attentif à la joie de vivre qui gonflait son cœur.. Il était heureux.. La quatrième étoile de la constellation d'Orion serait pour lui la grande halte de sa vie.. À moins que….. À moins que les Négateurs ne fussent là pour le prendre et pour l'“abolir” !.. Il s'avança jusqu'à la baie vitrée qui faisait le tour de la chambre.. Il voyait devant lui, un peu sur sa gauche, au milieu d'un plateau découvert, la tour géante de l'aérogénérateur, à la cime évasée et à la base enfoncée dans un cylindre plat.. Une centrale d'au moins deux cent cinquante mégawatts qui faisait d'Orion une constellation riche en énergie.. Il pensa en riant :.. J'ai couché avec une fille de deux cent cinquante mégawatts ; je suis l'homme le plus riche de ce côté-ci du Ver de Lune !.. Mais les Négateurs l'attendaient….. Les capteurs solaires formaient un damier multicolore sur les collines à droite.. Les installations industrielles se cachaient dans le sous-sol.. Nael revint à l'intérieur, examina la carte affichée sur une cloison.. Le monastère, le village et l'usine occupaient chacun un huitième du quadrilatère irrégulier qui formait Orion.. La commune s'étendait ainsi sur plus de la moitié du territoire.. Ce déséquilibre était sans doute responsable des affrontements qui se produisaient sans cesse entre les quatre communautés de la constellation.. L'usine avait trop d'énergie.. La commune avait trop de terre.. Cela expliquait pour une part l'orgueil blessé et l'agressivité mystique des monas….. Et peut-être aussi l'échec d'Orion….. Un des jeunes assistants de Vari entra brusquement dans la chambre.. Il ne parut pas surpris de trouver Nael, ni choqué de le voir nu.. Vêtu lui-même d'une combinaison blanche brillante, il avait l'air d'un anachronique survivant de la géoprogrammation.. « Bonjour.. « Miss Golfer vous fait savoir qu'elle vous rejoindra ici dans un quart d'heure.. Voulez-vous prendre votre petit-déjeuner avec elle ?.. — Naturellement… ».. Nael promena le dos de sa main sur son front.. La sueur s'était mise à suinter de tous ses pores.. Il se rappela le nom du jeune assistant qui le regardait d'un air intrigué : Marc Gevon.. « Gevon, rappelez-moi ce qui s'est passé à Edjedi, euh, hier.. L'assistant sourit.. — « La réunion des Stellarques au château de la commune a tourné court.. Nous avons profité des affrontements entre les gardes du monastère et les communaux pour vous enlever… ».. Il inclina la tête et sortit.. « À bientôt.. Nael fit le tour de la chambre en enfilant ses vêtements.. Le château de Raïndi Zaral lui était caché par la tour de l'aérogénérateur mais, à l'autre bout de la constellation, il apercevait la forteresse du monastère, coiffant un coteau rocheux.. En tant que modèle d'une civilisation d'avenir, la constellation semblait admirable.. En tant que réalité présente, Orion le décevait beaucoup.. Les circonstances avaient sans doute joué contre cette communauté.. Le village trop faible, une commune trop vaste, un monarque trop ambitieux, une usine trop puissante… Trop puissante et trop belle, c'était d'ailleurs un étrange paradoxe que Jalberg fût le jardin d'Orion, avec ses habitations gracieuses plantées comme des champignons sauvages au milieu d'une nature libre et luxuriante….. « L'usine… » fit-il à haute voix, pour lui-même.. — « L'usine ? ».. Il se retourna.. Vari Golfer venait de surgir au milieu de la chambre, par l'ascenseur ultra-silencieux.. Elle avait troqué la combinaison bleue qu'elle portait lorsqu'elle était apparue à Edjedi pour une vaporeuse et transparente aragne de nuit qui ne cachait presque rien de son corps mince et musclé, soulignant le contraste entre la finesse de ses chevilles, de ses poignets, de toutes ses attaches, et l'épanouissement de ses cuisses et de ses bras.. Cette jeune femme nerveuse et provocante était aussi l'ingénieur de Jalberg, sans doute le personnage le plus puissant de la constellation….. Elle secoua ses courtes boucles blondes.. La lumière pétilla dans ses yeux verts, rieurs sous les paupières un peu bridées.. « L'usine est le seul élément démocratique de la constellation, car le village ne compte pas : c'est un simple protectorat que se partagent le monastère et la commune.. Il faudra que nous nous décidions à prendre le pouvoir à Orion ! ».. Elle observa Nael d'un air critique, en fronçant le bout de son nez relevé.. « Bien dormi, Négateur solitaire ? Une dure journée t'attend !.. Ils sont là ?.. — Oui ! ».. Le petit-déjeuner surgit tout servi de l'ascenseur.. Vari expliqua à Nael que la marmelade provenait des vergers de l'usine et le beurre de sa laiterie personnelle.. Elle avait un troupeau de trente vaches… Mais le pain était acheté au village.. « C'est tout ce qu'ils savent faire ! » Nael demanda des précisions sur les événements qui s'étaient passés à Edjedi pendant qu'il était inconscient.. « Je ne sais pas trop dans quel but Raïndi Zaral a convoqué les Stellarques pour assister à ton interrogatoire.. Elle voulait peut-être prouver qu'elle n'avait peur de rien et qu'elle était digne de commander tout Orion.. Nous nous sommes méfiés et nous avons pris toutes sortes de précautions.. Les gens du monastère avaient encore plus d'arrière-pensées.. Ils sont venus en force et ils ont tenté de s'emparer de Raïndi.. J'ai préféré m'occuper de toi.. Tu as reçu un coup de kong à la tête.. Tu as été sonné, ce qui explique ton évanouissement et ton amnésie.. Nous t'avons emporté inconscient dans notre aérovan… Les communaux ont fini par repousser les monas.. Maintenant, c'est plus ou moins la guerre entre le monastère et les autres communautés.. Mais nous ne sommes pas disposés à soutenir Raïndi Zaral, du moins pour le moment… Et les Négateurs de Vok l'Aboli sont devant l'Usine.. Ils te réclament, paraît-il ! ».. Nael s'efforçait de manger avec calme.. Il ne savait pas ce que lui réservait cette “dure journée”.. Peut-être des épreuves pires que les précédentes… L'alliance de Vari Golfer était-elle sans arrière-pensée ?.. « Je crois que les Négateurs ont pour tâche de liquider l'ancien monde.. » dit l'ingénieur.. « Qui leur a confié ce rôle ? Dieu, la destinée ou les géoprogrammateurs ?.. — Je pencherais pour les géoprogrammateurs.. « Mais je ne crois pas qu'on soit vraiment en train de liquider l'ancien monde.. Il se demanda si le moment n'était pas venu de vendre sa théorie dans les meilleures conditions.. Il échangea un regard avec Vari Golfer.. La jeune femme eut un sourire engageant.. — « Eh bien, je t'écoute.. » fit-elle, comme si elle avait deviné son hésitation.. Elle ajouta gravement : « Je t'ai aidé par intérêt, par curiosité et par sympathie.. Je ne sais rien de toi, mais ça n'a pas d'importance.. Maintenant, tu fais ce que tu veux.. J'aimerais savoir, mais tu n'es pas obligé de parler… ».. Nael joignit les mains sur la table, devant lui.. Il baissa la tête, essayant de réfléchir au risque qu'il allait prendre.. Vari reprit : « Je ne sais pas si Vok est dangereux.. À mon avis, les Négateur n'ont que le pouvoir que nous leur prêtons.. Il est vrai que nous leur prêtons beaucoup.. Ils ne peuvent pas modifier la réalité.. Personne ne le peut.. Mais ils peuvent sans doute troubler profondément la conscience des Hommes, et cela revient presque au même… ».. Nael se décida enfin.. — « Je pense que les géoprogrammateurs ont seulement.. fait semblant.. de s'en aller.. Les événements que nous vivons sont un nouvel acte de la géoprogrammation.. Ce n'est qu'en apparence la fin de l'État centralisé.. Les géoprogrammateurs ont créé le système des constellations.. Ils sont rentrés dans l'ombre, mais ils continuent de diriger l'évolution du monde… ».. Vari Golfer réfléchit.. — « Les deux systèmes paraissent foncièrement opposés.. Pourquoi les géoprogrammateurs ont-ils attendu que la géoprogrammation ait atteint son apogée pour changer de cap ? ».. Nael parla avec une assurance qu'il était loin de ressentir.. — « Une loi existe qui veut que chaque période historique s'accomplisse jusqu'au bout, même dans l'erreur, pour qu'une autre puisse lui succéder sans chaos.. — Ton hypothèse m'intéresse.. — J'assure le service après-vente !.. — J'achète.. » dit Vari Golfer.. — « Les Négateurs seraient alors les agents secrets de la géoprogrammation.. Leur présence doit donner une certaine coloration à la société future.. Je ne comprends pas encore très bien leur rôle, mais je suis sûr qu'ils en ont un… D'autre part, la science de la géoprogrammation, à son sommet, a pu acquérir le pouvoir de manipuler la réalité.. Les géoprogrammateurs auraient alors senti qu'une époque s'achevait et qu'il fallait changer de cap.. Et le pouvoir d'agir sur la réalité, ils l'ont donné aux Négateurs !.. — Non.. » dit Vari.. — « Je me trouvais au monastère.. Les molosses allaient me bouffer ou les monas me massacrer.. Il y a eu un blanc et je me suis retrouvé quelque part sur le territoire de la commune, prisonnier des gardes de Raïndi Zaral, mais pas directement menacé….. — Les géoprogrammateurs t'ont donné aussi un pouvoir ?.. — Ce pouvoir existe.. Je l'ai peut-être saisi….. — En fait, ton “blanc” a duré plus de vingt-quatre heures.. J'ai fait une enquête.. Je pense que les moines — c'est-à-dire les maîtres monas — t'ont sauvé.. Ils sont intervenus avec des gaz anesthésiants….. — Je n'ai rien ressenti.. — Il y a des produits très efficaces et sans effets secondaires, tu le sais aussi bien que moi.. Par exemple, le gaz géoprogrammé.. gh 11001.. Je le connais.. Je l'ai utilisé.. Les moines t'ont arraché aux griffes des chiens et aux pattes des paysans en endormant tout le monde.. Ils t'ont caché un certain temps.. Ils t'ont transporté à Edjedi pendant la nuit.. — Mais pourquoi ?.. — Si ton hypothèse est exacte — et je commence à croire qu'elle l'est —, parce que les géoprogrammateurs ont chargé les moines — ou du moins certains d'entre eux — d'accréditer la légende de la Négation !.. — Et les Négateurs ?.. — Alors, les Négateurs sont la réalisation d'un vieux rêve utopiste : l'anti-pouvoir ! Je suis prête à payer.. « Pour le prix de ton hypothèse, je t'offre la sécurité.. L'usine te défendra contre la commune et le monastère.. Et aussi contre la bande de Vok l'Aboli, si nécessaire.. Mais je voudrais te poser une question.. Es-tu… ».. Vari hésita.. Nael attendit.. L'ingénieur oserait-elle lui demander s'il était un Négateur ? Il savait qu'elle s'interrogeait.. Si elle formulait la question à haute voix, cela signifierait que lui, Nael, serait un éternel suspect à Orion, à Jalberg même.. Il perdrait tout espoir de s'intégrer à cette communauté.. Il soupira.. Non, même si Vari ne posait pas la question à haute voix, le doute était dans son cœur et dans sa tête, comme il était dans le cœur et dans la tête des gens d'Orion.. Il fut surpris quand elle acheva sa phrase.. « Nael, nous nous battrons s'il le faut contre les Négateurs.. Es-tu prêt à nous aider ? ».. Nael observa l'entrée de l'usine dans le viseur grossissant.. Une dizaine de silhouettes étaient rassemblées devant le transit de Jalberg, sur le terrain vague que Vari nommait le “tableau”.. Il revint s'asseoir près de la jeune femme.. Elle le regarda en souriant d'un air confiant… Il respira très fort.. Une brève douleur lui traversa la poitrine.. Jalberg pouvait être un paradis pour lui.. Mais lutter contre les Négateurs, n'était-ce pas s'opposer à la volonté des géoprogrammateurs et s'attaquer aux fondements même de l'avenir ?.. Les Négateurs avaient peut-être pour rôle de freiner le développement du pouvoir des constellations.. Les tendances despotiques des Stellarques d'Orion étaient assez révélatrices des risques courus par l'Humanité future.. Les géoprogrammateurs avaient voulu contrecarrer la renaissance du féodalisme et de la tyrannie par un mouvement spirituel, un nihilisme absolu et fou.. Après trois siècles de géoprogrammation, la planète manquait d'Hommes capables de dire non au pouvoir.. À n'importe quel pouvoir….. Voilà ce qui était important : savoir dire non.. C'était le secret des Négateurs.. Ils disaient non toujours pour apprendre aux citoyens des constellations, aux enfants perdus de la géoprogrammation qu'on devait savoir dire non parfois….. Vari souriait encore en attendant la réponse.. Nael pensa :.. La chose la plus importante de la vie est de dire non à un certain moment.. Mais quel moment ?.. Vari, avec son usine, lui offrait la sécurité, la lumière, le bonheur.. S'il refusait tout cela, il devrait partir, s'enfoncer dans la nuit pleine de mystères, de douleur et de peur….. Non.. — « Je regrette, mais je ne te chasse pas.. Tu as le choix.. — Merci.. Nael savait qu'il n'avait plus le choix.. — « Tu es un des leurs, n'est-ce pas ? ».. Nael se força à rire.. — « Pourquoi pas ? ».. Il la regarda — pour la dernière fois peut-être — avec des yeux pleins de désir et de souffrance.. Elle était la beauté, l'espoir, la vie.. Et pourtant il allait partir.. — « Que vas-tu faire ?.. — Partir.. — Les rejoindre ?.. — Je ne sais pas… ».. Au sud de l'usine, devant le transit, s'étendait un vaste terrain mal défriché, au milieu duquel se dressaient encore des moignons d'arbres, des pans de muraille, un poteau de fer décapité….. Nael escalada un tas de pierre, contourna une excavation emplie de vieux pneus, buta contre une carcasse de camion.. Plus loin, il trouva le cadavre desséché d'un cheval encore attaché à un pieu renversé.. Quelques canards rougeâtres s'ébattaient dans une mare boueuse.. Un épouvantail, agité par le vent, dansait sur un arbre mort.. Un ballon crevé, auquel étaient attachés des débris de nacelle, coiffait la boutique d'une marchande de fleurs aveugle….. Un vieux robot déglingué aidait la jeune marchande.. Vari appelait naturellement.. Fin du monde.. ce tableau de plus d'un hectare de surface dont elle était l'auteur.. Il avait fallu de gros moyens techniques pour réaliser ce travail : l'usine ne manquait pas de moyens ni d'énergie.. La véritable fin du monde n'était pas pour demain.. Mais Nael se rappela : lorsque la géoprogrammation avait été créée, la planète était en piteux état.. Et les experts les plus optimistes ne donnaient pas cher de son avenir….. Il marcha lentement vers les Négateurs qui se tenaient au bord du tableau.. « Ce sera un décor parfait pour ta rencontre avec Vok l'Aboli ! » lui avait dit Vari en lui souhaitant bonne chance.. Et en lui disant adieu !.. Il savait qu'elle l'observait, avec ses assistants, d'un point quelconque de l'usine.. Il fit glisser légèrement la courroie de son sac à son épaule, mit une main dans la poche de sa tunique et pressa le pas.. Il commençait à entendre les cris des Négateurs.. C'était une longue plainte, une mélopée tout à tour aigre et douceâtre.. Aucune violence, aucune sauvagerie dans cette Négation.. Mais ces petits cris suppliants (« Non, non, non, non… ») s'élevaient dans l'air froid du matin avec une force étrange.. La litanie n'en finissait pas.. « Non, non, non… » Nael en avait la peau révulsée et la tête bourdonnante.. Une femme vêtue de haillons courut en trébuchant à sa rencontre.. Un homme à demi-nu, couvert de plaies et de croûtes, frappait de ses poings un pan de mur en criant : « Non, non, non ! ».. Tous les Négateurs semblaient extrêmement misérables et dans un état sanitaire effrayant.. Et cette bande de loqueteux plaintifs faisait trembler les constellations !.. La femme s'était arrêtée.. Elle regardait Nael d'un air soupçonneux, en soulevant avec peine ses paupières bouffies et purulentes.. Un petit homme aux cheveux blancs, vêtu de guenilles informes la rejoignit.. Il y avait un sourire fixe sur sa bouche édentée, aux lèvres rongées.. Ces pauvres gens !.. Nael était étonné de leur ressembler si peu.. Et, soudain, il se sentit pareil à eux.. Il marmonna : « Non, non, non… ».. Il avança vers le couple en baissant la tête.. L'homme lui adressa un geste incertain et dit d'une voix rauque : « Je suis Vok… l'Aboli !.. — Je suis Nael.. Il tendit la main droite.. Les autres lui touchèrent le bout des doigts et reculèrent.. Puis ils se retournèrent et commencèrent à s'éloigner du tableau.. Nael les suivit.. Il venait de quitter le collecteur principal Ver de Lune.. Les Robots clowns de Moar Gung l'avaient poursuivi.. Il avait perdu son foulard et ses armes….. Il regarda par-dessus son épaule les hauts bâtiments de l'usine et la tour de l'aérogénérateur.. Il éprouva une pointe de regret.. Il ne connaîtrait jamais Orion.. Mais son destin était de partir avec les Négateurs, ses frères, de souffrir de la faim et de la soif et de mourir jeune en criant « Non, non, non ! » pour que l'Humanité n'ait plus jamais ni dieux ni maîtres.. Première publication.. les Négateurs.. ›››.. Futurs.. [1.. re.. série] 6, décembre 1978.. © Quarante-Deux.. — Reproduction interdite sans autorisation.. Voir les.. conditions d'utilisation.. Création :.. mercredi 23 septembre 2003 —.. Modification :.. mercredi 23 septembre 2003.. Adresse du site :.. haut de page.. écrire à Quarante-Deux..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/Uchronie bérato-jeuryenne | Quarante-Deux
    Descriptive info: Uchronie….. Uchronie bérato-jeuryenne.. Nel Gavard :.. Michel Jeury, vous venez de publier votre cent cinquantième Fleuve noir qui est dédié à votre maître et ami, Paul Bérato-Dermèze.. Ce n’est pas par hasard ?.. Michel Jeury :.. Certainement pas.. C’est d’abord la réparation d’un oubli regrettable.. Quand j’avais treize ou quatorze ans — ce devait être ma deuxième ou troisième visite à Paul —, je lui avais promis, sans trop y croire, je l’avoue, de lui dédier mon centième livre.. Il m’a rappelé ma promesse au début des années soixante, alors que j’en étais à cinquante-cinq romans publiés environ.. J’y ai repensé plus tard.. Mais j’avais cessé de tenir un compte exact de mes œuvres.. Et lorsque j’ai atteint le numéro cent, je croyais en être à quatre-vingt-dix-sept ou quatre-vingt-dix-huit.. C’était raté.. J’avais dédié à Yves Dermèze.. la Baleine bleue de l’espace.. , qui s’est trouvé être mon cent quatrième livre.. Nous en avons parlé en riant, à l’époque.. Et Paul m’a dit : « Ce sera le deux centième ! ».. Eh bien, je n’étais pas sûr d’arriver au deux centième….. Et maintenant ?.. Oh, j’ai mes chances.. À cinq romans par an de moyenne — j’ai fait plus jusqu’ici —, ça ne me mène quand même pas à un âge très avancé.. Mais enfin, l’avenir ne nous appartient pas.. Et un.. tiens.. vaut mieux… Une petite rectification :.. le Cavalier fou de la planète inventée.. est mon cent cinquantième roman.. Il y en a eu cent trente-deux au Fleuve, dans diverses collections, et dix-huit ailleurs.. Enfin, c’est un détail….. Le premier était.. ?.. Un policier publié dans une collection disparue depuis longtemps.. Cela s’appelait.. Florence riait.. On était en 1954.. J’avais vingt ans.. C’est peut-être celui-là que j’aurais dû dédier à Paul.. Mais je n’ai pas osé.. Il me semblait tout à fait indigne de mon maître.. Et votre premier roman de S.. -F.. ?.. Les Écumeurs de la science.. , aux éditions Métal, peu de temps après.. Via Velpa.. … d’Yves Dermèze.. Comment avez-vous connu Paul Bérato-Dermèze ?.. Eh bien, je crois que c’est de notoriété publique.. J’avais douze ans.. Je lisais dans.. Coq hardi.. et dans les fascicules de la collection Coq hardi des romans signés Dermèze ou Paul Mystère qui me fascinaient.. Je lui ai écrit… Enfin, ça ne s'est pas passé aussi simplement.. J'ai commencé plusieurs lettres avant d'en achever une et de l'expédier, aux bons soins de.. Il m'a fallu un an… Oui, j'avais déjà le goût sinon d'écrire du moins d'inventer des histoires.. Je mêlais des récits d'aventures à mes rédactions d'écolier….. Vous vous rappelez quelques titres des romans de Bérato, enfin d'Yves Dermèze que  ...   moi ! Mes parents exploitaient une petite métairie dans l'extrême nord du département… Je n'ai pas pensé tout de suite que je pourrais lui rendre visite.. Je digérais lentement cette chose ahurissante : on pouvait être un romancier d'aventures et habiter en Lot-et-Garonne.. Cela semblait incroyable.. Mais tous les espoirs m'étaient permis.. Ma vocation date peut-être de ce choc… Plus tard, j'ai étudié la carte du calendrier et je me suis rendu compte qu'il habitait seulement à une quarantaine de kilomètres de chez moi.. C'était faisable à bicyclette, à condition d'en avoir une meilleure.. J'ai pu m'offrir une machine neuve en vendant des cèpes et des escargots.. Finalement, je suis allé chez Paul environ dix-huit mois plus tard.. J'ai été enthousiasmé….. Vous pensez que cette rencontre a eu une influence décisive sur votre carrière et votre vie ?.. Non seulement cette rencontre, mais la correspondance avant et après, les autres rencontres… Quand j'ai connu Paul, je me suis juré de l'imiter, de suivre ses traces.. La lettre que j'ai écrite à Yves Dermèze a certainement été l'acte le plus important de ma vie.. Autant dire que la destinée tient à un fil.. J'ai bien failli ne jamais terminer cette lettre et bien failli ne pas la poster quand elle a été terminée….. Si vous ne l'aviez pas faite, qu'est-ce que ça aurait changé ?.. Beaucoup de choses, je crois.. Je me suis déjà amusé à y penser.. J'ai même écrit une petite nouvelle qui n'a jamais été publiée, une sorte d'autobiographie… dans un univers parallèle.. Un univers où je n'ai pas écrit à Yves Dermèze, bien que je l'aie admiré tout autant.. J'ai eu tout autant le goût d'écrire.. Mais je m'y suis mis plus tard, après mes études.. Ma vocation a été déviée.. J'ai écrit quelques romans de Science-Fiction, tout en louchant sur la littérature.. J'ai publié un roman littéraire, puis je suis revenu à la Science-Fiction et j'ai quand même essayé de devenir auteur professionnel.. Mais au lieu de gagner ma vie assez confortablement comme je le fais dans cet univers, j'ai dû m'accrocher à des tas de seconds métiers pour survivre.. À la fin de mon histoire, j'ai publié trois romans… dans la collection Ailleurs et demain ! Mais au lieu d'avoir cette grande maison, qui ressemble d'ailleurs beaucoup à celle de Paul, je suis devenu gardien de château.. La nouvelle d'ailleurs s'appelle le Gardien du haut château … C'est une plaisanterie, d'accord, mais ma vie aurait pu tourner ainsi.. Vous ne regrettez pas les trois Ailleurs et demain ?.. Je ne regrette rien.. Uchronie bérato-jeuryenne.. Opzone.. 1 [0], février 1979.. jeudi 25 septembre 2003 —.. jeudi 25 septembre 2003..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/les Maîtres d'hôtel | Quarante-Deux
    Descriptive info: les Maîtres….. les Maîtres d'hôtel.. Avec Martial-Pierre Colson.. B.. azil finit par se mettre debout et marcher, tourner en rond, sur le tapis jaune paille aux longs poils de laine véritable.. Les bouches distributrices d'air conditionné luttaient presqu'à armes inégales contre la chaleur moite de la journée d'été.. Bazil transpirait.. « Que désires-tu de moi, Mart ? » dit-il enfin.. Berg revint à lui avec un sursaut.. Tout en regardant son ami s'agiter, il mêlait à leur destin celui de Myrla et de ses petits seins aux pointes légères.. Et voilà que Bazil lui-même en venait au fait.. — « Une opinion un peu plus précise sur cette fille.. J'ai peut-être des projets pour vous deux… ».. L'autre interrompit net ses déambulations.. Comme ses bottes brillent… Brunes comme un corselet d'insecte et vernies comme lui.. Ah, encore ces mouches.. Je croyais qu'on en avait débarrassé la cité.. Bazil fronçait un peu ses sourcils noirs et lisses, fixait Berg sous le nez en allumant une shumway.. — « Je, hem, tu sais, vieux, » dit-il, « je ne pense pas être doué pour la politique.. Il rit doucement, avec amertume.. — « Et tu te rappelles trop bien que je partageais naguère cette opinion, preuve que je n'ai pas ta constance, ou ton obstination.. » lâcha Berg en souriant à son tour.. Pouvait-on, vraiment, se fier à lui… Et accepterait-il un poste de directeur dans un exotique.. Magnifique.. Enfin, quoi, il s'agissait de.. Bazil.. !.. « Alors, Myrla ? » interrogea-t-il pour la troisième fois.. — « M'a l'air de savoir ce qu'elle veut.. La classe.. Et puis elle est très belle… Si elle t'aime… Quant à moi : pas de politique.. Mille excuses… ».. On aurait presque dit que Bazil la trouvait trop belle, lui reprochait trop de classe.. Et la voilà qui revenait.. Berg n'avait encore rien décidé….. Elle venait de prendre une douche, sentait le raisin mûr.. Encore un de ses sacrés parfums.. Elle envoya promener son peignoir blanc, en jaillit nue et bronzée, et ouvrit la verrière qui donnait sur le solarium.. Des émanations de tubéreuses firent irruption, avec la chaleur, dans la pièce.. — « Mais il s'agit d'Hôtellerie, Ser Bazil.. » prononça-t-elle d'une voix chaude comme l'extérieur.. « Allez, les hommes.. Venez prendre le soleil ! ».. Berg fit un pas, hésita une seconde, puis ôta son slip.. Bazil sourit.. — « Une douche auparavant, moi aussi.. Il n'y pouvait rien : il lui fallait dormir.. Demain, tout pourrait s'écrouler, pour l'heure le sommeil le tenait.. Berg passa en trébuchant dans la salle de bains.. Il sentait la barbe lui râper les mains qu'il promenait de ça, de là, sur son visage.. Il envoya voltiger autour de lui, sur la moquette vert sombre, sa tunique, son pantalon collant, son pull blanc, léger, crémeux.. Enfin l'eau se mit à ruisseler sur son épiderme embrasé.. Le feu.. Feu du ciel, feu roulant des mousqueteries d'antan, feu de l'astre foyer d'énergie sans fin, tout sourdait de sa peau.. Et toujours sous l'onde chaude, feu liquide qui emportait l'autre, le long balancement du sommeil menaçant de le coucher là, en tas, le faisait osciller sur lui-même, tournoyant dans le désordre des pensées éparses.. « Tu décroches, camarade, tu décroches.. » bredouilla-t-il à son intention….. Nu, trempé, la chevelure ruisselante, il traversa l'énorme chambre et plongea au creux du sac à rêve, le nuage d'oubli, la nuée calmante.. Détruire les.. Détruire les….. — Hein ?.. Quoi ?.. Myrla sourit, relève sa mèche claire et croise les jambes dans l'autre sens.. Les cuisses s'évasent, sous le doux friselis d'un énorme volant rebrodé.. Cuisses d'amazone qui contiennent avec orgueil l'humble moiteur soumise.. Soumise ? Tu n'as jamais conquis cette fille.. Elle est ta.. maîtresse.. Au sens le plus littéral.. Voilà la vérité, mon petit Berg.. Éternel soumis, ballotté, heureux d'obéir.. T'offrir une place de chef — de.. petit.. chef —, et sous sa propre autorité à elle : Directrice générale….. Mais, mais… La voilà qui demande.. Presque suppliante dans son arrogance :.. « Allons, mon cher Seigneur.. Puisque je te dis : un plan sans faille.. Une technique sans aucun défaut ! Tu.. dois.. en finir avec les.. Eux seuls peuvent encore te brider.. Vole, mon cher coursier ! ».. Elle se blottit à ses côtés, bouche tendue, gorge offerte.. Amoureuse, ou courtisane ? Dévouée, ou ambitieuse ?.. Berg ressent le pincement au cœur qui lui est familier dans de telles occasions.. — « Que veux-tu dire ?.. — L'amour.. Ta puissance.. Annuler les systèmes de sécurité.. — Dans les.. ?.. Impossible !.. À nouveau elle rit.. En renversant la tête en arrière.. Seins de Myrla !.. Ils avaient été des copains de première, partageant tout : nourriture, logement, filles et boissons.. Identiques en tout, le brun et le blond, tous deux également grands, athlétiques, heureux de vivre et confiants dans leur avenir.. Ils aimaient l'hôtellerie et détestaient la politique.. Bazil Nivzenty parce qu'il ne comprenait pas de quoi il pouvait s'agir.. Martin Berg, au contraire, le savait trop bien.. Alors, ils avaient refusé la spécialisation.. Un cadre d'hôtel.. se devait de pouvoir participer à l'impromptu à une discussion avec ses hôtes.. Il se verrait parfois choisi pour intermédiaire chargé de transmettre une proposition avant le début d'une conversation officielle.. Les années d'études à l'école hôtelière de Cham étaient devenues un enchantement, dans les souvenirs de Berg.. Montagnes blanches et cieux clairs des hivers, ruisseaux, torrents, vallées verdissantes des débuts d'été, les étudiants partaient en procession pour voir faucher le foin sur les pentes soigneusement entretenues, dans ce coin jalousement protégé de nature presque intacte.. C'était, déjà à l'époque, un privilège insigne que de passer des années entières dans de telles opzones dont l'entretien coûtait si cher mais s'avérait indispensable à la survie de l'Humanité.. Chaque jour, ils buvaient du lait des vaches dont ils entendaient sonner les clarines, par les fenêtres des amphis.. La musique de Mozart planait sur les travaux pratiques et les flâneries du soir, dans le parc de l'École.. Les jours passaient avec lenteur.. Au début du printemps, arrivaient des groupes de stagiaires féminines.. Le grand plaisir était de les initier aux soins d'un potager.. On poursuivait les papillons entre les haricots à rames, ce qui finissait souvent par des mordillements d'oreille.. Tout s'alanguissait avec la chute diablement lente et complice du soleil.. Élargi en son centre par des brumes violettes, il devenait une énorme planète Mars, rouge sombre, en cognant lourdement les parois aiguës des montagnes.. Mart et Bazil se séparaient rarement.. Ils mettaient les amoureuses en commun.. Ce soir aussi, l'astre fonçait sa couleur rouge et gonflait, tel un ballon d'enfant, en s'étalant sur son reflet, dans la lagune que traversait le bateau du Prince directorial.. Berg avait distribué quelques saccades de son sexe à la gaine bien huilée de celui de Myrla.. Elle avait dressé le buste, appuyée sur les coudes pour cambrer les reins en ouvrant les jambes.. Et lui était entré sans effort, puis avait ralenti son action pour l'interrompre complètement.. Ils aimaient prolonger ainsi leurs étreintes.. Myrla entretenait l'érection de son amant par de subtiles contractions périnéales.. Bazil aurait-il le culot de les rejoindre ?.. « Il faut le décider, tu sais.. » dit Myrla sans tourner la tête.. « Il va venir.. Nous l'accueillerons.. Alors il dira oui.. La contrée avait un goût de fer.. Elle vous mettait de l'acier en bouche.. Envie de grincer des dents et sensation de soif dévorante.. C'est ça, de l'air sec.. N'exagérons pas.. La voiture était admirablement climatisée.. Et il venait tout juste d'achever son verre.. Gin Fizz ?.. En tout cas, c'était gazeux, frais et alcoolisé.. Alors ?.. Changement trop rapide de climat, de lieu aussi, avec les inévitables références.. culturelles.. , et inquiétude, manque de confiance en soi.. Trouille verte, oui !.. J'ai pourtant aussitôt saisi la chance qui passait.. Oui.. Peut-être même trop vite….. « Nous sommes à quatre minutes de l'arrivée.. » articula soudain la radio ; des voyants multicolores clignotaient sur le tableau de bord devant Berg.. « Vous pouvez voir à votre gauche les installations énergétiques du.. de Solhoolie.. L'établissement lui-même est encore dissimulé par la barrière riante.. Berg ramena son attention au paysage qui, effectivement, se diversifiait un peu.. La chaussée bleue de vingt-cinq mètres s'étirait, toujours aussi droite, devant le module de transport individuel.. Mais des constructions avaient jailli de la plate terre nue.. Géométriques, sous le soleil vertical et hurlant sa couleur aiguë, d'immenses miroirs paraboliques se dressaient à des hauteurs impressionnantes.. Le module automatique fonçait dans une longue muraille verte — des plantes ou des radiations ? — dite.. barrière riante.. Les holographes ne rendaient en rien l'extraordinaire accablement de la terre morte, sous l'astre meurtrier.. Six cent quarante employés à prendre en charge.. Jamais plus de six clients à la fois — mais avec leur.. suite.. —, tous logés dans des enceintes de sécurité de niveau B4.. (« Vous savez ce qu'est le B4 ? » Oui, il le savait.. « Celui du.. de Solhoolie est le plus complet des systèmes de type B4.. Il vous faudra assister vous-même, chaque jour, au passage de consigne des équipes de sécurité.. — Naturellement.. Est-ce tout ? »).. Ce n'était pas tout.. La voix et la silhouette faisaient un peu trop.. humain.. , sur l'écran holo.. Berg avait eu l'impression de parler non à un recruteur en chair et en os mais à une unité iotatronique.. Cela, c'était hier.. Berg dirigeait l'équipe de douze chasseurs mâles de l'hyperborée femelle.. Il avait accepté dans l'instant la proposition des Médianites.. D'abord, c'était une promotion inespérée.. Presque trop….. Surtout, il en avait sa claque de Myrla, la directrice de l'.. Hyperbo.. Imaginer sa tête en apprenant la défection de son chasseur en chef….. Martin en avait le souffle coupé.. Certes, il en avait lu et entendu — tellement qu'on finissait par ne plus y croire — sur les extraordinaires qualités des hôtels.. , mais la réalité !.. Tout le personnel en réserve avait quitté les lits et les salles à manger, boire ou se distraire pour que lui, Mart Berg, en passe la revue.. Tout ça était organisé, tout ce monde réuni, sourire aux lèvres, jarrets nerveusement tendus, sur trois côtés d'une cour d'honneur au sable ratissé à mort, entre une clôture de crépi blond et des parterres à la française plantés de dessins géométriques — non, c'étaient des fleurs.. Le dernier côté lui était réservé, à lui, nouveau Directeur général — aux appointements somptueux — et à ses.. Adjoints.. qui l'avaient suivi — en le précédant parfois de la main — au long du cloître roman.. Ce cloître avait quatre marches, entre chacune de ses paires de colonnes.. Il fallait deviner quel était l'intervalle central, mais enfin les Adjoints le lui avaient indiqué à temps et il avait paru.. Cuisiniers et marmitons en blanc et toque haute, maîtres d'hôtel en habit clair, serveurs aux bas de soie, culottes de satin multicolores et livrées grises à passementeries argentées, fixaient leur directeur d'un œil empli de décision.. Mais il y avait surtout des hôtesses, deux côtés étaient occupés par les hôtesses, sur au moins huit rangs, toutes équipées de leur.. uniforme de base.. Un mouchoir de tête blanc, qui dissimulait le nez, la bouche et les joues, les cheveux — tous les blonds, roux et châtains de la création, avec une majorité de noirs profonds — librement dénoués sur les épaules, des jarretières minces et fleuries de minuscules broderies rose et bleu et des souliers vernis, de couleur systématiquement beige, à hauts talons.. C'était tout et, sous le soleil du désert ici librement admis, la cour sentait la femme.. Et le mélange d'un bon millier de parfums.. Berg en avait la tête chavirée.. Et le cœur pas très solide.. Elles aussi fixaient leur nouveau chef, mais ces yeux-là exprimaient sous la douceur de l'invite une flamme affamée.. On était loin, ici, de l'ambiance.. F.. H.. H….. Assez phallos, les Médianites ! Ah, mais pas complètement.. La marée des hôtesses avait empêché tout d'abord Berg de remarquer le groupe d'une quinzaine d'.. hôtes.. masculins au visage également voilé mais dotés, eux, de bottes et d'étui pénien en cuir clair assorti à celui des chaussures féminines.. Le gras méditerranéen qui assurait l'intérim (Ser Rinetti) présentait au personnel son nouveau chef, « Martin Berg, diplômé de l'École Hôtelière Internationale de Chamonix, qui, devant l'urgence extrême, avait abandonné un poste important au.. Female Hyperboreal Hotel.. Il passa le micro à Berg.. Berg se disait souvent :.. Toi, mon garçon, tu ne sauras jamais te mettre au diapason du monde dans lequel tu vis.. Tu es désespérément trop sérieux….. C'est qu'on ne l'avait pas habitué à prendre le travail comme une plaisanterie, à l'Écolhôt de Cham.. Tout au long de ses années d'études, il avait bûché sans se laisser distraire, plus appliqué que tous ses condisciples.. Ce sérieux lui avait permis de décrocher son dip en milieu de tableau.. Le monde est tellement compliqué.. Connaître bien l'univers proche et se laisser guider par ses structures incompréhensibles, telle avait été sa préoccupation de toujours.. Et puis il y avait eu Myrla… Et l'.. , six mois comme débutant de haut rang et la première — et forte — promotion.. Grâce à Myrla… Sûr ? Pas sûr.. Mais évidemment si, voyons !.. Par Myrla, grâce à Myrla, ou simplement avec Myrla, à l'.. le personnel n'avait aucune crainte de la franche rigolade.. Les plaisanteries s'y faisaient souvent énormes et du pire mauvais goût.. Berg devait se fouailler pour participer.. Sans pouvoir empêcher les autres — et Myrla la toute première d'entre eux — de le considérer comme un pisse-froid.. Eh bien, ici, avec les Médianites, ce trait de son caractère semblait bien devoir payer.. Les hôtesses n'étaient manifestement pas là pour se distraire mais pour plaire à la clientèle… sans risque sérieux, au reste, pour leur vertu.. Des sécurités du niveau B4 ! Brrr….. Le B4 n'a rien de drôle en soi, c'est connu.. B4 ?.. Les notions théoriques revenaient en foule à l'ex-brillant-sujet-qui-plaît-aux-enseignants :.. différence de potentiel dans les charges électrostatiques artificiellement implantées ; interrompre aussitôt le rapprochement dès le début du picotement ; couloirs d'ionisation à emprunter obligatoirement pour le personnel de service à l'entrée de tous les espaces communs ; veiller comme du lait sur un feu de bois — pire que cela encore — sur la bonne distance réciproque des divers.. clients.. prétraités.. Un clash était capable de vous désintégrer dix hommes dans un rayon de huit mètres.. Tu n'as songé, sur le moment, qu'au.. pourquoi.. du système B4, et pas du tout au.. comment.. Directeur d'un hôtel de la classe d'un.. pouvant accueillir jusqu'à six délégations à la fois, avec une sécurité B4 ? Il fallait être fou ou diablement expérimenté, pour accepter une telle gageure.. Berg, mon vieux Martin, tu n'as aucune expérience de direction, voyons… Alors, es-tu fou ?.. En attendant, le whisky étant distillé, il allait bien falloir le mettre en bouteilles.. En quelques mots bien sentis, sans avoir eu à s'éclaircir la gorge, il dit son plaisir à prendre une si passionnante fonction.. À cette annonce, le personnel hocha poliment la tête et sourit avec une gratitude émue en apprenant quel honneur c'était, pour un DipHôt, de se voir confier la conduite d'une cohorte aussi qualifiée et disciplinée.. Berg termina en exprimant l'espoir de se montrer à la hauteur de son prédécesseur et sa certitude que toute l'.. équipe.. l'aiderait à progresser vers la perfection hôtelière exigée par un.. comme celui de Solhoolie.. Les employés applaudirent ce speech avec conviction — ça faisait joliment bouger la poitrine des hôtesses —, et Berg eut une nouvelle révélation des extraordinaires possibilités mécaniques d'un.. : le sol sablé se sépara en plusieurs éléments de descenseurs à accélération continue et toutes les brigades d'hôtesses, de cuisiniers et de serveurs disparurent gravement sans cesser de battre des mains avec politesse.. Il avait la sensation de porter cent kilos sur les épaules.. La peur, liquéfiante, de s'être fourré dans un pétrin plein de pâte molle autant que meurtrière.. Ployer l'échine l'aurait soulagé.. Il releva la tête avec l'envie de hurler.. D'autant qu'il n'avait eu affaire, jusqu'ici, qu'à des subordonnés.. Pas pensable, le petit Berg, sans quelqu'un pour lui dire où aller et quoi faire…..  ...   même temps, la règle s'anéantissait au niveau de l'explicite.. Voilà l'idée-force des fondateurs de.. Ces hôtels furent créés pour assurer la perpétuation des nationalismes, particularismes, gages de liberté et de créativité.. Fait saisissant par la relativité qu'il démontre et la modestie qu'il enseigne à qui étudie l'Histoire, il faut noter que ce projet (les.. ) fut à son origine taxé d'.. autoritarisme.. Mieux encore :.. les fondateurs eux-mêmes se croyaient d'authentiques défenseurs de l'ordre à tout prix, ceux qu'à l'époque on nommait des fascistes.. « Où est donc le… l'Iman ? » interrogea Berg.. Lui-même était toujours étendu sur le divan, souplement fourré de brun fauve.. Le soleil entrait à larges coulées brillantes.. — « Quel Iman ? » fit Bazil en riant.. — « Tu as réussi ! » dit Myrla.. Bazil et Myrla….. Il les regarda tout à tour, longuement.. — « Excusez-moi un instant, s'il vous plaît.. « J'ai réussi à quoi ? ».. La jeune femme jaillit de son sofa, sourcils froncés.. — « Quoi ? Tu as oublié ? ».. Bazil eut son sourire des grands jours.. — « C'est normal.. » dit-il avec un geste apaisant.. « Il est encore immergé dans la simulation… Martin, tu as postulé pour la direction d'un hôtel.. Tu te souviens ? Sur les conseils de Myrla et les miens.. Est-ce que ça te revient, maintenant ? Nous t'avons accompagné ici, à Cavaliasol, pour un test d'entrée en simulation.. Oui ? Simulation totale ! Il est normal que tu sois encore un peu sonné… C'était l'étape décisive pour toi.. Et le moniteur central vient de rendre son verdict.. C'est.. oui.. — C'est oui ? ».. La peur, tout à coup, saisit Berg.. Une peur aiguë, profonde, déchirante — et bien dans son caractère.. Tu n'es qu'un petit garçon, Martin Berg, un minable subalterne, un comparse.. « C'est oui ? ».. Ou bien es-tu trop lucide ?.. Myrla souriait d'un air entendu.. Berg réfléchit.. Il croyait s'être fourvoyé et ridiculisé.. Il était convaincu d'avoir dramatiquement échoué.. Il avait une impression d'extrême désastre.. Et l'ordinateur considérait qu'il avait réussi… Quelque chose ne collait pas !.. Il rit aux éclats pendant au moins vingt secondes.. Ni Bazil, ni Myrla, ne comprenaient quelque chose à cette hilarité.. « C'est… C'est.. magnifique.. ! » fit-il.. — « Prince directorial ! » fit Myrla en s'approchant.. — « Ne le fatigue pas trop, hein ? » dit Bazil à la jeune femme.. « On va accueillir demain le président de l'U.. et il doit être à son poste !.. — Moi ?.. — Oui, toi.. — C'est l'ordinateur qui te l'a dit ?.. — L'ordinateur et… Tu as oublié, Martin ? J'appartiens à l'Administration centrale des hôtels.. — Ah bon, je vois… Demain… Qu'est-ce que tu as dit ? On accueille le….. — Demain, » prononça lentement Bazil, « le.. de Solhoolie, dont tu vas prendre la direction, accueille le président de l'U.. , Ser Ija Bawili….. — Tu as bien dit : Ser Ija Bawili ?.. — Oui, pourquoi ?.. — Parce que… Parce que j'ai rencontré ce personnage en simulation.. C'était même le sujet de… de mon test !.. — Normal.. C'est la preuve qu'on a besoin de toi immédiatement et qu'on veut que tu sois prêt.. Berg se leva, de plus en plus inquiet.. — « Je ne serai pas prêt.. Je ne peux pas être prêt.. Bazil eut un soupir excédé, avec peut-être une pointe de compassion.. — « Tu seras prêt.. C'est l'ultime étape.. Tout est pratiquement terminé.. Bonne chance… Martin Berg ! ».. Tout recommençait ! Mais, cette fois, c'était la réalité.. Du moins, Berg avait de bonnes raisons de le croire….. Il en avait aussi quelques-unes de ne pas le croire !.. Il respira longuement l'air sec, au goût de métal, essayant de le goûter pour comparer avec ses souvenirs.. La soif….. La soif semblait tellement réelle.. Pourtant, il venait tout juste de boire un verre de Gin Fizz dans la voiture climatisée.. « Nous sommes à quatre minutes du.. » dit la radio.. « Vous pouvez voir à votre gauche les installations énergétiques.. L'établissement lui-même est encore dissimulé par la barrière riante… ».. Déjà entendu, déjà vécu !.. La chaussée bleue s'étirait devant le module.. Des constructions géométriques avaient jailli de la terre plate et nue, sous le soleil vertical.. D'immenses miroirs paraboliques se dressaient au-dessus du paysage.. Le module fonçait à travers la muraille verte de la barrière.. Sécurité de niveau B4… Trois cent quarante employés à diriger… Six clients à protéger… Jamais plus de six, mais avec leur suite !.. Martin eut le souffle coupé.. Un peu moins que la première fois, quand même.. La réalité ?.. Il n'en était plus très sûr.. Peut-être parce que les images étaient trop semblables à celles qu'il avait vues en simulation, ou peut-être pour une raison plus subtile — parce que quelque chose ne.. collait pas.. Mais peut-être.. est-ce dans ma tête que ça ne colle pas.. Et ça n'empêche pas la réalité d'être la réalité !.. Tout le personnel, réserve comprise, était réuni au garde-à-vous avec le sourire, sur trois côtés d'une cour d'honneur au sable peigné fin, devant les parterres à la française.. Lui, nouveau Directeur général, fermait le carré, avec ses adjoints qui l'avaient suivi le long du cloître roman.. On prend les mêmes et….. Berg se frotta le front, furtivement, avec le dos de la main.. Cuisiniers et marmitons, uniformes blancs et hautes toques… Maîtres d'hôtel en habit clair… Serveurs en livrée grise, culotte de satin et bas de soie… Et les hôtesses innombrables… Hallucinant !.. Ah….. Les hôtesses étaient moins déshabillées que dans les souvenirs de Berg.. De l'autre Berg.. , nota-t-il vaguement.. Il avait maintenant la preuve que ses souvenirs étaient en.. réalité.. des fantasmes.. Les filles avaient toutes un voile blanc qui les masquait, des jarretières brodées aux cuisses, des souliers vernis.. Mais elles portaient aussi, comme sur les photos qu'il avait vues, un slip de bain et un minuscule soutien-gorge.. En somme, un habile compromis entre une tenue de plage et une tenue d'alcôve.. Berg respira, quêtant les parfums qui l'avaient ému en simulation.. Il les trouva moins nets, moins vifs, moins entêtants… Il n'eut pas, cette fois, la tête chavirée.. Et encore moins le cœur.. Les.. masculins se tenaient un peu en retrait, avec discrétion, vêtus de chemisettes à col ouvert, et de shorts collants… Berg détourna les yeux.. Le directeur par intérim, Ser Rinetti, présentait au personnel son nouveau chef, « diplômé de l'École hôtelière de Chamonix », avant de lui donner le micro.. Des sécurités de niveau B4… Différence de potentiel dans les charges électrostatiques… Interrompre aussitôt… Couloir d'ionisation… Ser Ija Bawili… Mon vieux Martin, tu n'as aucune expérience de direction, alors es-tu….. Aucune expérience de direction ?.. Il lui semblait pourtant que son arrivée au Solhoolie se perdait dans un passé profond, enfoui sous les strates épaisses du souvenir.. Et il s'écouta répéter quel grand plaisir c'était de prendre une si passionnante fonction… L'expérience, Martin Berg la possédait déjà lorsqu'il avait débarqué au Solhoolie.. Que s'était-il passé entre l'.. et le.. Essaie de te souvenir, c'est important.. Arabian Cooper.. de Nazzola et le….. Mais alors, entre l'arrivée de Martin Berg au.. et le moment que tu es en train de vivre, que s'est-il passé ?.. Car il avait déjà.. vécu.. cette arrivée, il en était sûr maintenant.. Et il lui fallait.. revivre.. la suite : les applaudissements rythmés du personnel, puis sa disparition dans le mouvement des descenseurs, le geste vain qu'il avait esquissé pour prendre le bras du gros Rinetti, sa propre descente, la nausée….. Il retrouva enfin la vaste pièce où l'attendait l'Iman Andraoud, dans un décor de divans, de bar, de plantes vertes, de tapis beige et brun.. Il reconnut la table de verre et le petit homme mince qui se levait du divan violet.. Le crâne rasé, la moustache noire et la longue abud blanche de l'Iman Andraoud.. Je suis l'Iman Andraoud.. Et l'homme tendait la main droite, la paume en avant.. De nouveau, le problème se posait : devait-il refuser le contact ou saisir poliment cette main tendue ?.. « Soyez sans crainte, Directeur.. Le système B4 n'est pas connecté.. Appelez-moi Selim.. Martin Berg et moi avons des rapports extrêmement cordiaux.. Diriger un hôtel.. est un métier dangereux, je le reconnais.. Et je suis très heureux de vous revoir, après l'accident qui vous a coûté la vie.. Vous paraissez un peu plus jeune que le premier Martin Berg, et il faudra arranger ça… ».. Berg sentait ses oreilles crépiter en le brûlant comme un ionisateur mal réglé.. Il eut deux ou trois déglutitions difficiles et dit : « Je suis un clone, n'est-ce pas, Ser Iman ? ».. Le sourire de Selim Andraoud se transformait insensiblement en un rire sincère.. L'Iman leva une main aux longs doigts bruns et agiles qui semblaient pianoter dans le vide une mélodie syncopée.. — « Oui, vous êtes un clone de Martin Berg.. Vous êtes presque Martin.. Vous serez tout à fait lui quand le transfert de mémoire sera achevé….. — Qu'est-il arrivé.. réellement.. — Vous ne le devinez pas.. ? Le premier Martin Berg, directeur du.. de Solhoolie, est mort en même que le président Ija Bawili… Et le chevreau qui devait servir à l'expérience.. Par chance, il n'a pas été volatilisé comme le président et le chevreau… Par chance ou par malchance, je ne sais… S'il avait disparu, vous auriez reçu les éléments ribo-mémoriels que nous détenions dans un coffre… mieux protégé que le directeur lui-même.. Vous savez que cela se fait habituellement pour les personnages importants.. Vous seriez devenu le Martin Berg d'il y a quelques mois et tout aurait été dit.. Mais les spécialistes estiment qu'il vaut mieux, quand on le peut, éviter toute solution de continuité dans un transfert clonal.. Et puis ce transfert doit rester secret, vous vous en doutez.. La caractéristique principale des.. Nous devons préserver à tout prix cette réputation.. Il est essentiel que le nombre de personnes informées de l'accident soit aussi réduit que possible.. Nul ne doit pouvoir deviner.. Mais en quelques mois, votre… prédécesseur avait pu changer.. Il aurait pu contracter une habitude nouvelle, modifier son comportement sur un point précis, se découvrir une nouvelle maladie, séduire une fille… Pour cette raison aussi, il était préférable d'éviter toute solution de continuité.. Enfin, l'accident lui-même constituait une extraordinaire expérience qui méritait d'être transférée.. On a donc recueilli les ribo-éléments mémoriels de Martin Berg après sa mort, et ce sont ceux-là que vous avez reçus.. » Malheureusement, comme cela arrive parfois, ces ribo-éléments ont été perturbés par le choc.. La mort de Martin Berg a été presqu'instantanée.. Presque, seulement… Martin a eu le temps de penser, avant de perdre conscience, à son arrivée au.. de Solhoolie, un événement qui l'avait beaucoup frappé.. Depuis ce moment-là, il avait redouté un accident comme celui qui allait le tuer.. Mais cette sorte de court-circuit temporel a eu des conséquences graves.. Un blocage s'est créé.. Les souvenirs de la période située entre l'arrivée de Martin Berg à Solhoolie et sa mort (c'est-à-dire toute son expérience de directeur de.. ) sont devenus en grande partie inaccessibles pour vous.. Certains autres souvenirs sont également brouillés ou estompés.. Et les images déformées de l'accident et de l'arrivée à Solhoolie envahissent tout, vous obligeant à revivre sans cesse ces deux séquences….. » Il est indispensable de lever ce blocage très vite.. Vous comprenez que le temps presse.. Vous voyez maintenant pourquoi vous devez reprendre votre poste sans délai ? Alors, voici ce qui a été décidé.. Vous allez revivre une fois de plus l'accident.. Mais dans la réalité et non à travers le mémoire du premier Martin Berg.. Vous rencontrerez un véritable Ija Bawili.. Un clone, naturellement.. Le premier Ija Bawili a été désintégré et le clone a reçu les ribo-éléments de stock.. Il n'a aucun souvenir de l'accident, bien entendu.. Mais il souhaité en connaître exactement les circonstances.. Il sera là pour la simulation et pour la conférence… reportée en raison d'une.. brusque indisposition.. de son prédécesseur.. Martin Berg osa à cet instant fixer son regard sur l'œil de l'inconnu.. Il se sentit immédiatement repris par la confusion.. Terrible, la hiérarchie… Intolérable, cette nécessité de se soumettre, ne serait-ce qu'en apparence.. L'attitude conditionne l'état d'esprit.. Il demanda : « Mais nous n'allons pas.. l'accident ? ».. L'Iman Andraoud eut un fin sourire.. — « Non, pas l'accident, seulement les circonstances… avec l'éclair bleu et la désintégration du chevreau.. Rassurez-vous, tout ira bien… L'expérience sera concluante.. — Et les spécialistes pensent que le blocage mémoriel sera levé ?.. — Ils le pensent.. Je crois qu'ils ont raison.. Voyez-vous, l'accident sera effacé, littéralement effacé.. Il n'en restera plus qu'un mauvais rêve.. Tous vos souvenirs afflueront.. Vous serez complètement et définitivement Martin Berg, directeur du.. — Et si… Et si cela n'arrivait pas ?.. — Vous voulez dire : si le blocage n'était pas levé, malgré tout ? Ce serait très regrettable.. Il nous faudrait éveiller un deuxième clone qui recevrait les ribo-éléments en stock, ceux qui n'ont pas été marqués par l'accident.. Cela ferait beaucoup de temps perdu et nous aurions beaucoup de peine à garder secret l'événement….. — Et moi, dans ce cas ?.. — Je suis désolé.. » dit Selim Andraoud.. Son geste montrait qu'il était, en effet,.. sincèrement.. désolé.. — « Je serai tué ?.. — Détruit… Il n'y a pas d'autre solution.. « Mon cher Directeur, » dit Ser Ija Bawili en levant son verre de vodka de palme, « tous les participants à cette conférence, et moi le premier, se présentent ici dans le but de trouver un terrain d'entente, et donc de raffermir entre nous les dispositifs de paix.. Berg hocha la tête d'un air approbateur.. C'était bien le même langage ampoulé et à peu près les mêmes mots.. Le nouvel Ija Bawili ne possédait pas les souvenirs de l'ancien, mais il avait bien appris sa leçon.. « Néanmoins, » poursuivit-il en souriant avec une certaine moquerie, « nous savons tous combien la disparition de l'un ou l'autre d'entre nous serait capable de satisfaire quelques-uns de ceux qui survivraient.. Martin but une gorgée, se leva en vérifiant la différence de potentiel à son indicateur de poignet.. Les mots affluèrent à ses lèvres.. Je vais vous faire une démonstration… ».. Il appela le technicien qui surgit du sphincter ionisateur en tirant le chevreau par son licol.. Pauvre bête.. Celui-ci était d'un blanc un peu moins pur que le précédent.. Martin débita les explications que l'autre Martin Berg avait fournies à l'autre Ija Bawili.. Puis il remit au président la carotte apportée par le technicien.. « Magni ! » Il pensa que le deuxième chevreau portait sans aucun doute un autre nom.. Mais quelle importance ?.. Le président cria à son tour : « Magni ! ».. Le chevreau dressa l'oreille mais ne bougea pas.. — « Elle s'appelle Glenda.. » dit le technicien.. « C'est une fille.. — Glenda ! » fit le président.. La bête regarda Ija Bawili et s'élança vers lui.. L'accident….. Martin Berg comprit.. Que le président et le chevreau soient volatilisés ensemble était une possibilité.. Oui, cela avait pu arriver.. Mais lui ne pouvait pas être tué en même temps.. Le système B4 était ce qu'il était, il y avait là une impossibilité matérielle.. Martin Berg retint son souffle.. Un éclair éblouissant.. Le chevreau disparut.. Ija Bawili eut un rire poli.. Martin demeura stupide, haletant, muet, bras pendants.. Le blocage mémoriel avait sauté.. Tous les souvenirs affluaient.. Et le dernier….. Non, Martin Berg n'était pas mort dans l'accident.. Il avait été exécuté quelques heures plus tard dans son hôtel même.. Après qu'on lui avait prélevé les ribo-mémoriels qui serviraient à son successeur.. Pas étonnant que le choc ait provoqué un blocage !.. Mais maintenant, Martin se souvenait… Il se retourna.. L'Iman Andraoud était derrière lui.. — « Cela vous servira de leçon, n'est-ce pas, mon cher Directeur ! ».. les Maîtres d'hôtel.. Des métiers d'avenir.. (anthologie sous la responsabilité de : Pierre Marlson ; France › Pomy : Ponte mirone • Espaces mondes, premier trimestre 1979 (20 mars 1979)).. Première version de :.. le Sauvetage magnifique.. jeudi 21 septembre 2006 —.. vendredi 8 décembre 2006..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/le Sauvetage magnifique | Quarante-Deux
    Descriptive info: le Sauvetage….. Avec Pierre Marlson.. A.. vez-vous bien dîné ? ».. Il en a de bonnes, le grand mec… heu, un toubib ? Que veut-il expérimenter ?.. Berg hoche la tête, approbativement.. L'autre lui adresse un sourire polaire et l'invite à prendre un siège.. « Vous aviez faim ? ».. Vous balancer, comme ça, l'évidence en pleine gueule… Salaud !.. — « Ouais, j'avais faim.. Et vous ?.. — Calmez-vous, jeune ami.. Je ne vous veux point de mal.. — Je sais.. Alors allez-y, prenez-moi du sang, du liquide rachidien, ou n'importe quoi que vous me payez… ».. L'autre prend place derrière son bureau et fixe Berg avec attention.. Il consulte une fiche, agite deux règles et trois crayons, sur la surface tailladée de sa table, et se gratte la gorge à plusieurs reprises.. La nuit tombe.. Berg voit les lampadaires s'éclairer, par la fenêtre, derrière le savant, le chercheur,.. le gars qui promet du fric pour “expérience médicale sans danger”.. Les lampes font des boules plus claires, dans la brume.. — « Vous habitez les bas-fonds de la ville….. — Vous aussi.. » note Berg avec un regard éloquent sur le misérable mobilier de la pièce.. — « Encore du ressort, décidément.. » dit l'autre avec un rire un peu plus gai que tout à l'heure.. « Voyons, euh, vous êtes triplement diplômé.. Thèse d'État sur la.. Stabilisation démographique dans les réservoirs de mains-d'œuvre.. — Je suis venu faire le cobaye.. » coupe Berg, brutalement.. « Pas pour discuter de mes études.. L'annonce indiquait :.. Cinquante écus pour une journée de jeunes gens en bonne santé.. Où et pourquoi vous êtes-vous si bien renseigné sur mon compte ?.. — Répondre à une telle annonce indique de l'imagination, du courage, et le goût de l'aventure.. Ce n'est pas un contrat de deux ans….. — L'allocation de survie ne permet pas d'améliorer son ordinaire.. — Et vous vous méfiez des contrats de deux ans ?.. — Exactement.. Et vous ne répondez pas à ma question.. — Vous et vos concurrents avez été sondés durant le repas.. — Parce qu'on était en compétition… Et j'ai été choisi ?.. — Pas encore tout à fait, mais c'est là une chose possible.. — Et ces renseignements sur moi, alors ? Pourquoi ?.. — Nous les possédons depuis longtemps.. Vous êtes.. suivi.. par nous.. L'annonce tend seulement à motiver des gens comme vous, tout en dissimulant notre action véritable….. — Vous feriez parti d'un groupe révaïsho ? C'est pas possible.. Les révaïshos ont tous été liquidés.. Physiquement liquidés.. N'essayez pas de me provoquer.. Je connais les méthodes des flipos.. Berg se lève, soudain très inquiet.. « Écoutez.. « Laissez-moi m'en aller d'ici.. Je ne cherche nullement à organiser une révolte chez les prolétaires.. D'ailleurs c'est impossible.. Salut, Docteur.. Il fait froid, dans la pièce.. La lampe éclaire peu.. La lourde porte de guingois s'ouvre avant que Berg ne la touche.. Deux grands types franchissent le seuil.. Le premier repousse Martin Berg, du plat de la main.. Un costaud.. Une fille entre à son tour.. Myrla !.. « T'étais avec eux.. Salope ! » Berg s'écroule sur le vieux sofa vers lequel le poussait le premier type.. Une longue figure blême, des yeux sans expression, un grand front avec un toupet de cheveux blonds emmêlés.. Berg se prend la tête dans les mains.. Myrla ! J'étais suivi depuis longtemps.. Évidemment : Myrla ! Elle connaît tout de moi.. — « Mon petit Martin.. La voix adorée.. La voix honnie.. La fille glisse une main sur le poignet de Berg.. Il relève la tête, la fixe en plein regard et lui balance une énorme gifle.. Sa joue devient écarlate.. Elle ferme les yeux dont sourdent les larmes.. Un des mecs, derrière Berg, lui assène un coup-de-poing sur l'épaule.. C'est son tour de sentir les larmes jaillir.. Il voit des galaxies et entend des trompes funéraires.. — « J'aurais préféré que vous m'écoutiez avant votre départ en mission.. » dit le docteur en venant se planter devant Berg.. « La machine vous fournira l'explication durant votre transfert.. — Ces hommes ne sont pas des policiers, Martin.. Crois-moi, je t'en supplie.. Tu es vraiment l'homme qu'il nous faut.. » gémit la voix de Myrla.. Martin sent quelqu'un lui remonter la jambe de pantalon.. Une sensation de froid puis l'infime morsure d'une aiguille.. Le brouillard grandit en s'éclairant, mêlant les lueurs des lampadaires du dehors.. Il passe par la fenêtre et engloutit tout.. Dans les réserves à main-d'œuvre, on n'aurait pas impunément garder ainsi les parties ouvrantes des façades : quand le conditionneur tombait en panne, il fallait émigrer bien vite chez les voisins.. Il ajouta : « Quant au lieu, et même à l'époque, tout ceci est votre création.. Le décor dont j'ai toujours rêvé, pour écrire mes livres.. — « Vous savez tout de même bien que vous êtes en mission dans l'Indéterminé ?.. Pourtant il en savait tous les détails.. Il s'installa dans le siège anatomique moulé aux formes même de son dos et de ses fesses, et prit en main, machinalement, le papier que tendait l'Iman.. Berg soupira, haussa les épaules et lut :.. Il habitait une maison, en bordure d'une petite ville.. Une construction solide, datant de cinquante ans au moins, parpaings en ciment, contre-cloisons en briques, pas de ces espèces de panneaux composites qu'on faisait maintenant.. Léguée par trois générations d'ancêtres, la maison.. La construction actuelle en avait remplacé une autre, qui elle-même….. Myrla avait battu des mains, avec un regard plein d'admiration, le jour où, pour la première fois, il l'avait conduite ici.. Elle faisait du strip dans un bar à flipos.. Berg avait pensé l'avoir pour un ticket de bœuf synthétique.. Elle lui plaisait, avec sa gracilité, sa blondeur et le regard — qu'il pensait faussement naïf — de ses grands yeux bleus.. Mais Myrla était une jeune fille sage.. Qui aidait simplement sa famille à subsister sans être forcée de s'exiler par contrat.. Elle avait stabilisé sa vie.. Il avait achevé peu avant un double contrat qui l'avait fait circuler quatre années durant dans les rouages administratifs.. Il en avait ramené suffisamment de crédit pour vivre tranquillement chez lui.. Il aimait cette maison, il aimait le peuple de son enfance et n'avait pas écouté les sirènes administratives qui le pressaient de s'engager dans la carrière supérieure.. « Je suis un homme du peuple et le resterai.. » disait-il aux longues poupées qu'attirait son titre de Docteur en Droit ministériel.. Myrla était d'une autre trempe.. Elle aussi aimait les gens.. Son père et sa mère, ses frères et ses sœurs — on achevait une période d'encouragement à la natalité.. Pourtant, elle avait refusé de s'installer chez lui, préférant le recevoir de temps à autre dans sa petite chambre d'un troisième étage.. Plusieurs mois de bonheur sans mélange.. Et puis son fric s'était évaporé complètement.. Évaporation accélérée par le vol.. La maison avait été cambriolée.. Il avait eu peur de perdre l'amour de Myrla.. Pourtant elle était restée à ses côtés, avec vaillance.. C'est afin de pouvoir lui offrir de nouveau les douceurs des premiers temps qu'il s'était inscrit sur la liste et présenté, suite à l'annonce….. Dieux !.. Elle connaissait ses idées sur l'aliénation des prolétaires des “réservoirs à main-d'œuvre”….. Il lui avait expliqué les raisons cachées derrière son étude sur.. Production de masse et économie des ressources.. , ainsi que.. Ségrégation et réservation de la Culture.. Qu'est-ce que je raconte là ?.. se demanda le Prince directorial Martin Berg en ouvrant les yeux sur sa chambre, au Palais de la Résidence.. Couvre-pieds de satin et candélabres d'or.. Au mur, une toile de Mondriaan.. Toujours la même silhouette souple, mince, aux longues jambes nerveuses et la pâle blondeur lisse des cheveux abondants, le regard clair….. Bon, elle a un petit nez droit, une bouche gourmande ; et un cul ! Et cesse de te faire un roman.. Cette fille est une garce.. Elle te mènerait là où il.. ne faut pas.. aller.. Trop flatteuse, trop docile, trop.. intelligente.. pour n'être pas.. fausse.. Tous deux la regardaient marcher —.. mmm….. — dans la coursive.. « Comment trouves-tu Myrla ? » demanda-t-il comme s'il parlait d'un cheval de course qu'il avait acheté.. — « Terriblement douée.. » fit Bazil avec un sourire admiratif.. Il ne savait pas encore, le malheureux, à quel point il avait raison.. Fallait-il croire à cette assurance qu'elle lui assénait depuis des jours ?.. Plonger au cœur même des.. , utiliser leur propre système pour le dynamiter ?.. — « Impossible.. C'est impossible !.. — Que dis-tu ? ».. Encore en train de parler tout haut.. Tu es fatigué, brillant jeune homme !.. — « Rien.. » fit-il en agitant la main comme s'il chassait des mouches.. D'ailleurs il y en avait, qui bourdonnaient en cognant partout leur corps mou et poilu.. Les araignées mangeaient les mouches.. C'était aussi plein d'araignées.. Qui donc mangeait les araignées ? Il en avait trouvé une, énorme et velue, sur son avant-bras droit.. La main gauche lancée en un réflexe l'avait projetée au sol.. Oh, ce contact.. Il savait pourtant que, sous ces latitudes, les araignées ne sont pas venimeuses… Il n'avait jamais ressenti la moindre marque de phobie, pas le plus petit hérissement, au cours de sa vie… en songeant aux araignées.. Ni aux serpents d'ailleurs.. Mais ce contact….. Un fer rouge sur la peau.. Un glaçon dans le dos.. L'horreur.. Tu crois avoir trouvé un pur-sang.. N'es-tu pas en train de te laisser piéger par l'araignée ?.. Il l'avait écrasée sur le ciment.. Furieusement.. Il s'arracha à ces pensées débilitantes —.. Halte, Prince du Directoire… Cesse avec tes insectes.. — et regarda Bazil avec ironie.. Celui-ci essayait de prendre un air blasé, étalait devant lui ses longues jambes en culottes mastic et fines bottes brunes.. Il remontait sa lourde mèche de deux doigts nonchalants.. Berg connaissait trop son regard, cependant.. Ses yeux ne cessaient d'aller et venir, avec surprise, émerveillement, des meubles au tableau et, par-delà les baies du grand salon arrière, vers la surface miroitante de la lagune.. Myrla participait certainement, pour lui, de ce même étonnement.. Trouver son copain d'études avec de pareilles possessions le choquait.. Bazil finit par se mettre debout et marcher, tourner en rond, sur le tapis jaune paille aux longs poils de laine véritable.. — « Que désires-tu de moi, Mart ? » dit-il enfin.. Ils aimaient l’hôtellerie et détestaient la politique.. Bazil Nivzenty parce qu’il ne comprenait pas de quoi il pouvait s’agir.. Alors, il avait refusé la spécialisation.. Un cadre d’hôtel.. se devait de pouvoir participer à l’impromptu à une discussion avec ses hôtes.. Il se verrait parfois choisi pour intermédiaire chargé de transmettre une proposition avant le début d’une conversation officielle.. Les années d’études à l’école hôtelière de Cham étaient devenues un enchantement, dans les souvenirs de Berg.. Montagnes blanches et cieux clairs des hivers, ruisseaux, torrents, vallées verdissantes des débuts d’été, les étudiants partaient en procession pour voir faucher le foin sur les pentes soigneusement entretenues, dans ce coin jalousement protégé de nature presque intacte.. C’était, déjà à l’époque, un privilège insigne que de passer des années entières dans de telles opzones dont l’entretien coûtait si cher mais s’avérait indispensable à la survie de l’Humanité.. Chaque jour, ils buvaient du vrai lait des vaches dont ils entendaient sonner les clarines, par les fenêtres des amphis.. Bazil aurait le culot de le rejoindre ?.. — « Il faut le décider, tu sais.. Faut pas exagérer.. En tout cas c'était gazeux, frais et alcoolisé.. J'ai pourtant aussitôt saisi la chance qui passait, non ? Ouais.. » articula soudain la radio ; des voyants multicolores clignotaient sur le tableau de bord, devant Berg.. Berg ramena son attention au paysage qui, effectivement, se diversifiait un tantinet.. L'image ne peut pas tuer la sensation.. —, tous logés dans des enceintes de sécurité de niveau B4 (« Vous savez ce qu'est le B4 ? » Oui, il le savait.. Il vous faudra assister vous-même, chaque jour, au passage des consignes des équipes de sécurité.. — Est-ce tout ? »).. Tout ça était organisé, tout ce monde réuni, sourire aux lèvres, jarrets nerveusement tendus, sur trois côtés d'une cour d'honneur au sable ratissé à mort, entre une clôture de crépi blond et des parterres à la française plantés de dessins géométriques — non, c'était des fleurs.. Cuisiniers et marmitons en blanc et toque haute, maîtres d'hôtel en habit clair, serveurs aux bas de soie, culottes de satin multicolores et livrées grises à passementeries argentées, fixaient leur directeur d'un seul œil empli de décision.. Un mouchoir de tête blanc, qui dissimulait le nez, la bouche et les joues, les cheveux — tous les blonds, roux et châtains de la création, avec une majorité de noirs profonds — librement dénoués sur les épaules, des jarretières minces et fleuries de minuscules broderies rose et bleu et des souliers vernis, de couleur systématiquement beige, à haut talon.. Bigre.. masculins au visage également voilé mais dotés, eux, de bottes et d'étui pénien en cuir assorti à celui des chaussures féminines.. » Il passa le micro à Berg.. Connaître l'univers proche et se laisser guider par ses structures incompréhensibles, telle avait été sa préoccupation de toujours.. Les hôtesses n'étaient manifestement pas là pour se distraire mais pour plaire à la clientèle… Sans risque sérieux, au reste, pour leur vertu.. Des sécurités de niveau B4 ! Brrr….. différence de potentiel dans les charges électrostatiques artificiellement implantées.. Interrompre aussitôt le rapprochement dès le début du picotement.. Couloirs d'ionisation à emprunter obligatoirement pour le personnel de service à l'entrée de tous les lieux communs.. Veiller comme du lait sur un feu de bois — pire que cela encore — sur la bonne distance entre eux des divers.. but.. du système B4, et pas du tout à ses.. comments.. Berg, mon p'tit Mart, tu n'as aucune expérience de direction, voyons… Alors, es-tu fou  ...   Que Berg simule autour de vous, c'est possible.. » proteste l'autre en louchant de ses petits yeux, contre son long nez pointu.. Mais comment pourrait-il m'introduire.. moi.. dans une simple simulation ? ».. L'expression de son visage hésite entre la satisfaction d'avoir eu raison et l'horreur d'avoir ainsi prouvé l'intolérable.. Mais ce raisonnement n'entame nullement la lourde ironie —.. une ironie désespérée.. — de l'Iman : « Simplement parce qu'il est en train de réussir, Directeur.. » assène-t-il.. — « Et alors ?.. — Alors ? Quand on modifie le passé, Directeur, on n'altère pas simplement le présent.. On le.. supprime.. , comprenez-vous ?.. — Excusez-moi un instant, s'il vous plaît.. » demande Berg.. « J'ai réussi à quoi ?.. — À supprimer le présent… Enfin, le futur.. » ricane l'Iman.. — « Ces racontars sont ineptes.. » rétorque le Directeur.. « Voilà des années que nous envoyons des agents en mission dans l'Histoire.. — Ouais, mais pas pour la changer.. » réplique le petit brun.. — « Mais si ! » ergote l'autre.. — « Pas fondamentalement.. Vous restiez dans une optique d'.. après.. les.. Or les.. sont en train de.. perdurer.. Cet idiot vous a trop bien compris.. Il est en train de les.. sauver.. ! ».. Il montre du doigt, avec une soudaine fureur, Berg qui se laisse tomber sur la chaise bancale, devant le bureau miteux et se prend les tempes.. Qui gémit plus qu'il ne parle : « Écoutez, je sais bien que je suis encore en train de rêver.. Mais de grâce, éveillez-moi, ou alors laissez-moi parler.. Je suis un directeur d'hôtel.. Je me nomme Martin Berg.. J'ai étudié à Cham et on m'a offert la direction de Solhoolie.. J'ai accepté, me séparant de ma maîtresse… Et maintenant, maintenant, vous tentez de me pousser à faire sauter les hôtes de cet établissement !.. Il se lève en tremblant et dirige un doigt accusateur sur l'Iman Andraoud.. — « Parfaitement, Ser Iman.. » dit l'autre avec ironie.. « Vous oubliez qu'un attentat a tué vos frères et votre père et que le Principat vous a échu par héritage….. — C'est alors que vous êtes intervenu auprès de moi, par l'intermédiaire de Myrla, pour me proposer un plan de destruction des.. — Vous, un agent que l'on croyait échappé dans l'Indéterminé ! » reproche le Directeur qui cesse un instant d'aller des yeux de l'un à l'autre de ses visiteurs.. L'Iman se redresse dans ses voiles immaculés.. — « Je ne suis pas comme vous et ne tiens pas à annuler ma propre existence.. » dit-il furibond.. Berg était déjà intervenu à ce stade, faisant oublier au Prince sa volonté d'hégémonie.. Il ne pensait plus qu'à partager sa poule avec un copain !.. Berg passa en trébuchant dans la salle de bain.. Enfin l'eau se mit à ruisseler sur la soif de son épiderme embrasé.. Colonnes lisses de ses jambes.. Mâts d'amour où il fait si bon grimper au long des soirées blêmissantes.. Voilà la vérité, mon petit Berg ! Éternel soumis, ballotté, heureux d'obéir.. Elle était formidable… Et peut-être encore plus dangereuse….. Transmission de cerveau à cerveau.. En intégrale.. Camouflage impossible à détecter.. Un des principaux rivaux en position imparable ? Impossible !.. Et puis, toute belle fille qu'elle soit, de toute petite invention.. Manque de classe.. Bien trop basse extraction.. Comment donc, déjà, l'avait qualifiée le Secrétaire général du Directoire ?.. « Fille de maquerelle tout juste frottée aux moins regardants des protégés de sa mère… ».. L'envie d'un enfant, comme ça.. Il l'avait ressentie, tout à coup, la soif de faire un enfant.. Avec Myrla.. Et elle, alors : la.. Mère.. Pas Princesse.. Elle l'avait admis.. Mais mère du futur prince ?.. C'était peut-être encore mieux….. Berg avait suivi le fil des pensées, des désirs, de l'appétit de puissance, sous ce front lisse et doré.. Pour qui se prenait-elle ? Alors il avait jugé amusant, dans ces nouvelles conditions, de lancer Myrla en pâture à Bazil.. Prostituer la mère de son enfant.. reconnu.. Encore fallait-il qu'il soit reconnu.. Ah, ah !.. Le ricanement intérieur prenait des proportions impossibles.. Enfin Bazil avait paru, gauche, rougissant mais avalant sa salive avec courage, dans le soleil.. Et Myrla s'était prêtée.. C'était le plan, non ? La colère jalouse n'en gronda pas moins, rouge incendie dans l'être du Prince directorial….. Et alors….. « Non !.. — Ça se précise un peu, non ? ».. La directrice est bel et bien là.. Au sein du.. Pareille à un blond rayon de lune, dans la nuit d'un bleu pailleté.. — « Comment es-tu entrée ici ? Ne te fâche pas.. Je vais t'expliquer… ».. Il a quitté le nuage d'oubli.. À nouveau ce palais en fer.. Berg tournoie sur lui-même, hébété, yeux écarquillés, avant de se fixer à nouveau sur la désirable silhouette.. Myrla allonge les jambes, sourit en relevant sa mèche claire.. Bouche large et sombre, boutons des pointes de sein et ombre rêveuse, au creux des cuisses, tellement souples, douces et galbées que cette vue l'émeut, lui, le Directeur par intérim….. — « Je n'ai pas cherché, réellement, à te fuir.. Je t'aime.. Simplement, un court moment de séparation m'a paru utile à notre entente.. Il arrive, tu sais, parfois… ».. Myrla laisse échapper quatre perles de rire.. « Amour, » dit-elle, « reviens à toi.. Pense à Fran.. — Je te promets solennellement qu'on le fera, cet enfant.. » répond-il, tout heureux de la satisfaire.. La jeune femme jaillit de son sofa, le sourcil méchamment froncé.. — « Que dis-tu là ? On.. va.. le faire ? Tu n'as pas oublié ton conditionnement, j'espère ? ».. Il recule, ébahi : « Quel conditionnement ? Je parlais de l'.. Hyperboréal.. — Quoi ! Tu as oublié Bazil ?.. — Mais non, ma Chérie.. » dit-il en souriant.. « Bazil est ici.. Il est venu me seconder.. — Triple imbécile.. » hurle la fille, en se jetant sur lui toutes griffes dehors.. « Si tu ne fais pas sauter ce.. immédiatement.. , je retourne au Principat.. Et je réactive Bazil.. Vous avez été croisés.. Ne l'oublie pas.. Elle pique alors une vraie crise de nerfs.. Berg, perplexe, sonne pour avoir du personnel.. On immobilise la jeune furie et on lui fait prendre un calmant.. Elle finit par s'endormir d'un sommeil agité malgré les drogues.. Berg regarde Bazil.. — « Myrla est revenue.. Bazil a son sourire des grands jours.. — « Ne te fatigue pas trop, hein ? Demain on doit accueillir le président de l'U.. — Ser Ija Bawili ?.. — Tout juste.. » opine Bazil.. Ce nom, comme il l'entendait pour la première fois de sa vie, il en était certain, a fait sur Berg une curieuse impression.. — « Viens donc coucher avec nous.. » dit-il à son copain.. « Myrla est sous calmants.. Elle sera à peine consciente.. Bazil a encore rougi.. Cette Myrla, tout de même, quel pouvoir….. — « OK.. « Mais pas avant une heure.. Je dirige la préparation de l'aile J, pour la délégation du Nord-Amérique.. — D'accord.. Prends ton temps.. Il n'est pas tard.. » sourit Berg en fermant le combiné.. — « Vous vous trompez de séquence.. » dit, dans son dos, la voix de l'Iman.. Berg, effaré, contemple le canon chromé du long pistolet.. — « Ces engins ne marchent plus.. » dit-il en essayant de rire.. — « Fermez-la et écoutez.. Je prends les choses en main, cette fois.. » dit Selim en ricanant.. « Je commence à saisir votre jeu :.. je ne vais pas vous laisser réintroduire ainsi votre copain dans la partie.. Pour qui me prenez-vous ? ».. La peur, tout à coup, saisit Berg au ventre.. Peur atroce.. Bien dans son caractère.. Pusillanime ! Minable petit comparse d'Administration hôtelière.. « Pas de politique.. ».. disais-tu….. — « Je vous estime énormément.. » bredouilla-t-il en reculant, les jambes tremblantes.. « Que… que Diable pouvez-vous reprocher à Bazil ? Vous ne l'avez jamais vu !.. — Ne discutez pas et reculez.. Éloignez-vous de cette console.. Allons, reculez.. » intime l'Iman en agitant son arme.. Il est fou.. Voilà, il est fou.. Dieu, il va me descendre….. Berg recule.. La console ? Les commandes électriques du bureau.. Dans.. le glacex.. Comment connaîtrait-il leur emplacement ?.. — « Ne… ne faites pas de bêtise.. » dit Berg, tout en obéissant et en s'écartant sur la gauche.. Comment a-t-il su que je cherchais à revenir au bureau ? Pas de doute : il connaît la console centrale.. Tout le.. de Solhoolie en dépend.. Ce type a l'air de savoir exactement ce qu'il veut et ce qu'il doit faire pour l'obtenir.. Mais de quoi s'agit-il ?.. « C'est ridicule, vous savez.. » hasarde-t-il.. « Vous ne pouvez rien détraquer sans ma participation, dans cet hôtel.. — Vous croyez ? » demande Selim en relevant la lèvre supérieure.. « Cette collaboration peut aussi être involontaire… Qu'en pensez-vous ?.. — Ah.. » dit Berg en pâlissant.. « Expliquez-vous, s'il vous plaît.. S'il vous plaît ! Un ton pleurnicheur.. De pauvres types, les Chamoniards, vraiment !.. L'Iman fait coucher Berg sur un divan couvert de fourrures aux longs poils sombres.. Lui-même contourne alors le large plateau du bureau et s'installe dans le siège anatomique spécial-Berg.. Ce siège est trop grand pour lui.. Il a une grimace puis un franc sourire.. — « Simple.. » dit Selim.. « Nous n'allons pas bouger d'ici.. Je vous tiens sous surveillance.. Et demain,.. vous et moi faisons sauter les politiques.. Coup au cœur.. Ma carrière.. fichue.. Il aimait bien l'hôtellerie, Berg.. Prendre la direction d'un superbe établissement comme celui-ci le comblerait d'aise.. Il en pleurerait.. — « Pourquoi ? » soupire-t-il.. Selim a un soupir excédé, avec peut-être une pointe de compassion.. — « Dès demain vous me remercierez.. Je ne voulais même pas vous en parler, mais après tout, la nuit risque d'être longue.. Voilà : vous n'êtes pas un directeur d'hôtel,.. ou pas.. On vous a implanté pour une courte durée les souvenirs de votre copain, heu…Bazil.. Pour que vous puissiez détruire les.. Vous êtes le Prince directorial Martin Berg, marié morganatiquement à la para-Princesse Myrla, père du Directorial Héritier Fran Berg.. En cette qualité, les sécurités vous auraient neutralisé.. — Je ne vous crois pas ! ».. L'Iman Andraoud soupire à nouveau.. — « J'en étais certain.. Pour une raison ou pour une autre, votre contre-conditionnement ne cède pas.. Nous devons détruire les.. Vous.. devez détruire les.. Alors vous dirigerez le monde.. Malgré le pistolet, Berg s'assied.. Il frappe son genou de la paume droite.. À cet instant, une porte glisse souplement.. Myrla pénètre dans la pièce et se fige en voyant le pistolet braqué sur elle.. Bazil est debout à ses côtés.. Berg ne calcule rien : il bondit vers le bureau au large plateau de glacex.. Selim a vu son mouvement.. Il pivote vers l'assaillant.. Une énorme déflagration éclate.. Berg ressent une brûlure au cou.. Mais il glisse vers la surface bien-aimée.. Sa main heurte le menton de Selim qui part en arrière.. Berg culbute à son tour et roule au sol, emmêlé dans les plis de la tunique imanienne.. Il entend des cascades et plonge dans du blanc.. — « C'est fini.. La voilà.. Myrla sourit.. Elle tient en mains une espèce de masse spongieuse qu'elle vient de retirer du front de son amant.. C'est la Myrla qu'il aime.. Celle de la petite maison….. Petite, heu… C'est la mère de Fran, voyons !.. — « Ça va mieux ? » demande la voix bourrue de l'ami, du frère.. Bazil lui fait aussi un grand sourire.. « Tu me rends la direction de.. mon.. hôtel.. ? » demande-t-il dans le large éclat de ses dents blanches.. Lui aussi achève de décoller de son front un bloc de mousse blanchâtre sur lequel courent de minuscules éclairs.. — « Où, où donc est le… l'Iman ? » interroge Berg.. Il est toujours étendu sur le même divan souplement fourré de brun fauve.. Le soleil entre à large coulées brillantes.. — « Quel Iman ? » dit Bazil, interloqué.. Myrla sourit d'un air entendu.. — « Et, heu, et ma blessure ? » demande encore Berg, se tâtant la gorge avec précaution.. — « Ton acte a annulé complètement la simulation, mon Chéri.. » explique Myrla.. C'est bien la fille de la zone à main-d'œuvre.. Et c'est.. aussi.. la mère de Fran.. — « Nous ne détruirons plus les.. » dit-elle avec force.. — « C'est, heu, c'est.. » répond Berg.. Il rit à grands éclats pendant au moins deux minutes.. Bazil ne pige manifestement rien à cette hilarité.. — « Votre appartement est prêt, vous savez ? Votre voyage a-t-il été confortable ?.. — Si l'on veut.. » disent ensemble Berg et Myrla Xynlap.. Et ils rient encore.. — « J'espère que tu n'as pas apporté trop de dossiers économico-politiques ? » reprend Bazil.. « Je compte vous faire connaître et apprécier tous les agréments de la région et de cet hôtel.. , vous savez….. — Martin a des notes à classer.. — « Le Prince directorial classe des notes ? Dans quel but ?.. — Un ou deux ouvrages en train.. » dit la jeune femme.. Un immense espoir lève dans le cœur de Berg, à ces mots.. — « Quels ouvrages ? » demande-t-il avec fébrilité.. « Quel genre d'ouvrages ? Je ne veux plus entendre parler de rapports financiers ! Jamais.. — Tu devrais nommer le premier :.. » dit Myrla.. — « Oh oui.. Et le second ?.. — Peut-être :.. — Absolument ! ».. Bazil les regarde, tour à tour….. — « De quoi Diable parlez-vous, on peut savoir ?.. — Nul se saura jamais.. » disent les rires de Berg et de Myrla.. le Sauvetage magnifique.. Archipel.. , nº 3, novembre 1982.. Deuxième version de :.. vendredi 8 décembre 2006 —..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/le Village au centre du monde | Quarante-Deux
    Descriptive info: le Village….. le Village au centre du monde.. E.. st-ce qu’on pouvait appeler ça rentrer chez soi avec les honneurs de la guerre ? Gilbert Prelly — plus connu sous divers pseudonymes à consonance anglo-saxonne — se posait la question instinctivement, mais il se moquait de la réponse.. De toute façon, il rentrait dans la charrette des envahisseurs et il serait considéré par les gens du village comme un salaud de Parisien arabisé.. L’essentiel, c’est le contrat.. , se dit-il en s’étalant avec une certaine volupté sur sa moelleuse banquette de première classe.. Un contrat signé par un roi du pétrole, camarades, un des plus puissants personnages du Golfe.. Il regarda discrètement sa voisine qui était, bien entendu, riche, belle et sapée comme un modèle de.. Jour de France.. Il se sentit modeste.. N’exagère pas, Alan — je veux dire Gil.. Le cheik Medani n’a pas signé ce truc en personne.. C’est sans importance.. Le paraphe du troisième attaché du fondé de pouvoir d’un Medani vaut de l’or.. De l’or, de l’or noir et du dollar….. Gil leva un œil vers le filet où se trouvait le vieux sac de cuir, craquelé et luisant d’usure, qui lui servait d’attaché-case.. « Attaché-case, mon cul ! » se dit-il à mi-voix en cherchant à quel personnage d’Alan Prell il pourrait prêter cette remarque philosophique.. À moins qu’Alan Prell ne soit crevé pour toujours, mais ç’aurait été trop beau.. Quoi qu’il en soit, le contrat était dans le sac, solide comme….. mettons comme le dos d’un chameau du désert.. Et Gil avait encaissé le chèque d’avance.. Tout allait bien.. Enfin, presque….. Gil observa d’un air détaché l’officier en retraite assis en face de lui.. L’homme lisait son.. Figaro.. avec beaucoup de distinction.. Le.. existait encore,.. , par contre, semblait avoir disparu depuis cinq ans, dix, quinze ou plus.. C’est la vie.. Et dans la vie, il y avait deux choses terribles : le pétrole et la mort.. La mort et le pétrole….. Après s’être assuré qu’aucun de ses voisins de compartiment n’avait les yeux sur lui, il sortit.. la lettre.. de la poche de son blouson et la déplia.. C’était sans doute une farce d’un copain pour lui foutre la trouille.. Sauf qu’il n’avait pas de copain.. (Mais, enfin, il connaissait des gens et les salopards ne manquaient pas dans le métier…).. Le message, des plus brefs, avait été tapé à la machine, probablement une I.. B.. M.. à boule.. Il le relut pour la cinquantième ou la soixante-dix-neuvième fois.. En italiques :.. Nous vous proposons un titre pour votre livre.. Au-dessous, en capitales droites :.. Thanatos and petroleum.. Et de nouveau en italiques :.. Ce serait aussi pour vous un excellent sujet de méditation.. Le climat de Gonferrac n’est plus ce qu’il était.. Suivait une signature ridicule :.. Abel Caïn.. Une farce.. , se dit-il.. Une farce stupide.. Tu ne vas pas te laisser prendre à ce genre de conneries, Alan Prell — je veux dire Gilbert Prelly !.. Il remit la lettre dans sa poche.. Bon.. , en arrivant au.. , il la montrerait à Cecilia, enfin à miss Vought.. Elle en rirait certainement avec lui ; mais il serait rassuré.. Tout va bien.. , pensa-t-il.. Il regarda un moment le paysage filer devant lui.. Il se rendit compte qu’il avait fait le voyage depuis Paris le dos en avant.. À reculons, quoi.. Un symbole.. Est-ce que tu as peur à cause de cette lettre imbécile ou simplement parce que tu rentres chez toi comme serviteur des magnats du pétrole qui occupent le pays ?.. En fait, il avait retardé son départ au maximum.. Mais le contrat stipulait qu’il serait présent pour l’inauguration du.. Et miss Vought lui avait téléphoné pour l’informer que la cérémonie serait sans doute avancée de quelques jours car l’emploi du temps — chargé — du cheik Medani l’exigeait.. Il était parti un peu à contrecœur.. Mais le contrat était dans son sac.. Et dans une heure ou deux, il serait à Gonferrac.. Il détourna les yeux.. Déboisé, saccagé, le paysage devenait de plus en plus sinistre à mesure qu’on approchait de Brive.. Par contre, la ville avait beaucoup grandi.. Elle s’était fortement industrialisée, et le nombre des chômeurs avait triplé en dix ans, d’après ce qu’on disait.. Et maintenant, les rois du pétrole avaient décidé de faire main basse sur la région… Le train ralentit pour pénétrer dans l’agglomération.. Gilbert regarda sa montre :.. 12 h 25.. Grâce au chèque du cheik, il allait pouvoir s’offrir un bon repas au buffet de la gare.. Après, on verrait.. Il se leva pour attraper sa valise et son sac.. Impressionnant, le nombre et la variété des uniformes qui traînaient sur le quai de la gare.. Il y avait aussi des chiens, des singes et des oisons.. Les oisons, entassés dans des caisses à claire-voie, partaient vivre leur vie entre Munich et Popengart.. Les chiens tenaient en laisse des filles bottées, aux longues cuisses et aux cheveux bleuissants.. Les deux petits singes étaient accroupis au pied d’un homme maigre, vêtu d'une djellaba bleue et portant autour du cou un collier fait de grosses boulles d’or.. Les uniformes, rangés par espèces, aviateurs, fantassins, flics, s’interpellaient d’un groupe à l’autre avec une certaine hostilité.. Mais en même temps, ils avaient fait un vide autour de l’homme en djellaba et de ses compagnons.. Ils l’entouraient d’un cercle presque tangible de haine et de mépris.. C’est ainsi que Gil fit connaissance avec le docteur Ahmed Khaïber.. L’homme lui dépêcha un de ses singes.. Dans la cohue, Gil se sentit pincé à la jambe sans avoir vu arriver l’animal.. Puis il baissa les yeux et hurla de terreur.. Pour un auteur de romans d’espionnage, il manquait un peu de sang-froid.. Il est vrai que ses livres ne se vendaient plus depuis un certain temps, ce qui lui sapait le moral et lui rongeait les nerfs.. Il ne sut jamais comment Hofnouf, le petit singe, avait pu le repérer dans la foule : cela faisait partie des secrets du docteur Ahmed Khaïber, de l’.. Arab Security Agency.. À ce moment, Gil vit l’homme en djellaba bleue, avec le deuxième singe près de lui, et l’homme lui faisait signe d’approcher.. Il comprit qu’il se trouvait devant le comité d’accueil.. Une minute plus tard, il se vit encadré par deux gardes du corps en complet veston, tous deux moustachus et chauves.. Pourquoi ce déploiement de force ?.. Tiré par le singe, poussé par les gorilles, Gil se trouva en face de l’homme en djellaba bleue, qui lui tendait sa main baguée.. « Docteur Khaïber, ancien interne des hôpitaux de Paris, et, naturellement, grand ami de la France.. Très heureux de vous rencontrer, monsieur Alan Prelly.. Gilbert.. Prelly.. » rectifia Gil sur un ton un peu sec.. Il commençait à se demander s’il n’était pas allergique au poil de singe.. Ici, donc, c’était eux les nouveaux maîtres.. À Paris, la colonisation américaine était désormais visible à l’œil nu.. Et le poids de la domination culturelle anglo-saxonne devenait très lourd.. Gil rencontrait tous les jours l’intelligentsia bilingue, plus affairée qu’affairiste, dont la seule raison d’exister était de véhiculer cette domination.. L’arrivée des Arabes opposerait-elle un frein à la mainmise américaine ?.. Probablement non.. Les banquiers américains et les pétroliers arabes devaient agir en plein accord.. Il s’agissait sans doute d’une sorte de Yalta économique, plus subtil que le premier, avec détérioration des zones d’influence, ou quelque chose comme ça.. Tant pis.. Changer de maîtres de temps en temps, ça fait du bien.. De plus, Gil pourrait signer son bouquin sur les hôtels.. de son vrai nom — de son nom français.. Et ça, c’était bon.. Tout de même.. , se dit-il en montant à l’arrière de la Cadillac,.. pour qu’un important personnage de la Sécurité arabe vienne me chercher à la gare avec ses singes et ses gardes du corps, il faut qu’il y ait quelque chose derrière cette histoire de livre….. La voiture fila vers le sud, respectant à peine les signaux et méprisant ostensiblement les limitations de vitesse.. Les gens du Golfe se savaient intouchables.. L’arrogance avec laquelle ils traitaient les flics français était assez réjouissante.. Gil eut deux ou trois occasions de se sentir vengé ; puis il oublia ses vieilles rancunes et revint aux problèmes immédiats.. « Vous vous étonnez peut-être de ma présence à la gare ? » fit le docteur Khaïber d’une voix suave.. Suave comme ses gestes, comme l’expression de son visage osseux, comme son regard clair, rêveur et profond.. Conduite par l’un des gorilles chauves, la voiture se balançait sans lourdeur dans les lacets d’une route droite qui serpentait à travers la forêt de châtaigniers.. Miss Vought (Cecilia) avait employé cet argument pour convaincre Gil.. Cet argument-là parmi d’autres : « Les Arabes connaissent la valeur des arbres.. Ils feront tout pour défendre la forêt… ».. — « Je suis très sensible à l’honneur que vous me faites, mais… ».. La voix du docteur Khaïber se fit plus douce encore.. — «.. J’ai vingt-quatre heures d’avance sur l’Histoire.. , cher Monsieur.. C’est une habitude à prendre.. L’homme de l’A.. S.. A.. se tenait à l’autre bout de la banquette, assis dans une posture hiératique, pareil à une statue de sage ou de roi.. Il avait joint ses longues mains brunes sur son ventre plat.. Il penchait légèrement la tête vers la vitre, à sa droite.. Il s’adressait à Gil sans le regarder.. Et il ne regardait pas non plus le paysage.. « Le château de Gonferrac, devenu le premier hôtel de la chaîne des.. dans votre pays, sera peut-être un jour un haut lieu du monde.. Son Excellence le cheik Medani l’espère ainsi.. Mais je crains qu’avant deux jours, le village de Gonferrac ne soit un des endroits les plus célèbres de la planète.. Sans que nous l’ayons voulu… ».. Gil attendit la suite qui ne vint pas.. Le docteur Khaïber s’était enfermé dans une rêverie hautaine.. Et Gil avait l’impression que le siège arrière de la Cadillac avait un kilomètre de large et que lui-même était séparé de son interlocuteur par la moitié du désert d’Arabie.. Il retint la question qui venait à ses lèvres.. D’abord il ne savait pas comment la formuler.. Et puis il avait sans doute intérêt à se montrer patient s’il voulait faire bonne impression.. L’Histoire avec un grand "H"….. De toute façon, cette chienne enragée n'était jamais bien loin….. Naturellement, je l'ai toujours su.. L'affaire du livre sur la chaîne des.. cache quelque chose de dix fois, de cent fois plus important.. Il calcula :.. dix fois, cent fois… Ou mille ?.. Ce qui n'avait aucun sens… Il contempla le paysage.. Il n'était pas revenu à Gonferrac depuis le départ de sa mère, un an après la mort de son père.. Il s'était un peu fâché avec son frère Roger.. Seuls les souvenirs l'attachaient encore à ce village.. Il avait passé toute son enfance à Gonferrac.. Son enfance qu'il avait racontée dans un roman autobiographique intitulé.. la Vallée du temps profond.. Et quinze ans plus tard, ce livre avait attiré l'attention de miss Vought, qui dirigeait en France le service des relations publiques du cheik Medani.. L'enchaînement des circonstances n'était pas clair.. Le bouquin sur les.. serait le premier qu'il signerait de son vrai nom depuis.. Et il roulait vers Gonferrac, enfoncé dans un siège de Cadillac profond comme le temps vers Gonferrac où il avait rendez-vous avec l'Histoire !.. … Est-ce qu'on pouvait appeler ça rentrer chez soi avec les honneurs de la guerre ?.. Première surprise : le château était intact.. Les Arabes l'avaient restauré sans excès ni mesquinerie et ils avaient planté l'hôtel.. à l'autre bout du parc.. Deuxième surprise : cet hôtel ne ressemblait à rien de connu.. Cecilia (miss Vought) avait prévenu Gil et lui avait montré des photos qu'il avait regardées distraitement.. Malgré tout, il ne s'attendait pas à quelque chose d'aussi différent.. Troisième surprise : les gens du pays se mélangeaient sans trop de problèmes avec les envahisseurs basanés.. Gil était finalement un peu déçu.. L'argent n'a pas de couleur.. Le racisme ne s'étend pas jusqu'aux pétrodollars… Très bien.. Le commerce avait l'air de marcher, bien qu'on soit seulement au mois de juin, avec un temps des plus médiocres.. Le docteur Khaïber avait demandé s'il préférait loger à l'hôtel ou au château.. Et Gil avait choisi le château, afin de régler un vieux compte avec les désirs et les rancœurs de son enfance.. Pour le fils d'un pauvre paysan du village, coucher dans une des plus belles chambres du château, cela faisait partie des honneurs de la guerre.. Il relut son contrat, n'y trouva pas de pièges, ni d'obscurs recoins dans lequel l'Histoire aurait pu cacher son panache blanc.. Puis il s'étendit sur le lit à baldaquin.. Le drapé des tentures soyeuses tombait très bas.. La lumière révélait quelques trous minuscules dans l'étoffe.. Le sommier était dur.. Gil avait en outre l'impression de se trouver à l'intérieur d'une de ces pyramides creuses que les occultistes utilisent pour momifier les oranges, les crapauds et la vésicule biliaire de leur vieille tante.. Il regrettait maintenant de n'avoir pas choisi l'hôtel où les lits devaient être équipés de matelas à eau.. « Pour rendre justice à la chaîne des.. , » avait dit miss Cecilia Vought, « six étoiles ne seraient pas de trop ! ».. Gil regarda le portrait qui donnait son nom à la pièce.. Un mètre cinquante sur deux.. Fin.. xvii.. ou début.. xviii.. Une pâle jeune femme au regard totalement désespéré.. « Je crains qu'avant deux jours, le village de Gonferrac ne soit un des endroits les plus célèbres de la planète… » Je me demande ce que ces salopards sont en train de manigancer !.. La chambre au portrait était maintenant munie d'un combiné téléphone-télévision.. En faisant le.. a 5.. , Gil pouvait obtenir une synthèse des dernières informations… Il avança vers l'appareil, appuya sur la touche de connexion puis renonça.. Son cœur battait comme un fou.. Il avait peur.. Si tu ne vas pas à l'Histoire… Non, merde.. Il préférait qu'elle vienne le prendre par la main pour le conduire,.. euh, au bord du gouffre… Yak !.. C'était une belle formule.. Il répéta pensivement : « Au bord du gouffre… » et l'association d'idées lui fut fatale.. Au bord du gouffre… Au bord des dents ! Mon estomac… Où est-ce que je vais trouver un endroit pour dégueuler dans cette piaule d'aristo ?.. Il fit trois tours sur lui-même pour essayer de repérer la porte de la salle de bains ou du cabinet de toilettes, mais il n'eut pas le temps d'arriver à bon port.. Il vomit sur le plancher ciré et pluricentenaire.. Comme la nausée persistait, il fit un pas de plus en direction de la porte qu'il avait enfin repérée ; il voulut traverser la mare de dégueulis, posa son pied maladroitement et glissa sans pardon.. Un dixième de seconde plus tard, il se roulait dans les déchets à demi digérés de son repas de midi — ou plutôt de deux heures — comme un héros d'Alan Prell dans le stupre et l'abjection.. Non de Dieu, que va penser la femme de chambre ? Ce n'est pas ma faute si leur cuisine est dégueulasse, mais….. La chambre au portrait était maintenant flanquée d'une salle de bains ultramoderne.. Le peu de cochonneries qui restait dans son estomac délabré, Gil put le dégueuler tranquillement dans une cuvette automatique qui rota en échange un parfum de menthe et de rose….. Pour le parfum, ils sont les rois.. Je leur ferai comprendre dans mon bouquin que pour la bouffe, il vaut mieux faire confiance aux bonnes femmes du Périgord.. Wafe !.. Il transforma en serpillière une serviette double-éponge et entreprit de nettoyer « le malheur » (comme disait sa mère).. En toute hâte, de peur d'être surpris dans cette triste position par la femme de chambre ou par l'Histoire.. Maintenant, il crevait de faim.. Il s'offrit un gin tonic faute de mieux, puis les événements se précipitèrent comme cela se produit quelquefois quand l'Histoire est sur le point d'arriver.. Il n'avait pas fini son verre qu'une sonnerie musicale — sur trois notes — l'attirait vers le combiné.. Il leva une main qui sentait encore le vomi, hésitant entre le téléphone et le téléviseur.. Un zigzag sur l'écran, comme un éclair schématisé : c'était le téléviseur.. La pointe de l'éclair indiquait une consigne imprimée au bas de l'écran :.. Appuyez sur la touche a 1.. Gil obéit.. Le sourire mauve de Yasmina s'épanouit en lieu et place du zigzag gris.. C'était une hôtesse du.. Elle apprit à Gil que sa belle-sœur, madame Roger Prelly, souhaitait le rencontrer le plus tôt possible.. À toutes fins utiles, elle l'invitait chez elle, au garage Citroën, sur la route de Sarlat.. Bien, bien.. Gil se souvint que son frère, avec l'argent des terres vendues aux Arabes, avait divorcé et épousé en secondes noces — comme on dit encore ici — la fille d'un garagiste cirrhotique… Il n'eut pas le temps d'épiloguer.. L'appareil lui commanda aussitôt d'appuyer sur la touche.. b 2.. Gil exécuta l'instruction machinalement.. Le sourire de Cecilia (miss Vought) tirait sur l'écarlate.. Une touche de rouge sur ses pommettes osseuses, une touche de fièvre dans son regard que les lentilles cornéennes voilaient de façon imperceptible, une mèche fauve sur un large front d'intellectuelle : Gil retrouvait avec plaisir la femme de sa vie — celle qui lui avait rendu son nom.. « Je voudrais préciser que le docteur Khaïber est vraiment médecin.. » fit-elle d'un air préoccupé.. « Le titre de “docteur” n'est pas du tout honorifique en ce qui le concerne.. Et il y tient….. — OK.. » dit Gil.. « Je suis informé.. Le docteur Ahmed Khaïber est ancien interne des hôpitaux de Paris.. L'Histoire est seulement son dada.. Il a l'habitude d'être en avance de vingt-quatre heures sur elle… ».. Miss Vought se dérida un peu.. — « Le docteur Khaïber est aussi un des meilleurs neuropsychiatres du monde.. » dit-elle gravement.. « Et il est également un des meilleurs spécialistes de ce qu'on pourrait appeler la “guerre encéphalogique”.. Le stade après la guerre psychologique, si vous voulez.. » dit Alan Prell, qui était lui aussi un spécialiste — mal payé.. « La manipulation de la mémoire, de la volonté, de la conscience et, d'ailleurs, de toutes les fonctions du cerveau.. Exact ?.. — Et c'est à ce titre que le docteur Khaïber a été nommé directeur de l'Agence de sécurité arabe.. — J'ai donc eu l'honneur d'être accueilli à la gare par le directeur de l'A.. Eh bien !.. — Ne vous vantez pas ! » dit-elle.. « Le docteur Ahmed Khaïber n'est directeur de l'Agence que depuis une heure.. C'est que, voyez-vous, l'Histoire a commencé à rattraper son retard.. Ne ricanez pas.. En ce moment-même, une navette spatiale américaine met en place un dispositif destiné à observer tous les mouvements suspects dans un rayon de deux mille kilomètres autour de Gonferrac.. Exactement :.. autour de Gonferrac.. Quant à vous… bon, je vous rappellerai dans six minutes.. À bientôt.. Gil porta la main à son estomac et se tassa sous le coup de poignard d'une crampe.. Il se précipita vers le bar dissimulé dans la table de chevet.. Mais voilà : était-ce l'émotion, la peur ou simplement une séquelle d'indigestion ? Le traitement dépendait du diagnostic.. Il hésita.. Le combiné émit un vague bruit de fermentation.. Il se retourna….. Appuyez sur la touche b 3.. ….. Voici.. Jane, l'hôtesse blonde au sourire carmin.. « Vous êtes sur la chaîne King Royal, circuit international de télévision des hôtels.. Voici, retransmises par satellite, les dernières informations nous… ».. Gil coupa, d'instinct.. Encore une minute, madame l'Histoire.. Il eut un regard traqué vers la porte et les deux hautes fenêtres.. Il pouvait ficher le camp… Enfin, il pouvait aller faire un tour dans le parc, la campagne, le village et préserver son ignorance un quart d'heure ou une heure de plus.. Si la Sécurité arabe le permettait….. Le téléphone sonna.. Gil fit un pas vers la porte, deux vers l'appareil, écouta les battements désordonnés de son cœur.. La sonnerie modulée et mellifique du combiné était l'équivalent sonore des éructations parfumées qui permettaient à la cuvette des chiottes d'exprimer ses états d'âme.. Si je ne réponds pas, je dégueule dans cinq secondes et je fais un infarctus dans un quart de minute !.. « C'est Colette ! » minauda une voix  ...   de la nuit dans une grande pièce ultramoderne, munie d'une large baie vitrée mais étrangement opaque.. Sans doute, une chambre de l'hôtel.. Comment avait-il quitté le château ? Il avait bien eu l'intention d'abandonner la chambre au portrait et son baldaquin désuet, mais il ne se souvenait pas de l'avoir fait….. Quand ? Et la réunion de dix-huit heures ?.. Il ne se rappelait pas y avoir participé….. Je me suis étendu sur mon lit pour me reposer un moment.. Il est vrai que j'avais sommeil… Mais comment puis-je me retrouver ici ?.. La pièce s'illumina sans qu'il ait eu l'impression de toucher un interrupteur ou quelque chose de ce genre.. Peut-être un dispositif automatique… Je me suis couché tout habillé sous mon baldaquin et je me suis endormi.. Mais comment ai-je pu me réveiller ici huit ou neuf heures plus tard ?.. Maintenant, il avait soif.. Encore plus soif que peur.. Il doit y avoir un bar, par ici ? Oui !.. Il but coup à coup un gin tonic et un verre d'eau glacé, ce qui l'aida à considérer la situation plus froidement.. Réfléchissons.. Il était cinq heures et quart, cinq heures vingt.. J'avais fini par comprendre ce qui se passait ici.. Du moins, il me le semblait.. Puis le combiné a sonné….. Gil se figea un instant, puis courut répondre.. Un visage indistinct fit une tache grise sur l'écran.. Puis une voix masculine dit sèchement : « La réunion commence dans cinq minutes.. Huitième étage, salle ordinaire.. On vous attend ! ».. Gil demanda quelle réunion.. Question idiote qu'il réussit à dévier au dernier moment en s'informant de la façon dont il pourrait trouver sa salle.. « On vous guidera… ».. Terminé.. Ne pense pas, Gilbert Prelly.. Ne pense pas ou tu vas devenir cinglé.. Laisse les commandes à Alan Prell : c'est ta seule chance….. Alan Prell décida de foncer.. C'était ce que faisaient ses héros dans les cas difficiles.. Sans hésiter, il ouvrit la porte et sortit dans le couloir faiblement éclairé.. Quelque chose s'accrocha à sa jambe.. Gil et Alan crièrent ensemble.. Hofnouf !.. Le petit singe, reconnaissable à une tache blanche en plastron et à son crâne presque rasé, le tirait par son pantalon avec insistance.. Très bien, c'est toi qui me guides ? Allons-y !.. Hofnouf passa devant les ascenseurs sans s'arrêter.. Suivi de Gil qu'il ne lâchait pas, il dévala un étage et enfila un autre couloir.. Le romancier Alan Prell n'était pas un homme à s'étonner facilement.. Il en avait raconté bien d'autres.. Mais Gil crevait de trouille.. Le singe le conduisit devant une double porte qui s'ouvrit en coulissant lorsqu'ils s'approchèrent.. Puis il s'enfuit en courant.. Gil se retrouva dans une salle qui ressemblait un peu à un studio de radio en plus cossu : larges fauteuils, tables basses avec boissons et cendriers.. Plantes vertes contre les murs capitonnés.. Une forte odeur de menthe.. Il y avait là une dizaine de personnes, dont le docteur Khaïber, miss Vought et les agents de la Sécurité arabe qui avaient ramené Gil du garage.. Bon….. Tout allait s'expliquer.. Ce n'était, au pire, qu'un minuscule incident de la guerre encéphalogique entre la force A.. et l'A.. Gil respira.. Les battements désordonnés de son cœur s'apaisèrent un peu.. « Je suis en retard ? ».. Quelqu'un répondit que ça n'avait aucune importance.. Miss Vought lui adressa un signe d'amitié puis lui montra un fauteuil vide dans lequel il se jeta.. Quelqu'un qu'il ne vit pas lui servit des boissons qu'il avala sans prendre la peine de les identifier.. Un écran s'éclaira au loin.. Il souleva ses paupières lourdes pour essayer de distinguer les images qui défilaient : une vue du village dans la nuit, avec de nombreux point lumineux et des cercles de couleurs différentes… Puis une voix prononça : « Voici le point de la situation à une heure cinquante-quatre et les commentaires de notre observateur spécialisé….. … Ultimatum des terroristes arabes renouvelés à zéro heure quinze.. Le colonel Muad'Dib désavoue l'opération.. Les terroristes exigent toujours la libération de cent trente prisonniers politiques dans les pays du Golfe et une rançon de cinquante millions de dollars… En fait, il est clair qu'ils veulent surtout empêcher son excellence le cheik Medani d'assister à l'inauguration de l'hôtel.. Visiblement, cette opération a été déclenchée pour gêner l'implantation des hôtels dans les pays occidentaux.. Nos ennemis veulent faire en sorte que tous les grands pays considèrent qu'il est trop dangereux d'accueillir un.. sur son territoire.. La force A.. partage de toute évidence cette opinion.. Elle a dépêché sur place, en Périgord, une de ses plus fameuses brigades de choc : celle du major Rawlinson, qui s'est déjà illustré en Angola, au Pakistan et à Java.. Une centaine d'hommes de cette Force, dont une vingtaine de spécialistes, se trouve à Gonferrac depuis hier en fin d'après-midi.. … De nombreuses équipes de recherche parcourent actuellement le village et ses environs, avec des compteurs Geiger et divers matériels sophistiqués.. Mais la bombe n'est toujours pas localisée ni les terroristes identifiés.. Aux dernières informations, le major Rawlinson aurait loué les services de monsieur Émilien Collignac, radiesthésiste du pays, spécialisé dans la recherche des sources et des trésors….. Quelqu'un appuya sur un bouton.. La voix se tut.. Le père Collignac ! Ils ont embauché le père Collignac avec sa baguette… C'est une blague ou….. Gil leva la tête.. Le docteur Khaïber s'adressait à lui.. Le chef de l'A.. avait troqué sa djellaba bleue pour un strict complet beige.. — « Cher monsieur Prelly, vous savez maintenant à quel point votre aide peut se révéler déterminante.. Il faut que.. nous.. trouvions cette bombe.. Il faut que nous la trouvions avant la force A.. , car cette affaire doit absolument être réglée entre Arabes.. Il y va de l'avenir de la Chaîne et peut-être de la civilisation… ».. Pendant ce temps, miss Cecilia glissait une chemise de plastique ouverte devant Gil.. Un nouveau contrat.. Ce n'était peut-être pas le moment de le lire avec attention.. Il sauta au bas de la deuxième page et vit plusieurs sommes en milliers de dollars.. Mais les lignes dansaient devant ses yeux.. Et, de toute façon, il n'avait pas le choix.. « Nous pensons que les terroristes ont longuement prospecté le pays.. » poursuivit le docteur Khaïber.. « Ils ont sans doute utilisé les services d'un indigène.. Quoi qu'il en soit, nous pouvons supposer qu'ils ont choisi la meilleure cachette possible… Vous être en même temps l'auteur d'un livre dans lequel vous révélez une connaissance exceptionnelle de ce pays, qui est celui de votre enfance, et le romancier Alan Prell, spécialisé dans les histoires d'espionnage, est très au fait des problèmes de la guérilla moderne… ».. , songea Alan-Gil,.. vues de l'extérieur, ce sont de belles références.. Et si je découvre la bombe atomique avant le père Collignac et la force A.. , personne ne s'en étonnera !.. Le chef de la Sécurité arabe reprit : « Je vous propose donc de réfléchir à cette question avec nos techniciens ici réunis.. Si vous étiez un terroriste arabe, où tenteriez-vous de dissimuler votre bombe dans la.. vallée du temps profond.. ? ».. La “deuxième hypothèse” de mon rêve.. , pensa Gil,.. serait celle d'un coup monté par les services du docteur Khaïber.. Une sorte de provocation qui leur permettrait de dresser l'opinion occidentale contre les terroristes et d'organiser la répression dans notre pays même.. En outre, en découvrant une bombe qu'ils auraient mise en place eux-mêmes, ils prouveraient leur efficacité et porteraient un défi à la force A.. C… Mais il y a des risques.. Est-ce que ça vaut la peine pour eux de prendre de tels risques ?.. Non, cette deuxième hypothèse semblait difficile à admettre.. « Nous n'avons pas de temps à perdre.. » ajouta le docteur Khaïber.. « Il faut qu'à trois heures maximum nous soyons sur le terrain.. Les vêtements et les équipements sont prêts.. Gil eut l'impression que tous les yeux étaient fixés sur lui.. Il chercha désespérément une explication plus satisfaisante que celle qu'il venait de rejeter.. De toute façon.. , pensa-t-il,.. j'ai été manipulé.. Il a bien fallu qu'on me transporte du château à l'hôtel.. Ou alors, c'est une manipulation mentale.. Ils m'ont collé Dieu sait pourquoi de faux souvenirs, en effaçant les vrais ou quelque chose de ce genre ! Pourquoi ?.. — « Très bien… » dit-il.. « Je… vais… réfléchir.. Il avait la tête lourde, la langue pâteuse.. Il devenait tout à fait incapable de lier ses idées.. Le sommeil….. C'est impossible ! J'ai dormi au moins huit heures.. Non, rien ne le prouve, puisqu'ils ont pu trafiquer ta mémoire.. Le docteur Khaïber, neuropsychiatre renommé et spécialiste de la guerre encéphalogique ! Essaie de tenir.. Il n'eut même pas le temps d'essayer.. Un rideau blanc s'abattit devant ses yeux.. Il émergea une nouvelle fois du sommeil.. Mais il était beaucoup plus conscient et moins angoissé.. Toutes les données de la situation se rassemblaient à son appel dans son esprit bizarrement lucide.. Il n'était pas dans son lit de l'hôtel.. et cela lui semblait naturel.. Il se trouvait dans un lieu profond et assez obscur qu'il avait l'impression de bien connaître.. Et il… Il montait un escalier.. Et il réfléchissait en même temps.. Il se hissait le long d'une spirale de pierre raide.. Ils essaient de me manipuler, c'est vrai.. Mais ils n'ont pas tout à fait réussi.. Leur but était sûrement de m'amener à jouer mon rôle sans que je ne me doute de rien.. Trop tard, j'ai compris.. Ils vont me guider à la bombe d'une façon ou d'une autre et il faudrait que je sois convaincu de l'avoir trouvée moi-même.. Mais quelque chose n'a pas marché : la preuve, c'est que….. Qu'est-ce que je fous ici ?.. Il montait lentement l'escalier.. Il avait un peu froid.. Au-dessus de lui, très loin et très près à la fois, il entendait les échos d'une conversation.. Il reconnaissait une ou deux voix : les invités qui discutaient de la.. projection.. pendant un.. temps mort.. Pourquoi un temps mort ?.. Une voix expliqua avec complaisance : « Il nous manque certaines données et nous n'avons pas cherché à combler les vides par extrapolation.. Cela aurait peut-être été possible, mais il aurait fallu privilégier une hypothèse, ce que nous nous refusons à faire… C'est pourquoi nous laissons la projection flotter un moment pendant les temps morts….. — En effet, » convint un interlocuteur, « cette méthode rend plus sensibles les lacunes qui existent dans notre connaissance de l'histoire.. Et les questions qu'on peut se poser à ce sujet sont ainsi beaucoup plus pertinentes.. Puis une nouvelle voix, plus lointaine mais plus forte, déclara : « Les événements auxquels vous assistez en projection.. loïdique.. sont liés à la naissance de l'hôtel et la chaîne tout entière, il y a quelque deux cent soixante-dix ans.. Les faits que nous relatons, d'une authenticité certaine, ont marqué le premier grand affrontement entre l'A.. et la force A.. De nombreuses simulations nous permettent d'induire que si la force A.. l'avait emporté à cette occasion, son succès en aurait entraîné d'autres.. Alors, le Grand État mondial centralisé que voulaient les dirigeants de la force A.. l'aurait peut-être emporté sur le projet multicentrique du cheik d'Abou Dhabi.. Au lieu de vivre dans ce monde extrêmement divers et éclaté que nous appelons “planète des mille et un pays”, nous serions peut-être placés sous la domination d'une formidable et unique technocratie… ».. Gil arriva dans une grande salle en forme de demi-cercle, presque vide.. Le sol était fait d'une épaisse couche de sable.. Des sortes de plantes grasses se dressaient de loin en loin.. Un décor occupait la partie semi-circulaire des murs.. Il représentait un désert stylisé, avec des palmiers, des cactus cierges, une station solaire, un dromadaire entre deux derricks.. Une paroi transparente occupait le diamètre du demi-cercle.. On apercevait de l'autre côté des silhouettes humaines et des machines.. Une demi-douzaine de personnes, vêtues d'étoffes claires d'aspect soyeux, se tenaient le visage collé à la vitre et semblaient observer Gil.. Deux femmes et quatre hommes.. Il se dirigea vers ces gens.. Mais peut-être ne devait-il pas voir ceux qui le regardaient, car la paroi s'opacifia immédiatement.. Les voix lui parvinrent de nouveau.. Elles s'exprimaient en sieng, et lui comprenait très bien cette langue.. Il entendit une jeune femme dire avec assurance : « Nous n'avons voulu privilégier aucune hypothèse dans la projection.. Mais nous sommes les héritiers — au moins les héritiers spirituels — de ceux qui ont créé les.. La pensée que Medani, Khaïber et leurs amis aient pu jouer la comédie dans cette affaire de la bombe atomique de 1992 nous heurte profondément.. Nous n'acceptons qu'avec peine l'idée que ces hommes que nous admirons et à qui nous devons tant aient été des provocateurs, des comploteurs et des menteurs.. Et je ne crois pas qu'ils aient été cela.. En tant qu'historienne spécialisée dans la première période des.. , voici l'explication que je peux vous donner….. » … Les terroristes n'étaient pas un mythe.. Ils existaient bien et ils avaient bien transporté une bombe atomique dans le Périgord.. Mais les agents de la Sécurité arabe les avaient repérés et sans doute noyautés.. Ils avaient pu ainsi localiser la cachette utilisée par les terroristes, une grotte, évidemment.. Mais ils craignaient — et ils avaient de bonnes raisons de craindre — que la force A.. les accuse d'avoir inventé les terroristes et d'avoir trouvé la bombe atomique seulement parce qu'ils l'avaient apportée eux-mêmes… Plausible : la force A.. était très jalouse de ses prérogatives et considérait comme étant de son ressort exclusif tout ce qui touchait la dissémination des armes A.. et le terrorisme atomique… Le docteur Khaïber et les Arabes des.. ont eu peur que la force A.. les accuse ainsi.. Ils ont imaginé cette habile parade : un Français qui avait beaucoup d'atouts dans son jeu découvrait la bombe.. Et l'accusation d'A.. deviendrait beaucoup plus difficile à soutenir… Eh bien ! c'est ce qui arrivé.. Gilbert Prelly a eu tout de suite la sympathie des media.. Il est devenu célèbre et même populaire.. Naturellement, la force A.. lui a voué une haine solide, mais elle ne pouvait rien contre lui.. Et plus tard… ».. Gil marchait sur le sable à pas prudents.. Il évita un cactus et il s'approcha du décor dans lequel il avait aperçu une ouverture.. Une jeune femme blonde, vêtue d'une courte robe bleue, surgit alors et se jeta contre lui.. — « Oh ! Chéri.. » souffla-t-elle.. « Je veux profiter de ce temps mort pour….. — Quel temps mort ? ».. Colette le regarda dans les yeux, gravement.. — « Tu sais bien que dans quelques minutes, quand ils auront fini leur débat, nous reprendrons notre rôle dans la projection et nous ne nous reverrons peut-être jamais plus… Viens ! ».. Par la porte entrouverte, elle l'entraîna de l'autre côté du décor.. Ils débouchèrent dans la nuit.. Deux cent soixante-dix ans !.. pensa Gil.. Est-ce qu'on peut encore reconnaître quelque chose ?.. La Lune, au milieu du dernier quartier, brillait dans une poussière de nuages dorés.. Gil trouvait la situation normale.. Il acceptait d'être une “projection loïdique” dans une sorte de film ; mais il avait conscience d'être en même temps un homme de la fin du.. xx.. siècle égaré au.. xxiii.. Et il croyait à la réalité de ce monde, à la réalité de cet avenir.. Une intense curiosité l'habitait.. Colette le tenait par la main et le guidait dans un immense jardin qu'elle semblait bien connaître.. Gil regarda par-dessus son épaule la masse colossale qui se dressait derrière eux.. Un cube dix ou vingt fois plus gros que l'hôtel.. du.. siècle.. Puis il se remit à courir en suivant Colette.. Levant la tête une deuxième fois, il reconnut la Grande Ourse dans le ciel très pur.. Il se sentit rassuré et presque heureux.. Vers l'est et le nord, Il découvrit une masse d'arbres gigantesques : il se demanda si c'était les chênes du.. De toute façon, cela lui fit très plaisir.. Ainsi on avait réussi à préserver la nature dans cet avenir….. Mais ces arbres géants et superbes, n'était-ce pas trop beau pour être vrai ? Entre les arbres, il distinguait maintenant de nombreux dômes sur lesquels la Lune posait des lueurs métalliques.. D'autres semblaient presque entièrement cachés par les feuillages.. Le vent se leva et un bruissement puissant emplit un moment l'atmosphère.. Quand il cessa, Gil entendit des chants d'insectes et de batraciens.. De grands oiseaux passèrent dans le ciel d'un vol lent et calme et disparurent entre les dômes.. Ce monde vivait avec une extraordinaire intensité.. Trop beau pour être vrai ?.. Colette courait toujours à travers le parc touffu.. Et il la suivait, agacé, incrédule, émerveillé.. Elle s'abattit sur l'herbe soyeuse et tiède, entre une haie touffue et une rangée d'arbustes qui devaient être des citronniers….. Des citronniers de plein champs en Périgord au.. siècle ? Pourquoi pas ? On prévoyait un réchauffement du climat dû à l'accumulation du gaz carbonique dans l'atmosphère….. Colette n'avait pas lâché sa main.. Elle rit très fort quand il s'écroula sur elle.. Il lui fit écho faiblement, avec une boule d'angoisse dans la gorge.. Puis il enfouit son visage dans les cheveux frisés et parfumés de la jeune femme, pour ne plus voir le ciel et oublier le temps.. Sa bouche rencontra une oreille, descendit vers le cou, lisse et frais.. Colette gémit et demanda qu'il lui fasse l'amour, vite, vite.. Avant la fin du temps mort… Il glissa une main entre ses cuisses ouvertes, nues, chaudes, un peu grasses.. Pas une minute à perdre, Alan — je veux dire Gil !.. De l'autre main, il arrachait un à un les boutons de la robe.. Pourquoi se gêner, puisque nous ne sommes que des simulacres ?.. Pourquoi se gêner puisque ce n'est qu'un rêve ?.. Les craintes de Gil s'envolèrent.. Il était bien lui-même, un homme du.. siècle, auteur de.. , et pas un bizarre simulacre “loïdique” du.. La maîtrise des rêves devait faire partie de l'arsenal encéphalogique du docteur Khaïber….. Oui, tout cela est un rêve qu'ils m'ont injecté dans la tête d'une façon ou d'une autre pour me convaincre que j'étais bien celui qui devait trouver la bombe.. Un rêve très intense et très convaincant.. Mais quelque chose ne fonctionne pas comme ils l'auraient voulu et je reste conscient et lucide.. En outre, j'ai introduit mon propre rêve dans celui qu'ils avaient fabriqué ! Colette n'avait rien à faire là-dedans.. C'était bien lui, Gil, qui avait amené sa belle-sœur là où elle était, parce que….. Parce qu'elle lui plaisait et parce qu'il n'aurait sans doute jamais l'occasion de coucher avec elle dans la réalité.. Elle gémit d'impatience quand il la pénétra.. Vite, vite….. Trop tard.. Le rêve s'abolit aussitôt.. Bande de salauds… Mais tant pis.. Gil pensa, pour se réconforter :.. Je vis, je suis réel et je rentre chez moi avec les honneurs de la guerre !.. Puis :.. Bon Dieu, je vais trouver la bombe et je serai célèbre, riche, fini Alan Prell !.. Ah ! attention : ton voyage dans le futur n'était qu'un fantasme créé par le docteur Khaïber pour les besoins de la cause.. Rien n'est encore joué.. Il y a peut-être une chance sur deux pour que les choses se passent comme ils l'ont raconté.. Mais il y en a bien une pour que la Sécurité arabe ou la force A.. décident que j'en sais trop long, et alors….. Gil monta à l'arrière de la Jeep électrique, entre un agent de l'A.. A et un technicien en combinaison brune.. Il avait une idée très précise de l'endroit où il allait découvrir la bombe atomique.. C'était une grotte cachée qu'il avait décrite dans.. Qui sait ?.. Les terroristes avaient peut-être trouvé l'inspiration dans son livre….. La voiture démarra brutalement.. Gil se retourna un instant pour admirer la façade du.. , brillamment éclairée.. Son visage apparut en pleine lumière : rêveur, inquiet, très jeune soudain, avec cette mèche enfantine qui lui tombait sur le front… Il ouvrit la bouche d'un air étonné et triste lorsque la sphère-écran s'éteignit.. Le reste appartient à l'Histoire.. le Village au centre du monde.. Avenirs en dérive.. /.. Retour à la Terre.. 4 (anthologie sous la responsabilité de : Jean-Pierre Andrevon ; Suisse › Yverdon : Kesselring • Ici et maintenant, deuxième trimestre, 1979).. mardi 3 octobre 2006 —.. mardi 3 octobre 2006..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/la Planète des vaches | Quarante-Deux
    Descriptive info: la Planète….. la Planète des vaches.. L.. e 31 décembre 2020, on put considérer que le Réseau mondial d'Énergie.. Ines.. était mis en place sur toute la planète.. Les endroits les plus isolés avaient “reçu leur connexion” — comme on disait.. Et, en Occident, un certain nombre de villes de moyenne importance, qui étaient restées jusqu'en 2020 reliées exclusivement aux anciens réseaux régionaux pour des raisons de politique locale, avaient été rattachées au régime commun avec un effort publicitaire exceptionnel.. Le régime mondial de télécommunications.. Incon.. était en outre couplé à.. Eurena.. (Agence européenne de l'Énergie) assurait pour l'ex-Marché commun la gestion du système commandé par les satellites.. Aristote.. Edison.. et.. Popov.. Maure appartenait au groupe des villes reliées jusqu'en 2020 à l'ancien réseau de l'.. C'était aussi une ville-test du système.. Soap.. (Sondage d'Opinion Automatique Permanent).. Parmi les sondés, un citoyen type de quarante et un ans, Rémi Langlais, contrôleur technique des systèmes de contrôle automatiques, fit le 21 octobre 2020 une déclaration archivée au sondeur.. : « Ce qui me frappe, ce n'est pas tellement d'être.. relié.. C'est de penser que n'importe qui, n'importe où, est.. Avant, on était comme une grande famille.. Maintenant, on est comme un seul corps.. On se sent en.. sécurité.. … ».. L'ère de la Sécurité totale atteignait son apogée.. Elle était proche de sa fin, mais personne ne le savait.. La Sécurité totale, c'était le nom de la toute-puissante administration qui régnait sur l'Homme et sur son territoire, coiffant même les États et les Agences d'énergie.. Mais des centaines de millions d'humains avaient vu un film de Science-Fiction appelé.. Et il y avait des rêves secrets de vaches dans des centaines de millions de têtes.. Et puis une “rumeur” se mit à courir comme une traînée de feu à travers les continents : le courant électrique distribué par.. était empoisonné ! Des monstres effroyables pouvaient surgir de n'importe quelle prise ou du plus inoffensif des appareils ménagers.. Rêves de monstres, rêves de vaches… Sous le règne de la Sécurité totale, l'humanité rêvait beaucoup mais ne le savait pas.. 5 janvier 2021 : Romain Marat, psychologue-consultant à la Direction régionale de la Sécurité totale, s'éveilla en pensant que ses congés de la nouvelle année étaient achevés.. Il pensa que tout avait une fin mais que c'était regrettable.. Heureusement, il aimait beaucoup son travail de psychologue-consultant à la Sécurité totale.. Il arrêta de penser pour économiser de l'énergie — bien que ce fût une intention incivique — et frotta longuement ses yeux embrumés.. Quarante secondes plus tard, il se remit à penser.. Il était un intellectuel invétéré.. Il pensa que la Sécurité totale allait désormais imposer son idéologie et son pouvoir à l'Humanité pour mille ans au moins… Qui aurait cru que dans moins d'une semaine tout serait fini !.. Romain Marat avait une tâche difficile.. Chaque fois qu'il devait reprendre son activité après une interruption de quelques jours, il éprouvait un sentiment d'insécurité profonde.. L'insécurité était le lot de ceux qui garantissaient la sécurité des autres !.. Il s'examina devant le miroir programmé de sa salle de bain.. Les cernes de ses yeux et les poils gris de sa barbe apparurent soulignés d'un gros trait bleu.. Il mit le vibromasque sur son visage, aspergea sa barbe et ses cheveux d'un jet noircissant.. Un appel au.. Tit.. (Téléphone Intégré au Téléviseur) l'arracha à ses soins moroses.. La Direction régionale de la Sécurité totale le priait de se rendre à Maure pour y commencer une enquête sur les rumeurs de.. Meoi.. (Monstres Électriques d'Origine Inconnue).. Rumeurs : la Terre, les villes, les campagnes, les grands chemins et les arrière-cours en étaient pleins, depuis des dizaines d'années, depuis des siècles, des millénaires.. Cent millions de rumeurs couraient le monde.. Il s'offrit le luxe d'une douche à cinquante pour cent d'eau et y ajouta quelques réflexions philosophiques.. Il essaya d'imaginer ce qu'aurait pensé sa grand-mère d'une rumeur de monstres électriques.. Sa grand-mère et les innombrables dictons qu'elle avait déversés dans ses oreilles d'enfant guidaient son action et constituaient le fond de sa doctrine.. Il se décida pour “petites causes, grands effets”.. C'était prophétique.. En avant ! Sus aux monstres !.. Son ordre de mission télématique lui permettait d'utiliser un pistolet électrique….. Électrique, eh eh ?.. Il sortit l'engin d'une boîte à chaussures et l'examina avec méfiance, comme s'il s'attendait à en voir jaillir un blourtz ou un pukkuth.. Mais la petite arme désuète n'aurait pas fait de mal à une mouche.. Pour plus de sécurité,.. non, sûreté.. , pour n'avoir pas à s'en servir, il appliqua une recette de sa grand-mère qui utilisait du rouge à lèvres emprunté à une fille “folle de son corps” — expression traditionnelle — pour conjurer la violence dans le ménage et au village.. À l'aide d'un petit bâton orangé, subtilisé à une plage-girl, Romain Marat fit une croix de Saint-André sur la crosse du pistolet électrique Vizir-Pocket, modèle Nix 2016.. Il n'est pas interdit de penser que ce geste aurait une certaine importance dans la suite des événements.. Maure était une agglomération d'environ douze mille habitants, ville-test du système.. , située dans le sud du Massif Central et reliée à.. Ines-Incon.. depuis septembre 2020.. Elle se trouvait, malgré sa connexion récente au Réseau mondial d'Énergie, un peu à l'écart des grands axes de la circulation, de la civilisation et de la culture.. Le régime de la Sécurité totale y avait été désiré par des générations de petits boutiquiers, d'employés besogneux et d'ouvriers mal payés.. Il était aujourd'hui bien accueilli par une population qui aspirait avant tout à de calmes certitudes.. Les règles, souvent sévères, de la S.. T.. y étaient en général bien acceptées.. On y contestait peu l'idéologie dominante ; l'Administration de la S.. n'y rencontrait aucune difficulté particulière….. Mais cela n'était plus tout à fait exact.. Maure avait été enfin reliée à.. et les Mauriens avaient vu.. Et des événements étranges avaient commencé à se produire dans la paisible cité.. Une rumeur se répandait : les.. étaient arrivés ! Les vaches du film se dressaient, gigantesques, en relief, sur les murs et par-dessus les toits de la ville.. Des monstres de Science-Fiction se cachaient dans l'intimité des foyers, au cœur des gaines électriques, dans les entrailles des fidèles appareils ménagers… à moins que ce ne soit dans la tête des braves gens de Maure !.. !.. Romain examina un photocube du témoin qu'il devait interroger.. Somme toute charmante.. Belle et douce, l'air un peu mou, avec une coiffure de coiffeuse à la mode.. Un front bombé, des yeux rêveurs, de longs cheveux blonds.. Trente-cinq ans ; elle se nommait Colette Desportes.. Les media s'étaient déjà occupés d'elle et il y avait eu un reportage de Mercurama à Maure.. Colette avait pleuré sous l'œil froid des caméras.. C'était beau.. Colette n'avait peut-être pas été la première dans la ville à voir les monstres ; mais elle avait été la première à oser en parler.. Ce n'était pas un mince mérite.. Elle s'était plainte des agressions qu'elle avait subies.. Elle avait appelé au secours et alerté la Sécurité totale.. La Sécurité totale était là pour aider les citoyens en toutes circonstances.. La Sécurité totale était là pour apporter à la population entière très exactement une totale sécurité.. On avait publié un communiqué de ce genre : « Madame Desportes a eu l'occasion de subir de la part de ses appareils électriques des phénomènes désagréables et inexplicables.. Cela correspondait d'une façon générale à la “rumeur de monstres”.. L'Agence régionale de la S.. avait vivement attaqué le terme "inexplicable" qu'elle avait laissé passer par inadvertance.. Les monstres s'étaient donc mis à surgir des aspirateurs, des chaînes, des.. , des mixeurs, des réfrigérateurs, des radiateurs et même des plus inoffensives lampes de chevet ! Le phénomène semblait frapper de préférence les villes qui avaient été connectées au Réseau en fin d'opération, à une date très récente.. La projection du célèbre film de la North American Scenic Company dans ces mêmes villes au même moment ne pouvait guère être qu'une coïncidence.. Et maintenant, les apparitions de.. se poursuivaient de façon régulière, à Maure et ailleurs.. Romain appela le salon de coiffure.. Paloma.. , rue du Général-Joseph-Herbert.. Il se présenta comme envoyé de la Sécurité totale.. « Jésus ! » dit Colette.. « Venez tout de suite.. Je n'en peux plus ! ».. Vêtements, sourire, gestes vaporeux, la blonde coiffeuse officiait lentement entre deux employés, un garçon et une fille, et une dizaine de clients : sept ou huit femmes, deux ou trois hommes.. Quand il s'annonça, pas une extrasystole ne troubla l'harmonie de ce microcosme.. Il avait insisté pour voir Colette à son travail.. Il voulait observer la clientèle et le personnel.. Il bavarda un moment avec les uns et les autres.. Il eut vite la certitude que le sentiment de sécurité totale des habitants de Maure n'était pas gravement atteint.. Pas encore….. Colette l'invita chez elle.. Recevoir à son foyer un représentant de la S.. était pour n'importe qui un grand réconfort.. Romain fit la connaissance du mécanicien de motos, ancien coureur de compétition, Julien Desportes.. Julien n'avait pas perdu son sentiment de sécurité totale, mais il était en colère.. À compter du 10 janvier 2021, les circuits à haut risque, que la S.. ne garantissait plus qu'à 97,80 %, seraient supprimés.. Fanatique du haut risque, Julien ne cacha pas à Romain la frustration qu'il éprouvait devant une mesure tout à fait injustifiée à son sens.. « Vous avez le droit d'être en colère.. » dit Romain.. « Cela fait partie de votre sécurité intérieure.. Je ne peux m'empêcher de penser que si les gens hésitaient moins à extérioriser leur mécontentement, il n'y aurait pas de monstres dans les appareils électriques.. Quoi qu'il en soit, il y aurait toujours des gens incapables d'apprécier le pain béni de la sécurité.. La grand-mère de Romain disait : « Il y aura toujours des idiots qui préféreront le pain gris au pain blanc ! ».. Romain comprit que Julien Desportes était surtout furieux de perdre un excellent prétexte pour déserter cinq ou six fois par semaine le luxueux appartement de la rue du Sénateur-Aimé-Renaud.. Il avait dix ans de moins que Colette.. Heureusement, il y aurait bientôt de nouveaux circuits, tout aussi excitants, mais garantis par la S.. à 99,50 %.. Romain Marat eut une conversation avec le couple dans un salon Regency, devant une grande variété d'alcools, qui allaient de la vodka indienne à l'eau-de-vie de prune de Californie produite par les distilleries de Maure.. Colette était moins affectée qu'il ne l'avait craint.. Elle semblait assez satisfaite d'avoir attiré l'attention de la Sécurité totale.. Elle n'en demandait pas plus.. Elle se conduisait comme si la seule présence du psychologue-consultant devait éloigner à jamais les monstres.. Julien Desportes avait l'air partagé entre le scepticisme et l'irritation.. Mais ni l'un ni l'autre n'avaient perdu leur sentiment de sécurité totale, ce qui était l'essentiel.. Plus tard, Romain Marat se promena longuement dans les rues de Maure.. Il avait été choisi pour cette mission à cause des deux premières lettres de son nom qui étaient les mêmes que les deux premières lettres du nom de la ville.. C'était assez sécurisant.. Les vastes affiches de.. jaillissaient des murs et bondissaient vers le ciel gris d'un hiver sans soleil.. On voyait un énorme bovidé blanc sur fond de prairie vert cru : une vache débonnaire et un peu moqueuse, symbole de la Sécurité totale… ou peut-être tout le contraire.. Le film venait d'être projeté pour la troisième fois sur les holécrans de la ville ; il passait en permanence sur les T.. V.. -câbles.. C'était sans aucun doute un des plus grands succès cinématographiques depuis le début du siècle.. Succès assez mystérieux, que les consultants de la Sécurité totale n'étaient pas parvenus à expliquer de façon convaincante et sur la nature duquel ils restaient hésitants et partagés.. Est-il bon ? Est-il méchant ?.. On le voyait sur toute la Terre.. Des centaines de millions de spectateurs l'avaient applaudi.. Certains consultants allaient jusqu'à lui attribuer une certaine responsabilité dans les rumeurs de monstres….. Quoi qu'il en soit, les vaches blanches de l'avenir se promenaient sur tous les murs du monde, changés en prairies d'un vert insoutenable.. À Maure comme ailleurs.. À la terrasse d'un café, Romain rencontra trois jeunes sociologues.. Ils avouèrent être des disciples de Herman Trolle, spécialiste des rumeurs.. Ils s'intéressaient aussi aux théories de Simon Anvers, chercheur indépendant aux idées plus qu'audacieuses.. Ils étaient naturellement à Maure pour enquêter sur les.. , comme mille ou cent mille enquêteurs dans le monde se penchaient sur mille ou cent mille rumeurs de.. « Je suis venu écouter la rumeur aussi.. « Mais je ne m'intéresse pas aux théories de Simon Anvers.. Ce qui était un mensonge.. La conversation prit un tour assez vif.. Romain Marat se présenta comme un agent de la Sécurité totale.. Sa barrette arc-en-ciel impressionna les jeunes sociologues qui ne se firent pas trop prier pour répondre à ses questions.. Mais ils ne savaient rien, ou presque rien.. Ils ne croyaient guère au témoignage de Colette Desportes.. « Ma grand-mère disait… » commença Romain.. Il n'acheva pas sa phrase.. Les rires saluèrent cette fine plaisanterie.. La discussion se poursuivit devant une excellente bière marocaine.. Les jeunes sociologues gardaient, malgré Simon Anvers et les.. , leur sentiment de sécurité totale.. Il faisait tiède dans les rues.. La ville était climatisée depuis sa connexion à.. En suivant à petits pas l'avenue Contre-Amiral-Romain-Lazare, Romain Marat se disait :.. Si les.. n'ont pas d'existence réelle, les rumeurs, elles, sont un fait….. Rue Émile-Donatien, il s'arrêta pour contempler, fasciné, la vache blanche qui paissait au-dessus de la cathédrale.. Il quitta le centre-ville pour se rendre à la périphérie, où se trouvait l'hôtel.. Mélanie.. du secteur.. Les immeubles de la Sécurité totale, qui abritaient l'administration et les services divers : assistance, police, hébergement, etc.. , portaient tous le nom générique d'“hôtel.. ” — ou l'équivalent dans diverses langues.. Un prénom féminin un peu désuet et infiniment rassurant : Mélanie.. Comme consultant en service, Romain Marat avait retenu un petit appartement avec salle de communication.. Il se sentit en sécurité.. Il appela aussitôt la Direction régionale sud-européenne.. Et il participa peu après à un débat télématique.. Parmi les problèmes qui tourmentaient les hauts dirigeants de la S.. , il y avait l'attitude des Églises devant la Sécurité totale.. Les grandes Églises collaboraient en général assez loyalement avec la Sécurité totale.. L'Ancienne et Mystique Église Cathpro, l'.. Amec.. , donnait le bon exemple.. Il n'en allait pas toujours de même des sectes.. Un grand nombre de gourous et de prophètes étaient favorables à la Sécurité totale ; et ils entraient parfois en concurrence idéologique ou pratique avec la S.. l'Administration n'appréciait guère ces mouches du coche.. C'était une affaire négligeable.. Mais il y avait aussi des groupes religieux qui faisaient de l'insécurité fondamentale un véritable credo et affirmaient que l'Homme « devait se sentir désarmé et nu dans la main de Dieu ».. Tels les cinquante ou cent mille adeptes du mage Tokatadi.. Ceux-là étaient naturellement les ennemis de la S.. Dans quelle mesure étaient-ils dangereux pour l'ordre établi ? Eh bien, on en débattait.. Les hauts dirigeants avaient sollicité l'avis des sociologues et psychologues consultants.. Un des participants parla des sanctions.. La sanction la plus grave que l'on pouvait prendre contre un individu était son exclusion de la Sécurité totale.. L'être ainsi exclu n'était plus véritablement une personne humaine : il n'avait plus aucun droit à aucune forme de sécurité.. Et, naturellement, pas même à la sécurité corporelle.. Mais on laissait ignorer au public l'existence de cette sanction et de ses suites afin de ne pas le priver par avance de son sentiment de sécurité totale, élément de base du système.. Ambiguïté, contradiction : comment s'en sortir ?.. L'effet dissuasif de l'exclusion n'existait pas, puisque la plus grande partie de la population ne croyait pas qu'elle fut possible.. Et que devenaient donc les individus ainsi exclus ? On préférait ne pas trop y penser… Un des participants au débat, le docteur Karl Vandeß, demanda que l'existence de la sanction suprême fût révélée au public, pour qu'elle ait son plein effet.. La majorité s'y opposait.. Romain Marat eut à donner son avis.. Romain s'était fait une solide position dans l'Administration de la Sécurité  ...   était joyeux mais épuisé.. Depuis la connexion au réseau.. , il n'était plus possible de couper un compteur individuel de distribution électrique.. Provoquer volontairement la disjonction était interdit.. Romain avait le droit de le faire, comme représentant de la Sécurité totale ; mais il hésitait.. Cela semblait un geste contre nature.. Il possédait un coupe-circuit modèle Sitting Bull 9020, fourni par la S.. , qui pouvait interrompre localement la circulation du courant.. Il le brancha sur la ligne du bloc cryo.. Le compteur disjoncta et l'obscurité se fit.. Romain jura.. Il n'avait pas prévu l'incident.. Colette hurla.. Romain eut envie de se boucher les oreilles.. Beaucoup d'enfants ou d'adolescents n'avaient jamais connu l'obscurité, qui les terrifiait.. Mais Colette Desportes était née bien avant le régime de la Sécurité totale… Avait-elle oublié la nuit ? Romain déconnecta le Sitting Bull.. La lumière s'alluma.. L'appartement était vide.. Quelques traces de souillures subsistaient encore.. Il nota qu'elles se résorbaient progressivement.. Il porta la main à son visage qu'il trouva sec.. « Ce soir, » fit Colette, « c'était affreux ! C'était pire que les monstres !.. — Pire.. » convint Romain.. — « Je crois qu'ils ne viendront plus, maintenant.. Je suis trop fatiguée….. — Ah bon, quand tu es très fatiguée….. — Ils s'en vont, en général.. C'est curieux, hein ? On va au lit ? ».. Romain ne pouvait pas l'abandonner.. Il se coucha avec elle.. Il fit de son mieux pour lui rendre son sentiment de sécurité totale.. Mais à l'instant où il pensa avoir réussi, Colette gémissant de plaisir dans ses bras, un rat rouge à antenne, gros comme un veau, surgit du plancher en couinant.. Le matin, ils ramassèrent d'étranges débris que Romain plaça dans un sachet en plastique.. Cela ressemblait à des fils de la Vierge.. C'était certainement une des toutes premières fois que l'on pouvait recueillir des résidus de.. Romain se sentit de nouveau un héros, d'autant que la nuit s'était assez bien terminée.. Il reprit son enquête.. Il se plaça à la sortie d'un scenic-way pour interviewer les spectateurs de.. Tous avaient aimé le film.. Tous ?.. L'approche n'était guère scientifique — mais.. tous !.. Ou ils mentaient parce qu'ils avaient flairé en lui un employé de la Sécurité totale.. Ou bien il existait dans le cœur de l'Homme moderne un désir fou, incoercible et dangereux, de vaches blanches et de prés verts ! Quant à savoir si un passage en particulier avait frappé les gens, Romain n'obtint aucune réponse précise.. Les spectateurs s'arrachaient de leur fauteuil dans un état de béatitude sirupeuse et ils avaient l'air de sortir d'un long, long rêve.. La grand-mère de Romain aurait sans doute été aussi perplexe que son petit-fils.. Un fait majeur : l'attrait que les vaches exerçaient sur les enfants de la Sécurité totale.. Les cow-boys du film, à cheval ou en Jeep, n'étaient plus les héros qu'ils avaient été dans la “Conquête de l'Ouest”.. Le héros de maintenant, ce n'était pas non plus le puissant extraterrestre qui occupait la Terre : c'était la vache.. Il y avait là, si l'on y songeait, une formidable évolution de la sensibilité.. Cette nuit, Julien avait encore une course à 97,80 %.. Réflexion faite, la précédente était seulement l'avant-dernière….. Colette arborait un sentiment de sécurité solide comme le roc.. Pour accueillir les monstres, elle avait mis un ensemble vert et noir, orné de dessins transparents, du plus voluptueux effet.. Quel plaisir ce serait pour un.. normalement constitué de déchirer ces tendres étoffes !.. « Romain chéri, si on faisait l'amour tout de suite pour les arrêter ?.. — Pour les arrêter ? Oui.. Pourquoi pas ! ».. Le sentiment de sécurité totale du consultant se mit au beau fixe.. Jusqu'aux environs de minuit, ils opposèrent à l'invasion un farouche barrage de plaisir.. À zéro heure et trois minutes, le premier monstre apparut.. Épuisés, ils l'observèrent d'un œil humide.. Une vache repue ne regarde pas autrement son cow-boy préféré.. Il y eut bientôt cinq ou six.. Ils ressemblaient plus que jamais à des créatures de Science-Fiction d'avant la Sécurité totale, repoussantes et menaçantes à souhait.. — « Surtout, n'éteins pas la lumière ! » dit Colette en se rhabillant.. « J'en mourrais ! ».. Romain trébucha à la recherche de ses vêtements et de son Vizir-Pocket.. Il trouva son pistolet et renonça à s'habiller.. Il était trop fatigué.. Une chose oblongue, dentée, griffue, blanchâtre, lui fonçait dessus en visant ses yeux.. Il se protégea avec ses mains qui furent labourées à coups d'ongles.. Pouvait-on être réellement blessé par un.. ? Il abaissa ses mains dégoulinantes de sang frais.. L'expérience était concluante !.. Il se défendit avec son pistolet.. Les monstres concentraient leurs attaques sur lui.. Colette, frileusement blottie dans un fauteuil, observait d'un air mi-horrifié, mi-excité le grand combat galactique de son amant chevalier.. Les décharges du Vizir-Pocket ne tuaient pas les.. Elles avaient un effet curieux.. L'arc électrique gonflait les monstres qui se mettaient à flotter en perdant toute agressivité.. Tous les.. furent bientôt pleins, saouls comme des astronautes en virée.. Certains vomirent sur la moquette.. Deux ou trois éclatèrent en répandant humeurs et viscères étrangers dans le douillet appartement de la rue Sénateur-Aimé-Renaud.. La bataille durait à peine depuis un quart d'heure, la puanteur était déjà insupportable.. Romain rechargea son arme.. « Je sens que je vais me mettre à dégueuler aussi.. » dit Colette.. « Foutons le camp d'ici ! ».. Romain se lava, s'habilla et ils partirent.. Dans la rue, tout de suite, Colette vérifia la tenue de son maquillage dans un miroir automatique.. Romain eut un soupir de soulagement.. Le sentiment de sécurité totale de la jeune femme tenait bon, contre toute attente.. L'animation était inhabituelle à Maure.. Les promeneurs nocturnes profitaient d'une température tropicale.. en mettait un coup ! C'était son chant du cygne, mais personne ne le savait encore — sauf, peut-être, Simon Anvers.. Quelques badauds levaient la tête.. Il y avait des monstres sur les toits et dans le ciel de la ville ! Quelques-uns traînaient sur le sol, à proximité des sources lumineuses ou des enseignes.. Ils semblaient tous beaucoup moins agressifs que ceux des appartements.. Romain nota le fait dans son mémo.. Les gens avaient l'air de considérer les.. comme une attraction originale, rien de plus… Romain et Colette entendirent même de jeunes garçons raconter avec assurance qu'il s'agissait de la publicité d'un nouveau scénic.. Le sentiment de sécurité totale de la population ne semblait toujours pas atteint.. Il chercha en vain un dicton de sa grand-mère qui pût s'adapter à la situation.. Personne n'était très inquiet.. Tout allait bien… Ou peut-être tout était perdu !.. Le jour suivant, on commença à observer des monstres en plein soleil.. Les brigades de chasse de la Sécurité totale firent aussi leur apparition dans la ville de Maure.. Les Desportes avaient demandé à Romain Marat de s'installer chez eux pour les protéger.. Pour la première fois depuis la création de la Sécurité totale, la société technologique était tenue en échec.. La plupart des services étaient en difficulté, ce matin-là, dans toute l'Europe.. D'heure en heure, le malaise s'épanouissait à travers le monde.. On parlait même de coupures de courant !.. Romain prit contact avec la Direction générale de la Sécurité totale.. Son enquête lui semblait dépassée, en raison des derniers événements.. Colette ne le quittait plus.. Elle lui avoua qu'elle perdait son sentiment de sécurité totale dès qu'elle s'éloignait de lui à plus de dix pas.. Julien Desportes avait à faire à son atelier de motos.. La Sécurité totale prévoyait tout, même le plus improbable.. Elle avait prévu une invasion de la planète par des extraterrestres visqueux, gazeux, glaireux, électriques, etc.. Les fameuses brigades de chasse avaient été créées pour s'opposer aux envahisseurs venus d'ailleurs — puisque l'Homme n'avait plus d'ennemi sur la Terre, ainsi que le voulait la doctrine de la S.. Cela signifiait-il que les.. étaient d'origine extraterrestre ?.. Romain s'entendit exposer la thèse officielle : les monstres n'étaient en fait que des hologrammes échappés d'un institut de recherches électroniques à 97,75 % quelque part en Angleterre.. Comment pouvait-on tolérer un risque de 2,25 % ? C'était la faute des Anglais qui n'avaient jamais vraiment compris le principe de la Sécurité totale !.. Peut-être disait-on en Italie : « C'est la faute des Allemands.. », et en Angleterre : « C'est la faute des Français.. »… Ailleurs, c'était peut-être la faute des Cubains, la faute des Arabes, la faute des Japonais, la faute des Noirs, la faute des Jaunes, la faute des Rouges… qui n'avaient jamais vraiment compris le principe de la Sécurité totale !.. Colette refusait de toucher le moindre appareil électrique.. Elle avait pris une telle phobie du.. que Romain dut téléphoner pour elle afin d'annuler tous les rendez-vous des clients et de mettre le personnel en congé illimité aux frais de la Sécurité totale.. Romain lui proposa d'aller au scenic-way voir.. Elle hésita.. Le cinéma, c'était aussi une machine électrique.. En outre, on s'y trouvait dans une demi-pénombre.. Elle se laissa quand même convaincre : des précautions devaient être prises dans les lieux publics contre les invasions des monstres et les coupures de courant.. Ils purent suivre.. de bout en bout sans que les.. ne se manifestent.. Le récit se situait longtemps après l'occupation de la Terre par une puissante race galactique, les Porges.. Les Porges vouaient à une étroite spécialisation économique les divers mondes qu'ils occupaient.. Ainsi, la Terre se consacrait exclusivement à l'élevage des vaches.. Les Terriens étaient tous, ou presque gauchos et cow-boys ! Les Porges contrôlaient naturellement toutes les activités.. Tout le monde vivait par et pour les vaches blanches dans les prés verts.. L'intrigue démarrait au sujet d'une querelle entre des cow-boys, loyaux collaborateurs de l'occupant, et d'autres, affiliés à des mouvements de résistance, d'ailleurs tout à fait inefficaces.. De toute façon, la planète appartenait aux vaches.. Quoique bienveillants, les Porges proscrivaient l'industrie et la recherche.. Ils fournissaient aux Terriens tout ce que ces derniers ne pouvaient produire.. C'était une solution honteuse pour la Terre, laquelle ne s'en portait pas plus mal.. Un certain moment, des monstres inconnus apparaissaient dans un atelier de réparation de tracteurs et se répandaient dans un village.. Les gens du village croyaient même qu'il s'agissait d'une attaque d'extraterrestres ennemis des Porges.. La variété d'apparence de ces envahisseurs était frappante.. On eût dit une parade de la vieille Science-Fiction.. L'explication venait très vite.. Il s'agissait de simples hologrammes échappés d'un centre de recherches clandestin, où des techniciens résistants tentaient de recréer l'orgueilleuse technologie de la Terre.. Les Porges maîtrisaient rapidement la situation et tout rentrait dans l'ordre.. La Sécurité totale, pour être plus convaincante, avait repris l'explication du film !.. La main dans la main, Colette et Romain se rendirent à l'hôtel.. Romain ne put s'empêcher de penser aux théories de Simon Anvers.. Les prévisions du jeune encéphalogue américain étaient-elles en train de se réaliser ?.. Selon lui, au moment où l'Humanité accéderait à la sécurité totale en actes et en foi, une faculté du cerveau, inhibée depuis des temps immémoriaux, reprendrait son libre cours.. L'Homme redeviendrait “créateur”.. Mais il ne changerait pas pour autant de façon fondamentale.. Il ne saurait projeter, matérialiser, que les fantasmes de la peur et de l'horreur, longuement accumulés en lui.. Il les projetterait sans doute sous une forme simplifiée, schématique, stéréotypée, en s'inspirant inconsciemment des modèles culturels à sa disposition… Le modèle le plus général des.. semblait fourni par.. , avec ses “hologrammes échappés d'un centre de recherches clandestin” — à moins qu'ils ne fussent de vrais extraterrestres ennemis des Porges….. Simon Anvers affirmait que ce pouvoir créateur était inhérent à la fonction encéphalogique supérieure.. Il donnait quelques exemples de sa manifestation, refoulée et réduite.. Des exemples pris pour la plupart dans la littérature fantastique ou de Science-Fiction.. Fantômes, monstres, démons….. Ovni.. étaient d'après lui les créations les plus communes du cerveau humain.. Ces créations apparaissaient surtout dans des périodes de “sécurité” : sécurité relative que donnaient l'après-guerre, les longues périodes de paix, de stabilité matérielle ou spirituelle… Les sabbats du Moyen-Âge figuraient au premier rang des phénomènes analysés dans.. Le Moyen-Âge possédait grâce à la foi chrétienne une sorte de sécurité totale.. L'Église catholique était un équivalent non négligeable de la S.. T….. Pourquoi le “pouvoir créateur” humain était-il normalement inhibé ? Cela semblait une condition de survie.. Survie individuelle, survie de l'espèce.. L'existence était déjà assez difficile dans un monde matériel impitoyable, sans que l'on eût à s'encombrer de créatures mentales envahissantes et dangereuses… La sécurité qu'on offrait maintenant aux populations avait les limitations temporelles et spatiales de la vie humaine ; mais l'élément modérateur de l'enfer chrétien n'existait plus.. La levée de l'inhibition devenait de nouveau possible si un modèle général se présentait.. La Planète des vaches.. avait apporté le modèle.. Ce jour-là, qui était le 11 janvier 2021, la situation s'aggrava brusquement dans le monde entier.. L'invasion des.. prit des proportions extraordinaires.. Les coupures de courant se multipliaient.. Romain et Colette se réfugièrent à l'hôtel.. Romain commanda un repas express.. Mais le service restauration était en panne.. Il prit une boîte de survie dans sa valise.. La Sécurité totale prévoyait tout, même l'impossible.. Il ouvrit la boîte, y trouva un semblant de nourriture qu'il partagea avec Colette, et un grand couteau dont il s'arma pour affronter les monstres.. L'invasion commença.. Il perça des abdomens flasques et vitreux, en soupirant de fatigue et en s'essuyant le front toutes les dix secondes.. Des débris sanguinolents se mêlaient à sa sueur amère.. Il trancha des ailes membraneuses.. Il creva des yeux pédonculés.. Il déchira des peaux écailleuses… Il n'était pas trop inquiet.. Les gens allaient perdre progressivement leur sentiment de sécurité totale.. Le mécanisme inhibiteur allait de nouveau étouffer leur pouvoir créateur.. Du moins, si l'encéphalogue Simon Anvers ne se trompait pas….. Mais les citoyens du.. xxi.. siècle avaient confiance en la Sécurité totale.. Combien de temps leur faudrait-il pour perdre tout à fait leur sentiment de sécurité totale ? Romain pensa que la Sécurité ne se remettrait pas de ce coup.. C'était un moindre mal.. Il baissa les bras.. Colette prit le pistolet électrique et tira sur la horde des envahisseurs.. touchés par l'arc électrique gonflaient et dérivaient lentement aussitôt remplacés par d'autres.. Quand l'arme fut vide, elle n'essaya pas de la recharger.. À quoi bon ? Quand ils eurent cessé de se défendre, les monstres cessèrent de les attaquer.. Ils s'installèrent dans l'appartement.. La lumière s'éteignit.. Puis elle se ralluma.. Les monstres avaient disparu.. Ils revinrent bientôt.. Il y eut une nouvelle panne.. disparurent encore.. Ils suivirent le retour du courant.. Dix fois, cent fois.. Maintenant, Romain et Colette ne faisaient plus attention à eux.. La jeune femme s'habituait à l'obscurité.. La température baissait mais restait supportable.. Ils s'organisèrent pour survivre à l'hôtel.. Les monstres s'édulcoraient et ne marquaient plus aucune agressivité.. Deux jours plus tard, ils étaient devenus très rares et tout à fait inoffensifs.. Colette avait retrouvé son sentiment de sécurité totale.. Elle le perdit quand ils sortirent.. La température était hivernale, glacée.. La climatisation générale des cités avait vécu.. La Sécurité totale aussi.. Romain et Colette se serrèrent l'un contre l'autre en frissonnant.. « Maintenant il va falloir économiser l'énergie ! » dit Romain.. Quarante-huit heures plus tôt, cette réflexion eût été un blasphème.. Le sentiment de sécurité totale de Colette Desportes mourut pour de bon.. — « Ho ! » fit simplement la jeune femme.. Note historique.. Dans la genèse de ce qu'il est convenu d'appeler les “événements de janvier 2021”, un rôle de catalyseur est souvent attribué au scénic.. Certaines séquences du film ont sans doute inspiré les grandes hallucinations collectives qui annoncèrent la chute de la Sécurité totale.. La société imposée par les Porges dans le récit servit peut-être de modèle initial à celle que les Terriens se donnèrent librement dans la période dite de Suncow.. Les théories de Simon Anvers eurent aussi leur heure de gloire.. L'encaphalogue n'assista pas aux “événements”.. Il était mort d'une crise cardiaque le 26 décembre 2020, sans avoir pu achever son dernier ouvrage,.. la Création du monde.. En revanche, ses disciples participèrent largement à la création d'un.. nouveau.. monde.. Univers.. 18, septembre.. 1979.. (France › Paris : J'ai lu 977, troisième trimestre 1979 (3 août 1979)).. vendredi 6 octobre 2006 —.. vendredi 6 octobre 2006..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/l'Envol des cavaliers | Quarante-Deux
    Descriptive info: l'Envol….. l'Envol des cavaliers.. I.. l y eut une époque étrange et belle pendant laquelle tout semblait possible.. L'apparition des Yeux géants dans le ciel terrestre, au début du.. siècle, était-elle la cause ou la conséquence du phénomène ? On ne le saurait sans doute jamais.. Dans ces cas-là, on peut toujours répondre : les deux.. Et on ne risque guère de se tromper : la causalité n'est plus ce qu'elle était.. Même dans le journal d'entreprise.. Faber H.. infos.. , que Guido Leverne réalisait presque seul avec quatre mini-caciques, le fantasque et le bizarre envahissaient peu à peu colonnes et rubriques.. Le terme officiel était plutôt “insolite”.. Et l'insolite prenait une part croissante dans l'activité même de la société Faber.. Les “services d'aide personnelle” (.. human assistance service.. ) avaient l'habitude de se colleter, pour le compte de leurs clients, avec les problèmes les plus extraordinaires.. Et, insensiblement, sans qu'il fût possible de mettre l'évolution en statistiques, l'extraordinaire devenait de plus en plus extraordinaire.. On pouvait même dire que l'“extraordinaire” avait subi depuis la création de Faber H.. , cinq ans plus tôt, un changement qualitatif assez… extraordinaire.. Au début, les spécialistes d'assistance humaine traitaient, outre les cas classiques, le plus souvent à base de situations financières inextricables, quelques affaires de maisons hantées, de disparitions inexpliquées ou de retours imprévus.. Et n'importe quoi de ce genre… Cela représentait moins de cinq pour cent de leur activité.. Maintenant, près d'un quart des affaires relevaient de l'“insolite”.. Les maisons hantées s'étaient, de plus, changées en invasions publiques de fantômes ou de personnages encore plus surprenants.. Les disparitions inexpliquées prenaient des airs de métamorphose animale ou d'enlèvements par lévitation.. Et les “retours imprévus” se manifestaient généralement sous forme de résurrection.. Ce dernier phénomène touchait surtout les vieux cimetières de village : certains, avec de nombreuses tombes ouvertes et vides, semblaient ravagés par un bombardement.. Les visiteurs, touristes ou pèlerins, achevaient méthodiquement le saccage.. Il y avait aussi l'affaire des “guette-agiles”.. Un haut fonctionnaire des Finances avait demandé à Faber de retrouver sa fille de dix-huit ans quelque part en Afrique du nord et d'essayer de la convaincre que les guette-agiles n'existaient pas et que, même s'ils existaient, elle ne deviendrait jamais elle-même un de ces petits animaux gris, presque invisibles, qui regardaient le monde de haut, en bondissant tout à la cime des arbres avec une incroyable agilité.. Accessoirement, le client aurait souhaité qu'on ramène sa fille à l'Institut supérieur des Sciences humaines pour qu'elle reprenne ses études de modicienne.. Perle-Adélie, la collaboratrice de Guido, avait ri comme une folle.. Elle était voguiste ; on confondait souvent ce métier avec celui de modicien.. Grave erreur : modiciens et voguistes se vouaient mutuellement une haine tenace, sans préjudice d'un solide mépris.. « Enfin, tu te rends compte ! » gloussait Perle en essuyant ses larmes.. « Cette fille majeure qui apprend à analyser scientifiquement la mode ou qui le croit ! Et avec ça, elle avale le dernier truc dans le vent, jusqu'à en perdre les yeux et les dents ! Ah, laisse-moi rire ! Laisse-moi rire ! ».. Guido soupira, n'osant avouer qu'il était lui aussi fasciné par les guette-agiles, au point d'en oublier ses maigres connaissances en modisme.. Pour faire diversion, il parla de l'envol des cavaliers.. « Une légende de mon pays.. « Enfin, je ne sais pas si le mot "légende" convient.. — Pourquoi pas ? » dit Perle-Adélie.. « Toutes les légendes sont en train de se réaliser.. Raconte : ça ne peut pas être plus idiot que cette histoire de guette-agiles !.. — Oh, » fit-il avec un geste vague, « c'est peut-être sans aucun intérêt.. Il songeait qu'il aurait dû se taire.. Le souvenir des veillées de La Roche-Toujas faisait remonter l'écume de son enfance à la surface de son cœur.. Il avait envie de rire et de pleurer, et ce mélange se changea en nausée, puis en besoin d'uriner, toutes choses qui méritaient un séjour immédiat aux toilettes.. Quand il revint, Perle l'observa d'un air accusateur.. — « Raconte ! ».. Après tout, cela pourrait faire un article sur un sujet en vogue pour.. Faber infos.. Il enclencha un mémo et commença : « Toujas est un gros rocher planté au milieu d'une vallée profonde, dans le sud de la Corrèze.. Enfin, c'est ce qu'il était quand j'avais dix ans.. Vers 85-90, on s'est mis à chercher désespérément de nouveaux sites pour implanter des barrages hydro-électriques.. La vallée de Serre-Bazac a été choisie.. Le nid d'aigles est devenu une île huppée au milieu d'un lac artificiel, avec un hôtel-château cinq étoiles  ...   D'une certaine façon, les maniaques des.. , les soucoupistes primaires, avaient gagné puisque les extraterrestres étaient venus.. D'une autre façon, ils avaient perdu car rien ne se passait comme dans les témoignages des observateurs ni les “rencontres du troisième type”.. Aucun engin spatial de provenance indéterminée ne s'était posé sur le stade principal d'une grande métropole mondiale, ni sur la place d'un village, pas plus qu'au milieu d'un champ de céréales ou dans une grasse prairie, parmi les paisibles vaches laitières.. Et on n'avait jamais eu la preuve d'un atterrissage de soucoupe dans une clairière de la Forêt Noire, ou entre les dunes d'un lointain désert de sable.. Rien.. Nulle part.. Mais les Yeux géants passaient en l'air… Étaient-ils des yeux, des vaisseaux ou des dieux ? Nul ne le savait.. Mais personne ne pouvait plus douter de leur existence.. Si les étrangers étaient réellement présents sur la Terre, pourquoi n'y aurait-il pas eu des cavaliers fantômes dans le ciel.. Raisonnement absurde ?.. Mais Guido ne pouvait s'empêcher de le faire.. Et des milliers de gens se tenaient le même à propos des ressuscités, des guette-agiles ou de n'importe quoi.. Entretenue sciemment par Perle-Adélie, l'obsession grandissait dans sa tête et dans son cœur.. Pourquoi pas ? Et si vraiment….. Il en parla à Karl Dopel, psychologue-consultant de Faber.. « Ces choses sont dans l'air.. » lui dit Dopel.. Il ajouta un peu pompeusement : « Personne n'échappe à l'influence des grands mouvements spirituels !.. — Mais que pensez-vous de tout cela ? » demanda Guido.. — « Qu'est-ce que je pense de quoi ?.. — De toutes ces choses qui arrivent ? Ces choses impossibles ?.. — Depuis que les Yeux géants sont apparus, les gens ont découvert que la condition humaine tout entière était affreuse et insupportable.. En fait, on le savait depuis toujours, mais on n'osait pas le reconnaître.. Il était interdit de le reconnaître.. Tabou ! Devenir adulte, c'était justement accepter l'inacceptable.. Eh bien, c'est fini.. On n'accepte plus… Profitez donc de vos vacances de décembre pour aller voir l'envol des cavaliers ; ça vous fera beaucoup de bien.. Et puisque tout est possible, allez-y avec une fille ; ça sera encore mieux ! ».. Le choix n'était pas difficile.. Il était déjà fait, à l'envers.. Perle-Adélie l'avait choisi.. Elle tenait à voir les cavaliers et n'aurait pas cédé sa place au balcon pour l'empire des étoiles.. Ils prirent leurs vacances au milieu du mois, ce qui nécessita une entorse au planning du personnel, mais dans le bon sens car tout le monde voulait, naturellement, la dernière semaine de décembre.. Guido fit une réservation à la dernière minute en utilisant la filière spéciale Faber.. Le quatorze au soir, un hovercar d'Arabian Cooper Co.. les déposait au sommet de l'île, devant le château-hôtel de La Roche-Toujas.. Le temps était beau et froid : idéal pour l'observation du ciel.. La fenêtre de leur chambre donnait au sud et ils purent voir Orion avant d'aller se coucher.. C'était de bon augure.. Dès le lendemain, ils s'installeraient sur la plus haute terrasse pour attendre l'envol des cavaliers.. Guido avait maintenant bon espoir.. Ils firent l'amour.. Ce fut presque parfait.. Tout allait bien, tout allait bien !.. Et pourtant, avant de s'endormir, Guido fut pris d'une extrême tristesse.. Le spectacle fabuleux qu'il était venu voir ne l'intéressait plus.. Ce n'était qu'un spectacle.. Et il ne serait qu'un spectateur….. Pour que la vie vaille enfin d'être vécu, il faudrait tout autre chose !.. Mais quelle chose ? Il ne savait pas.. Puisque tout est possible….. Oui, les temps avaient changé : tout était possible.. Il le sut en s'éveillant.. Il n'était plus dans son lit du château-hôtel.. Y avait-il jamais été ? Le château-hôtel était un rêve, un cauchemar peut-être.. Il galopait dans une plaine dorée, sous un ciel mauve.. À cheval.. Il ne fut pas surpris.. Il était un cavalier galopant dans la plaine, parmi d'autres cavaliers.. Il l'avait toujours été.. Le reste n'était qu'un mauvais rêve.. Il faisait corps avec sa monture : impression ô combien exaltante.. Il se laissait porter et une sensation d'apesanteur commençait à naître en lui.. Dans quelques instants, les chevaux seraient assez lancés, assez excités.. Alors….. La sensation d'apesanteur grandit et il fut soudain projeté en plein ciel.. Il montait, montait… Une pensée vague lui vint :.. Si tu allais te réveiller là-bas ?.. Mais il la rejeta et il fut à jamais le cavalier volant d'un monde qui était le sien.. Depuis toujours.. l'Envol des cavaliers.. Libération.. série] 1728, 31 août 1979.. samedi 9 octobre 2006 —.. samedi 9 octobre 2006..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/la Ville en T | Quarante-Deux
    Descriptive info: la Ville….. la Ville en T.. e 30 septembre 2010 au milieu de l’après-midi, Anne et Carine Andrewski se trouvaient seules dans l’appartement de fonction de leur père, l’urbaniste Norman Andrewski, au numéro 1 de la rue Robert-Cruz à Domeville-Nouvelle.. Les deux adolescentes, âgées de treize ans et onze ans et demi, suivaient à la télévision locale le jeu bihebdomadaire.. La ville en T était une agglomération d’environ quarante mille habitants, à la limite de la Camargue et du Languedoc.. Elle était typique des “cités trois phases” créées à la fin du vingtième siècle, en application des idées de l’architecte-urbaniste Robert Cruz.. Domeville-Nouvelle s’étendait le long d’une avenue d’environ deux kilomètres, figurant la barre verticale du T.. Elle s’achevait sur une place en étoile, avec, au centre, le square Ranavalo qu’enjambaient deux passerelles en croix, le pont d’Oc et le pont du Troisième-Millénaire.. Là, se joignaient les deux lignes figurant la barre horizontale du T : d’un côté Villecruz, la “ville avouée” ; de l’autre la ville ancienne reconstituée, Vieux-Domès.. Le jeu proposé par la télévision locale aux enfants et aux adolescents des trois Domès avait pour but de leur faire découvrir, en les distrayant, chaque quartier de la ville et son symbolisme : passé, présent, avenir.. « Maintenant, » dit l’animatrice Lina Tubal en surgissant au milieu d’une maquette de la ville en T, « une énigme de niveau 1.. Elle est posée aux jeunes de Domeville-Nouvelle et de Vieux-Domès par María Torres, neuf ans et demi, et Joël Duchemin, onze ans, de Villecruz.. Tous ceux du niveau 1 qui veulent jouer appuient sur la touche 4.. Ceux du niveau 2 ou du niveau 3 qui veulent participer hors jeu appuient sur la touche 5 de leur appareil.. — Je joue ! » s’écria Carine et elle appuya sur la touche 4.. Son nom et son code de jeu apparurent sur l’écran.. bis.. :.. Carine Andrewski — 53-2-1-72-DM.. — « Ce n’est pas de mon niveau.. » dit Anne avec mépris.. « Je ne participe pas ! ».. Elle prit alors son lecteur vidéo et se mit à regarder.. Jane Eyre.. Une petite fille brune et menue se montra sur l’écran et dit : « Écoutez l’énigme que je vous propose.. Ma ville s’appelle Villecruz.. Elle porte le nom de l’urbaniste Robert Cruz qui a inventé la “ville avouée”.. C’est une ville avouée.. Au lieu de cacher honteusement les tuyaux, les câbles, les fils qui sont ses nerfs et ses artères, et qui font d’elle une ville, elle… elle les… euh….. — Cette petite conne ne sait même pas sa leçon ! » dit Anne.. — « Mais elle n’a que neuf ans et demi ! » fit Carine.. « C’est quand même bien de trouver une énigme à son âge !.. — Ma ville » reprit María Torres, « est très fière de tous ses câbles et de ses tuyaux.. Au lieu de les enterrer, elle les montre partout, dans des tubes transparents.. Et on peut reconnaître les différents équipements à leur couleur.. Par exemple, les câbles téléphoniques sont mauves ou bleus….. — Ah, il va y avoir une question sur le code des couleurs ! » annonça Carine en claquant des mains.. « Je le connais ! ».. Mais la suite trompa son espoir.. — « Alors, » dit la petite fille brune, « il existe un endroit où ma ville est plus avouée qu’ailleurs.. Vous avez compris ? C’est facile si vous connaissez bien ma ville ! Vous repérez cet endroit sur votre écran A.. Vous y êtes ? Attention : vous avez une minute ! ».. Un plan de Villecruz apparut sur l'écran.. Il fut aussitôt recouvert par un quadrillage coté.. — « Une minute ! » gémit Carine.. « Mais je n'ai pas compris ce qu'elle veut dire !.. — C'est la tour de verre ! » fit Anne d'un air dégoûté.. « Tu sais, ce machin où on voit tous les trucs emmêlés.. Moi, ça me donne envie de vomir !.. — Tu n'as pas le droit de me souffler ! » dit Carine.. « Tu es niveau 2.. Presque niveau 3… ».. Elle chercha tout de même la tour de verre sur le plan et se mit à pianoter les chiffres qu'elle avait relevés.. — « Presque niveau 3.. » convint Anne.. La tour apparut sur l'écran.. — « Vous y êtes ? » répéta María.. « Bien.. Vous faites tourner l'image avec vos deux guides d'image.. Vous regardez du côté du soleil.. Vous y êtes ? Alors, vous faites trente mètres et vous vous arrêtez devant une boutique de confection.. Vous avez une minute pour la trouver.. Attention !.. — Je ne sais pas comment compter trente mètres ! » dit Carine.. — « Tu n'as même pas le niveau de base du jeu ! » fit sa sœur sur un ton horrifié.. — « Attends, je vais chercher au hasard.. Ah, ça y est ! Je vois la boutique.. Ils vendent des pièces d'étoffe autocollante pour s'habiller en patchwork.. Je sais où c'est !.. — Vous y êtes ? » demanda la petite María Torres.. « Vous regardez toujours du côté du soleil.. À votre gauche, il y a une rue.. Vu ? Alors, vous la prenez et vous marchez cent cinquante mètres.. Vous marchez cent cinquante mètres.. Vous avez une minute….. — Je ne sais pas compter cent cinquante mètres ! » dit Carine dépitée.. Mais Anne, qui s'était replongée dans son vidéo-film, ne réagit pas.. — « Eh bien, nous arrivons.. » dit la meneuse de jeu.. « À cet endroit de la ville, vous pouvez voir quelque chose que j'appelle un “animal sans nom”.. Vous avez une minute pour le reconnaître.. — Je ne sais pas ! Je ne sais pas ! » gémit Carine.. — « Seigneur, que tu es bête ! » fit Anne.. « C'est le musée du soleil.. Cette espèce de machin qui ressemble à un animal de Science-Fiction.. Enfin, si on veut.. Entre parenthèses, leur énigme est complètement idiote.. Un enfant de huit ans….. — Tu n'as pas le droit de me souffler ! » cria Carine.. « C'est pas de jeu.. Je vais me plaindre.. Tu seras pénalisée !.. — Leur jeu est idiot, de toute façon.. À ce moment, les écrans  ...   Je ne pouvais même pas crier !.. » Puis les losanges ont commencé à entrer en moi et j'ai perdu connaissance.. Je me suis réveillée à l'hôpital… ».. Le témoignage d'Anne Andrewski fut beaucoup plus bref et moins extraordinaire : « Tout à coup, je me suis rendu compte que la télévision était muette.. Puis j'ai vu l'annonce sur l'écran :.. Alors, Carine s'est levée et elle a dit : “Je vais travailler dans ma chambre en attendant.. J'ai haussé les épaules.. J'ai continué de regarder ma cassette de.. La télévision locale est toujours détraquée.. Le jeu.. est interrompu chaque fois par des incidents techniques.. » Un moment plus tard, j'ai regardé l'écran.. Il était toujours vide.. Puis j'ai remarqué que des formes géométriques le traversaient à grande vitesse.. J'ai cru d'abord que c'étaient des sortes de fuseaux.. En regardant mieux, j'ai reconnu des losanges très aplatis, comme s'ils étaient étirés par la vitesse.. Des losanges gris… On en avait déjà parlé.. D'après ce que j'ai entendu dire, ça vient d'un parasitage électronique des câbles de transmission.. Et ça peut être dangereux.. J'ai voulu éteindre la télévision, mais je n'ai pas eu le temps.. Il y avait une lampe allumée à côté du poste et puis mon lecteur : tout s'est éteint en même temps.. J'ai compris que c'était une panne d'électricité.. En plein milieu de l'après-midi, cela ne semblait pas grès grave, mais je n'avais jamais vu de panne de courant et ça m'a beaucoup angoissée.. Je me suis demandé si c'était la guerre….. » À ce moment, j'ai entendu ma sœur crier dans sa chambre.. J'ai pensé qu'elle avait dû allumer une lampe et qu'elle avait été effrayée par la panne.. J'avais soif et j'étouffais un peu.. Je suis allée dans la chambre de Carine.. J'ai trouvé ma sœur étendue sur son lit, en train de crier et de se tordre.. Elle était presque nue.. Une seconde, j'ai cru qu'on l'avait attaquée.. Mais il n'y avait personne.. Elle avait arraché elle-même ses vêtements en se débattant.. Elle semblait repousser quelque chose qui essayait de lui serrer la gorge et de lui écraser la figure.. » Soudain, elle m'a vue.. Elle a crié : “Les losanges ! C'est eux ! Ils me…”.. Et puis sa voix s'est étranglée.. Elle avait renversé son téléphone.. Alors, j'ai couru au séjour et j'ai eu juste le temps d'appuyer sur la touche U.. Je suis tombée comme si on m'avait assommée.. » Mais je n'avais pas de mal et je suis revenue à moi à l'arrivée des secours.. Il y eut d'autres incidents techniques à la télévision de Domeville.. Ils furent tous marqués par l'apparition des losanges noirs ou gris.. Carine Andrewski avait subi une véritable agression de la part des mystérieux “parasites électroniques”.. Elle s'en tira sans dommage physique.. Le traumatisme nerveux qu'elle avait subi laissa des traces ineffaçables ; mais, après deux mois de repos, elle pouvait de nouveau mener une vie normale et reprendre ses études.. Mais, le 14 novembre, un enfant de Vieux-Domès, Martin-Pierre Javan, âgé de douze ans, mourait pendant le jeu de.. Il avait été, lui aussi, étouffé par les losanges noirs….. Le jeu fut supprimé.. Puis les émissions de télévision locale furent suspendues.. Les losanges noirs commencèrent à apparaître sur les écrans téléphoniques des trois villes.. Le 6 décembre, une femme de trente et un ans, Laura Zedri, fut attaquée par des formes fantomatiques surgies de son téléphone.. Elle mourut quelques heures plus tard au centre hospitalier de Domeville-Nouvelle.. Cependant, le 11 octobre, un garçon de Villecruz, R.. , âgé de douze ans, avait vu une jeune fille brune sortir de l'écran pendant le jeu de.. pour lui dire qu'elle était la Ville, une ville “hantée”.. Elle lui expliqua que cette hantise était provoquée par la tour de verre et “tous ses trucs emmêlés”.. La tour de verre, encore appelée “centre polyvalent”, était le véritable ganglion nerveux de la cité trois-phases.. Elle liait totalement les trois quartiers en rassemblant sous ses parois transparentes les commandes de télécommunication, d'électricité, d'adduction de gaz, de carburant liquide et d'eau pour Villecruz, Domeville et Vieux-Domès.. Et encore pas mal d'autres choses….. Et donc, la fille brune qui parlait au nom de la Ville, avait dit au jeune R.. que cette situation était devenue intolérable, qu'elle se sentait prête à éclater, qu'elle ne pouvait plus supporter d'être ainsi attachée, ligotée.. Pour la sauver, il fallait d'urgence déconnecter la tour de verre et rendre à chaque quartier son indépendance… Du moins c'est ce que le jeune garçon put raconter lorsqu'il fut remis du choc qu'il avait subi.. Son récit ne fut pris au sérieux par personne jusqu'au milieu de décembre.. Il fut alors repris par les media, malgré une situation internationale tendue qui retenait largement l'attention du public.. Un nouvel accident grave, dû aux mystérieux losanges noirs, motiva une campagne de presse contre la tour de verre.. Les techniciens criaient à la superstition, à la chasse aux sorcières.. Selon les électroniciens et les informaticiens, il n'y avait aucune raison raisonnable d'intervenir contre la tour de verre.. Mais l'urbaniste Norman Andrewski, le père de Carine, avait fait depuis l'accident de sa fille une enquête approfondie et il se joignit au chœur des ennemis de la tour.. Reprenant les thèses d'un certain Joseph Quantd, il soutint que le “ganglion technologique” de la ville avouée se comportait comme un “ordinateur-processus”.. Mais on ne savait presque rien à cette époque sur les ordinateurs-processus : seulement qu'il s'agissait de structures susceptibles de se constituer spontanément en agents de traitement de l'information… Autrement dit, Norman Andrewski affirmait que la tour de verre fonctionnait en certaines occasions comme un embryon de cerveau.. Elle fut démantelée au début de 2011.. Le 4 janvier exactement, ouvriers, techniciens, fonctionnaires et quelques autres “tuèrent” la ville en T, la ville hantée, la ville schizophrène qui avait pris conscience d'elle-même pour devenir folle.. La guerre mondiale de 2012 a sans doute retardé d'un quart de siècle une évolution qui était, de toute façon, inévitable.. En 2050, presque toutes les villes du monde étaient devenues conscientes.. Elles le resteront quoi qu'il arrive.. Après avoir si longtemps vécu en elles, les humains devront apprendre à vivre avec elles.. la Ville en T.. Germes de barbarie.. 1, 15 septembre 1979.. jeudi 5 octobre 2006 —.. jeudi 5 octobre 2006..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/À la mémoire des en-je | Quarante-Deux
    Descriptive info: À la mémoire….. À la mémoire des en-je.. le Désert du monde.. , deuxième, avec Jean-Pierre Andrevon.. Lorsque j'ai proposé à Michel Jeury de tenter avec moi quelques pages d'écriture communautaire, il m'a tout de suite proposé de reprendre le thème de mon roman.. , auquel il voulait trouver une autre explication finale.. Enthousiaste comme toujours, Michel voulait même écrire la nouvelle tout seul, jugeant que j'avais fait ma part de travail avec le livre ! La collaboration ainsi définie aurait tourné un peu court ; j'ai donc fait à Michel la contre-proposition suivante : je réduirais à une nouvelle de quinze pages les deux premiers tiers du roman, et il conclurait à sa convenance (il a également tenu à rédiger les mystérieux dialogues mis en inserts).. Le résultat tient sans doute plus du pari thématique et de l'exercice littéraire de haute voltige que de la création artistique.. Mais j'avoue que, alors que dans le domaine de la S.. nombreux sont les auteurs qui gonflent des nouvelles à la dimension d'un roman, j'ai trouvé particulièrement amusant de faire le travail inverse.. Une première ?.. ----==ooOoo==----.. Car, il faut bien le reconnaître, le.. dont nous sommes si fiers et si jaloux n'est qu'un radeau fait de pièces et de morceaux qui flotte sur le néant.. Gabriel.. Veraldi.. À la mémoire d'un ange.. lle t'appelle : « Philippe, vous venez ? ».. Toi, tu hésites encore.. Tes yeux délavés voguent sur la façade jaunie de la maison familière, sur la devanture de la charcuterie, sur cette calligraphie obsessionnelle,.. Au rendez-vous des chasseurs.. , sur le bariolage blanc et bleu du garage.. Ta.. maison,.. ton.. garage….. ton monde.. Tu quitterais tout ça, pour ne jamais y revenir sans doute ? Tu hésites.. Ta main, cette longue main aux phalanges hérissées de chaume roux, tapote la surface luisante de la carrosserie ; derrière le volant, carrée sur le siège garance, Marie-Françoise fait ronfler le moteur d'un pied qui agace nerveusement l'accélérateur.. Là, derrière toi, il y a la maisonnette à deux étages où tu as vécu… tout ce temps : une cuisine blanche avec des rideaux rouge et blanc, la salle d'eau avec son protège-douche en plastique vert pâle, l'escalier sombre et craquant, ta petite chambre au toit crevé, que tu n'as jamais pris le temps de réparer.. Quitter tout ça, vraiment ?.. Mais tes lèvres s'ouvrent, ta langue et les cartilages de ton gosier se mettent en mouvement, murmurent : « J'arrive… j'arrive.. Tu ouvres la portière de cette voiture à l'étrange moteur futuriste, tu casses en deux ta grande architecture, tu t'enfonces dans le dossier souple du siège.. — « Attachez votre ceinture ; on ne sait jamais… ».. Non,.. on ne sait jamais.. Clic ! Tu boucles la ceinture autour de ton buste, et la voiture commence à rouler lentement, se détache lentement de la bordure du trottoir, prend peu à peu de la vitesse en gagnant le centre de la chaussée déserte.. Ça y est.. Tu es parti, vous êtes partis.. Direction….. Point d'interrogation.. Une voix : « Acna 3, le stéréoquartz est-il prêt ?.. — Ici Acna 3.. Attention, il y a des incidents avec ces deux programmes.. La proforme M est seulement trop consciente.. Mais la proforme F est tout à fait aberrante.. Point d'interrogation ? Combien y en a-t-il eu dans ton existence, au cours des quatorze jours écoulés ? Plus que tu ne saurais les compter.. Et en fait, tu as fini par ne plus les voir, ces gracieux et irritants petits poteaux sémantiques délimitant ton horizon : ta maison, le village, le paysage et son mur de brume, le tout porté sur le flot immobile du temps — un seul et immense point d'interrogation, l'arbre cachant la forêt du haut de sa perspective.. Tu te souviens ? Tu te souviens de tout… depuis quatorze jours.. Avant….. Avant, c'est ce que tu appelles le “temps d'avant” avec une belle simplicité.. C'est ce qui a été bu dans ton cerveau par des bouches avides et rapaces.. Ce sont ces trente-cinq ou quarante années de vie dont ton corps garde vaguement la trace dans sa pesanteur de chair, dans le cours sinueux des veines apparentes de tes avant-bras et de tes mollets, dans la fine griffure de quelques rides au front et aux coins de la bouche, dans la pâleur terne de tes iris bleus où de minuscules tavelures brunes se sont incrustées comme de la grenaille.. C'est le mystère qui a présidé à ton réveil.. Tu te souviens ?.. Tu te souviens….. C'était un matin, dans la chambre du haut, sous la déchirure du toit mansardé qui, entre ses lèvres grimaçantes où des poutrelles rompues pointaient comme des chicots, laissait fuser une lumière froide ; tu t'étais éveillé couché sur un lit étranger, entre ces murs recouverts d'un papier peint bleu-violet à fleurs, vêtu d'un pyjama à rayures.. Des vêtements —.. tes.. vêtements ? — étaient sagement pliés sur une chaise à côté du lit : une chemise grise, un pantalon de tergal beige, un slip, des savates noires à semelle de corde.. Tu ne reconnaissais rien.. Tu ne savais pas où tu étais.. Tu aurais pu prononcer tout haut, pour exorciser le silence, le classique.. Où es-tu ?.. Mais c'est un autre classique qui n'a pas tardé à envahir ton esprit, à l'emplir, à te le faire résonner comme un tambour.. Qui es-tu ?.. Car ta tête, tu t'en es vite rendu compte, était vide de tout souvenir personnel.. Tu ne savais même pas ton nom, et lors de l'exploration ultérieure de la maison, quand ton visage s'est encadré dans le petit miroir accroché au mur de la cuisine, tu n'avais pas reconnu cette longue face chevaline aux oreilles décollées, surmontée d'une courte brosse de cheveux blond-roux.. Amnésique.. Le mot, le concept s'étaient bien sûr imposés à ton esprit.. Tu avais même, dans un effort désespéré de logique, accusé une des poutres tombées sur le parquet de t'avoir chu sur le crâne.. Tu avais aussi pensé aux suites d'une beuverie, un comparse de passage ayant pu la veille au soir te ramener ivre mort dans sa maison.. Tu avais….. Mais à quoi n'avais-tu pas pensé, dans ta déroute !.. Le premier cadavre rencontré dans l'escalier, alors que tu le descendais en tâtonnant dans la pénombre brune, avait dévié brutalement le cours de cette interrogation erratique.. Dès lors, ton exploration t'avait conduit à la rencontre des silencieux habitants de la maison, ces inconnus que tu avais hélés une première fois depuis la porte de ta chambre alors que, habillé, tu t'apprêtais à descendre vers les étages inférieurs et qu'un bruit infime (craquement d'un meuble, éclatement d'une goutte d'eau dans le précipice d'un évier) t'avait poussé à crier d'une voix peu assurée : « Il y a quelqu'un ? ».. Il y avait quelqu'un, plusieurs quelqu'uns — mais tous dans l'impossibilité absolue de te répondre : cet homme entre deux âges effondré dans l'escalier, cette jeune femme rousse couchée nue dans la salle de bains en travers du bac à douche, ce garçonnet dans une chambre du bas, tenant encore dans sa main une petite voiture rouge, ces deux vieillards que la mort avait surpris dans leur grand lit de solitude et dont la tête seule, insolite et chenue, dépassait des couvertures… Sentinelles horizontales d'un paysage de mort, cadavres paisibles et sans violence d'un cataclysme assourdi, les gisants précipitaient dans ta tête d'autres questions, en même temps que s'y formaient des embryons de réponse, des lambeaux d'hypothèse.. Tu avais fui la maison aux cadavres — et d'autres cadavres t'avaient salué de leurs bras tendus, ceux qui mordaient le bitume de la rue, comme ce cycliste aux membres emmêlés dans la carcasse de son engin, ceux que la faux invisible avait frappés dans les magasins où tu avais poussé ton nez, le tôlier du.. Rendez-vous des chasseurs.. , la petite femme grise du.. Chic de Paris.. , le gros boucher arrondi sur son carrelage, et les autres, tous les autres habitants du village murés dans leur silence….. Alors là, planté au milieu de la rue, les bras ballants, le front levé vers ce ciel bouché de condensations nuageuses en grumeaux, cette nuée impressionniste figée qui semblait stagner au raz des toits, tu t'étais laissé emporter par la houle des hypothèses.. Guerre.. Explosion atomique.. Radiations.. Arme chimique ou bactériologique.. Catastrophe industrielle.. Et toi, toi le sans-mémoire, toi le sans-passé, le sans-nom, toi choqué au plus profond de tes fibres, tu serais resté le seul survivant du village — de la région — du pays,.. pourquoi pas ?.. Pourquoi pas ? Mais pourquoi ? Pourquoi, grands dieux !.. Aujourd'hui, tu n'as toujours pas trouvé la réponse à cette question.. À un détail près, cependant : tu n'étais pas exactement le.. seul.. survivant.. Il y avait aussi une survivante….. « Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?.. — Ce n'est quand même pas la première fois que ça arrive ! Il a suffi d'une impureté d'un picogramme dans un ribo-élément et d'une erreur d'une nanoseconde dans le timing des concepteurs.. — Il s'agit donc uniquement d'erreurs matérielles ?.. — Bien entendu.. — Vous pensez sauver ces programmes ?.. — Eh bien, ça ne dépend pas vraiment de nous.. On va voir.. — Quel est le coût budgétaire moyen de chaque programme ?.. — Attendez ; je vérifie… Environ sept cents roues !.. — Très bien.. Faites le maximum pour les récupérer.. À ce prix ! Et tenez-nous au courant.. Terminé ! ».. « Acna 6 ? Le géoprogrammateur Chtonc.. J'apprends que vous avez des ennuis avec Acna 3….. — Acna 6.. Rien de grave, monsieur le Géoprogrammateur.. Il s'agit apparemment d'une programmogenèse ordinaire qui cafouille un peu.. J'attends des précisions sur cette affaire.. Je vous tiendrai au courant, monsieur le Géoprogrammateur.. À travers le pare-brise, la courte perspective se précipite sur toi.. Là-bas devant, le clocher camus de l'église se dresse au-dessus des acacias de la place.. À droite, à gauche, les magasins défilent, ces surfaces peintes, ces boiseries bleues et blanches, rouges et vert sombre, où reste tapi le mystère.. Adieu le garage, adieu.. le Chic de Paris.. , adieu la charcuterie-rôtisserie, adieu la sombre mercerie pleine de tiroirs factices, adieu la boucherie… Dirigée d'une main ferme, la voiture va maintenant aborder la place principale.. Tu te tournes vers le conducteur, cette jeune femme qui a envahi ton univers dès le second jour, la “survivante” avec qui tu as dû partager, cette créature envahissante, autoritaire, bruyante, que tu as haïe si souvent, et dont tu sais bien que tu ne pourrais plus te passer désormais.. Ta bouche s'ouvre : tu vas dire quelque chose peut-être, mais tes lèvres n'articulent rien ; tu te contentes d'avaler ta salive, et tu fixes à nouveau le décor qui défile sur l'écran du pare-brise en un grand panoramique gauche-droite, tandis que le véhicule prend son virage pour aborder franchement la place.. Un peu plus loin, dépassé l'angle où la terrasse du.. Café de la mairie.. avance ses tables et ses chaises vides, il y aura encore cinquante mètres à faire entre les pans d'une rue étroite, et puis ce sera un très court trajet dans la campagne dont tu distingues maintenant la verdeur étouffée.. Ensuite….. Mais tu ne veux pas encore penser à cet “ensuite”.. Tes pensées, au contraire, te ramènent quatorze jours en arrière, à cette première matinée où tu es né sans mémoire dans le désert du monde.. « Géoprogrammateur Winchester ? Acna 3, je confirme les incidents qui ont perturbé votre programmogenèse nom de code.. Chasseurs-Chic.. — En tant que programmicien délégué, vous êtes entièrement responsable de ces incidents.. — Nous reconnaissons la responsabilité de l'équipe, madame le Géoprogrammateur.. Les causes exactes des perturbations seront recherchées.. — En attendant, il ne vous serait pas possible de me fournir le stéréoquartz.. — Je regrette.. Nous analysons actuellement M qui est stable et pourra probablement être sauvé.. Mais F est pratiquement hors contrôle.. M est beaucoup trop conscient de lui et de l'environnement, mais il reste en non-je… ».. Tu avais donc entrepris l'exploration hésitante de cette portion d'univers où l'amnésie t'avait rejeté, ce bout du monde où tu te retrouvais, seul être épargné au milieu des morts.. Un bout du monde, vraiment : moins d'un village, tout juste un hameau, deux ou trois dizaines de maisons découpées par deux rues principales et cette absurde place Second Empire au milieu, avec une église trop grande, une mairie trop blanche avec une façade à colonnade, et ce grand café à la terrasse duquel tu t'installerais plusieurs fois, par la suite.. La journée avait passé ainsi, en allées et venues erratiques qui n'avaient d'autre but que prendre du bout de tes jambes la mesure de ce domaine réservé.. Et ce n'est que vers le soir, alors que la turbulence figée du ciel commençait à prendre la matité du plomb, que tu avais fait connaissance avec la brume.. La brume reposait au bout d'un champ qui s'étendait à l'arrière des fermes bordant un des côtés rectilignes du village.. Deux ou trois cents mètres t'en séparaient, alors que du bout de ton espadrille tu hésitais encore à t'engager dans ce pré banalement vert où quelques arbres en boule ajoutaient une troisième dimension au plan horizontal butant sur l'écran blanc.. Un écran ?.. C'était bien ça, la brume : un écran, une barrière, un mur de coton sans profondeur, un coup de pinceau tracé d'une main sans défaillance contre la profondeur de l'horizon, en bouchant la vue aussi bien devant toi que vers la droite ou la gauche.. Un arc de cercle de brume solidifiée….. Et pourquoi pas un cercle fermé, isolant le village de l'extérieur ?.. L'idée t'en était venue comme tu avançais vers cette frontière avachie.. Isolé ? Mais pourquoi ? Qu'y avait-il là-derrière ?.. La suite des champs, la suite du monde, un paysage sans surprise que, dans la “vie d'avant” — à supposer que tu eusses bien vécu dans ce village —, tu aurais pu nommer haie après haie, barrière après barrière, clocher après clocher, tant il t'avait été familier ?.. Ou alors….. Une plaine de cendres fumantes vérolée de cratères de bombe et semée de cadavres à la volée.. L'image, que tu n'avais pas appelée, t'a percuté en plein corps comme un poing de glace.. Tu t'es courbé en avant, tu as failli tomber.. Tu avais le cœur au bord des lèvres ; il t'a semblé que tu allais te retourner comme une chaussette dans une insensée topologie de viscères débordants.. Tu as reculé de quelques pas, tu t'es détourné du maléfique lombric de brume, tu as couru jusqu'au bord du champ.. Ces images… Ce paysage de cataclysme….. C'est la brume qui t'avait envoyé ce message visuel au fond du cerveau.. Tu le savais.. Et en même temps qu'elle te communiquait ces images, elle t'avait repoussé.. Tu savais maintenant qu'elle ceinturait bien le village et qu'elle t'empêcherait d'en franchir les étroites limites.. (Oh !.. tu essaierais encore, par la suite ; mais ces essais ne feraient que confirmer cette première impression.. ).. Seulement pourquoi cette barrière ? Pour te maintenir dans l'enclos ? Ou au contraire pour te protéger de la plaine de cendres ?.. Seul, immensément seul dans la nuit qui tombait du ciel grêlé, tu as frissonné.. Il ne faisait pas frais, non ; la température au contraire était toujours d'une tiédeur étale qui ne te pénétrait pas la peau.. Simplement, tu avais… pas exactement.. peur.. , non ; une sensation difficilement exprimable, et qui n'avait sans doute pas de mot pour être exprimée puisqu'elle sourdait d'une situation elle-même inexprimable : tu avais terreur blanche, tu avais angoisse sourde, tu avais glace dans les membres, tu avais plomb dans l'œsophage.. Vite, tu es rentré chez toi.. “Chez toi” : cette maison où tu avais émergé du néant le matin même, et dont tu avais en hâte grimpé l'escalier noir — enjambant le cadavre assoupi sur les marches — avant de te jeter sur le lit de la petite chambre bleue au toit déchiré et de sombrer d'un coup dans le sommeil, d'un coup,.. clic !.. , comme si quelqu'un, ou quelque chose, quelque part, avait pour toi abaissé l'interrupteur de ta conscience.. Le lendemain, des surprises t'attendaient.. La plus forte : les cadavres.. Celui de l'escalier comme celui de la salle d'eau, comme ceux des chambres, comme ceux du dehors — tous étaient devenus squelette.. Des squelettes bien propres, bien nets, nettoyés du moindre brimborion de chair par la dent patiente d'une divinité nocturne incarnée en rongeur ubique.. Tu avais pensé à des rats, à des fourmis, mais la porosité laminée des os sous ta paume — la voûte à ciel ouvert de cette cage thoracique, le jeu d'osselets de cette main — t'avait pas la suite confirmé qu'il ne fallait pas compter sur des explications naturelles au domaine de l'extra-naturel.. Et des squelettes avaient pris place dans le décor.. La deuxième surprise consistait en la disparition de l'agglomérat nuageux qui la veille avait bouché le ciel : maintenant, un soleil bouton-d'or rayonnait dans la transparence azurée et toute cette lumière déversée donnait au village un aspect incroyablement neuf, celui d'un décor de cinéma dressé pendant la nuit pour le tournage d'une comédie musicale.. La troisième surprise concernait ton propre corps et les sensations qu'il avait recommencé à t'envoyer.. La veille, tu n'avais pas absorbé une parcelle de nourriture ou de boisson et l'idée ne t'en était même pas venue ; ce matin, tu t'étais réveillé avec une sensation précise au creux de l'estomac : tu avais faim.. Tu t'étais donc fait chauffer un peu d'eau dans la cuisine et tu avais bu une tasse de Nescafé — mais il n'y avait rien de comestible dans les placards de la cuisine pimpante, à part deux cartons de lait dans le frigo —, et plus tard, quand tu étais sorti, tu étais allé prendre trois croissants à la boulangerie, que tu avais mâchés avec satisfaction bien qu'ils te parussent — comme le café d'ailleurs — sans goût.. Ils étaient croustillants pourtant, ils avaient l'air d'avoir été cuits la nuit même —.. par ce squelette encastré derrière la banque ?.. avais-tu ricané, et qui avait eu aussi la bonté de disposer sur les présentoirs une cinquantaine de baguettes dorées à point….. Par la suite, ton urine avait dessiné la carte tourmentée d'un continent étranger contre le mur de l'église.. Tu étais vivant ! Et sous ce ciel incroyablement bleu — bien que l'air fût toujours d'une tiédeur sans consistance —, ton long visage s'était plissé dans un premier sourire que la vitrine de la librairie-papeterie avait reflété.. Et peu de temps après, tu rencontrais Marie-Françoise à la terrasse du.. , la quatrième surprise de ce matin de renaissance.. « Winchester ? C'est Chtonc.. — Très honorée, monsieur le Géoprogrammateur.. — Tout l'honneur est pour moi, madame le Géoprogrammateur.. Mais j'avoue que cette affaire.. me chagrine.. Il me semble que de gros risques ont été pris… J'aimerais connaître la destination de cette programmogenèse….. — Rien d'extraordinaire.. Je prépare une géoprogrammation à régime sévère pour un secteur situé dans le sud-est de la France, portant le numéro 42871 et composé d'une cinquantaine de villages du type.. Bien entendu, il s'agit d'une programmation géo-historique.. Fin du.. … L'Histoire est ce qu'elle est !.. — C'est une excuse ? ».. « C'est ici que les Athéniens… ».. Marie-Françoise tourne vers toi son visage que dans ton for intérieur tu as depuis longtemps désigné par l'étiquette : “sympathiquement laid” — des traits sans grâce, un menton lourd, les grosses lunettes carrées, la frange épaisse de  ...   : «.. Vous êtes des programmes.. Vous êtes issus d'une programmogenèse manquée, par suite d'erreurs matérielles.. Vous avez grandi trop vite.. Vous êtes devenus trop conscients.. Vous vous êtes trop rapprochés du modèle humain et en même temps, vous vous êtes trop individualisés.. En jargon de programmiciens, vous avez atteint le niveau d'en-je.. Vous êtes devenus presque des personnes.. — Presque ! » Le mot avait jailli de la bouche de Philippe.. Et Marie-Françoise : « Alors, nous ne sommes pas humains ! ».. Le Géoprogrammateur général esquissa un nouveau geste d'excuse.. — « Vous n'êtes pas humains.. Vous êtes des programmes-types pour des humains qui vont résider dans un secteur en cours de géoprogrammation sous le numéro 42871….. — Et le village… votre village est une maquette de ce secteur.. Marie-Françoise : « Mais je ne comprends pas ! Les Humains doivent être programmés ?.. — C'est une nécessité pour que chacun se tienne à sa place et n'ait pas la possibilité d'en sortir, pour que règnent l'ordre et le bonheur.. C'est ainsi que nous vivons dans la paix et la stabilité.. Philippe : « Les habitants du secteur en question doivent nous ressembler ?.. — J'avais prévu vingt-cinq programmes pour les vingt-cinq mille habitants du secteur 42871.. » expliqua Laura.. « Il y aurait eu mille humains environ à l'image de chacun de vous… Mais pas du tout semblables à ce que vous êtes maintenant.. Vous vous êtes individualisés, vous avez acquis des caractères précis et complexes qui seraient rejetés par n'importe quel support.. Vous avez une image mentale et physique de vous-même, un âge approximatif, un nom… Ce n'est pas tout à fait assez pour être des personnes humaines.. Mais c'est beaucoup trop pour que nous puissions vous utiliser comme programmes généraux.. Marie-Françoise : « Alors, nous… nous n'avons pas de corps ! ».. Les deux géoprogrammateurs haussèrent les épaules.. C'était l'évidence même.. — « Vous êtes un enregistrement dans un stéréoquartz.. » précisa avec obligeance le Géoprogrammateur général.. Philippe : « Et tout ce décor… la maison, cette pièce ?.. — C'est une représentation simplifiée mais exacte de ma propre résidence.. » répondit le Géoprogrammateur général.. — « La route que nous avons prise….. — …ressemble à celle qui conduit chez moi.. Mais c'est sans importance.. Marie-Françoise : « Qu'est-ce que la brume ? ».. D'un signe de tête, le Géoprogrammateur général céda la parole à Laura Winchester.. — « La brume est le facteur principal d'un grand nombre de programmes.. La géoprogrammation signifie pour les Humains programmation du cadre de vie dans l'espace et le temps.. La brume représente une limite infranchissable, en principe celle du secteur.. Incorporée au programme, elle crée un blocage dans l'esprit des Humains programmés.. Ainsi, les habitants du secteur ne peuvent pas franchir les limites de celui-ci.. Ils ne sortent pas de chez eux ; mais ils ne savent pas pourquoi.. Quelque chose les empêche de s'en aller : ça leur semble naturel ; ils ne s'interrogent même pas à ce sujet… Ils ne peuvent pas très bien situer leur territoire dans l'espace : les habitants du secteur 42871 sauront seulement qu'ils vivent dans un village de France.. Ils n'auront pas une notion très précise de leur époque, mais les souvenirs vagues inclus dans le programme leur permettront de penser qu'ils sont les descendants des survivants d'une guerre mondiale de la fin du.. Leur village a échappé mystérieusement à la destruction.. À l'extérieur, s'étend une zone contaminée ou quelque chose de ce genre.. Ce n'est pas vraiment formulé ; mais ils ne se posent pas de question.. D'une façon générale, ils ne se posent pas de question sur leur situation parce que tel est le programme.. Le programme dit que les choses sont ainsi parce qu'elles doivent être ainsi.. Ils sont inconsciemment persuadés qu'ils ont l'explication de tout (celle du programme) mais ils ne la formulent pas et en seraient incapables.. C'est ainsi… Et vous êtes le programme.. Ou, du moins, vous devriez l'être, sans cet accident… Simplement une ou deux erreurs matérielles : une impureté dans un ribo-élément et un écart d'environ une nanoseconde dans le timing de l'opération.. Le résultat, c'est que vous n'êtes plus des programmes mais des entités recréées qui ont l'impression d'être des Humains.. Vous êtes quelque chose de nouveau.. C'est pourquoi monsieur le Géoprogrammateur général a tenu à entrer en contact avec vous.. — Il faut préciser que cet accident n'est pas le premier du genre.. Il est de règle de détruire immédiatement les programmes qui ont dévié vers l'en-je et ne sont plus directement utilisables.. Mais cela ne me satisfaisait pas.. J'avais le sentiment de commettre à la fois un gaspillage et un meurtre.. J'ai réfléchi à une utilisation possible des “en-je”.. J'ai eu une idée que je vous exposerai et, lors de l'incident d'Acna 3, j'ai pu intervenir pour vous sauver… euh, la vie.. Est-ce que vous me suivez ? ».. Philippe : « Il y a encore certaines choses que je ne comprends pas.. Que s'est-il passé au village ? Qui étaient ces morts ? Pourquoi les cadavres, les squelettes ont-ils disparu ainsi ? ».. Le Géoprogrammateur général répondit sur un ton patient : « Les habitants du secteur 42871 devront se souvenir des morts de la guerre.. Très vaguement mais très fortement, comme si leurs parents leur avaient décrit ces scènes pendant toute leur enfance.. Il fallait que vous voyiez les cadavres pour augmenter le potentiel d'émotion que vous transmettriez aux sujets programmés… C'est alors qu'est intervenue cette désynchronisation accidentelle.. Votre rythme temporel n'était plus en phase avec celui de votre environnement.. Vous étiez presque arrêtés dans le temps.. Les cadavres ont disparu pour vous en trois jours comme ils auraient dû le faire en trois ans.. Et c'est, subjectivement, plusieurs années que vous auriez dû… euh, vivre dans le village.. Vous n'auriez jamais accédé à la conscience car un processus d'oubli était intégré à la programmogenèse.. L'oubli n'a pu fonctionner ; il a été enrayé par la désynchronisation.. De plus, les programmiciens d'Acna 3 auraient dû vous empêcher d'accéder à l'en-je.. Mais vous avez échappé à leur contrôle par ce phénomène qui vous plaçait pour ainsi dire hors du temps….. — C'est à cause de cela que le village nous semblait une copie imparfaite de la réalité, avec des éléments factices, d'autres inachevés… et le ciel sans étoiles….. — Oui, pour une part.. Si vous aviez… évolué à un rythme normal, vous n'auriez jamais su ce qu'était la réalité.. Et votre environnement avait ces caractères de généralité que vous avez perdus.. Il était schématique, sommaire, volontairement inachevé.. Il résultait de la superposition d'un grand nombre d'images à peu près semblables, mais pas exactement.. D'où un effet de flou.. Et ce flou vous apparaissait en général sous forme du factice ou de l'imparfait.. De toute façon, il n'était ni possible ni nécessaire pour la programmogenèse de créer le village dans tous ses menus détails… Quant aux étoiles, elles marquent les saisons de façon trop précise.. Elles sont un élément de datation gênant.. En général, nous les supprimons du ciel.. Marie-Françoise : « Et la maladie de l'imprimé, ces journaux presque illisibles et….. — Effet de flou, dû à la superposition, à la désynchronisation et à un brouillage volontaire.. Un brouillage volontaire, car les habitants du secteur 42871 ne devront garder de la guerre que des bribes de souvenirs enfouies dans leur mémoire et aux trois quarts inconscientes.. Philippe : « La guerre… cette guerre à la fin du.. siècle, a-t-elle bien eu lieu ?.. — Il y a eu à la fin du.. siècle et au début du.. une série de convulsions dont la Terre est sortie exsangue.. Cela a été la fin d'une époque et d'une civilisation.. Non pas provoquée par une cause unique, mais par des centaines de causes additionnées, dont le seul responsable pourtant était l'Homme, son.. imprévoyance.. , sa cupidité, sa férocité, sa folie.. Une fin convulsive dont les sursauts tétaniques se sont prolongés longtemps… Parmi les causes de cette crise, j'insiste sur l'imprévoyance.. Quand les géoprogrammateurs ont repris la planète en main, c'est d'abord l'imprévoyance qu'ils voulaient combattre.. La géoprogrammation, c'est la fin de l'imprévu.. L'héritage que nous avons reçu n'est pas facile à gérer ; mais nous avons réussi… ».. Marie-Françoise : « Qu'allons-nous devenir maintenant ? ».. Il y eut un long échange de regards entre les géoprogrammateurs.. Ce fut Laura Winchester qui répondit : « Nous vous avons aidés à sortir du village, à traverser la brume, pour mesurer votre autonomie qui nous a semblée — c'est paradoxal — plus grande que celle des Humains normalement programmés.. Vous n'êtes pourtant que des en-je et vous ne pouvez avoir un destin humain.. D'ailleurs, vous auriez pu être détruits.. Monsieur le Géoprogrammateur général a pris une décision contraire pour les raisons qu'il vous a exposées….. — Je pense avoir trouvé un moyen d'utiliser les en-je dans le cadre de la géoprogrammation.. » poursuivit le Géoprogrammateur général.. « J'ai décidé de créer un centre expérimental d'entraînement et d'essai pour les techniciens des programmes et les jeunes géoprogrammateurs.. Un centre d'essai “sur le terrain” et à l'échelle… l'échelle moléculaire, celle des programmes inscrits dans les stéréoquartz.. Ainsi, ils verront vivre leurs créatures et les connaîtront mieux.. J'espère aussi que des méthodes de programmation plus sophistiquées naîtront de cette expérience.. Vous, les en-je, aurez un rôle important à jouer, entre les programmateurs et les programmes.. — Nous serons vos esclaves.. » dit Philippe.. — « Plutôt des robots.. » souffla Marie-Françoise.. — « Avez-vous l'impression d'être des robots ? » demanda le Géoprogrammateur général.. — « Non, des Humains, mais….. — Vous êtes plus proches des Humains que des robots.. — Mais notre corps n'est qu'une image mentale.. — « Exact.. — Et vous pouvez nous manipuler, nous transformer et nous détruire à votre gré.. — Ce n'est pas si simple.. Mais, naturellement, pour participer à l'expérience, vous devrez vous plier à certaines règles….. — Quelles règles ? » demanda Marie-Françoise.. — « Il est difficile de préciser ces règles dès maintenant.. Vous devrez vous montrer coopératifs et obéir aux instructions qui vous seront données.. Des êtres humains seront projetés parmi vous.. Il faudra que vous les aidiez.. — Mais nous n'existerons toujours pas !.. — Vous existez dans le programmatron qui est votre seule réalité.. Vous continuerez d'exister au lieu d'être détruits.. — Je préfère être détruit ! » dit Philippe.. — « Pas moi ! » s'écria Marie-Françoise.. Le Géoprogrammateur général s'adressa à elle : « Aimeriez-vous vivre au village ? Tout de suite et pour toujours ?.. » répondit Marie-Françoise.. — « Peut-être, » dit Philippe, « mais je ne veux pas rencontrer d'Humains.. — Vous n'avez pas le choix.. Cela a été décidé et il en sera ainsi.. — Je peux… me suicider ?.. — Cette éventualité est exclue.. » dit le Géoprogrammateur général.. « On a décidé de vous garder viv… en état d'activité.. Vous.. ne pouvez pas.. vous suicider.. — J'essaierai quand même.. » dit Philippe d'un air buté.. — « Je veux retourner au village.. » dit Marie-Françoise.. — « Vous allez pouvoir y vivre… ».. Laura Winchester se leva, fit le tour de la table, mit une main sur l'épaule de Marie-Françoise, l'autre sur celle de Philippe.. Les deux en-je frémirent imperceptiblement.. — « Levez-vous, alors ; et partez sans crainte.. Le village vous attend.. Nous… nous allons cesser de nous projeter dans la programmation, car c'est très fatigant.. Ils furent debout tous les quatre, ils traversèrent la pièce, firent dans le hall les quatre ou cinq pas qui les séparaient de la porte d'entrée de la villa simulée.. « Les Humains se serrent la main quand ils se séparent.. » dit Laura Winchester.. Vous n'êtes que des en-je mais… ».. La jeune femme serra la main de Philippe et de Marie-Françoise, et le jeune homme qui était le Géoprogrammateur général de la planète serra la main de Marie-Françoise et de Philippe.. Ensuite la porte fut ouverte et Philippe et Marie-Françoise sortirent.. Ils sortirent et ils marchèrent sur la route, dont le revêtement paraissait lisse, dur, réel, si réel… Quand ils se retournèrent pour un dernier geste d'adieu, il n'y avait personne à qui ils eussent pu l'envoyer.. La route était déserte, la campagne idéalement verte étalait autour d'eux ses prés luisants, ses vergers fleuris, ses bois touffus.. Des oiseaux indistincts chantaient dans le ciel de cérule.. Ils marchèrent d'un bon pas sur la route qui s'enfonçait dans la brume.. Lorsqu'ils se retournèrent à nouveau, pour dire adieu à la verte vallée, il n'y avait plus de vallée verte et ils gardèrent leur adieu dans leurs mains.. Un peu plus tard, ils pénétraient dans le village, à l'endroit même où ils étaient sortis.. Il devait être midi, l'heure du déjeuner, et le carillon de l'église les salua d'une salve claironnante.. « Est-ce que tu veux mour… que tu ne veux plus exister ? » demanda Marie-Françoise.. — « Je suis fatigué.. « Fatigué… C'est vrai que tout s'est passé trop vite.. Je veux bien vivre, mais je veux être tranquille.. Qu'ils nous foutent la paix !.. — Soyons vigilants : ils nous écoutent peut-être… Oh ! et puis peu importe ! Soyons dociles et préparons-nous pour le jour où… Non, je ne peux pas t'en dire plus ! ».. Philippe secoua la tête.. — « La révolte des en-je ? Ah, ah, je n'y crois pas.. Philippe se leva à huit heures du matin.. Il quitta son pyjama, enfila sa chemise grise, son pantalon, chaussa ses mocassins, descendit à la cuisine boire son Nescafé accompagné de deux croissants.. Marie-Françoise n'était pas là car elle commençait son travail avant lui.. Son travail, ah, ah.. Elle jouait les robots en attendant le jour de la révolte.. Lui aussi était programmé pour travailler docilement et régulièrement.. Non : il.. était.. un programme de travail docile et régulier.. Mais il était un programme raté.. Alors, à quoi bon faire semblant ?.. À quoi bon travailler aujourd'hui, alors qu'ils vivaient peut-être leur dernier jour de tranquillité au village ? Depuis qu'ils étaient revenus (dix jours, ou onze, ou douze…), les géoprogrammateurs leur fichaient la paix.. Mais cela ne pouvait pas durer….. Il passa dans la salle de bains faire un brin de toilette, se laver les dents, se peigner.. À quoi bon ?.. Pourquoi faisait-il cela ? Il sortit en réfléchissant à la question.. Il tourna à droite dans la rue de la République, à droite encore dans la petite ruelle où se trouvait le bazar, gagna le jardin potager de la ferme, où il travailla trois heures à fumer, à sarcler, à éclaircir les radis, les poireaux et les navets.. Il réfléchissait toujours.. Si je fais ça.. , conclut-il,.. c'est que je n'ai pas le choix.. C'est que je ne peux pas cesser d'exister.. C'est que je ne peux pas me suicider !.. Il rentra, tourna à gauche en arrivant à la rue de la République.. Au moment où il allait entrer dans la maison, il entendit un bruit étrange, grêle, vibrant, à la fois proche et lointain.. Une sonnerie….. Il mit un certain temps à en situer l'origine.. Cela provenait du café.. de l'autre côté de la rue….. Le téléphone !.. Il courut.. La sonnerie retentissait toujours quand il entra dans la salle.. Elle lui fit trembler les nerfs un instant.. Sa bouche s'emplit d'eau sale.. Il chercha des yeux l'appareil, le découvrit au bout du comptoir.. Il décrocha d'une main mal assurée, porta l'écouteur à son oreille.. « Bonjour, Philippe ! » dit une voix jeune, profonde et chaleureuse.. — « Le Géoprogrammateur général ?.. — Lui-même.. Très bien.. , pensa Philippe.. La tranquillité est finie.. Pour toujours.. Pour toujours, puisque….. — « J'écoute.. » fit-il avec lassitude.. — « Dans quelles dispositions d'esprit êtes-vous ? » demanda le Géoprogrammateur général.. L'appareil lui transmit un long soupir.. — « Vous vous souvenez de mon projet, par lequel vous étiez fortement concerné ?.. — Oui….. — Je crains d'avoir été présomptueux.. Après étude de la situation par les programmiciens et les programmologistes, il apparaît que votre plein consentement est nécessaire à la réussite de l'opération.. Vous nous aiderez si vous le voulez bien.. Je ne vous demande pas de décider de votre attitude tout de suite.. Vous avez le temps.. Et je suis disposé à vous accorder le statut d'en-je libre que je viens d'imaginer pour vous.. Cela signifie que vous aurez la possibilité de mourir….. — Oui ?.. — Vous m'avez bien compris ? Dès maintenant,.. vous pouvez vous suicider.. si vous le désirez toujours !.. — Hooo !.. — C'est ce que vous vouliez, n'est-ce pas ? Mais peut-être avez-vous changé d'idée ?.. — Je ne sais pas.. » avoua Philippe.. — « Vous avez le temps d'y penser.. Nous estimons que tout est allé trop vite pour vous.. Nous avons décidé de vous accorder quelques vacances… Oui, nous vous laisserons tout à fait tranquilles pendant une période subjective d'environ cinq ans.. Pendant cinq ans, vous vivrez au village, en toute liberté.. Après….. — Après, on verra.. — Je devrais peut-être vous remercier ?.. — C'est nous qui devrions vous remercier.. Par votre seule existence, vous ouvrez une voie nouvelle à la géoprogrammation !.. — Eh bien… » dit simplement Philippe.. Et il raccrocha.. Il n'avait plus envie de mourir.. Il se sentait très humain.. Et les cinq ans de vacances promis lui semblaient une éternité.. « Vous avez parlé d'une voie nouvelle pour la géoprogrammation, monsieur le Géoprogrammateur général ?.. — Oui, Laura.. Ces en-je me plaisent beaucoup.. Que leur manque-t-il pour qu'ils soient humains ?.. — Un corps, un passé….. — Les Hommes n'ont pas besoin de passé… Un corps, oui.. Mais il ne serait pas très difficile de leur en fournir un assez semblable à celui qu'ils se sont inventés pour qu'ils ne s'aperçoivent pas de la substitution.. Et ce serait presque facile de recréer le village de.. — Les corps….. — Des clones modifiés par manipulations génétiques.. — Le village….. — La construction est en cours.. J'ai affecté à ce programme un budget provisoire de cinq cent mille roues.. — Mais quel intérêt ?.. — Ce que nous appelons “géoprogrammation” n'est en fait qu'un simple bricolage de planificateur besogneux ! Si nous parvenions un jour à reconstruire entièrement la planète et à la peupler d'en-je, ce serait — enfin — la géoprogrammation !.. — C'est une… C'est un….. — Encore un détail, Laura.. Lorsque le village existera réellement et que notre ami Philippe aura un corps, vous serez la première à lui rendre visite.. Un matin — le millième ou le trois millième matin —, Philippe trouva que les croissants de son petit-déjeuner avaient une saveur onctueuse tout à fait nouvelle.. Il se sentait bizarre, ce matin-là.. Des fourmillements dans les mains, sur le visage, au pied droit, l'inquiétèrent un peu.. Il alla s'examiner dans le miroir de la salle de bains.. Il eut l'impression d'avoir rajeuni dans la nuit.. C'était une illusion, naturellement.. Selon le principe même de ce récit, ces lignes et quelques-uns des paragraphes suivants sont extraits textuellement du roman de Jean-Pierre Andrevon :.. (Denoël • Présence du futur 235, deuxième trimestre 1977 (12 avril 1977)), p.. 175 et suivantes.. À la mémoire des en-je.. dans le premier tome de :.. Compagnons en terre étrangère.. (recueil en 2 tomes de : Jean-Pierre Andrevon.. et alii.. ; France › Paris : Denoël • Présence du futur • 284 293, quatrième trimestre 1979 (3 octobre 1979) premier trimestre 1980 (18 janvier 1980).. mercredi 11 octobre 2006 —.. mercredi 11 octobre 2006..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/Phénix Copernic | Quarante-Deux
    Descriptive info: Phénix….. Phénix Copernic.. eau pays ! » s'écria l'auditrice Denise Lang.. « Je comprends qu'on ait envie de ressusciter quand on est mort ici ! ».. La voiture, un hovercar Ford Kickaha de l'armée, se hissait lentement le long d'une pente hérissée de buissons nains et de moignons d'arbre noircis, vestiges d'un incendie qui avait dû ravager les bosquets dans le courant de l'été.. C'était une zone de résidences fortes, qui donnaient au paysage un petit air de goulag, avec leurs barbelés, leurs miradors et leurs systèmes d'alarme sophistiqués.. Il existait aussi à proximité une base militaire plus ou moins secrète, ce qui expliquait peut-être la main mise de l'armée sur la région.. Simon Sharoub pensait distraitement :.. Ah, leurs sacrés systèmes d'alarme !.. Le véhicule dérapa légèrement, frôla un senseur avancé d'une villa bardée de photopiles.. Aussitôt, une sirène se mit à glapir.. Elle exprimait une angoisse de bête blessée.. Simon pinça les lèvres et haussa une épaule : celle qui n'était pas coincée par la masse volumineuse de son voisin, l'observateur d'.. Iota.. Précognition ? Eh, idiot, n'oublie jamais que la précognition et la résurrection n'existent pas.. C'est ton boulot de t'en souvenir !.. Le dénieur de l'Union Eurafricaine des Consommateurs, assis à l'avant, entre le chauffeur et le lieutenant qui commandait le détachement, fut secoué par un rire contenu.. — « Vous avez entendu cette sirène bizarre ? Encore un phénomène X ! ».. Quelques soupirs discrets montrèrent que cette plaisanterie d'une grande finesse était appréciée des connaisseurs.. Le véhicule s'identifia et poursuivit sa course erratique vers le sommet de la colline, où se dressait l'église de Lagarde-Bonne.. Par un coin de pare-brise, on distinguait le clocher au-dessus des chênes verts : un simple pan de mur, couvert de mousse et d'herbes folles.. Au pied de l'église, s'étendait le vieux cimetière que les passagers de l'hovercar ne pouvaient pas encore apercevoir.. C'était le but de cette promenade matinale dans la fraîcheur d'un précoce automne.. — « Emma, voulez-vous me répéter le nom de cette jeune femme si charmante qui nous a appelés hier.. » dit Denise Lang à son assistante.. — « Geneviève Lerusse.. » répondit la jeune femme.. « Il y a quatre jours, donc le 2 novembre à 13 h 35, mademoiselle Lerusse a assisté à la résurrection de son père, Paul Lerusse.. Denise posa la main sur l'épaule de l'officier parachutiste assis devant elle.. — « Lieutenant ! j'espère que vous vous rendez compte du choc que cette jeune fille a subi ? ».. Le lieutenant eut un énorme soupir.. — « Oui, Madame, je sais.. Beaucoup de gens ne supportent pas ce genre d'expériences et se retrouvent à l'hôpital psychiatrique pour un temps indéterminé.. Mais c'est mademoiselle Lerusse qui a insisté pour être présente au cimetière pendant l'enquête.. Le dénieur de l'Union Eurafricaine grogna dans sa barbe noire et frisée : « Quel métier ! Je crois que je vais demander à reprendre l'uniforme ! ».. L'auditrice le regarda d'un air soupçonneux.. — « Quel uniforme ?.. — À l'Eurafricaine des Consommateurs, c'est une combinaison verte à parements orange.. La pelure que nous devons mettre, nous autres dénieurs, pour prétendre impunément que la lessive Truck-Binz est une vraie saloperie.. Ou n'importe quoi de ce genre ! C'est notre boulot ! ».. Simon Sharoub n'avait aucune envie de remettre l'uniforme.. À la New European Consumer Association, c'était une combinaison bleu ciel avec des lettres et des liserés blancs.. Son activité dans la branche.. Phénix.. (Phénomènes Non-Identifiés X) ne le satisfaisait pas entièrement.. Loin de là même.. Mais c'était mieux que de dénigrer les lessives, les yaourts ou les couches-culottes au nom des consommateurs farouches et impavides.. Il fut heureux de détourner la conversation en annonçant qu'il apercevait le cimetière.. « Debout les morts ! » lança finement le barbu de l'Eurafricaine.. Denise Lang prit d'instinct un ton professionnel, compatissant et chaleureux, qui lui était habituel : « Naturellement, cet uniforme vous gêne.. Vous vous sentez à l'étroit, bridé dans vos élans de sincérité.. C'est bien ça, n'est-ce pas ? Mais pour nous, les consommateurs, il est tellement utile.. Il nous permet de voir tout de suite que vous faites votre métier, que vous êtes là pour nous aider et que… ».. Elle s'embrouilla un peu, mais c'était sans importance.. L'air comptait plus que la chanson.. Et puis ce type n'était pas un client !.. Simon tourna la tête et s'aperçut que l'auditrice le regardait maintenant.. Les yeux verts de la jeune femme semblaient se poser sur lui sans hostilité, presque avec bienveillance.. Un phénomène X qui ne présageait rien de bon !.. Denise Lang était une auditrice indépendante, célèbre, adulée.. Elle exerçait un métier merveilleux qui lui valait l'affection, l'admiration et la reconnaissance de milliers de gens.. Un instant il l'envia follement ; et, suivant un penchant sémantique et naturel, il eut aussitôt follement envie d'elle.. Mais l'hovercar venait d'arriver à l'entrée du cimetière, où une délégation l'attendait.. Encore des militaires : des surus, les agents de la Sûreté rurale, ex-gendarmerie.. Les autorités prenaient vraiment au sérieux ces histoires de résurrection.. Il est vrai que dans une société bloquée, comme on disait — et toutes les sociétés le sont —, les phénomènes X constituaient une bonne soupape de sécurité.. Le travail de Simon — et de tous les dénieurs — était de jurer que les morts ne renaissaient pas pour jaillir de leur tombeau et revenir dans le monde prendre la place des vivants, de dénigrer et de nier tous les faits qui alimentaient les espoirs et les craintes d'une population avide de surnaturel… Les dénieurs devaient aussi prétendre qu'il n'y avait pas dans le ciel de Terre de soucoupes volantes ni d'Yeux géants, que personne ne pouvait deviner l'avenir et que la télépathie n'existait pas.. Avec les résurrections, une étape de plus était franchie par la foi populaire : la négation de la mort.. Et il fallait naturellement nier cette négation.. Cette lourde tâche n'empêchait pas Simon de penser.. Ni de jouer avec des idées peu orthodoxes.. Celle-ci, par exemple, qui lui était familière :.. C'est mieux de l'autre côté !.. D'autant mieux.. que la belle Denise Lang représente cette fois l'autre côté….. Une allée envahie par les hautes herbes et les ronces faisait le tour du cimetière, nettement surélevé, auquel on accédait par un escalier de quatre marches ou ce qui en restait.. Une double porte à grille fermait autrefois l'entrée.. Mais une des grilles était tordue et coincée contre le mur et l'autre abattue et à demi recouverte par les herbes et les broussailles.. Le comité d'accueil se tenait là, devant l'escalier, dans l'ombre frêle du clocher.. Un civil, vêtu d'un imperméable en tissu métallisé noirâtre, raclait minutieusement sa semelle boueuse à la première marche.. Les bottes des surus semblaient également maculées de terre grasse.. De toute évidence, la délégation n'avait pu résister à la tentation de visiter les tombes.. Le lieutenant parachutiste s'avança vers l'officier de la Sûreté rurale et l'observateur d'.. vers le civil à l'imperméable.. Le dénieur de l'Eurafricaine prit le bras de Simon.. Celui-ci se retourna pour voir si Denise Lang suivait.. La jeune femme était en train d'enfiler ses bottes dans la voiture.. Par la portière ouverte, elle brandissait avec une élégance sublime deux longues jambes gainées d'arachné gris clair.. Sa jupe à plis variables s'étalait autour de ses hanches comme une corolle froissée, d'un orange éclatant.. Les pensées de Simon suivirent leur ligne de plus grande pente.. Son regard rencontra le regard rieur de l'auditrice.. Est-ce que….. Non, ce n'était pas le moment ni le lieu pour se poser ce genre de questions ! Il rendit toute son attention à son collègue de l'Eurafricaine.. « Cher ami ?.. — Tu l'as reconnu ? » chuchota le barbu.. — « Le… Le civil ?.. — Ouais.. C'est l'inspecteur général Joseph Jebber ! ».. Joseph Jebber, inspecteur général de la Fédération des Associations de Consommateurs : un des hommes les plus puissants et les plus redoutés du continent.. Mais il n'avait jamais empêché personne de ressusciter !.. « Je suis sûr qu'il ne s'attendait pas à voir Lawson !.. — Lawson ?.. — Le type d'.. À mon avis, ça va faire des étincelles.. On devrait aller présenter nos hommages au grand chef tout de suite si on ne veut pas se retrouver en uniforme avant trois semaines !.. — On n'est pas obligés de l'avoir reconnu.. — Tu parles ! On aurait l'air malin !.. — Et puis je croyais que tu souhaitais reprendre l'uniforme ?.. — Finalement, on n'est pas trop mal, aux phénomènes X !.. — Bon… ».. Simon s'avança vers l'inspecteur général Jebber et déclama la formule habituelle : « Phénix Copernic ! ».. Joseph Jebber répondit sur un ton bienveillant et distrait : « Bonjour, chers dénieurs.. Honneur au serment ! ».. Le barbu s'approcha à son tour, inclina la tête d'un air respectueux et répéta : « Honneur au serment, monsieur l'Inspecteur général ! ».. Simon entendit Denise Lang pouffer derrière lui.. Il se raidit.. Ah, non.. C'était trop facile pour elle.. Il lui suffisait d'écouter les confidences des gens, d'un air attentif et pénétré, et de paraître d'autant plus convaincue que le récit était plus incroyable.. Naturellement, il lui fallait une dose de cynisme que tout le monde ne possède pas.. Mais elle n'avait pas les consommateurs sur le dos, ni d'inspecteur général à saluer respectueusement.. L'officier suru présenta les témoins, dont le maire de Lagarde, un solide quinquagénaire en veste de cuir, le visage rouge et le regard courroucé.. Alors, on se permettait de ressusciter dans  ...   à fait sinistre.. L'inspecteur général Jebber déclina l'offre de prendre la parole à son tour.. Accroché à un générateur antipluie, l'humaniste de service déclara qu'il avait été envoyé par la Croix-Rouge pour aider sa cliente, mademoiselle Lerusse, et qu'il ne s'intéressait nullement aux phénomènes de résurrection, ni d'ailleurs à aucun phénomène.. Il était uniquement concerné par les problèmes humains posés à des personnes humaines.. Un discours assez déplaisant.. Simon se dit que personne dans les cimetières, sauf peut-être les morts, ne s'intéressait à la vérité.. Sauf les morts et lui-même.. Mais il était vraiment mal placé pour la traquer.. Denise Lang s'était débrouillée pour parler la dernière, pensant peut-être que c'était un bon moyen d'avoir raison.. Elle fut, comme toujours, sublime.. — « Je suis une auditrice indépendante.. « Je suis venue ici pour écouter de tout mon cœur, de toute mon âme.. Mon seul désir est de vous entendre ! ».. Le maire ayant demandé un aparté aux officiers, l'assistance se scinda en deux groupes.. Les témoins et les officiels refluèrent vers l'intérieur du cimetière, où l'on distinguait, derrière une haute touffe d'herbes sèches, une deuxième tombe ouverte.. Simon observa les croix de pierre, de marbre, de fer ou de bois qui se dressaient de loin en loin, au milieu de la végétation parasite.. On voyait aussi des stèles, des couronnes avec des épitaphes, des pierres tombales couvertes de mousse.. Un pâle rideau de pluie s'était abattu sur la colline et commençait à recouvrir le cimetière.. D'un signe de tête, Denise Lang attira Simon.. « Dites, ma cliente n'a pas l'air très pressée de me rejoindre.. Vous ne trouvez pas ça bizarre ? ».. Elle lui toucha le bras et lui montra les témoins, rassemblés autour du maire et des gendarmes.. Il sourit d'un air préoccupé et tendu.. Plusieurs personnes devaient avouer qu'elles avaient eu à ce moment la prescience d'un événement dramatique.. Simon aussi avait l'impression qu'une chose extraordinaire allait arriver.. Plus qu'une véritable prémonition, c'était peut-être le sentiment d'un coup monté.. Était-ce un “coup monté” ?.. Par qui ? Pour quoi ?.. Simon pensa qu'il ne le saurait jamais.. Soudain, Geneviève Lerusse se sépara du groupe des officiels, fit quelques pas vers l'autre groupe, puis s'arrêta, hésitante.. Denise Lang s'aperçut alors qu'elle se tenait sur un tumulus coiffé de ronces naines et de chardons secs : une tombe abandonnée.. Elle recula d'un air gêné.. Simon se rapprocha d'elle.. — « Je pense qu'il pourrait s'agir d'une sorte de test organisé par l'armée.. » dit-il à voix basse.. Le barbu de l'Eurafricaine les rejoignit et dit : « Pour moi, c'est un racket de profanateurs de sépultures ou quelque chose de ce genre ! ».. Denise Lang les regarda l'un après l'autre avec perplexité.. Elle sourit à Simon puis demanda au dénieur de l'.. Ueco.. : « Qu'est-ce qu'ils chercheraient dans les tombes, d'après vous ? ».. L'homme eut un sourire malheureux.. — « Je n'en sais rien.. Peut-être le secret de la résurrection ? ».. Geneviève Lerusse se tenait toujours à une certaine distance.. Denise Lang rejoignit Simon en contournant la tombe.. Elle était maintenant si près de lui qu'une mèche blonde frôlait son visage.. Il respira, les narines grandes ouvertes, une bouffée de.. Flamme de cristal.. et retint son souffle, comme s'il craignait de laisser échapper une seule molécule de ce merveilleux parfum.. — « Savez-vous ? » dit-elle à voix basse.. « L'Ordre des Auditeurs est toujours ravi d'accueillir d'ancien dénieurs.. Si un jour vous avez envie de changer de camp, je peux vous aider.. À part ça, je sais bien que les gens ne sortent pas réellement de leur tombeau, et que les Yeux géants ne sont que des effets lumineux d'origine inconnue ! ».. Mais Simon ne l'écoutait plus.. Le paysage tout entier avait disparu pour lui.. Le paysage tout entier, à l'exception d'un rectangle d'environ deux mètres carrés : la tombe la plus proche.. La tête enfiévrée et le cœur battant, il fixait le tumulus devant lui.. La terre s'était comme vitrifiée.. Un pied de chardon, inclus dans la masse cristalline qui venait de se former, s'était consumé sans flamme.. À l'intérieur du cristal, un corps humain était enchâssé : celui d'une femme d'âge moyen, aux cheveux très noirs, vêtue d'une longue robe rouge démodée… La tombe était ancienne, sans aucune inscription déchiffrable.. La croix de métal qui se trouvait à sa tête, à demi renversée, était presque complètement recouverte par la terre, l'herbe et la mousse.. La femme enterrée là — puisque c'était une femme — attendait peut-être son heure depuis un siècle ou plus….. Et son heure était venue.. Elle souleva les paupières et ouvrit la bouche comme pour crier de surprise et d'angoisse.. Elle essaya de bouger, mais elle put seulement remuer un peu les doigts.. Le cristal semblait l'enrober tout entière.. Cependant, sa peau diaphane se colorait de rose : le sang se remettait à circuler dans ses veines.. Et Simon eut l'impression qu'elle fixait sur lui un regard affolé.. Puis la masse vitreuse qui la retenait prisonnière commença à se fluidifier.. Partiellement libérée, la revivante essaya de se dresser.. Le dénieur de l'Eurafricaine s'approcha de la tombe les poings serrés, le visage hagard.. — « Non ! » cria-t-il.. Simon lui prit le bras et le repoussa.. L'homme gémit sourdement et lança à Simon un regard désespéré.. « Faut s'en aller.. On n'a pas le droit de voir ça ! ».. Il avait raison.. C'était un spectacle dangereux.. Un spectacle interdit.. — « Éloignez-vous ! Éloignez-vous ! » cria l'officier parachutiste.. Le barbu prit la fuite en hurlant.. Denise Lang recula de quelques pas puis se mit à courir vers la sortie.. Le para cria un ordre à ses hommes perchés tout autour du cimetière.. De longs sifflements de serpents en colère couvrirent un instant le bruit du vent et de la pluie.. L'éclatement mou des projectiles à gaz suivit aussitôt : comme un brandon tombant dans une flaque d'eau pour s'éteindre en grésillant.. Les gaz anesthésiants, incapacitants ou n'importe quoi de ce genre.. Amnésiant peut-être….. Simon eut le temps de voir la brune ressuscitée sortir du cristal fêlé, se tenir debout sur le tumulus, les bras écartés, les yeux au ciel et la tête renversée pour recevoir la pluie sur son visage.. Puis il respira une bouffée de gaz et perdit conscience presque instantanément.. Les amnésiants étaient efficaces.. Vingt-quatre heures ou plus furent gommées de la mémoire de Simon Sharoub et des autres.. À jamais.. Il oublia l'épisode du cimetière et la résurrection de l'inconnue en robe rouge.. De toute se vie, il ne s'en souvint.. Sa mémoire se réveilla au dernier moment.. Des Yeux géants fonçaient sur lui, les yeux jaunes et hallucinés d'un hovertruck lancé à pleine vitesse sur la voie centrale du R R.. Il sut qu'il allait mourir, dans la nuit fracassée.. En une seconde, il se rappela.. Une immense stupeur l'envahit.. Cela se passait trente ans plus tôt, dans les années dix.. Et on n'avait plus entendu parler de résurrections — ou si peu.. Parfois, à mots couverts, dans les cénacles proches du pouvoir.. Une énorme propagande en faveur de la crémation avait déferlé sur le monde pendant dix ou vingt ans.. L'incinération était devenue obligatoire dans toute l'Europe en 2035.. Avec quelques dérogations accordées à prix d'or aux privilégiés et aux originaux qui désiraient encore être enterrés, Dieu sait pourquoi ?.. Il en coûtait un salaire de technicien B1 par mètre carré ! Mais Simon était depuis un quart de siècle auditeur indépendant.. Il avait gagné assez d'argent pour s'offrir une concession dans ces fabuleux cimetières de campagne où l'on ressuscitait peut-être encore.. Ah, s'il avait pu se souvenir du 6 novembre 2009 !.. Son hovercar avait été déporté par une énorme rafale de vent.. Vitesse excessive, un instant d'inattention… l'heure était venue.. Le monstre se précipitait sur lui en dansant un fulgurant ballet dans le temps presque arrêté.. Ses propres phares volaient à la rencontre des Yeux géants.. Aucune chance.. Il allait mourir.. On brûlerait ses restes.. Il ne revivrait jamais.. Il ne connaîtrait jamais la vérité sur la résurrection.. À moins que… À moins que les fantômes existent ?.. Les fantômes existaient.. Il y en avait toujours eu.. Ceux qui se levaient en grand nombre dans les cimetières de campagne autour de 2010 étaient des fantômes artificiels.. Les médiachaînes, avec l'accord tacite du pouvoir, avaient laissé croire à la population qu'il s'agissait de véritables résurrections.. L'armée, maîtresse du terrain, préférait se taire.. Naturellement, les fantômes disparaissaient au bout d'un certain temps ; mais ils étaient réels.. On avait fini par découvrir qu'ils apparaissaient en général loin des agglomérations importantes et à proximité des installations secrètes, des bases militaires, des centres de recherche.. Il avait fallu dix ans de plus pour comprendre que le phénomène était provoqué par les faisceaux maser des satellites d'observation qui fouillaient le sol de la terre jusqu'au niveau moléculaire, à l'aide d'une technique nouvelle appelée effet Quandt.. Quelques années de plus, les.. side effects.. du maser Quandt furent éliminés et les résurrections disparurent.. Mais on savait désormais réveiller les fantômes.. C'était un secret militaire que partageaient les représentants de la classe dominante, proches du pouvoir.. Dans le monde entier, certains cimetières de campagne, isolés et discrets, étaient devenus des laboratoires avancés, où des chercheurs contrôlés par l'armée menaient des expériences mystérieuses.. Et certains disaient qu'un jour prochain, grâce à l'effet Quandt ou quelque chose de ce genre, on saurait faire revivre les morts.. Mais pas n'importe lesquels.. Phénix Copernic.. OPZone.. 4, janvier 1980.. mardi 31 octobre 2006 —.. mardi 31 octobre 2006..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/les Montreurs de ruches | Quarante-Deux
    Descriptive info: les Montreurs….. les Montreurs de ruches.. ait extraordinaire, les témoignages qui constituaient l'énorme dossier des soucoupes volantes avaient presque totalement cessé d'affluer au moment de l'apparition des Yeux géants, quand la conviction s'était répandue que les étrangers étaient réellement présents sur la Terre.. Comme si le merveilleux avait soudain changé de face.. Extraterrestres, non-humains ? Mais rien ne prouvait que les visiteurs ne fussent pas humains.. Au contraire, on avait de bonnes raisons de penser qu'ils étaient semblables à nous.. Une minorité de la population, encline au mysticisme, croyait à la venue des anges, des Envoyés célestes, dépêchés par le Père pour préparer le jugement de l'Humanité… Il était difficile, même pour les sceptiques et les agnostiques, de ne pas envisager au moins un instant cette colossale hypothèse.. Comme beaucoup de Français et peut-être un petit nombre d'Occidentaux, je m'étais rappelé un ver fameux de Victor Hugo : « L'œil était dans la tombe et regardait Caïn.. » Ou quelque chose comme ça.. Ainsi, une fraction non négligeable de nos contemporains pensaient que les Extraterrestres avaient envoyé les “yeux” pour nous observer et nous juger.. Eux-mêmes se sentaient, à tout moment de leur vie, jugés.. Quelques-uns, aussi, croyaient que les Yeux géants étaient les étrangers même.. Une belle idée poétique mais peut-être trop irréaliste, que j'avais presque acceptée à une certaine époque.. Plus tard, l'opinion se répandit que les Yeux géants étaient l'image agrandie, holographique, d'yeux humains.. Une image projetée sur notre monde non par la colère de Dieu, mais par les moyens d'une technologie très avancée, qui pouvait cependant très bien être d'origine terrestre.. Les partisans de la thèse extraterrestre disaient : « Si leurs yeux sont humains, pourquoi ne le seraient-ils pas également ? ».. Je n'avais jamais vu d'Yeux géants dans le ciel.. Je n'avais pas de conviction bien arrêtée sur le phénomène.. Professionnellement, je devais pourtant donner mon avis et, si cela ne contrariait pas les idées de mes clients, je soutenais avec modération la thèse d'une intervention technologique d'origine terrestre.. C'était encore l'explication la plus plausible, bien qu'il fût tout à fait impossible d'identifier les mystérieux manipulateurs.. J'étais assistant personnel (.. human assistant.. , disent les Anglo-Saxons) à la.. Sapur.. Bolosoï.. Le sigle signifie simplement Société d'Aide Personnelle d'URgence, équivalent approximatif de Human Assistant Service.. Les services d'assistance humaine s'étaient multipliés dans les dernières années du.. siècle et les premières années du.. C'était une activité lucrative, dont le champ s'élargissait sans cesse.. Avec l'information de la société, les gens se trouvaient de plus en plus souvent en face de problèmes qu'ils étaient tout à fait incapables de résoudre et parfois même de concevoir.. L'administration cumulait les traits de la baleine, de la pieuvre, du bœuf, du lézard, de la tortue et de quelques autres animaux de moindre importance et d'ailleurs en voie de disparition.. Les citoyens infantilisés par ce qu'on appelait toujours le “système” avaient de moins en moins d'autonomie et d'aptitudes à prendre en charge leur propre destin.. Le moindre aléa les trouvait affolés, désarmés, perdus.. Enfin, la publicité naturellement s'en était mêlée :.. Vous avez des problèmes humains ? Confiez-les à des professionnels et dormez tranquilles….. Au début, les services d'aide personnelle traitaient surtout des cas classiques, à base de situations financières ou sentimentales inextricables.. Il y avait aussi, parfois mais très rarement, quelques affaires de hantise, de disparitions inexpliquées, de persécution surnaturelle.. Cela ne représentait pas plus de cinq pour cent de notre activité.. Ce qui était encore beaucoup… Les fantômes, doubles et autres morts-vivants, s'étaient mis à grouiller comme la vermine sur une paillasse, en se manifestant de plus en plus de façon publique.. Certains n'hésitaient pas à jeter leurs douteuses confidences sur la place de l'église, devant toute la population d'un village réuni pour l'occasion.. Les métamorphoses animales remplaçaient, du moins en partie, les fugues classiques.. Les jeunes garçons et les jeunes filles se changeaient souvent en guette-agile : c'était de petits animaux gris pâle, mimétiques et, de ce fait presque invisibles.. Ils vivaient dans le sud de l'Europe et des États-Unis, ainsi qu'en Afrique du nord.. Ils se tenaient à l'extrême cime des grands arbres, jouant et bondissant : ils paraissaient complètement affranchis de la pesanteur… Beaucoup de jeunes Occidentaux trouvaient ce genre d'existence grisant et sublime.. Les plus âgés, en particulier les femmes de trente à quarante ans, appréciaient moins la vie au sommet des arbres et se transformaient plus volontiers en chien aux yeux dorés.. Ces bêtes-là se réunissaient la nuit en meutes cruelles et tendres, rêveuses et dévorantes.. Elles déchiquetaient des proies, surtout des petits enfants, qui se trouvaient reconstitués dans leur intégrité quand le soleil se levait.. À ce moment-là, les chiens perdaient leurs yeux dorés, qui étaient aspirés par la lumière du jour et montaient vers le ciel en vols serrés.. Et Dieu sait quoi encore….. Et puis il y avait les résurrections, vraies ou truquées, surtout fréquentes dans les cimetières isolés ou abandonnés.. Les services.. des associations de consommateurs s'acharnaient à nier la réalité du phénomène, évidemment tout à fait incroyable.. Mais ils ne parvenaient pas à prouver le trucage et encore moins à prendre les manipulateurs sur le fait.. Pour ceux qui croyaient à l'origine extraterrestre des Yeux géants, les responsables des résurrections, comme de tous les Phénomènes Non-Identifiés X (en abrégé.. ) qui hantaient le monde depuis les dernières années du.. siècle, étaient les Bigueyeurs, c'est-à-dire les mystérieux envahisseurs de la Terre….. En d'autres temps, on n'avait pas à discuter du bien fondé d'un cas de résurrection : Il n'y avait pas de résurrections, car la résurrection était impossible.. Le bon sens, la raison, l'expérience, la science et les règles administratives le garantissaient.. Mais l'expérience avait changé de camp, le bon sens tournait comme une girouette, le cours de la raison était en chute verticale, la science oscillait entre le vertige et l'anathème.. Seules les règles administratives tenaient bon.. Il fallait s'en accommoder.. En pratique, les “problèmes humains” se posaient avec urgence et acuité.. L'intervention des professionnels — c'est-à-dire nous — s'avérait le plus souvent nécessaire pour les résoudre.. Je n'avais jamais eu à m'occuper personnellement d'une affaire de résurrection ; mais je savais que cela viendrait tôt ou tard.. J'avais essayé de me documenter sur la question auprès du.. : Bureau d'Évaluation Sociale de la Technologie (en anglais.. : International Office of Technology Assessment).. Pour le Bureau, il y avait dans les phénomènes de résurrection une technologie à l'œuvre.. « Nous souhaitons l'identifier pour l'évaluer.. » précisaient les responsables d'.. Malheureusement, ils n'avaient encore rien identifié ni évalué… À la New European Consumer Association, je connaissais un “civil” du service.. Mais son travail consistait à jurer que les morts ne renaissaient pas de leurs cendres, comme le Phénix d'illustre mémoire.. Et aussi à prétendre qu'il n'y avait pas dans le ciel de la Terre d'engins volants X, que personne ne pouvait prévoir l'avenir, que  ...   gens-là refusèrent toute coopération.. On aurait dit qu'ils regrettaient de s'être engagés dans cette affaire et qu'ils préféraient maintenant l'oublier.. De toute façon, nous avions nos propres sous-traitants et, dans les cas de ce genre, nous reprenions toujours les enquêtes à zéro.. Ce qui fut fait.. Je demandai à.. et à la New European Consumer Association leurs dossiers sur les montreurs de ruches et les fis étudier par nos services techniques et nos ordinateurs.. Bien entendu, le sieur Karman van Bender fut placé dans notre collimateur… Cependant, j'appliquai la règle d'or des phénomènes : ils sont tout à fait réels pour ceux qui les subissent.. Avec les photocubes fournis par mon client et les renseignements qu'il m'avait donnés sur la position de “Diana” dans la ruche, je demandai à nos enquêteurs une identification du sujet.. Les techniciens de Bolosoï n'avaient pas l'habitude de discuter les ordres, si étranges qu'ils fussent.. Ils se mirent au travail.. L'identification fut positive : je m'y attendais un peu.. Diana était dans la ruche.. Plus exactement, elle avait tourné le film que le montreur Van Bender projetait à l'intérieur de sa ruche pour donner l'illusion d'une population vivante.. Le cinéma électronique permettait de donner à chaque personnage une certaine autonomie et de le faire agir en fonction des autres et du décor.. Les montreurs de ruches utilisaient bien entendu cette technique.. La suite de l'enquête confirma l'explication.. Karman van Bender était non seulement montreur : il produisait aussi des films pour les ruches.. Ce genre de spectacles était en plein essor.. Contrairement aux apparences, les affaires du cher Shri marchaient très bien.. Et Diana Prelly avait trouvé sa voie : elle continuait sûrement de tourner dans les médiocres productions de Van Bender ou de n'importe quelle officine de cinéma électronique !.. Il me restait à réunir tous les fils de l'enquête et à faire accepter les résultats par Martin Prelly.. J'accompagnai une autre fois mon client à la ruche de Van Bender.. « Nous devons être prudents.. » me dit-il.. « Le risque de fascination est grand.. Les ruches servent surtout aux Bigueyeurs à attirer de nouveaux sujets qui seront miniaturisés à leur tour….. — Mais pourquoi tout cela ? » demandai-je.. J'avais pensé exactement :.. Pourquoi tout ce cinéma ?.. Prelly haussa les épaules.. — « Comment savoir ? Nous ne pouvons pas plus comprendre ce qu'ils font qu'un chien ne pourrait comprendre le but et le mécanisme d'une campagne électorale.. Plus tard, il se mit à pleurer et m'avoua que sa femme était consentante et ne voulait pas quitter la ruche.. Je lui demandai comment il avait pu le savoir.. Il me répondit qu'il avait pu envoyer un message à Diana à l'aide d'un micro-projecteur.. Elle lui avait répondu avec un tableau noir et de la craie.. Simplement ceci :.. Je suis heureuse.. Laisse-moi tranquille !.. Il aurait aimé tenter une autre expérience de contact ; mais il craignait d'alerter Van Bender et les Bigueyeurs.. Toujours en application de la règle d'or, je décidai d'opérer une contre épreuve à son insu.. Je demandai à nos techniciens de projeter un message pour le sujet Diana et d'essayer d'avoir une réponse.. La réussite dépassa mes espérances — ou mes craintes, je ne sais pas trop.. Le message parvint à destination.. La réponse (au tableau noir) fut brève et péremptoire :.. Allez-vous en !.. Truquage ? C'est probable.. Mais cela signifiait que Van Bender était au courant de notre intervention… depuis le début sans doute.. J'avais eu le temps de réfléchir à l'affaire.. D'un certain point de vue (celui de notre client, par exemple), c'était une “Manifestation X” tout à fait typique.. Le thème des humains miniaturisés ou condamnés à rétrécir jusqu'au néant était courant dans la littérature fantastique du.. Or Bertrand Méheust, et quelques autres après lui, avaient montré que la “Manifestation X” — et en particulier la manifestation S.. , à laquelle on pouvait rattacher les Yeux géants — tendait à reproduire certains schémas des récits de fiction antérieurs.. Un auteur dont le nom m'échappait avait nommé ce phénomène l'“inversion fondamentale”.. Dans un “rapport spéculatif” pour les hautes instances de la.. Bolosoï, je proposai une analogie entre l'affaire Diana Prelly et certains cas d'enlèvement par soucoupe volante qui figuraient dans le dossier S.. Ces cas présentaient d'ailleurs quelques ressemblances avec des variations mythologiques plus anciennes.. Je formulai le pronostic que Diana, à la manière des témoins enlevés par une S.. , serait sans doute retrouvée un jour prochain très loin de la région où elle avait disparu, peut-être loin d'Europe.. Elle serait probablement choquée, hébétée, dans un état d'épuisement extrême, peut-être amnésique.. Ou bien elle ferait un récit incohérent de son aventure.. À moins que ses ravisseurs ne lui aient confié un message pour l'Humanité ou quelque chose de ce genre.. L'enquête ne permettrait pas d'expliquer sa présence à l'endroit où elle réapparaîtrait.. Mon pronostic s'avéra en partie juste.. En partie seulement.. Le schéma que j'avais pressenti fut respecté dans ses grandes lignes, mais non dans le détail.. Un de nos enquêteurs retrouva Diana Prelly dans une communauté rurale assez proche de la ville ou Karman van Bender présentait son numéro pendant l'été.. La communauté était située dans une zone contrôlée par l'armée, ce qui l'obligeait à tenir ses registres en ordre.. Il fut prouvé que Diana était inscrite depuis dix-huit mois, c'est-à-dire depuis son retour en France.. Et donc qu'elle n'avait pu tourner pour Van Bender.. D'ailleurs, les deux pistes, celle de la ruche et celle de la communauté, ne se recoupaient pas.. On eût dit qu'il avait existé à un moment donné deux Diana.. La jeune femme semblait partiellement amnésique, comme je l'avais prévu ; elle ne reconnut pas son mari, mais accepta cependant de retourner vivre avec lui.. Martin Prelly voulut bien considérer que les Bigueyeurs avaient libéré sa femme grâce à notre intervention et il ne nous tint pas rigueur de son état.. Pour la société Bolosoï, l'affaire fut classée.. Mais pas pour moi.. J'étais revenu à la ruche de Van Bender avec mon client et nous avions pu observer Diana à la longue-vue.. J'avais alors subi les premiers effets de cette fascination contre laquelle Prelly m'avait mis en garde.. Je savais que les habitants de la ruche n'étaient que des silhouettes lumineuses, des projections holographiques ou, dans certains cas, de minuscules robots électroniques.. Pourtant, je les regardais comme des êtres vivants ; je pensais à eux comme à de tous petits humains.. Leur existence et leurs mœurs, dont rien n'était caché aux visiteurs, me passionnaient.. Je me mis à les envier… L'affaire Prelly était terminée ; je devins un habitué de ce genre de spectacles.. Mon désir de vivre dans une ruche grandit peu à peu et j'appelai la société des films Van Bender pour me proposer comme figurant.. les Montreurs de ruches.. Vitamine B.. D.. 2, février 1980.. jeudi 2 novembre 2006..

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