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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/la Dernière guerre des BAT | Quarante-Deux
    Descriptive info: section Michel Jeury.. tout Quarante-Deux.. Sauter la navigation.. accueil.. exliibris.. pgeff.. archives.. kws.. prix.. galerie.. carnets.. photos.. Vous êtes ici :.. →.. Récits de l'espace.. la Dernière guerre….. Sections.. Curval.. Egan.. Jeury.. Pierru.. Navigation.. présentation.. Michel Jeury : la Conspiration des Trois-Noms.. Intégrale des nouvelles.. la Dernière guerre des.. Bat.. S.. ophie Bérenger commençait à avoir peur.. Faim, soif, peur.. Elle regarda discrètement sa montre : 21 h 15.. Jusqu'à présent, la conjuration.. Anis.. lui avait paru un jeu excitant : rien qu'un jeu.. Maintenant, le jour et l'heure étaient arrivés.. Les sept hommes réunis au.. P.. C.. Pierre-Damien ergotaient encore bizarrement — à croire qu'ils hésitaient au dernier moment — mais, de toute façon, ils n'avaient plus que quelques minutes pour se mettre d'accord.. La Troisième Guerre des.. s'achevait à minuit.. Quand les douze coups sonneraient dans les chaumières de France, l'Armée serait au pouvoir.. Pour longtemps….. La jeune femme se trémoussa sur sa chaise.. Soif, peur… Pas vraiment faim ; juste une petite crampe à l'estomac.. Quant à la peur, c'était plutôt agréable car elle se trouvait du bon côté de la barricade, et le coup d'État ne pouvait pas échouer.. La discussion se poursuivait entre l'ingénieur général Bernard et le général Joseph Herbert, porte-parole des militaires — qui ne considéraient pas Jean-Eudes Bernard comme un des leurs.. Tout à fait absurde.. , songea Sophie.. Ces imbéciles n'en finiront donc jamais de couper les cheveux en quatre ! Un coup d'œil à Hugues chéri.. Tendu, visage fermé.. Il pense certainement comme moi.. , se dit-elle.. Le général Hugues Richard représentait l'aviation.. Il était le plus beau des sept hommes qui constituaient la junte.. Le plus beau mais pas le plus jeune.. Le contre-amiral Romain Lazare avait trois ans de moins et une gueule pas mal non plus.. En outre, il tenait les sous-marins atomiques, ce qui était aussi très excitant.. D'ailleurs, Sophie s'était juré de faire l'amour avec les cinq officiers du groupe.. , même avec le général en chef, qui avait soixante-dix ans.. Quant aux civils, le sénateur Émile Donation et le “président” Aimé Renaud, ils la dégoûtaient.. Le mot.. mépris.. n'était pas assez fort pour exprimer ce qu'elle ressentait à leur égard.. Au fond, tous les civils la dégoûtaient.. Il y avait si peu de vrais hommes parmi eux !.. 21 h 20.. L'ingénieur général Bernard ne cédait toujours pas sur la question des maths modernes.. Ce petit salaud ! Lui n'était pas un pur militaire mais les officiers devaient compter avec lui.. Il était le cerveau de la conspiration, et il fascinait Sophie par son intelligence : quel jeu jouait-il donc ? Eh bien, son jeu personnel, naturellement.. Nul n'en doutait….. Sophie se leva.. Nina suffisait à assurer le secrétariat, d'autant qu'elle était une vraie secrétaire, elle — elle ne manquait pas une occasion de le faire remarquer —, que seuls deux hommes parlaient et qu'Henri Joël (le général Joël) se chargeait du magnétophone.. Soif et besoin d'uriner.. Je n'ai pas peur.. , se dit-elle, avec satisfaction.. Seulement envie de faire pipi.. Allons-y tout de suite.. Elle sortit sans bruit et, à la porte, se retourna pour voir si les mâles l'observaient.. Deux paires d'yeux étaient fixées sur sa croupe.. Ceux du président Renaud, putassier comme pas un, roulaient sauvagement dans leurs orbites.. Ceux du contre-amiral, mystérieux et cruels, promettaient délices ou tortures.. L'homme des sous-marins s'emmerdait visiblement à Pierre-Damien comme un rat d'égout dans un frigidaire.. Il devait méditer un coup fourré pour liquider ses copains et devenir seul dictateur de l'Hexagone.. Un gars à suivre.. Dans le couloir, Sophie croisa Diane Landry, l'épouse du capitaine Landry, propriétaire du château.. Belle, il fallait en convenir.. Le comte Landry de Pierre-Damien l'avait ramassée sur le trottoir.. Cette salope avait quitté un souteneur algérien pour un aristo du Périgord et s'accommodait fort bien du changement.. Belle.. Longs cheveux noirs.. Peau dorée, grands yeux sombres, visage au dessin parfait.. Le nez, la bouche, le menton… Corps de pouliche nerveuse.. Qu'elle crève !.. pensa Sophie.. Je raconterai à Hugues chéri qu'elle écoutait derrière la porte en prenant des notes.. D'ailleurs, c'est probablement ce qu'elle était en train de faire.. Une prostituée de bas… enfin, une prostituée !.. Sophie entra aux toilettes.. Il faisait aussi chaud qu'en plein milieu de l'après-midi.. On voyait des éclairs par la lucarne.. Un orage.. Cela ne risquait pas d'être gênant pour l'opération ? Non, au contraire peut-être.. Après avoir uriné, elle se brossa les cheveux et se mit du rouge à lèvres.. Elle essaya de s'exciter en pensant aux officiers réunis dans la pièce voisine.. Outre Hugues chéri, deux étaient tout à fait potables : l'amiral Lazare et le général Joël.. Quant au commandant en chef, c'était le commandant en chef… Elle n'obtint aucun résultat.. Par contre, il lui suffit d'évoquer l'image de Diane Landry pour entrer en transes.. Elle s'aspergea d'eau froide, s'ébroua.. Pas de ça, ma fille !.. Elle connaissait ses tendances homosexuelles mais elle les dominait bien, sauf dans les moments de grande émotion.. Je vais dénoncer cette garce.. , décida-t-elle.. Hugues chéri saura ce qu'il faut faire !.. Le président Renaud intervint de sa voix chuintante.. « Messieurs, permettez-moi de vous dire que les thèses en présence ne sont pas du tout inconciliables… ».. La conciliation était son affaire.. Depuis bientôt quarante ans.. Il y trouvait son avantage.. Tous les régimes précédents avaient eu besoin de lui.. Le prochain ne ferait pas exception.. — « Vous avez raison, Président.. » dit l'ingénieur général Bernard.. Le général Herbert et moi ne sommes plus séparés que par d'infimes nuances… ».. Il se tourna vers la secrétaire, Nina Rémi.. « Mademoiselle, vous pouvez vous préparer à écrire.. ».. Le chef d'état-major se rebiffa.. — « Nous n'en sommes pas encore là, Bernard.. Il reste encore un point sur lequel aucun compromis n'est possible.. L'amiral Lazare pianota sur la table et, s'adressant à Joseph Herbert, dit d'une voix rageuse d'impatience contenue, à peine audible : « Puis-je attirer votre attention sur l'heure qu'il est, mon général ? ».. Les manches se retroussèrent sur les poignets avec un bel ensemble : 21 h 26.. — « La troisième guerre des bandes anarchistes et terroristes va s'achever dans deux heures et demie.. » dit le général Joël, directeur de l'agence Armée-Nation Information-Service.. « En pratique, nous devrons avoir donné le signal de l'action avant vingt-deux heures.. Nous ne sommes pas près de réaliser une autre opération couvrant l'ensemble du territoire national, du moins si nous échouons cette fois.. — Je le sais aussi bien que toi, mon petit Joël.. » dit le général Herbert.. « Tu as peut-être imaginé les “bandes anarchistes et terroristes”, et c'était une excellente trouvaille.. Mais j'ai lancé les opérations type “guerre des.. ” dans le seul but de renverser ce régime veule et corrompu.. Et si nous sommes réunis ce soir, ici, pour parler de l'avenir, c'est parce que je l'ai voulu.. Je n'ai pas de leçon à recevoir ! ».. Très brun, les cheveux rejetés en arrière, le nez long, le visage droit, le regard pétillant, Jean-Eudes Bernard s'est tapi comme un chien à l'arrêt.. Il est le maître du jeu, et les autres le savent.. Il les tient tous, plus ou moins, sauf le chef d'état-major général, dont les jeunes sont d'accord pour se débarrasser à la première occasion.. Peut importe Joseph Herbert.. Les adversaires les plus redoutables sont Joël, Richard et Lazare.. Cependant, l'ingénieur estime qu'il a fait assez de concessions.. Il ne cédera plus un pouce de terrain, surtout dans un domaine qui est le sien.. … 21 h 30.. Tacitement, une pause s'organise.. Chacun sait maintenant que la discussion se poursuivra jusqu'à l'extrême limite.. Mais personne ne peut fixer cette limite avec précision.. Seuls Bernard et Herbert ont toutes les données en main.. Une étrange partie de poker se dispute entre les deux chefs de la conjuration.. Demain, peut-être, le général Herbert sera président du gouvernement provisoire, et l'ingénieur Bernard son premier ministre.. Ou ils seront morts tous les deux… Les cigarettes s'allument.. Il n'y a qu'un non fumeur : le général Richard.. Le général Herbert regarde autour de lui, découvre une chaise vide.. Il se souvient que la seconde secrétaire est l'amie de cet aviateur qui se prend pour Guynemer et Saint-Ex réunis.. Il interroge Richard d'un sourcil levé.. — « Je crois que mademoiselle Bérenger est allée aux toilettes.. » dit Hugues chéri.. Le général Herbert se résigne à adresser un appel, muet aussi, à Nina Rémi, qui est sa secrétaire particulière.. La jeune femme se lève et sort ; elle est beaucoup moins jolie que Sophie.. L'atmosphère se détend.. Le général Richard et le contre-amiral Lazare ont repris leur éternelle discussion à propos d'Alain Gerbault.. — Nungesser et Coli étaient de gentils garçons » dit Lazare, « mais ils péchaient par imprévoyance et légèreté.. Ils n'avaient pas les qualités nécessaires pour réussir la première traversée de l'Atlantique.. Alain Gerbault les avait, ces qualités.. Il les a montrées en tant que pilote pendant la première guerre et comme navigateur plus tard.. Lui pouvait réussir.. Certains se sont étonnés qu'il ne tente pas sa chance.. Mais, consciemment ou non, Alain Gerbault avait choisi la mer.. L'avion ne l'intéressait plus.. Je prétends qu'il y a une leçon à tirer de cela… ».. Richard tira d'un geste machinal sur le col de sa chemise.. Penser que ce crétin tenait les sous-marins atomiques  ...   présage ?.. La scène prenait maintenant un caractère tragique et irréel.. Sophie s'approcha d'Hugues avec l'intention de lui parler des nouvelles d'Asie — malgré la recommandation du caporal Inès.. Puis elle se souvint de sa première idée.. Cette garce qui écoute aux portes et qui est peut-être en train de… Elle fit un signe au général Richard, qui se retourna d'un air légèrement agacé mais ne se dérangea pas : « Oui ? ».. Elle insista : « J'ai quelque chose d'important à te dire.. Le général Herbert déboucla son bracelet de cuir ouvragé et posa ostensiblement sa montre devant lui, après avoir vérifié d'un coup d'œil qu'elle était en accord avec la pendule comtoise placée en face de lui entre deux portraits d'ancêtres (des Landry de Pierre-Damien en uniforme).. L'ingénieur général Bernard observa ce geste avec un sourire indulgent mais ne l'imita pas.. Il était neuf heures quarante-quatre.. « Je vous prie de m'excuser, Messieurs, » dit le sénateur Donatien sur un ton bonasse, « mais je ne saisis pas très bien la portée de votre débat.. — Il s'agit de l'avenir de ce pays, monsieur le Sénateur.. Le général Herbert eut une grimace de colère.. — « En effet.. Et je dois dire que les cadres de l'Armée sont unanimes à condamner les mathématiques modernes.. Sans appel.. C'est pourquoi je ne peux transiger sur ce point.. Même s'il paraît mineur à certains.. Nous sommes le 20 juillet.. Nous avons un peu moins de deux mois pour préparer une rentrée scolaire sans mathématiques modernes… Messieurs, je vous écoute ! ».. Le sénateur Donatien baissa humblement la tête.. Le président Aimé Renaud se frotta les mains avec une mimique d'embarras ou de satisfaction, Dieu sait : sur son visage gras et lubrique, toutes les expressions étaient équivoques… Les généraux se raidirent dans une sorte de garde-à-vous moral en se jetant des regards en coin, comme des écoliers tricheurs.. — « On a maintenant une quinzaine d'années d'expérience des mathématiques modernes.. » dit Joël.. « Le résultat est désastreux, c'est le moins qu'on puisse dire.. Nos prix Nobel ont été les premiers à donner l'alerte, il y a bientôt dix ans.. Je ne connais en effet aucun officier général ou supérieur qui ne souhaite un retour immédiat aux mathématiques classiques dès que le nouveau régime sera installé.. Il inclina la tête pour bien marquer la fin de son intervention et parut se plonger dans ses pensées.. Le marin parla à son tour : « Je suis d'accord avec le général Joël.. Mais je ne crois pas que cette question soit aussi importante qu'on le dit.. D'autre part, je comprends le point de vue de l'ingénieur général Bernard.. Sans toutefois le partager.. Et je vous rappelle que des centaines d'officiers attendent le signal de passer à l'action.. Nous avons tous admis que vingt-deux heures ne seraient pas dépassées.. Je suggère que nous reprenions cette discussion quand notre régime sera bien établi.. Il posa les mains à plat sur la table, devant lui.. Terminé.. Hugues Richard soupira.. Depuis un moment, il ne cachait plus sa lassitude.. — « Je n'ai rien à ajouter.. « Je suggère aussi que l'action soit déclenchée immédiatement.. L'ingénieur Bernard dressa son coup maigre.. — « Je regrette.. Cela sera fait sans mon accord et contre mon avis.. Je répète pour la bonne règle… ».. Il s'assura d'un coup d'œil circulaire que les deux filles avaient le crayon en main et que le magnétophone tournait.. « Je ne demande pas le maintien du.. statu quo.. en ce qui concerne les mathématiques modernes.. J'estime que cette discipline est un moyen de sélection exemplaire.. Nous ne trouverons jamais un meilleur instrument pour créer l'élite dont nous avons besoin… Je souhaite que dans un certain nombre de lycées et dans les meilleures écoles religieuses, l'option “mathématique moderne” soit préservée à partir de la sixième pour les élèves qui le mériteront.. C'est tout.. Le général Herbert ajusta nerveusement ses lunettes à monture d'or.. — « Je suis d'accord avec vous sur un point, Bernard.. C'est de l'avenir du pays qu'il s'agit.. Je ne sais pas ce que valent les mathématiques modernes comme instrument de sélection.. Je crains en tout cas que cette sélection ne soit pas exactement celle que nous souhaitons.. Mais ce que je sais, et sans le moindre doute, c'est que les mathématiques modernes se sont révélées à l'usage un des meilleurs instruments de pénétration du marxisme athée… Je regrette ; je ne puis satisfaire à votre requête, monsieur l'Ingénieur général.. Tous mes officiers verraient cela comme une insulte ! ».. 21 h 52.. L'impasse.. Sophie Bérenger mordilla son crayon.. Que se passait-il maintenant dans le château ? Elle regrettait un peu d'avoir dénoncé Diane de Landry.. Mais cette espèce de putain n'avait qu'à se tenir tranquille.. D'ailleurs, elle n'aurait aucun mal à prouver son innocence — si par extraordinaire elle était innocente.. En fait, elle était certainement coupable.. Il restait à déterminer le degré de cette culpabilité : espionnage (pour le compte des Rouges ?) ou simple curiosité ? Hugues chéri avait alerté l'officier chargé de la sécurité.. (Pour le capitaine Landry de Pierre-Damien, ce serait peut-être une bonne occasion de se débarrasser d'une fille qui s'était fait épouser par on ne savait quels moyens…).. Il n'y a qu'à attendre.. , pensa Sophie avec une certaine sérénité.. Puis elle se souvint : le clash en Asie, les Russes et les Chinois.. Mon Dieu, pourvu qu'on n'ait pas la guerre !.. Le silence se prolongea.. L'ingénieur général Bernard alluma une cigarette.. Le président Aimé Renaud s'agita sur son siège, leva la main et prononça sur un ton solennel : « Messieurs, j'estime qu'au point où nous en sommes arrivés, un compromis est possible.. Il est en outre nécessaire.. Nous avons cinq minutes pour nous mettre d'accord.. Voici ce que je propose.. Le général Herbert secoua la tête.. — « Je crains qu'aucun compromis ne soit possible.. Il regarda les jeunes généraux, attendant une approbation qui ne vint pas.. L'ingénieur Bernard savait ce qu'il faisait : il espérait gagner à l'usure, en insistant jusqu'à la dernière minute.. « Eh bien, nous vous écoutons, Monsieur.. » dit le chef d'état-major.. Le président Renaud se rengorgea.. Il avait toujours été l'homme des situations difficiles.. Il serait indispensable sous la dictature militaire comme il l'avait été sous deux ou trois républiques.. — « Je propose que les mathématiques modernes soient complètement rayées des programmes de l'École publique, mais qu'une possibilité d'option soit laissée aux bons élèves des écoles privées, à partir de la quatrième et dans les conditions qui seront à déterminer… ».. Le président s'était légèrement soulevé pour se trouver à la hauteur des officiers ; il se laissa retomber sur sa chaise, sourit d'un air confiant et attendit.. Le capitaine Ulrich, proche collaborateur du général Joël à Armée-Nation, chargé de la sécurité à Pierre-Damien, avait dit calmement à Gilbert de Landry : « La fuite précipitée de ta femme semblerait prouver qu'elle n'a pas la conscience tout à fait tranquille.. Que faisons-nous ? ».. Le capitaine de Landry n'avait pas eu une seconde d'hésitation.. — « Rattrapez-la et ramenez-la ici.. Je me charge de la faire parler.. — Et après ? ».. Haussement d'épaules.. « Après, on verra… ».. Situation impossible.. , se dit Ulrich.. Un accident est bien préférable.. Il donna aussitôt des instructions dans ce sens.. Coupable ou non, Diane de Landry ne reverrait jamais le château de Pierre-Damien.. Le téléphone sonna dans la salle basse.. Le général Herbert eut un geste d'agacement.. « Je croyais que la ligne était coupée ?.. — On avait prévu de la rétablir en cas d'extrême urgence.. » dit le général Joël.. Il se leva, traversa la pièce d'un pas rapide, décrocha, écouta.. — « Eh bien ? » dit le chef d'état-major.. — « Ce sont des nouvelles graves, mon Général.. — D'où viennent-elles ?.. — De l'extérieur.. — Alors, raccrochez.. Nous nous occuperons de l'extérieur quand nous en aurons fini avec nos affaires.. — Mais, mon Général….. — Raccrochez, c'est un ordre ! ».. Le général Joël obéit, claqua des talons, revint s'asseoir à sa place.. « Messieurs, » dit le général Herbert, « la proposition du président Renaud me laisse perplexe….. La première balle traversa l'épaule de Diane.. La jeune femme tomba à genoux, de sorte que la rafale suivante passa au-dessus de sa tête.. Quelques secondes plus tard, un projectile mieux ajusté lui fit éclater le crâne.. Les responsables de sa mort, celle qui l'avait dénoncée, ceux qui l'avaient condamnée et ceux qui l'avaient exécutée, moururent moins d'un quart d'heure plus tard.. Des centaines de millions d'Humains périrent en même temps.. Le capitalisme ne devait pas survivre à l'autodestruction des deux principaux pays communistes.. Des ogives à tête multiple éparpillèrent leur sinistre progéniture sur le Sud-Ouest de la France comme partout ailleurs.. Les généraux réunis au château de Pierre-Damien furent changés en fumée avant d'avoir pu aboutir à un compromis sur la question des mathématiques modernes.. Il était vingt-deux heures et une minute.. Première publication.. ›››.. Quatre milliards de soldats.. (anthologie sous la responsabilité de : Bernard Blanc : Suisse › Yverdon : Kesselring • Ici et maintenant, quatrième trimestre 1977 (décembre 1977)).. © Quarante-Deux.. — Reproduction interdite sans autorisation.. Voir les.. conditions d'utilisation.. Création :.. lundi 19 août 2002 —.. Modification :.. lundi 19 août 2002.. Adresse du site :.. haut de page.. écrire à Quarante-Deux..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/Mort d'un cheval | Quarante-Deux
    Descriptive info: Mort….. Mort d'un cheval.. face 1.. V.. oici le sujet qui m'est proposé par Patrick Apiou, Jean-Claude Goubelet, Andoni Michelena et Michel Tastet : « La Terre n'est pas une masse morte, mais elle vit.. X…, inconsciemment, arrive à provoquer des séismes, des tremblements de terre, des mouvements de continent.. L'état d'âme de la terre est directement lié au sien.. Sa faculté grandit au fur et à mesure de son existence, et un fait extraordinaire lui révèle son pouvoir.. Pris de panique, il tente de se contrôler mais il sombre dans un état dépressif : il devient fou.. Il provoque un cataclysme mondial.. Eh bien, mes amis, le moins qu'on puisse dire, c'est que je ne suis pas gâté ! D'abord, c'est un sujet de roman ; on pourrait faire un Fleuve noir d'environ trois cent mille signes, du moins si le sujet est pris à la lettre et au premier degré, ce qui me paraît tout de même difficile.. C'est typiquement un sujet de roman, et je crois que le jeu veut que nous fassions une nouvelle courte, en tout cas une nouvelle.. Ce sujet, il va falloir l'analyser, le disséquer et puis, peut-être, très probablement, n'en retenir qu'une petite partie afin d'écrire une nouvelle de quelques pages et pas un roman pour le Fleuve….. Oui ! Alors, la Science-Fiction, c'est un genre difficile.. Et ce sujet proposé le montre une fois de plus, alors qu'on me propose pour une nouvelle un sujet de roman.. C'est un sujet qui relève de la très ancienne Science-Fiction, un sujet de roman populaire type Fleuve noir, et je dois essayer d'en faire une nouvelle courte.. [pleurs d'enfant] … Bébé… Eh bien, je vais vous dire d'abord en détail les réflexions que ça m'inspire.. Disons que je vais tout de même essayer de relever le défi mais je vais, naturellement, être obligé de transformer ce sujet.. [pleurs] … ce sujet qui a été, d'une façon ou d'une autre, très souvent traité.. Ça fait tout de suite penser à.. Océan mon esclave.. , de Maurice Limat, et puis à de nombreuses nouvelles, à des passages de romans et, d'une certaine façon, au deuxième ou au troisième degré, ça se rapproche du thème du roman de Dominique Douay,.. l'Échiquier de la création.. , où l'on voit un schizophrène commander à la réalité — et peut-être créer un univers, et peut-être le détruire.. Il y a donc vraiment beaucoup de travail à faire avant d'arriver à un thème exploitable….. Une réflexion à propos de la Terre vivante — et pensante, d'ailleurs, puisqu'elle a un état d'âme — : il y avait un sujet intéressant à traiter là, que j'aurais aimé traiter mais qui n'est pas le vôtre… donc je le mentionne simplement.. La Terre est vivante et son état d'âme n'est pas brillant quand elle voit tout ce qu'on lui fait, notamment dans la Mer du Nord et à Super Phénix, et un peu partout, et alors, un beau jour, elle en a ras-l'horizon et elle se révolte, et elle se débarrasse des plates-formes pétrolières et des surgénérateurs [rire], mais enfin ce n'est pas votre sujet, donc je vais essayer de m'en rapprocher davantage….. D'abord « L'état d'âme de la Terre est directement lié au sien.. Sa faculté grandit au fur et à mesure de son existence »… Donc, c'est une histoire qui devrait s'étaler sur des années.. C'est un roman.. Il y a bien sûr des exceptions ; je pense à une nouvelle extrêmement brillante qui est parue il y a quelques années dans.. Fiction.. , et qui relatait quelques années ou quelques dizaines d'années de l'histoire de la Terre en quelques pages.. C'est la Venue de Joseph Litaka , de Jacques Raivan, mais cette nouvelle reste vraiment une grande exception.. On pourrait traiter ce sujet sur le mode parodique mais ça ne me tente pas beaucoup et puis ça n'est pas mon genre, ou alors le mode lyrique, allégorique, moyen de tourner la difficulté.. Je ne crois pas que c'est cela que je ferai.. Je vais donc réfléchir à haute voix sur ce thème pour essayer d'avancer un petit peu, et puis, quand j'arriverai à quelque chose, et bien, je vous le raconterai, mais un peu plus tard seulement nous en ferons une nouvelle.. Je tiens de toute façon à ce que cette nouvelle soit bonne.. Bonne, enfin, aussi bonne que possible [léger rire dans la voix] ; je tiens à ce qu'elle reste malgré tout assez personnelle, puisque c'est moi qui dois l'écrire et qui devrai la signer.. Je tiens donc à ne pas écrire n'importe quoi, et c'est pour cela que je soumets le thème à une critique sévère, que je le passe au crible.. « Des séismes, des tremblements de terre, des mouvements de continents »… On pense tout de suite au.. Vagabond.. ; il faudrait bien une centaine de pages pour décrire tout ça, et puis ça ne me tente pas beaucoup.. Alors, la première idée qui me vient, c'est de remplacer la Terre par quelque chose de plus vaste et de plus restreint à la fois — ce qui paraît contradictoire mais que l'expérience explique —, remplacer donc la Terre par la Réalité.. La Réalité peut être plus vaste que la Terre, puisque c'est l'univers tout entier.. Mais elle est aussi plus restreinte puisque c'est, subjectivement, ce que perçoit le héros autour de lui.. Le reste ne lui parvenant que par des témoignages écrits, visuels, parlés… peu importe ! Donc, la Réalité est consciente — j'essaie de traduire dans cette optique le sujet —, la Réalité est consciente, et X…, inconsciemment, la perturbe de différentes façons autour de lui.. Évidemment, on abandonne le gigantisme, le grandiose, les séismes, les tremblements de terre, les mouvements de continents… qu'il est bien difficile de traiter dans une nouvelle.. Et l'état d'âme ? Oui, alors, l'état d'âme de la Réalité est directement lié au sien.. Autrement dit, ce qu'il perçoit autour de lui est lié à son état d'âme ; on est déjà dans quelque chose de plus raisonnable, de plus… plus moderne.. Bon, « Sa faculté grandit au fur et à mesure de son existence ».. Là, c'est difficile de traiter cela en quelques lignes, mais on peut le montrer par un retour en arrière.. « Un fait extraordinaire lui révèle son pouvoir… » Oh ! pourquoi un fait extraordinaire ? Les choses se révèlent par des faits ordinaires, alors disons qu'un fait quelconque lui révèle son pouvoir.. Mais là, ça ne colle pas, il y a une contradiction : « Sa faculté grandit au fur et à mesure de son existence » et puis « Un fait extraordinaire lui révèle son pouvoir ».. Ça ne colle pas parce que si ça grandit au fur et à mesure, comment le sait-il, et puis comment ça peut-il se révéler par un fait extraordinaire, tout d'un coup, si ça a grandi au fur et à mesure ? Une petite contradiction, donc, mais ce n'est pas grave ; on peut l'arranger… « Pris de panique, il tente de se contrôler »… Je me demande s'il est pris de panique ; ça me paraît une réaction surprenante.. Évidemment, s'il s'aperçoit qu'il déclenche des tremblements de terre, s'il découvre qu'il est une espèce de dieu ou de démon… Non, non, en fait, comme cela est incroyable, et bien, simplement, il n'y croit pas.. Donc, n'y croyant pas, il ne risque guère d'être pris de panique à cause de cela.. Oui, c'est très ennuyeux de terminer ainsi, parce que c'est une fin qui pourrait très bien être le commencement.. C'est-à-dire qu'il commence par devenir fou, et puis s'imagine tout le reste ensuite.. Très dangereux de rendre le héros fou à la fin, parce qu'on va penser qu'il l'était au début.. D'ailleurs, fou, ça ne signifie pas grand-chose.. Mais, partant de là, on peut voir le sujet d'une autre façon.. Il s'agirait donc d'une sorte de schizophrène, ou de paranoïaque — je ne sais pas trop ; il doit être un peu les deux — qui s'imagine que, etc.. , tout le reste, tout ce qui précède.. Évidemment, c'est très difficile à traiter, et puis je crois que Dominique Douay avait fait quelque chose de très remarquable… non, on ne peut pas récidiver le coup de.. , et surtout dans une nouvelle.. Enfin, pas tout de suite !.. Et « Il provoque un cataclysme mondial »… Oui, bien sûr, ce serait un cataclysme mondial… mais quel cataclysme ? Il s'en passe beaucoup.. Là, on peut alors imaginer que le héros, rendu parano — ah ! ma fille a laissé tomber son jouet — par tous les trucs qu'on fait à la Terre et qui se sent lié à elle — il y a de quoi, effectivement, devenir parano —, peut s'imaginer que c'est lui qui fait tous ces trucs, qui fait la pluie et le beau temps juste au moment où il ne faut pas, c'est-à-dire les inondations, le déluge, la mousson, la sécheresse, la fuite de notre cher pétrole qui fout le camp et qui s'en va couvrir la mer et tuer les poissons et les oiseaux… dans toutes les mers du monde, la pollution, les accidents radioactifs.. C'est tentant, comme sujet, mais c'est difficile à traiter dans une nouvelle courte.. Je ne sais pas ; on y reviendra peut-être.. C'est effectivement un aspect valable du sujet.. C'est un sujet un peu pris à l'envers, et en s'y prenant à l'endroit, en reprenant donc la Réalité à la  ...   d'abord, sa situation présente au moment où l'histoire commence, et puis les éléments pris dans son passé qui permettent d'expliquer la situation actuelle.. Sa profession ? C'est important puisque j'ai choisi un contexte actuel et contemporain.. Or, qu'on le veuille ou non, dans notre monde, la profession est ce qui caractérise de la façon la plus immédiate une personne ou un personnage.. C'est à partir de sa profession, ou en grande partie, que l'on peut fixer et décrire sa situation au sens large du mot, c'est-à-dire où il est, ce qu'il fait et comment il se meut dans l'espace et le temps.. Métier.. signifiant le plus souvent.. activité.. On peut évidemment choisir une activité non professionnelle, décrire le héros, par exemple, en vacances, en train de faire une expérience, de rêver ou de vivre sa vie en dehors du travail.. Et il est à noter que, dans la littérature contemporaine, la littérature bourgeoise et féminine bourgeoise, en particulier, les personnages n'ont pas de métier, ont toujours le temps de s'occuper de leurs petits problèmes sentimentaux et autres, n'ayant pas de sordides préoccupations d'argent, n'ayant pas à gagner leur vie.. C'est encore une des raisons pour lesquelles la profession est importante,.. a contrario.. D'autre part, pour moi, le héros est toujours un petit peu le porte-parole et le porte-drapeau de l'auteur, et j'aime bien transposer dans mes récits, dans la mesure du possible, mon expérience personnelle.. Et, dans le cas présent, j'ai pris comme personnage un représentant.. Parce que j'avais envie de raconter l'histoire d'un représentant.. J'ai fait dans ma vie toutes sortes de métiers (agent technico-commercial, organisateur comptable, visiteur médical, représentant en différents trucs) qui m'ont conduit sur la route entre Bayonne, Biarritz et Pau.. J'utiliserai donc cette expérience pour décrire la vie du personnage.. Ça a son importance.. Une parenthèse : je n'ai pas encore trouvé de titre… pour le moment.. Nous verrons ; ce n'est pas le plus urgent….. Alors, voilà comment je vois le départ de l'histoire : mon héros est représentant… et représentant en quoi ? J'ai réfléchi un petit peu à cela, et il fallait lui donner une activité moderne — nous sommes dans un futur proche ; classique pour la S.. actuelle — et offrant des possibilités intéressantes en S.. J'ai choisi un représentant en ordinateurs, en petits ordinateurs de poche, si j'ose dire, comme il en existera dans quelques années, avec et grâce à la révolution des microprocesseurs… Il se balade à travers un pays — je ne sais pas encore lequel —, à travers la campagne et s'arrête dans les villes, et ça ne marche pas très bien pour lui, comme ça ne marche bien pour personne.. Il vit dans un monde difficile qui est le nôtre un petit peu extrapolé, plus difficile que le nôtre, avec toujours les mêmes problèmes encore aggravés.. On peut facilement imaginer un plan financier, un plan économique [rire], comme le plan Barre, qui ne serait pas sans poser quelques problèmes commerciaux.. Et puis des catastrophes, beaucoup de catastrophes modernes de toutes sortes — on peut en trouver facilement en lisant les journaux, et je vous en parlais dans la première partie de la cassette.. On peut essayer d'en chercher quelques autres — et c'est ce que je ferais — mais je crois que je n'ai vraiment pas le temps.. Donc, notre personnage apprend ces nouvelles sur la route par le poste radio de sa voiture et par les journaux.. Nous allons lui donner un goût extrême de l'information, et que les événements qu'il vit, les idées qu'il se fait, vont encore augmenter.. Donc, il s'arrête assez souvent lorsqu'il voit un marchand de journaux, il achète des journaux, il écoute la radio de sa voiture ; le soir, il regarde la télévision, il lit les journaux à l'étape, à l'hôtel.. Et il apprend toutes sortes de catastrophes, qu'il faudra sommairement décrire mais “médiatisées”, en quelque sorte, par l'information, c'est-à-dire que la convention littéraire de la description objective des phénomènes ne se fera pas ; on ne saura que ce que le héros apprend par la radio et les journaux.. Et les choses vont mal, de plus en plus mal pour lui ; il s'accroche avec des clients, manque des ventes, il a des incidents de parcours nombreux, qu'on peut imaginer en fonction d'un contexte légèrement futuriste.. Et il a l'impression que les catastrophes qui se produisent dans le monde répondent, sont en quelque sorte l'écho des petites catastrophes de sa vie personnelle.. Comment a-t-il cette idée ? Eh bien, il faut remonter dans son enfance.. Le point de départ de tout, c'est peut-être l'histoire du.. cheval mort.. ….. Il faut dire que notre personnage, lorsqu'il était enfant, avait des cauchemars épouvantables, et dans ces cauchemars apparaissaient souvent des chevaux géants qui le menaçaient et l'effrayaient.. Pourquoi des chevaux ? Il n'en sait rien.. On peut supposer que, dans sa toute première enfance, il a été effrayé par un cheval, sans s'en souvenir, et que ces animaux sont devenus un symbole de menace dans son inconscient.. Enfin, il y avait des chevaux géants et menaçants dans ses cauchemars, et ces chevaux étaient liés à toutes sortes de catastrophes.. Puis ses cauchemars ont disparu.. Plus tard, lorsqu'il avait peut-être dix ans, un jour qu'il marchait dans la campagne, il s'était trouvé devant un cheval mort — ce n'est pas chose fréquente, bien sûr — et il a eu un choc… Et, du coup, ses cauchemars avec les chevaux reprennent, sous une forme plus élaborée.. Il y a des chevaux géants ; ces chevaux constituent une menace réelle dans ses cauchemars, contre laquelle il se défend.. Et puis, à un moment, un cheval géant est détruit et tombe, des gens se précipitent et l'entourent, et, dans son cauchemar toujours, dans son rêve, le héros a le sentiment que c'est lui qui a détruit le cheval.. Et il est d'ailleurs félicité par les gens pour avoir fait cela.. Et puis, il y a d'autres cauchemars où des phénomènes de ce genre se produisent.. Quelquefois, les phénomènes sont inversés, au lieu de détruire la menace, c'est lui qui la crée, c'est lui qui provoque les catastrophes autour de lui.. Et puis, de nouveau, il oublie cela jusqu'au moment où nous le trouvons.. Mais tous ces phénomènes, tous ces souvenirs, vont rester vivants dans l'inconscient et en partie dans la mémoire du personnage, et sont prêts à resurgir.. C'est effectivement ce qui va se passer.. Parmi les événements racontés au début du récit, va de nouveau apparaître le cheval des cauchemars, et ce cheval va traverser la route devant sa voiture.. Et il va y avoir un accident.. Ou, du moins, l'accident va-t-il être, d'une façon assez inexplicable, évité de justesse.. Circonstances qui seront à raconter.. Et le cheval va être tué.. D'où un titre possible, que j'aimerais d'ailleurs, pour la nouvelle : Mort d'un cheval.. Tout ça vous paraît assez loin du thème choisi.. Naturellement, c'est encore assez flou, c'est un brouillon, ce n'est même pas encore le stade du brouillon.. Il y aura donc eu un accident, ou presqu'un accident, ou un accident puisque le cheval est mort, et la mort du cheval va relancer, va faire renaître, dans l'esprit du héros, l'atmosphère des cauchemars d'enfance.. À partir de là, l'impression va se renforcer, en lui, qu'il provoque certaines catastrophes sur le monde extérieur, en fonction de son humeur ou même, simplement, en y pensant.. Alors, un autre phénomène, ce sont les événements qui apparaissent, puis qui s'effacent, dans les journaux.. C'est ainsi qu'on parle — on est en été, je crois, ou au printemps — d'un temps pourri.. Il suit tout cela de très près et on parle d'une épouvantable vague de froid dans telle région du monde.. Mais lui ne s'en souvient pas.. On en parle tout d'un coup ; ça l'étonne.. Comment n'a-t-il jamais eu connaissance de cela ? Alors, il se précipite où il peut, à l'hôtel, par exemple, il cherche dans les journaux des jours précédents et, effectivement, les journaux ont parlé de cette vague de froid.. Pourtant, lui, il n'en avait pas connaissance.. Et ainsi, toute une série de phénomènes du même genre.. Il y a un brouillage de la réalité.. Voilà quels sont les événements du départ.. Alors, reste à savoir ce qui va se passer, quelle est l'explication du phénomène, si c'est quelque chose qui se passe uniquement dans sa tête — fantasme — ou bien si cela est réel et dans quelle réalité, et quel sera l'aboutissement.. Vous m'avez proposé qu'il devienne fou.. C'est un peu trop simple ; je n'aime pas ce genre de dénouement.. Il nous reste un dénouement à trouver, mais aussi toute une longue partie du développement.. Il est maintenant cinq heures moins dix ; la poste ferme à cinq heures.. Vous devez avoir environ quarante minutes de cassette ; je ne vois pas très bien, et n'aurai même pas le temps de la réenrouler, d'ailleurs.. Je pense que c'est suffisant.. Je vous tiendrai au courant de ce que je ferai… Pour le moment, je ne peux pas faire mieux ; le temps me manque.. Je vous souhaite bonne réception de tout ça ; je vous souhaite d'en tirer le meilleur parti possible.. Je m'excuse de n'avoir pas pu développer davantage mais j'ai vraiment été pris de court.. Peut-être nous verrons-nous l'année prochaine.. Au revoir.. Cheval mort.. Demain.. 6, 1977, sous le titre de Élève Jeury… zéro !.. Garichankar.. 9, mai 1984, sous le titre de Cheval mort..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/les Cygnes se créent dans le ciel | Quarante-Deux
    Descriptive info: les Cygnes….. les Cygnes se créent dans le ciel.. Je suis toujours ramené vers les lieux où j'ai vécu.. Truman C.. apote.. Petit-déjeuner chez Tiffany.. I.. l faut toujours finir ce qu'on a commencé.. Vieille règle de morale, de vie et d'action.. Simon Pernal avait décidé de se soûler ce soir-là.. L'entreprise était en bonne voie.. Il s'installa dans son fauteuil gonflable avec la bouteille de Chivas Regal à sa droite, sur une table de jeu à damiers noirs et blancs, une pipe bourrée à sa gauche, sur un guéridon, pour en tirer de temps en temps quelques bouffées.. Il n'était pas un vrai fumeur, mais la pipe, dans les cas graves, aidait à pousser l'alcool.. Suprême raffinement, il posa sur ses genoux un livre qu'il ne lirait pas :.. , de Truman Capote, dans une vieille édition du Livre de poche.. Il y avait trois choses merveilleuses dans ce bouquin, toutes les trois, par chance, réunies sur la couverture.. Le nom de l'auteur, d'abord, drôle, tendre, superbe.. Un nom comme ça, on ne l'inventerait pas.. Truman Capote doit être mort, maintenant ?.. Le titre ensuite, nostalgique, désinvolte.. Enfin, la photo de la fille, une splendide rouquine au sourire éclatant.. Sans doute une comédienne célèbre en ce temps-là (vers les années soixante ou soixante-dix).. S'il avait eu une fille comme ça pour lui tenir compagnie, il aurait sans doute oublié Dinella une heure ou deux, ou toute la vie.. Un sourire gai, un regard fripon contre une âme italienne en détresse !.. Dinella, tu es une salope !.. Et Domik, Domik ton fils, crois-tu que tu pourrais l'oublier avec une rouquine superbe ?.. « Je suis toujours ramené vers les lieux où j'ai vécu… » C'est la première phrase du.. Petit-déjeuner.. Une des plus belles, dans sa simplicité, de la littérature de tous les temps.. Il la prononça à haute voix, comme une incantation ou un exorcisme.. Puis il pensa :.. Dinella et Domik sont les seuls lieux où j'ai réellement vécu.. Mes amours, mon territoire….. Il déboucha avec soin la bouteille de Chivas et remplit son verre.. Puis il but lentement, attentif à la couleur du whisky, à sa chaleur râpeuse, à son goût de suc animal.. Le fond sonore manquait.. Simon se leva et mit un disque de Kafi.. La première chanson était les Pâturages du ciel.. Marchez dans l'herbe couleur d'océan.. Mais n'écrasez pas les nuages blancs !.. Ô Dinella, ma Dina, pourquoi m'as-tu fait ça ? Et toi, Domik, comment as-tu pu la croire ?.. Il but encore.. Il attendait l'euphorie ; ce fut la lucidité qui vint, et il se sentit effroyablement seul.. Vieux….. Dinella lui avait dit, devant leur fils : « Tu es trop vieux, c'est pour ça qu'ils t'ont viré.. Trente-huit ans et alcoolique.. Tes organes sont pourris.. Comme garant par corps, tu ne vaux plus rien.. Et la banque t'a foutu à la porte ! ».. Domik l'avait regardé, épouvanté.. Ton père est pourri.. Il va bientôt crever !.. Simon était sûr qu'elle avait pensé ça.. Elle le dirait à Domik un jour ou l'autre.. Pourtant, il n'avait même pas dix ans de plus qu'elle.. Et elle savait bien pourquoi, en réalité, il avait perdu son emploi.. En réalité, eh bien, cet emploi n'existait plus.. La filiale française de l'I.. B.. , l'International Bio-Bank, avait licencié ses derniers garants par corps.. On ne greffait plus d'organes adultes, à cause des mécanismes de rejet qu'on n'avait jamais pu maîtriser tout à fait.. On utilisait des pièces biologiques d'origine embryonnaire….. Il faudra que j'explique ça à Domik.. Il a presque onze ans.. Il peut comprendre.. Et puis je chercherai du travail.. Simon savait quel genre de boulot on proposait aux anciens garants.. Certainement pas des trucs dont on puisse se vanter auprès de son jeune fils.. Il versa un autre verre de whisky, le but et scruta le tapis, dans l'espoir de découvrir un signe qui lui donnerait une piste.. Une piste pour l'avenir….. Est-ce que je ne vais pas me retrouver demain mendiboulo dans un camp d'hébergement ?.. Pas de signe.. Il se laissa retomber au fond de son fauteuil.. Kafi chantait.. Courez, courez dans les prairies du ciel.. Mais ne chassez pas le cygne éternel !.. Le téléphone sonna, jouant sur deux notes l'air des.. Kleptomanes.. « Simon chéri ? C'est Dina ! ».. L'appareil était un système intégré, avec clavier, téléviseur et cassette.. Il ne valait pas plus qu'un rein en bon état, du moins depuis l'arrivée sur le marché des organes embryo.. Simon calcula combien il pourrait en tirer, tandis que le visage étroit, un peu félin, de Dinella s'encadrait sur l'écran.. « C'est Dina.. Tu me vois ? ».. Simon grogna.. Elle avait aussi le téléphone intégré.. Son marchand de soupe lui avait offert le gadget qu'elle avait tant regretté en quittant Simon.. Une sale petite-bourgeoise, voilà ce qu'elle est, ma Dinella !.. « Tu ne dis rien ! » gémit-elle en balançant sa lourde chevelure brune.. Elle prenait la pose devant l'œil électronique de la machine.. On voyait bien qu'elle n'avait pas encore l'habitude.. — « Que veux-tu que je te dise ? ».. Tes organes sont pourris ; c'est pour ça que la banque t'a foutu à la porte !.. — « C'est à cause de Domik, Simon.. Est-ce qu'il est chez toi ?.. — Comment, chez moi ? Tu sais bien que non ! ».. Domik….. Elle lui avait dit que son père était trop vieux, qu'il ne valait plus rien comme garant par corps et qu'il allait crever.. Oui, elle avait dit à peu près ça à leur fils.. Et maintenant, elle demandait si le gosse était ici !.. — « Il n'est pas rentré, ce soir ! » dit-elle.. « J'ai téléphoné un peu partout.. Il n'est chez aucun de ses copains.. Il a disparu à la sortie du collège.. Je pense que c'est une fugue.. Je ne suis pas trop inquiète.. À ton avis, qu'est-ce qu'il faut faire ? ».. Simon eut envie de répondre : « Demande au marchand de soupe ! ».. Mais il s'agissait de Domik, son fils.. Il s'éveilla brusquement de cette rancuneuse torpeur dans laquelle le maintenait l'alcool.. Domik avait disparu.. Domik était parti !.. — « Il faut prévenir la police.. — « On t'a pas attendu.. Bob s'en est occupé il y a plus d'une heure.. Les flics ont dit que Domik risquait rien, avec la Charte.. Simon regarda sa montre.. Onze heures vingt.. Oui, la Charte….. — « Tu n'as aucune idée ?.. — Non, aucune.. Je pensais que toi….. — Peut-être.. Je vais aller voir.. — Tu vas pas sortir à cette heure-ci ? C'est idiot ! Qu'est-ce que tu feras de plus ? Les flics nous ont dit que Domik ne risquait rien avec la Charte.. On l'applique bien, par ici, ils ont dit !.. — C'est commode pour eux !.. — Tu sais ce qu'ils m'ont raconté ? Que Jim le Jaune était en ville ! Et on en a parlé à la T.. Vidéo ! Il doit être venu pour un règlement de comptes, hein ? Alors, tu penses, ils n'ont pas le temps de s'occuper des gosses perdus ! ».. Simon médita à haute voix.. — « James Ferjick, dit Jim le Jaune.. L'idole des bandes… ».. Dinella rejeta une mèche de cheveux qui cachait son œil droit.. Il y avait maintenant une certaine douceur dans son regard.. — « Ce James a signé la Charte, d'après ce qu'ils m'ont dit.. — Ferjick a été un des promoteurs de la Charte.. Tu sais qu'il a travaillé quelque temps dans la… Enfin, comme garant par corps.. Pas à l'I.. mais dans une affaire allemande.. Dinella haussa les épaules, mais sans brusquerie.. — « Je ne crois pas que tu doives sortir, Simon.. » dit-elle gentiment.. « Je t'ai appelé pour te prévenir et pour te dire que j'ai fait le nécessaire.. Je… En bien, tu n'as jamais prétendu que je ne m'occupais pas de Domik, je le reconnais.. Mais tu aurais pu en profiter pour… enfin, mets-toi à ma place.. J'espère que tu ne m'en veux pas… Alors, Bob va organiser les recherches.. — C'est à moi d'organiser les recherches.. » dit Simon sans trop de conviction.. — Je reconnais que tu as des tripes, mon… Simon, je regrette ce que j'ai pu dire à un moment.. Je… Je ne le pensais pas.. Mais tu n'as pas les moyens de Bob.. Tu ne connais personne.. Lui, rien qu'en causant avec ses clients….. — J'y vais.. Domik est mon fils.. Je dois le chercher !.. — Écoute, Simon : tu es ridicule.. La Charte le protège.. — Ce n'est pas une raison pour abdiquer.. Je me sens responsable.. — Je ne sais que te dire.. Fais comme tu… Tu as du cran ! ».. Dinella coupa brusquement pour ne pas montrer son émotion.. Domik s'amusait à repérer ses constellations préférées.. Il en découvrait toujours de nouvelles.. Il nomma la Sirène, le Gerfaut, le Roi des aulnes, la Flamme rouge, le Baobab, le Tigre du Bengale, le Python sacré….. L'univers entier appartenait à Domik, ce soir-là.. Il en avait décidé ainsi.. La nuit était bleue, tendre, vivante ; la lune étendait sur la campagne un rideau de velours doré que le vent faisait parfois trembler très doucement.. L'air tiède se chargeait d'une entêtante odeur de violette.. Domik n'avait pas mangé et tirait de ce petit sacrifice une intense exaltation.. Il marchait d'une allure régulière et il se sentait vivre avec force.. Sur le revêtement du trottoir, son pas claquait sec dans le silence de la nuit — seulement troublé de loin en loin par le rugissement de quelques motos… Les mains dans les poches de son jean, le col de son blouson relevé et ses chaussures à tige élastique serrées aux chevilles, il se laissait glisser sur la pente d'une très vaste prairie… La minicassette suspendue à son épaule par une fine courroie chantait avec la voie de Kafi le Muezzin.. Courez, courez dans les pairies du ciel.. Simple coïncidence.. Il y a tant de prairies dans l'univers !.. La forêt était encore lointaine.. Pas un seul arbre pour lui cacher les étoiles.. Les nuages blancs qui passaient, au-dessus de l'horizon, semblaient tout à fait transparents.. Courez, courez dans les pairies du ciel !.. La grosse étoile jaune qui scintillait entre la Flèche et le Roi, c'était Pella, que Domik aimait entre toutes.. Autour de ce soleil, plus gros et plus beau que le soleil de la Terre, gravitait la planète Bellune….. Bellune, la planète de Johnny Storm.. La planète sans villes.. Johnny Storm était un des plus terribles aventuriers de la Galaxie.. Mais il avait signé la Charte de l'Espace.. Contrairement à celle de la Terre, la Charte de l'Espace protégeait tout le monde.. Les enfants, bien sûr, mais aussi les adultes, les hommes et les femmes qui avaient besoin d'aide et de secours.. Les vieux surtout.. Domik estimait cela beaucoup plus juste.. Une petite étoile brillait d'un éclat bleuté presqu'au zénith, figurant l'œil du Tigre.. Elle s'appelait Nazirine.. Elle possédait deux planètes sœurs, Lij et Reï, toutes les deux très mystérieuses.. Vers la queue du Python, à l'est, on pouvait voir une géante gazeuse nommée Tokatadi.. Autour de Tokatadi, gravitaient vingt-deux planètes dont la plus petite était aussi grosse que Jupiter.. Une double, Kartus et son compagnon, marquait la fourche du Baobab….. Il y avait tant d'étoiles dans le ciel….. Domik courait dans la prairie.. L'herbe lui montait à mi-jambe.. Un vent frais le souffletait.. La ligne sombre de la forêt se rapprochait sur sa droite.. Il obliqua légèrement, car il ne voulait pas quitter la prairie.. Une demi-douzaine de cavaliers filèrent en direction des collines, loin devant, mais ne firent pas attention à lui.. Salut, camarades !.. Grâce à la Charte de la Prairie, on ne pouvait rencontrer que des amis entre la rivière Kogody et les monts TeriLarac.. Un petit animal courait maintenant près de lui.. La nuit était devenue plus noire et, dans l'herbe haute, il le distinguait mal.. Cela semblait un très gros chien ou un tout petit poney.. Peut-être un poney aurait-il dû faire plus de bruit.. Pourtant la tête avait quelque chose de chevalin… L'animal le dépassa.. Une diligence tirée par au moins douze chevaux apparut sur la droite, à mi-chemin de la forêt.. Derrière ses fenêtres, on voyait clignoter de faibles lumières.. Domik atteignit un terrain nu, semé d'éboulis.. Il suivit un moment le lit d'un ruisseau asséché.. La diligence avait disparu.. Il s'arrêta au pied d'un rocher moussu en forme de croc.. Il avait cru voir un éclair à l'horizon.. Peut-être un orage.. Ou peut-être un coup de feu.. Il se demanda si la Charte de la Prairie protégeait les diligences.. Sans doute, mais pas dans le désert.. Il frissonna.. D'un coup de pouce, il remit la cassette en marche.. Voyez : les cygnes se créent dans le ciel,.. Les cygnes blancs, les cygnes éternels….. Il préférait ne pas entendre les détonations.. La diligence avait dû être attaquée à la limite de la Prairie par les guerriers d'une peuplade sauvage, les Bjorns, les Hourkas ou les Rzuks… Les Rzuks venaient d'une étoile de la constellation du Gerfaut.. Ils étaient assez féroces et ils avaient été les derniers à signer la Charte de la Prairie.. Ils guettaient les voyageurs adultes à la limite du désert ; ils les déshabillaient et les tondaient, puis ils les dépouillaient de toutes leurs richesses.. Les Hourkas envoyaient des signaux de fumée ; les Rzuks communiquaient avec des signes secrets dans le ciel.. Ils étaient les plus fascinants.. Voyez : les cygnes se créent dans le ciel….. Domik avançait maintenant sur un chemin formé de gros galets ronds et lisses.. Grâce au clair de lune, il pouvait facilement bondir de l'un à l'autre sans risquer de se casser la figure.. Quelques cierges se dressaient sur les bords du chemin.. Parfois, la silhouette d'un cavalier se détachait au loin.. Il entreprit d'escalader une colline rocailleuse.. Sur cette pente, la végétation se réduisait à quelques chardons et à de rares touffes de buissons épineux.. La montée était pénible.. La clarté de la lune ne révélait pas tous les pièges du terrain.. Domik décida d'être en haut.. Il lui fallait s'orienter.. Le temps virevolta.. Les Twirs d'Anko-Dayak savaient faire cela.. Il fut au sommet de la colline.. D'abord, chercher la constellation du Triangle.. La voici.. C'est un triangle très plat.. Le centre du cercle circonscrit se trouve à l'extérieur : c'est l'Étoile polaire, Melaine Mel.. Le nord… La rivière Kogody est de ce côté.. Le poste des Espagnols doit être par là.. En route !.. Il était de nouveau obligé de marcher.. Il ne connaissait pas très bien la technique des Twirs.. Il ne pouvait pas faire virevolter le temps deux fois de suite.. Oh ! s'il avait voulu, il aurait facilement trouvé un cavalier qui l'aurait pris en croupe et conduit au poste.. Mais il n'y tenait pas.. Les cavaliers des peuplades sauvages qu'on rencontrait dans ce pays étaient gentils avec les jeunes voyageurs.. Ils avaient tous signé la Charte de la Prairie.. Mais le poste des Espagnols était situé au-delà des limites de la Prairie, quelque part entre le désert et la forêt.. Les hommes qui se cachaient là n'étaient pas protégés par la Charte comme lui-même.. Mieux valait ne pas livrer aux cavaliers le secret de leur refuge.. Domik se mit en route vers le sud-ouest, entre une ligne de rochers arrondis et une falaise basse, hérissée de cactus, qui surplombait un étroit sentier tracé par les bêtes du désert.. Il pouvait identifier presque tous les bruits qu'il entendait.. Le grattement presque imperceptible du sable soulevé par le vent ; puis, un ton plus haut, le crissement timide des insectes ; et, toujours, en montant la gamme des sons, le doux chant d'un ruisseau presqu'à sec, à la limite de la prairie ; de temps en temps, l'appel rauque d'un oiseau de proie, le brusque fracas déclenché par un loup, un coyote ou n'importe quel animal du désert qui s'enfuyait à son approche.. Parfois, un ululement profond et sourd montait de la forêt, une cavalcade grondait sur les pierres du chemin, une détonation claquait et l'écho glapissait….. Le ciel se couvrait ; à l'ouest, la forêt s'enfonçait dans l'obscurité.. L'odeur crue de l'orage avait remplacé le parfum des violettes de la Prairie… Domik serra son col, puis il se mit à courir, coudes au corps, pour se réchauffer.. À un détour du sentier, les cavaliers surgirent.. Ils étaient quatre, coiffés de feutres à large bord, laser à la ceinture.. Ils s'arrêtèrent.. Leurs bêtes piaffaient nerveusement.. Le chef releva ses lunettes anti-simoun et s'approcha de Domik, qui s'arrêta aussi et le regarda avec calme.. « Où vas-tu si vite, camarade ? ».. Domik ne jugea pas utile de mentionner le poste des Espagnols.. — « Ce n'est pas que je sois pressé.. « Je courais pour me réchauffer.. Je continuerai aussitôt que tu voudras bien sortir ce canasson de mon chemin ! ».. Le cavalier éclata d'un rire sonore qui couvrit le grondement des montures écumantes.. — « Peur de rien, mec ? Tu sais qui je suis ?.. — Tu ne me parais pas tout à fait assez futé pour être un Rzuk.. Alors, tu dois être un Hourka ou un Bjorn !.. — Je m'appelle Jim le Jaune !.. — Je suppose que tu as signé la Charte.. Alors, tu vas me foutre la paix !.. — Et si je l'avais pas signée ?.. — Eh bien, mon vieux, je ne donnerais pas cher de ta peau, dans le monde où nous vivons !.. — Bien sûr, je l'ai signée.. Le moyen de faire autrement, dans le monde où nous vivons ?.. — Et qu'est-ce que tu viens faire en ville ?.. — Régler mes affaires ! Occupe-toi des tiennes ! ».. Domik fit un pas en avant.. — « Tu pourrais être poli.. Je m'occuperai de mes affaires quand tu auras enlevé cette haridelle de là-devant.. Allez ! Ou je lui flanque une trouille qu'elle n'oubliera pas de sitôt ! ».. Jim écarta son cheval et ses compagnons l'imitèrent en maugréant.. Le chef toucha son chapeau.. — « Salut, mec.. Sans rancune !.. — Salut, camarade.. » dit Domik.. « Sans rancune, parole ! ».. C'était une nuit tiède de la fin du mois de mai.. Simon Pernal marchait à grand pas, en  ...   pour le client.. Garants par corps.. Ça veut dire que si le client ne payait pas, disparaissait, devenait insolvable ou n'importe quoi, le garant devait remplacer l'organe donné par la banque.. Avec un des siens.. Le même ou un autre, admis en équivalence.. En réalité, ça arrivait rarement.. La banque n'aimait pas mutiler un bon garant.. Quelquefois, certains étaient obligés de fournir un rein, plusieurs décimètres carrés de peau, un œil ou une demi-douzaine de dents.. C'était quand même une sacrée menace.. Alors, les autorités et la jurisprudence nous accordaient quelques privilèges pour nous permettre d'effrayer les débiteurs de mauvaise foi.. Nous étions armés, nous avions nous aussi une sorte de charte non écrite qui nous plaçait un peu en marge des lois.. Et nous… L'opinion acceptait mal ces privilèges, je le reconnais.. On nous tenait en quarantaine.. Nous vivions entre nous.. C'est une des raisons pour lesquelles nous nous réunissions tous les mercredis soir au pavillon de la rue d'Espagne.. Maintenant, tout ça est fini….. — C'était trop beau pour durer.. » dit le chef des Motards.. « Et pourquoi ça ne marche plus, cette combine ? Qu'est-ce qui est arrivé ?.. — Vous savez, on n'est jamais parvenu à maîtriser complètement les mécanismes immunologiques.. Il y avait toujours une proportion importante de rejets dans les greffes d'organes adultes.. C'est pourquoi on a abandonné peu à peu cette technique.. Aujourd'hui, on utilise quatre-vingt-dix-neuf pour cent de tissus d'origine embryonnaire.. Les garants par corps n'ont plus aucune raison d'être… Nous avons été licenciés les uns après les autres.. J'ai été parmi les derniers.. Un des Motards qui avait joint les mains sur son casque posé devant lui et regardait fixement Simon intervint à voix basse avec un accent étranger, peut-être allemand.. — « Le pavillon de la rue d'Espagne, c'était votre base d'opérations ?.. — On s'y retrouvait une fois par semaine, le mercredi soir.. Ma femme y est venue plusieurs fois avant que nous soyons séparés.. Mon fils aimait beaucoup cette maison à cause du chenil….. — Ah ! vous aviez aussi des chiens ?.. — C'était du cinéma.. On s'en servait presque jamais.. — On prétend que vous aviez une chambre de torture pour les clients insolvables ! » dit sèchement le Motard.. — « Foutaises !.. — Avec les moyens modernes, on peut faire ça dans n'importe quel salon bourgeois ! » jeta une fille.. Le Motard à l'accent allemand insista.. — « Je ne sais pas quels moyens vous aviez.. Mais les insolvables ne sortaient pas du pavillon de la rue d'Espagne sans avoir signé un legs d'organe.. Et quelque temps après, il leur arrivait un accident inexplicable….. — Oh ! ça va, on n'en a rien à foutre ! » coupa le chef.. « Je voudrais savoir ce que tu allais branler au pavillon de la rue d'Espagne.. » Simon soupira et regarda longuement ses mains qui tremblaient.. Il pensait à la première phrase du.. : « Je suis toujours ramené vers les lieux où j'ai vécu… ».. C'était la seule explication véritable.. Mais elle serait inaccessible à ces jeunes gens matérialistes.. — « Le loyer de la maison court jusqu'à la fin du semestre.. On va peut-être nous la reprendre.. Le téléphone est coupé.. Mais enfin, elle est encore à nous, jusqu'à preuve du contraire.. Certains de mes camarades continuent de s'y retrouver.. On est mercredi soir… » Il regarda sa montre.. « Ou plutôt jeudi matin.. Ils y sont peut-être.. Et mon fils… Il aimait beaucoup aller au pavillon, pour voir les armes et les chiens.. Je l'emmenais quelquefois, le mercredi.. J'ai pensé qu'il avait pu y aller seul aujourd'hui, parce que… ».. Il esquissa un geste las.. Dinella avait dit : « Tu es trop vieux ; c'est pour ça qu'ils t'ont viré… ».. Domik avait peut-être cherché à connaître la vérité.. « Comme garant par corps, tu ne vaux plus rien ! » avait ajouté Dinella.. Domik avait peut-être eu envie d'interroger les garants, dont certains étaient ses amis.. Eux seuls pouvaient le renseigner.. Peut-être Domik souhaitait-il revoir les chiens du pavillon de la rue d'Espagne une dernière fois… Mais tout cela était trop long à expliquer.. « Une simple intuition.. « Je me trompe peut-être.. Mais si Domik n'est pas là, je ne sais pas où le chercher.. Un agent de liaison des Motards, entièrement vêtu de cuir fauve, entra dans la salle du.. en balançant son casque à bout de bras.. — « Une bonne nouvelle pour ceux qui ont envie d'aller faire un tour à la campagne, les mecs ! Il y a cinquante flics dans le quartier ! ».. Le chef se leva brusquement.. — « Qu'est-ce que tu chantes, Rico ?.. — Il chante des conneries ! » lança une fille en train d'arranger son maquillage.. Elle n'avait même pas levé les yeux de sa glace de poche.. Rico s'avança d'un air menaçant.. — « Vos gueules ! » dit le chef.. « Qu'est-ce qui se passe ?.. — Ils sont aux fesses de Jim le Jaune.. Un Motard leva le poing.. — « Faut qu'on aille aider Jim.. C'est un pote.. — Jim mon cul ! » fit Rico.. Il s'approcha du chef.. « T'avais bien dit qu'on irait voir si les cerises étaient mûres un de ces jours ?.. — Ouais.. C'est ce que j'avais dit.. — À mon avis, le moment est venu… ».. Le chef posa la main sur les papiers de Simon étalés sur la table.. Il la referma sur le permis de conduire.. — « Une simple formalité, mec.. Ah ! j'oubliais… ».. Il prit un billet de cinq cents francs dans le portefeuille de Simon, glissa le tout dans sa large poche de poitrine.. « Le permis, on viendra te le rapporter demain ou après-demain si tout est correct.. Le fric, c'est pour nos frais.. T'en causeras à personne.. Salut et porte-toi bien ! ».. Il ne fallut pas plus d'une minute aux Motards pour sortir du bar, lancer leurs machines, se regrouper et disparaître au bout de la rue.. Simon se demanda où étaient passés les chiens.. Peut-être appartenaient-ils à l'International Bio-Bank, qui les avait repris pour les vendre… Maintenant, ça n'avait plus aucune importance.. James Ferjick et ses trois compagnons étaient maîtres de la place.. Il y avait en outre deux ou trois factionnaires au rez-de-chaussée.. Une opération bien montée et sans risques.. Pour régler ses comptes avec les garants, Jim le Jaune avait attendu que ces hommes — autrefois redoutés et haïs — ne soient plus que des chômeurs désarmés et désemparés.. Il avait seulement un peu trop attendu.. La déception se lisait sur son visage rougeâtre et ridé de poupon précocement vieilli.. Celui qu'il cherchait, le chef du groupe G.. P.. de la Bio-Bank, Carl Van Tess, n'était pas homme à perdre son temps à une veillée d'anciens combattants.. Il s'était recasé depuis plus d'une semaine dans une quelconque police parallèle.. L'informateur de Ferjick avait été pris de vitesse.. « Je n'ai rien contre vous, personnellement.. » dit le Jaune aux trois hommes qui se tenaient mains levées en face de son colt.. « Je pense que tous les garants sont des canailles mais….. — Tu en as été un ! » accusa Simon Pernal.. Jim le Jaune eut un rire grinçant.. — « Tous des canailles, mais j'en ai rien à foutre ! ».. Domik changea de position sur la banquette où l'avaient consigné Ferjick et sa bande.. — « Tiens-toi tranquille, môme ! » gronda un des types.. C'était un jeune gars aux cheveux frisés, très blonds, qui tenait une arme moderne, brillante, lisse… mais il se gardait bien de la braquer sur l'enfant.. Domik se leva et, se tournant vers lui, demanda : « Je suppose que vous avez signé la Charte ? ».. Le jeune blond fixa ses yeux pâles sur l'enfant.. Un rictus lui tira la bouche, et son front se plissa.. — « Quel culot ! Et si on l'avait pas signée ?.. — Je donnerais pas cher de votre peau dans le monde où nous vivons ! ».. Domik et Simon échangèrent un regard discret.. Ils étaient assez inquiets mais assez fiers l'un de l'autre.. Ils n'avaient pas eu le temps de parler.. Lorsque Simon était arrivé au pavillon, son fils dormait sur la banquette, pendant que deux anciens garants, Louis Jordenko et Paul Drunne, plus qu'à moitié ivres, jouaient mollement aux cartes.. Domik s'était réveillé.. Il n'avait pas paru surpris en voyant son père.. « Je savais que tu viendrais… » Il avait ajouté comme pour lui-même : « Les garants, c'est fini ! ».. Simon n'avait pas compris tout de suite le sens de cette réflexion.. La porte s'était ouverte brutalement.. En même temps, un carreau de la fenêtre volait en éclats.. Une voix hargneuse glapissait : « Van Tess ! Je te tiens, salopard ! ».. Manque de chance : Carl Van Tess n'était pas là… Un autre homme surgissait par le couloir et criait : « Van Tess est pas là, chef.. Y a que ces trois connards et un môme.. Tu te rends compte, un môme ! ».. Jordenko avait vomi sur sa chemise et il devait s'appuyer au mur pour ne pas tomber.. Drunne était coincé entre le réfrigérateur et une chaise renversée.. Simon se tenait contre la banquette, sur laquelle Jim et ses compagnons avaient jeté leurs casques et leurs lunettes.. Il était raide, tendu.. Mais aucun des trois hommes ne montrait la moindre velléité de résistance.. Jim le Jaune recula jusqu'à la porte.. — « Je vais pas vous tuer ! ».. Domik le regardait avec insistance.. Il détourna les yeux.. « J'ai rien contre vous.. Mais j'aime pas les garants ! Je vais vous tirer dans les pattes.. Bougez pas ! Je vais vous casser les guiboles en deux ou trois morceaux.. On vous fera des greffes ! Mais si vous remuez trop, vous risquez d'attraper une balle dans le buffet… Bougez pas ! ».. Domik s'avança lentement vers lui.. « Reste où tu es, môme.. T'es pas visé !.. — Vous n'avez pas le droit de tirer sur mon père et ses copains ! » cria Domik.. « Vous avez signé la Charte !.. — Merde ! » fit le Jaune.. « T'es pas dingo ? La Charte, c'est pour les gosses comme toi, petit con.. Pas pour les vieux salopards comme ces trois-là !.. — Et si je me mets devant ?.. — Nom de Dieu ! ».. Tranquillement.. Domik vint se planter entre son père et Louis Jordenko.. Puis il mit sa minicassette en marche.. Voyez ! Les cygnes se créent dans le ciel….. — « Vous avez compris ? » demanda Domik à Jim.. — « Quoi ? Qu'est-ce que tu veux que je comprenne, petit con ?.. — Ne me parlez pas sur ce ton.. » fit Domik froidement.. « La Charte vous oblige à me respecter.. Je vous demande si vous avez compris le jeu de mots.. On dit les cygnes… c,y,g,n,e,s… se s,e… créent.. Jim le Jaune éclata de rire, et sa main droite qui tenait le colt se balança dangereusement en direction des prisonniers.. — « Pour te dire la vérité, petit con, je sais pas lire ! Hein, ça t'étonne, à notre époque ? Je sais ni lire ni écrire et j'en suis fier.. Alors, tes jeux de mots, j'en ai rien à foutre ! Et maintenant, tu… ».. Un homme surgit dans le couloir.. — « Jim ! L'éclairage de la rue est tombé en panne et il y a des mouvements suspects vers l'impasse, du côté de nos motos !.. — L'orthographe, c'est pas important.. » fit Domik.. « Il y a les cygnes oiseaux qui se créent — naissent — dans le ciel.. Mais on peut comprendre….. — T'es un chouette môme.. » dit Jim le Jaune.. « On discutera de tout ça une autre fois.. Aujourd'hui, j'ai pas bien le temps ! ».. De nouveau, il pointa son arme vers les trois garants immobiles.. Simon se raidit.. C'était une belle fin.. Un sourire nerveux retroussa le coin de sa lèvre supérieure.. Il attendait la balle.. Mais Jim hésita.. Le canon du colt oscilla entre Jordenko et Drunne, revint à Simon.. — « Si vous tirez sur mon père et ses copains, vous êtes foutus ! » dit calmement Domik.. — « Quoi ? Qu'est-ce que tu racontes, môme ? ».. Le bras de Jim eut un spasme et son doigt trembla sur la détente.. — « Je dirai que vous avez violé la Charte.. Je dirai que vous avez essayé de m'enlever, que vous m'avez brutalisé… ».. Le Jaune baissa son arme.. — « Sale môme ! ».. Les cadavres ne dérangeaient pas plus Domik que des mannequins de son.. Le jardin du pavillon en était plein.. Mais Domik avait l'habitude : les Bjorns, les Hourkas et les Rzuks qui se disputaient la Prairie abandonnaient bien des corps exsangues sur l'herbe ou le sable.. D'autre part, son père et les deux garants saouls n'avaient aucun mal.. Ils étaient là-haut, au premier étage du pavillon, provisoirement à l'abri.. Si les mecs de la police montée qui encerclaient le pâté de maisons n'étaient pas complètement idiots — bêtes comme des Bjorns… — tout le monde pourrait s'en tirer.. Sauf ceux qui étaient morts….. Deux projecteurs croisaient leurs feux dans le jardin.. Le chef des policiers se tenait sur un mur, abrité par le toit du chenil.. Domik eut une pensée émue pour les chiens qui étaient ses copains.. D'après Louis Jordenko, la banque les avait repris.. Pourvu qu'on ne les ait pas tués !.. La bande de James Ferjick était réduite à Jim lui-même et à deux hommes.. Parmi les autres, certains avaient été abattus par les policiers, certains avaient été pris.. Un au moins, un lâche, avait fui.. Les trois hommes blottis sous le perron se trouvaient sous le feu des policiers, dont le chef haranguait Jim.. « N'aggrave pas ton cas, Ferjick.. Laisse le gosse sortir du jardin !.. — Écoutez, chef, vous me connaissez.. C'est pas mon genre, de rigoler avec la Charte.. Je le retiens pas, le môme !.. — Très bien.. « Qu'il sorte ! Tu m'entends bien, petit gars ?.. — Je vous entends.. — « Est-ce que tu connais la porte en fer qui donne sur la petite rue, derrière le pavillon ? ».. Domik répondit avec assurance.. — « Je la connais.. Mais il y a trop de lumière.. Éteignez un projecteur, s'il vous plaît, Monsieur.. Les flics obéirent après un instant d'hésitation.. Dans une pareille situation, les désirs d'un enfant étaient des ordres.. — « Jim ! » cria le chef.. « Sors de là et avance avec tes hommes ! ».. Un camion passa dans la rue d'Espagne.. Le bruit du moteur couvrit la réplique de Jim le Jaune… Le vent s'était levé et la pluie commençait à tomber.. Les feuillages des troènes et des lagerstremias luisaient sous la lumière du projecteur restant.. Un volet claqua tout près.. Les hommes sursautèrent.. Il y eut quelques cris dans la rue.. Les trois garants prisonniers au premier étage quittaient le pavillon par la fenêtre.. — « Vous me laissez partir avec mon cousin Jim ? » demanda Domik.. Il y eut un silence, troublé par le crépitement de la pluie et par des bruits de pas dans la rue.. — « Quoi ? » fit le chef des policiers.. — « Il faut que je rentre chez moi.. — « On va te ramener.. Marche vers la porte en fer sans te presser, petit gars.. — Je ne sais pas où est ma mère.. « C'est Jim qui doit me ramener.. Il avait quitté son blouson pour s'en faire un capuchon.. Mais la pluie lui giflait maintenant le visage.. « S'il vous plaît, Monsieur, laissez-nous partir.. J'ai froid.. — Ferjick est ton cousin ? » demanda le chef.. Jim ricana discrètement.. Domik ne répondit pas à la question.. Peut-être ne l'avait-il pas entendue.. Le Jaune et ses compagnons baissaient la tête sous les rafales de pluie.. Mais ils restaient tendus et vigilants.. Si Domik s'éloignait seulement de deux ou trois pas, les policiers pourraient tirer sans risquer de le blesser.. Alors….. Domik changea de ton.. — « Si vous ne me laissez pas partir avec Jim, je dirai que vous avez violé la Charte ! ».. Jim siffla doucement.. Les policiers se turent.. Un inspecteur soucieux de sa carrière ne plaisantait pas avec la Charte.. — « Et nous, alors ? » demanda un compagnon de Ferjick.. — « N'aggravez pas votre cas.. « Rendez-vous ! ».. Simon Pernal déboucha avec soin la bouteille de Chivas et versa deux centimètres de whisky dans le verre de Dinella, ainsi que trois centimètres dans le sien.. Il but lentement.. Kafi le Muezzin assurait le fond sonore.. Voyez ! Les cygnes se créent dans le ciel.. Sans la réflexion de Domik — adressée à Jim le Jaune —, il n'aurait peut-être jamais remarqué lui-même ce jeu de mots mystérieux : les cygnes se créent = les signes secrets… Il sourit.. Une autre phrase trottait dans son esprit :.. Je suis toujours….. « Mon chéri, » demanda Dinella, « quel effet ça te fait à toi de voir notre fils présenté comme un héros à la T.. Vidéo ?.. — Présenté comme un héros pour avoir sauvé Jim le Jaune, eh bien, Di….. — Pas pour avoir sauvé Jim le Jaune.. Pour avoir défendu une conception plus étendue de la Charte !.. — Je suppose que je devrais être fier….. — Tu.. dois.. être fier… Ô mon chéri, il faut que tu réfléchisses à ma proposition.. Bob n'est pas un mauvais cheval.. Un type comme toi ne resterait pas longtemps aide-cuisiner.. Dans un an, tu pourrais être gérant.. Et puis, cette situation aurait un avantage pour nous deux….. — Ah ! Lequel ?.. — Oh ! Simon, si tu travaillais pour Bob, nous pourrions nous voir très facilement ! ».. La première phrase du.. Simon pensa :.. Domik, Dinella : mon amour, mon territoire….. — « Pourquoi pas ? » dit-il.. « La cuisine m'a toujours intéressé.. les Cygnes se créent dans le ciel.. Pardonnez-nous vos enfances.. (anthologie sous la responsabilité de : Denis Guiot : France › Paris : Denoël • Présence du futur • 250, premier trimestre 1978 (9 janvier 1978)).. samedi 6 septembre 2003 —.. samedi 6 septembre 2003..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/Mais quel territoire ? | Quarante-Deux
    Descriptive info: Mais quel….. Mais quel territoire ?.. …à tous ceux qui ont aimé van Vogt.. L.. a charrette s'arrêta en grinçant, quelques mètres en avant des voyageurs qui marchaient près du fossé pour ne pas être arrosés par l'eau des flaques.. Ses grandes roues cerclées de métal luisant étaient couvertes par la boue blanche de la route.. En se retournant sur son siège, le conducteur de la voiture désigna le banc vide derrière lui.. « J'ai justement deux places, les hommes.. À votre service, si vous voulez en profiter ! ».. Le professeur fit avec sa canne un geste de refus qui effraya le cheval.. Le paysan tira sur les rênes en observant, sourcils froncés, les capes vertes des voyageurs.. Celle du professeur, lord Jomberg Vandrederen, de teinte foncée et très longue, couvrait ses genoux et descendait jusqu'à mi-jambes.. Claire et beaucoup plus courte, celle de l'étudiant, Breslyn Dellatica, flottait élégamment sur ses hanches.. Peut-être l'homme avait-il reconnu la couleur de l'université de Dihepoli et la toque du professeur qui semblait un gros paquet de mousse dorée.. Deux universitaires, de toute évidence : maître et élève.. La dignité de ses fonctions interdisait au premier de monter sur une charrette à cheval.. Quant au second, il devait suivre, bon gré, mal gré.. Le paysan haussa donc les épaules, fit claquer son fouet à bonne distance de son cheval — ces gens-là auraient été capables de le dénoncer au syndic pour sévice sur un noble animal !.. Jomberg marchait devant.. Il tenait son bâton d'une main et une sacoche de cuir de l'autre.. Bres le suivait à deux pas, sac au dos et, à la main, une sacoche grise, naturellement beaucoup moins luxueuse que celle du professeur.. Ses vêtements, très ajustés et un peu râpés, étaient gris aussi, mais sa cape avait la couleur des riches prairies qui s'étendaient de part et d'autre de la route et au bord de la rivière — son collant et sa veste avaient la nuance exacte du ciel où couraient de longues franges de nuages… La boue blanchâtre recouvrait ses souliers.. La pluie avait cessé de tomber depuis la fin de la matinée, mais le vent frisait les peupliers et couchait les hautes herbes.. Jomberg devait parfois enfoncer sur son crâne osseux, de la main qui tenait le bâton, sa toque enrubannée, toujours sur le point de s'envoler.. Les roseaux qui bordaient l'Orgombi s'emmêlaient avec un bruit râpeux.. Une tâche claire s'étalait au couchant, du côté d'Emburg, et le soleil se montrait discrètement, dans un halo orangé.. « Cochon de temps ! » dit Jomberg.. « Depuis mon agrégation, je ne me rappelle pas avoir vu un mois de mai aussi mauvais ! ».. Pressant le pas, un peu voûté sous le poids du sac, Bres vint à sa hauteur.. — « Et le mois d'avril, Monsieur ! » dit-il servilement.. — « Il n'y a plus de saisons, Breslyn.. Bres approuva, un mauvais sourire sur les lèvres.. Le professeur le regarda d'un air un peu moqueur.. « Tout va bien ; nous arrivons.. » dit-il de sa voix profonde et chaleureuse qui savait donner tant d'émotion aux choses simples.. Inter Université, centre de Dihepoli, doctorat de sociologie appliquée, thèse projective, Breslyn Dellatica, sujet la carte et le territoire, code Aristarque Galilée Korzybski numéro.. Cher élève et ami, Inter Université est heureux de vous guider aujourd'hui dans cette ultime épreuve qui fera de vous probablement un docteur en sociologie appliquée, titre enviable s'il en est dans notre belle société.. J'espère que vous aurez l'occasion de confirmer au cours de votre thèse projective votre remarquable succès des épreuves écrites et audiovi.. Votre soutenance est certainement prête dans votre esprit aussi me bornerai-je à répéter deux conseils importants parmi tous ceux que j'ai déjà pu vous prodiguer à diverses reprises.. Une thèse projective n'est pas une simple étude théorique, c'est un récit vivant et personnel.. Ne craignez pas de vous engager dans la vôtre, de vous mettre en scène avec votre sensibilité et vos problèmes affectifs.. C'est un facteur de réussite que beaucoup d'étudiants en sociologie appliquée négligent bien à tort.. Il s'agit aussi de prouver que vous êtes un homme capable de comprendre les autres hommes et de partager leurs désirs et leurs espoirs.. Enfin, je vous rappelle que, contrairement à ce que croient certains, les thèses les plus moroses ne sont pas toujours les meilleures.. Inter Université se flatte de posséder le sens de l'humour le plus développé de l'ensemble Inter World System.. J'espère que vous ne nous décevrez pas.. Maintenant, détendez-vous.. L'injection que vous allez recevoir a un double but : vous placer dans un état de narcose moyenne afin qu'il vous soit plus facile de vous concentrer sur votre projection, puis établir grâce à certains micro-éléments en suspension dans le gead quatre une communication directe entre votre cerveau et le réseau cryord d'Inter Université.. Détendez-vous, soyez calme, tout va bien.. Bonne chance, bonne chance.. Lord Jomberg avait ses défauts.. Il était un peu — et même terriblement — réactionnaire, quoiqu'il eût à peine cinquante ans.. Il ne s'adapterait sans doute jamais tout à fait aux méthodes de l'Université nouvelle.. Mais quel excellent compagnon de voyage, toujours disert, infatigable et généralement de bonne humeur — à condition, bien entendu, qu'on soit prêt à le suivre n'importe où, au gré de son inspiration, et d'abattre sur ses talons trente kilomètres par jour.. Il n'aurait jamais consenti à mettre les pieds dans une charrette ou un traîneau quand il était dans l'exercice de ses sacrées fonctions, cape au vent et toque de velours enfoncée jusqu'aux yeux.. Bres était mécontent dans un sens.. Il avait un peu l'impression de perdre son temps avec cette méthode de travail archaïque.. « On ne perd jamais son temps quand on voyage à pied.. » disait Jomberg.. « C'est le meilleur de la vie.. — Je sais.. Rousseau….. — Rousseau, bof ! Lisez donc N'Godola ! ».. Peut-être.. Mais on disait aussi que la société était en pleine mutation, d'un bout à l'autre du continent.. L'Université même, cette citadelle de toutes les traditions, commençait à bouger.. Il y avait déjà plus d'une centaine d'étudiants à Dihepoli.. Excellente lorsque le nombre de maîtres était égal ou supérieur à celui des élèves, comme cela avait été le cas à Dihepoli pendant des décennies, la méthode chère à lord Jomberg devenait de moins en moins applicable, car les étudiants affluaient dans les facultés — surtout les facultés de sciences — et le corps professoral n'augmentait guère.. Par exemple, à l'université de Porj, on comptait près de trois étudiants pour un seul professeur ! À Dihepoli, déjà, la moyenne s'établissait à 1,595.. Les modernistes ne se gênaient pas pour qualifier de « luxe anachronique » les longues randonnées d'étude, dans le genre de celle que Jomberg et Breslyn étaient en train d'effectuer, de Dihepoli à Tuivasten, en passant par Sarlburg et Tayak.. Et Jomberg n'accepterait jamais d'emmener deux élèves avec lui.. « Ridicule ! » disait-il « On n'a qu'à ne pas accepter plus d'étudiants qu'il n'y a de professeurs.. Le mal est déjà fait ? Eh bien, c'est la fin de la culture ! Mais tant que je pourrai penser et marcher, ce qui est la même chose ou presque, je résisterai de toutes mes forces à ce courant de facilité… ».. Pour Bres, la meilleure solution eût été d'abréger les déplacements en prenant parfois un glisseur ou un traîneau.. Il y pensait avec humeur et nostalgie.. Un traîneau à propulsion solaire ou, dans certains cas, un bateau.. De Tuivasten à Sarlburg, Jomberg comptait trois jours de marche, peut-être quatre en flânant un peu.. Avec un bateau, on devait s'en tirer en un jour ou deux, tout en travaillant pendant le voyage, ce qui était appréciable.. Bres avait une carte de la région.. Une vieille carte militaire, achetée fort cher à un clandestin.. Ce morceau de papier froissé, taché de graisse et de vin, lui avait coûté presqu'une année d'économies.. Mais il les valait.. Bres réprimait plusieurs fois par jour l'envie de sortir la feuille de sa poche, mais il n'osait pas la déplier devant son maître qui eût ricané : « La carte n'est pas le territoire ! ».. Ce que Bres n'ignorait pas.. Ou bien : « Mon cher Breslyn, quand on ne connaît pas la géographie, on reste chez soi, comme les paysans ! ».. La géographie….. Même parmi les universitaires de haut rang, bien peu nombreux étaient ceux qui possédaient parfaitement cette science, devenue secrète entre toutes, depuis la proclamation de l'Édit antinationaliste universel de Nova Persei.. Bres savait fort bien qu'il risquait de passer l'été en prison s'il se faisait prendre avec une carte locale — militaire, qui plus est — dans sa poche.. Mais il comptait sur le respect qu'inspirait encore — « Pas pour longtemps ! » disait Jomberg en ricanant — les capes vertes de l'université de Dihepoli pour n'être jamais fouillé par une quelconque police ou garde municipale….. Il avait établi un projet d'itinéraire par voie d'eau qu'il aurait bien aimé soumettre au professeur sans lui parler de la carte.. De Celena, ils auraient pu remonter l'Orgombi jusqu'au moulin de Tabarak, puis rejoindre le canal de la Tuiva à l'Orgombi pour atteindre Lind.. À condition de trouver un batelier à Celena, c'était l'affaire d'une demi-journée.. Depuis Lind, il ne restait qu'à remonter la Tuiva jusqu'à Zanvizir.. Arrêt, puis crochet par Sarlburg et retour à la Tuiva.. De nouveau le bateau jusqu'au confluent du Drasd… Le tout en quatre ou cinq jours à peine, au lieu de dix ou douze ! Encore fallait-il convaincre Jomberg, ce qui s'annonçait difficile.. Pour passer le temps, Bres rêvait à son amie Bettina.. Il n'était pas très sûr que Bettina fût réellement son amie.. Mais peu importait.. Elle était la fille qu'il désirait, qu'il aimait — bien qu'il ne fût pas tout à fait certain de l'aimer.. La fille qui habitait ses rêves comme nulle autre ne l'avait encore fait.. Il avait une technique très précise.. Il passait en revue mentalement l'anatomie de la jeune fille — le plus fabuleux territoire qu'il connût.. Il se concentrait pendant une durée à peu près fixe sur chaque partie de son corps : en moyenne trente secondes.. Les pieds, les jambes, les genoux, les cuisses.. Les longues, longues cuisses dorées de Bettina.. Ce qu'elle avait de mieux.. Il s'attardait une bonne minute entre l'attache du genou et le creux de l'aine.. Il lui fallait un peu moins de trois minutes pour arriver au duvet blond du sexe.. Là, il ne pouvait éviter un frisson de terreur sacrée.. Il passait très vite au ventre, aux flancs et, un peu apaisé, consacrait un bon moment aux fesses rondes et lisses, douces et bronzées — et rassurantes.. Le dos, les seins, les épaules, le cou, le visage, les yeux, les cheveux… Il s'attardait.. Il se perdait souvent en des lieux ombrés et mystérieux.. Le circuit lui prenait toujours un peu plus de dix minutes.. Il recommençait alors, après quelques exercices respiratoires.. Parfois, d'autres pensées venaient chasser les images de Bettina.. Parfois, Jomberg se montrait d'humeur bavarde, et Bres devait lui répondre avec intelligence et déférence : naturellement, cela perturbait la rêverie — sans l'interrompre tout à fait.. « Nous arrivons, Breslyn.. » répéta le professeur.. J'aime les seins pointus de Bettina… Est-ce qu'il aurait mal aux pieds ? Bien fait pour lui ! Les seins tout ronds de Bettina, leur mamelon rouge et bourgeonnant quand on fait l'amour….. — « Je commençais à avoir les jambes lourdes, Monsieur.. » dit Bres.. « Je sais bien que la marche est le meilleur des exercices spirituels, néanmoins mon initiation… ».. Lord Jomberg ricana.. Pour la cent millième fois depuis le départ de Dihepoli.. — « Ne vous justifiez pas, Breslyn.. Mon indulgence vous est acquise.. Mais vous connaissez mon opinion : le péché contre le muscle est aussi un péché contre l'esprit ! ».. Il a mal aux pieds, sans aucun doute.. Il fait la gueule mais il devient plus tolérant.. C'est un indice qui ne trompe pas ! La meilleure nouvelle de la journée….. Bres soupira et reprit sa litanie.. …seins tellement ronds quand elle est étendue sous moi et tellement longs, tellement pointus quand elle est debout et se penche pour s'habiller ou pour jouer !.. « Une ville intégralement sauvegardée.. » disait Jomberg, grâce à une technique aujourd'hui perdue, qu'on appelait injection moléculaire.. La civilisation du.. xx.. e.. siècle figure à votre programme de licence, Breslyn.. Moi, à vrai dire, je n'aime pas beaucoup cette époque.. Mais Alken, le conservateur du musée, est un vieil ami à moi… ».. Le goût de sa liqueur.. Quand j'aspire trop fort… Ventre de Bettina très bombé mont de Vénus quand on s'amuse elle baisse un peu son slip juste pour me laisser voir quelques poils poser ma bouche sur son nombril frisson elle aime je crois très bon cela remplit ma gorge redescend dans mes narines et j'emporte son odeur en moi toute une journée quelque fois plus Bettina chair rose un peu violacée entre les duvets blonds….. Pendant quelques secondes, Breslyn oublia Bettina.. … La civilisation actuelle nous apprend à être désintéressés ou bien elle nous apprend à faire semblant.. Hypocrisie, non ? Rien ne prouve que nous soyons meilleurs que les gens du.. siècle.. Naturellement, cette civilisation s'est édifiée en réaction contre le monde utilitariste et destructeur qui l'avait précédée.. Mais la réaction n'est-elle pas allée trop loin ? La culture est belle parce qu'elle ne sert à rien.. Ouais.. Et pour rester un élément de la culture, la science doit se garder de dégénérer en technique.. Elle doit veiller à conserver sa pureté, c'est-à-dire son inutilité.. Oui, d'un côté c'est excellent.. D'un côté.. Mais le monde est carré : comment est-ce des trois autres côtés ?.. Les savants physiciens des universités pouvaient étudier tout leur soûl la structure de la matière sans craindre de voir leurs découvertes théoriques changées en bombe atomique comme un carrosse en citrouille.. De toute façon, leurs recherches étaient condamnées à piétiner faute d'une infrastructure industrielle.. Ils travaillaient d'une manière quasi artisanale, ce qui leur donnait l'occasion de prouver leur ingéniosité.. La science avait trouvé le principe de la propulsion sans réaction, mais les gens se déplaçaient en charrette à cheval et ils s'éclairaient à la bougie ou à la lampe à huile, parce qu'ils étaient indifférents au “progrès”, parce qu'ils n'avaient aucun goût pour le confort et qu'ils se méfiaient de la vie facile — ou du moins parce qu'on le leur faisait croire.. Tel était le rôle de la culture — on ne pouvait dire qu'elle fût tout à fait inutile….. La civilisation plaçait l'Homme au-dessus de tout.. Elle lui apprenait à mépriser les machines pour ne pas risquer d'être dominé par elles.. C'était très bien.. Pourtant, Bres rêvait d'une lampe électrique et d'un traîneau — même un simple traîneau à roues comme au.. siècle ! « Attitude puérile.. » eût dit Jomberg.. « Un adulte n'a pas besoin de jouets.. ».. Tout de même.. , pensait Bres sans chercher à préciser une idée qui l'effrayait,.. notre société n'est-elle pas un peu hypocrite ?.. L'Homme avait-il changé ? Si l'organisation du monde était mise en question un jour par les événements ou par les individus, Bres sentait bien qu'il n'était pas parmi ceux qui se lèveraient pour la défendre.. Sois sincère.. Tu n'éprouves aucun enthousiasme pour le monde dans lequel tu vis.. Tu reconnais dans une certaine mesure le bien-fondé de quelques principes, mais tu n'es pas heureux….. « Pour être un bon sociologue, Breslyn Dellatica, soyez d'abord un homme heureux  ...   aggravé mon cas en lui demandant s'il avait bien joui cette nuit, avec Enehidi.. Vieux con.. « Tu oses, tu oses ? — L'université, mon cul ! » j'ai répondu — ce qui prouve bien que je n'ai pas perdu mon sens de l'humour.. En attendant, ils me tiennent et ils n'ont pas l'air commode.. Le commissaire de Celena est une femme, une grande rousse, assez belle, mais des épaules d'homme, presque pas de seins, et un pantalon d'uniforme qui moule l'entrejambe au millimètre.. Elle a, en outre, un regard vert mille fois plus glacé que celui de ma Bettina dans ses plus grandes fureurs.. Je suis foutu.. Enfin, quand même, pour une carte ! C'est un délit grave, d'accord, mais on n'est pas dans un pays de sauvages.. Je sais bien qu'ils peuvent me pendre pour menées militaristes après un simulacre de jugement ou me fusiller sur-le-champ pour espionnage.. Mais, bon Dieu, je ne suis pas un type dangereux : ça se voit à l'œil nu.. La carte, ils l'ont, mais je peux prouver… Non, je ne peux rien prouver du tout.. Et pas d'illusion à se faire : dans ces petites villes de province, la haine de l'armée est tenace.. À leurs yeux, j'ai commis un crime monstrueux.. Et je suis là, maintenant, au garde-à-vous, complètement nu, devant le commissaire et ses hommes.. La femme me regarde.. Au-dessous de la ceinture.. Elle doit penser qu'elle ne m'excite pas beaucoup.. C'est vrai et faux.. La situation est tout à fait troublante, mais cette fille a les yeux verts et ça me fait peur.. Oh, Bettina, pardon.. Mon amour, pardon.. Si j'ai l'immense bonheur de te revoir, je jure que je serai formidable avec toi.. Et que je n'aurai plus peur.. Mes fantasmes seront à jamais exorcisés.. Ils sont capables de me coller dix ans de prison.. Mais, bien sûr, je m'évaderai.. Dans les petites villes, les prisonniers font des tas de corvées.. Rien de plus facile que de ficher le camp.. D'ailleurs, après un certain temps de peine, les évasions sont presque encouragées : ça fait partie de notre philosophie.. Seulement, pas question de retourner à l'université, après ça.. Et tes yeux, ma chérie, seront toujours verts.. Le plus simple serait de chercher une position dans laquelle je verrais tes fesses et pas tes yeux ! Je te l'ai proposé souvent, mais tu as toujours exigé que je me place sur toi, et tu me fixais d'un air un peu inquisiteur, un peu méprisant.. J'avais toujours l'impression de passer un examen — et je le ratais souvent.. Bon, ça c'est de l'histoire ancienne.. Quand nous nous retrouverons, à ma sortie de prison, nous aurons beaucoup changé, toi et moi, et nous commencerons une nouvelle vie.. Pourvu qu'ils ne me tuent pas tout de suite….. « Écoutez-moi ! » dit le commissaire.. « Vous n'êtes qu'un jeune imbécile.. Elle alluma une cigarette, glissa un index bruni entre ses seins, par le décolleté de sa tunique.. « Et tenez-vous bien.. Sortez vos mains de là.. J'en ai vu d'autres… Un jeune imbécile, rien de plus, rien de moins.. Vous êtes bien trop naïf pour être dangereux.. N'empêche que vous transportez sur vous l'objet le plus hautement prohibé de toute la civilisation.. Est-ce que vous le savez ? Et ne commencez pas à mentir.. La franchise est votre seule chance de vous en sortir.. Les gardes s'étaient retirés.. Bres se tenait devant le commissaire.. On ne lui avait pas rendu ses vêtements, mais il s'habituait à sa nudité et se détendait un peu.. — « Je le sais.. Je….. — Vous quoi ? ».. La femme se leva, posa sur lui son regard.. vert.. Bres frissonna.. Les pieds de Bettina….. — « Je ne….. — Contrairement à ce que prétendait un philosophe du.. siècle, la carte est presque le territoire, Breslyn Dellatica.. C'est à la fois une maquette et une représentation magique du territoire.. Pas d'État sans cartes.. Pas d'armées organisées, pas de grandes guerres, pas de pouvoir totalitaire, pas d'administration tentaculaire… Notre liberté, notre paix, notre bonheur sont à ce prix.. Ce morceau de papier avec lequel vous vous promenez innocemment est un véritable virus filtrant.. Un virus mortel pour notre civilisation.. L'Édit antinationaliste universel, qui a fait de notre époque la plus raisonnable, la plus paisible et la plus heureuse de toute l'histoire connue, est basé sur la prohibition absolue des cartes et des plans de territoire.. Un morceau de papier comme celui-ci, c'est en germe le retour aux nations, aux États, aux grandes fédérations de régions ou de pays.. Le retour à un passé que nous connaissons trop bien, avec son cortège de malheur et de honte : l'oppression, l'aliénation, la guerre… Est-ce que vous le savez, Breslyn Dellatica ? ».. Ici Inter Université, centre de Dihepoli, Breslyn Dellatica, sujet la carte et le territoire, code Aristarque Galilée Korzybski, m'entendez-vous ?.. Je vous entends.. Je vous informe qu'il ne vous reste plus que trois minutes de temps subjectif pour présenter votre conclusion et votre dénouement.. Accusez réception.. Conclusion terminée.. Dénouement dans quelques secondes.. Merci.. À bientôt.. Bres souriait.. Il avait de nouveau sa cape verte.. La femme commissaire aux cheveux roux et au regard froid s'était mise à l'abri derrière son bureau.. Il fit un pas en avant, prit la carte sur le bureau.. « La carte.. est.. le territoire.. » dit-il lentement.. « Je déchire la carte… ».. Le papier céda avec un bruit sec, presque métallique.. « …et le territoire s'abolit.. Le territoire s'abolit.. Il y eut un long silence.. Breslyn Dellatica, code Aristarque Galilée Korzybski, Inter Université, centre de Dihepoli, vous décerne le grade de docteur en sociologie appliquée avec mention honorable.. « Mon chéri, tu as été très bien.. » dit Bettina.. — « Tu as suivi la projection de bout en bout ?.. — Mais oui, mon chéri, plus de quatre heures.. — Et tu as aimé ?.. — Enfin, pas tout.. Je n'ai pas aimé la séquence avec Enehidi.. Je me demande bien ce qu'une petite putain dans son genre vient faire là !.. — La sociologie appliquée s'applique aussi aux putains !.. — Pas comme dans la thèse.. — Je reconnais que j'ai extrapolé.. Mais la règle, c'est justement de se mettre en scène avec ses propres problèmes.. — Tu as des problèmes, toi, mon chéri ?.. — Enfin, je….. — Et quel rapport avec Enehidi ?.. — Mon amour, toi seule comptes pour moi.. D'ailleurs, Enehidi te ressemblait beaucoup.. — Mais après, elle t'a trahi.. — C'était un simple artifice d'exposition.. Il fallait que je sois pris avec ma carte….. — Oh, je suis sûre que ça correspondait à quelque chose en toi.. Une peur.. Peut-être même un désir.. — Pervers !.. — Un désir pervers, oui.. — À propos de désir, Bettina, mon amour, ce soir ?.. — D'accord, mon chéri.. Ce soir.. Les jambes de Bettina, les genoux de Bettina, les cuisses de Bettina, le ventre de Bettina, les seins de Bettina… ne seront plus les tristes fantasmes de ma solitude.. Les images de Bettina ne seront plus les cartes de mon désir mais le territoire de mon plaisir.. Docteur en sociologie appliquée, ce n'est quand même pas mal.. Surtout que le sujet de ma thèse était important et difficile.. J'ai réussi à dire à peu près tout ce que je voulais dire sans me démasquer.. Enfin, j'espère… Et ils n'ont rien soupçonné puisqu'ils m'ont donné le titre sans discussion.. La thèse projective, c'était le plus dangereux pour moi, dans la mesure où je pouvais livrer involontairement, inconsciemment même, des détails qui auraient trahi le fond de ma pensée.. Ma petite utopie leur a plu justement parce qu'elle n'était pas trop sérieuse.. Du moins en apparence.. Inter U aime ce genre de plaisanterie.. J'étais prévenu.. Nos maîtres (hommes ou machines ou Dieu sais quoi) sont tellement heureux de montrer leur libéralisme ! Une satire de l'université dans une thèse projective de sociologie : les ordinateurs buvaient du petit lait, si j'ose dire.. Et tout ça parfaitement inoffensif.. Du moins, ils l'ont cru.. Ils ont beau être malins, ils n'ont pas compris que je parlais en réalité de notre société, de notre monde.. C'est un sacré risque que j'ai pris et j'avoue que je suis bien soulagé.. Mais, au fond, je suis sûr qu'ils se croient invincibles.. L'idée qu'on puisse percer à jour le système oppressif de l'Inter ne viendra jamais à l'idée d'un ordinateur, qu'il soit de l'Université, de la Psychiatrie ou de la Sécurité….. Tu vois, ma chérie, je suis revenu transformé de cette projection.. Je ne sais pas si c'est grâce au doctorat ou grâce à Enehidi… Je plaisante ! Bien entendu, c'est le succès qui me donne cette assurance.. Et l'assurance me permettra de remporter de nouveaux succès.. La boule de neige, quoi.. Je me sens un autre homme.. Et puis je t'aime, Bettina.. Il a fallu cette thèse pour que je m'aperçoive à quel point je t'aimais.. Le ventre de Bettina, les seins de Bettina… Mon territoire exclusif.. Ne vous y trompez pas, bonnes gens de Dihepoli, c'est moi qui fais l'amour à cette fille splendide.. Moi seul.. Bettina gémissait de plaisir sous les coups de boutoir de son amant inspiré.. Il était sur elle et son regard plongeait dans les yeux verts qu'il avait tant redoutés.. Et les yeux verts de Bettina devenaient soudain plus foncés, voilés d'une brume crépusculaire par l'approche de l'orgasme.. Oh, tes yeux, mon amour !.. L'extase, enfin, merveille de synchronisme, dans les corps joints, les nerfs reliés, les âmes unies, Bettina se soulevait, Breslyn s'écroulait.. La détente séparait enfin les partenaires haletants, les jetait chacun d'un côté du lit, couverts de sueur, les yeux embués, les muscles las, les sexes apaisés.. Un triomphe pour le jeune docteur en sociologie appliquée, Breslyn Dellatica….. Ils avaient parlé longtemps, allongés l'un près de l'autre, nus et calmes.. Bres, libéré de toutes craintes, de toutes angoisses, de toutes ses inhibitions et de tous ses fantasmes, heureux enfin, avait avoué à Bettina la vérité sur ses idées politiques.. « Notre monde est dominé par un complexe informatique quasi universel.. Nous n'avons aucune prise ferme sur la réalité.. Aucune prise sûre.. Cette réalité nous échappe presque totalement.. Les ordinateurs travaillent en circuit fermé.. Que nous soyons subalternes ou supérieurs, nous sommes obligés de passer par eux.. Ils nous donnent des ordres ou bien ils interprètent nos décisions.. Ils nous guident dans nos tâches ou bien nous montrent les effets de nos décisions.. Mais nous ne voyons pas grand-chose pas nous-mêmes.. Ils sont nos yeux, nos oreilles, notre système nerveux tout entier… Que nous reste-t-il ? Rien ou presque rien… Il est temps pour moi de l'avouer, ma chérie, que j'appartiens à un réseau de résistance anti-Inter, le groupe Korzybski.. Oh, je ne voulais pas t'en parler tant que ça ne marchait pas très bien sexuellement entre nous.. J'attendais, euh, une occasion.. J'ai la plus totale confiance en toi, mon amour.. J'ai juré de ne plus rien te cacher… Quel est le lien avec ma thèse ? Au groupe K.. , nous nous sommes aperçus que les ordinateurs, pour nous voler notre territoire, avaient commencé par truquer les cartes qu'ils nous donnent.. Ils se sont emparés de tous les territoires et ils ont créé un territoire d'illusion qui est pour les Hommes une sorte de réserve — comme celles où l'on parquait autrefois les derniers Indiens d'Amérique.. Et dans cet espace factice, nous nous agitons comme des pantins téléguidés.. Nous sommes de pauvres marionnettes dont le réseau World Losis tire les fils pour le compte d'Inter.. Au groupe K.. , nous avons décidé de retrouver le territoire de l'Homme.. Et pour commencer, nous cherchons la carte….. — Chéri, » dit Bettina, « Je ne comprends pas un mot de tout ça, mais je t'aime.. — Moi aussi, je t'aime.. C'est une hypothèse, une intuition.. Je veux dire le jeu des ordinateurs, pas mon amour pour toi ! Je suis encore incapable de t'expliquer plus clairement mon idée.. J'ai la presque certitude que les apparences sont trompeuses, car les ordinateurs ont brouillé notre perception de la réalité, notre vision du….. — Mais pourquoi ? Pourquoi ?.. — Pourquoi ? Pourquoi ? Je n'en sais rien.. Peut-être quelqu'un se cache-t-il derrière les ordinateurs.. Un homme ou une classe.. Mais qui ?.. — Quel homme ? Quelle classe ?.. — Eh bien, certains hommes doivent posséder à la fois la carte et le territoire.. C'est peut-être cela, Inter.. Oh, simple hypothèse….. — Mon amour, » dit Bettina, « comme tu es intelligent !.. — Merci, ma chérie.. Tu ne peux pas savoir le bien que tu me fais.. Je t'aime !.. Bettina s'agenouilla près de Bres, prit délicatement son sexe entre ses doigts.. L'effet fut immédiat.. Elle approcha son visage, ses lèvres.. « Comme tu es dur, Chéri !.. — Comme tu es belle, mon amour ! ».. Et Breslyn Dellatica fut pendant quelques minutes le jeune dieu qu'il avait toujours — toujours — rêvé de devenir.. Il se sentait assez fort pour défier World Losis, Inter, le monde entier et ses maîtres obscurs, quels qu'ils fussent.. Il avait trouvé enfin — enfin — la carte d'un merveilleux territoire.. Cette salope n'a eu rien de plus pressé que de me vendre à la police politique !.. Et, en prime, les flipos avaient permis à la douce Bettina d'assister à l'interrogatoire de son amant.. « Tu vas parler, ordure ! Tu vas parler ! ».. L'aiguille s'enfonçait lentement dans le cerveau de Bres.. Le jeune docteur en sociologie était lié nu, brisé, sanglant, sur une table métallique hérissée d'électrodes, dans la chambre de veille de la Sécurité d'État.. Sur son ventre marbré de coups palpitait une bouillie de chair rosâtre, pauvre vestige d'un sexe d'homme.. Du cinéma.. Mutilations et tortures étaient inutiles, naturellement ; il existait de meilleurs moyens d'obtenir des aveux précis et circonstanciés, mais il fallait bien faire plaisir de temps en temps à une indicatrice aussi dévouée et efficace que la jolie Bettina.. — «.. Breslyn Dellatica.. » dit la voix de World Losis sur un ton chaleureux et presque fraternel.. «.. Breslyn Dellatica, je suis ton ami.. Ton meilleur ami.. Réponds-moi !.. L'aiguille s'enfonça encore.. Un spasme tendit le ventre de Bres.. Bettina éclata de rire.. Quel territoire ? Quel territoire, Breslyn ?.. » demanda l'ordinateur d'une voix tendre.. Breslyn capitula.. Trop tard.. Il le savait.. Il était déjà plus qu'à moitié mort.. Mais l'évotonique qu'on lui avait injecté lui donna la force de se soulever et d'articuler quelques mots.. — « La carte… » murmura-t-il.. L'ordinateur marqua une hésitation perceptible.. Que veux-tu dire ?.. Breslyn ouvrit les yeux sur un monde qui n'était plus le sien.. — « Le territoire.. la carte.. Mais quelle carte ?.. » demanda l'ordinateur.. Breslyn ne répondit pas tout de suite.. Peut-être la question n'avait-elle pas atteint son cerveau.. Longtemps après, il murmura dans un souffle : « Le territoire est une projection de la carte.. Si on détruit la carte… ».. Un vaisseau éclata dans le cerveau de Breslyn.. Lentement, ses paupières retombèrent sur ses yeux fixes.. Il acheva pourtant, très bas — car l'évotonique agissait encore — : « …le territoire s'abolit ! ».. La voix de l'ordinateur monta brusquement dans l'aigu.. La dernière question fut un cri : «.. Mais quel territoire ? Mais quel terr.. Le soleil couchant brillait entre un arc de nuages gris et l'horizon violet.. Les rayons obliques, très pâles, éclairaient les premières maisons du village… Pour passer le temps, Bres rêvait à son amie Enehidi.. Mais quel territoire ?.. 288, mars 1978..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/une Semaine à Sagérac-en-Périgogne | Quarante-Deux
    Descriptive info: une Semaine….. une Semaine à Sagérac-en-Périgogne.. undi.. Jour de fermeture hebdomadaire des magasins, décidé par l'Ordre des Commerçants.. Village silencieux et désert.. Marché sur une crotte de chien, rue de l'Ancienne-Gendarmerie.. Mais elle était sèche, datant au moins de samedi.. Dans la soirée, entendu un bruit violent : c'étaient les voisins qui regardaient un film d'épouvante à la télé.. Réussi à rentrer chez moi en passant entre deux voitures parquées devant ma porte.. Actualité économique : le Crédit agricole étant fermé pour la journée n'a pas pu encaisser d'argent.. C'est très regrettable.. M.. ardi.. Caché derrière le mur de l'église, ai observé les chômeurs en train de pointer à la mairie.. Je préfère m'habituer : ce sera bientôt mon tour.. Rencontré une patrouille de l'É.. D.. F.. Marché sur une crotte de chien rue de l'Ancienne-Poste.. Entendu un bruit épouvantable : les voisins regardaient un film de violence à la télé.. Rentré chez moi en me faufilant entre le mur et une voiture.. Actualité politique : le Crédit agricole a encaissé beaucoup d'argent.. ercredi.. Véhicule d'intervention É.. dans la Grand-Rue.. N'ai pas osé acheter.. Libération.. Marché sur une crotte de chien  ...   M'a traité de plouc et d'ennemi de l'É.. Entendu un bruit horrible : les voisins regardaient un film fantastique à la télé.. Rentré chez moi en passant sur le capot d'une voiture.. Actualité agricole : la Caisse régionale de Crédit agricole a enregistré une forte recrudescence des dépôts.. endredi.. La morue a encore augmenté.. Il est de plus en plus difficile de vivre en bon chrétien.. Des agents de l'É.. occupent la place des Marronniers.. Marché sur une crotte de chien, rue de l'Ancien-Moulin.. Entendu un bruit fantastique : c'était un film d'horreur à la télé.. Rentré en me hissant sur le toit d'une voiture.. Actualité financière : le Crédit agricole a encore fait rentrer un beau paquet de fric.. amedi.. Vivement dimanche.. L'É.. est en congé.. Marché sur une crotte de chien, rue de l'Ancien-Lavoir.. Entendu un bruit sinistre : c'était un film comique à la télé.. Rentré en passant sous une voiture.. Actualité sportive : le Crédit agricole a encore battu son record d'encaissement.. D.. imanche.. Marché sur une crotte de xfuzl.. Décidément, on n'est plus chez soi !.. une Semaine à Sagérac-en-Périgogne.. Fluide glacial.. 24, deuxième trimestre 1978..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/les Surdoués de Santa-María | Quarante-Deux
    Descriptive info: les Surdoués….. les Surdoués de Santa-María.. « Prenez-vous pour des génies,.. c'est le premier pas vers la révolution.. Philippe G.. oy.. Vers la révolution.. arc et Jim-Jim approchaient de Concordia : la densité des uniformes rouges était un signe qui ne trompait pas.. Mais on ne voyait jamais de bornes kilométriques sur les chemins des pèlerins.. Seulement des flèches qui indiquaient de loin en loin la direction du saint des saints, avec beaucoup de détours obligatoires pour stimuler l'endurance des fidèles.. Ainsi, Marc Gerbois, qui venait de São Paulo, marchait depuis trois jours en compagnie du jeune musicien Jim-Jim, qui montait de Buenos Aires, via Paysandù… Au centre de tri de Paysandù, on détournait souvent les pèlerins vers le nord-ouest, en raison de l'affluence, simplement pour les retarder.. Ceux qui arrivaient à Uruguaiana par le nord, avec un carnet de route couvert de visas, avaient en général plus de chance.. C'était le cas de Marc.. On ne l'avait arrêté que vingt-quatre heures pour les vérifications d'usage.. Le crochet par les chutes de Santa-María, outre son intérêt touristique, lui valait une bonification de soixante points.. Il frôlait maintenant le maximum, mille points, pour un parcours total de près de deux mille trois cents kilomètres et environ quatre mois de marche à pied.. « Tu as des chances d'être reçu par S.. H.. d'ici moins d'un mois.. » dit Jim-Jim à son compagnon.. — « Ce n'est pas certain.. » dit Marc.. « Il me manque vingt-trois points pour totaliser.. Est-ce qu'ils vont me les donner ? Je regrette de n'être pas allé jusqu'au Panamá.. J'aurais eu mes mille points à coup sûr.. Avec plus de neuf cents points, je serai reçu, c'est certain.. Mais quand ? ».. Ils cheminaient à petits pas, sous une chaleur étouffante, entre un champ de maïs géant et une lagune vouée à la culture des jacinthes d'eau.. C'était le milieu de la journée.. Le musicien aurait volontiers cherché un coin d'ombre pour dormir, mais Marc, qui avait presque trois fois l'âge de son compagnon, fonçait à la poursuite de ses vingt-trois points.. Pour gagner un mois, ou deux, ou trois….. Jim-Jim tira sur ses yeux son chapeau de pèlerin, blanc avec un large ruban vert.. — « Moi, je ferai quatre cents points au maximum.. Je ne serai même pas admis sur l'Esplanade de la Révolution.. Mais je prends date.. Je ferai régulièrement mes périodes pour garder les trois quarts de mes points.. Ils dépassèrent un couple de très jeunes pèlerins, presque des adolescents, en train de déguster une boîte de frulep sur le bord du sentier.. La fille leur adressa un signe d'amitié.. Seul Marc répondit.. Jim-Jim voyait un rival dans tout compagnon de route de son âge.. Les moins de vingt ans avaient droit à une bonification de vingt pour cent.. Et le jeune musicien, qui en avait vingt-deux, se trouvait juste au-dessus de la barrière.. Il le regrettait amèrement.. Mais le cas de Marc l'intriguait.. « Moi, mon v…, heu, camarade, avec un certificat d'audience de S.. Roberto Gardès, je pourrai avoir un orchestre.. Et composer sans payer de taxes, hein ? Toi, tu… ne parais pas tes cinquante-huit berges, mais….. — Plutôt sec, en bonne forme : dix ans dans un camp de travail, si tu veux savoir.. Mais c'est une apparence.. En réalité, je suis peut-être bon pour cracher mes poumons avant l'hiver.. Et si je te faisais un dessin de mon estomac, tu prendrais ça pour une grappe de raisin !.. — C'est pour te faire soigner que tu veux un certificat d'audience ? ».. Marc éclata de rire.. — « Non… quoique… ça pourrait me servir aussi pour ça.. Mais non.. Je vais à Concordia pour demander à Sa Haute Puissance de faire libérer un de mes anciens camarades de détention.. Un homme de soixante-quinze ans qui, de toute façon, n'en a plus pour très longtemps.. — Alors, ça vaut pas le coup, si ? Mais ton certificat te servira aussi pour te faire soigner ou n'importe quoi d'autre.. À ton âge, tu joues ta dernière chance.. Ah, je t'admire beaucoup.. J'en profite pour te le dire.. — Merci.. En fait, les choses ne sont pas si simples.. Sa Haute Puissance Révolutionnaire connaît David Dhor — l'homme que je voudrais faire libérer.. Elle me connaît aussi, depuis longtemps.. Je l'ai rencontrée alors qu'elle n'était qu'un jeune garçon… euh ! surdoué.. Je voudrais savoir si elle se souvient de moi.. — Sa mémoire est infaillible… Mais, dans ce cas, tu aurais pu te dispenser du pèlerinage ?.. — Pas du tout.. Puisque j'ai eu la chance de connaître S.. avant qu'elle soit S.. , je dois lui rendre le plus grand hommage.. Je dois me montrer l'égal des meilleurs.. Et comme elle a, dans sa grande sagesse, fixé un maximum accessible à tous par le pèlerinage, il faut que j'atteigne ce maximum.. Voilà….. — Tu es un vrai révolutionnaire.. » dit Jim-Jim avec enthousiasme.. « Je souhaite de tout cœur que S.. se souvienne de toi ! Si on s'arrêtait cinq minutes à l'ombre pour boire un peu de bière au lait ? ».. Les deux pèlerins s'arrêtèrent à un poste de contrôle sur lequel flottait une banderole annonçant que ce poste était le dernier avant Concordia.. Après une heure d'attente au milieu d'une foule assommée de chaleur qui grossissait sans cesse et maigrissait à vue d'œil, ils arrivèrent à la guérite qui abritait l'ordinateur des visas.. Vous êtes Marc Gerbois ?.. » dit la machine à Marc.. Êtes-vous le Marc Gerbois qui a été attaché à l'Institut Santa-María d'Eysus, dans le sud de la France, entre 1994 et 1998 ?.. — Oui, c'est moi.. » convint Marc.. J'ai des instructions vous concernant.. Je constate que vous avez actuellement neuf cent soixante-dix-sept points.. Souhaitez-vous totaliser le maximum ?.. — Je le souhaite.. Une bonification pourrait vous être accordée, en raison de votre âge et de votre personnalité.. Souhaitez-vous l'obtenir ?.. — Seulement dans le cas où il ne me serait pas possible de marquer les vingt-trois points qui me manquent avant d'arriver à Concordia.. Vous pouvez marquer ces points.. » dit l'ordinateur.. « Il vous suffit de prendre la voie d'épreuve Teng-Che.. Mais, dans ce cas, vous devrez parcourir 41,357 km dans les prochaines vingt-quatre heures.. Croyez-vous pouvoir le faire ?.. — Je vais essayer.. Check-up.. , traitement régénérateur… Marc se trouvait à Concordia depuis un peu moins d'une journée.. Tout allait très vite, maintenant.. Il était arrivé, les pieds en sang, la tête bourdonnante de fièvre, à la limite extrême de l'épuisement.. Et s'il ne crachait pas encore ses poumons, il vomissait une sorte de liquide gluant plus mauvais que la bière au lait, qui pouvait bien être sa bile.. Le peu de bile qui lui restait dans les tripes !.. Mais tout allait bien quand même.. Il avait ses mille points et il était désormais pris totalement en charge par l'Administration du Pèlerinage.. Conséquence, il n'avait plus affaire à des ordinateurs mais à de hauts fonctionnaires.. Ce qui ne l'empêchait pas de subir de nouveaux interrogatoires.. « Vous avez cinquante-huit ans ? Et vous avez passé près de dix ans dans un camp de travail ?.. — Oui, mon colonel.. L'officier qui l'interrogeait s'appelait Fabien Suárez.. Il portait un splendide uniforme vert et argent.. Il était beau comme un dieu et il avait un.. i.. de 96, ainsi qu'en témoignait la plaque négligemment posée à sa droite.. — « Vous n'avez pas une très bonne santé ? Néanmoins, vous avez fait le pèlerinage pour racheter vos fautes passées ?.. En partie.. — Quelle a été la durée totale de votre pèlerinage ?.. — Eh bien… Deux mois de démarches en Europe, quinze jours d'attente au Brésil, quatre mois de marche entre São Paulo et Concordia… en gros, sept mois.. — Même pas un an ! Vous estimez donc que le pèlerinage est à la portée de tout individu courageux ? Et qu'il n'est pas très difficile de totaliser les mille points qui permettent à n'importe quel homme ou n'importe quelle femme, pourvu qu'il soit, ou qu'elle soit révolutionnaire sincère de rencontrer sans délai Sa Haut Puissance Roberto Gardès Imperator ? ».. Le colonel reprit son souffle et Marc répondit que c'était bien ce qu'il pensait.. « Alors, comment expliquer » demanda le colonel, « que nous n'ayons pas plus de pèlerins arrivant ici ? ».. Marc dut avouer qu'il n'en savait rien….. Il rencontra un second colonel, nommé Dennis Strodberg, qui l'interrogea sur les motifs de son pèlerinage.. « Vous devez donner les trois principales raisons qui vous ont poussé à venir ici, à Concordia, capitale du monde.. En ce qui concerne les deux premières, il est d'usage de mentionner 1) l'affection et le respect que vous éprouvez pour S.. Roberto Gardès et 2) votre désir de contribuer à l'essor de la révolution universelle… Je vous demande la troisième raison.. — Ah, hum.. » fit Marc.. « Disons que je suis venu en pèlerinage à Concordia pour racheter mes fautes passées.. Est-ce que ça va ?.. — Excellent.. » dit le colonel Strodberg.. « Si tous les pèlerins étaient comme vous, notre tâche serait très simplifiée.. — J'ai beaucoup appris au camp de travail.. — C'est une institution remarquable.. Je pense que S.. va vous recevoir très prochainement.. Attendons la réponse de l'ordinateur.. Je crois que vous avez connu S.. alors qu'elle était encore un jeune garçon ?.. — Exact.. — Quelle chance merveilleuse.. C'était en France ? Vous êtes français,  ...   sous son regard, en pleine lumière, Marc détourna les yeux.. « Très belle théorie ! » reprit S.. Je vous l'achète ! ».. Marc inclina la tête, ne sachant que répondre.. Il n'avait pas de plan, et il ne pensait pas ferrer l'Imperator aussi rapidement.. « Est-ce que vous y croyez ? ».. Marc leva la tête.. — « Pardon, Votre Haute Puissance Révolutionnaire.. J'étais….. — Pas de salamalecs ! Je vous demande de me répondre sincèrement.. Est-ce que vous y croyez ?.. Au ton de Roberto Gardès, Marc comprit que la question était importante.. Et la réponse qu'il allait faire, plus encore… C'était le quitte ou double qu'il s'attendait à jouer, tôt ou tard.. Il hésita.. Roberto Gardès était un petit berger paraguayen dont un adhérent de l'.. , le docteur Gesta, médecin des pauvres dans la région de Formosa, avait remarqué les dons en calcul, en observation et en langues, et l'aptitude à inventer des histoires fantastiques mais cohérentes dans lesquelles il se donnait toujours le beau rôle.. Les premiers instituts Santa-María accueillaient les rejetons surdoués — ou réputés tels — d'un petit nombre de grandes familles d'Amérique du sud et du nord.. Peu à peu, les dirigeants de l'.. avaient introduit des jeunes loups mal dégrossis dans leur bergerie de luxe.. Principalement aux fins d'expérimentation….. Le docteur Lietmann affirmait que les dons exceptionnels qui se manifestaient chez certains enfants étaient en fait une “surmotivation”, la passion de dominer le réel ou quelque chose de ce genre.. Selon lui, chaque enfant avait en son très jeune âge un désir de puissance presque infini.. C'était un capital que l'on ne savait pas utiliser, qui se dissipait rapidement avant l'âge scolaire, l'enfant ayant découvert la non-adéquation de la réalité et du désir.. Pour récupérer cette formidable réserve d'énergie, le docteur Lietmann proposait de transformer le désir de puissance naturel de l'enfant en “goût du pouvoir” — le pouvoir étant un mode dégradé de la puissance.. Le phénomène se produisait parfois de lui-même ; les enfants de la bourgeoisie qui trouvaient souvent autour d'eux un “modèle de pouvoir” acquéraient plus facilement la surmotivation qui exaltait toutes leurs facultés intellectuelles….. Comment inculquer le “goût du pouvoir” à un jeune berger chez qui le “désir de puissance” se traduisait surtout par des rêveries puériles ou mystiques ? Roberto Gardès était un demi-Indien ; on l'avait d'abord sorti d'un environnement qui l'infériorisait.. On l'avait envoyé en France et confié à David Dhor, animateur de l'.. pour l'Europe occidentale.. David Dhor préconisait alors la méthode des mentors… Marc Gerbois, ancien comédien, ancien journaliste, ancien animateur de club, ancien vendeur d'encyclopédies, ancien auteur de romans policiers, touche-à-tout par nécessité autant que par goût, avait été finalement, après de nombreux tests et enquêtes, recruté comme mentor de celui qui allait devenir, un quart de siècle plus tard, Sa Haute Puissance Révolutionnaire.. Il avait “adopté” Roberto, qui restait cependant sous la tutelle légale de l'Association.. Et il devait jouer pour l'enfant la “comédie du pouvoir”.. Il avait reçu d'importantes fonctions à l'.. Son traitement et ses indemnités lui permettaient de soutenir un train de vie honorable.. Mais ce n'était peut-être pas assez pour impressionner le jeune Roberto.. On lui avait donné les moyens de jouer le rôle d'une sorte de financier international, brassant les pétrodollars et les destinées humaines, toujours sous le contrôle strict des dirigeants de l'.. , dont certains étaient justement des financiers internationaux, des banquiers allemands, arabes ou américains qui manipulaient sans trop de scrupules les devises fortes et la vie des gens.. Marc avait pris goût au jeu, mais Roberto semblait complètement indifférent aux activités de son père adoptif.. Pour cette entreprise, Marc avait dû s'associer avec une ancienne call-girl de Buenos Aires, nommé Juana Lorca, qui avait quitté son pays pour ne pas être rééduquée par les religieuses rouges.. Juana s'occupait de la publicité et des relations publiques de l'.. Elle était aussi psychologue-conseil à l'Institut Santa-María d'Eysus.. Elle était dans l'Association le supérieur de Marc et avait la responsabilité de l'éducation de Roberto, qui la haïssait… Combien de temps avait-il fallu à Roberto pour percer à jour la comédie des mentors et la mise en scène de l'.. ? À peine une année ? Marc en était sûr.. Devenu homme, le petit berger paraguayen n'avait pas pardonné.. Il n'avait pas attendu d'accéder à la Haute Puissance pour punir celle sur qui se concentrait sa rancœur : Juana.. Exécutée par un homme de pain du.. Gapa.. , le parti de Roberto, la jeune femme n'avait pas vu l'été 2000… Plus tard, S.. avait poursuivi l'.. de sa vindicte patiente et impitoyable.. Marc Gerbois hésita.. Le peu d'avenir qui lui restait allait peut-être se jouer sur sa réponse.. Il pensa que la sincérité était sa meilleure carte.. « Non, je n'y crois pas.. hocha la tête d'un air approbateur.. Je vous remercie, pèlerin Gerbois.. Si vous m'aviez répondu oui, j'aurais dû envisager pour vous un autre pèlerinage, beaucoup moins glorieux.. Car je sais très bien que les “surdoués”, comme on dit, n'ont pas disparu.. Malgré mes efforts, je dois l'avouer.. J'achète votre théorie, Gerbois, et je vous charge de la vulgariser et de la répandre.. Excellente chose.. Mais j'ai une tâche plus importante à vous confier… Comme vous le savez, la révolution universelle a pour but final l'égalité des Hommes.. Et de toutes les formes d'égalité, celle de l'intelligence est peut-être la plus importante.. C'est pourquoi j'ai décidé qu'aucun quotient intellectuel ne dépasserait plus 100.. De base de calcul, ce nombre deviendra un plafond.. Et il sera en même temps le symbole de l'égalité et de la révolution… Mais je suis entouré de tricheurs.. Je le sais.. Certains de mes proches collaborateurs se vantent de ne pas dépasser 90 ou 96.. Je crois qu'ils ont réussi à tromper les ordinateurs : ça prouve qu'ils ne sont pas aussi stupides qu'ils le prétendent.. Parmi les spécialistes formés à la fin du siècle dernier par l'.. , vous êtes avec David Dhor un des derniers survivants.. Je vous charge de vérifier le.. de mes colonels.. Et d'un.. D'autre part, j'ai réussi à détruire complètement l'.. Mais un peu partout, de dangereux fanatiques reprennent l'œuvre de cette association maléfique.. Je ne veux pas les attaquer de front.. Je pense qu'ils sont dans l'ensemble aussi crétins que leurs élèves.. Cependant, il est possible que d'authentiques surdoués apparaissent dans leurs instituts.. Ceux-là, vous aurez à les détecter.. Je me charge du reste.. Vous m'avez compris, pèlerin Gerbois ?.. Il se nommait Fabien Suárez.. Il était beau comme un dieu - ou plutôt comme un super-héros — dans son uniforme pourpre et or.. Et il avait un.. de cent soixante-dix-sept, ainsi qu'en témoignait la plaque négligemment posée à sa gauche, juste sous la lampe baladeuse pendue au plafond de la grotte.. Deux autres colonels que Marc avait rencontrés à son arrivée à Concordia faisaient partie du Complot de l'Intelligentsia : Matheson, l'homme du contre-espionnage, et Dennis Strodberg, le plus obtus de tous en apparence.. … Et Marc se demandait si les apparences étaient vraiment trompeuses.. Ces imbé… ces super-génies cachés l'avaient accueilli sans méfiance dans leur groupe ; ils lui avaient confié en se rengorgeant la plupart de leurs secrets.. Et maintenant, dans cette caverne fastueusement aménagée où ils avaient installé leur.. , ils affichaient tous ces quotients intellectuels invraisemblables.. Même raboté d'un bon quart, le plus faible de ces nombres aurait suscité la colère de S.. et valu la déportation à son propriétaire.. La plaque de Fabien Suárez indiquait 177.. Son voisin de droite, Matheson, se flattait d'un total très voisin : 176,9.. Le numéro trois de la bande suivait de près avec 176,55.. Une dizaine de colonels de moindre importance s'étageaient entre 174 et 169,5.. Il y avait après un vide d'une douzaine de points et le premier commandant, un noir d'une trentaine d'années nommé Zéphir Granaka, se contentait de 157,1.. Plausible.. , se dit Marc.. Mais le deuxième commandant, Ramsay Ateleer, avait un air si hébété qu'on se demandait où et comment il avait pu voler ses 156,5.. Et ainsi de suite.. Les capitaines entre 144,9 et 133.. Les lieutenants de 131 à 125,5.. Les civils, tassés entre 119 et 116, occupaient tout comme dans la société — et à Concordia en particulier — une très petite place, en bas de l'échelle.. … Marc écoutait à peine l'allocution de bienvenue prononcée à son intention par l'un des conspirateurs, Dennis Strodberg.. Il pensait rageusement :.. Ce n'est qu'une bande de pauvres types et de minus vaniteux.. peut dormir tranquille.. S'il y a dans son entourage un seul type à peu près intelligent, il ne fait pas partie de ces comploteurs….. À moins que… Et si cette démonstration n'était que le deuxième acte — un peu plus subtil — de la même comédie ? La comédie que tous ces gens sont obligés de jouer pour garder leurs places et peut-être survivre ?.. Il n'avait pas changé d'idée ni de but.. Il était toujours décidé à entrer dans la résistance active, à lutter — aussi intelligemment que possible — contre la tyrannie et les mensonges de Sa Haute Puissance.. Mais ces personnages ne lui inspiraient aucune confiance, qu'ils soient débiles ou surdoués.. Il lui faudrait chercher ailleurs.. Peut-être dans les nouveaux instituts pédagogiques….. les Surdoués de Santa-María.. l'Éducation.. •.. Mouvance.. 2 (anthologie sous la direction de : Raymond Milési Bernard Stephan ; France › Thionville Metz : Raymond Milési Bernard Stephan, deuxième trimestre 1978).. jeudi 18 septembre 2003 —.. jeudi 18 septembre 2003..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/Territoire indien territoire humain | Quarante-Deux
    Descriptive info: Territoire….. Territoire indien territoire humain.. N.. eem Ad Deman regarda machinalement la date du jour sur le calendrier ancien, fixé au mur en face de l'escalier.. On était le 30 août : le point culminant de l'été.. Mais qui se souvenait encore des anciens mois ? Par curiosité, Neem appuya sur le poussoir du calendrier.. Il se demandait si le mois d'août avait trente ou trente et un jours.. Le nombre.. 31.. apparut.. Eh bien, on sera le 31 août dans moins d'une heure.. Mais on avait cessé de compter ainsi depuis un siècle.. Neem était un spécialiste de l'.. Age.. , l'Avant-Grand-État, et il s'amusait encore avec ces choses.. Il était bien seul….. Il se sentit seul.. Vingt-trois heures dix-neuf minutes.. Dans quarante et une minutes, sonnerait minuit.. Cela au moins n'avait pas changé, sauf en pays lazon, ou Timindia, le territoire indien des Pyrénées.. Minuit, c'est-à-dire zéro heure, le 31 août 2151, et le Grand État — plus exactement Grand État III — cesserait d'exister.. À jamais.. Il y aurait encore des États, peut-être même un État mondial, mais la splendeur et le monstrueux pouvoir du Grand État ne revivraient pas.. Neem Ad montait pour la dernière fois au grenier, où se trouvaient son poste de communication et la petite pièce qui lui servait de bureau depuis deux ans.. Il partirait le lendemain.. Il se mêlerait à la migration sudtropique de la deuxième saison qui était commencée depuis quelques jours.. Il quitterait sa ville de Manville, quartier Avran-Carol, et la République libre de Normandie.. Pour toujours peut-être.. On verrait.. Il voyagerait vers le sud avec la migration.. Il visiterait le territoire indien : Lazon, Emnet, Euroko, Timindia… Chacun de ces noms désignait la même poche d'irrationalité et de mystère dans la trame meurtrie de la vieille Europe.. Leur sens précis, leur origine même s'étaient perdus.. Pourquoi tant de noms ?.. Pourquoi t'appelles-tu Neem Ad Deman ? Parce que… Eh, les sources historiques de ton patronyme sont obscures.. Une chose est certaine, tu as un nom triple parce que tu appartiens à la classe 3… Enfin, tu appartenais à la classe 3 quand il y avait encore quatre classes dans la société, enfin cinq en comptant le zéro.. Quand il y avait encore un Grand État… Et même : Grand État III avait supprimé les classes depuis longtemps.. Mais les gens trouvaient ça tellement bien que le système avait survécu jusqu'à maintenant.. Et beaucoup de “républiques libres” l'avaient adopté… Très bien.. Neem Ad Deman s'en moquait.. Son nom lui plaisait assez ; mais il était prêt à le changer si on lui en proposait un autre, aussi beau et plus intelligent.. Par exemple un nom lazonien ou timindien.. On verra.. Qui verra vivra.. La formule avait été renversée au cours des derniers siècles.. Autrefois, on disait : « Qui vivra verra.. Pourquoi ?.. Une question à étudier, avec mille autres.. Quand il serait en Emnet, Lazon, Euroko, Timindia… C'est ainsi, à cet instant, vingt-trois heures vingt minutes, qu'il prît sa décision.. Il partirait demain pour le Lazon.. Il rejoindrait son correspondant, Temen Azli Loan, du côté de Beau-Lieu l'Ours….. À condition que cet imbécile m'attende encore un peu !.. pensa-t-il en pénétrant au grenier.. « Bojador ! Lorek San Sola Lemcen appelle Terville-SudEurope, Manville-Océan, Huston-Texas, Houston-Maine, Hewston-Tacoma, Corona-Terville… Bonjour !.. Au revoir ! Je veux dire : adieu ! Et vive le nouvel.. , l'Après-Grand État ! Dans un peu plus d'une demi-heure, tout sera fini officiellement.. On boit un verre à la santé de l'avenir !.. Lorek San Sola Lemcen à tous ses correspondants : au revoir ! Je veux dire : adieu ! Et merci aux chargés de mission qui ont accepté de travailler avec nous jusqu'au bout… pour le G.. E.. , le Grand État qui n'existait déjà plus ! Merci et bonne chance !.. — Houston-Maine appelle Bojador.. Mun Lew Hallis, chargé de mission G.. à Tankus Van Maine.. Très bien.. C'est fini.. Yosh ! Pôh ! Wom ! En réalité, c'était fini depuis longtemps.. Mais enfin, on pouvait toujours espérer.. Alors, maintenant ? Je suis fonctionnaire du G.. depuis que j'ai quitté le collège parcellaire.. Toujours été fonctionnaire.. Et fidèle jusqu'au bout au Grand État ! Maintenant, le Maine, chez moi, est une république indépendante qui a annexé le Nouveau-Brunswick, les Trois-Rivières, l'Université de Boston et la Pennsylvanie ! Beaucoup de fonctionnaires du G.. ont été embauchés.. Et maintenant, il n'y a plus de place pour moi.. J'ai fait ce qu'on me demandait : j'ai caché mon appartenance à la G.. A.. , la Grande Administration, pour pouvoir accomplir ma mission jusqu'au bout.. Et, maintenant, si je dis la vérité, je serai arrêté par l'Administration de la République comme espion à la solde du G.. Et si je ne dis rien, je n'ai aucune chance d'être embauché comme fonctionnaire.. Il y a cinquante demandes pour un poste ! Qu'est-ce que je vais devenir ?.. — Nala Din Ohaz, de Terville-Corona.. Bojador ou n'importe qui.. Je voudrais savoir.. Je suis une fille bien embêtée.. J'ai tenu mes engagements et le G.. n'a pas tenu les siens.. C'est aussi simple que ça ! On m'avait promis deux quarts-d'an d'indemnité de licenciement et je n'ai pas été payée.. Et je n'ai même pas touché mon traitement pour le dernier déci-d'an ! Qu'est-ce que je vais faire sans situation et sans argent ? Je vis maintenant dans la principauté de Porto-Léon, où le capitalisme vient d'être rétabli.. Demain matin, je pourrai aller me faire inscrire au chômage.. On demande des aides de maison à la Cour et des employées de service à l'hôpital manuel de Saint-Jacques de Compostelle….. Eh bien soit, mes amis.. Mais je veux quand même dire ma façon de penser à ceux qui considèrent que la disparition de l'État est un progrès.. Et à ceux qui pensent que c'est le Progrès absolu et définitif, l'aboutissement terminal de la civilisation ! Et ma façon de penser, c'est merde ! Ils n'ont qu'à venir voir comment ça se passe en Porto-Léon ! On est déjà de retour au.. Même plus loin.. En fait de progrès, on recule à la vitesse de la lumière.. Dans dix ans, ce sera le Moyen-Âge !.. Je sais ce que je vais faire.. Il y a déjà un parti clandestin pour la restauration de G.. III.. Je suppose qu'ils sont organisés à l'échelle mondiale.. En tout cas, on a une section à Terville-Corona, et je sais qu'il y en a une autre pas loin, à Terville-Algar.. Je ne devrais peut-être pas parler de ça : ils sont capables d'écouter nos conversations ultra-secrètes… Ou alors, voilà ce que je ferai.. Il y a seulement une chaîne de montagnes qui sépare ma province, la Galice, du territoire de Lazon, ou Emnet ou Timindia.. Ce sont les Indiens d'Europe qui vivent là et il y a un sacré bout de temps qu'ils ont coupé les ponts avec le G.. Je vais certainement essayer de les rejoindre.. Il paraît que la frontière de la Principauté est plutôt perméable dans la Sierra….. Vous savez tous ce que c'est que le Lazon ? Priez pour moi, bande de lâcheurs ! Il paraît qu'on a encore un observateur dans un endroit appelé Beau-Lieu l'Ours.. On.. , le Grand État III, qui aura cessé d'exister dans une demi-heure.. Ah, ah ! si ça se trouve, il m'entend peut-être, cet observateur !.. Tu m'entends, Temen Azli Loan ? C'est bien toi qui es là-bas ? Je cherche des renseignements sur le Territoire indien.. Je te jure que c'est sérieux.. J'ai l'intention d'aller là-bas.. Je te rejoindrai peut-être à Beau-Lieu l'Ours si tu m'expliques où c'est ! Comment peut-on rentrer dans le Timindia ? Et les habitants — je ne sais même pas leur nom : Timindiens, Lazoniens ? —, on dit qu'ils ne sont pas très accueillants avec les étrangers ? On dit aussi que l'argent n'existe pas dans le Territoire ? Moi qui n'ai plus un millime — enfin presque ! —, ça m'arrangerait bien ! Mais alors comment se débrouillent les habitants ? Et les visiteurs ? Pas d'argent, pas de monnaie, c'est une chose magnifique,.. ! Et vivre ? Manger ? S'abriter ? On dit que la température est très clémente dans cette région depuis le néo-carbonifère.. Moins d'écarts même qu'en Porto-Léon.. Alors, on peut toujours trouver une grotte, un arbre creux, une carrière, une yourte, n'importe quoi ! Je te dirai que ce genre de choses m'enchante à moitié seulement.. Et pour la nourriture ? Les racines ? Les baies ? Les insectes et autres bestioles ?.. Franchement, je me demande si ça vaut le coup.. Je vais prendre contact avec les partisans de la restauration du G.. Je verrai bien ce qu'ils me proposeront.. Et si ça ne marche pas avec eux — seulement si ça ne marche pas —, je tenterai la traversée jusqu'à Beau-Lieu l'Ours… Bande de lâcheurs ! Bande de salauds ! Je réclame mon argent.. Mon traitement, mon indemnité de deux quarts-d'an !.. — Neem Ad Deman, Manville-Océan, République Libre de Normandie.. Oui, encore une ! Les républiques et les principautés prolifèrent un peu partout dans le monde.. Mais c'était prévu.. Ce n'est pas grave.. Des structures diverses, des sortes de garde-fous, ont été mises en place afin d'éviter aussi bien l'anarchie totale que le retour à la dictature, au féodalisme ou n'importe quoi de ce genre.. Vous le savez aussi bien que moi.. Je ne voudrais pas avoir l'air de faire un cours, mais Bojador-Quatre-Noms reste bien silencieux et je n'entends plus que lamentations sur la longueur d'onde des derniers fidèles… Oui, les sécurités vont jouer.. Enfin, on peut l'espérer.. Je pense que Bojador va nous le confirmer quand il reprendra l'antenne….. En attendant, je peux affirmer que le G.. a tenu ou tiendra ses engagements.. Tout a été prévu pour aider ceux d'entre nous qui en auraient besoin, sous une forme ou sous une autre.. Il est certain que des difficultés techniques ont dû se présenter ici et là.. J'ai écouté attentivement les doléances de notre amie Nala, de Terville-Corona.. Et je….. — Terville-Corona.. Oui, c'est moi.. Vous, de Manville-Océan, j'ai oublié votre nom, vous avez eu vos kopecks ? Vous avez été payé ? Répondez-moi franchement !.. — Lun Nool Chan de Milendville, Nationwales.. Je suis fatigué de cette discussion sordide.. Dans quelques minutes, ce sera la fin du Grand État.. La fin officielle,.. Je sais comme vous qu'en pratique c'est fini depuis longtemps.. Peu importe.. Nous vivons un événement historique sans précédent depuis… depuis que l'Histoire existe ! Pour la première fois depuis que l'Histoire existe, un État quasi tout-puissant, en fait la plus formidable machinerie étatique qu'on n'ait jamais vue sur cette planète, a décidé de se supprimer, de se saborder, de se suicider ! Le Grand État III a voulu mourir pour l'amour des Hommes.. Je ne vois qu'un sacrifice comparable : celui qui a marqué le début de l'ère précédente, le sacrifice du Christ.. Je crois que la date d'aujourd'hui, ou celle de demain ou, en tout cas, l'année 137 du G.. , sera le….. Tu as touché tes kopecks, toi, le mystique de Milendville, j'ai oublié ton nom ? Tu as entendu ma question ? Je ne te demande pas ton avis sur Jésus-Christ.. Je te demande si tu as été payé !.. — Bojador-Quatre-Noms.. Excusez-moi, l'échéance approche et je suis très… Il y a un certain nombre de dispositions à prendre tant que G.. III existe encore.. En particulier les dispositions financières.. J'avoue que je ne comprends pas très bien pourquoi notre amie Nala Din Ohaz de Terville-Corona n'a pas été payée.. Je pense que les fonds ont été détournés par le gouvernement de Porto-Léon ou par les informaticiens de la banque Marat Zurak Daneo Kreji… Oui, je pense que c'est ça.. Les techniciens de la M.. Z.. K.. Bank ont dû flairer la bonne affaire.. Ils se sont imaginé que le salaire des jusqu'au-boutistes — vous, mes amis — serait facile à empocher et que personne ne pourrait se plaindre, G.. III ayant cessé d'exister.. Mais tout cela était prévu.. Vous serez payée avec un peu de retard, mais vous le serez.. Y compris les indemnités de licenciement.. Et ceux qui souhaiteraient se reclasser dans la fonction publique des nouveaux États le pourront sans difficulté.. Tout cela a été prévu.. Tout….. Mais je vois que beaucoup d'entre vous s'intéressent aux problèmes du territoire Indien de Lazon-Timindia.. Il s'agit d'une affaire extrêmement importante.. Nous espérions que le Territoire et ses habitants pourraient rejoindre la communauté civilisée avant la fin officielle de G.. Cela fait partie des problèmes que nous n'avons pu résoudre.. Les contacts établis avec Lazon-Timindia n'ont pu être maintenus ou n'ont pas abouti.. Nous n'avons plus qu'un seul correspondant, Temen Azli Loan, et nous ne savons pas très bien s'il est encore à son poste.. Les responsables de G.. III ont décidé de confier la surveillance du Territoire aux banques, essentiellement Marat Zurak Daneo Kreji et Araf Emlore Charine Nagel.. L'affaire suivra son cours.. Les fonctionnaires G.. qui souhaiteraient recevoir une mission en Timindia pourront s'adresser à l'une de ces banques.. C'est là un débouché extrêmement intéressant pour nos amis jusqu'au-boutistes.. Et ceux qui voudraient se rendre en territoire lazon comme simples voyageurs ou touristes sont encouragés à le faire par ce qui reste du Grand État.. Ils pourront s'adresser également aux banques pour tout renseignement.. Une aide sera peut-être accordée à certains de ces voyageurs.. Mais il ne m'appartient pas d'en préjuger….. — Nala Din Ohaz.. Je trouve plaisant  ...   fatalité.. Toutes les républiques indépendantes ou les petits royaumes ne seront pas des baronnies.. Et puis cette étape sera dépassée.. Il y aura des territoires et des communes libres.. Des.. territoires indiens.. , peut-être….. Neem croyait en toute sincérité qu'une société nouvelle naîtrait tôt ou tard sur le cadavre du Grand État.. Il avait voulu la fin de G.. Il avait patiemment travaillé avec des milliers de hauts-fonks au sabordage de la Grande Administration.. Parmi ses alliés et ses amis, rares étaient ceux qui partageaient ses espérances.. Il avait pris des risques énormes.. S'il s'était trompé… Non, G.. III était condamné, de toute façon.. On ne pouvait plus rien attendre de ce monstre.. Et maintenant….. Malgré les simulations innombrables qui avaient été faites, il semblait que deux facteurs avaient été sous-estimés : l'attrait que le Timindia risquait d'exercer sur les orphelins du Grand État et la détérioration rapide des fragiles microclimats artificiels… Et si le rêve allait s'écrouler avant d'avoir pris forme ?.. — « Bojador-Quatre-Noms.. J'entends les informations les plus fausses et les réflexions les plus absurdes sur codé Tobermory ! Néo-féodalisme ! Mais c'est idiot ! Des garde-fous sont prévus partout.. Des sécurités de toutes sortes… Et les banques ? Les banques ne le permettraient pas.. La M.. et l'A.. N.. , en tant que légataires universelles du Grand État, ont pour mission de surveiller la transmission des pouvoirs, de garantir les droits de l'Homme, d'assurer le maintien de la démocratie, etc.. Et à propos de Timindia, il est entendu que les frontières des jeunes États voisins resteront fermées un certain temps.. Aucune ruée ne se produira donc vers le Territoire indien.. D'ailleurs, il n'y aura aucun changement dans les voies et les règles des grandes migrations saisonnières….. — Neem Ad Deman, Manville-Océan.. Je peux confirmer que la République libre de Normandie a bien décidé de fermer ses frontières avec le Territoire.. Mais il faut signaler que des combats sont en cours dans la région Limocentre, à quelques dizaines de kilomètres de la frontière nord du Territoire.. En Limocentre, les troupes normandes affrontent les forces médialpines pour la possession de la base administrative et militaire de Dun le Palestel.. Il est possible que les deux armées n'hésitent pas à franchir la frontière du Territoire si elles le jugent utile.. Ce n'est pas un secteur à recommander aux touristes ! ».. « Oui, jusqu'à nos noms, ton nom, le mien, Noan Meen G'mez, qui sont des créations de G.. II.. » expliqua Neem à sa correspondante.. « Les noms anciens, qui ont en grande partie reconquis la géographie, commencent à revenir un peu partout.. Ils avaient complètement disparu au moment de la grande folie étatique, dans la seconde moitié du.. xxi.. Les.. t.. h.. d.. , les très hauts dirigeants de Grand État II étaient grisés par leur pouvoir comme personne ne l'avait été avant eux.. Il faut dire que ce pouvoir, celui d'un État mondial centralisé et informatisé, était sans frein, sans limite, et supérieur à tout ce qui l'avait précédé.. On modifiait les climats, on jouait avec la carte, on changeait le tracé des fleuves et des côtes, on abattait des montagnes, on créait des lacs ou des îles artificiels.. On essayait d'enlever toute conscience raciale aux Hommes, toute conscience nationale aux peuples, et à chacun jusqu'au souvenir de ses particularités.. L'échec de la conquête spatiale avait peut-être exacerbé le Grand État et incité les.. à faire de la Terre une autre planète.. Le bouleversement de la géographie devait être poussé à ses plus extrêmes limites.. Ainsi, on avait commencé à réaliser un projet au terme duquel la province du G.. que nous connaissons sous le nom de France devait être divisée en République Indienne, Mongolie intérieure, Haute-Bretagne, et je ne sais plus quoi encore.. L'agglomération urbaine que tu habites et que nous appelons depuis G.. III Terville-Provar devait devenir Calcutta ! Les populations seraient brassées et mélangées.. Les habitants de la République Indienne de Méditerranée devaient être convaincus qu'ils étaient les véritables Indiens d'Asie ! C'est dément ? Eh bien, nous savons désormais qu'il n'y a pas de bornes à la folie étatique….. G.. II n'a pu réaliser ce projet-là.. Il a été tué par son délire et G.. III, le Grand État modéré et relativement civilisé que nous avons connu, lui a succédé.. Parmi les vestiges de cette époque, il y a les noms de personnes, un certain nombre de noms géographiques, beaucoup de circonscriptions administratives, les microclimats artificiels, les grandes migrations humaines, l'entassement des populations au bord de la mer, l'intérieur des terres étant réservé à la production agricole et industrielle et aux manœuvres militaires.. II n'a pas réussi à créer sa “République Indienne de Méditerranée”.. Mais il avait, dès ses débuts, transformé plus d'un quart de la France et presque un tiers de l'Espagne en Territoire Indien d'Amérique du Nord !.. L'opération avait commencé sous le règne de G.. I, le Grand État Nucléaire du début du.. N'oublions pas que G.. I avait été créé, unifié par la plus formidable police qui ait jamais existé, la fameuse Force A.. (ou N.. Force), ces initiales signifiant atomique, biologique et chimique.. Son rôle initial fut de lutter contre la prolifération des armes atomiques — et accessoirement biologiques et chimiques.. Partie nationale — et surtout russo-américaine —, partie internationale, elle se vit bientôt confier la surveillance des centrales nucléaires et des déchets radioactifs — et accessoirement celle des usines chimiques les plus dangereuses et des centres de recherche en biologie et en ingénierie génétique les plus avancés.. La situation était d'ailleurs extraordinairement dangereuse.. Sans parler des bombes atomiques qui se promenaient à travers le monde dans les valises des terroristes et les attachés-cases des diplomates, il y avait les centrales nucléaires et leurs redoutables déchets.. Un quartier du territoire-ville que j'habite est entièrement construit sur un formidable socle de matière vitrifiée qui recouvre la terre pour des milliers d'années.. Un socle de cent cinquante kilomètres carrés.. Ce quartier de Manville-Océan s'appelle Hagueville.. Au-dessous, il y avait une gigantesque usine de retraitement de déchets radioactifs qu'on avait construite au.. siècle, qui n'avait cessé de s'étendre et qui avait fini par contaminer toute la presqu'île… C'est un exemple entre cent mille.. Et la Force A.. avait besoin de plus en plus de pouvoir.. Pour augmenter son efficacité, il lui fallait une centralisation de plus en plus poussée.. Elle est bientôt devenue mondiale.. Et elle a réalisé ce qui était le rêve de beaucoup d'Hommes et qu'aucune organisation politique internationale n'avait pu esquisser : un État planétaire unifié.. Un État policier naturellement !.. Plus qu'un État policier : un État-Police… Il y a eu des révoltes, beaucoup de révoltes : individuelles, régionales ou nationales.. Toutes ont été écrasées.. La répression a été partout féroce, mais très variée dans ses moyens et méthodes.. Jugée particulièrement rebelle, la région comprenant l'Aquitaine, le Languedoc, les Pyrénées, les provinces basques, la Navarre, la Catalogne et les Monts Ibériques, est devenue le champ d'une expérience terrifiante.. Il s'agissait de transformer cette région en un “territoire indien” qu'on a appelé Timindia, Emnet ou Lazon.. L'origine précise de ces noms nous échappe aujourd'hui.. Et nous ne savons pas grand-chose sur la façon dont G.. II s'y est pris pour exécuter son projet… Il y a eu des déportations : des populations entières ont été en partie remplacées par des émigrants forcés venus de divers pays du monde, dans des conditions épouvantables.. C'était au début.. Longtemps, le Timindia a servi de dépotoir humain et matériel, le Grand État s'en servant pour se débarrasser de ses déchets industriels, dangereux ou encombrants, et de ses criminels et de ses handicapés… Ces pratiques ont d'ailleurs été poursuivies par G.. III plus ou moins honteusement.. Mais ce qui s'est passé en Timindia au cours de la phase de conditionnement, nous l'ignorons tout à fait.. Le Grand État a employé des moyens très sophistiqués pour effacer les traces de l'opération, jusque dans la mémoire des gens.. Sauf, peut-être dans le pays même, encore nous n'en sommes pas sûrs….. Cela se passait il y a un siècle environ.. Le Territoire indien n'a toujours pas « rejoint la communauté civilisée », selon la formule habituelle.. Et il ne la rejoindra peut-être jamais.. D'ailleurs, ça n'a aucun sens.. Il y a un siècle, de l'autre côté du malheur et de la souffrance, un monde nouveau est né.. Peut-être une nouvelle race d'Hommes et, en tout cas, une conception nouvelle de l'existence, de la société et la civilisation.. Mais le Lazon reste un pays fermé.. Malgré les visiteurs et les observateurs envoyés par la G.. , la Grande Administration, nous ne savons pas grand-chose sur la vie et l'organisation sociale des Timindiens non plus que sur leur économie et leur philosophie… s'ils en ont ! Ils sont différents.. Tout est différent chez eux.. Voilà ce qu'on peut dire.. Et c'est très attirant… Le but de G.. III était de rejeter dans la barbarie plusieurs millions de personnes, à travers l'expérience la plus folle jamais tentée par le pouvoir.. Quelque chose d'imprévu est arrivé.. Quoi ? Je ne le sais pas.. Personne ne le sait….. III s'est donné pour tâche de réintégrer le Lazon dans sa fameuse “communauté civilisée”.. C'était une des raisons pour lesquelles nous souhaitions sa mort, quelles que soient ses intentions.. Nous avons réussi à sauver le Territoire.. Et maintenant… Je crois que je vais y aller voir.. J'espère que l'invasion des touristes n'aura pas lieu.. J'espère que beaucoup se décourageront avant d'arriver.. Mais si la ruée se produit, je crois que le Timindia la supportera.. Il a supporté bien pire.. Seul le Grand État pouvait le détruire en l'absorbant.. Mais G.. III avait peur, il a hésité et tergiversé, et pour le Territoire, le cap difficile est passé.. Je vais partir demain matin, Noan Meen.. Si tu veux me rejoindre… ».. « Peu importe que tu aies rêvé ou non, Temen.. Si Manuela n'existe pas, nous l'inventerons !.. — Nous ?.. — Je pars dans quelques heures, Tem.. Je pars pour Beau-Lieu l'Ours.. Si tu veux bien m'attendre !.. — Toi ? Qu'est-ce que tu espères ?.. — Le G.. est foutu et tu as réalisé un contact avec les Timindiens.. Si, j'en suis sûr.. Mais tu étais un envoyé de la Grande Administration et c'est ce qui te gênait pour le contact.. Maintenant, il n'y a plus de G.. , plus de G.. Nous sommes libres, Tem.. Et je t'aiderai.. Nous réussirons.. Au fond, je suis sûr que tu n'as pas rêvé.. Tu retrouveras ta Manuela.. — Comment peux-tu en être sûr ?.. — Je suis un sacré vieux fonk du G.. J'ai l'expérience des Hommes.. Je sais reconnaître ceux qui rêvent de ceux qui ne rêvent pas.. — Et tu viens ?.. — Je pars au jour, avec la grande mig.. J'irai aussi vite que je pourrai.. À bientôt, Tem ! ».. « Nala Din Ohaz.. En fin de compte, les banques, c'est une sorte de Grand État après le Grand État : ça ne me tente qu'à moitié.. Je sais ce que je vais faire : je vais suivre ma première idée.. Je vais quitter le Porto-Léon et essayer de passer en Timindia.. On verra bien !.. — Mun Lew Hallis de Tankus Van Maine.. C'est fini-fini-fini ! Pas la peine d'épiloguer.. On va pas rester devant le poste toute la nuit, à patauger dans les regrets.. Moi, je fous le camp d'ici demain.. Aujourd'hui….. Adios.. Le Maine-Brunswick, c'est de la merde ! Je viens d'apprendre qu'il y avait une espèce de république indienne du côté de Grand National.. Je vais y aller.. C'est complètement dingue.. Je me ferai peut-être hacher menu, mais je vais y aller.. Salut.. Terminé ! ».. « Noan Meen G'mez.. Neem, peux-tu m'expliquer où se trouve cet endroit : Beau-Lieu l'Ours ?.. — Bon, ça ne sera pas facile, Noan, mais je vais essayer.. Est-ce que tu as une idée de la situation d'une chaîne de montagnes appelée Pyrénées ? ».. « Lun Nool Chan de Milendville.. Je dois dire qu'une expédition en Timindia me tente assez… ».. Fini pour toujours….. Neem Ad Deman se jeta sur son lit.. Il avait été un jusqu'au-boutiste non par fidélité au Grand État, mais pour pouvoir surveiller jusqu'au dernier moment l'évolution de la situation.. Il avait réussi, au moins partiellement.. Un autre combat commençait.. Il allait partir, rejoindre la grande migration saisonnière et marcher jusqu'à Beau-Lieu l'Ours.. Temen l'attendrait peut-être.. Ou peut-être pas.. Manuela existait peut-être.. Ou peut-être pas… De toute façon, ni Tem ni lui ne pourraient s'intégrer aux Timindiens.. Les habitants du Territoire et les citoyens du Grand État avaient suivi depuis trop longtemps des chemins divergents.. Ils ne se retrouveraient jamais.. plan.. était autre.. Neem songea qu'il n'aurait pas dû entretenir l'espoir fou de Temen.. Mais Temen avait besoin de cette espérance.. Elle l'aiderait à vivre et peut-être à devenir un pionnier du.. nouveau territoire.. Car les “civilisés” qui arriveraient bientôt en pays lazon seraient fatalement rejetés.. Alors, ils se rassembleraient à la périphérie du Timindia, autour duquel ils formeraient une ceinture protectrice.. Ils deviendraient les défenseurs du Territoire indien.. Et leurs voisins leur serviraient de modèle pour la création d'un nouveau pays d'utopie.. À leur tour, ils imprégneraient les pays voisins.. Le processus serait lancé.. Jusqu'où irait-il ? Nul ne le savait.. Mais nous avons une chance.. , pensa Neem.. Nous ou plutôt nos descendants.. Le Grand État ne sera pas mort pour rien !.. Territoire indien territoire humain.. Alerte !.. 2, deuxième trimestre 1978.. vendredi 19 septembre 2003 —.. vendredi 19 septembre 2003..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/les Colmateurs | Quarante-Deux
    Descriptive info: les Colmateurs.. oiles carguées, le.. Dehekahar.. avançait à la force de son moteur.. Les quatre voyageurs avaient déjà parcouru plusieurs centaines de miles dans l'océan Indien.. Jiménez jouait au capitaine.. Barano dormait dans la minuscule cabine.. Le noir Ney Varagan tenait la barre.. Et David, unique passager du bateau, était assis à l'avant et scrutait l'horizon.. Ney Varagan affirmait que Lohenwa, l'île mystérieuse, était maintenant proche.. Fixez ! Balayez ! Projetez ! Colmatez !.. Une voix mécanique criait les Quatre Commandements dans la tête de David.. Et ces mots, tant de fois entendus, tant de fois répétés, étaient le seul lien que le chef de division David Nadun gardait avec la réalité.. Fixez ! Balayez ! Pro….. Il dut faire un effort pour revenir au canot qui l'emportait.. Fixez ! Ba….. La mer révélait maintenant des profondeurs glauques et angoissantes.. On eût dit qu'un ciel couvert de gros nuages en fuite se reflétait sous l'eau.. Mais le ciel, au-dessus de l'embarcation, était clair, pur et vide.. Lohenwa se trouvait, disait-on, à l'extrême sud de l'archipel des Maldives.. Et comme le.. filait vers le sud-ouest, il n'y avait aucune terre droit devant.. Lohenwa, c'était à peine quelques centaines d'hectares de sable et de rocher, peuplés surtout d'oiseaux et de coquillages, avec une cinquantaine de lépreux et une poignée d'aventuriers… Qui aurait songé à inscrire ces sept lettres sur une carte, au temps de Jules Verne ? Afin de guider quels voyageurs ? Mais pour des demi-forbans en quête de repaire, l'île constituait une base parfaite.. louvoya, toujours guidé par la main précise du Noir, s'engagea dans un chenal presque invisible, qu'un terrien n'eût pas soupçonné… David ne distinguait ni banc ni chenal et il n'apercevait toujours pas Lohenwa que Ney Varagan et Jiménez cherchaient maintenant d'un regard inquiet, dans la brume violette, la main en visière au-dessus des yeux.. « Par Nemo ! » s'exclama Jiménez.. « Il faut être un vrai requin pour aborder cette salope d'île ! Un vrai requin, ah, ah.. — Il y a quelque chose que je ne comprends pas.. » commença David.. Les deux Espagnols le regardèrent sans aménité.. David préféra se taire et il regretta les deux cent cinquante arabos qu'il avait payés pour le voyage.. Varagan eut un rire moqueur.. « Vous me laisserez à l'hôtel Lion le plus proche ! » dit David.. Barano, qui venait de se lever, eut un grognement de mauvaise humeur.. Il se mit à préparer quelques brasses de chaîne pour ancrer.. Lohenwa venait enfin de surgir, nimbée d'un brouillard pâle, à deux ou trois encâblures du bateau.. Longtemps après, le Noir répondit à David : « Au sujet de l'hôtel, camarade, tu n'auras qu'à demander au capitaine Komar.. C'est lui l'hôtelier de Lohenwa ! ».. David Nadun avait rencontré ce trio bizarre grâce aux indications d'un fonctionnaire de la Gulf Union avec qui il s'était lié lors d'un séjour à l'ashram de Ramaville.. La description d'Ahmed Gupta était fidèle.. De loin, dans un bar de Trivandéram, il avait reconnu Juan Jiménez (trapu, chauve, calme, sans âge) puis Pablo Barano (grand, musclé, velu, bronzé)… Enfin, le jeune Noir, Ney Varagan, mince, beau, fort et souriant, ses mains puissantes, son regard intelligent et froid….. Les trois hommes étaient-ils des associés égaux ? Jiménez donnait parfois l'impression de commander les autres.. Barano prenait volontiers des intonations de chef-né.. Mais le plus souvent, l'initiative semblait revenir à Ney Varagan.. Jiménez avait fixé le prix de l'excursion, pension comprise, retour à la grâce de Dieu — s'il existait — : deux cent cinquante arabos, le prix d'un billet de superjet pour Paris et les deux tiers de la fortune présentement détenue par David Nadun.. Mais David voulait voir Lohenwa.. L'île mystérieuse était minuscule, sablonneuse au sud, sur le rivage où les voyageurs avaient débarqué, rocheuse à l'ouest et au nord, dans la zone réservée aux lépreux.. La végétation n'y était pas belle ni abondante.. Quelques cocotiers croissaient pourtant sur le plateau central, large d'environ un kilomètre.. Heureusement, les poissons pullulaient dans les criques, et les côtes étaient riches en coquillages d'espèces diverses.. Jiménez et Barano pratiquaient un négoce très prospère : celui des armes.. L'île devait leur servir de dépôt.. Il était question, dans l'histoire, d'un cargo qui venait décharger ses fusils à radiation, ses lasers et ses grenades atomiques….. De la pointe de ses doigts brunis par le tabac, le chef de division de colmatage David Nadun pianota sur son front plissé et brûlant.. Il n'était pas en plongée de colmatage.. Il se contentait de suivre un vieux movid.. Et pourtant….. Movid : spectacle-action hautement sophistiqué, réalisé à l'aide d'un psychord, utilisant la suggestion subliminale.. Le spectateur a généralement l'impression d'être mêlé aux personnages du récit et de prendre part, plus ou moins, à l'action.. Certains psychiatres ont accusé les movids d'être à l'origine de troubles mentaux de type schizoïde ou hallucinatoire.. Et certains géoprogrammateurs pensent que les movids auraient pu être à l'origine des “brèches fines” par lesquelles les éléments “légers” ou “captateurs” ont commencé à s'infiltrer dans le réel présent vers la fin du.. xxiv.. ….. L'Île mystérieuse.. était un movid d'aventures, comme David en avait vu cent ou plus, sur l'Anneau, aux Archives ou sur Géosud Base 5.. Une fois de plus, le mécanisme de la projection avait joué parfaitement.. David ne se trouvait plus au creux de son fauteuil gonflable mais au pays du rêve standard, avec les héros d'une histoire bâtie environ un siècle plus tôt par des techniciens de la création, sous la houlette d'un ordinateur spécialisé, moins qu'à moitié inventif.. David Nadun marchait sur le sable blanc de l'île, en compagnie d'un inquiétant trio de trafiquants d'armes.. Il interrogeait maintenant Ney Varagan sur la vie à Lohenwa.. Mais Jiménez intervint : « Oui, camarade, on habite ici avec quelques lépreux et le capitaine Komar !.. — Vous avez dit Komar… pas Nemo ?.. — Que la Vierge me bénisse ! » s'écria Jiménez « C'est bien Komar.. Komar le Sombre… ».. Pour la première fois depuis que David l'avait rencontré, le Noir se mit à rire, à pleine gorge, les yeux hors de la tête.. — « Mais moi, » gronda-t-il, « je suis plus sombre que le Sombre ! ».. Par Nemo !.. songea David,.. ça ne colle pas avec Jules Verne, même revu et corrigé par n'importe quel faiseur de movids !.. Fixez ! Balayez !.. Le chef de division David Nadun fixa et balaya les images qui l'envahissaient mais qui n'existaient que dans sa tête et il se retrouva dans son fauteuil.. Il se frotta les yeux, rassembla ses souvenirs.. Il soupçonnait les lépreux de Lohenwa d'être en réalité —.. en réalité ?.. — des victimes d'une guerre mystérieuse, qui souffraient de la maladie des radiations… Mais il ne devinait pas le rôle du capitaine Komar.. Komar le Sombre ?.. Quel que soit le danger, il lui fallait plonger encore pour pouvoir faire son rapport au géoprogrammateur Jonathan Groomb….. La maison des aventuriers se trouvait à cent pas de la berge.. C'était une vieille carcasse de navire, démâtée, à demi enfoncée dans le sable et cernée par une barrière de bois.. Carlos, un gros dogue aux babines pendantes, accueillait les voyageurs par quelques grognements affectueux et bourrus.. Jiménez lui demanda d'une voix rude s'il n'avait pas mangé ses provisions.. L'Espagnol accompagna sa question d'un mouvement expressif des mâchoires.. « Il n'a même pas touché à son poisson séché ! » vociféra Jiménez.. « Regarde-moi ce sac à graisse ! Tu as été bouffer chez le capitaine Komar, hein ? Bouffer de l'Homme !.. — Le capitaine Komar donne de la viande humaine à votre chien ? » demanda David.. « Où la prend-il donc ?.. — La viande humaine ne manque pas, ici ! » fit Barano.. — « Qui est Komar ?.. — Un fou qui se prend pour le maître de Lohenwa ! » dit Varagan.. — « Que la Vierge me pardonne ! » fit Jiménez.. « Il n'est pas fou et je le regrette.. — Je voudrais le connaître.. » fit David.. Puis, aussitôt, il pensa :.. Danger !.. Une touche, placée sur l'accoudoir de son fauteuil, lui permit de couper la projection.. En même temps, il appliquait d'instinct les Quatre Commandements.. Un grand voile de lumière se déploya à l'intérieur de la movisphère et s'éteignit lentement.. David “fixa” le vide obscur qui avait succédé à l'explosion lumineuse.. Il “balaya” quelques images persistantes.. Il “projeta” le décor neutre d'une salle de Géosud Base 5 et il chercha en vain une brèche à “colmater”… Aucune brèche… C'était presque dommage.. Il redevint conscient peu à peu.. Il était le chef de division David Nadun et il venait de suivre quelques séquences d'un movid d'aventures tiré d'un roman de Jules Verne :.. l'Île mystérieuse.. Un movid considéré comme très suspect par les analystes, d'où son intervention.. Et les analystes n'avaient pas tort !.. Ce movid était sans nul doute “envahi”.. Le suivre jusqu'au bout aurait pu être dangereux.. Même pour lui, un colmateur chevronné.. Peut-être fallait-il ordonner la destruction de tous les exemplaires existants.. Ou de tous ceux qu'on retrouverait… Il le fallait sans doute, mais David était sûr que cela ne servirait à rien.. Pour une brèche colmatée ici, deux ou dix s'ouvraient ailleurs, dans l'espace ou le temps ou qui sait quoi.. Il regarda sa montre.. Il devait rencontrer le géoprogrammateur Groomb dans une heure seulement.. Il s'accorda un moment de réflexion.. Il avait lu toute l'œuvre originale de Verne.. Ou presque….. Les livres étaient peu perméables à l'invasion.. Du moins pour le moment.. , pensa David.. Rien ne prouve que des brèches ne sont pas en train de se produire dans quelque roman ignoré, au fond d'une bibliothèque oubliée….. L'œuvre de Jules Verne semblait une voie de pénétration privilégiée des “éléments légers”, surtout à cause des nombreux movids qu'on avait tirés de ses romans, dans le deuxième quart du siècle dernier, à l'occasion du cinq-centenaire de sa naissance.. En fait, il s'agissait le plus souvent d'adaptations très libres et fortement modernisées.. La Lohenwa du movid n'avait rien à voir avec l'île mystérieuse de Jules Verne.. Mais il ne servait à rien de comparer l'intrigue du roman à celle du film.. Il aurait fallu posséder le script du movid.. Les Archives de l'Anneau pourraient peut-être le retrouver.. De toute façon, c'était du travail d'analyste, non de colmateur.. Et David n'avait nul besoin du script pour sentir que cette “île mystérieuse” était complètement envahie.. À la porte, une plaque clignotante indiquait :.. Géoprogrammateur john grant.. John Grant ? Un nom un peu trop vernien.. Et le géoprogrammateur que David allait voir s'appelait Groomb….. Bon Dieu !.. Même ici, au cœur de l'impénétrable Géosud Base 5… Après vingt ans de pratique, la technique de colmatage était pour David tout à fait instinctive.. Il fixa la plaque envahie.. Il balaya le nom.. John Grant.. Il projeta à la place.. Jonathan Groomb.. Il colmata soigneusement la brèche floue ouverte dans le décor environnant, le couloir, la porte… la porte qui s'ouvrit devant lui.. L'opération n'avait pas duré plus d'une seconde.. La rapidité d'action était le secret du colmatage.. Il le répétait sans cesse à ses aspirants : « Dix secondes pour repérer un mirage, pour le chasser, pour mettre en place l'image réelle et pour fermer la brèche ? Oui, eh bien, c'est dix fois trop ! ».. Au fond de lui-même, il n'y croyait plus, mais les jeunes n'avaient pas besoin de le savoir.. Fixez, balayez, projetez et colmatez, mes enfants, c'est la vie….. « Je viens d'écouter votre rapport codé.. » dit Jonathan Groomb.. « Il semble que nous ayons vraiment affaire à une nouvelle forme d'invasion, Nadun ?.. — En somme, des éléments ultra-légers ? » suggéra David.. — « Et fortement captateurs… ».. Le géoprogrammateur était un homme trapu, avec un visage carré et une épaisse barbe noire.. On le voyait rarement sourire ; mais un géoprogrammateur ne sourit pas.. Un chef de division non plus, d'ailleurs.. David s'assit et Groomb regarda ses ongles comme s'il craignait de les voir envahis par des griffes de chat ou des sabots de cerf.. « Donc, pas de doute !.. — Aucun doute.. « Je ne sais pas d'où vient ce movid, mais c'est une vraie passoire.. — Une enquête est en cours pour préciser son origine.. — Il y a une copie aux Archives ?.. — Les analystes vont travailler sur tout ça ?.. — Qu'en pensez-vous, Nadun ?.. — Il y a des risques.. Les analystes ne sont pas des colmateurs, même s'ils ont une bonne formation théorique.. Moi, je détruirais l'exemplaire que nous avons ici.. Bien que ce soit un peu dommage.. — Pourquoi, dommage ?.. — Cette île de Lohenwa me plaît assez.. J'aimerais savoir qui est au juste le capitaine Komar….. — Nous ne pouvons pas nous permettre de détruire un vecteur envahi sans l'avoir étudié.. Le géoprogrammateur général est convaincu que les brèches sont dues à une action concertée de quelques mystérieux ennemis.. Il veut que tous les vecteurs envahis soient analysés de façon approfondie, dans l'espoir d'identifier l'adversaire….. — C'est ça.. Qu'est-ce que vous en pensez, vous ?.. — Vous connaissez mon opinion, monsieur le Géoprogrammateur.. Ce n'est pas un secret.. Je crois que l'invasion est due à un gigantesque déséquilibre psychosociologique.. Ou, si vous préférez, c'est un phénomène provoqué par la pollution de l'infosphère terrestre !.. — Vous me l'avez dit.. Mais si on creuse un peu votre idée, elle signifie que nous sommes tous fous.. Voilà l'inconvénient.. — Je ne suis pas d'accord.. Je comparerai plutôt l'invasion à la fièvre.. La fièvre est une tentative de l'organisme pour lutter contre la maladie.. L'infosphère est malade.. Elle lutte par l'invasion.. — C'est un point de vue peu orthodoxe.. Mais vous êtes un excellent colmateur et… Ah, autre chose, Nadun.. J'ai une mauvaise nouvelle pour vous.. David ferma les yeux.. Puis les rouvrit et regarda Groomb d'un air sarcastique.. Une seconde ou deux, il joua à traiter son supérieur comme un mirage.. Il se projeta à sa place.. Mais il ne put colmater la brèche inversée.. La réalité revint au galop.. C'était quand même un demi-succès.. — « Je vois.. « Mon stage de géoprogrammation est remis à des jours meilleurs.. La dernière, car je ne ferai pas d'autre demande.. — Vous renoncez ? C'est peut-être mieux.. Je vous répète ce que je vous ai toujours dit.. Vous êtes un colmateur hors ligne et un des meilleurs chefs de division que je connaisse.. Mais vous êtes un homme d'action.. Vous n'êtes pas un concepteur ni un organisateur.. Je ne vous vois pas… ».. David se leva.. — « L'affaire est entendue, Monsieur.. Je ne vous ennuierai plus avec ça.. — Il se peut que j'aie une mission intéressante pour vous, bientôt.. Avant de sortir, David se retourna.. — « Je dois vous avouer que je suis très pessimiste pour l'avenir.. Il se retrouva à la porte de son appartement sans avoir eu conscience de changer d'étage.. Géosud Base 5 comportait vingt-six niveaux.. C'était une île artificielle qui flottait dans l'Atlantique, entre l'Afrique et l'Amérique du Sud… La lumière jaillit à son entrée dans le studio aux murs gris, éclaira les meubles d'un rustique douteux que Maria avait choisis et qu'il détestait.. Le divan était défait et les draps pendaient comme des loques sur le tapis rouge, usé et sale.. « Qu'est-ce que j'ai bien pu faire ? » demanda-t-il tout haut.. « C'est un coup sur la tête, une cuite, ou quoi ? ».. Puis il se souvint : le movid envahi.. Après avoir assisté à la projection d'un vecteur contaminé, on restait toujours déphasé pendant quelques heures.. Le phénomène se manifestait par des crises de plongées qui n'étaient pas sans risque….. Maria n'était pas là et elle n'avait laissé aucun message.. Il avala un comprimé de normostat avec un demi-verre d'eau du robinet qui avait un goût de saumure.. Une station de dessalement en panne, peut-être.. Ou une nouvelle forme d'invasion… Il erra un moment, sans but, dans les deux pièces où régnait une chaleur suffocante.. S'il avait été géoprogrammateur, il aurait eu six pièces, ou huit, ou dix.. Mais les géoprogrammateurs appartenaient à la classe dirigeante planétaire.. Il y avait une solution de continuité entre leur caste et la hiérarchie des colmateurs.. David Nadun savait que sa carrière plafonnait.. Il ne posséderait jamais un appartement de six pièces à la base Géosud.. Mais… eh bien, il pouvait toujours s'offrir une brèche !.. Il fouilla dans sa bibliothèque avec l'espoir de trouver un livre de Jules Verne.. Il devait en avoir un ou deux.. Impossible de mettre la main dessus.. D'ailleurs, ça n'avait aucune importance.. Jules Verne n'était pour rien dans l'invasion.. Il n'était qu'un imagineur parmi d'autres.. Le téléphone sonna.. Il répondit en maugréant.. « Ney Varagan ? » demanda son interlocuteur.. Il avait une voix rude et un accent étranger.. — « Quel Varagan ? » demanda le chef de division Nadun.. — « Vous êtes bien Ney Varagan, le pilote ?.. — Non.. Varagan est un Noir.. « Il se trouve que je suis blanc.. Et pas plus fier pour ça.. — Tu veux rigoler ou tu te fous de moi ? » maugréa l'inconnu en coupant la communication.. David haussa les épaules.. Les brèches phoniques étaient considérées comme peu dangereuses ; elles étaient aussi très difficiles à colmater.. Il décida de laisser courir.. Il baissa machinalement les yeux sur ses mains.. Noires ! Fixez ! Balay… Non.. C'était le moment de s'offrir une brèche à la santé du géoprogrammateur Groomb ! Il courut se regarder à la glace de la salle de bains.. Il était noir.. Il était un jeune Noir, grand, mince, musclé… et beau, incroyablement beau.. Ney Varagan….. Il aurait pu balayer l'image, coller sur le miroir son portrait de quadragénaire blême, aux traits tirés et aux yeux bouffis, en une seconde à peu près.. Plus une seconde pour colmater le décor.. Facile.. Mais à quoi bon ?.. Il accepta d'être, pour quelques secondes ou quelques minutes, Ney Varagan.. Faute professionnelle grave.. Refus de colmatage par un colmateur de haut rang : de quoi se retrouver pour le restant de ses jours aux danaïdes subjectives ! Mais on verrait bien….. La lumière s'éteignit.. David se heurta à un objet dur et perdit l'équilibre.. La lumière s'alluma.. Il se releva en massant son genou douloureux.. Maria était devant lui, nue, les cheveux tombants, les seins dressés, attirante et moqueuse.. « Qu'est-ce qui se passe, David chéri ? Tu ne fais que parler en dormant ! Tu deviens somnambule, ou quoi ?.. — Mais je ne dormais pas !.. — Tu es.. très.. fatigué, n'est-ce pas, Chéri ?.. — Oui, je suis fatigué.. » reconnut David.. « Je suis un peu découragé, aussi.. — Ton stage ?.. — Essaie de te faire à l'idée que je ne serai jamais géoprogrammateur.. — Oh ! ».. Il se jeta à plat ventre sur le lit, cacha sa tête dans le creux de l'oreiller.. Quelque chose de tiède et visqueux toucha sa main pendante.. Il se retourne en hurlant.. — « Un chien ! Qu'est-ce qu'il fout ici, ce sale clebs ?  ...   porta à sa bouche un petit mégaphone dissimulé dans sa paume.. « Attention, section ! Fixez ! Balayez ! Projetez ! Colmatez ! ».. Les soldats obéirent sans conviction aux Quatre Commandements, prirent successivement les positions, brandissant leurs triplex avec des gestes un peu mous.. La routine….. — « Qu'est-ce qui se passe, au juste ? » demanda une voix féminine un peu tremblante.. — « Ah, tu es là, toi ! ».. David sourit à Loryn, la jeune aspirante de la Base 5 qui avait fini par être volontaire pour la mission dans le secteur 944 et qui se trouvait là pas tout à fait par hasard.. « Rien.. « Pour le moment, il ne se passe rien.. On se rapproche de l'objectif en attendant que l'ennemi se manifeste.. Du moins, s'il existe !.. — S'il existe ! » fit le chef de section d'un air indigné.. Loryn porta les deux mains à la base de son casque pour le soulever.. Il n'y avait pas de jugulaire mais une fermeture magnétique.. L'officier s'approcha pour l'aider.. Un soldat se mit à rire en trépignant sur le sable.. — « Gardez vos casques ! » dit David.. C'était uniquement pour embêter le chef de section, et celui-ci le savait.. — « Juste une minute.. » plaida Loryn.. « J'ai envie de croire que je suis en vacances ! ».. David leva les yeux.. La mer et le ciel ressemblaient à deux grands miroirs qui se reflétaient l'un dans l'autre.. On voyait de minuscules voiliers blancs voguer très au-dessus de l'horizon et de lourds oiseaux gris nager à grands coups d'aile sous les lames frisées.. Était-ce normal ?.. Fixez ! Balay… Ah non, laisse tomber.. On verra bien.. Il régla ses lunettes pour observer le soleil qui était presque au zénith et jetait sur la plage 944 31D une pluie de lumière verticale et une chaleur quasi électrique.. Mais quand il leva la tête, dans la mesure où son casque le lui permettait, l'impression changea.. Le ciel devint plat et le soleil, large disque pâle, énorme pastille collée sur l'espace lisse, glissa d'un coup vers l'horizon, tandis que ses rayons basculaient en oblique, couvrant la mer de petites flammes argentées, dansantes….. Une brèche.. Projetez ! Col….. David mobilisa toutes ses forces pour résister à son instinct.. Il regarda Loryn qui s'était laissée tomber sur le sable, les jambes allongées et les bras en croix.. Les hommes la regardaient aussi.. Elle avait un pantalon beaucoup trop collant pour être réglementaire… Mais David pensait surtout à ce qu'elle lui avait dit à la Base 5 : « Si on arrêtait de repousser les forces et les images qui essaient de pénétrer dans notre monde… ».. Eh bien, qu'est-ce qui se passerait ? Mais pourquoi le chef de section ne se rendait-il pas compte que le paysage était envahi ?.. Ah, cet imbécile a quitté son casque.. Et puis si je suis le vecteur, moi, son supérieur, et de loin, il ne peut pas se méfier….. David sortit son miniord de campagne de la poche de poitrine de son blouson et il programma sur l'écran une carte de secteur.. Il se tourna vers le jeune officier.. « Oberleutnant, je vois que tout va bien chez vous.. Nous allons donc vous quitter.. Je continue mon inspection vers l'ouest.. — À vos ordres, Sir.. Votre plate-forme….. L'aspirant et moi nous déplaçons à pied.. Avec une plate-forme, même en volant très doucement, on peut s'engouffrer dans une brèche sans avoir eu le temps de fixer quoi que ce soit.. — Je comprends.. » dit l'Oberleutnant.. Beaucoup trop longs pour être réglementaires, les cheveux blond vénitien de Loryn cascadaient dans son dos, sur l'étoffe verte d'un blouson de haute fantaisie.. Officier et soldats seraient bien partis, eux aussi, en mission d'inspection avec un aspirant de ce genre, à pied ou en plate-forme.. Le regard de l'Oberleutnant frôla les seins pointus que le blouson ne cachait guère, descendit au-dessous de la ceinture, cherchant visiblement la brèche… David remit son triplex à l'épaule.. — « Allez, on y va !.. — Fixez ! » cria l'Oberleutnant.. David répondit : « Balayez ! » en même temps que les soldats.. Loryn eut, en riant, le mot de la fin.. Le chef de division et l'aspirant s'éloignèrent sur la plage en direction de l'ouest, vers le sous-secteur 944 32A où l'.. Base 1 s'était en principe échouée.. « Mets ton casque ! » ordonna David à Loryn.. — « Tu te fous de moi ? » dit la jeune fille.. « Regarde ! ».. La section des colmateurs de marine qui occupaient le terrain entre le sous-secteur 31D et le 32A semblait s'être totalement libérée de la condition militaire.. Les hommes avaient tous quitté leur casque ; beaucoup avaient ôté leur chemise ou leur blouson d'uniforme ; certains étaient en slip ; deux ou trois étaient complètement nus… Ils allaient et venaient sur toute la largeur de la plage, couraient sur l'estran ou nageaient maladroitement à proximité du rivage.. Plusieurs erraient au bord de la forêt, bambous et cocotiers ou quelque chose de ce genre.. Et les triplex abandonnés jonchaient le sol.. « Tu vois ? » dit Loryn.. « Qu'est-ce que tu fous ici, au juste, David ?.. — Comme tu le sais, j'ai été promu il y a deux heures chef de division de rang exceptionnel.. C'est d'ailleurs grâce à cette promotion que tu es avec moi.. De même coup, je suis devenu inspecteur général des Colmateurs de Marine.. Et nous voilà, toi et moi, en mission d'inspection !.. — J'aime assez ça.. » convint la jeune aspirante.. David observa mieux la forêt et il la trouva étrange.. Les premiers arbres avaient un aspect normal : des sortes de cocotiers, avec une jungle épaisse au-dessous.. Mais derrière eux, se profilaient les cimes de plus en plus hautes des pins parasols, d'eucalyptus, de sapins et de séquoias.. En admettant que ce mélange fût possible, il concordait mal avec le secteur 944.. La forêt devait commencer à être envahie aussi.. Nous sommes au beau milieu d'une brèche ! Et ces imbéciles qui se croient en vacances… Oh, ils ont raison, après tout.. — « Loryn, » dit-il, « si on s'arrêtait pour faire l'amour.. L'occasion me paraît….. — Bon, je suppose que c'est la règle du jeu.. » dit l'aspirante.. — « Non, » fit David, « ce n'est pas la règle du jeu.. Mais j'aimerais bien.. La jeune fille jeta son casque et, une main sur la hanche, l'autre en visière sur les yeux, examina le paysage et ses occupants d'un regard critique.. « La forêt ou la mer ?.. — À ton choix.. Cette forêt ne me dit rien qui vaille.. Mais au bord de la mer, nous aurons beaucoup de spectateurs….. — Pourquoi pas ici ? On se creuse un trou dans le sable et on se laisse envahir ! ».. David et Loryn marchaient sur la plage.. Ils continuaient d'avancer vers l'ouest et ils avaient perdu de vue les troupes de colmatage.. Plus personne.. Ils étaient seuls avec les oiseaux, les crabes et les vers.. D'énormes vers roses qui grouillaient dans le sable rose… Des lueurs roses flottaient sur la mer beige pâle, au-dessus et au-dessous d'un gros soleil couleur saumon.. Des nuages brouillés, blanc et jaune, donnaient au ciel un aspect laiteux.. Un petit oiseau rose frôla le sol, les ailes à demi fermées.. Un ver essaya de le happer en se dressant mais le manqua et retomba avec un sifflement rageur.. L'oiseau se posa au bord de l'eau et se mit à boire — pas l'eau elle-même — un liquide rose, un peu visqueux, qui suintait du sable en minces rigoles.. Invasion en rose.. Même l'uniforme de Loryn avait pris cette teinte.. L'amour était maintenant le vecteur de contamination.. David et sa jeune compagne s'étaient laissés complaisamment capter.. La brèche s'ouvrait jusqu'à l'horizon….. Trop beau pour être vrai ? Trop beau pour durer, en tout cas.. Le ciel fondait comme de la graisse.. L'horizon se défaisait.. L'espace se fêlait.. Au sol, les crabes et les vers se multipliaient.. Ils devenaient de plus en plus dégoûtants et agressifs.. Le liquide rose qui suintait du sable devenait plus collant et plus fétide.. David et Loryn marchaient lentement.. Leurs pieds nus —.. nus ?.. — creusaient un sillon qui se remplissait de liquide rose, grouillant de vers.. Le sable se changeait en boue.. Le casque de David pesait sur son crâne douloureux, lui blessant la nuque.. La sueur bouillonnait entre ses cheveux et le liège.. « Jette-le ! » dit Loryn.. Il obéit machinalement.. Il n'avait plus son fusil.. Son uniforme avait changé de couleur.. Il était maintenant d'un gris presque blanc.. Par contre, ses mains et ses bras brunissaient très vite….. Tout cela n'était, bien entendu, qu'une illusion.. Ou plus exactement un phénomène de captation.. Même s'il l'avait voulu, David n'aurait pu résister à l'invasion, d'abord parce qu'il était lui-même, avec Loryn, le vecteur de contamination, et aussi parce qu'ils s'étaient tous les deux enfoncés trop profondément à l'intérieur de la brèche.. Ils ne pouvaient que continuer pour trouver la réponse à la question posée par la jeune fille sur Géosud : « Qu'est-ce que qui se passerait si… ».. Ils arrivèrent à la mer.. Ils découvrirent un gros canot à voile et à moteur au fond d'une crique sablonneuse.. David reconnut le.. Ney Varagan, le Noir, s'affairait sur le bateau.. Jiménez et Barano se tenaient debout sur la plage.. Ils semblaient attendre les voyageurs….. Ce vieux movid pourri !.. songea David.. Normal.. Il avait été contaminé par le film.. Il était devenu lui-même le vecteur de.. « Viens, on embarque ! » dit-il à Loryn.. La jeune fille le suivit, les yeux fixés sur le Noir.. — « Bienvenu, señor, señorita ! » dit Jiménez.. — « À Lohenwa ! » dit David en sautant dans le bateau.. — « Y a plus d'île ! » dit Barano.. « C'est juste une presqu'île sur cette côte pourrie ! ».. David éclata de rire : « Pourrie, tu l'as dit ! ».. Loryn était fascinée par Ney Varagan.. Elle n'avait plus d'yeux que pour le jeune pilote, noir et beau.. David s'attendait à quelque chose de ce genre.. Mais il connaissait la solution.. Il lui suffisait de se laisser envahir.. Il regarda ses mains qui s'allongeaient et brunissaient.. Il respira longuement, attentif au gonflement de sa poitrine.. Ses épaules s'élargissaient.. Sa taille augmentait… Il vit sans déplaisir Varagan manœuvrer pour le départ.. Le moment venu, il prendrait sa place à la barre du canot et dans le cœur de Loryn.. Il se paierait ainsi la plus belle brèche de sa vie.. La dernière aussi, peut-être….. En plongée dans l'illusion, il restait quand même lucide.. Sans nul doute, l'assaut des Colmateurs de Marine était en train d'échouer.. D'un moment à l'autre, le géoprogrammateur général pouvait tirer les conséquences de la situation et faire bombarder l'.. Base 1 par ses satellites.. L'.. Base 1 et le secteur environnant, au risque de détruire quelques usines de nourriture et de dessalement, ainsi que les colmateurs en vacances.. Ils arrivèrent à Lohenwa.. David prit dans le coffre du bateau un vieux fusil à balle de l'époque de Jules Verne.. Puis il sauta à terre.. Le chien Carlos se précipita pour accueillir ses maîtres.. D'un coup de pouce, David arma le fusil.. Loryn lui prit le poignet.. Il se dégagea d'une secousse, repoussa la jeune fille.. Il tira presque sans viser dans la direction de Carlos.. Ni détonation ni recul mais un éclair éblouissant.. Il remit le fusil à son épaule.. Loryn porta la main à ses yeux blessés et hurla.. Le chien avait disparu.. Une odeur de chair brûlée se répandit sur la plage.. « Qu'est-ce qui se passe ? » gémit Loryn.. — « C'est la réponse à la question que tu m'as posée sur Géosud.. Nous avons cessé la répression, comme tu disais.. Nous sommes envahis, nous ne sommes même plus sur la brèche.. Nous sommes dedans tout au fond ! Ce que je viens de faire, c'était simplement un test… ».. La jeune fille ne lui demanda pas le résultat du test.. Elle courut se réfugier auprès de Varagan.. Le coup de fusil et la mort du chien ne prouvaient pas grand-chose.. Il y avait un léger manque de synchronisation : la vieille Winchester avait eu à peu près l'effet d'une arme calorique moderne.. De toute façon, le terrain était pourri.. Lui-même était envahi.. Loryn aussi.. Le chien n'avait jamais existé.. David avait envie de tirer sur Varagan pour vérifier s'il était un personnage envahi ou une simple illusion.. Il n'osa pas.. Il ne risquait pas de tuer un être vivant avec une arme qui n'avait aucune existence réelle.. Enfin, en principe.. Mais il pouvait traumatiser Loryn et perdre toutes ses chances d'être aimé d'elle en devenant Ney Varagan… Quoi qu'il en soit, les règles de vie sur un monde envahi restaient entièrement à inventer.. Haussant les épaules, il s'éloigna de la côte, les mains dans les poches de son pantalon de marin.. Il fit le tour du bateau qui servait de maison aux aventuriers.. Lohenwa en carton-pâte….. Mais Lohenwa n'avait sans doute jamais existé, même pas dans un récit de Jules Verne.. David, le chef colmateur David Nadun, se trouvait pour la première fois de sa vie dans un monde imaginaire !.. « Conduisez-moi auprès du capitaine Komar.. » fit-il aux autres qui l'avaient rejoint.. — « Que la Vierge me bénisse ! » dit Jiménez.. « Si tu veux vivre tranquille, ne prononce….. — Je peux te conduire, moi ! » fit Ney Varagan.. — « Allons-y ».. Ils s'élancèrent vers l'intérieur de l'île.. Jiménez et Barano suivaient de loin.. Loryn tenait la main du Noir.. Ils abordèrent très vite le plateau central où croissaient quelques arbustes buissonneux et de maigres cocotiers.. Des oiseaux s'envolèrent des rochers.. David scrutait le ciel.. Il se trouvait certainement, avec Loryn et les autres, sur l'.. Base 1.. La Base 1 envahie par Lohenwa.. Il lui fallait savoir qui était ce mystérieux capitaine Komar.. Après, il tâcherait de quitter l'île le plus vite possible.. Car les géoprogrammateurs se décideraient tôt ou tard à détruire ce territoire pourri….. « C'est bien leur intention ! » dit l'homme qui s'était avancé pour les accueillir sur le seuil de sa demeure.. « Jusqu'ici, j'ai réussi à les en empêcher.. Mais j'envisage aussi de partir.. Le dernier, naturellement….. — Le capitaine Komar ?.. — Lui-même ! ».. L'homme était grand, fort, jeune, souple.. Il avait avec le Noir Ney Varagan un air de famille, mais sa peau était d'un blanc très bronzé.. Il avait les yeux verts, très brillants.. Il était vêtu d'une combinaison collante noire et chaussé de courtes bottes rouges.. Une épaisse chevelure noire couvrait sa longue tête osseuse.. Il semblait habiter une grotte profonde, luxueusement aménagée, tout au centre de l'île.. « Je vous attendais, David Nadun.. » fit-il.. « Je ne suis pas déçu.. Je crois que nous allons pouvoir travailler ensemble….. — Était aussi un message.. Pour vous et pour quelques autres….. — Vous êtes le géoprogrammateur Komar, n'est-ce pas ?.. Je commandais la Base 1.. Un jour, j'ai décidé de me payer une brèche, comme vous dites, vous les colmateurs.. Je suis envahi depuis plusieurs années et très satisfait de l'être.. Vous-même… ».. David se retourna.. Jiménez et Barano se tenaient à bonne distance.. Ney Varagan avait disparu.. Il sentit la main de Loryn dans la sienne.. Le capitaine Komar les fit entrer dans une salle très sombre, avec des murs sculptés, un vaste aquarium au centre, des tapis et des coussins sur le sol.. Loryn s'agenouilla et se mit à caresser les fourrures.. David s'assit sur un banc taillé dans le rocher.. Le capitaine Komar alluma une longue cigarette dont le bout scintilla dans l'ombre.. « Nous entrons dans la phase décisive d'un combat qui dure depuis des siècles, David Nadun.. La grande invasion des soucoupes volantes de 1980-1990 a failli réussir.. Mais cela aurait été pire que la géoprogrammation.. L'invasion actuelle est beaucoup plus séduisante.. Est-ce que vous vous êtes demandé qui produisait, qui.. imaginait.. tous ces “éléments légers”, ces fantasmes qui pénètrent dans notre réalité par une multitude de brèches ?.. — Tout le monde se pose cette question.. « À commencer par le géoprogrammateur général ! En tout cas, ce n'est pas Jules Verne ni les extraterrestres….. — Non !.. — Je pense que ce sont les Hommes.. Tous les Hommes !.. — Ou presque tous… Inconsciemment pour la plupart.. Très consciemment pour quelques-uns.. Les imaginaires expriment une révolte qui flambe plus ou moins secrètement dans le cœur et dans la tête de centaines de millions d'êtres, depuis des siècles.. Une révolte contre la médiocrité de l'existence et contre la toute-puissance des forces d'oppression….. — La géoprogrammation !.. — La géoprogrammation qui est l'aboutissement du pouvoir totalitaire.. Plus le pouvoir grandissait, plus les rêves-révoltes étaient réprimés.. Mais plus ils devenaient insidieux et dangereux….. — Captateurs !.. Et vous êtes capté, David Nadun, comme je l'ai été ! ».. David s'approcha d'un vaste miroir ovale, fixé au mur par un cadre d'or et à demi dissimulé par une tenture pourpre.. La glace lui renvoya une image familière, celle du jeune pilote Ney Varagan.. Il regarda ses longues mains noires, gonfla sa poitrine puissante… Oui, il était Ney Varagan.. Loryn s'en était aperçu avant lui !.. « David, » reprit le capitaine Komar, « nous allons maintenant passer à l'action.. La vague d'invasion culmine actuellement.. Elle ne durera pas toujours.. Il faut en profiter pour détruire la géoprogrammation et toutes les structures du pouvoir totalitaire.. Voulez-vous… Il faut que vous m'aidiez… Non, il faut que vous preniez ma place comme vecteur principal et fer de lance de notre combat !.. — Pourquoi dois-je prendre votre place ? ».. Le capitaine Komar ne répondit pas tout de suite.. Il s'était installé au fond de la pièce, sur un siège haut et droit.. Une lampe rougeâtre l'éclairait verticalement et rejetait le décor dans l'ombre.. — « J'ai d'autres… ».. Il se reprit.. « Celui qui m'a envahi a d'autres projets.. Mais il est prêt à partager avec celui qui.. vous.. a envahi certains des pouvoirs que lui prêtent la religion et la légende.. — Qui vous a envahi ? ».. David sentit la main de Loryn se crisper dans la sienne.. — « Regardez-moi bien et peut-être me reconnaîtrez-vous ! » s'écria le capitaine Komar.. Il leva lentement vers son visage ses gants rouges, d'aspect griffu.. Ses yeux en amande, d'un vert doré, s'étiraient sous son front immense et ressemblaient à des gouttes de feu.. D'un long doigt ganté, il écarta la masse de cheveux qui couvrait sa tempe gauche.. Une pointe d'apparence presque métallique brilla un instant.. Puis les cheveux retombèrent.. — « Fixez ! Balayez ! Projetez ! Colmatez ! » hurla David.. L'image ne trembla même pas.. — « Trop tard, camarade ! » dit le Sombre.. « Tu es mon fils, maintenant.. J'ai toujours rêvé d'avoir un enfant noir.. les Colmateurs.. Futurs.. [1.. re.. série] 1, juin 1978.. samedi 20 septembre 2003 —.. samedi 20 septembre 2003..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/le Rayon bleu | Quarante-Deux
    Descriptive info: le Rayon….. le Rayon bleu.. incent se leva et courut.. Devant lui, une vaste esplanade blanche qui servait de parking à de rares voitures de marques anciennes et démodées.. Le gravier vola sous ses pieds.. Il fit un crochet pour éviter un palmier nain.. Le soleil haut se posait comme une lame de feu sur un décor translucide.. Deux marches permettaient d'accéder à une terrasse presque aussi déserte, où le gravier était plus fin et plus lisse.. Quelques parasols multicolores remplaçaient les palmiers nains.. Les gens qui se trouvaient là semblaient encore plus démodés que les voitures.. Ils appartenaient vraiment à une autre époque.. Vincent courut.. L'hôtel Lion se dressait devant lui, lavé par un soleil fou.. Six étages de blancheur luxueuse, style néo-colonial, cinquante balcons sur la façade et une entrée princière.. Il courut.. Le portier, engoncé dans un uniforme rouge et or, se précipita à sa rencontre, son ombrelle à la main.. Mais Vincent fit un crochet et fonça vers la porte principale qui s'ouvrit automatiquement devant lui.. Il hésita un instant dans le hall, tourna rapidement la tête autour de lui.. Monter était interdit….. Interdit ? Bon, pas le temps de réfléchir à ce problème.. À sa gauche, se trouvait une sorte de promenade circulaire dans laquelle il s'engagea.. Par une baie vitrée de deux mètres de haut, on voyait une place de village au milieu de laquelle se dressait une plate-forme étroite, faite de poutrelles mal équarries et de planches à peine rabotées.. Un pieu était planté au milieu de la plate-forme… Vincent se rappela qu'il devait courir.. Surtout ne pas s'arrêter.. Ne jamais s'arrêter.. Il quitta la promenade, ouvrit une porte marquée.. privé.. et se jeta dans un couloir illuminé par des récepteurs solaires.. Il y avait toujours cette profusion de lumière dans les hôtels Lion : la publicité de Fêtes Territoires l'affirmait.. Fêtes Territoires ?.. Allons, marche, cours.. Tu réfléchiras plus tard.. Si tu as le temps !.. À sa gauche, une fenêtre donnait sur une place de village.. Il vit une femme que des hommes vêtus de bure poussaient vers la plate-forme.. Elle était petite et brune.. Elle baissait la tête, de sorte qu'il ne pouvait pas très bien voir son visage.. N'était-ce pas… Ella ?.. Ella ?.. Quelqu'un grimaça derrière la vitre.. Une longue face rose, couronnée de cheveux blancs.. L'homme montra une mâchoire pleine de dents minuscules et aiguës.. Puis, du pouce, il désigna Ella, qui montait l'escalier de la plate-forme tandis qu'un des gardes la frappait avec le manche d'un fouet.. Pas de quoi s'alarmer.. , pensa Vincent.. Hein ? Et puis, c'est bien fait pour cette salope !.. Vincent traversa la cuisine.. Une demi-douzaine de nains, torse nu, s'affairaient parmi les chaudrons, les casseroles, les gigantesques plats de grès ou d'argent, les assiettes ornées d'un lion, la vaisselle précieuse et mille autres choses.. Plus loin, s'alignaient des fourneaux de formes diverses et de dimensions variées, devant lesquels officiaient des jeunes femmes également dévêtues jusqu'à la ceinture.. Vincent traversa un nuage de fumée âcre.. Des goutelettes graisseuses se déposaient sur ses mains et son visage.. L'atmosphère était suffocante.. Elle piquait les yeux et séchait la gorge.. Un des petits hommes roux bouscula Vincent et lui planta une fourchette dans le mollet.. Les femmes aux seins nus lui adressaient des signes, esquissaient des gestes provocants.. Il étouffait.. Trop chaud, pas assez d'air.. Son teesh trempé collait à ses côtes.. Une femme le regardait avec un sourire moqueur.. La sueur ruisselait sur son visage rose, au nez aplati, aux lèvres épaisses, et sur ses bras luisants.. Elle lui souffla à la face une haleine brûlante.. Il se protégea avec les mains et recula.. Puis il se souvint qu'il devait fuir.. Fuir ? Vite !.. Il se cogna contre un nain qui lui vida un récipient d'eau chaude sur les pieds.. Une bouffée de vapeur grasse, mêlée de fumée, envahit la pièce.. Vincent se mit à tousser.. Il reçut des coups de couteau et de fourchette sur les jambes.. Il essaya de riposter à coup de pied.. Il parvint à se dégager et toucha de la main droite le battant d'une porte.. Il posa la main sur la poignée brûlante, poussa… Quelques secondes plus tard, il était dehors.. Il respira longuement l'air frais.. Il frissonna de plaisir.. Puis il se remit à courir.. Il arriva devant une rivière dans laquelle moussait un liquide épais.. Jamais vu une eau pareille….. Il suivit la rive en courant, vers l'amont.. Un pont avec une pancarte :.. Fêtes Territoires.. … Il se rappela soudain qu'il était en vacances à l'hôtel Lion… ou plutôt au complexe de simulation de Fêtes Territoires.. Il avait payé très cher, en arabos, pour voir le rayon bleu auquel il ne croyait pas.. Le rayon bleu était une légende publicitaire créée par les gens de F.. T.. mais il était amusant d'y rêver.. Pas de rayon.. Il devait fuir.. Un accident était arrivé.. Ou quelque chose de ce genre.. Il plongea dans la rivière et fut englouti par le liquide blanc qui ne ressemblait guère à de l'eau… Il coula puis remonta sans effort.. Il se trouvait dans la piscine 4 du parc d'attractions Floride-Polynésie.. Une fille blonde,.. topless.. , étendue sur un relax-climax, lui fit signe d'approcher.. Il se sentit rassuré un instant.. Ce n'était qu'un cauchemar programmé.. Il se hissa hors de l'eau et se dirigea vers la jeune femme.. C'était Nadine.. Nadine ?.. Cette salope qui l'avait méprisé, qui s'était moquée de lui, qui….. Impossible.. Pourtant, elle l'appelait en faisant tourner les doigts devant son visage.. C'était un signal codé de Fêtes Territoires… Mais peut-être se moquait-elle encore de lui.. Aucune importance, mon vieux.. Tu dois fuir sans perdre une seconde !.. Il courut droit devant lui, bousculant quelques personnes qui rebondirent très loin ou très haut.. Ses vêtements mouillés le gênaient dans sa course.. Il traversa une pelouse verte et atteignit une corniche qui surplombait un toit de tuiles grises.. Il sauta.. Les tuiles se brisèrent sous le choc.. Il crut qu'il allait passer à travers le toit.. Il glissa.. La pente était forte.. Il se sentit tomber.. Il réussit à freiner sa chute en se déchirant les mains.. Il gémit de douleur et de terreur.. En tournant légèrement la tête, il découvrit la place des supplices et Ella attachée au poteau.. Cette salope qui l'avait trompé et trahi… Un des bourreaux faisait siffler son fouet devant elle.. L'autre commençait à la déshabiller….. Dommage que je n'aie pas le temps d'assister au spectacle !.. se dit Vincent.. Il se mit debout en se tenant à la cheminée, puis il avança jusqu'au bord du toit, ferma les yeux et sauta.. Il tomba d'un mètre à peine.. Ouf.. Il se trouvait maintenant sur une sorte de chemin de ronde à claire-voie.. Une planche mal fixée tressauta sous son poids.. La pleine lune éclaboussait le château des Fêtes de flaques huileuses et pâles, et teignait en bleu sombre la forêt de sapins qui déferlait sur les pentes voisines.. Vincent était presque au sommet de la tour de Joie.. Il atteignit un escalier de bois qui descendait vers la cour des Saisons en un vertigineux à-pic.. Seuls les nains-gardiens passaient par là et ils ne connaissaient pas le vertige.. Vincent leva la tête.. Une femme blonde en robe noire se penchait vers lui depuis le sommet de la tour.. C'était Anita.. Anita Stromberg ?.. Mais il n'avait jamais eu aucune chance avec elle !.. « Attends-moi ! » cria-t-elle.. « Il faut que je te parle.. Non, il ne pouvait pas attendre.. Il se lança dans l'escalier en se suspendant à la rampe.. Il perdit pied une fois et retint son souffle.. De nombreuses tours de fer, de pierre ou de béton se dressaient près de la tour de Joie, qui était en bois… Une ombre mouvante passa et repassa dans son champ de vision.. Une vaste forme ailée se découpa contre un mur pâle, éclairée de plein fouet par la lune : un duc noir… L'oiseau se maintenait au-dessus de lui en battant des ailes.. Il poussait de petits cris aigres.. Vincent s'arrêta.. Le duc s'éloigna un peu.. Vincent se remit à descendre.. L'oiseau revint en criant un peu plus fort.. Du haut de l'escalier, Anita appela : « Vincent, reviens ! J'ai besoin de toi !.. — Impossible.. » dit Vincent.. « Je dois fuir.. Il lâcha la rampe et se laissa aller en arrière.. L'épouvante de la chute ne dura qu'un instant.. Quelque chose se bloqua en lui.. Dédoublé, il se vit tomber très lentement vers le fond du château.. Et le château devint transparent.. « Un relais qui a claqué dans l'unité 1021, c'est tout.. » dit le technicien Herbert.. — « Et c'est grave ? » demanda l'opérateur Leblanc.. Le technicien haussa les épaules.. — « Pas très grave.. Mais il faut mettre le type hors séjour….. — Et pour le mettre hors séjour, il faudrait d'abord l'arrêter.. » dit le programmeur MacBain.. « Vous, Herbert, vous pouviez l'arrêter dans les vingt premières secondes de l'emballement.. Après, c'était trop tard.. Vous, Leblanc, vous pouviez l'arrêter pendant les quarante premières secondes.. Je pouvais l'arrêter pendant la première minute, au prix de certains risques.. Je n'ai été prévenu que soixante-dix-sept secondes après qu'il eut été lancé dans la spirale d'emballement.. C'était trop tard….. — Alors, qu'est-ce qu'on fait, Chef ? » demanda Leblanc.. — « On le laisse courir.. — En espérant qu'il se fatiguera ! » ricana le technicien Herbert.. — « Et on alerte le Complexe d'Analyse et de Programmation ! » dit MacBain.. — « Merde ! » fit Leblanc.. Vincent continuait de tomber.. Le château des Fêtes se changea en volutes de poussière irisée, puis en pure lumière.. Vincent tomba encore.. Il passa à travers la poussière et à travers la lumière.. Il tombait toujours.. Il était maintenant bien plus bas que le château, qu'il voyait flotter en plein ciel, au-dessus de lui.. Puis le sol se rapprocha très vite.. Il rebondit sur le sable, presque sans douleur.. Il se releva aussitôt et reconnut la plage de Miami-Banana.. Devant lui, la tour de Fêtes Territoires se balançait dans l'air surchauffé comme un mirage solaire d'une incroyable blancheur.. Ses vêtements se mirent à fumer.. Sa veste en similin était déjà presque sèche.. Il l'enleva pour faire sécher sa chemise.. Ses jambes tremblaient et son cœur battait à un rythme désespéré.. Il s'étendit sur le sable avec l'intention de se reposer un moment.. « Vincent ! ».. Il se souleva sur les coudes et reconnut le guide Vasco, qui se dirigeait vers lui, venant de l'hôtel Lion.. Le gros homme était vêtu d'une chemise blanche et d'un short blanc ; il était pieds nus et il courait très vite.. Vincent se rappela qu'il devait fuir.. Il se mit debout péniblement et partit en trébuchant vers l'intérieur.. Vasco s'arrêta pour l'observer, la main en visière au-dessus des yeux, puis se lança à sa poursuite en jurant.. Vincent escalada une pente bossuée, plantée d'oyats et de buissons à fleurs.. S'accrochant aux broussailles épineuses, il parvint au sommet de la colline, les vêtements déchirés et les paumes en sang ; mais Vasco était loin derrière lui.. Le soleil pâlit et le ciel devint gris.. La neige remplaça le sable….. Vincent courait maintenant à travers un plateau aride, saupoudré de poussière blanche, où se dressaient d'innombrables rochers gris, de formes variées, souvent étranges et menaçantes.. Les arbres les plus élevés étaient des chênes rabougris, recouverts de feuillage sec, qui ne dépassaient pas trois ou quatre mètres de haut.. Le sol était une steppe caillouteuse, envahie par le buis nain et les chardons ras avec, de loin en loin, quelques touffes de genêts.. Il y avait aussi de grands espaces nus, où la mince couche de neige laissait apercevoir la terre rougeâtre et le roc noirci.. Vincent courait en évitant les arbustes et les buissons.. Il se dirigeait vers le soleil couchant, grosse boule orangée que l'horizon très sombre avalait gloutonnement.. Il commençait à distinguer les baraques grises du camp.. Du camp ?.. Il obliqua vers la droite.. Un mirador noir se découpa dans la chair saumonée du soleil.. Une belle image de vacances.. Le contraste avec la grisaille sinistre du camp de concentration était tout à fait saisissant.. Puis les couleurs se précisèrent.. Certains bâtiments étaient peints en grosses taches vertes et jaunes.. Quelques-uns semblaient beige sale, avec des toits marron.. D'autres, les plus nombreux, étaient, suprême raffinement, assortis aux vêtements des bagnards, faits de rayures verticales bleues sur fond blanc.. Vincent ralentit un peu sa course, mais il ne s'arrêta pas car son élan le portait.. Les baraques des prisonniers ressemblaient sous la lumière du couchant à un troupeau de zèbres domestiques, massacrés dans leur corral par quelques grands fauves que figuraient les bâtiments plus sombres et plus hauts… Vincent atteignit la clôture électrique, un treillis serré et hérissé de dards venimeux.. Dépité, il comprit qu'il ne pourrait pas entrer.. Il essaya de se repérer.. À droite, le mirador ; à gauche, une entrée avec un poste de garde.. Il courut de ce côté en longeant la barrière.. Une silhouette se dandina de l'autre côté.. Un prisonnier en costume rayé qui gesticulait de façon ridicule.. L'homme trébuchait dans la neige, devenue plus épaisse en ce point du plateau, et il se rapprochait lentement de la clôture.. Comme il avait une cinquantaine de mètres d'avance sur Vincent, il se trouverait sur son passage dans quelques secondes.. Vincent le reconnut : c'était Maudy, surnommé le Maudit, son chef de service de Chaleur Bonheur, S.. , filiale de Génératome.. Ce salaud qui m'a… Eh, t'avais qu'à pas y aller, mon vieux !.. Trop beau pour être vrai !.. Maintenant, le Maudit se tenait à cinq pas de lui, de l'autre côté du grillage.. « Monsieur Nattier ! Monsieur Nat… Vincent Nattier ! Vincent ! Au secours ! Aidez-moi, je… ».. Tu peux crever !.. pensa Vincent.. D'ailleurs, je n'ai pas le droit de m'arrêter.. Je dois fuir !.. Mais il était épuisé.. Il s'arrêta et regarda le prisonnier un instant.. Tu es dans la cage et je suis dehors, eh, cochon !.. Puis il leva la tête.. Une vaste nuée d'un gris métallique : un nuage dumpy… Une mer de brouillard encerclait le plateau.. Le crépuscule tombait.. Dans le camp, entre la barrière et les baraques, une troupe de corbeaux s'affairait sur la neige… Vincent s'approcha de la clôture.. Elle était double : à l'extérieur, des barbelés défendaient l'approche de la barrière électrifiée.. Le dernier rang vers le bas était à quarante centimètres environ au-dessus du sol.. On pouvait passer dessous.. Vincent se coucha par terre.. La neige lui glaça les paumes, le ventre, la poitrine.. Il rampa sous le fil en grognant.. Le Maudit s'exclama : « Je viens d'être nommé directeur du groupe de travail 74 ! ».. Pauvre fou !.. Tu n'es qu'un prisonnier anonyme au camp de….. Le nom lui échappait.. Il rampa jusqu'à la deuxième barrière et toucha le fil… Le monde devint bleu.. Peut-être était-ce le fameux rayon bleu ?.. Non, tu sais bien que c'est un rêve, un mythe de la propagande.. Le rayon bleu qui transporte les élus au pays des vacances éternelles, ah, ah !.. Il ressentit une impression de brûlure dans le dos, sur les épaules, la nuque, la tête.. Il eut soif, très soif.. La brûlure était insupportable.. Il bondit sur ses pieds.. Imbécile ! Comment ai-je pu m'endormir en plein soleil pour rêver au rayon bleu ? Et sans aucune protection.. Il était torse nu et tête nue.. Il se frotta les yeux.. L'éblouissement cessa et il vit devant lui la terrasse de l'hôtel  ...   il regagnerait lui-même sa “pirogue”, ou sarcophage, et il s'endormirait.. Si le processus s'accélère, nous serons obligés soit de le débrancher, soit de pénétrer dans le couloir, avec une équipe médicale spécialisée, pour le sortir de là.. Bien sûr, nous risquons de le tuer ou d'endommager gravement son cerveau… Maintenant, je vais vous demander de remettre votre casque et de vous tenir prêt ! ».. L'hôtel Lion se dressait devant lui, énorme masse blanche, éclaboussée de lumière.. Il bondit sur la terrasse, zigzaguant pour éviter les parasols.. L'entrée principale….. La porte de verre s'ouvrit par saccades devant lui.. Il hésita dans le hall, puis arracha une orange à un arbuste en pot et se lança dans l'escalier.. Il arriva sur le palier du premier étage.. Un vaste écran de télévision montrait la place des supplices, sous la pluie.. Les bourreaux finissaient de déshabiller Ella.. Le spectacle valait le coup ! Mais Vincent était obligé de fuir.. Il avisa un couloir et s'y lança en courant.. Une jeune femme blonde, vêtue d'une abud transparente, sortit d'une chambre et l'appela.. Il lui adressa un signe de la main et prit un autre couloir.. Il lui fallait courir plus vite, toujours plus vite.. Au bout du couloir, il vit un balcon qui donnait sur un parc verdoyant.. Une branche se balançait à hauteur de la baie.. Il se jeta contre la cloison vitrée.. Douleur au visage, aux yeux, aux mains.. Il manqua la branche et tomba.. Plus vite, plus vite….. Il atterrit debout sur le sol blanc, élastique, d'un court de gymnastique du parc d'attractions.. Il courut et glissa dans la piscine 4.. Il portait une épaisse veste de fourrure qui l'empêchait de nager.. Pourquoi une veste de fourrure ?.. Ah, il n'avait pas eu le temps de se changer depuis sa visite au camp, sous la neige.. Elle lui serait utile plus tard… Il émergea une deuxième fois au soleil en s'ébrouant.. Nadine, étendue sur son climax-relax, lui adressa de loin un signe de connivence.. Des éclats de rire saluèrent l'apparition du visiteur en tenue d'Esquimau.. Vincent se hissa sur le bord de la piscine et enleva sa veste.. Un gros chien de couleur fauve bondit vers lui en grondant.. Il lui jeta sa veste que l'animal se mit à déchirer.. Il s'enfuit à travers la pelouse, atteignit les bambous.. Nadine courait derrière lui en l'appelant.. « Vincent, ne me laisse pas ! Ne me laisse pas ! ».. Puis elle s'arrêta, à bout de souffle, et Vincent poursuivit sa course.. Il arriva à la corniche de verre sur laquelle il s'engagea.. Le village s'étendait au-dessous de lui.. Vertige.. Non pas un seul village, mais deux.. Ou dix, ou cent.. Il courut en regardant au loin la tour de Fêtes Territoires.. Il se jeta dans le vide.. D'instinct, il s'accrocha au rebord de la corniche.. Une aspérité du verre lui déchira les mains.. Il gémit.. Il tombait, les yeux fermés.. Il s'enfonça dans l'eau.. Il continuait de tomber, mais plus lentement.. Il aperçut le château des Fêtes au-dessous de lui.. Le ciel et la mer se mélangeaient.. Il descendit.. Une corde flottait devant lui.. Il l'agrippa.. Il se laissa glisser le long du filin.. La lune éclairait le château de l'autre côté du ciel ou de la terre.. À sa clarté, se mêlait la lumière bleue des lampes de fête.. Vincent atterrit au sommet de la tour de Joie.. Vite !.. Il dévala l'escalier sans aucune prudence.. En bas, à pic, la cour Hamlet.. La rampe se volatilisa sous ses mains.. Il continua de descendre.. Une corde se balança à côté de l'escalier.. Puis Anita surgit.. Elle se tenait à la corde d'une main ; de l'autre, elle enlevait sa robe, qui la gênait.. La robe s'envola.. Anita était nue.. Elle se maintint un moment à la hauteur de Vincent, moqueuse et provocante, les seins dressés et les cheveux flottants.. La plus belle image des vacances !.. Mais Vincent n'avait pas une minute à perdre.. Le duc noir battit des ailes à côté de lui.. Un bruit de cuir froissé.. Il se jeta sur Anita, les serres en avant.. Un beau spectacle, mais Vincent devait fuit.. Il passa à travers la cour Hamlet.. Il se vit en plein ciel bondir vers la lune rouge.. Et le château était déjà loin derrière lui.. La plage de Miami-Banana et la tour Fêtes et Territoires… Il tombait.. Décor tropicalisé, sable blanc et corps bronzés.. Il atterrit en douceur au bout de la plage, entre la tour et la forêt.. Il courut, emporté par son élan.. Plus vite !.. La forêt.. Soif….. Vincent crevait de soif.. Il courut vers la source dont il se souvenait.. Pourvu qu'elle existe bien.. Oui….. Elle murmurait faiblement au milieu des fougères.. Il se jeta à genoux et but longuement.. L'Interlocuteur surgit.. « Arrête-toi un instant et écoute-moi, Vincent.. Personne ne te poursuit et tu n'as pas besoin de fuir ! ».. Déjà, Vincent courait dans le sentier, au bord de la forêt.. La température se refroidit brutalement.. Il en eut le souffle coupé.. Le soleil se couchait sur le plateau.. Il gémit, les pieds tailladés par les rochers et percés par les buissons.. Le mirador se découpa dans la lumière rose du couchant.. Puis la neige commença à tomber.. Vincent obliqua vers l'entrée du camp.. Un chien fauve se jeta sur lui mais le manqua.. Il allait très vite.. Il fonça vers le poste.. Les gardes levèrent leurs armes.. Vincent passa dans un nuage de neige pulvérulente.. Le Maudit s'avança à sa rencontre.. Mais Vincent fit un crochet pour l'éviter.. L'autre leva la main et cria.. « Arrête-toi un instant et écoute-moi, Vincent ! ».. Non.. Un garde le mit en joue, mais il était déjà loin.. De rares lampadaires éclairaient les baraques rayées.. Vincent se mit à zigzaguer pour éviter le faisceau du projecteur qui balayait le camp.. Un second projecteur s'alluma, croisant le premier.. Vincent s'adossa à une baraque.. Il gémit de froid, de fatigue et de douleur.. Il prit conscience d'une brûlure à la vessie.. Il se retourna pour uriner et il fut à peine soulagé….. L'Interlocuteur surgit, portant son miniord au bout de son poing ganté.. « Arrête-toi et écoute-moi un instant.. « Ce que tu es en train de fuir, ce ne sont pas des ennemis d'aucune sorte.. C'est la société, le monde tels qu'ils sont.. C'est la réalité.. La société n'est pas ton ennemie, Vincent.. Et tu dois t'accommoder de la réalité.. Comme tout… ».. Vincent reprit sa course à travers le camp.. Il s'engagea dans une allée qui menait droit à la barrière électrique.. Il se trouva à découvert et fut presque aussitôt cueilli par le projecteur.. Quelques dixièmes de seconde plus tard, il ressentit un léger choc à la poitrine, puis un autre, puis un autre.. Quelque chose lui brûla le visage, lui perça la tête, lui broya le ventre.. Il courut encore… Puis il se sentit soulevé.. Il éclata, il fut projeté dans le ciel sombre.. Le soleil s'alluma.. Une nouvelle brûlure.. Il retombait.. La terrasse de l'hôtel Lion….. fin du troisième tour.. « 5 mn 44 ! » annonça le programmateur Agnès Waroff.. — « Cette fois, il file.. — « Que s'est-il passé, monsieur l'Interlocuteur ? » demanda l'ingénieur analyste Van Kalaj.. — « Double échec.. » avoua l'Interlocuteur en ôtant son casque.. « La première fois, je n'ai même pas pu lui parler.. La deuxième fois, juste à la fin du parcours, j'ai pu prononcer deux ou trois phrases.. Mais je ne sais même pas s'il m'a écouté.. Il n'a presque pas ralenti….. — Alors, vous renoncez ?.. — Non, je vais essayer encore une fois.. Je regrette de n'avoir pas plus de temps pour réfléchir.. Je vais essayer de le freiner… ».. Il parlait précipitamment.. Une douzaine de personnes se trouvaient maintenant réunies dans la salle d'observation 23.. En même temps que l'ingénieur Van Kalaj, un policier des.. Gimsos.. (groupes d'intervention médico-sociaux) était entré, timidement mais fermement.. Il ne posait aucune question, mais lorsque l'analyste Nora Magni lui demanda les raisons de sa présence, il avoua qu'on avait de bonnes raisons de penser à un sabotage.. — « Qui aurait donc pu commettre cet acte inqualifiable ? ».. Le gimso ne répondit pas.. Mais les techniciens de Fêtes Territoires comprirent à son regard qu'ils étaient tous suspects.. Vincent trébucha sur le gravier, s'accrocha aux feuilles d'un palmier nain, se cogna contre une vieille hover au parking, renversa un parasol blanc rayé de bleu.. Il franchit les deux marches, se trouva devant un énorme cube de baroque colonial, rongé par la lumière et fumant de blancheur.. Il courut, repoussa le portier, se jeta dans le hall.. Quelqu'un lui fit signe de monter.. L'Interlocuteur ? Non.. Il ouvrit une porte et il tomba.. Il tournoya dans un liquide laiteux.. Il s'enfonça et émergea de l'autre côté.. Nadine se pencha pour l'aider à sortir de la piscine.. Puis elle disparut.. Vincent sortit tout seul.. Les gens dormaient tout autour de la piscine 4.. Leur peau cuisait et noircissait sous le soleil torride.. Un gros chien au poil fauve s'élança vers lui la gueule ouverte et les babines retroussées.. Un rayon bleu s'alluma dans le ciel, au-dessus des arbres, saisit le chien en plein bond.. La bête se volatilisa !.. Un rayon bleu ? Était-ce Dieu ?.. Il s'engagea sur une passerelle de bambous.. Il aperçut le château des Fêtes très loin au-dessous de lui, dans une sphère d'ombre.. Sans ralentir, il s'approcha du bord de la passerelle.. Son pied gauche glissa dans le vide.. Il bascula en avant, les yeux fermés, le torse serré dans un étau de fer.. Il sentit qu'il tournait sur lui-même.. Il tombait… Un deuxième rayon bleu monta du château et le cueillit au vol, freinant sa chute.. Il avait toujours les yeux fermés, mais il voyait à travers ses paupières baissées.. Puis quelque chose pressa ses globes oculaires.. Ses paupières se soulevèrent et il fut incapable de les refermer.. « Arrête-toi et écoute-moi un instant ! » dit Anita Stromberg.. Vincent se releva et courut, poursuivi par la jeune fille.. Il s'enfonça dans l'obscurité.. Anita l'appela encore.. Elle se tenait sur le chemin de ronde au-dessus de lui.. Puis le rayon jaillit et l'emporta.. Vincent atteignit le mâchicoulis et sauta par-dessus le rebord.. Il tomba.. Le rayon bleu l'accompagna un instant et s'éteignit.. « Il se passe quelque chose d'anormal.. » dit Agnès Waroff.. — « Tout est anormal dans cette histoire ! » maugréa l'ingénieur Van Kalaj.. — « Peut-être.. Mais il s'agit d'un phénomène… ».. Simon Lakdar souleva un peu son casque et murmura : « Le rayon bleu !.. — Une simple légende.. » dit l'ingénieur.. « Le rayon bleu est un excellent argument publicitaire.. Nos concurrents n'ont rien de pareil.. Beaucoup de nos clients viennent chez nous dans l'espoir de l'apercevoir ou d'être touchés par lui.. Mais nous ne leur promettons jamais cela.. Jamais vraiment.. Et nous nous gardons bien de programmer un trucage de ce genre ! ».. L'Interlocuteur avait remis son casque.. La ronde folle de Vincent Nattier continuait.. Un duc noir battit des ailes avant de disparaître.. Le ciel, la mer.. Il tombait lentement vers la plage de Miami-Banana.. Il atterrit sur le sable, pas très loin de la tour Fêtes Territoires.. Emporté par son élan, il galopa un instant en déséquilibre arrière, puis il se redressa et courut vers la forêt.. L'Interlocuteur l'attendait près de la source.. Mais il avait soif.. Il ne pouvait continuer de courir une minute de plus.. Même pas une seconde.. Il tomba à genoux, plongea les mains et le visage dans la vasque murmurante.. Et pendant ce temps, l'Interlocuteur parlait.. « Arrête-toi un instant et écoute-moi.. Tu as demandé à Fêtes Territoires des spectacles cruels et des séquences de vengeance.. Je sais bien que les vacances sont faites pour qu'on prenne sa revanche sur la vie.. Mais il ne faut pas exagérer.. Maintenant, tu te sens coupable, Vincent Nattier.. C'est ta culpabilité que tu fuis.. Arrête de te punir.. Moi, ton Interlocuteur, je t'accorde le pardon… ».. Vincent se mit debout et s'appuya au rocher mouillé pour reprendre son souffle.. Le rayon bleu surgit à travers les feuillages.. Le faisceau s'élargit et enveloppa Simon Lakdar qui s'évanouit en fumée.. Il y eut encore un flamboiement.. Le décor, les rochers, les arbres, l'eau et les fougères bleuirent, blanchirent, coulèrent, s'effacèrent.. Vincent resta seul près de la source.. Il n'avait plus la force de fuir.. Le rayon revint, apportant un nouveau paysage.. Le camp sous la neige, la barrière électrifiée, l'ombre du mirador écrasée sur le plateau blanc.. Le soleil se couchait.. Il faisait très froid.. Vincent cria, de surprise, de peur, de douleur… il ne savait.. Les corbeaux s'envolèrent.. Le rayon bleu s'alluma au couchant, passa au-dessus des baraques de prisonniers et se posa sur Vincent, qui eut l'impression de devenir transparent.. Une pulsation, un flamboiement.. Le rayon s'éteignit.. Vincent se mit à courir vers la barrière.. Le rayon tomba du ciel.. Un projecteur s'alluma.. La lumière bleue et la lumière blanche se croisèrent.. Il y eut une pluie d'étincelles.. Au même instant, Vincent se jeta contre la clôture électrique, la tête levée et les bras en croix.. La clôture blanchit et se dématérialisa.. Vincent continua de courir sur la terrasse du Lion.. fin du quatrième tour.. « 3 mn 58.. — « C'est foutu ! » lança quelqu'un.. — « Le couloir de simulation mesure deux cent soixante-cinq mètres de long.. « Il l'a parcouru en quatre minutes, ce qui ne représente pas plus de quatre kilomètres à l'heure en temps réel.. S'il n'était pas fatigué, il pourrait encore doubler, voire tripler cette vitesse.. À mon sens, il est trop tôt pour intervenir.. — J'abandonne.. » dit l'Interlocuteur en posant son casque.. — « Que fait-on maintenant ? » demanda le programmateur MacBain.. — « Il faut que l'équipe médicale se tienne prête à entrer dans le couloir de simulation.. — « Nous avons un encéphalogue et un neuro.. » répondit un agent.. — « Mais attendez encore un peu.. — Attention.. « Un message de monsieur le directeur général de Fêtes Territoires.. — Merde, le.. big boss.. ! » fit MacBain.. — « Carlo Kaller, directeur général de Fêtes Territoires vous parle !.. — Tenez-vous prêts à débrancher le couloir ! » dit l'ingénieur.. — « Alertez l'équipe médicale ! » dit le chef-programmateur Waroff.. — « Attention, dans vingt secondes… ».. Vincent pataugea dans le gravier devenu gluant.. Il passa à travers un palmier translucide, s'enfonça jusqu'à la cheville dans l'escalier pâteux.. Il courut vers l'entrée du Lion en arrachant ses pieds nus à la colle épaisse qui couvrait le sol.. Il pénétra dans le hall sans attendre que les parois de verre aient fini de coulisser devant lui.. Enlevant une orange au passage, il bondit vers l'escalier et atteignit le palier du premier étage.. Mais l'hôtel avait disparu.. La terre même s'était évanouie.. Vincent se tenait sur une étroite plate-forme qui flottait en plein ciel.. Puis le rayon bleu jaillit du fond de l'espace, se posa sur lui et l'emporta… Cela existait donc, finalement ?.. Quelques secondes plus tard, l'équipe de secours, opérateurs, agents et médecins, pénétra dans le couloir de simulation vide.. On put lire bientôt d'étranges inscriptions sur les murs d'Agglosud.. Celle-ci, par exemple :.. Le rayon bleu est dans votre tête : les grandes vacances sont à votre portée.. le Rayon bleu.. Bonnes vacances.. (anthologie sous la responsabilité de : Lionel Hoebeke ; France › Paris : le Dernier terrain vague • Changer de fiction, deuxième trimestre 1978 (juin 1978)).. dimanche 21 septembre 2003 —.. dimanche 21 septembre 2003..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/le Voyage de la morille | Quarante-Deux
    Descriptive info: le Voyage….. le Voyage de la morille.. C.. ette année-là, symboliquement, le printemps fut précoce.. Dans le Centre et le Sud-Ouest, la végétation avait près d'un mois d'avance.. À Illiac, village situé approximativement à la limite des deux régions, le 30 mars 1980 et quelque, la plupart des arbres avaient mis leurs feuilles, ormeaux et peupliers en tête, et les cerisiers ressemblaient à d'énormes boules de neige….. Les paysans maugréaient.. Ils pensaient aux gelées tardives et ils avaient raison.. Il y avait encore la lune rousse et les saints de glace.. Et la floraison avancée aggravait les risques.. Les citadins disaient naturellement : « Les paysans se plaignent toujours… ».. Parmi les clichés que Jean Chordel exécrait, celui-là occupait la deuxième position.. Il mettait en tête « Parler de la pluie et du beau temps… », ce qui signifiait pour beaucoup de gens — parmi lesquels un certain nombre de plumitifs en retard de trois guerres, d'une révolution et de six sécheresses — parler de banalités sans intérêt pour meubler la conversation.. Jean Chordel, citadin transplanté, moitié paysan, moitié intellectuel en exil, vivait par suite des circonstances à la croisée des mondes et presque à la croisée des temps.. La quasi-disparition des fameux clichés avait été pour lui un signe révélateur du changement.. Il y avait eu, au cours de l'hiver, des inondations un peu partout.. La Barbienne, petite rivière qui traversait Illiac, avait débordé, causant quelques dégâts.. Mais ce n'était qu'une mince péripétie.. On parlait d'une pénurie mondiale de l'eau.. Tout le monde prenait la menace au sérieux.. On commençait à comprendre que la vie de l'Humanité dépendait de la santé de la Terre.. La pluie et le beau temps étaient des choses importantes.. Les paysans, comme les primitifs, c'est-à-dire les Hommes qui adoraient l'eau ou le soleil et non le béton, n'en avaient jamais douté.. Les Anglais non plus ; il faut leur rendre cette justice.. Le changement ? Il y avait dans le nouveau gouvernement socialiste deux ministres et un secrétaire d'État acquis à l'autogestion.. Deux hirondelles et demie ne font pas un printemps précoce.. Mais quelque chose de neuf était dans l'air.. Depuis un bon bout de temps, Jean Chordel n'avait pas entendu dire que les paysans se plaignaient toujours.. Il avait pensé que les gens commençaient à se représenter l'autre comme un semblable et non comme un concurrent et un ennemi.. En fait, les paysans ne se plaignaient ni plus ni moins qu'avant ; ils n'avaient pas plus de raisons de le faire qu'avant.. Ni moins… Deux hirondelles et demie, ce n'est pas beaucoup pour égayer un mois d'avril.. Mais on sentait un peu de miracle dans l'air.. Les gens prenaient goût aux responsabilités.. On aurait dit qu'ils devenaient plus sérieux et moins méchants.. La vieille hache de guerre que brandissaient tour à tour paysans et citadins était posée sur l'herbe verte.. Peut-être serait-elle enterrée bientôt.. Pour toujours.. On a bien le droit de rêver, camarades ?.. Jean et Rina cherchaient des morilles.. Lorsque Jean Chordel avait quitté la télévision pour acheter la ferme de Combaberousse, près d'Illiac, il était encore un vrai Parisien.. Il n'avait jamais vu de morilles ailleurs que dans une omelette, au restaurant, ou sur les planches en couleurs du dictionnaire.. Rina était une fille du pays.. Il l'avait connue à Paris.. Elle l'avait ramené chez elle.. Elle lui avait fait découvrir les champignons.. Les champignons et mille autres choses.. Non, n'exagérons pas : une bonne douzaine de choses, agréables, importantes, essentielles.. Les morilles étaient essentielles parce qu'elles poussaient au printemps, parfois même un peu avant le printemps du calendrier, avant tout autre champignon.. Elles étaient superbes et succulentes, mais aussi rares et très disputées.. Elles annonçaient la renaissance de la nature ; elles étaient le signal du changement car il n'y a pas de champignon comestible à l'air libre en hiver.. Jean Chordel et son ami Gervais Zatto avaient choisi la morille comme symbole de leur action.. C'était une idée de Jean, mais inspirée par Rina.. Et le 1.. er.. avril — un symbole à rebours… —, Gervais Zatto viendrait de Paris à Illiac.. Il apporterait un livre à Jean Chordel.. Et Jean et Rina lui remettraient une morille.. Une seule morille : c'était un symbole.. Gervais Zatto emporterait la morille à Paris et la donnerait à deux vieux amis de Jean Chordel, Claude et Jacqueline Tribon.. Mais le livre commandé par Jean à Gervais Zatto n'était pas de ceux qu'on trouve dans n'importe quelle librairie ou chez le premier bouquiniste venu.. Ce roman de Science-Fiction, écrit vers 1925 par un certain A.. Hardin, ne figurait sur aucun catalogue spécialisé.. Jean n'était même pas sûr du titre :.. la Fin des oiseaux.. ou.. Quand les oiseaux mourront.. … Et il n'avait aucun renseignement sur l'auteur.. Du moins, c'est ce qu'il avait raconté à Gervais Zatto.. Et Gervais Zatto avait accepté cette mission parce qu'elle semblait très difficile et que les postes n'auraient certainement pas pu s'en charger !.. Mission impossible, en réalité.. Mais Gervais Zatto ne le savait pas….. Et la morille, il ne devait pas se contenter de la déposer chez Claude et Jacqueline Tribon, comme le facteur aurait pu le faire.. Un message d'amitié l'accompagnait.. En outre, le messager devait rester chez Claude et Jacqueline pour leur montrer comment cuire le champignon et pour partager l'omelette avec eux.. Plus tard, lorsqu'il reviendrait à Illiac, dans un mois ou dans un an, il raconterait sa visite à Jean Chordel et lui décrirait la vie de ses amis.. (Naturellement, la morille voyageuse devait être très grosse pour suffire à une omelette de quatre parts…).. Bref : une mission typique pour la Compagnie des Petits Services, fondée et animée par le même Gervais Zatto.. Et le voyage de la morille était aussi une opération publicitaire, destinée à faire connaître aux gens de la.. Cops.. , ses possibilités, ses projets et les rêves un peu fous de son créateur.. Cette année-là, donc, le printemps était précoce.. Les morilles s'étaient trouvées au début du moins de mars.. Jean et Rina, comme leurs voisins d'Illiac, en avaient ramassé un certain nombre — qu'ils avaient mangées.. Qu'ils avaient mangées tout de suite.. Non pas que les morilles ne puissent se mettre en conserve, d'une façon ou d'une autre : ce sont des champignons qui se sèchent très facilement.. Mais ils s'étaient laissés tenter.. Ils comptaient bien en trouver encore à la fin du mois.. Quand le temps est favorable, la saison dure longtemps….. Et le soleil était venu.. La terre avait séché vite.. Une croûte dure se formait à la surface.. Depuis le 20 mars, les champignons ne sortaient plus.. Jean et Rina cherchaient en vain.. Désespérément.. C'était trop bête.. Rina encourageait son mari : « Quand la première poussée se produit tôt, il peut très bien y en avoir une seconde en pleine saison.. À condition qu'il pleuve… ».. Il avait plu, dans la nuit du 24 au 25.. Très peu.. Juste assez pour entretenir un espoir déraisonnable.. Jean et Rina délaissaient leurs bêtes, moutons et volailles, négligeaient leurs semis de printemps et les premiers sarclages, pour courir les haies, arpenter les luzernières, fouiller le bord des ruisseaux.. La seule vue d'un ormeau bourgeonnant leur faisait battre le cœur.. Il y avait beaucoup d'ormeaux à Illiac.. Leur cœur battait comme un fou, du matin au soir.. La crise cardiaque les guettait.. Après tout, Jean Chordel avait quarante-cinq ans et Rina n'était pas beaucoup plus jeune que lui.. Ils avaient alerté leurs voisins et leurs amis, mobilisé les enfants du village.. Tout le monde cherchait sans succès la morille du 1.. avril.. Rina avait pris leur vieille.. 2 cv.. et suivait les marchés de la région.. En être réduit à acheter la morille eût navré Jean Chordel.. Mais une morille achetée — à quinze francs les cent grammes —, c'était quand même mieux que pas de morille du tout.. Non, Gervais Zatto ne pouvait pas repartir les mains vides.. On était le 30 mars.. Le 1.. avril, l'homme de la Compagnie devait arriver à Illiac.. Une petite réunion de sympathisants se tiendrait sous le préau de l'école.. L'instituteur faisait partie de la bande.. On comptait sur la présence de quelques journalistes.. Par malheur, on ne pouvait fixer exactement l'heure, car Gervais Zatto viendrait en auto-stop.. C'était important.. Cela ferait aussi de la publicité au Statut de l'Auto-stoppeur réclamé par la Compagnie des Petits Services.. L'échange livre-morille se ferait alors.. Ou ne se ferait pas… L'enjeu était important.. Le côté sportif de l'affaire avait séduit l'opinion.. L'échec serait un coup dur pour la Compagnie et Gervais Zatto qui avaient beaucoup d'ennemis.. Le voyage devait  ...   entre chien et maître.. Rina avait offert sa médiation.. Noé et Jean s'étaient réconciliés devant le feu, car la température venait de refroidir si vite et si fort qu'on se demandait si la neige n'allait pas tomber.. Rina avait fait le ménage en retard.. Elle s'était mise au tissage.. Elle riait de la déconvenue de Jean.. C'était une fille solide et gaie qui ne se laissait pas facilement décourager.. Mais Jean se plaignait qu'elle avait un certain penchant à se moquer de ses malheurs.. « Je me ridiculise ! » grondait-il amèrement.. La morille, c'est déjà une belle connerie, mais ce n'est pas tout.. Écoute : je crois que j'en ai fait une autre avec le livre.. Rina éclata de rire.. — « Raconte vite.. Je suis impatiente de tout savoir !.. — Tout ça pour prouver aux postiers que l'opération du 1.. avril dépassait leur compétence ! Ouais, ce satané bouquin est difficile à trouver.. Plus difficile que tu crois ! Je l'ai inventé pour compliquer le jeu.. Et je me disais que ça n'avait pas d'importance.. L'essentiel, c'était la morille.. Gervais Zatto serait obligé d'avouer qu'il n'avait pas trouvé.. et je dirais que ce livre n'existait pas.. Je pensais que c'était une bonne idée publicitaire.. Mais à présent, s'il n'y a pas de morille, pas de livre, ce sera le fiasco complet et nous aurons l'air d'une bande de cinglés ! Et si nous trichons un peu, nous sommes coulés ! Voilà le point de la situation.. Et tout ça par ma faute.. Rina s'arrêta de travailler.. Elle réfléchit un moment, puis elle se leva, elle s'approcha de Jean et s'assit sur la pierre du foyer, tournée vers son mari.. — « Jean, » dit-elle, « tu as très bien parlé au journaliste cet après-midi.. Et puis maintenant, tu me donnes l'impression de n'avoir rien compris.. Écoute, enfin ! Tu n'es pas seul.. C'est vrai.. Tu raisonnes et tu te conduis comme si tu étais seul devant ton problème.. Mais il y a la Compagnie.. Jean ! Elle existe justement pour que les gens ne soient pas seuls devant leurs problèmes.. Comme tu disais : ça n'a rien à voir avec la poste ! ».. Jean regarda sa femme d'un air très étonné.. — « La Compagnie ?.. Téléphone à Gervais Zatto et raconte-lui tout.. — Je ne sais pas où le toucher.. — Mais il y a la Compagnie, Chéri.. Tu as cent numéros de.. ! ».. Jean se leva.. — « Tu as raison.. Je vais au taxiphone… Il me faudra beaucoup de pièces.. — On en a quelques-unes.. Je vais en chercher d'autres.. File au taxiphone, je te rejoins.. Jean et Rina ne possédaient pas la télévision.. Ils apprirent par la radio qu'un juge d'instruction avait signé un mandat d'amener contre Gervais Zatto au sujet d'une vieille affaire jamais élucidée : l'assassinat d'un chauffeur routier dans un hôtel du Sud-Ouest.. « Bon Dieu ! » fit Jean.. Il ne m'a pas dit ça, au téléphone.. — Il ne le savait peut-être pas encore.. — Il le savait.. Je m'en rends compte, maintenant.. J'ai senti à sa voix qu'il était anormalement tendu.. Il m'a dit que ce serait dur.. — C'est un coup monté pour l'empêcher de venir.. — Sans aucun doute.. Mais il viendra.. — Il viendra.. Gervais Zatto arriva en fin d'après-midi, le 1.. Il débarqua d'une fourgonnette sur la place du village, un sac à la main, son imperméable mastic sous le bras.. C'était un garçon d'à peine un mètre cinquante.. Une barbe très noire mangeait entièrement son visage rond, au milieu duquel brillaient deux yeux ardents et malicieux.. Il boitait bas ; il avait une épaule trop grosse et une main estropiée.. Il posa son sac et se mit à jouer de l'harmonica.. Des gamins surgirent.. Il se fit conduire à l'école.. Une trentaine de personnes l'attendaient, parmi lesquelles une demi-douzaine de journalistes.. « Bonjour ! » fit Gervais Zatto.. Il refusa de monter sur une table comme on l'y invitait.. « Vais pas me casser la gueule devant ces messieurs-dames de la presse.. Il se laissa tomber sur un banc et demanda une bière, qu'on lui apporta aussitôt et qu'il but d'un trait.. « Pas de temps à perdre.. « Vous savez que les flics me courent après.. C'est la preuve qu'on leur fait peur.. Je n'aurai pas trop de mal à me disculper, mais ils m'embêteront.. C'est pas grave.. La Compagnie m'appartient pas.. C'est à vous tous de l'imaginer et de la gérer.. Si on veut, ça peut être un truc terrible.. Mais il y a des limites.. Je vais vous dire ce qu'on pourrait faire et qu'on fera pas.. Si je le demandais, la Compagnie pourrait entreprendre une contre-enquête sur le crime dont ils veulent m'accuser.. Je vous jure que les.. n'auraient pas de peine à damer le pion aux policiers.. Mais pas question.. On nous accuse de faire une poste parallèle.. Alors, une police parallèle, non.. Il y a assez de flics comme ça… Ce qu'on vous propose, m'sieurs-dames et les camarades, c'est un prototype.. La Compagnie, c'est pas une poste, c'est pas une banque, c'est pas du commerce.. Qu'est-ce que c'est ? Quelque chose de nouveau.. Quelque chose qui est en train de s'inventer pour l'avenir.. Faudrait inventer aussi les mots pour le dire.. Bon, ça, c'est pas mon affaire.. Je suis venu apporter un livre à mon ami Jean Chordel et je dois emporter une morille.. Marrez-vous, les journalistes.. Rira bien qui rira le dernier, comme on dit.. Voilà le bouquin ! ».. Jean Chordel serrait une morille sèche dans un sac plastique.. Une morille toute racornie, à peine plus grosse qu'un œuf de pigeon.. Un vieux voisin la lui avait échangée contre un almanach d'avant-guerre.. C'était mieux que rien.. Il sursauta lorsque Gervais Zatto brandit le livre devant les journalistes.. Il y eut un flash ou deux.. Jean s'approcha, lut le titre :.. En bien, c'était un peu fort.. Il ne put distinguer le nom de l'auteur….. Gervais Zatto se retourna vers lui : « T'as l'air tout surpris, mon vieux ? Tu peux pas expliquer pourquoi à ces messieurs-dames et aux camarades ? ».. Jean Chordel eut un moment d'hésitation, puis retrouva l'assurance acquise dans son ancien métier.. « Je ne comprends pas.. Je pensais que ce livre n'existait pas.. Et il s'expliqua brièvement.. Gervais Zatto éclata de rire.. — « La Compagnie s'est adressée aux spécialistes.. Ils ont eu vite fait de voir que le bouquin était totalement inconnu.. Moi, ça m'a pas trop surpris.. Et puis, il y a un écrivain qui a dit : “Tiens, mais c'est un bon titre pour le bouquin que je suis en train d'écrire.. Une histoire sur la pollution.. La mort des oiseaux, hein, c'est pas tellement de la Science-Fiction.. ”.. Il a pris le titre et le bouquin est sorti la semaine dernière.. On s'est un peu arrangés pour que ça coïncide.. Mais ça, c'est pas un exemplaire normal.. Il y a un copain qui a fait un montage avec la vraie couverture et un dessin de style 1920… Voilà ce qu'on peut faire, messieurs les postiers.. Y a des postiers dans la cour de l'école ? Dommage.. Je pense pas qu'ils voudraient relever le défi.. D'accord, ça sert à rien mais c'est beau.. Et on peut faire aussi des choses utiles et belles.. À votre service ! ».. À ce moment, une voiture immatriculée 39, une vieille.. 4 l.. couverte de boue, vint s'arrêter à cinq mètres du préau.. Un jeune homme en descendit, un panier à la main.. — « J'arrive du Jura.. — « C'est ce qu'on voit ! » fit Gervais Zatto.. « Une sacrée trotte, hein ? ».. Le jeune homme hocha la tête.. Il montra son panier, couvert de paille.. Il cligna les yeux sous l'éclair du magnésium.. — « La Compagnie m'a prévenu seulement hier à midi.. J'ai fait de mon mieux.. Il découvrit le panier.. Tout le monde se bouscula pour voir.. « Je vous apporte vingt-cinq morilles.. » commenta le jeune homme.. « Toutes d'hier : ça se trouve bien chez moi, en ce moment.. Il éclata de rire et tendit le panier à Gervais Zatto.. « Choisissez ! ».. Gervais Zatto avait déjà enfilé son imperméable.. — « Faut que je vous laisse, maintenant, messieurs-dames et les camarades.. Vous savez pourquoi ? ».. Puis au jeune homme : « Tu me donnes la plus grosse, va.. Je te fais confiance ! ».. le Voyage de la morille.. Ailleurs et autres.. 22, 15 juillet 1978.. lundi 22 septembre 2003 —.. lundi 22 septembre 2003..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/la Naissance de Cochonville | Quarante-Deux
    Descriptive info: la Naissance….. la Naissance de Cochonville.. Avec Alain Dubois.. E.. n 2001, vous vous souvenez, il y eut l'odyssée des cochons du Secteur 801 — secteur qui coïncide en fait avec ce que nous appelons aujourd'hui Cochonville.. À cette époque, j'étais agent administratif adjoint au centre régional de l'Agence Européenne de l'Eau.. Un ordinateur installé à mille kilomètres d'ici ou un peu plus avait décidé que le secteur 801 devait être évacué.. Oui, vous entendez bien : évacué.. La population et les unités agricoles et industrielles touchées par cette mesure seraient regroupées dans une demi-douzaine de secteurs voisins, du 796 au 803.. En 2001, personne ne discutait les décisions de l'Agence Européenne.. Tout le monde redoutait pas dessus tout d'être mis au régime sec ! Heureusement, les choses ont bien changé de nos jours.. L'eau douce avait commencé à manquer en Europe avant la fin du siècle dernier.. Peu à peu, le contrôle climatique avait été mis au point et assorti d'un partage — avec rationnement — à l'échelle mondiale : c'est la situation que nous connaissons actuellement.. L'Agence Européenne de l'Eau avait été créée en 1995.. Elle se comportait dès la fin du siècle, par la force des choses peut-être, comme un état dans l'État.. Et tout le monde acceptait cela, car l'eau représentait la priorité des priorités.. Mais, avec vingt-cinq ans de recul, on est en droit de penser que la méthode choisie pour faire face à la pénurie, la centralisation autoritaire à l'échelle d'un sous-continent, n'était sans doute pas la meilleure possible.. Certes, on a pu mettre un terme aux terribles gaspillages d'eau douce de la fin du siècle dernier.. Mais des erreurs énormes ont aussi été commises.. Par exemple, l'évacuation du Secteur 801 qui nous fait maintenant l'effet d'une mesure complètement absurde, imaginée par une bureaucratie digne de Kafka.. Bien sûr, il s'agissait d'une région assez peu peuplée, avec des cultures médiocres et un élevage très extensif.. D'ailleurs, un processus de désertification des pays du sud de la Loire s'était engagé, avec le consentement tacite de l'Agence.. L'Europe avait besoin de déserts pour en faire des champs d'expériences, des terrains militaires ou n'importe quoi de ce genre.. Bref, l'évacuation du Secteur 801 a été programmée par un ordinateur et contresignée par de très hauts dirigeants.. On a envoyé sur place un certain nombre d'agents administratifs, parmi lesquels je me trouvais.. Je devais participer à l'évaluation des préjudices et des indemnités à verser aux habitants.. L'Agence achetait et ramassait les récoltes sur pied pour les transformer ultérieurement en briquettes combustibles.. Elle achetait également le bétail que les paysans voulaient bien lui vendre.. On m'avait attribué certaines responsabilités concernant le bétail.. Il y avait naturellement des gens qui tenaient à rester dans le Secteur 801 et qui possédaient une source ou un puits privé.. Ceux-là n'avaient droit à aucune indemnité.. Certains voulaient rester et essayaient de se débrouiller pour percevoir quand même les indemnités.. Ces questions étaient de mon ressort.. J'ai été bientôt conduit à m'intéresser aux porcs, bien qu'il n'y en eût pas une très grande quantité dans le Secteur 801.. Nous avions pu nous mettre d'accord avec les agriculteurs et les coopératives pour fixer le cours des animaux que l'Agence rachetait.. Les paysans qui acceptaient de vendre une partie importante de leur cheptel recevaient naturellement une meilleure indemnité de transport pour la partie restante.. Puis il était apparu qu'une sorte de marché noir existait, pour les porcs, à l'intérieur du secteur.. Des gens passaient dans les fermes avec un camion à gazogène pour acheter — cher — les cochons disponibles.. C'était illégal, notre Agence ayant acquis la régie de toutes les transactions pendant un trimestre.. La Sûreté rurale, qui venait juste de remplacer la gendarmerie, menait une enquête.. Mais les surus ne nous aimaient guère.. Et, après tout, cette affaire ne leur paraissait pas très pendable.. Pourtant, j'étais intrigué et j'ai été tenté de mener par curiosité ma propre enquête.. J'ai appris bientôt que le camion qui passait pour ramasser les cochons n'était pas un “gazogène” mais qu'il avait un moteur à gaz.. Je me suis renseigné auprès de mes collègues de l'Eurena, l'Agence Européenne de l'Énergie, et j'ai appris qu'il n'existait pas d'installation agréée de production de gaz dans le Secteur 801.. Donc, le camion venait d'un secteur voisin — mais cela semblait peu probable en raison des contrôles —, ou  ...   du gaz.. Dans une autre partie de la vallée, nous avons découvert — guidés par l'odorat — l'élevage de Joseph Fontarrac, avec le terrain d'épandage du fumier et les cuves de fermentation.. Et sur un vaste panneau, à côté des installations, nous avons lu le slogan de Joseph Fontarrac :.. quatre cochons = un foyer-énergie.. Le créateur de Cochonville était un technicien de la Société des eaux qui avait précédé l'Agence Européenne sur le secteur.. Il avait pris sa retraite dans le pays, réparé et remis en service la petite station de Buzignargues.. Petite mais sans doute suffisante pour alimenter en eau potable une communauté de quelques centaines de personnes pas trop exigeantes.. Quatre cochons, c'était aussi le.. droit d'entrée.. de ceux qui ne voulaient pas quitter le Secteur 801 et souhaitaient s'installer à Buzignargues.. D'où les entreprises de ramassage et le marché noir des porcs à l'intérieur du secteur.. L'opération tout entière se situait à l'extrême limite de la légalité.. Du moins de la légalité instaurée par l'Agence, qui était propriétaire de la station et de la source de Buzignargues, mais qui avait abandonné la première et se désintéressait de la seconde.. Quelques petits milliers de mètres cubes par an, cela n'avait aucun sens pour cette gigantesque organisation centralisée.. Freddy et moi sommes donc repartis.. Nous avons regagné notre véhicule sans échanger un mot et nous avons quitté Buzignargues silencieux, en nous regardant à la dérobée.. C'était la fin de l'après-midi et Freddy a remarqué que nous avions fait des heures supplémentaires.. J'ai répondu que nous risquions d'en faire davantage encore pour rédiger notre rapport.. Freddy s'est mis à rire.. Comme il tenait le volant de notre over-wonder, il a feint de fixer toute son attention sur la conduite.. Le rapport….. Je n'avais, bien sûr, aucune envie d'en faire un.. Je regrettais presque de m'être lancé dans cette enquête par pure curiosité.. Et je me demandais quelles pensées Freddy pouvait bien rouler dans sa tête ronde, sous ce casque de cheveux frisés qui le faisait ressembler à une fille.. Je le connaissais mal et j'attendais qu'il manifeste ses impressions d'une façon ou d'une autre.. Mais il se taisait.. Il était jeune.. Il avait débuté dans son métier avec l'Agence Européenne.. Le passé ne signifiait rien pour lui.. Mais quelle idée se faisait-il de l'avenir ?.. « Cette histoire de cochons… » ai-je commencé.. — « Ils iront loin avec leurs petits cochons ! » a-t-il dit en riant.. J'ai ajouté : « Si l'Agence ne les mange pas ! ».. Nous avons glissé en silence sur nos coussins d'air, un kilomètre ou deux.. Freddy conduisait de plus en plus lentement.. Enfin, il a laissé échapper cette réflexion : « L'Agence, c'est nous… ».. J'ai dû convenir que pour le moment, dans ce paysage désolé, à moitié désertique, et à la nuit tombante, c'était bien nous l'Agence Européenne de l'Eau — bien plus qu'un mystérieux conseil d'administration installé au sommet d'une des plus hautes tours de Francfort….. — « Le problème, c'est la boîte noire.. » ai-je dit.. « Notre parcours a été enregistré.. Notre conversation aussi.. — Nous n'avons pas dit grand-chose… ».. Freddy m'a regardé en biais, avec un drôle de sourire.. Il a conclu : « Mais on s'entendait penser ! Pour la boîte noire, je m'en charge ! ».. C'est ainsi que nous avons décidé de ne pas remettre de rapport et d'effacer les traces de notre visite à Buzignargues.. La suite….. La suite appartient à l'Histoire.. Ou presque.. Abandonné par l'Agence Européenne, le Secteur 801 a été sauvé par ses habitants.. Cochonville a réussi au-delà de toute espérance.. À partir de la station de Buzignargues, relancée par l'industrieux Joseph Fontarrac, a été créée la première de ces “cités d'énergie douce” que tout le monde connaît aujourd'hui, puisque nous en avons près de quatre-vingts dans le sud-ouest de la France.. Toutes les stations de pompage locales abandonnées par l'Agence Européenne ont été remises en route entre 2010 et 2020.. Quant à l'Agence, il est sans doute exagéré de dire, comme certains, que les petits cochons de Cochonville l'ont mangée.. Simplement, avec notre complicité, ils ont peut-être sonné le signal de son déclin.. Sa suppression définitive, il y a six mois, m'a permis de passer aux aveux.. la Naissance de Cochonville.. SOCEA-nouvelles.. 11, septembre 1978.. mardi 23 septembre 2003 —.. mardi 23 septembre 2003..

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