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    Archived pages: 1235 . Archive date: 2013-12.

  • Title: Récits de l'espace/Jeury/les Chiens de l'espace | Quarante-Deux
    Descriptive info: section Michel Jeury.. tout Quarante-Deux.. Sauter la navigation.. accueil.. exliibris.. pgeff.. archives.. kws.. prix.. galerie.. carnets.. photos.. Vous êtes ici :.. →.. Récits de l'espace.. les Chiens….. Sections.. Curval.. Egan.. Jeury.. Pierru.. Navigation.. présentation.. Michel Jeury : la Conspiration des Trois-Noms.. Intégrale des nouvelles.. les Chiens de l'espace.. L.. es monstres orangés sont tombés sur la vallée à la fin de la nuit, comme Alan Prelly l'avait voulu.. Ils ont glissé — et pour ainsi dire coulé — dans l'espace visqueux.. Alan les attendait depuis longtemps, exactement depuis un certain jour de son enfance, et il avait presque quarante ans… Il savait — il avait toujours su — que les chiens de l'espace viendraient, tôt ou tard, saccager le vieux monde et peut-être réveiller ceux qui survivraient à son éclatement.. Il avait pu quitter la ville sous un faux nom, peu après le coup d'État, et louer une maison isolée dans le sud du pays, entre Esparbairenque et Saïx.. Il avait rencontré Marina, fille simple et douce, qui voulait bien vivre avec lui et faire l'amour quand il en avait envie.. Il espérait se cacher dans ce coin perdu un siècle ou deux, ou l'éternité — par exemple jusqu'à la fin de la dictature du général Larcher.. Il rentrerait peut-être en ville quand on cesserait d'y brûler les livres.. Inutile de dire qu'il ne croyait pas trop à cette éventualité.. Et puis les flics avaient fini par le retrouver.. Oh, ça devait arriver.. Il s'étonnait même que la police politique ne l'ait pas coincé plus tôt.. Ces salopards tiennent le haut du pavé pour un bout de temps.. Il est vrai que je suis pour eux un gibier bien médiocre : quelque chose comme un pigeon sauvage pour des chasseurs de bécasses !.. Les gendarmes s'étaient dérangés pour lui apporter une convocation au commissariat le plus proche.. Une convocation pour le lendemain, établie à son nom véritable : celui qui était imprimé sur la couverture d'un certain nombre de bouquins mentionnés en bonne place dans la liste noire du gouvernement Larcher.. Était-ce un piège ? On souhaitait peut-être qu'il fiche le camp — pour l'arrêter ou l'exécuter.. Il pensa :.. De toute façon, c'est foutu.. Il ne tenta même pas de nier qu'il s'appelait Alan Prelly.. Marina était dehors, sans doute avec les moutons… Dans un sens, tout était peut-être gagné.. Il offrit un verre de vin blanc aux gendarmes, qui n'avaient aucune responsabilité dans la situation — enfin, pas plus de responsabilité que n'importe qui.. Il éprouvait au fond de lui-même une certaine reconnaissance pour ces agents inconscients du destin.. Alan Prelly, le banni, se sentait soudain plus fort que la toute-puissante organisation qui le recherchait.. Ils ne m'auront pas, je le jure !.. Il laissait monter en lui-même la colère et la révolte qu'il contenait depuis la fin de son adolescence.. La colère et la révolte s'échappaient hors de lui pour commencer l'invisible travail de sape qui allait bientôt ébranler la structure de l'univers.. Il sut qu'il avait pris la décision remise de jour en jour, d'année en année, par faiblesse, lâcheté ou immaturité.. Mais tout est bien ainsi.. Le jour et l'heure sont venus, Alan Prelly !.. La prison et les camps ne l'effrayaient pas, du moins il le croyait, et la perspective d'être torturé l'affolait déjà beaucoup moins qu'à l'époque du coup d'État.. D'ailleurs, ils ne le garderaient pas.. Les prisons du régime étaient pleines et les militaires n'avaient que faire d'un personnage de seconde zone comme l'écrivain Alan Prelly….. Mais peut-être n'y a-t-il pas de personnage de seconde zone, mon général ?.. Peu importait.. Si on le relâchait, il lui faudrait… loin de Marina, peut-être… assigné à résidence en ville… passer ce qui lui restait de vie dans un bureau, un magasin, une usine….. Non !.. Non, décida-t-il.. Il lui restait quelques heures pour se pénétrer de son refus et en tirer les conséquences.. Alan Prelly, tu n'as pas de temps à perdre.. Il appela Marina et lui montra la convocation.. La jeune paysanne eut un sourire anxieux et grave.. Elle rejeta les mèches brunes qui lui cachaient la moitié de son visage.. Une lueur fiévreuse brillait au fond de ses yeux verts.. Sa bouche mouillée semblait guetter la bouche d'Alan.. « Qu'est-ce que tu vas faire ? ».. Alan ne répondit pas.. Ce qu'il allait faire, il ne le savait pas encore exactement, mais ce serait terrible.. « Tu iras ?.. — Au commissariat ? Oui… Enfin non.. Je pense que ça ne sera pas nécessaire.. Ou que ça n'aura plus de sens demain.. On verra.. ».. Il se souvint de la maison des jeux et de sa rencontre avec An-Guid-Un.. Tout avait commencé ce jour-là ! « Seigneur ! seigneur An-Guid-Un : le moment est venu de tenir ta promesse… ».. Marina l'interrogea : « Qu'est-ce que tu as dit ?.. — Je ne sais plus.. Je pensais au temps.. Le temps est mort ou presque, ma chérie.. Bonne chance à nous ! ».. Juin finissait mais l'été n'avait pas encore éclaté.. Le soleil brillait avec un mélange exaltant de paresse et de fureur.. Des bouffées tièdes s'abattaient parfois sur la terre, puis un grand vent presque froid leur succédait.. « Lâche les bêtes, Marina, et allons nous promener.. — Je voudrais faire l'amour.. » dit Marina.. Il fut Alkan Pougar : le héros d'une bande dessinée qu'il avait aimée et admirée trente ans plus tôt.. Il prit la princesse Jaïr dans ses bras et la porta sur la couche nuptiale.. Il se souvint de la maison des jeux.. Il avait vécu des heures exaltantes, entre huit et douze ans, dans cette masure aux trois quarts abandonnée.. Même avant sa rencontre avec le dieu An-Guid-Un, il n'y pénétrait pas sans un cérémonial un peu magique.. Le verrou à demi rongé par la rouille se retirait de sa gaine avec de petits cris déchirants et lugubres.. Le volet claquait, des insectes ou de minuscules reptiles s'enfuyaient sur les murs ou dans les hautes herbes qui les bordaient.. La lumière entrait, révélait sur le sol de terre battue les cartes des pays fabuleux sur lesquels régnait le Jurtal d'Asorie, les steppes infinies, les déserts brûlants où Alkan Pougar, l'homme du grand sud, poursuivait l'aventure et la gloire….. « Je voudrais faire l'amour.. » dit Maudia-Mone.. Et il fut Alkan Pougar.. Il prit la jeune fille dans ses bras et entra dans la maison des jeux.. Il trébucha sur une natte de raphia et éclata de rire.. Il tomba à genoux sans lâcher Maudia-Mone.. Il se releva d'un coup de reins et porta son aimée sur la couche de fourrures qu'il avait préparée pour elle.. Il s'épongea le front avec son mouchoir de soie de Maijiatah.. Il était Alkan Pougar.. Il avait… quel âge ? Trente, quarante ans ? Il était grand et musclé, sans un gramme de graisse superflue.. Il avait de larges épaules, des bras puissants.. Sa peau était comme un vieux cuir fin et luisant.. Une épaisse toison brune couvrait sa poitrine et son ventre… Il pensa avec un peu de pitié et un peu de mépris à son alter ego, l'écrivain Alan Prelly.. S'il avait pu rendre la métamorphose durable, les flics de Larcher ne l'auraient jamais reconnu, si malins qu'ils soient.. Mais parviendrait-il à se changer durablement lui-même sans s'attaquer à la réalité… à la structure de l'univers ?.. Il ôta la robe de Maudia-Mone.. Il lui sembla que la jeune fille avait un peu grossi depuis qu'il était parti — un an plus tôt — pour les états du sud.. Cela ne lui déplaisait pas.. En Abilen et en Assiniboine, il avait pris goût aux corps plantureux et lourds des femmes du désert — au contraire d'Alan Prelly qui n'appréciait que les tailles minces, les cuisses fuselées et les attaches déliées.. « Alan, mon amour… ».. Par Aïren ! Pourquoi Marina avait-elle prononcé son véritable nom ? Il courut à la porte de la chambre, sortit dans le couloir.. Heureusement, les flics de Larcher n'étaient pas là.. Alkan Pougar.. Tu es Alkan Pougar et la princesse Jaïr t'attend à Serguéhul ! Ton rohia laha, le traîneau solaire que tu as loué à Bjichidi t'a conduit en quelques minutes dans la haute vallée de Nuagishuu, par-dessus les monts Akui.. Voici  ...   en souriant, l'air de dire : je connais ça mieux que toi !.. Alors, l'ombre apparut.. Alan recula et se leva.. Le chef des Nomades s'éloigna comme à regret et cessa d'exister.. L'ombre avança au milieu de l'Asorie.. Elle s'écarta et revint.. Ombre très claire, presque invisible sous le soleil pourtant vif d'une fin d'après-midi d'été.. « Ombre, » dit Alan, « je t'attendais.. — Je suis venue.. » dit l'ombre.. « Tu m'attendais, petit garçon, et je suis venue ! ».. Alan frottait sa joue contre le bois rugueux de la porte à double battant.. Une mouche bourdonnait obstinément autour de sa tête.. Il écoutait la mouche et regardait l'ombre, dont l'extrémité informe s'était posé sur les monts d'Asorie centrale.. An-Guid-Un.. Il se trouva tout à coup en face du dieu, haut comme deux fois un homme.. L'exaltation tant espérée lui vint.. La vie vaut d'être vécue.. — ou quelque chose de ce genre.. « Est-ce que tu m'aimes, petit ? » demanda An-Guid-Un.. Il admirait An-Guid-Un, le chef des dieux.. Il enviait sa formidable puissance.. Mais il n'était pas très sûr de l'aimer.. Il inclina la tête et An-Guid-Un se contenta de ce signe d'allégeance.. Il posa doucement une main — une sorte de main — sur l'épaule d'Alan.. Son corps était un fuseau creux, empli de brouillard rose.. Sa tête, qui frôlait le haut du portail, ressemblait à un cône renversé.. Derrière lui, se tenait un molosse orangé, trapu, massif, musclé, avec une gueule énorme, armée de crocs luisants.. « Mon chien Moon.. » dit le dieu.. « C'est un chien de l'espace… ».. Sous le clair de lune, de lents reflets argentés tremblaient à la surface de l'eau.. Les nuages, d'un gris pelucheux, dérivaient vers le nord.. Une onde glacée montait du sud.. Maria frissonnait dans son léger manteau bleu.. Elle s'appuyait de temps en temps sur Alan, comme si elle cherchait un abri près de lui.. Mais Alan Prelly n'avait pas les épaules assez larges pour arrêter le vent.. Ils s'amusèrent à repérer et à nommer quelques étoiles, très pâles à cause de la Lune.. Ce n'étaient plus maintenant que des lumières accrochées au ciel.. Altaïr, Véga, Arcturus, Régulus, Antarès : fausses étoiles piquées dans l'espace imaginaire qui se changerait bientôt en un voile de deuil.. Le ciel qu'ils avaient connu allait disparaître dans quelques heures.. Ils étaient incapables d'imaginer la cosmogonie nouvelle qui prendrait la place de l'ancienne, dans un espace sans horizon, un monde sans passé et sans avenir : le Grand Sud.. Le froid devenait de plus en plus vif.. L'air avait une odeur de caveau.. Le vent froid du désert lançait à intervalles réguliers ses sifflements lugubres — comme une sorte de rappel.. Mais la Lune intacte semait dans le ciel les notes d'une symphonie blanche.. « Par Aïren ! » dit Alan, et il fut de nouveau Alkan Pougar.. Comme toutes les filles du Maijiatah, Jaïr était grande, d'une minceur extrême.. Elle avait la peau très pâle, sillonnée de fines veines bleues, de longs bras blancs et gracieux, des cheveux blonds argentés qui tombaient tout autour de son visage ovale, sur ses épaules rondes et nues.. Jaïr se tenait devant toi et te regardait tendrement, de ses grands yeux verts.. « Je t'attendais, Alkan.. J'avais appris ton évasion et je savais que tu viendrais.. Elle est entrée dans la tour et tu l'as suivie.. Les plis de sa robe opalescente, parcourue d'un friselis de reflets mouvants, coulaient jusqu'à ses mules ornées de gemmes multicolores.. Tu marchais derrière elle à grands pas et tes pieds nus claquaient sur la pierre.. Elle s'était hissée dans l'escalier avec la légèreté des filles insectes du Salargu, et tu l'as suivie un peu lourdement.. Vous êtes entrés dans une salle carrée, plafonnée de poutres massives et meublée uniquement de coussins et de tapis de fourrure.. Jaïr s'est agenouillée.. Elle a rassemblé plusieurs coussins, a basculé sur une hanche et ainsi, mi-assise, mi-couchée, elle t'a intimé, d'un geste bref, l'ordre de la rejoindre.. Tu as obéi et tu t'es assis à ses pieds.. — « Jaïr….. — Raconte-moi.. » a-t-elle dit simplement.. — « Mia-Llana, la favorite du Jurtal, m'a trahi….. — Parce que tu avais couché avec elle sans lui donner de plaisir ? ».. Un murmure lancinant, mêlé de grondements et de cris, le réveilla.. C'était le jour.. Le soleil rougeâtre brillait d'un éclat incertain.. Par la fenêtre entrouverte, l'air gelé d'un matin d'hiver apportait une odeur sucrée, fade, salée, piquante, crue, amère : indéfinissable.. Odeur de sang, de mort, de fumée, de bêtes en colère et de corps déchirés.. Alkan referma les yeux et se boucha le nez.. Quelques secondes de sursis pour le vieil homme.. Il venait de rêver qu'il avait échoué.. An-Guid-Un — ô horreur, ô cauchemar ! — était sans pouvoir.. Les chiens de l'espace n'avaient pas atteint la Terre et le monde ancien tenait bon.. Son propre sort était réglé : avant douze heures, il serait entre les mains des militaires ou des flipos.. Mais il se sentait soulagé.. Encore une minute ! Le nez sous le drap, veillant à ne pas laisser filtrer la moindre lueur de jour sous ses paupières bien closes, il attendait, il écoutait en lui-même le ressac de la peur et de l'espoir.. Ne pas penser ne pas penser trouver la rue qui monte monte vers le château les feuillages par-dessus le mur de pierres mal jointes la rue ombragée qui serpente une ombre douce et claire silence hôpital mon dieu le prix du sel bruit tranquille des vomes déversant leur flot de neige sur les mille asphaltes du jaune creusé marchepied fondu montre cuir balançoire cris stridents des machines à passer le temps ne pas.. Je n'ai plus le choix.. Il est trop tard.. Mais si c'était… si c'était un mauvais rêve… si je n'avais pas… si An-Guid-Un n'était pas venu à la maison des jeux quand j'avais dix ans, s'il ne m'avait pas montré son molosse, s'il ne m'avait pas appris à lui parler, s'il ne m'avait pas donné le pouvoir de commander aux chiens de l'esp… Non ! non !.. Encore une minute !.. Alan Prelly ou Alkan Pougar — peu importe son nom — tira la couverture sur sa tête, enfouit son visage sous l'oreiller.. Ne pas entendre les cris, ne pas sentir le froid… C'est une aube tiède de juin et la campagne bruisse du chant des oiseaux et des cris des insectes.. Les gendarmes viendront peut-être te chercher tout à l'heure, tu partiras avec eux, mais le monde sera solide sous tes pas, solide sur ta tête, solide tout autour de toi.. Tu n'auras pas peur.. Comment pourrait-on avoir peur dans cet univers sûr et stable qui a été le tien — et celui de tous les Hommes — jusqu'à ce jour ?.. Supposons que tu n'aies pas commis cette inqualifiable folie.. Supposons que tu n'aies pas appelé les chiens… Après tout, tu ne l'as peut-être pas vraiment fait… Es-tu bien sûr ? Tout à l'heure, tu étais mal réveillé : tu as peut-être confondu la réalité avec les restes d'un cauchemar de la nuit… N'aie pas peur.. On est au mois de juin, cela est certain.. Il fait doux, il fait chaud.. Sors ta main de sous la couverture.. La tiédeur de l'air te prouvera que rien n'a changé, que le monde est toujours à sa place.. Attends quelques secondes.. Ne sois pas si pressé.. Tu as un peu froid : c'est sans doute qu'il a plu cette huit, et tu n'as qu'une seule couverture… Marina s'est levée, elle est allée s'occuper des bêtes.. S'il y avait quelque chose de grave, elle t'aurait appelé.. Elle te laisse dormir, parce qu'elle pense que c'est ta dernière nuit dans un lit avant longtemps.. Tu vis peut-être tes dernières heures de liberté, Alan — ou Alkan ou quel que soit ton nom….. Dieu ! qu'il fait froid.. Première publication.. les Chiens de l'espace.. ›››.. Dédale.. 2 (anthologie sous la responsabilité de : Henry-Luc Planchat : Belgique › Verviers : Marabout • Bibliothèque Marabout/Science-Fiction • 559, 1976).. © Quarante-Deux.. — Reproduction interdite sans autorisation.. Voir les.. conditions d'utilisation.. Création :.. vendredi 15 février 2002 —.. Modification :.. vendredi 15 février 2002.. Adresse du site :.. haut de page.. écrire à Quarante-Deux..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/le Temps des masques | Quarante-Deux
    Descriptive info: le Temps….. le Temps des masques.. En tant que Katia Alexandre.. H.. éloïa marchait lentement sur le sol dallé de marbre, entre les colonnes droites du temple.. Il lui semblait que le bruit de ses pas, multiplié à l'infini par les échos des shoïsmes, prenait un rythme musical, à la fois agréable et obsédant : sol-mi-ré-la-sol-mi-ré-la… Les notes sonnaient dans sa tête avec un ton tour à tour trop grave et trop aigu.. Nervosité.. Il faisait chaud, très chaud, malgré l'ombre gigantesque des bâtiments en forme de triangle isocèle, qui noyait les pelouses de la cour, le pronaos et les galeries, et rejetait au loin les feux intermittents du soleil.. Héloïa s'arrêta soudain.. Depuis combien de temps ai-je quitté l'Anneau, Portoric, renoncé à tout ce qui était ma vie ? Non.. , se dit-elle,.. pas renoncé.. Je n'ai renoncé à rien.. Mais j'avais bien le droit à quelques jours de paix.. Toute femme a droit à la paix.. , pensa-t-elle avec un sentiment d'amertume, presque de révolte.. Moi comme les autres ! Quelques jours ? Quelques jours seulement ?.. Elle ne savait plus.. Portoric et l'Anneau : les responsabilités un peu trop lourdes, les joies un peu trop secrètes, les douleurs un peu trop cruelles.. Et par-dessus tout la puissance.. Rylsen aurait dit : « C'est.. trop.. pour une femme.. Pourquoi « aurait dit » ? Comme s'il se privait de penser à voix haute ! Mais non, ce n'est pas trop pour une femme ! Et je n'ai renoncé à rien.. Je le prouverai !.. Elle reprit sa marche lente et rythmée.. Sol-mi-ré-la.. Sol-mi-ré-la….. Oh, naturellement, la sonate de Rylsen.. Le beau mâle intelligent, le musicien fameux qu'elle avait fui dans cette retraite.. Héloïa ! Tu n'as pas fui, tu le sais bien : ce n'est pas ton genre.. Tu as écarté Rylsen, comme c'était ton devoir, et tu es venue ici pour méditer, te ressaisir, rassembler ton énergie.. Retraite voulue, choisie en pleine conscience.. Il faut savoir vivre sur la réserve de ses pensées inexprimées, creuser en soi-même, s'enfoncer dans la méditation, parfois insoutenable mais seule dispensatrice du repos de l'âme.. C'est en cela que nous sommes supérieures aux hommes.. Ils ne savent pas, eux, même les plus doués, faire la part de l'action et celle du retour sur soi.. Les uns sont des agités farouches et brouillons, les autres des mystiques ou des rêveurs impuissants.. L'âme existait, après tout.. Karine Gath l'avait prouvé.. On ne pouvait plus vivre, penser et agir comme si les travaux de celle que le monde savant avait surnommée l'Anti-Freud étaient nuls et non avenus.. En 2092, l'âme existait : les femmes l'avaient inventée ! Héloïa sourit.. L'âme existait et rien ni personne ne pouvait empêcher l'expiation.. Seule la découverte par chacun de ses fautes et de ses erreurs, et la retraite dans un Temple de Grâce, pouvaient retarder et atténuer peut-être la sentence.. Et personne ne savait d'où venait cette sentence, ni comment elle était exécutée… Héloïa ne croyait qu'à moitié aux théories de Gath, mais ces théories avaient fortement influencé la morale féminine de l'époque — c'est-à-dire, au fond, la morale tout court —, et elle devait, dans une certaine mesure, s'adapter aux mœurs usuelles de la société dans laquelle elle occupait une position exceptionnelle mais non inexpugnable.. S'adapter au moins en surface, en acceptant une certaine imprégnation, sans pour autant se laisser dominer par les psychos et leur doctrine….. Héloïa croisa sur sa poitrine la longue écharpe de sétyl blanc qu'elle gardait en souvenir d'un autre séjour dans un Temple de Grâce, en des circonstances plus joyeuses et plus exaltantes ; elle joua machinalement avec ses longues tresses blondes, se baissa pour nouer le lacet défait de ses spartiates, puis s'assit sur le rebord de pierre rugueuse qui longeait les colonnes.. Sa tunique s'ouvrit, découvrant ses jambes fines et ambrées ; elle surprit le regard d'une femme qui lui faisait face.. Blonde aussi, belle autant que l'on pouvait en juger sous son masque.. Un regard lourd, nettement dirigé vers les cuisses à peine révélées d'Héloïa.. La femme esquissa le geste de soulever son loup noir, comme pour essayer de capter à son tour le regard de sa “sœur de grâce”.. Ma sœur de grâce !.. songea Héloïa avec un certain mépris.. Tu ne serais pas un peu putain, ma sœur de grâce !.. Héloïa se détourna, rajusta son propre loup.. Elle n'était pas tout à fait sûre que ce masque minuscule cachait son visage trop connu aux yeux inquisiteurs des femmes qui l'entouraient dans le temple.. Mais une retraite complètement solitaire n'aurait pas été une vraie retraite.. Les psychos ne l'auraient pas admise.. De nouveau, le thème obsédant de la sonate de Rylsen s'imposa à elle, enfiévra son esprit, s'infiltra dans son corps qui se mit à vibrer comme les cordes trop tendues de l'Orchestra-Sen.. En même temps, elle retrouvait comme un rêve à demi éveillé la caresse furtive des doigts agiles glissant sur sa peau, le regard chaud de Ryls étoilé comme un ciel de fin de jour… Pourtant, les yeux qui l'observaient n'étaient pas ceux de Ryls mais toujours ceux de la jeune femme blonde assise en face d'elle.. Le masque dissimulant l'éclat des prunelles, les sombres fentes ovales suggéraient le regard plus qu'elles ne le montraient.. L'inconnue se leva très lentement, passa une main négligente et lasse dans sa chevelure bouclée, s'étira en direction des faisceaux tamisés du soleil d'été qui venaient mourir au bord de la galerie en formant une vague dentelle de lumière.. L'invite semblait claire.. Enfin, après avoir hésité un instant, ou peut-être mimé l'hésitation, elle s'avança vers Héloïa.. « Es-tu passée à la confession aujourd'hui ? » demanda-t-elle d'une voix douce et légèrement voilée.. » dit Héloïa.. « Pourquoi ? Qu'est-ce qu'il y a aujourd'hui ?.. — Aujourd'hui, il y a… » La jeune femme s'interrompit.. Elle lança autour d'elle, vers la galerie, les shoïsmes et le pronaos, un coup d'œil ostensiblement méfiant.. D'une voix plus basse elle ajouta : « …Bab-Mary Way ! Il y a Bab-Mary Way aujourd'hui, ma sœur de grâce ! ».. Héloïa, un peu émoustillée, haussa les épaules et joua l'innocence.. — « L'Interlocuteur est toujours masqué, il me semble, ma sœur de grâce.. Comme nous-mêmes.. Je ne savais pas qu'on pouvait le reconnaître.. Ou.. la.. reconnaître… Qui est Bab-Mary Way ?.. — Tu ne vas pas me dire que….. — Bab-Mary Way ? Il me semble que j'ai entendu ce nom….. — Certainement ! D'où viens-tu ?.. — Je ne suis pas censée te le dire.. Ni à toi ni à personne !.. — Tu as peur ? ».. Héloïa serra les dents, fixa la jeune femme avec hauteur.. — « Oui, j'ai peur.. » dit-elle.. « J'ai peur de tout.. Des silences, des pensées… J'ai peur de toutes les peurs inavouables.. Qui donc est pur en ce monde où l'Homme s'est substitué à… ».. L'inconnue posa les mains sur ses hanches, renversa la tête en arrière, ouvrit la bouche comme si elle allait éclater de rire.. — « Tu as dit l'homme ?.. — Oh, je voulais dire la femme — si ça peut te faire plaisir ? L'homme aurait aussi pu être un dieu.. Du moins je le crois.. — Je le crois aussi avoua la jeune femme.. Il a manqué peu de choses à l'homme, aux hommes enfin.. Exactement ce que tu viens de dire.. La peur.. Ils n'avaient peur de rien….. — Et ils tombaient dans tous les pièges !.. — Exactement.. Héloïa se leva avec cette grâce féline qui accompagnait maintenant chacun de ses gestes.. Elle avait travaillé des années pour l'acquérir, avec des maîtres indiens, payés par le Parti, naturellement.. C'était un piège dont elle ne se délivrerait jamais.. Elle sourit à la jeune femme blonde, en songeant que son masque ne devait pas dissimuler tout à fait sa tristesse.. Peut-être s'était-elle trahie.. Moi aussi je tombe dans tous les pièges !.. Toujours à pas lents, elle se dirigea vers l'édifice blanc qui se dressait au fond de la cour et devant lequel se rejoignaient les galeries.. Au passage, elle caressa un ara un peu déplumé qui émit en battant des ailes un léger gloussement de plaisir.. Elle franchit le pronaos, sortit de l'ombre et sentit la chaleur du soleil glisser furtivement sur sa peau comme une caresse de Rylsen.. Elle serra les dents pour ne pas gémir.. Ah, oublier certains vertiges.. Oublier pour vivre.. Ma carrière….. Elle était seule maintenant devant la porte du temple recouverte de métal finement ciselé.. Toutes les sculptures représentaient des visages de femmes masqués.. Le grand mystère de la femme !.. pensa Héloïa.. Les temples de grâce étaient voués de façon presque indécente au culte de la femme et de son mystère.. Tout cela à cause de Karine Gath et des psychos formés par sa doctrine.. Les psychos mâles surtout.. La femme et son mystère constituaient leur seul moyen d'existence : ils s'y accrochaient de toutes leurs forces.. La femme avait imposé sa supériorité pour une raison très simple : elle seule pouvait, avec une goutte de semence prélevée au spasme dérisoire de l'homme, assurer la pérennité de l'espèce ou, en tout cas empêcher son extinction.. Mais ce n'était pas assez glorieux.. La philosophie de Gath était venue à point pour expliquer que la femme était un être supérieur, non seulement par les facultés irremplaçables de son corps, mais aussi par les richesses fabuleuses et les pouvoirs exaltants de son âme.. Les psychos mâles avaient conscience de ce mensonge, qu'ils répandaient à profusion, dans leur propre intérêt.. Mais les femmes —.. Toutes les femmes.. , pensa Héloïa,.. moi à peine moins que les autres.. — étaient dupes et se laissaient ignoblement flatter par ceux qui, ne pouvant plus les dominer, savaient encore si bien les utiliser.. Pourtant, leur supériorité mentale et affective était réelle aussi.. Elles avaient compris, beaucoup mieux que les hommes, qu'on ne commande à la nature, et au destin, aux forces spirituelles, qu'en leur obéissant.. Par son oubli de cette vieille loi, l'homme avait failli détruire la civilisation, l'espèce et la planète.. Les femmes avaient sans doute raison de vivre dans la peur, bien que ce fût une existence très dure, très cruelle.. Les femmes étaient dures et cruelles envers elles-mêmes.. Les hommes, au temps de leur outrageuse domination, n'avaient peur de rien ; ils n'avaient aucune conscience du danger — matériel ou spirituel — et ils étaient pour eux-mêmes, et leurs innombrables faiblesses, d'une indulgence presque vile.. Nous, femmes, sommes des êtres sublimes et fragiles.. Fragiles : nous ne craignons pas de l'avouer.. L'être humain est perpétuellement menacé et atrocement vulnérable.. Nous le savons et ils l'ignoraient.. Ils l'ignoraient : c'est pourquoi ils avançaient dans l'Histoire le visage nu, fiers de montrer au monde leurs gueules superbes et ignares, alors que nous restons masquées dans la moitié au moins des circonstances de la vie.. Nous sommes sans cesse sur nos gardes — c'est pourquoi la société humaine existe encore, après avoir frôlé de très près sa destruction sous le gouvernement des hommes….. Héloïa entra dans le temple.. Elle suivit  ...   mélodieuse, chantante.. « Tout le monde m'ayant reconnue, je n'ai pas cru utile de préserver une fiction dépassée.. J'espère que ça ne vous gêne pas ? ».. Héloïa secoua la tête, un peu désorientée.. Encore une chose inhabituelle, surprenante : ce vouvoiement.. M'aurait-elle reconnue aussi ou bien s'adresse-t-elle ainsi à toutes les femmes ?.. — « Non, ça ne me gêne pas.. » dit-elle sèchement.. Bab-Mary Way eut un sourire cordial et discret à la fois.. — « Je suis contente de vous voir.. Asseyez-vous.. Héloïa prit place à l'autre extrémité du divan.. Elle avait conscience d'être un peu trop tendue et se sentait tout à fait incapable de rassembler ses idées pour une confession fructueuse.. « Eh bien, » dit la psychologue, « je vous écoute, Madame… ».. Pas ma sœur de grâce : madame ?.. C'était quelqu'un, Bab-Mary Way.. Comme les hommes doivent l'aimer !.. « …ou préférez-vous que je parle ?.. — Je ne sais pas.. » avoua Héloïa.. « Je suis un peu….. — Déroutée ?.. — C'est ça, oui.. — Une histoire d'amour ?.. — Oh, quelle femme n'a pas une histoire d'amour dans sa vie ? Mais je suis ici pour me reposer.. J'ai d'assez lourdes responsabilités.. Et aussi, pour expier quelques fautes que j'ai commises dans… dans mon travail.. — Et dans votre vie ?.. — Et dans ma vie.. » convint Héloïa.. Elle joignit les mains et attendit.. Bab-Mary Way l'observait en souriant.. Il se fit un silence tendu, à travers lequel perçait la rumeur de la cour : chants d'oiseau, bourdonnements d'insecte, et jusqu'au babillage des femmes rassemblées dans la galerie.. Le parfum de l'Interlocutrice, âcre et sans aucune discrétion, flottait dans la pièce.. Le soleil dessinait avec les poussières en suspension de longs doigts accusateurs.. Héloïa affrontait une situation ambiguë et désagréable, et en même temps elle avait l'impression de perdre son temps.. Ce n'est pas une bonne chose pour l'avenir des femmes.. que la psychologie de Gath soit devenue une religion ! Mais si nous n'avions pas cela, que nous resterait-il pour garder en nous-mêmes la conviction de notre supériorité ?.. Il lui semblait que Bab-Mary Way lisait dans son esprit avec une extrême facilité, et elle se demanda si le loup dissimulait tout à fait la rougeur de ses pommettes.. — « Eh bien oui, » dit enfin l'Interlocutrice d'une voix un peu dure, « chaque femme a eu au moins une histoire d'amour dans sa vie.. Sinon, à quoi bon vivre ? Mais je ne suis pas sûre que notre société féministe nous offre le climat idéal pour le bonheur.. — Le bonheur n'existe pas.. » dit Héloïa nettement.. « Je pense que le bonheur est une idée que les hommes avaient mise dans la tête des femmes pour les occuper, au temps de leur domination.. — Peut-être.. » dit Bab-Mary Way.. Elle se tourna vers Héloïa et glissa sur le divan pour se rapprocher d'elle.. Héloïa eut un mouvement de recul, s'appuya contre le dossier du siège.. Elle ne pouvait s'éloigner davantage.. « Jane… » dit l'Interlocutrice.. Puis elle se reprit : « Madame, je vous ai reconnue.. Je savais que vous étiez ici.. Et déjà, au temple d'Averlan, vous aviez pris le nom de Jane.. Je voudrais vous demander pourquoi….. — Un souvenir ridicule.. » répondit Héloïa d'une voix sans timbre.. « Une très vieille histoire romantique et naïve que j'ai aimée quand j'étais adolescente :.. Jane Eyre.. … J'ai un peu honte de ma sensiblerie.. Je ne cesse de lutter contre ce penchant, je vous assure.. Bab-Mary Way se rapprocha un peu plus, inclina la tête avec gravité.. Héloïa était consciente de la sympathie respectueuse que l'Interlocutrice éprouvait pour elle.. Plus que de la sympathie : de l'affection.. Des millions —.. non, des dizaines de millions.. — de femmes avaient pour Héloïa une affection respectueuse et un peu exaltée.. Et Héloïa supportait mal les manifestations de ce sentiment qui pourtant l'aidait à vivre.. Bab-Mary Way eut un sourire chaleureux.. — «.. , oui, je sais de quoi il s'agit.. C'est un roman très féminin.. — Féminin ? Je n'en suis pas si sûre.. « L'auteur était une femme qui écrivait comme les hommes de son temps souhaitaient que les femmes écrivent.. Et l'héroïne était une jeune fille qui a vécu comme les hommes voulaient que les jeunes filles vivent.. — C'est assez bien vu.. « Mais comment vivons-nous aujourd'hui ? Il ne vous arrive jamais de vous sentir très seule, Héloïa ? ».. Héloïa se raidit.. La conversation prenait un tour qui ne lui plaisait guère.. En fin de compte, elle n'aurait peut-être pas dû venir.. De toute façon, madame Way en savait un peu trop long sur elle.. Une femme dangereuse.. Cette retraite qui devait me permettre de résoudre tous mes problèmes.. , pense Héloïa,.. n'a servi qu'à m'en créer un de plus !.. « Toutes les femmes sont seules.. — « Et les hommes ? » demanda l'Interlocutrice.. Héloïa pivota et fit face à Bab-Mary Way.. — « Les hommes n'ont qu'à se débrouiller ! » dit-elle sur un ton véhément.. Bab-Mary Way questionna d'une voix douce, légèrement accusatrice : « Et Rylsen ? Comme se débrouille-t-il, Rylsen ?.. — Je regrette, Madame.. Cette histoire ne vous regarde pas.. — Oh, je croyais.. Je vous demande pardon, Madame.. Vous aviez demandé à me parler.. Dans la langue de Gath, cela s'appelle une confession.. On prétend que ça aide à l'expiation.. Et pourquoi seriez-vous dans un temple de grâce, Madame, si ce n'était pour expier ? Je pensais donc que vous vouliez m'entretenir de Rylsen.. Héloïa, un peu oppressée, porta la main à la poitrine, puis à la gorge.. Ryls, mon amour, il n'y avait pas d'autre solution pour moi.. Ni pour toi ! Mais je t'aime toujours et je ne t'oublierai jamais….. — « Non, je regrette.. Je n'ai rien à dire au sujet de Rylsen.. Ni à aucun autre sujet.. L'Interlocutrice se leva en souriant.. — « Je vous présente mes excuses, Madame.. Si vous voulez me voir avant la fin de votre retraite, je suis naturellement à votre disposition.. C'était un congé non déguisé.. Et humiliant.. D'autant plus humiliant que l'Interlocutrice ne portait pas de masque et qu'Héloïa avait perdu pour elle son anonymat.. Avec une lenteur calculée et un calme feint, Héloïa mit de l'ordre dans sa chevelure et ses vêtements, puis elle eut pour Bab-Mary Way un sourire très froid.. Cette variété de sourires que Monica van Varen disait « mortelle ».. Chère Monica.. L'amie sûre des moments difficiles.. La seule femme au monde qui me comprenne.. , pensa Héloïa.. Le seul être au monde, en fait, maintenant que Rylsen….. — « Je vous remercie de votre accueil, Madame.. » dit-elle en sortant.. Sur le seuil, elle se retourna et ajouta, hautaine, plus Héloïa que nature : « Je ne vous oublierai pas.. Et je compte sur votre discrétion.. Dans la galerie, les perruches babillaient sous leur masque.. Mes sœurs de grâce !.. pensa Héloïa avec dérision et mépris.. Oh, Ryls, tu ne peux pas savoir à quel point je méprise ces femelles !.. Elle monta directement dans sa chambre et commença à faire ses bagages.. Le sourire chaud et fidèle de Monica van Varen, la main de Monica sur son bras, la voix posée, un peu masculine du chef-adjoint de la Sécurité d'État, lui rendirent quelques secondes le goût de vivre : le goût de vivre la vie dangereuse qu'elle avait choisie.. « J'ai fait pour le mieux, Héloïa.. C'était une mission difficile, vous le savez.. je m'en suis chargée moi-même, avec l'aide d'une fille en qui j'ai toute confiance.. — Tout s'est… bien passé ? » demanda Héloïa sans pouvoir cacher son anxiété.. D'ailleurs, elle n'avait rien de caché pour Monica, qui connaissait ses doutes et ses tourments, ses joies et ses peines.. Que deviendrais-je sans Monica ?.. — « Ce ne sont pas les mots qui conviennent, Héloïa.. Il a été… Eh bien, il m'arrive rarement d'admirer un homme, mais Ryls a été… ».. Héloïa leva la main d'un geste nerveux.. — « Pas de nom, je vous en prie, Monica !.. — Je ne connais pas beaucoup de femmes qui se seraient comportées aussi bien que lui.. Je ne sais pas s'il s'y attendait mais il a été calme sans froideur.. Il était fort et il laissait quand même voir sa souffrance.. Enfin, c'était Rylsen égal à lui-même.. Vous pouvez être fière de lui, Héloïa.. — Merci, Monica.. Héloïa recula au fond de son siège, un fauteuil carré si vaste qu'il la faisait paraître plus menue et plus frêle que la jeune femme assise en face d'elle.. Pourtant, lorsqu'elles étaient debout l'une près de l'autre, Monica, mince rouquine aux seins pointus et à la taille d'insecte, ne dépassait guère son épaule… Héloïa eut un bref regard pour l'écran du communicateur placé devant elle, sur son bureau Regency, puis elle éteignit l'appareil, se retourna vers sa collaboratrice et demanda d'une voix basse : « Tu lui as dit que je l'aimais toujours ?.. — Naturellement.. Ça faisait partie de la mission, n'est-ce pas ? ».. Héloïa baissa la tête.. — « Oui… Qu'est-ce qu'il a répondu ? ».. Le bras appuyé sur l'accoudoir de son fauteuil, Monica observait Héloïa d'un air attentif et un peu inquiet.. Le tutoiement témoignait d'une extrême émotion chez la présidente.. — « Je ne sais pas si je dois vous le dire….. — Quelque chose de méchant sur moi ? Ce n'est pas son genre.. Allons, Monica ! ».. Monica se mit debout avec peine, comme si ses muscles étaient engourdis.. Comme si elle s'était sentie brusquement très vieille.. — « Il a dit : “Je regretterai la musique.. ” ».. Héloïa rougit imperceptiblement.. Elle médita une seconde et dit : « C'est une vengeance digne de lui.. Mais je savais depuis toujours qu'il me préférait la musique… Et après, tu l'as… ».. Monica se tenait debout devant Héloïa.. Elle secoua avec tristesse sa chevelure bouclée.. — « Non, je n'aurais pas pu.. La fille était là pour ça.. Héloïa se leva à son tour, souplement, fit face à Monica en souriant.. — « Merci, Monica.. Je n'oublierai pas ce service exceptionnel.. J'ai une autre mission du même genre à te confier.. Monica pinça les narines, arrêta un instant de respirer.. — « Une exécution ?.. — Je n'aime pas ce mot.. « Appelons ça “mission de sécurité”, comme d'habitude.. Monica hocha la tête.. Elle avait reculé d'un demi-pas devant la présidente.. — « Un homme ?.. — Non, une femme.. Elle sembla à Héloïa que sa collaboratrice avait poussé un léger soupir de soulagement.. « Une femme connue.. Je regrette mais c'est indispensable.. Bab-Mary Way….. — La psycho de Gath ? ».. Héloïa inclina la tête sans répondre.. « D'accord.. » dit Monica.. « Des précautions particulières ?.. — Non.. Pas de précautions particulières.. , pensa-t-elle.. Ce n'est qu'une femme.. le Temps des masques.. Femmes au futur.. (anthologie sous la responsabilité de : Marianne Leconte ; Belgique › Verviers : Marabout • Bibliothèque Marabout/Science-Fiction • 598, 1976)..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/l'Usine et le château | Quarante-Deux
    Descriptive info: l'Usine….. l'Usine et le château.. S.. imon avait quinze ans, bientôt seize, et beaucoup d'amis qui se disputaient parfois à cause de lui.. Mais il n'avait qu'un seul amour : Aïnim-Oriana, sa sœur de Shemkar.. Il l'appelait Nimi.. À sa tendresse fraternelle, se mêlaient le désir de la posséder et celui, plus effrayant, de la voir souillée et livrée à d'immondes tortionnaires.. Il inventait toutes sortes de fantasmes.. Dans une catégorie sujette à d'innombrables variations, Nimi avait un accident, en apparence sans gravité.. Elle se blessait en tombant, s'accrochait à un fil de fer, glissait dans une mare.. Il arrivait pour lui porter secours.. Il la pansait, la réchauffait avec douceur.. Elle était soudain très faible.. Il la déshabillait pour la mettre au lit.. Elle était à sa merci, consciente mais incapable de lui résister.. Il assouvissait alors sur son corps inerte les plus étranges désirs… Il avait aussi des songes sophistiqués, situés non plus dans un présent parallèle mais dans un avenir mythique.. Il rencontrait Nimi prostituée dans une ville inconnue.. Il assistait à sa déchéance, bien décidé à la sortir de là mais pas très pressé d'intervenir.. Il s'arrangeait enfin pour la voir opérer avec un client.. Honte et plaisir.. Plus tard, ils parlaient en riant de cet épisode ; ils couraient au bord de la mer, la main dans la main, à jamais complices.. Leurs randonnées à bicyclette, en été, comptaient parmi les plus grandes joies de Simon.. Au début, Aïnim-Oriana était toujours de bonne humeur et ne s'avouait jamais fatiguée.. Elle lui obéissait chaque fois qu'il avait envie de se faire obéir et prenait l'initiative dès qu'il était las ou qu'il pensait à autre chose.. Ils s'en allaient tous les deux par des chemins caillouteux et des routes poudreuses.. Ils marchaient dans les bois ou le long des ruisseaux et ils exploraient les grottes profondes où se cachaient les chauves-souris.. Plus tard, Nimi avait changé.. Elle semblait préoccupée, inquiète.. Elle était devenue plus moqueuse et moins docile.. Elle mettait pied à terre de temps en temps ; elle s'asseyait sur l'herbe ou la mousse et écoutait.. Elle écoutait, elle rêvait.. On eût dit qu'elle communiquait avec un monde lointain — et sans doute était-ce le cas.. Parfois aussi, elle passait devant et décidait seule du but de la promenade.. Qui m'aime me suive ! Elle faisait comme s'il n'existait pas.. Ou encore, elle se mettait à parler de Shemkar, le château de son père, et exigeait son attention immédiate et totale.. Elle l'entretenait de projets dans lesquels il n'avait pas sa place ; elle lui racontait des histoires de Jorachs et de Desmons auxquelles il croyait moins qu'à moitié… Ils ne partaient plus guère à l'aventure.. Ils évitaient les grottes et les fourrés.. Les incursions dans la forêt ne les emmenaient jamais très loin, encore était-ce au gré de Nimi, par des chemins policés et des sentiers battus : elle ne voulait pas déchirer sa robe ni griffer ses jolies jambes.. Elle n'était plus une enfant.. Elle savait comment le Jorach pêchait les Humains et rêvait d'épouser bientôt un Desmon.. Ils tournaient autour des villages selon un trajet à peu près immuable et gravé pour toujours dans la mémoire de Simon.. Ils passaient devant une maison au jardin fleuri et aux volets rouges rayés de blanc, le plus souvent pavoisée de linge multicolore avec une dominante de sous-vêtements féminins.. Simon ne sut jamais qui habitait là.. Mais cette maison devint pour lui l'image parfaite d'un havre de bonheur.. Ils se lançaient dans un chemin sinueux où les sabots des vaches avaient creusé une sorte d'escalier, tour à tour montant et descendant.. Ils devaient pousser les vélos sur une centaine de mètres, puis le sol devenait plus égal et ils suivaient une sorte de sentier qui doublait le chemin.. Ils roulaient vite en rasant les arbres.. Aïnim-Oriana était toujours devant à ce moment.. Ils arrivaient à une grange abandonnée, dont les murs de torchis fondaient en poussière grise.. Un ruisseau chantonnait dans les hautes herbes, à travers les prés marécageux, couverts de joncs et de prêles.. Nimi avait une vraie passion pour cet endroit mystérieux et d'une grâce un peu mièvre.. Simon, qui préférait les sites élevés et arides, se résignait à l'y suivre.. Elle aimait les prairies humides, les coins ombreux, les eaux secrètes.. Cela lui rappelait Shemkar….. La forêt était proche, mais la route passait à cent mètres.. On entendait les voitures monter la côte voisine.. Nimi aimait aussi cette sensation d'être cachée tout près d'un point de passage très fréquenté.. Comme dans le château de son père….. Elle prenait un paquet de vieux magazines et de.. comics.. dans les sacoches de sa bicyclette.. « On va lire.. J'ai encore beaucoup de choses à apprendre sur ton pays !.. — D'accord.. » disait Simon en soupirant.. Il ne partageait certes pas les goûts de Nimi, mais il se prêtait à ce jeu qui était assez excitant.. Ils s'asseyaient tous les deux sur un tas de vieille paille, au fond de la grange.. Et ils lisaient de merveilleuses et sottes histoires d'amour, tête contre tête, joue à joue.. Avant de s'en aller, ils brossaient leurs vêtements, se donnaient des tapes dans le dos et sur les fesses.. On aurait dit une danse rituelle.. Puis, avec d'extrêmes précautions, ils s'enlevaient mutuellement les brins de paille restés dans leurs cheveux.. C'était long, difficile et délicieux.. Une fois….. Un jour, Aïnim-Oriana portait une robe de lainage écossais qui retenait les plus petits brins de telle façon qu'il aurait fallu les enlever un par un comme dans les cheveux.. Et dieu sait s'il y en avait ! Alors, Nimi décida de quitter sa robe pour la secouer.. Dessous, elle n'avait que sa culotte rose et son soutien-gorge.. Un tout petit soutien-gorge blanc.. Simon avait rougi.. Il ne pouvait détacher ses yeux du ventre et des cuisses de la jeune fille.. Mais il était fils d'ouvriers.. Qu'avait-il de commun avec la fille de Kaer le Jorach ? Il était le ver de terre amoureux d'une étoile.. Nimi éclata de rire.. « Idiot ! Tu n'as qu'à imaginer que je suis en maillot de bain.. Si tu me voyais dans la mer d'Arzin.. Je nage comme une Desmone !.. — La mer d'Arzin n'existe pas.. — Tu es trop bête ! Mais je t'aime… ».. Il fut heureux.. Il rit et l'aida à secouer sa robe en tous sens.. Elle l'aimait.. Elle esquissa devant lui un pas de danse sauvage.. Elle était tendre, joueuse, moqueuse, provocante, adorable.. Elle était d'ailleurs.. Simon ne doutait plus maintenant de son origine étrangère.. Il portait un léger pantalon de toile.. Elle pouvait voir qu'il la désirait.. Soudain, elle planta ses petites incisives blanches dans sa lèvre inférieure très rouge, elle recula, les mains sur les hanches, fixant Simon d'un œil noir et brillant — elle tenait l'autre cligné.. Elle engagea ses deux pouces sous l'élastique de son espèce de petit slip bizarre.. Elle dit à voix basse : « Tu paries que je le baisse ? ».. Et plus bas encore : « Tu paries ? Tu paries ? ».. Le mot magique était « Chiche ! » mais Simon ne le prononça pas.. Nimi le regarda d'un air déçu.. Simon la rejoignit alors et la prit maladroitement dans ses bras.. Puis il posa les mains sur ses hanches et fit glisser lui-même le petit morceau d'étoffe rose sur les longues cuisses musclées d'Aïnim-Oriana.. « Si tu me voyais dans la mer d'Arzin ! » répéta-t-elle.. « Je nage toute nue.. Les Desmons voudraient bien me violer mais ils ne peuvent pas m'attraper ! ».. Simon sentit sous ses doigts la toison soyeuse, puis la fente veloutée.. Un vertige le rendit sourd et aveugle pendant plusieurs secondes.. Il aimait une fille qui n'était pas comme les autres.. Elle l'aimait aussi.. Ils allaient faire l'amour.. Ce serait différent de tout ce qui avait existé depuis le commencement du monde.. Il avait souvent douté.. Nimi existait-elle vraiment ? Et Kaer le Jorach, son père ? Et le château de Shemkar ? Et la mer d'Arzin ? Eh bien, Nimi était vraie.. Il le sut en toute certitude et à jamais, en enfonçant son sexe dur dans le sexe d'Aïnim-Oriana, la fille de Shemkar.. Il le sut avec certitude car la vérité était là, dans le désir, le plaisir et l'amour.. La vérité suprême.. Et peut-être la seule.. Nimi lui apprenait le désir, le plaisir, l'amour.. Ils couchaient ensemble souvent.. Puis elle lui avait dit : « Fais-moi mal, maintenant ! ».. Il hésitait.. Elle insista : « Fais-moi très mal.. Je t'aime ! ».. Il obéit timidement.. Puis il se souvint de ses fantasmes : il était déjà initié.. Il devint très vite un bourreau tendre et habile.. À son tour, elle lui infligea de douces souffrances.. Tous deux communiquaient dans la douleur mieux que dans le plaisir.. Sans cesse, ils découvraient ensemble de nouveaux paradis secrets.. Simon voyait en rêve le château de Shemkar ; en rêve, il se baignait dans la mer d'Arzin bien qu'il ne sût pas nager.. Des mois de bonheur.. Une éternité de joie.. Le temps passait.. Un jour, c'était à nouveau le printemps, et Aïnim-Oriana, étendue à côté de lui, sur l'herbe, après l'amour, lui dit avec gravité : « Écoute, Simon chéri.. Je ne suis pas d'ici ; tu le sais.. Il va falloir que je rentre chez moi.. J'ai quitté Shemkar depuis plusieurs heures de notre temps.. Mon père doit s'inquiéter.. Elle ferma les yeux.. « Je reviendrai.. « Je viendrai te chercher et je t'emmènerai avec moi à Nova Persei.. C'est le nom de mon pays….. — Jure-moi que tu ne m'oublieras pas et que tu reviendras ! » dit Simon en la serrant contre lui.. — « Je le jure sur la tête du Jorach ! » s'écria-t-elle.. À ce moment, il vit son regard et il sut qu'elle ne mentait pas et qu'elle tiendrait parole.. Les parents de Simon travaillaient dans une conserverie.. C'était une petite usine dans une petite ville.. Les parents de Simon étaient ouvriers.. Il y avait avec eux une trentaine de femmes et une demi-douzaine d'hommes qui gagnaient misérablement leur vie dans le bruit et la puanteur.. Comme des millions d'autres dans le pays, dans le monde.. Des hommes et des femmes qui ne seraient jamais les maîtres de leur destinée et ne connaîtraient jamais Nova Persei, ses châteaux, ses Jorachs… Simon avait découvert en lui ce sentiment peu honorable : il détestait les usines et la société industrielle.. Il préférait mille fois les châteaux lointains.. C'était le péché par excellence pour un enfant du vingtième siècle.. Circonstance aggravante : il préférait aux usines les châteaux de rêve !.. Parfois, il venait voir ses parents au travail.. Les ouvrières pétrissaient la viande, manœuvraient les machines emboîteuses, sertisseuses, les machines à couper, à lier les boyaux, les machines à faire ceci ou cela… Elles transportaient à grand bruit des caisses sur des chariots.. Le gros cylindre sifflant et chuintant du groupe stérilisateur, avec ses petits volants, ses manettes, ses tuyaux et son tableau de contrôle évoquait un moteur d'avion dans un dessin animé.. La machine à lier les boyaux était horrible et ridicule avec ses effets de manivelle et son grincement de ferraille.. Au milieu, un couvercle se soulevait tout seul, de temps en temps, et Simon s'attendait toujours à voir surgir par là Donald ou son copain Goofee.. Mais il n'y avait d'autres canards à l'usine que les gros cadavres dodus, posés le ventre en l'air sur les tables, le cou étiré, les pattes légèrement repliées, comme abandonnés à un sommeil repu et obscène, avant de devenir chair à pâté.. Une image fidèle de l'Humanité !.. pensait Simon.. Nous sommes tous des canards morts….. Une odeur grasse, tantôt fade et tantôt âcre, montait de la viande triturée et des bassines en train de cuire.. L'odeur même de la damnation prolétarienne.. , se disait-il.. Le plus souvent, il était pris d'une angoisse effroyable.. Il devait sortir en vitesse pour respirer, sentir sur son visage l'air et le soleil….. Pourtant, il s'était fait un ami : un ouvrier espagnol nommé Manuel.. Manuel avait entre quarante et cinquante ans.. C'était un homme trapu, musclé, la tête sombre, les traits rudes, les poings toujours serrés… Leurs rapports restaient discrets, presque distants.. Il leur arrivait souvent de feindre l'une et l'autre cette connivence tacite qui empêche d'aller au fond des choses.. Ils préféraient ne pas se comprendre que trop se livrer.. Pourtant, ils se rencontraient en dehors de l'usine, le soir, le dimanche.. Et Manuel était le seul être à qui Simon eût osé parler d'Aïnim-Oriana.. Aïnim-Oriana était repartie depuis longtemps.. Manuel demandait parfois à Simon, gravement : « Tu n'as pas revu Nimi ? ».. Un jour, l'Espagnol lui raconta qu'il avait connu une jeune fille étrange appelée Nora.. Peut-être était-ce la même.. Il avait fait l'amour avec elle deux ou trois fois.. Il se sentait coupable.. Elle était si jeune, si innocente.. Pauvre type.. Il croyait avoir perverti, presque violé une adolescente naïve.. Mais Nimi n'était pas une fille ordinaire.. Elle avait sans doute — si c'était elle — provoqué Manuel à son insu.. Elle avait une nature conquérante et des ressources plus qu'humaines.. Elle n'était pas pour rien la fille de Kaer le Jorach….. — « Elle est partie.. » disait Simon.. « Je crois qu'on ne la reverra jamais.. Il mentait.. Il était sûr qu'il reverrait Aïnim-Oriana.. Mais il ne voulait pas le dire.. Elle n'avait peut-être pas fait la même promesse à Manuel….. Leur commune nostalgie les rapprochait.. Un dimanche d'été, Simon rendit visite à l'Espagnol, qui habitait une vieille maison solitaire, dans les collines, à l'écart de tout village.. Manuel était assis sur le vieux mur à demi éboulé d'un ancien jardin, les mains posées de chaque côté de son corps, sur les pierres brûlantes.. Simon le rejoignit en souriant.. Il avait alors presque dix-huit ans ; Nimi était partie depuis deux ans.. Il se sentait adulte.. Il était mince mais sans rien de frêle ou de fragile dans la stature ni les membres.. Avec ses traits bien marqués, son air sérieux, ses cheveux rejetés en arrière, dégageant son front, il paraissait à peu près deux ans de plus que son âge.. Sa bouche fine se plissait aisément pour la moquerie ou la comédie.. Ses yeux bruns et doux exprimaient une confiance naturelle, une franchise tranquille et peut-être aussi cette forme de naïveté qui vire facilement au désespoir.. Il finissait ses études secondaires au lycée de la ville.. Il voulait être journaliste, voyager beaucoup.. Peut-être rencontrerait-il une autre Nimi quelque part dans le monde.. Manuel enleva son béret pour s'essuyer la tête.. C'était une forme pudique de salut.. L'Espagnol transpirait beaucoup.. La sueur ruisselait sur son visage et son cou.. « Alors, ça va ?.. — Oh oui.. Et toi ?.. — Moi, ça va… ».. Phrases d'une banalité infinie.. Ou d'une merveilleuse simplicité.. Mots transfigurés par l'amitié.. La main courte et puissante de Manuel se posa légèrement sur l'épaule du garçon qui parut soudain plus mince et plus jeune.. « J'espère que ça marchera pour toi, fils.. » Il s'épongea avec un grand mouchoir à carreaux, maculé de tabac.. « Quelle chaleur, hein ? C'est l'Espagne ! Viens prendre un verre.. Ils montèrent l'escalier, Manuel suivant Simon, et ils entrèrent dans la cuisine de la ferme.. Une ferme abandonnée depuis des dizaines d'années… Manuel essuya machinalement ses espadrilles à la porte.. Simon le regarda en souriant.. Comme si la vieille baraque était un château de rêve !.. Les volets ouverts, la lumière coula sur les vieux meubles, le sol de carreaux rouges, usés et cisaillés.. « J'en ai marre.. » dit l'Espagnol.. « Je vais quitter l'usine.. C'est tellement mieux ici.. » Il prit un seau qu'il alla remplir au puits.. L'eau était basse.. « Tellement plus beau ! » répéta-t-il en tournant la chaîne.. « Une autre vie.. Quand il eut reposé le seau sur la pierre de l'évier, religieusement, il prit deux verres dans le placard mural gigantesque qui se trouvait au fond de la pièce.. « Je t'offre un pernod ? ».. Simon accepta.. — « Qu'est-ce que tu vas faire ? ».. Manuel eut un sourire lointain.. — « Rester ici.. Je m'embaucherai à la campagne.. C'est près d'ici que je l'ai connue.. Je sens qu'elle reviendra.. Je vais l'attendre.. Je ne retournerai jamais à l'usine ! ».. Manuel Melendez connut cinq ans plus tard une mort extraordinaire.. Un soir, il marchait sur un chemin découvert, au milieu d'un plateau.. Il portait sa fourche sur l'épaule, indifférent à l'orage qui montait.. Le premier éclair le foudroya.. Aucune trace du corps ne subsistait, mais ses vêtements s'étaient éparpillés tout autour de l'impact.. Longtemps, on mit en doute le témoignage des enfants qui prétendaient avoir vu — de loin — cet incroyable phénomène.. « Les savants ont beau causer ; » dirent les paysans, « ils savent pas grand-chose sur la foudre.. » Les enfants racontaient d'ailleurs que l'éclair qui avait frappé Manuel n'était pas comme les autres.. On ne les crut pas.. Personne ne songea que Nimi-Nora avait pu revenir chercher l'Espagnol.. La conserverie était maintenant fermée depuis dix ans.. De la grand-route, on distinguait ses toits entre les peupliers et les ormeaux, deux grands murs de brique, une baie presque invisible le jour mais fusillée dans une pluie d'éclairs par la lumière rasante du soir.. Les ardoises ternes des “dents de scie” ne brillaient plus sous le soleil.. Les héritiers des anciens propriétaires de l'usine se désintéressaient de l'affaire.. Le maire de la ville espérait encore trouver un industriel assez audacieux pour racheter les bâtiments et remettre la “fabrique” en service.. Question de vie ou de mort pour tout un quartier pauvre en train de se dépeupler à une vitesse vertigineuse.. Simon était venu rendre visite à ses parents, tous deus vivotant de leur retraite dans une petite maison des faubourgs.. Il voulut revoir l'usine.. C'était un sinistre matin de février.. La rivière était en crue.. Minuscule en plein été, elle s'étendait sur un kilomètre de large.. Un léger courant drainait la nappe jaune vers l'aval.. La pluie douce et lente soulevait des millions de petites vagues huileuses.. L'usine était une île, la cour une plage de gravier que léchaient les eaux.. On avait laissé la digue s'effondrer.. Une partie des pierres avait été vendue, l'autre pillée.. Une aile des bâtiments s'écroulait lentement et comblait un bras de la rivière.. La nappe d'eau pénétrait par places dans les anciens ateliers, les anciens magasins.. Le vent sifflait dans les fenêtres brisées.. Simon s'approcha, le col de son imperméable relevé, son chapeau de feutre détrempé enfoncé jusqu'aux yeux.. L'eau entrait dans ses souliers troués, mais il sentait à peine l'humidité.. Il avait l'habitude.. Il descendait lentement l'échelle sociale, comme on dit.. De toute façon, il n'était jamais monté bien haut.. Il ne travaillait plus depuis plusieurs mois.. Chômage irrégulier.. Pas d'indemnité.. Il n'avait jamais su se mettre en règle avec  ...   changèrent un instant en deux cercles pâles, brillants de colère, puis reprirent aussitôt leur aspect habituel.. Simon se tassa au fond du fauteuil.. « Tous, vous avez été arrachés au monde historique dans lequel vous viviez pour peupler Shemkar.. « C'est la loi.. Périodiquement, les Jorachs, depuis leurs châteaux, doivent entreprendre une “pêche”, c'est-à-dire enlever un certain nombre de créatures biologiques pour les transporter ici.. C'est une opération de routine que j'ai réalisée plusieurs centaines de fois pour Kaer le Jorach, avec l'équipement du château.. Autrefois, cela ne posait aucun problème.. Nous avions toutes les données qu'il nous fallait.. Je ne sais d'où nous les tenions, mais le fait est que nous les avions.. Chaque pêche était réussie et nous procédions sans peine, Kaer et moi, à l'adaptation de nos prises.. — Quelle adaptation ? » demanda Simon.. — « Les êtres en provenance de l'univers historique doivent subir un certain nombre de transformations physiques et mentales pour vivre ici… Oui, c'est une tâche que j'ai accomplie un nombre fabuleux de fois.. Mais je suis vieux.. Je suis immortel mais usé.. Le Jorach ne s'occupe plus de rien, et nos supérieurs, les Desmons, sont partis vivre dans les Tours.. Je perds de plus en plus la mémoire.. Le château éternel de Shemkar est menacé de ruine.. Ne te fie pas à l'aspect séduisant de cette pièce.. Il n'en reste pas trente sur deux mille en parfait état.. Et la plus grande partie de nos archives a été détruite.. Encore heureux que j'aie pu me souvenir de quelques-unes de vos langues….. Cette dernière pêche a vraiment très mal tourné.. Il y a eu des incidents graves et je sais que je serai sanctionné pour cela.. Le Jorach sera peut-être frappé à son tour par les Desmons éveillés, à moins qu'ils nous aient tous oubliés.. Et nos Maîtres seront peut-être alertés, s'il en reste.. De toute façon, nous n'avons aucune pitié à attendre de personne.. Peut-être les Anciens Seigneurs viendront-ils détruire le Château.. Si je ne peux éviter la punition que je mérite, je voudrais sauver le château de Shemkar.. Avec votre aide à tous.. Avec ton aide en particulier….. — Avec mon aide ? » demanda Simon.. — « Oui… Je crois qu'Aïnim-Oriana t'aime beaucoup.. Et je cherche parmi les nouveaux émigrants quelqu'un qui soit capable de prendre ma succession un jour.. Mais je vais d'abord te parler d'Aïnim-Oriana.. Elle joue un rôle très important dans la survie de Shemkar, Puisqu'elle est notre principal agent recruteur.. Mais elle est aussi responsable de nos plus graves problèmes.. Elle a détruit nos informations par pure perversité.. Pourtant, on ne peut lui en vouloir.. Auprès du destin qui lui a été infligé, vos souffrances de jeunes animaux ne sont que prurit.. Nimi aurait eu pour mère une femme de votre race, enlevée au cours d'une pêche, mais elle n'est pas née d'une façon ordinaire, et sa création est un mystère pour tous, sauf pour Kaer le Jorach, notre Seigneur et son père.. Kaer a fait de sa fille un être infiniment séduisant mais monstrueux, inachevé, condamné à la pire des solitudes.. Cela est vrai.. Il a voulu qu'elle reste toujours auprès de lui ; il lui a donné un corps incapable de mûrir et d'atteindre l'âge adulte, parce qu'elle lui est plus utile ainsi.. Le développement de Nimi s'est arrêté au début de son adolescence.. Elle ne connaîtra pas la maturité.. Elle ne pourra jamais satisfaire les désirs qu'elle sent confusément naître dans sa chair et dans son cœur.. Des désirs qu'elle ne comprend pas, car son père lui a toujours caché la vérité sur son corps et sa destinée.. Sa vie est un enfer….. Aïnim-Oriana savait bien qu'en détruisant nos archives, elle m'obligeait à entreprendre un travail long et difficile pour les reconstituer.. Elle m'aime pourtant, mais ça l'amuse de me tourmenter, moi le fidèle Ingénieur de Jorach.. Elle savait que le manque d'informations nous obligerait à infliger des examens très douloureux à certains émigrants.. Cela l'excitait fort… De plus, elle est intervenue au cours de la pêche pour son compte personnel.. Elle voulait se procurer un couple d'Humains qui n'auraient vécu que pour elle.. Elle a donc détourné à mon insu deux de nos prises.. La femme est morte… L'homme… L'homme qu'elle avait choisi, c'était toi, Simon Vincent.. Et un accident s'est produit au cours du transfert.. Il y a maintenant deux Simon Vincent au château de Shemkar.. Toi et ton double, dont Nimi s'est emparé.. L'un de vous deux doit être détruit, car deux doubles ne peuvent survivre longtemps ensemble.. Bien entendu, si tu consens à m'aider, l'autre sera éliminé.. Il sera envoyé au laboratoire pour être soumis à la vivisection.. Si tu veux, je te permettrai d'assister à son supplice.. Ce sera un régal pour toi, j'en suis sûr.. J'espère que tu pourras me succéder plus tard.. Nimi t'a choisi.. Tu la verras.. Cependant, je dois t'avertir : je ne veux pas t'imposer aux autres.. Ta formation sera longue.. Tu pourras postuler à un titre de major de maîtrise d'ici environ cinq ans ; mais tu ne pourras pas accéder aux fonctions d'Ingénieur avant quinze ans au minimum.. Tu sauras que tu travailles non seulement pour la vie de Shemkar mais pour ton propre avenir.. C'est un beau destin.. Tu rencontreras de temps de temps Aïnim-Oriana.. J'ai la certitude qu'elle ne sera pas trop cruelle pour toi : elle t'attendait depuis si longtemps.. Vêtu d'un complet de velours rouge, excentrique et flamboyant, l'Ingénieur accueillait Simon en strict uniforme blanc à parements verts des Services de Recherches Psychologiques.. Il était assis derrière un bureau Empire.. Il ne s'appelait pas Kaergun mais Manfred Weber et assurait la direction du “personnel adapté” dans la société Hans K.. Hauser.. Simon — c'est-à-dire Simon I — s'appelait bien Simon Vincent.. Il travaillait depuis plusieurs années chez H.. K.. H.. comme formateur.. Il avait une formation de haut niveau, et un salaire correspondant, mais il savait maintenant que la fin de sa carrière approchait.. La convocation de l'Ingénieur Weber ne l'avait pas trop surpris.. La “formation” de son dernier sujet — qui était maintenant Simon II — l'avait beaucoup fatigué.. Il se préparait à prendre quelques semaines de vacances avec Fêtes Territoires pour dépenser sa prime.. Peut-être la dernière.. Il était prêt à entendre de mauvaises nouvelles.. L'Ingénieur manipula quelques touches sur le clavier du mini-ordinateur placé dans un tiroir à sa droite ; puis il se racla la gorge, ce que nul dispositif ne pouvait, apparemment, faire pour lui.. « Cher monsieur Vincent, » dit-il, « nous ne sommes pas entièrement satisfaits de votre dernière opération.. Simon hocha la tête.. Il avait déjà l'impression que son dernier transfert de personnalité se soldait par un demi-échec.. « Vous êtes fatigué » reprit l'Ingénieur.. « C'est bien naturel.. Aucun être humain, si doué soit-il, n'a des ressources mentales inépuisables.. Et le métier de donneur-formateur est un de plus durs que je connaisse.. Donneur-formateur : un euphémisme pudique.. Simon Vincent donnait de faux souvenirs à des “receveurs” qui avaient d'abord suivi un lavage de cerveau complet.. En réalité, il transférait à ces hommes, suivant une technique très élaborée et des règles bien établies, une part de sa propre personnalité, cela dans le cadre d'un scénario d'ensemble auquel il avait un peu — mais trop peu — collaboré.. Les receveurs étaient parfois des volontaires en provenance des Chicos (Camps d'Hébergement des Inoccupés, Chômeurs et Oisifs) et surtout des détenus, des condamnés de toutes catégories.. Leur ego balayé par le lavage de cerveau, on donnait à ces êtres une personnalité de remplacement qui devait leur permettre de supporter une existence très pénible dans les usines de protéines et les fermes à insectes d'H.. Bien entendu, la société H.. n'était pas la seule à procéder ainsi.. — « Très bien.. » dit Simon.. « Je suis fatigué.. Je le reconnais.. Je ne suis pas le seul au Service Formation et au Service Recherche.. Vous le savez sans doute.. Ce que vous nous demandez est très difficile et, comment dirai-je, à la limite de l'acceptable.. Je ne critique pas la Société.. Je n'ignore rien des impératifs qui nous ont conduits à cette solution draconienne.. Le désert croît sur toute la planète en même temps que la population, donc les besoins en protéines.. La création d'un sous-prolétariat déshumanisé était sans doute nécessaire….. — C'est justement pour éviter que ce prolétariat, le prolétariat dit “adapté”, ne soit déshumanisé par son adaptation que nous avons mis au point cette méthode.. Vous êtes chargés, vous les donneurs-formateurs, de réhumaniser ces êtres.. C'est une noble tâche… mais difficile, j'en conviens.. Simon se tassa un peu dans son fauteuil.. De toute façon, il n'était plus temps pour lui de se révolter.. Et à quoi bon ? Sa soudaine lucidité arrivait aussi trop tard.. Lorsque tout allait bien, il s'accommodait de sa “noble tâche”.. Apporter un peu de rêve aux nouveaux esclaves de la société industrielle, n'était-ce pas un rôle magnifique ? Il y avait cru.. Honnêtement.. , se dit-il,.. j'y ai cru.. Mais il soupçonnait la vérité depuis un certain temps.. Il n'avait pas attendu ce jour pour deviner, plus ou moins consciemment, le but visé par H.. et toutes les sociétés industrielles qui utilisaient le prolétariat adapté.. Les rêves qu'on injectait dans leur mémoire par des procédés hypnotiques aidaient peut-être les ouvriers des usines de protéines à survivre dans cet enfer.. Leur usine était pour eux un château hors du monde où régnait une princesse adorable et perverse.. Chaque homme se croyait aimé de la princesse — Simon ignorait ce que l'on faisait croire aux femmes — et prenait pour Aïnim-Oriana la putain salariée qui l'accueillait tous les week-ends.. En attendant de devenir, un jour lointain, major de maîtrise et Ingénieur… Mais la raison profonde du système était autre.. Les prolétaires adaptés devaient être coupés de la réalité pour n'avoir aucune prise sur elle.. Ainsi, ils ne pourraient se révolter.. Voilà pourquoi on les conditionnait en fonction d'une mythologie aberrante.. On les projetait dans un monde fantastique et le monde réel leur échappait à jamais.. Grâce à des techniques psychologiques avancées.. Grâce surtout aux formateurs, aux donneurs qui se faisaient les instruments de cette abominable duperie.. C'était ainsi.. Abominable, voilà le mot !.. pensait distraitement Simon.. Il était surtout préoccupé par ses prochaines vacances et son avenir incertain.. Trop tard pour la révolte, mon vieux.. Songe plutôt à ta carrière, s'il est encore temps….. — « Je suis tout à fait d'accord avec vous, Monsieur.. » dit-il à l'Ingénieur.. « C'est pourquoi je souhaite continuer.. Je veux dire : je souhaite continuer ma tâche de formateur pour H.. Manfred Weber le regarda gravement, alluma une cigarette, ce qui lui permit de baisser les yeux un instant sur son communicateur.. — « Nous aimerions aussi que vous restiez avec nous, monsieur Vincent.. Je vous précise tout de suite que nous ne songeons pas le moins du monde à vous licencier.. Mais nous envisageons de vous proposer une autre poste, dans un autre service.. Il n'est d'ailleurs pas impossible que vous puissiez revenir ultérieurement au Service Formation.. Pour le moment, nous avons besoin d'hommes comme vous sur le terrain… ».. Simon se raidit, retint son souffle quelques secondes.. — « Sur le terrain ?.. — Dans les usines, naturellement.. Nimi était restée telle que dans son souvenir.. Oh, un peu plus grande peut-être.. Un tout petit peu plus femme.. Jolie, toujours, et toujours menue et blonde.. Aïnim-Oriana….. Il l'avait retrouvée il ne savait comment, chez elle, dans l'appartement privé du Jorach, quelque part au sommet du château.. La chambre verte : une vaste pièce qui ruisselait de lumière, comme le bureau de l'Ingénieur.. Une verrière couleur de feuillage tendre se découpait dans le plafond et de nombreuses fenêtres s'ouvraient sur la forêt ou sur la mer.. Les meubles disparaissaient sous les coussins ou derrière les tentures ; des tapis luxueux couvraient le plancher de vieux bois.. Nimi souriait, ses incisives plantées comme autrefois dans sa lèvre inférieure très rouge.. Elle fixait sur Simon un œil noir, très brillant, et tenait l'autre à demi fermé.. Provocante.. Délicieuse.. Inchangée.. Soudain, elle plongea les mains dans les fentes symétriques placées sous la ceinture de sa robe de soie noire et caressa nonchalamment son ventre.. Excité, Simon fit un pas en avant.. « Nimi, je suis venu ! ».. Elle le regardait silencieusement, en se mordant toujours la lèvre.. Il s'arrêta, le cœur serré d'angoisse.. Elle recula jusqu'au lit.. — « Prends-moi comme une pute ! » dit-elle.. En bas, à l'usine, les immigrés de la Terre manœuvraient ou surveillaient les machines qui pétrissaient la chair acide des insectes et les énormes chaudrons dans lesquels cuisait cette pâte immonde.. D'autres conduisaient les chariots automoteurs, dosaient les échantillons, évacuaient les déchets, nettoyaient les instruments, vérifiaient la température des cuves… Tuyaux, manettes, volants, cylindres, broyeurs, cadrans… Tout cela sifflait, grinçait, chuintait.. Et l'odeur, effroyable malgré l'adaptation que tous les travailleurs immigrés avaient subie….. Vivre des heures, des jours, des mois dans les vapeurs grasses, puantes, acides et brûlantes qui stagnaient dans l'usine et que rien, jamais, ne dissipait… Il y avait deux consolations : Aïnim-Oriana (.. Nimi, mon amour, je te retrouverai dans une semaine et ça sera encore meilleur que la dernière fois….. ) et l'espoir… Aïnim-Oriana et l'espoir d'être un jour major de maîtrise et peut-être Ingénieur, parce que Kaergun, bien qu'immortel, était vieux, usé (.. Un jour, je serai Ingénieur, je serai immortel, et Nimi qui n'aura pas vieilli m'appartiendra à moi seul !.. … Mais il n'y croyait qu'à moitié : son conditionnement n'était pas très réussi.. Peu de temps après son arrivée à Shemkar, Simon II se trouva mêlé à un groupe de travailleurs qui montaient vers un atelier spécialisé.. Tous étaient vêtus de longues blouses grises, plus propres que les vêtements des manœuvres.. Il décida de se joindre à eux.. Personne ne l'en empêcha.. Une femme lui donna une blouse pareille à la sienne.. Il l'enfila par-dessus sa combinaison et suivit le groupe.. Plus tard, un homme s'approcha de lui.. Cinquante ans environ, trapu, très brun, le teint basané, avec un regard clair et doux… mais un peu moins candide qu'autrefois.. « Manuel !.. — Content de te voir.. « Je t'attendais depuis un sacré bout de temps.. Je savais que tu viendrais, mais j'avais peur que tu restes en bas.. Tu es des nôtres ! Tu es un Homme ! ».. Simon sourit de fierté.. Mais il n'était pas très sûr d'être un Homme.. Pas encore.. Il avait peut-être une chance de le devenir grâce à Manuel.. — « Tu n'as pas changé, toi.. — On vieillit très vite ici, pourtant.. J'y suis depuis quelques mois seulement… » Il posa la main sur l'épaule de Simon.. Geste ancien retrouvé instinctivement.. « Ne crains rien.. » ajouta-t-il.. « Le château de Shemkar est en pleine décadence.. Le régime des Jorachs ne va pas tarder à s'écrouler.. Nous l'aiderons un peu.. Notre heure viendra.. Tu seras avec nous….. — Oui, je serai avec vous.. Puis il dut s'écarter pour vomir.. L'odeur.. Le bruit aussi était affreusement pénible.. À la fin de chaque journée de travail, Simon avait la tête bourdonnante, douloureuse et vide.. Il habitait un box dans un baraquement étouffant, sans eau et presque sans air.. La promiscuité… La pâtée commune qui avait l'odeur même de l'usine… Ç'aurait pu être l'enfer.. Mais il avait maintenant un nouvel espoir qui s'ajoutait aux deux autres sans les effacer.. Peut-être Nimi était-elle prisonnière aussi.. Elle serait libérée par la révolution en même temps que les ouvriers.. La cité s'appelait Chamalville ; c'était un des plus grands centres industriels de Neuropa.. Simon Vincent avait quitté depuis plusieurs heures l'immeuble de verre d'H.. Il errait maintenant dans le quartier de Chamalville réservé aux jeux dangereux, aux spectacles vulgaires et aux plaisirs tarifés.. Il marchait sans se décider à entrer nulle part.. Il n'avait bu qu'un peu de bière et il était comme ivre.. Les observations de l'Ingénieur tournaient follement dans sa tête.. Il savait bien qu'il avait évolué dans le mauvais sens.. Lors des premiers transferts, il insufflait à ses receveurs d'idylliques souvenirs d'enfance, à moitié vrais, à moitié rêvés, dans lesquels Aïnim-Oriana et les autres mythes de ce genre prenaient place naturellement.. Puis il était devenu plus lucide, plus amer, sans bien s'en rendre compte.. Il avait eu le tort de visiter une usine de protéines, la pire de toutes, celle de Kouzim.. Et l'usine s'était mêlée aux souvenirs d'enfance.. C'était, de toute façon, une faute.. Il devait enchâsser le scénario dans ses souvenirs véritables et ne rien inventer sans l'accord du Service des Recherches et de la direction du personnel adapté… En outre, son dernier sujet était fragile — c'est-à-dire qu'il ne croyait pas tout à fait à la fable qu'on lui avait enfoncée dans la tête — et il avait une certaine tendance à se révolter contre son sort.. On avait d'ailleurs noté cette tendance chez d'autres créations de Simon Vincent.. Alors, pendant qu'il errait à travers la ville, Simon s'était rendu compte qu'il déléguait à ses receveurs ses désirs secrets de révolte.. Il s'en débarrassait, en somme.. Il se donnait bonne conscience à peu de frais.. Et maintenant, il ne trouvait plus aucune force intérieure, ni pour continuer la lutte ni pour se révolter.. Il était un homme fini….. Il s'aperçut soudain qu'il était fatigué, qu'il avait soif et qu'il se sentait horriblement seul.. Il s'arrêta dans un bar.. Il commanda un alcool à base de jacinthe d'eau qui était très à la mode depuis quelques mois.. Il le but en regardant autour de lui d'un air égaré.. Puis il vit la fille, assise près de lui sur un haut tabouret.. Blonde, mince, presque menue.. Elle portait un simple bandeau de poitrine sur son torse bronzé.. Jupe courte et longues bottes de cuir.. Il la trouva belle et étrange.. Elle ressemblait… C'était….. « Es-tu Aïnim-Oriana ? » demanda-t-il, le cœur battant.. Après un certain silence, la fille sourit et répondit : « Oui, je suis Aïnim-Oriana.. Un soir, au crépuscule, Manuel vint chercher Simon.. Ils quittèrent l'usine par une voie connue de l'Espagnol et montèrent sur un tertre d'où l'on découvrait tout le paysage de Shemkar.. Entre le château et l'horizon s'étageaient diverses variétés de terrains et divers types de végétation : d'abord une plaine presque désertique, puis des plateaux couverts de landes, une forêt de résineux sur de hautes collines et, au loin, de superbes montagnes grises et blanches.. Mais il n'y avait aucune trace de la plage ni de la mer.. La lumière trouble du soleil couchant s'écrasait contre les murs du château et sur les toits de l'usine.. De gros nuages jaunâtres emplissaient le ciel.. D'épaisses fumées montaient de Shemkar.. Le vent charriait les odeurs âcres et grasses de l'usine.. « Regarde ce paysage.. » dit Manuel.. Simon regarda.. — « C'est la Terre ?.. — C'est la Terre.. « Un jour, elle sera nôtre.. l'Usine et le château.. Science-Fiction magazine.. 2, 1976.. mercredi 30 janvier 2002 —..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/les Enchaînés | Quarante-Deux
    Descriptive info: les Enchaînés.. Devant les aspects totalitaires de cette société, il n'est plus possible de parler de “neutralité” de la technologie.. Il n'est plus possible d'isoler la technologie de l'usage auquel elle est destinée ; la société technologique est un système de domination qui fonctionne au niveau même des conceptions et des constructions des techniques.. Herbert.. Marcuse.. l'Homme unidimensionnel.. (éditions de Minuit, 1968).. «.. A.. lors, tu crois que tu vas la faire, cette guerre idiote ? ».. Daëne ricanait en secouant sa longue chevelure noire, luisante, vivante.. Ses yeux verts étincelaient.. Elle avait l'air d'une méduse en furie.. Hoedan répondit avec calme.. D'ailleurs, il perdait rarement son sang froid.. Il s'entraînait depuis des années pour.. sa.. guerre, et il n'allait pas maintenant, à quelques heures du grand jour, se laisser démonter par les insultes d'une petite folle.. Une petite arriviste World Wolf qui ne verrait peut-être jamais l'échelon dix….. — « Cette guerre, le Médiateur l'a autorisée.. « Je ne pense pas que le Médiateur soit idiot.. Je ne suis qu'un simple soldat de Mercure mais je savais depuis longtemps qu'elle était inévitable et nécessaire.. Et juste… Elle sera dure.. J'espère bien la faire.. Et je crois sincèrement que nous la gagnerons parce que nous sommes les plus forts.. Bonne nuit ! ».. Pauvre Daëne.. Avant leur divorce, ses parents appartenaient à la John Rubrick.. Elle n'avait jamais réussi les tests.. Elle avait été stagiaire à la King Royal avant de se retrouver à la Wolf.. Ce n'était pas de sa faute.. Elle se débrouillait bien, à sa façon.. Au fond, elle regrettait de ne pas participer elle-même à un conflit ouvert.. Tout comme sa chaîne, elle était de nature belliqueuse.. Mais la World Wolf ne trouvait pas d'adversaire disposé à l'affronter.. Les uns étaient trop forts, les autres trop mous, routiniers, ou trop pacifiques.. Le Médiateur n'autorisait la guerre que si les deux parties l'acceptaient….. Eh bien oui, ma jolie, je vais la faire, la guerre, et gagner deux échelons… deux échelons au moins, pour commencer.. Après, on verra.. Il y a des tas de possibilités….. Daëne, ce soir-là, portait pour tout vêtement une ceinture d'étoffe à fleurs entre le nombril et le pubis.. Elle était désirable et provocante.. Mais ce qui comptait, maintenant, c'était la guerre.. Hoedan enfila son jabarouge, sorte de combinaison à double épaisseur, gonflable et climatisable….. — « Tu vas dormir avec ça, mon guerrier chéri ?.. — Pourquoi pas ? La guerre est commencée.. On peut très bien m'appeler en pleine nuit ! D'ailleurs, je vais veiller pour suivre un peu les programmes.. — Tu es dingue ! Il est trop tard, maintenant.. À quoi veux-tu que ça te serve ? Tu ferais mieux de dormir.. — Tu as peut-être raison.. » convint Hoedan.. « Je vais dormir.. Enfin, essayer.. En jabarouge.. Ma japcase est prête.. Je prends un softcool et je me fous au lit ».. Le conflit entre Mercurama et la King Royal couvait depuis pas mal de temps.. Les deux chaînes occupaient respectivement le quatrième et le troisième rang.. En tête, bien sûr, il y avait la John Rubrick, suivie de loin par l'Africa Star.. Daëne, elle, appartenait à une petite chaîne, la World Wolf qui, malgré son nom ronflant, se classait au neuvième rang des dix médiachaînes qui se partageaient le monde — ou presque.. Mercurama et King Royal étaient de même taille et fortement en concurrence ; elles se disputaient des territoires, des ressortissants, des couloirs de diffusion, des secteurs atmosphériques et stratosphériques, des orbites satellites, etc.. Les chaînes contrôlaient la plus grande partie de la planète sous l'arbitrage du grand Médiateur.. Bien sûr, leur raison d'être et leur activité dominante étaient la diffusion de l'information et la distraction du public (c'est-à-dire la totalité de la population) par tous moyens, des plus sophistiqués aux plus classiques.. Grâce à certains produits, tels que le pranctor ou le médiatrix, tout spectateur pouvait participer intensément aux émissions de son Térama et devenir médiacteur.. D'une façon ou d'une autre, les media occupaient près de cinquante pour cent du temps disponible de l'Humanité — déduction faite du sommeil et des repas.. Les chaînes s'étaient plus ou moins substituées aux États sur près des deux tiers du monde.. Les États existaient toujours mais ils étaient devenus fort débiles.. Leur puissance réelle ne cessait de décroître.. Ils ne survivaient que grâce aux subventions des chaînes.. Ce système avait réalisé deux vieux rêves de l'Humanité : le dépérissement de l'État et la disparition des impôts.. Dans les pays dominés par les chaînes, celles-ci employaient la totalité des habitants — à l'exception des fonctionnaires, peu nombreux, et de quelques marginaux.. Contrôlant toutes les activités productives, elles émettaient des monnaies, disposaient du pouvoir économique et alimentaient selon leur bon vouloir les caisses des rares collectivités qui survivaient encore.. Tout cela semblait assez miraculeux à un certain nombre de gens, comme Hoedan.. Il devait bien exister une retenue à la source, un prélèvement secret sur les salaires ou quelque chose de ce genre, mais cela était fait si habilement, si discrètement, que presque personne ne s'en apercevait.. Et la guerre de type ancien, violente et sanglante, avait disparu.. Les conflits entre chaînes — inévitables et nécessaires, selon la formule d'Hoedan — canalisaient l'agressivité des Humains en lui permettant de s'exprimer dans des combats mentaux qui avaient pour théâtre l'espace médian, c'est-à-dire les programmes.. Ce pouvait être un vieux western, et le médiaguerrier devenait un indien attaquant une diligence.. C'était parfois un scenic de Science-Fiction, et le soldat de Mercure, de King, de Gold ou de n'importe quelle chaîne, savait se changer en extraterrestre, en mutant ou en cosmonaute pour frapper l'ennemi.. Mais on s'affrontait aussi dans les émissions d'actualité, de variétés, dans n'importe quel programme… Cela n'était pas sans risque.. On mourait rarement dans les médiaguerres mais on pouvait devenir fou, contracter toutes sortes de maladies mentales ou se perdre à jamais dans le labyrinthe de l'espace médian.. Hoedan le savait.. D'un autre côté, ça valait le coup.. Pour qui n'était pas un professionnel des media, il n'existait aucun moyen de promotion plus rapide qu'une campagne réussie dans une guerre inter-chaînes.. Hoedan était un simple technicien en agronomie dans une usine de céréales de Mercurama.. Il se situait au bas de l'échelon dix.. Normalement, il accéderait en fin de carrière au sommet du huit.. À cinquante ans environ, donc dans quatorze ans.. Honorable, mais très loin de ce qu'un médiapro, réalisateur, producteur, reporter, animateur ou acteur pouvait espérer dans un cas moyen.. À vingt ans, il avait échoué deux fois au concours de la Préparatoire à la Médiacentrale.. Il rêvait en ce temps-là de devenir un spécialiste de l'information prospective.. Il se consolait en pensant que les céréales aussi c'était important.. Hoedan se précipita au viso de son poste Mercurama.. La sonnerie l'avait réveillé brutalement et il n'avait aucune conscience de l'heure.. L'appareil lançait toutes les cinq secondes son flash rouge.. Appel officiel urgent.. C'était bien le Commandement Militaire de Mercure : « Hoedan Vall ?.. — Lui-même !.. — Vous avez reçu l'ordre de mobilisation nº 106201.. Oui ?.. — Je vous entends.. Ordre de mobilisation nº 106201.. J'attends les instructions.. Hoedan était un peu déçu par les chiffres.. Déjà plus de cent mille mobilisés ! Beaucoup de gens beaucoup  ...   d'Hoedan et s'éloigna.. Un tract ?.. Hoedan faillit jeter le papier sans l'avoir lu.. Mais le mot.. King.. attira son attention.. Machinalement, il parcourut le texte.. Soldats de Mercurama, vous allez perdre la guerre.. La chaîne.. King Royal.. vous offre la gloire.. Venez nous rejoindre !.. , pour le bonheur et la victoire !.. Hoedan mit la feuille dans sa poche avec l'intention de la montrer aux agents de la Sécurité de Mercure.. Les partisans de la King avaient-ils réellement le droit de pousser les soldats mercuriens à la désertion ?.. Les règles de la médiaguerre (une guerre propre et loyale comme la médiasociété elle-même…) étaient-elles encore respectées ? Fallait-il alerter le Médiateur pour ce qui semblait un manquement à la loyauté ? Mais Hoedan n'était sûr de rien : peut-être les lois de la guerre autorisaient-elles cette odieuse propagande… à la guerre comme à la guerre ! Les spécialistes de Mercure décideraient.. Il n'y songea plus.. Au centre régional de Tyri, quelques centaines d'hommes et de femmes se pressaient dans un hall surchauffé et chargé d'odeurs chimiques.. La plupart ne portaient même pas leur badge.. Hoedan fut agacé par ce manque d'esprit civique.. Les futurs combattants de Mercurama avaient presque tous l'air morne et las.. À part deux jeunes rouquins au regard dur, à la démarche conquérante, visiblement prêts à monter quelques échelons grâce à cette guerre providentielle….. Les nouvelles étaient mauvaises.. Les hostilités avaient commencé six heures plus tôt, à l'occasion d'un vieux western programmé par Mercurama dans lequel s'était infiltré un commando de la King.. Le film avait été complètement démoli et Mercure avait perdu — perdu ? — pas mal d'hommes.. Dans les zones horaires Est, les émissions de variétés et les derniers bulletins d'information étaient déjà sérieusement perturbés.. On attendait une offensive de la King en Europe occidentale aux environs de midi.. Et il ne semblait pas que Mercure eût réussi à rendre coup pour coup… Hoedan sentit son moral dégringoler à une vitesse folle.. Une phrase du tract chantait lugubrement dans sa tête :.. Soldats de Mercure, vous allez perdre la guerre !.. Il se raidit.. Enfin, le mégaphone du Centre laissa tomber son nom : « Hoedan Vall est appelé immédiatement à la salle des ordinateurs.. Hoedan freina son élan.. Sois calme et digne, mon vieux.. Essaie de garder ton sang froid.. C'est le premier test.. Il trouva que l'ordinateur lui-même avait une voix froide et maussade.. Dès les premiers mots prononcés par la machine, la déception fut terrible.. Hoedan Vall, une étude approfondie de votre dossier nous oblige à conclure que vous n'avez pas les aptitudes nécessaires pour le combat actif.. Mais votre parfaite connaissance des programmes sera très utile dans les services auxiliaires de Mercure.. C'est pourquoi vous avez été affecté au centre de production de la chaîne, à Zurikbadlera.. Vous devez rejoindre votre poste le plus rapidement possible….. Hoedan lutta contre la nausée qui gonflait son estomac et la faiblesse qui lui fauchait les jambes.. Relégué dans les services auxiliaires, lui, c'était horrible ! Il voulut discuter.. — « C'est impossible.. C'est une erreur.. Je… ».. Mais on ne discute pas avec une machine.. Surtout en temps de guerre.. Aucune erreur n'est possible.. Des instructions précises vous seront fournies par l'imprimante numéro cinquante-trois.. — Qu'est-ce que je ferai dans les services auxiliaires ? » demanda Hoedan d'une voix amère — amère comme sa bouche, sa salive et son sang !.. L'ordinateur répéta : «.. Hoedan, tu ne connaîtras pas la griserie du combat mental au cœur du programme ! Tu ne seras jamais l'Indien qui attaque la diligence, le terroriste qui brandit sa bombe, le malin génie qui va troubler la mémoire de Sévilla Ravi — ou de n'importe qui — pour lui faire oublier sa dernière chanson… Tu ne seras jamais un médiaguerrier !.. Il se rendit à l'imprimante cinquante-trois.. La fille qui servait la machine l'appela presque aussitôt.. Il reçut une bande de papier qu'il lut à peine.. Zurikbadlera… Centre de production… Barlotrain… Très bien.. J'ai compris.. C'est donc ça, Mercurama ? Une bande de crétins et d'incapables !.. Une phrase du tract chantait sourdement dans sa tête :.. La chaîne King Royal vous offre la gloire.. Il était dans le barlotrain.. Il roulait vers Zurikbadlera et son triste destin.. Mais il n'était plus désespéré.. Il se préparait de nouveau à la lutte.. Moi, Hoedan Vall, je prouverai à cette bande de pauvres types que j'ai les qualités d'un médiaguerrier.. L'étoffe d'un vrai combattant !.. Il arborait ostensiblement son badge Mercurama en marchant dans le couloir d'un bout à l'autre du train.. Il espérait bien attirer l'attention d'un agent de la King Royal.. Cette fois, il se laisserait recruter.. Il était prêt à franchir le pas : à.. trahir.. Non, il n'avait pas peur du mot.. D'ailleurs, la trahison était admise par les lois de la médiaguerre.. Au risque et péril du transfuge, naturellement.. S'il passait à la King et que Mercure gagne la guerre, il serait sans doute poursuivi, condamné, exclu de la médiasociété, réduit à vivre avec les marginaux, les sans-chaîne, pendant des années et peut-être toute sa vie.. Même s'il était réintégré plus tard, il n'aurait aucun espoir de promotion.. Et si la King gagnait, il ne recevrait aucune récompense à la hauteur du geste et du sacrifice accomplis.. Il devrait changer d'identité pour s'intégrer à sa chaîne d'adoption.. Il resterait suspect et serait, de toute façon, condamné à la médiocrité.. Eh bien, c'était sans importance.. Sa récompense, il la trouverait dans la médiaguerre elle-même.. Il se battrait pour la King comme il se serait battu pour Mercure : avec intelligence, avec ardeur, avec passion… Il aurait une chance de devenir un héros du programme.. Oui, ce serait une récompense suffisante.. Il ne vit pas l'homme qui le bousculait.. Il sentit une légère piqûre au bras gauche.. Puis une vive douleur monta dans son épaule.. Il défaillit tout de suite.. Lorsqu'il se retourna — avec la plus grande peine —, sa vue se troublait déjà et son agresseur avait disparu dans la cohue des voyageurs qui se pressaient pour descendre à la prochaine station.. Il s'adossa à la cloison du compartiment et ferma les yeux.. Ils ont essayé de me tuer.. Impossible ! Les lois de la médiaguerre… Nous vivons dans un monde d'où la violence est bannie.. La violence n'existe plus que sur les écrans.. C'est la grande réussite des media… Et puis, le Médiateur… Les lois… qui oserait violer… impossible….. Il tomba à genoux.. Personne ne s'occupait de lui.. Il bascula sur le plancher du couloir.. Les voyageurs l'enjambèrent.. Impossible….. Un éclair de conscience.. Il crut découvrir la vérité.. Ce n'est pas vrai.. Je ne vais pas réellement mourir.. Je suis dans le programme.. Un combat mental.. Ils ne m'ont pas prévenu… Un truc génial pour tromper l'ennemi.. Mais l'ennemi ne s'y est pas trompé !.. Je suis un médiaguerrier !.. se dit Hoedan.. Ce fut sa dernière pensée.. Il mourut avec un sourire de béatitude sur les lèvres, en se préparant à ressusciter.. les Enchaînés.. les Moyens de communication de masse.. •.. Mouvance.. [1] (anthologie sous la responsabilité de : Raymond Milési Bernard Stephan ; France › Metz : l'Aube enclavée, premier trimestre 1977).. jeudi 25 avril 2002 —.. lundi 19 août 2002..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/Voici les coupables | Quarante-Deux
    Descriptive info: Voici….. Voici les coupables.. Cette nouvelle a une.. histoire.. Elle a été imaginée en 1975, devant une vingtaine d'étudiants, lors d'un séminaire organisé en faculté par Jacques Goimard.. La règle du jeu était simple — mais l'idée géniale — : une séance de deux heures ; pendant la première, l'auteur présent devait inventer et bâtir une nouvelle de Science-Fiction ; pendant la deuxième heure, il devait répondre aux questions des étudiants.. Pour moi, ce fut éreintant et passionnant.. Je suis arrivé sans aucune idée.. Après une heure de réflexion à haute voix, craie en main devant le tableau, j'avais trouvé à peu près ceci.. Quoi qu'il en soit, je plaide non coupable.. a foule rassemblée au sommet de la colline qui dominait Durak représentait la moitié du clan Iserok : cinq cents personnes au moins, hommes, femmes et enfants.. Ce soir-là, le cinquième jour de l'été-nouvel, l'Heure de l'Innocence, celle qui précédait immédiatement le coucher du soleil, devait être consacrée à une cérémonie rituelle : jugement, damnation animale et départ en exil.. Le coupable, Doc Kaël, risquait d'être damné chien, puis d'être exilé pour quelques jours — et quelques nuits — dans la ville-enfer de Durak, au pied de la colline.. Doc Kaël, les mains liées derrière le dos, suivait le prêtre-juge du terrier qui le tenait en laisse, avec un nœud coulant passé autour du cou.. C'était un homme d'une trentaine d'années, plutôt petit, maigre, avec un visage émacié que dévorait une barbe très noire.. Comme la plupart des hommes du clan, il était vêtu d'un poncho grossièrement tissé, multicolore, et d'un pantalon de toile grise attaché au-dessous du genou.. En fait, la température était plus que douce et presque tous les hommes allaient torse nu ; mais Doc Kaël aurait besoin du poncho pour son exil.. D'ailleurs, avec la petite sacoche qui pendait à sa hanche, les vêtements qu'il avait sur le dos représentaient désormais tous ses biens.. Le prêtre-juge le tirait.. Les jeunes disciples du prêtre le poussaient tour à tour avec un aiguillon.. Doc essaya de se retourner vers le terrier du clan dont les nombreuses galeries s'ouvraient sur un coteau rocheux à l'est de Durak.. Une pointe se planta dans son dos ; la corde lui scia le cou.. Il rentra la tête dans les épaules et se remit à suivre docilement le prêtre-juge.. Averana, la femme-chef, marchait à droite du prêtre, un peu en retrait, c'est-à-dire à la hauteur de Doc Kaël.. De temps en temps, elle adressait au jeune homme un geste discret d'encouragement ; elle évitait de le regarder mais il pouvait voir sur ses lèvres un sourire étrange, amical et un peu moqueur.. Les femmes, et Averana plus qu'aucune autre, rejetaient le concept de l'Innocence.. Elle l'aurait volontiers acquitté.. Mais Doc Kaël préférait la petite damnation et l'exil.. À son retour, au moins, il trouverait la sécurité.. Il aurait l'esprit tranquille et l'âme sereine.. Comment vivre si l'on ne croyait pas à l'Innocence de l'Homme ? Et, cependant, c'était pour une femme (Yeni, celle qu'il aimait et qu'il adorait) que Doc Kaël avait rapporté le miroir fêlé.. Il avait trouvé dans les ruines de Bolak, une ville plus petite et lointaine que Durak, le vil objet qui souillait l'Innocence de l'Homme.. Les femmes adoraient les miroirs ; elles ne se sentaient pas souillées en regardant leur image.. Mais, selon les prêtres, elles n'étaient pas tout à fait innocentes.. Peut-être avaient-elles été complices des animaux… Maintenant, l'avant-garde du clan, le prisonnier, les gardes et les juges étaient arrivés en haut de la pente roide qui descendait vers la ville-enfer.. Le buisson-rouille et les chardons abondaient sur ce versant de la colline.. Une maigre végétation commençait à envahir la ville-enfer.. Les prêtres y voyaient un signe de pardon.. Le prêtre-juge s'arrêta et se retourna vers Doc Kaël.. Il portait une robe noire, la couleur de l'innocence.. Une robe usée et luisante de crasse.. Quand il leva la main pour attirer l'attention de la foule, Doc Kaël vit le soleil couchant à travers les trous de sa manche.. « Frères et sœur du clan d'Iserok ! » s'écria le prêtre.. « Vous êtes réunis ici pour assister au jugement et à la damnation d'un coupable.. Le voici.. Vous connaissez sa faute.. Elle est grave mais pas inexcusable.. Il a été séduit par une femme.. Mais la femme n'est pas innocente.. Elle ne peut être châtiée suivant le rite.. Yeni, qui a reçu le miroir et en a usé, sera fouettée devant le clan et possédée ensuite par trois hommes.. De plus, Doc Kaël, notre frère coupable, a juré qu'il ne s'était pas servi du miroir pour lui-même.. Je vais lui demander de renouveler son serment… Doc Kaël, dis-nous si tu as cherché à voir ton image dans le miroir ?.. » fit Doc.. « Je n'ai pas cherché à la voir.. — Mais tu aurais pu l'apercevoir par accident.. Et le mal serait grand quand même.. — J'ai fait très attention.. » dit Doc Kaël.. « Je n'ai pas aperçu mon image.. Je le jure !.. — Tu crois donc toujours à l'Innocence de l'Homme ?.. — Je crois à l'Innocence de l'Homme.. » dit Doc gravement.. Le prêtre hocha la tête.. — « Je sens que tu es sincère.. En conséquence de quoi tu ne recevras pas le suprême châtiment de la damnation porcine.. Tu seras damné chien et tu pourras donc garder tes vêtements.. Tu auras seulement quatre jours minimum d'exil.. Connais-tu les règles de la damnation et de l'exil ?.. — Je les connais.. — « Je te rappelle la règle essentielle.. En tant que damné chien, tu as le droit d'attaquer les autres chiens avec les ongles de tes pieds et de tes mains, et de te défendre de la même façon.. Mais tu peux aussi mordre les damnés porcs.. Tu peux les étrangler avec tes mains et les égorger avec tes dents… N'oublie pas que les observateurs te guetteront.. Tu as intérêt à te montrer.. C'est seulement si tu te comportes en damné chien que ton exil prendra fin dans quatre jours… ».. Le prêtre enleva la corde qui serrait le cou de Doc Kaël.. Un disciple coupa les liens du prisonnier qui fut en outre délesté de sa sacoche.. La lui rendrait-on jamais ?.. « À quatre pattes ! » commanda le prêtre.. « Et va… ».. Doc Kaël se jeta à terre.. Il tourna légèrement la tête pour  ...   Les mains étaient le privilège de l'Innocence.. Pourtant, les animaux avaient construit ces machines terribles qui avaient failli détruire le monde….. Doc Kaël secoua la tête, comme pour chasser le doute qui le tourmentait, puis il avança vers le feu.. À quatre pattes, prudemment.. Il respira une odeur bien connue : celle de la viande grillée.. Il se souleva un peu sur ses jambes — sur ses pattes de derrière — pour observer.. Un… un porc se dressa à côté du feu.. Non, ce n'était pas un vrai porc.. Il portait un pagne et une ceinture.. Il….. « Arrête ! » cria l'être.. « Qui es-tu ? Que veux-tu ? ».. Doc Kaël répondit par un aboiement ridicule.. L'autre éclata de rire.. « Je vois.. Un damné chien du jour… Viens bouffer, jeune imbécile ! ».. Doc Kaël essaya d'aboyer avec plus de conviction.. Ce porc pas tout à fait nu était peut-être un observateur des prêtres.. « Comme tu voudras.. » dit l'inconnu.. « Je te propose de partager avec moi une couleuvre grillée.. Je m'appelle Joe Norge et j'ai été condamné à faire le porc pendant cinq cents jours.. Je suis ici depuis des années et je n'ai pas l'intention de retourner au terrier… Mais si tu veux, demain soir je t'accompagnerai au bas de la colline et on fera semblant de se battre : ça sera un bon point pour toi… Tu sais encore parler ? La conversation, c'est ce qui manque le plus, ici.. Avec les femmes.. Mais il y en a qui viennent nous voir de temps en temps… Décide-toi ! ».. Doc huma l'odeur de la grillade.. Si c'était un piège… Et si ce n'était pas un piège, comment pourrait-il partager le repas d'un sale porc qui ne croyait pas en l'Innocence de l'Homme et qui avait peut-être bafoué le Concept ? D'un autre côté, Joe Norge, s'il disait vrai, avait purgé sa peine et au-delà : il avait donc retrouvé en partie son humanité.. Et l'odeur du serpent grillé était très alléchante….. Doc Kaël avait succombé à la tentation.. Il en éprouvait maintenant une certaine honte.. Il se laissait engourdir par la tiédeur du feu.. Il savait qu'il aurait dû se lever et partir.. Il aurait dû se cacher dans un trou, n'importe où, comme un damné chien.. Joe le porc essayait de le corrompre ; il n'en doutait pas.. Mais il n'avait pas le courage de s'en aller.. Il était bien.. Il s'efforçait de ne pas écouter son compagnon et de ne lui répondre que par des grognements.. Il n'osait plus aboyer, de peur d'entendre le fougueux rire moqueur de Joe Norge… Tout de même, il ne pouvait s'empêcher de saisir quelques phrases dans le monologue blasphématoire du damné porc.. « … Est-ce que tu te rends compte ? Ces pauvres imbéciles ont exterminé les chiens et les porcs, qui étaient les animaux les plus utiles.. Tu n'aimerais pas bouffer un morceau de jambon à la place de cette saleté ? Non, tu ne sais pas ce que c'est… ».. Naturellement, les animaux sauvages fournissaient une chair comestible, et souvent délicieuse : par exemple, les cervidés qui restaient.. Mais la plupart des animaux avaient péri par la faute des porcs et des chiens.. Beaucoup d'Hommes aussi… Les chiens se servaient d'armes dangereuses pour se battre entre eux car c'était une espèce effroyablement belliqueuse.. Les porcs avaient construit d'énormes machines, appelées.. centranukers.. , qui produisaient des ordures pestilentielles.. Ils se nourrissaient de ces déchets immondes.. Ils en faisaient manger à leurs esclaves humains.. Et les déchets avaient fini par empoisonner tout le monde, ou presque.. La guerre des chiens avait cessé faute de combattants.. Mais peu d'Hommes avaient survécu à la double catastrophe… Tout cela était une certitude.. Le Concept en faisait foi, comme il affirmait l'Innocence de l'Humanité.. Et le porc Joe Norge essayait de démontrer que les animaux n'étaient pas coupables ! C'était immonde ! Doc Kaël le haïssait.. Mais, de même que la curiosité l'avait déjà poussé à visiter les villes abandonnées, de même que l'attrait du fruit défendu l'avait incité à rapporter un miroir, la fascination du blasphème le retenait auprès de Joe Norge.. Joe Norge le regardait en souriant.. Il se moque de moi.. Il m'appelle damné chien du jour.. Mais je ne suis pas obligé de l'écouter.. Je peux me battre avec lui pour le faire taire.. Alors, je resterai à côté du feu.. Je l'alimenterai avec ces choses qu'il a rassemblées.. Et je dormirai ici.. Je chasserai ce porc ou je le forcerai à se tenir tranquille….. Doc Kaël s'était rendu compte que Joe Norge était plus vieux que lui, maigre, couvert de plaies, avec une jambe raide et un bras estropié.. Il ne le craignait pas.. Il se souvint des instructions du prêtre-juge : tu peux mordre les damnés porcs… Mais il avait envie de poser une question à ce fou avant de lui fermer le groin.. — « Tu ne sais pas ce que tu dis.. » fit-il.. « Tu prétends que les chiens et les porcs étaient des animaux utiles.. Pourtant, ils ont fait le mal.. Tu ne le sais pas ?.. — Espèce d'idiot ! » dit Joe Norge.. « Alors, toi aussi, tu crois les fables des prêtres !.. — Oui ! » hurla Doc.. « Je crois ce que disent les prêtres.. Ce ne sont pas des fables.. C'est la vérité.. Tu ne peux pas nier les centranukers….. — Oh ! je ne les nie pas.. » dit Joe Norge.. « Je ne les nie pas !.. — Alors, qui les aurait faites, si ça n'est pas les porcs ?.. — Mais les Hommes, naturellement.. » dit Joe d'une voix douce et calme.. Doc Kaël eut l'impression de recevoir un coup en plein visage.. Et pire que cela.. Il se sentit menacé au plus profond de lui même.. C'était insupportable… « Tu peux les étrangler avec tes mains et les égorger avec tes dents ! » avait dit le prêtre-juge.. Doc se jeta sur Joe Norge en grondant.. Il lui serra le cou et chercha la veine jugulaire avec ses canines.. Un instant, il fut un vrai chien d'autrefois.. Et il devint féroce pour défendre l'Homme.. Il ne s'apaisa que lorsque le sang du porc inonda sa bouche.. Alors, il se mit à aboyer joyeusement.. Voici les coupables.. programme du quatrième congrès national de la Science-Fiction française, Limoges, 16-22 mai 1977..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/l'Armée rouge contre les utopistes | Quarante-Deux
    Descriptive info: l'Armée rouge….. l'Armée rouge contre les utopistes.. imple péripétie.. Incident mineur.. Peut-être… Ce serait le hasard qui aurait donné à cet événement une importance historique.. Le hasard et la personnalité des protagonistes.. Pour ceux qui l'ignoreraient encore : d'un côté, Clotilde Igor, commandant de l'.. Ira.. , l'Armée Rouge Internationale ; de l'autre, deux anarchistes célèbres, Pascal Fouvarol et Mara Idaho.. Le décor : une vallée du Massif Central, avec beaucoup d'arbres, de lacs, de rivières, un paradis secret entre la montagne et la plaine, le ciel et la terre, le passé et l'avenir….. Cent personnes de tout âge vivaient dans la communauté Allende de Serre-Bazac.. Cette “utopie” s'était constituée autour de la ferme Fouvarol.. Pascal Fouvarol était un homme du Sud, un aventurier repenti ou Dieu sait quoi.. Il avait une femme jeune et belle… Contrairement à beaucoup de communautés qui avaient poussé comme des champignons après la révolution, soulevant le mépris et la haine des habitants, la “bande à Fouvarol” était bien acceptée par la population des villages voisins : Serre-Bazac, le Pont-de-Dieu, Tauriac, Merlin, Cernac, Combalibœuf.. À la chute du gouvernement Quattret, l'ancien secrétaire d'État Veyrac avait récupéré son château d'Aiglevent (La Roche-Toujas) et en avait fait don à la communauté.. Aiglevent était devenu un haut-lieu de l'utopie dans la France révolutionnaire des années quatre-vingt-dix.. C'est ainsi que la communauté Allende avait accueilli cette pittoresque figure de proue du mouvement anarchiste international, le Peau-Rouge Mara Idaho.. Imaginez donc un commandant de l'.. débarquant au Pont-de-Dieu ou à Serre-Bazac casqué et botté.. J'exagère à peine.. Clo Igor n'avait pas de casque mais de longs cheveux blonds.. Et elle portait bien un superbe uniforme vert et des bottes de cuir.. Quatre galons ornaient l'épaule de sa veste bien coupée.. À cette époque, l'Armée Rouge Internationale essayait par tous les moyens de ressembler à l'autre, l'armée soviétique — son ennemie mortelle… Voyez maintenant la camarade Igor devant Pascal Fouvarol (chapeau à large bord) et Mara Idaho (bandeau de toile serré autour de la tête), prête à leur annoncer que la communauté Salvador-Allende va disparaître.. Un grand moment de la révolution ! À moins que ce ne fût déjà la contre-révolution.. Impossible d'en décider.. L'Histoire n'a pas encore répondu.. Elle n'est guère bavarde de nos jours.. Après tout, c'est peut-être bon signe.. En d'autres lieux.. En d'autres lieux, il se passait d'autres événements.. Dans l'espace, il y avait un satellite géant, en forme de roue, qu'on appelait l'Anneau.. Officiellement, le Conseil Mondial Révolutionnaire siégeait à bord du satellite.. Certes, la propagande soviétique niait vigoureusement le fait.. À juste titre.. Mais tout le monde faisait semblant de croire à cette légende.. C'était de la bonne publicité.. Ou, si l'on préfère, c'était une image réussie.. En réalité, le conseil se déplaçait sans arrêt non pas au-dessus de la planète socialiste mais à travers les vastes territoires ralliés au pouvoir ouvrier.. Il siégeait à Reykjavik, à Naples, à Guernica, à Sacramento, à Pearl Harbor, à Cayenne, n'importe où, sauf bien entendu à Moscou ou à Pékin.. À Paris, le gouvernement minoritaire du.. Pol.. (Parti Ouvrier Libertaire) s'était résigné à faire appel aux services de l'.. pour assurer l'ordre en France.. La milice populaire ne lui obéissait plus.. Les flics avaient défroqué en attendant des jours meilleurs — qui ne tarderaient pas à venir — et les autres grands partis faisaient chacun leur loi.. L'Armée Rouge Internationale avait répondu à l'appel.. Dans une petite ville du Sud-Ouest, le docteur Pierre Bruleau — frère de Benjamin Bruleau, le célèbre anarchiste — exerçait difficilement son métier.. Les médicaments se faisaient rares ; les armes à feu pullulaient et partaient toutes seules.. Le médecin formait des vœux pour que son frère aille au diable et pour que l'Armée Rouge remette de l'ordre dans la maison.. Non loin de là, l'écrivain d'extrême-droite Michel Jérôme noircissait les dernières lignes de son dernier carnet, dans un camp d'internement contrôlé par le.. Por.. , le Parti Ouvrier Révolutionnaire.. Il s'était lié d'amitié avec un jeune anar-éco, nommé Jack Gilbert.. Lequel Jack Gilbert ne savait pas encore qu'il changerait d'idéologie et deviendrait puissant et célèbre.. C'est la vie.. Ailleurs.. Ailleurs, il y avait Simon et Barbara.. Un jeune homme et une jeune femme sans importance historique.. Sans importance d'aucune sorte.. Ils étaient seuls dans une magnifique résidence abandonnée par ses propriétaires.. Vraiment une très belle maison.. Mais la télévision ne fonctionnait plus car on avait volé l'antenne, et Simon et Barbara n'avaient pas de transistor.. Ils ignoraient tout des événements politiques ou autres et s'en fichaient.. Ils ne s'intéressaient qu'à leur peau : ça durerait ce que ça durerait.. Ils faisaient l'amour nuit et jour.. Ils avaient vingt-cinq ans.. C'était bon pour eux.. Ailleurs, il y avait aussi une villa discrète dans une discrète banlieue.. Là, un officier de l'Armée Rouge Internationale (le commandant Chorzow) avait donné rendez-vous à un flic mis à pied par le gouvernement du.. (l'.. ex-.. commissaire Rafella).. Le commandant Chorzow dirigeait la brigade d'intervention contre le banditisme dont le gouvernement français — l'oreille basse et l'œil vague — avait demandé l'aide.. En face des gangsters, l'Armée Rouge n'y allait pas par quatre chemins.. Elle commençait par embaucher les flics les plus durs de l'ancien régime — du moins ceux qui n'avaient pas déjà repris du service au.. ! — et établissait avec eux des listes d'hommes à abattre sans autre forme de procès.. Après tout, le socialisme avait assez d'ennuis comme ça.. Une fois les listes établies, on passait à l'action, c'est-à-dire à l'exécution.. L'.. commissaire Rafella s'était levé, avait tendu la main au commandant Chorzow.. « Je suis votre homme, mon Commandant ! ».. … Mais historiquement, l'événement le plus important, c'était l'action de l'Armée Rouge contre les communautés utopiques et, en particulier, la confrontation Clo Igor–Mara Idaho, à Serre-Bazac.. Retour à Serre-Bazac.. Notes d'ambiance.. Écoutez les noms merveilleux du terroir : Serre-Bazac et le Pont-de-Dieu, Combalibœuf et Aiglevent, Graissessac et Buzignargues, Merlin et Cernac, Laparouquial et Fontarrac.. L'époque : le mois de mai comme en 68.. Le pays : pulpeux, gorgé d'eau, de sève et de sang, après un printemps humide et doux.. Chaleur tendre d'un précoce été.. Soleil glissant sur les collines, rebondissant contre les toits d'ardoise, miroitant à la surface des lacs, éclaboussant les cascades, caressant les cimes lisses des feuillus, dessinant les lignes dures des résineux, noyant les prairies et les rochers dans la même coulée blonde et brisant ses lances sur les nids d'aigle… Deux hommes venus de loin l'avaient adopté, ce pays, et en avaient fait leur paradis sur terre.. Il le méritait.. Le mas Fouvarol se cachait au milieu des bois, sur la rive gauche du Servan, un petit affluent du Bazac.. Les feuillus dominaient : hêtres, chênes, châtaigniers, ormeaux, aulnes, alisiers, saules.. Les saules formaient le long du ruisseau une longue procession de têtes argentées et couvraient la marre, devant les bâtiments, d'une cape royale.. La maison était vaste, avec des chambres mansardées au-dessus des étables, une belle salle commune, de spacieuses dépendances que les ouvriers de la communauté Allende avaient encore agrandies.. Autour de la ferme, s'élevaient maintenant des chalets de bois et de chaume et aussi, nécessité fait loi, quelques cabanes couvertes de tôle ou de plastique, assez disgracieuses….. Pascal et Mara avaient décidé d'accueillir là — et non à Aiglevent — le commandant Igor, de l'Armée Rouge Internationale.. Le maire intérimaire de Serre-Bazac, Maurice Campouriez, les avait avertis de l'arrivée du détachement et leur avait remis un ordre du commissaire préfectoral leur enjoignant de ne pas quitter les lieux.. Les deux hommes se tenaient dans la salle commune du Mas, assis de chaque côté de la table rectangulaire, massive, sur laquelle des générations de paysans avaient posé leurs coudes.. Deux papiers collants pour les mouches pendaient des poutres noircies.. La fenêtre était ouverte.. Autour des chefs, il y avait Annette Fouvarol, la femme de Pascal, son neveu Alain Mauguio,.. étudiant en sociologie, et Balazuc, un autre transfuge de l'université d'Aix-Marseille.. Les deux garçons constituaient en quelque sorte l'état-major de Pascal Fouvarol… Annette Fouvarol guettait sur le pas de la porte.. Mara Idaho se plongeait dans l'étude du plan cadastral : c'était pour lui une découverte récente et une passion neuve.. Pascal tétait sa pipe en remuant sous son crâne dénudé mille phrases terribles.. Alain Mauguio arrêtait d'aligner des chiffres mystérieux sur un petit carnet noir pour se ronger furieusement les ongles.. Balazuc lisait — ou faisait semblant de lire — un numéro de.. Liberté.. datant de la semaine précédente — les journaux arrivaient très irrégulièrement dans les bourgs isolés et les villages ; personne ne s'en portait plus mal, d'ailleurs.. Un léger vent du sud tirait des feuillages un friselis chantant et une pluie d'éclats lumineux.. Les pigeons roucoulaient sur le bord du toit.. Les moutons paissaient au bord du ruisseau, sous le regard sévère du chien de berger.. On entendait le double bruit caractéristique d'une lointaine scie à vapeur.. Un calme indicible régnait dans la vallée.. Quand le coup de feu éclata, le docteur Bruleau se jeta instinctivement au sol, sans lâcher sa serviette de cuir.. C'était la première fois qu'on lui tirait dessus en plein jour — en admettant qu'on eût bien tiré sur lui.. Il n'était pas armé et il le regretta un instant.. Mais à quoi bon ? Deux hommes avancèrent à grands pas, sous la pinède, carabine au poing.. Le médecin recula lentement jusqu'à sa voiture.. Il connaissait l'un des deux hommes : Puyrenaud, le chef de la milice locale des propriétaires fonciers.. Un type dangereux.. D'autant qu'il avait plus ou moins l'appui du.. « Eh bien quoi ? » fit-il en se tournant vers ses agresseurs.. — « On vous avait pas reconnu, Docteur ! ».. De toute évidence, c'était un mensonge.. Mais ils se trouvaient seuls, tous les trois, au milieu des pins, et le compagnon de Puyrenaud restait menaçant.. Le docteur Bruleau n'insista pas.. De près, il nota que les armes brandies par les miliciens n'étaient pas des carabines mais de vieux et solides mousquetons.. « La route est barrée.. » dit Puyrenaud sèchement.. Le médecin eut un geste de mauvaise humeur vers les troncs croisés sur la chaussée et liés avec quelques morceaux de fil de fer barbelé.. — « Je vois bien.. Mais il faut que j'aille aux Fougères.. Puyrenaud s'était approché et tendait une main molle.. — « Aux Fougères ? Pas chez les Hippies, tout de même ?.. — Pourquoi pas chez les hippies ? ».. Annette Fouvarol se retourna lentement et regarda son mari.. Elle était très pâle.. « Je crois que les voilà ! » dit-elle.. Alain Mauguio fourra son carnet dans sa poche et se précipita vers la porte.. — « Qu'est-ce que c'est ?.. — Un hélicoptère ! ».. Déjà, on entendait dans la salle du Mas le bruit de l'appareil qui évoquait un monstre s'ébrouant en plein ciel.. « Il y en a deux.. » dit Annette.. — « Crédiou ! » maugréa Pascal.. « Où vont-ils se poser ?.. — Les hélicoptères, ça se pose partout.. » dit Mara sur un ton sentencieux.. — « Dans les parcs à moutons, voilà où ils vont se poser ! Et nous foutre le bordel parmi les bêtes !.. — J'y vais ! » dit Alain Mauguio.. — « Je te suis.. » dit Balazuc en abandonnant son journal, qui tomba sur le plancher.. Annette le ramassa, le plia soigneusement, le posa sur la table de telle sorte que le titre soit bien en évidence, puis elle rejoignit les jeunes gens dans la cour.. Après tout, elle n'avait guère plus que leur âge.. Pascal la regarda s'éloigner avec un sourire très doux.. Il ne la reverrait jamais.. Ceux qu'on appelait les “chefs” de la communauté Salvador-Allende se retrouvèrent seuls dans la salle commune du Mas Fouvarol.. Le chien Jaunet veillait près de la table, assis sur son derrière, les oreilles dressées, attentif.. Il avait compris qu'un événement insolite se préparait mais il calquait son attitude sur celle de son maître.. — « Qu'est-ce qu'on fait ? » demanda Pascal.. — « On attend.. » répondit Mara à voix basse.. Ils nous trouveront bien ici ! ».. Pascal se leva et se dirigea vers le grand placard mural, au fond de la pièce.. Mara tourna la tête.. « Qu'est-ce que tu fais ?.. — Je cherche des verres.. » dit Pascal.. « Et une bouteille.. On va leur offrir un coup de rouge ! C'est de circonstance, hein ? ».. Mara Idaho ne se dérida pas.. Il était pensif, sombre.. — « Pascal, tu comprends pourquoi ils nous envoient l'.. ?.. — C'est un coup monté, mon vieux ! ».. Mara haussa les épaules.. Un coup monté : ça ne signifiait rien.. Monté par qui ? pourquoi ? À cette époque, on ne soupçonnait pas que l'initiative venait d'en haut, des hauts dirigeants du Conseil mondial, Ken Laterwall en tête, et de l'Armée Rouge elle-même.. En France, le général Gonzalès — représentant l'état-major de l'.. — avait accepté de prendre en charge la répression du banditisme, que le gouvernement souhaitait lui confier, mais à condition qu'on lui permette de s'occuper un peu des anarchistes.. Les gens de l'Armée Rouge disaient indifféremment.. anarchistes.. ou.. utopistes.. ; ils étaient bien décidés à liquider toutes les communautés au nom du communisme.. Ce scénario allait se répéter dans presque tous les pays du monde.. — « Attendons.. » dit Mara.. Pascal Fouvarol posa quatre verres sur la table, puis se ravisa, revint au placard, en prit un cinquième.. Les hélicoptères passèrent en grondant au-dessus de la ferme.. Michel Jérôme et Jack Gilbert se partagèrent une cigarette qu'un gardien avait donnée au premier, avec une boîte d'allumettes au frottoir usé et quatre allumettes.. Jack, qui avait l'odorat sensible, souffrait particulièrement de la puanteur des feuillées, près de son baraquement.. Il décida de garder sa moitié de cigarette pour la priser, afin de se protéger des odeurs.. En fouillant les armoires de la villa où il s'était installé avec Barbara, Simon découvrit des trésors de lingerie féminine qui lui arrachèrent des cris d'émerveillement.. Il sélectionna quelques pièces et courut à la chambre où la jeune femme, harassée, somnolait.. Sans se réveiller tout à fait, Barbara accepta d'enfiler une courte jupe de cuir et des bas noirs.. « Des bas, tu te rends compte ! » répétait Simon, déjà au bord de l'extase.. « Des bas… Ils se refusaient rien, les bourgeois ! ».. commissaire Rafella inclina la tête.. Le signe convenu.. Ses hommes étaient prêts.. Le représentant de l'Armée Rouge n'avait pas l'air de se dégonfler.. Dans la maison au toit gris, derrière la haie de troènes, Jo Baron,.. ennemi public numéro un, se la coulait douce avec un autre mec et trois nanas.. Le commando Rafella avait pour mission de liquider les hommes sans prendre de risques.. « Pour les filles, on verra.. » avait dit l'officier de l'.. « Merde ! » s'écria Fouvarol en se tournant vers le placard.. Il me faut un verre de plus ! ».. Les visiteurs étaient quatre.. Le maire provisoire de Serre-Bazac et trois officiers de l'.. , dont une femme.. Mais Mara Idaho se levait brusquement, secouait le bras de son ami : « Il y en a assez ; je boirai pas avec ces gens-là ! ».. Sacré Peau-Rouge ! Mara n'avait jamais supporté la vue de l'uniforme….. La jeune femme blonde qui conduisait la délégation se présentait avec une  ...   vieux ! Je regardais où ma femme était passée.. Seul Mara, s'il avait été moins occupé à vitupérer, aurait pu discerner l'amertume du ton.. Pascal avait la gorge sèche et la mâchoire crispée.. Pourquoi Annette avait-elle disparu ? Il voyait dans la cour, au bord du ruisseau et dans le parc à moutons, près d'un hélicoptère, deux ou trois officiers de l'Armée Rouge et quelques membres de la communauté.. Mais sa femme n'était pas là.. Son neveu non plus.. Annette avait vingt ans de moins que lui.. Il trouvait normal qu'elle fasse l'amour avec Alain de temps en temps.. Mais profiter d'un moment pareil pour s'amuser, c'était moche de leur part à tous deux.. Il revint s'asseoir près de la table.. Il écouta distraitement la profession de foi de Mara.. Il comprenait assez bien l'anglais.. Mais son ami le Peau-Rouge, lorsqu'il était en colère, avait un accent épouvantable.. Mara, l'œil fiévreux, la mâchoire crispée, exposait en gesticulant sa conception du socialisme.. Ce n'était pas tout à fait celle de l'Armée Rouge.. Selon lui, l'Humanité avait atteint une fois pour toutes l'âge d'or à la fin du.. xviii.. siècle en Amérique du Nord.. Jamais les socialistes de tout poil n'égaleraient cette civilisation indienne détruite par les blancs….. Pascal se disait :.. Quel pauvre type je suis ! Je devrais m'en foutre complètement… Non, ce n'est pas ça non plus.. Je devrais trouver le partage normal, sain.. Naturel… Je devrais trouver bien, enrichissant, nécessaire qu'Annette fasse l'amour avec Alain ou avec n'importe qui.. Si je suis jaloux et malheureux, c'est que je suis un pauvre type, un vieux con irrécupérable ! Dis donc, Pascal Fouvarol, tu te conduis exactement comme si elle t'.. appartenait.. ! Mentalité de propriétaire… Ta femme, ta maison ! Il y a la communauté Allende, oui.. N'empêche qu'ici c'est encore ta maison.. Et tu as voulu recevoir les envoyés de l'Armée Rouge chez toi.. Et Annette est encore ta femme et tu as peur de la perdre.. Est-ce que tu y crois vraiment, au fond de toi, à la communauté ?.. Pendant ce temps, Mara Idaho décrivait à Clotilde Igor un monde de liberté et de bonheur, sans Comité Populaire pour l'Agriculture et sans statistiques de production.. « Mais bien sûr, » jurait-il, « tout le monde mange à sa faim.. Tous les produits de la terre sont partagés équitablement entre tous.. » Il définissait l'économie de ses rêves comme rationnelle et humaine à la fois.. Communiste et distributive.. Une économie de marché, mais de marché gratuit.. Et pas d'administration ni de gouvernement.. Pour quoi faire, l'administration et le gouvernement ? Libéré de l'injustice, de la propriété et de l'oppression du pouvoir, l'Homme retrouvait sa sagesse naturelle.. Et cette sagesse suffisait à tout….. Pour Simon, la sagesse était de profiter au maximum d'une aventure merveilleuse.. Il ne souhaitait nullement partager cette belle fille qui était à lui — rien qu'à lui — depuis quatre jours et quatre nuits, ni cette maison de dix pièces, vide d'occupants et bourrée de richesses qu'un hasard bienveillant lui avait donnée.. Où étaient donc passés les propriétaires ? Il se posait parfois, vaguement, la question.. À vrai dire, il s'en moquait.. En arrivant, Barbara s'était précipitée sur le congélateur qu'elle avait trouvé encore presque plein.. Mystère… « Simon, de quel droit nous sommes nous installés ici ? — Ma tendre idiote ! » Simon riait.. « Du droit qu'on a de prendre tout le bonheur qui s'offre ! C'est ça le socialisme… » Pour Simon, le socialisme, c'était en ce jour de mai une jolie fille amoureuse et une maison immense avec un congélateur plein de provisions et des armoires pleines de linge et de vêtements… Il explorait inlassablement le corps de Barbara avec ses mains, avec sa bouche, avec son sexe.. Et quand une certaine lassitude le prenait, il sautait sur ses pieds et partait explorer la maison.. Barbara ne quittait plus la chambre et à peine le lit.. La porte du camp s'était ouverte pour laisser passer un camion.. Michel Jérôme continua tranquillement sa promenade.. Il s'appuya un instant au capot du camion ; il salua d'un signe de tête les hommes qui déchargeaient des caisses ; il fit un léger crochet pour éviter un garde débonnaire et sortit.. « Grouille-toi.. » dit le garde.. « La corvée est partie depuis cinq minutes ! ».. Le commissaire Rafella fit passer une feuille de carnet au représentant de l'Armée Rouge.. Si un des types se montre, on le descend.. Sinon, on attend la nuit pour leur tomber dessus.. O.. k.. , répondit l'officier par la même voie.. Tout allait bien.. commissaire contemplait la villa avec une intense exaltation.. Cette fois, Jo Baron était foutu.. Il n'y aurait pas de juge gauchiste pour commuer sa peine et l'envoyer en permission !.. Simon n'était pas plus excité en caressant la croupe de Barbara.. Le socialisme avait du bon….. Clotilde Igor écoutait Mara Idaho d'un air fasciné.. Quand le Peau-Rouge, au comble de l'agitation, s'écria que le socialisme avait un devoir et un seul : réaliser l'utopie dans le monde, elle ne sourit pas, ne fit pas une grimace ni un geste de doute.. Ses yeux brillaient d'un éclat fiévreux.. Mara recula d'un pas et se laissa tomber sur le banc.. Il porta les deux mains à sa tête, enleva son bandeau frontal d'un seul geste, sortit de sa poche un grand mouchoir kaki et essuya rapidement la sueur qui avait inondé son visage… Il y eut un moment de silence presque total.. On entendit le moteur du réfrigérateur se déclencher et une mouche grésiller sur le papier collant.. » dit le camarade Terasini.. « Je suis heureux que cette discussion soit terminée.. J'ai ici deux convocations devant le Comité populaire.. Mais il suffit qu'un d'entre vous m'accompagne à la préfecture.. Avec les livres naturellement ! ».. Il prit deux feuilles de papier format enveloppe dans un protège-document en plastique, déchira l'une et tendit l'autre à Pascal.. « Camarade Fouvarol, je vais te demander de me suivre ! ».. Le maire Campouriez prit timidement la parole.. — « Je m'excuse, Camarades : ça serait peut-être mieux que le camarade Fouvarol reste ici pour mettre au courant le camarade Gervais et que le camarade Idaho….. — Trop tard ! » dit Terasini d'un air triomphant.. Et il jeta sur la table une poignée de confettis.. Ce geste semble indiquer une nette préméditation de la part de la Sécurité militaire.. Le calcul aurait pu être le suivant : mettre Pascal Fouvarol hors circuit pour laisser le champ libre au nouveau directeur de l'“agrocentre” — Mara Idaho n'étant à Serre-Bazac qu'un hôte de marque… et un étranger plus ou moins suspect aux yeux de la population.. Il s'approcha de la fenêtre, observa la cour et les environs.. Annette n'était pas là.. Alain non plus… Il ouvrit un classeur métallique placé à côté de l'horloge, y prit une demi-douzaine de dossiers et de registres qu'il posa sur la table.. « Crédiou ! Je pense que ça suffira ? ».. Il se planta devant les officiers de l'Armée Rouge, les mains sur les hanches.. « Je suppose que je dois faire ma valise ? ».. Terasini inclina la tête.. Clotilde Igor paraissait indécise.. Visiblement, la situation lui échappait.. Mara posa sur l'épaule de son ami sa main brune, sèche, aux veines fortement apparentes.. — « Reste ici, Pascal ! Ils ne peuvent t'obliger à partir.. Pascal donna un coup de menton en direction du camarade Terasini.. — « Ah, tu crois qu'ils peuvent pas ? ».. Clotilde se dressa, secoua sa crinière blonde.. — « Nous n'avons pas l'intention de vous embarquer de force, camarade Fouvarol.. — Mais » ajouta Terasini sur un ton doucereux, « il vaut mieux que vous vous présentiez vous-même devant le Comité populaire pour défendre votre gestion… dans l'intérêt de tous.. — Je suis à votre disposition, Camarades.. » dit Pascal gravement.. Le commandant Igor lui tendit la main.. — « Merci.. — Votre gestion ! » cracha Idaho.. « Quel sale mot ! Comme si on était des managers ! ».. De chaque côté du chemin creux qui conduisait au hameau des Fougères, les cerisiers étaient en fleur.. C'étaient des arbrisseaux malingres et tardifs, qui donnaient vers le milieu de l'été de petits fruits piquants, un peu aigres — et délicieux.. Délicieux, oui, avec cette saveur d'enfance que Pierre Bruleau retrouva un instant dans sa bouche.. Le médecin ferma les yeux une seconde.. Les souvenirs se pressaient dans sa tête et dans son cœur.. Il se demanda sans angoisse, sans amertume, s'il vivrait assez vieux pour goûter les dernières cerises de l'été… Il fit quelque pas de plus, arriva en terrain découvert et vit la jeune fille qui l'attendait au bout du chemin.. La jeune sœur de la parturiente.. Elle avait dix-sept ou dix-huit ans.. Elle s'appelait Monique.. C'était — il vérifia dans sa mémoire, — c'était sans toute la plus belle fille qu'il eût jamais rencontrée.. Visage ovale, un peu long, nez droit, bouche large et sensuelle, traits d'une extrême finesse, grands yeux sombres… Elle portait une courte jupe rouge qui mettait en valeur son corps souple et ses longues jambes musclées.. Ses cheveux noirs flottaient en lourdes vagues jusqu'à ses coudes.. Elle souriait… Le docteur Bruleau était à trente mètres d'elle.. Il mourut en l'admirant.. Sa dernière pensée fut un souhait de bonheur pour la jolie fille et l'enfant qui naîtrait sans lui.. La milice des propriétaires recrutait ses hommes parmi les bons chasseurs.. La première balle fit éclater la tête du médecin.. Tant pis pour toi, Toubib ; ça t'apprendra à être le frère d'un salopard et à t'occuper des hippies !.. Bien sûr, le camp avait une double enceinte.. Entre les deux lignes de barbelés, s'étendait un.. no man's land.. dans lequel les gardes pratiquaient souvent le tir aux lapins.. Sur les détenus trop naïfs, naturellement.. Coïncidence : le.. recrutait aussi ses hommes de main parmi les bons chasseurs… Michel Jérôme n'était pas un détenu naïf.. Il avait marché délibérément à la mort.. Quoiqu'il s'obstinât à prétendre le contraire, il ne supportait pas mieux que son copain Jack Gilbert l'odeur de la merde.. Il en avait assez.. Et puis, de toute façon, le monde qui se préparait ne serait pas le sien.. La première balle lui cassa la jambe.. Ce n'était pas par maladresse du tireur, mais par jeu.. Même pour les gardes, les plaisirs étaient rares.. Ces hommes, d'ailleurs, n'étaient pas cruels.. L'écrivain Michel Jérôme fut achevé au deuxième coup.. On peut penser qu'il avait été mal inspiré dans sa mort comme il avait été mal inspiré dans toute sa vie.. Une heure plus tard, un détachement de l'Armée Rouge Internationale, avec trois camions et deux véhicules blindés, se présentait à l'entrée du camp.. Les troupes du.. étaient très inférieures sinon en nombre du moins en puissance de feu.. Tout de même, un affrontement aurait pu être extrêmement sanglant.. Un détenu réussi à éviter la bataille et à imposer sa médiation.. C'était Jack Gilbert, qui venait de découvrir sa vocation et de commencer sa carrière politique.. Moins de cinq heures après la mort de Michel Jérôme, tous les prisonniers étaient libres.. Un peu avant le coucher du soleil, le miracle que personne n'espérait plus se produisit enfin.. Jo Baron, l'.. ennemi public numéro un, rejoignit sur un balcon de la villa une des nanas de la bande qui s'exhibait plus qu'à moitié à poil.. Il bondit pour la gifler et la ramener à l'abri.. Au moment où il se retournait, l'.. commissaire Rafella appuya calmement sur la détente de sa Remington et abattit le gangster d'une balle dans le dos, à hauteur du cœur.. Ce fut le signal de l'assaut.. « Vive la révolution ! » s'écria le représentant de l'Armée Rouge.. — « Révolution, mon cul ! » dit Rafella.. À mi-voix… Il venait lui aussi de commencer une nouvelle carrière.. Ce n'était pas le moment de se compromettre.. Dans la cour du Mas, Pascal rencontra Balazuc avec un groupe de jeunes de la communauté.. Il lui demanda où était Annette.. Balazuc rougit et déglutit avec peine.. « Je pense qu'elle a dû monter à la Roche avec les… pour le… ».. Pascal haussa les épaules.. — « Tu lui diras que je l'embrasse.. Je suis obligé de partir mais je pense rentrer demain ou après-demain.. Balazuc tendit la main.. — « Pascal, écoute-moi, je… ».. Fouvarol arrêta son élan d'un signe de tête plutôt sec.. — « Allez, salut ! Je peux pas faire attendre les camarades.. Avant de monter dans l'hélicoptère entre le commandant Igor et le lieutenant Terasini, il se retourna vers.. sa maison.. Le soleil couchant dorait les cimes des hêtres, couvrait les saules de neige et de métal en fusion, arrachait aux toitures des éclairs reptiliens.. C'était le plus beau paysage du monde.. Mais une autre image se superposait à celle-ci dans la tête de Pascal Fouvarol.. Annette, ma brune, ma chérie, ma traîtresse, ma petite pute chérie, mon amour ! Oh, Annette, pourquoi m'as-tu fait ça aujourd'hui ? Annette ! Tes cheveux au vent, ta lèvre rouge, tes yeux mouillés, toujours au bord des larmes, tes petits seins dressés, ton ventre plat… Annette, je te pardonne tout.. Je n'aimerai que toi !.. Simon avait sensiblement les mêmes préoccupations au même instant.. Mais l'objet de son amour et de son désir s'étalait sous ses yeux brillants, à portée de ses mains moites.. Couchée sur le dos, les jambes écartées, Barbara offrait à sa convoitise un peu lassée un ventre large, blanc, humide de sueur et de sève féminine.. « À quoi tu penses, Chéri ?.. — Je me demande si je préfère tes seins ou tes cuisses.. » répondit Simon en riant.. Barbara souleva ses longs cils sombres d'un air intéressé.. — « Alors quoi ?.. — Je t'aime toute.. J'aime tout de toi.. J'en peux plus de t'aimer !.. — Alors, baise-moi vite.. » conclut-elle en fermant pudiquement les yeux.. Mara Idaho est retourné dans son pays et a pris la tête du mouvement communautaire américano-indien qui s'annonce comme une grande réussite.. Une civilisation est peut-être en train de renaître.. En France, les agrocentres n'ont pratiquement jamais fonctionné.. Paul Gervais n'est resté qu'un mois à Serre-Bazac.. D'ailleurs, la communauté Allende, ayant perdu plus de la moitié de ses effectifs, relevait maintenant des dispositions légales créant les fameuses coopératives agricoles d'exploitation en commun.. En fait, rien n'a changé entre le Mas Fouvarol et Aiglevent.. Rien ou presque.. La communauté a pas mal rétréci.. Elle ne s'appelle plus Allende mais Fouvarol.. Nul ne sait ce que Pascal est devenu.. Annette joue le rôle d'administrateur principal.. Deux hommes l'entourent et ne la quittent guère : Alain Mauguio et Jean Balazuc.. Ils la comblent de tendresse et lui font merveilleusement l'amour.. A-t-elle oublié Pascal ? Est-elle heureuse ?.. Comme l'Armée Rouge n'a jamais rendu les livres, on ne tient plus beaucoup de comptes.. C'est du temps gagné pour la vraie vie.. Aux Fougères, les hippies se sont débrouillés sans médecin.. L'enfant est né ; il a grandi.. C'est un jeune garçon mince et beau, un peu mystérieux.. Il a des dons artistiques certains.. Mais on dit que dans le monde de demain, tous les Hommes seront des artistes.. l'Armée rouge contre les utopistes.. Planète socialiste.. (anthologie sous la responsabilité de : [Michel Jeury] : Suisse › Yverdon : Kesselring • Ici et maintenant, troisième trimestre 1977 (juillet 1977))..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/Vivre le temps | Quarante-Deux
    Descriptive info: Vivre….. Vivre le temps.. e siècle s'achevait.. L'ère approchait deux mille ans.. 1988….. C'était une circonstance assez banale, plus ou moins liée à mon activité professionnelle.. Je travaillais aux éditions Ercole.. Les éditions de M.. Laversant, le milliardaire bien connu.. Les éditions Ercole publiaient notamment un certain nombre de revues consacrées — selon la formule — « à divers aspects du monde moderne ».. Il y avait entre autres.. Tours.. Soleils chauds.. J'étais à l'époque rédacteur en chef de l'une de ces revues et j'avais écrit un article assez critique à l'égard de la médiachaîne Mercurama, où plutôt de certains établissements que contrôlait cette chaîne.. J'avais alors reçu une invitation d'un certain M.. Komme, qui me priait de me rendre à l'un de leurs centres où l'on venait de lancer une attraction « unique au monde ».. Une attraction basée, m'expliquait-on, sur les stimulateurs de mémoire, sonores et visuels.. Cela pouvait permettre à n'importe qui de retrouver, de revivre son passé, de s'enfoncer dans les méandres de sa mémoire, dans le labyrinthe du temps.. Ou quelque chose de ce genre….. J'étais alors extrêmement surmené.. Une habitude que j'avais prise depuis peu et que je ne perdrais jamais plus.. Je commençais à avoir aussi certains ennuis cardiaques.. L'invitation m'arriva un jour où je me sentais guetté par la dépression.. Je trouvai amusant d'aller voir ça de près.. À l'entrée du fameux centre, trônait une sorte de batracien hilare, une grenouille verte, géante : en réalité, un bureau caréné avec le capot d'une Citroën des années soixante ; ça, c'était le genre Mercurama.. Un petit homme gras se leva pour m'accueillir derrière la grenouille qui le cachait presque entièrement.. M.. Komme.. Je serrai mollement la grappe de boudins mauves qu'il me tendit en guise de main.. « Ce que j'aime surtout dans votre revue, m'sieur Huvon, » me dit-il, « c'est les dessins !.. — Quelle revue ? » demandai-je.. « Les éditions Ercole en publient onze, chez monsieur Komme ! ».. L'attraction « unique au monde » s'appelait le Mémorama.. C'était une création de miss Charlene Libby, qui avait appliqué les théories du professeur néerlandais van Sjeresen, lequel s'appuyait sur les recherches japonaises en matière d'hypermémoire, etc.. Après une demi-heure de palabres, je me retrouvai marchant dans un couloir lumineux, interminable.. La magie des couloirs est bien connue.. Mercurama n'était pas la seule à l'exploiter.. Le couloir devint obscur.. Puis il fut de nouveau lumineux.. Et obscur comme le passé.. Et lumineux comme les souvenirs lointains.. Et vert comme le temps.. Comme le temps… J'eus l'impression qu'il était naturel de voir le temps en vert et que je l'avais toujours vu ainsi — mais peut-être étais-je soumis à un effet de persuasion subliminale… — Tentative de persuasion inutile, d'ailleurs, puisque je vois réellement le temps en vert et que je l'ai toujours vu ainsi.. Non, pas tout le temps : le passé.. L'avenir n'a pas de couleur.. Est-ce que ça signifie qu'il n'existe pas ? Je cessai de me demander si toutes les pensées qui me venaient étaient bien les miennes.. Oui, c'est vrai, le passé a pour moi une couleur verte, plus ou moins foncée suivant son éloignement.. Vert… Et je continuai d'avancer dans ce couloir.. Une ligne dorée s'enroulait loin devant moi.. Je connaissais les techniques Mercurama.. Illusion… Tout cela me paraissait à la fois très sophistiqué et un peu primaire — déjà en 88, des expériences plus intéressantes et plus concluantes avaient été réalisées en laboratoire.. La fatigue me rendait ce jour-là exceptionnellement réceptif, et je me laissai conduire, et je me laissai mener, et j'acceptai le jeu.. Je n'avais plus en moi aucun désir de résistance à quoi que ce soit — et à partir de cette date, je n'eus plus jamais aucun désir de résister à n'importe quoi.. Je m'ennuyais dans mon travail et ma vie.. J'étais venu chez Mercurama pour m'ennuyer, tout en me désennuyant.. J'acceptais de m'ennuyer ; cela me distrayait.. Il s'avéra que cette disposition d'esprit tout à fait étrange et indescriptible, était propice à une certaine prise de conscience.. C'est pourquoi, sans doute, je découvris le temps cette fois….. Je marchais.. Je savais bien que le couloir ne pouvait pas avoir plus de trente, quarante ou cinquante mètres de long.. En fait, je tournais probablement en rond sans m'en apercevoir.. C'était une technique classique.. Je m'ennuyais de plus en plus.. Comme dit une très vieille expression, « le temps me durait… ».. J'ai ralenti, puis j'ai pressé le pas.. J'ai bâillé, puis j'ai regardé ma montre ; elle était arrêtée.. Ou elle m'a paru arrêtée.. Et je suis arrivé dans une zone verte.. J'ai dû voir plusieurs bandes de couleur se déployer devant moi, sans en avoir vraiment conscience, et je me suis dirigé instinctivement du côté du vert.. Puisque le vert, c'est la couleur du passé.. Je jouais le jeu : je cherchais mon passé.. Je baignais dans le vert.. Une certaine émotion me gagnait, chassant peu à peu l'ennui.. Je me défendis d'abord, puis je me laissai prendre.. J'entendais aussi de nombreux sons : des bribes de musiques difficiles à identifier, des débris de symphonies, des éclats de bruitage… Tout en avançant dans la zone verte, je me rendis compte que certains sons m'attiraient.. Je ne résistai pas.. Je ne résisterai plus jamais.. (Le secret du temps n'est-il pas là ?) Les sons les plus agréables, les plus émouvants évoquaient le crissement de la pluie sur la tôle, le grondement feutré d'un puissant moteur, le jaillissement de l'eau, le chuchotement d'une conversation à voix basse… la voix de ma mère murmurant près de mon oreille… La pluie tintant contre une vitre.. Un bruit de moteur tout proche… La pluie sur une carrosserie….. J'étais… dans un véhicule… Et toujours beaucoup de vert… Un nuage vert qui s'arrondissait, se condensait en une grosse boule… un ballon… une boule qui était devant moi… Une boule de quoi ? Eh bien… de caoutchouc mousse… et puis elle… s'était brusquement rapetissée… et c'était… maintenant… une balle verte… une balle à jouer en caoutchouc mousse et je tenais dans ma main une balle d'enfant et je la serrais dans ma main et c'était un épisode… en effet un épisode de mon passé, un épisode de mon enfance et j'étais dans un autobus… j'étais assis sur un fauteuil de cuir… le siège était trop haut pour moi… quelqu'un se trouvait à côté… qui devait être ma mère… et nous revenions d'une ville voisine et il pleuvait… il pleuvait mais il y avait quelques rayons de soleil et les gouttes brillaient… sur la vitre du car… et je tenais dans ma main une balle en caoutchouc mousse….. L'impression prit une force extrême et je perdis conscience de l'endroit où je me trouvais réellement et de l'expérience que j'étais en train de vivre… et je fus l'enfant que j'avais été… enfant de trois ans ou quatre ans au plus… et j'étais assis sur un fauteuil trop haut dans un autobus brinquebalant et il pleuvait et je tenais une balle de caoutchouc mousse dans ma main et j'avais trois ans ou quatre ans et j'étais… dans mon passé !.. Pour diverses raisons, les expériences de Mémorama ont été un échec, du moins dans une première phase.. Peut-être le système n'était-il pas encore au point en 88.. Des travaux très importants sont en cours sur les stimulateurs de mémoire, dans un certain nombre de laboratoires américains, européens et japonais, mais je me demande si les chercheurs auront.. assez de temps.. pour aboutir.. Pour moi, c'était sans importance.. J'avais découvert, ou plutôt redécouvert le temps.. J'avais réappris à vivre dans le temps, à vivre le temps, comme un enfant… J'avais découvert par hasard — mais était-ce bien par hasard ? — ma propre machine à voyager dans le temps.. C'était une balle verte en caoutchouc mousse : un objet qui n'existait plus depuis dix ou vingt ans… qui devait être en train de pourrir dans la terre ou qui avait brûlé ou….. Mais je n'avais pas besoin de la balle elle-même pour voyager dans mon passé.. Le souvenir, l'image visuelle et surtout tactile de l'objet me suffisaient.. Cependant, lorsque je me rendis compte de l'importance de cet objet, je décidai de m'en procurer un autre, aussi semblable que possible.. Je fis de nombreuses recherches.. Ce fut  ...   du repas, on se mit à parler du temps.. La Verticale Laversant contrôlait, avec les éditions Ercole et d'autres groupes horizontaux, une bonne cinquantaine de journaux, de revues et d'émissions télévisées.. Audrey Robin, une très jeune femme, avait la charge du secteur Science-Fiction.. Et quelqu'un… non, pas quelqu'un : M.. Laversant soi-même lui demanda pourquoi la Science-Fiction actuelle ne parlait plus jamais de voyages dans le temps.. Plusieurs personnes s'étonnèrent de ce fait.. Audrey Robin confirma mais hésita sur l'explication.. On discuta longuement la question.. C'était vrai : les histoires basées sur le voyage temporel, la plupart des récits axés sur le temps semblaient avoir disparu de la Science-Fiction.. On s'amusa à chercher la date à laquelle le phénomène avait commencé.. Les spécialistes se mirent d'accord sur 1983-1985.. Quant à l'explication, l'avis général fut celui-ci : le sujet avait été abandonné parce que tout le monde, auteurs et lecteurs, avait pris conscience de l'impossibilité absolue — scientifique, logique, structurelle — de toute translation ou projection temporelle.. Une impossibilité liée à la nature même de la réalité.. (Je ne prenais pas part au dialogue et je me demandai en silence :.. Mais quelle est donc la nature de la réalité ?.. Les auteurs avaient donc cessé de se cogner la tête contre l'impossible… La formule était de Philip de Foe, qui avait connu dans les années 80 l'autre Philip, le grand Dick.. Quelqu'un me demanda mon avis, peut-être parce que je ne participais nullement à la discussion et que j'étais perdu dans une vague rêverie.. Ce n'était pas M.. Laversant, mais M.. de Tizac, responsable général du secteur édition.. « Notre ami James Huvon croit peut-être aux voyages dans le temps ? » À mon propre étonnement, je n'avais aucune envie de me rallier à l'avis général.. Je me croyais pourtant quelqu'un de réaliste, sceptique même.. Dans un premier mouvement, je m'étais dit :.. Bien sûr.. C'est évident.. Il est tout à fait impossible, par exemple, de revenir en arrière pour changer quoi que ce soit à l'Histoire ou à la destinée, serait-ce la destinée d'un ver de terre !.. Cette conviction devait être en moi.. Je savais qu'elle était en moi, comme en tout homme sensé.. Et je ne la trouvais pas.. J'avais dû changer à un certain moment.. Cela remontait peut-être à l'été 88 et je ne m'en étais pas aperçu.. Je me sentis plein de doute.. Je pensai à peu près ceci :.. Oui, bien sûr, ça paraît impossible.. À moins que le temps ne soit pas ce qu'on croit !.. Et, aussitôt, la certitude me vint que le temps n'était pas ce qu'on croyait.. Je ne sais ce que je répondis.. Tout le monde me regardait.. Je devais avoir un air très bizarre.. Et le temps continua de s'écouler comme il l'avait toujours fait.. Peut-être y avait-il d'invisibles changements dans le continuum, dans la réalité ou ailleurs.. Je me demandais parfois si les changements ne commençaient pas à être visibles… On avait prévu pour cette fin de siècle une situation tendue sur tous les plans, dans tous les pays et toutes les sociétés.. De fantastiques remous, une montée de la violence, une sorte de crescendo dramatique vers l'an 2000.. Rien de tout cela ne se produisait.. On assistait plutôt à une sorte d'affadissement des émotions, des désirs, des mœurs.. C'était vrai des nations comme des individus.. Une douce somnolence gagnait peu à peu le monde.. Ou bien était-ce une immense lassitude.. Seul l'humour tenait bon….. L'économie, par exemple, sans connaître les crises qui avaient secoué la société industrielle dans les vingt dernières années, se mettait à tourner au ralenti sans que personne n'ait l'air de s'en soucier.. Nous sommes en 1999 et j'ai l'impression que cela n'est pas vrai, que nous ne verrons pas l'an 2000.. Je ne le verrai pas de toute façon car mon état de santé s'est aggravé.. Cette fois, mon cœur est très malade et je suis trop fatigué et les médecins sont trop fatigués pour s'occuper de moi… Mais j'ai l'intuition que personne ne verra naître le troisième millénaire.. On ne connaîtra pas l'an 2000 parce qu'il n'y aura pas d'an 2000, parce que le temps n'est pas ce que l'on croit et qu'il sera incapable de pousser plus loin cette énorme comédie, cette gigantesque simulation.. Le temps s'était déguisé en Histoire, mais ce n'était qu'un déguisement, et maintenant personne n'y croit plus.. Et le temps rit de sa propre farce.. J'entends rire le temps !.. Et je sens qu'il va arrêter ce jeu qui a duré trop longtemps….. Et puis j'ai décidé de retourner en arrière, pour de bon cette fois, jusqu'à une bifurcation de ma destinée.. J'ai quarante-sept ans.. Je ne vais pas attendre la mort dans cette ligne décevante qui sera bientôt tranchée.. Je ne vais pas attendre cet an 2000 qui ne viendra pas — parce que l'Histoire est une illusion et le Calendrier une mascarade.. Je vais recommencer à zéro pour vivre une vie meilleure dans un monde plus réel.. Je sais que j'ai une chance.. J'ai fait des recherches désespérées pour retrouver la balle verte.. Je suis allé dans ma ville natale.. Le nouveau maire était un ami d'enfance.. J'ai raconté qu'enfant j'avais caché des bijoux de ma mère dans une balle verte et enterré la balle quelque part dans le jardin à moins que je ne l'aie cachée dans le grenier.. Les occupants actuels du logement m'ont laissé fouiller partout.. Personne ne s'étonne plus de rien.. On n'a plus ni l'envie ni la force de s'étonner… Je n'ai pas retrouvé la balle mais, dans le grenier de la mairie, j'ai mis la main sur un livre d'images que j'avais vers trois ans ou quatre ans, avant d'aller à l'école.. Des images d'Épinal défraîchies, sur des pages salies et déchirées.. Le livre est imprimé d'un seul côté.. Au verso, les pages sont blanches, et avant de savoir écrire une lettre, j'avais gribouillé d'informes dessins.. (Mais peut-être les dessins ne sont-ils pas tellement informes ? En les regardant, maintenant, il me vient d'étranges visions…).. Je pense — j'espère — que j'avais griffonné ces signes secrets avant d'avoir la balle verte.. Il la faut ! Je vais me servir de ce vieux livre pour retrouver le jour de la balle verte (du retour en autobus, sous la pluie, avec la balle verte).. Et je changerai de destinée.. Je recommencerai tout.. Je suis sûr que c'est possible.. Ce jour-là est un jour important de ma vie, un nœud du temps, et quelque chose va arriver.. Le voyage sera facile.. Le temps est plus fluide qu'autrefois.. Cette sorte de tension superficielle qui nous tenait collés au présent n'existe presque plus.. Je n'ai pas fait d'essais systématiques.. Il m'a suffi de penser au voyage quelques jours ou quelques semaines — on est en 1999 et personne ne regarde plus le calendrier… — et je suis parti.. Et je sais pourquoi les auteurs ont cessé tout à coup de parler du temps.. C'est qu'ils ont eu.. peur.. Ils ont senti que le temps n'était pas cette force paisible, au cours immuable, révélée par le Calendrier et l'Histoire.. Et lorsqu'il a commencé à laisser entrevoir sa véritable nature, ils ont été terrifiés et ils se sont tus.. Le vert, couleur du passé.. Certains sons m'attirent.. Le crissement de la pluie sur la tôle, le grondement feutré d'un moteur….. Mais voici que le vert s'estompe.. Tout devient gris.. Jaillissement d'eau, conversation à voix basse.. Ma mère murmurant à mon oreille.. Le tintement de la pluie contre la vitre.. Je suis dans un véhicule… Impression de grisaille… Je suis assis sur un fauteuil de cuir… trop haut pour moi… ma mère est à côté de moi et je pleure… À travers mes larmes, tout me semble gris… Nous revenons de la ville et il pleut, et ma mère na pas trouvé la balle verte que je désirais, et je pleure.. Je suis assis sur un fauteuil trop haut dans un autobus brinquebalant et il pleut et j'ai les mains vides et je pleure.. J'ai trois ans ou quatre et je suis dans mon présent, mais je ne le sais pas, et la vie m'attend et je l'ignore.. Le temps est gris.. Vivre le temps.. Univers.. 10, septembre (France › Paris : J'ai lu 769, troisième trimestre 1977 (5 août 1977))..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/l'Adieu aux lucioles | Quarante-Deux
    Descriptive info: l'Adieu….. l'Adieu aux lucioles.. Avec Katia Alexandre.. I.. ls étaient là, posés, absolument identiques : deux petits sachets en papier blanc.. À peine devinait-on un léger renflement : il y avait quelque chose dans les plis du papier.. Une poudre blanche : du sucre peut-être… douceur onctueuse, agréable au goût.. Ou bien un poison âcre… mortel.. De cette même couleur virginale : la mort ne rejoint-elle pas la pureté primitive ?.. Deux petits sachets bien innocents.. L'un contenait le poison qui donnait une mort certaine mais douce, un peu lente, sans souffrance, et c'était l'essentiel.. Il n'entrait pas dans leurs conventions de mêler au jeu de vie et de mort un masochisme de mauvais aloi.. Non, c'était une fin, un aboutissement.. Surtout, il fallait que ce soit là l'ultime choix du destin.. Le deuxième sachet ne contenait, mélangé à du sucre, qu'un somnifère léger, dont le goût âcre et amer devait rappeler plus ou moins celui du poison.. C'était elle, Brigitte, qui les avait préparés tous deux.. Pour une fois, elle avait mis à son travail cette minutie qui lui manquait tant dans les activités ordinaires de la vie.. Elle avait pensé :.. Il faut que j'aie ce courage, le dernier sans doute : réussir un acte réfléchi, définitif.. Après, je pourrai me reposer.. Pour l'éternité peut-être.. Plus de problèmes, plus de souffrances, plus de larmes, plus rien.. À sa grande surprise, Gérard avait accepté ce jeu sinistre.. Pour quelle raison obscure avait-il soudain oublié d'être ce juge impartial et égoïste qui trouvait sa joie dans la faiblesse des autres ? La curiosité morbide poussée à son paroxysme ? Voir si elle serait capable d'aller jusqu'au bout ? De toute façon, il ne pouvait plus reculer maintenant.. Il choisirait seul son sachet… D'ailleurs, Brigitte était incapable de désigner celui qui contenait le poison.. Ils allaient s'affronter dans un combat loyal.. Le destin serait le seul maître.. Du moins, Brigitte le croyait.. Mais qu'est-ce que le destin ?.. Sur la nappe vert tendre, qui évoquait l'herbe nouvelle et les feuillages au printemps, elle avait mis leurs deux couverts avec un soin tout particulier.. Les plus belles assiettes, celles de porcelaine cerclées d'or, et les verres en cristal fin dont ils ne se servaient plus depuis… depuis le jour où, en voulant s'amuser, elle en avait brisé cinq d'un coup.. Elle n'osait même plus toucher ce service — ou ce qui en restait.. Elle avait l'impression de frôler un serpent.. Le souvenir de cet instant déversait en elle des gerbes d'eau glacée.. Elle s'entendait rire encore, de son rire d'enfant, léger, naïf, quand la cascade de cristal s'était répandue en mille morceaux, chacun accrochant un éclat de soleil.. Mille petits soleils bondissants ! Et soudain, le choc brutal, affreux.. De toute sa colère d'homme, de mâle en fureur, il l'avait giflée, avec violence, avec cruauté, avec haine.. L'humiliation était montée en elle plus vite que la douleur, la submergeant à son tour de colère et de haine.. Et ces verres éclatants qui piégeaient si bien la lumière s'étaient mués pour Brigitte en de pauvres images ternes et aveugles.. Pauvres images de son bonheur perdu….. Elle vint s'asseoir doucement, légèrement, sur le canapé bas qui était son refuge préféré.. Elle aimait s'y vautrer comme une chatte lasse, cachant sa tête dans les coussins pour ne plus sentir sa douleur, pour échapper à cet épuisement moral qui la détruisait à petit feu.. Pour pleurer aussi.. Mais les larmes n'apaisent pas.. Elles accompagnent, de leur chaude saveur, la malignité de la souffrance.. Elles sont le sang, mêlé de lymphe et de pus, de la plaie qui ne veut pas guérir.. Brigitte attendait, calme, ses grands yeux clairs fixés sur les petits sachets blancs.. Quelle serait la réaction de Gérard en les voyant ? Aurait-il un léger recul ? Ébaucherait-il ce mince sourire, mystérieux, supérieur, dont elle n'avait jamais su déceler l'origine, l'intention, le sens ?.. Elle voulait voir son visage en pleine lumière à cet instant.. Aussi avait-elle allumé le grand lustre des jours fastes, des jours où toute intimité était bannie….. Une odeur de brûlé venait de la cuisine.. Elle se précipita.. Surtout ne pas rater le dîner : le dernier… pour elle ou pour lui ? Au fond d'elle-même, que souhaitait-elle enfin ? Elle n'aurait su le dire.. Soudain, elle se mit à rire.. Un rire enroué qui sonnait faux, comme le fa à la dernière octave du piano.. N'était-ce pas risible qu'en de telles circonstances elle soit encore incapable de choisir ? La mort seule pouvait délivrer son esprit égaré dans les labyrinthes de la détresse et de la haine… Oui, mais si Gérard venait à mourir… ne serait-ce pas aussi la délivrance ?.. Ô justice de Dieu, si tu pouvais être équitable une fois, une toute petite fois ! Je n'ai pas le courage de m'offrir en victime expiatoire, ni celui d'être le bourreau.. Ou alors voir couler le sang chaud de Gérard mêlé au mien, en écoutant le requiem de Mozart ! Et puis mourir ensemble.. Summum de l'amour romantique….. Est-ce qu'elle l'aimait encore, l'homme perfide qui l'avait asservie et démolie ?.. De toute façon, elle se serait heurtée à un refus méprisant.. Tu ne t'es donc pas assez abreuvée de poésie, ma Brigitte, jusqu'à en avoir la nausée ?.. Le poison, le mystère des petits sachets anonymes… cela lui ressemblait mieux.. C'était à la fois cynique, tortueux et merveilleusement logique.. Je suis ainsi et c'est ainsi qu'il m'aime !.. Ma logique est plus forte que la sienne.. Après tout, Gérard était un pauvre type.. Elle l'avait décidé.. Lui, son dieu : un pauvre type.. Que restait-il de l'amour et de la poésie.. « Si le vent en jouant décoiffe tes cheveux »….. Imbécile !.. « Brigitte… » Comme il aimait répéter son nom dans les heures tendres, et plonger éperdument son visage dans les longs cheveux pareils à des épis mûrs ! Elle s'était laissé glisser sur le plancher et, la joue blottie contre l'épais tapis, elle sanglotait.. Ah, Seigneur, pourquoi ne peut-on pas retourner en arrière, piétiner le présent comme une bête venimeuse, et faire revivre le passé ? Ou bien se transporter dans un futur recréé, que l'on maîtriserait en se jouant ?.. Brigitte se releva, péniblement.. Avec rage, elle essuya son visage mouillé de larmes.. Quelle comédie, ma fille ! Tu te joues la comédie, c'est vrai.. Tu n'as aucune fierté, aucun courage… Le jour et l'heure sont venus, maintenant.. Les regrets sont inutiles.. Pas de sottes défaillances.. Tu l'attendais, tu le voulais, cet instant de vérité, cet ultime face à face ? Tu ne vas pas flancher, non ?.. … Au fait, où était Gérard ? Pas dans son atelier, en tout cas.. D'ailleurs, il ne travaillait pour ainsi dire plus depuis quelque temps.. Alors, où se cachait-il ? Oh, il ne se cachait pas : ce n'était pas son genre.. Il traînait simplement Dieu sait où, comme d'habitude.. Il n'aurait pas fait une petite fugue — justement aujourd'hui.. Il devait être quelque part dans la maison — vaste et délabrée, pleine de recoins sombres et de pièces abandonnées ? Villa.. les Lucioles.. … Une drôle de villa ! Gérard méditait peut-être dans un endroit invraisemblable, seul avec les rats, les araignées ou les cancrelats.. Il écrivait peut-être ses dernières impressions ou rédigeait son testament !.. Brigitte monta quatre à quatre l'escalier central, celui tout au long duquel Gérard l'avait portée presque religieusement dans ses bras, jusqu'à leur chambre ventée et moisie, le soir des noces.. Car il était fort !.. Elle frissonna.. Le temps… je voudrais tenir le temps entre mes mains pour le broyer, le déchiqueter !.. Du palier, elle entendit l'eau couler à grand bruit dans la salle de bains.. Il prenait un bain, tout simplement ! Il l'étonnerait toujours… Il voulait être propre pour se présenter au jugement dernier ! Elle rit nerveusement et se glissa à pas de loup vers la porte restée entrouverte.. L'eau avait cessé de se déverser en cataractes.. Une odeur de lavande flottait jusque dans le couloir, mêlée à une autre, plus exquise encore, mais plus difficile à définir.. Brigitte entra et resta honteusement figée devant Gérard.. Il était seulement vêtu d'une serviette autour des reins ; sa haute silhouette barrait la porte ; et il la regardait d'un air amusé.. « Alors, ma chérie, tu viens admirer une dernière fois ton grand homme ? Tu veux bien m'essuyer le dos, puisque tu es là ? ».. Gênée mais obéissante, elle s'avança vers lui.. Au lieu de le frotter avec la serviette qu'il lui tendait, elle découvrit son dos humide, appuya la joue sur son flanc, promena ses lèvres le long de la colonne vertébrale.. Et lui, comme d'habitude, se méprit sur son attitude.. Un monde nébuleux, obscur, les séparait.. Il se retourna en arborant ce sourire railleur qu'elle connaissait si bien et qu'elle avait fini par détester de toutes ses forces.. Il la regarda intensément et la pressa contre lui.. Dieu qu'il était donc fort !.. « Pauvre petite chose ! Tu ne peux pas te passer de moi, hein ? Comment feras-tu quand je serai mort ? ».. Brigitte le repoussa avec une colère sauvage.. Elle aurait voulu le mordre, le déchirer… une fois de plus.. Mais elle connaissait ses réactions brutales.. À ce jeu, elle aurait été perdante une fois de plus.. Et s'il n'y croyait pas ? S'il s'imaginait simple spectateur d'une comédie burlesque ?.. — « Gérard, écoute-moi, c'est vrai.. Je te l'ai juré : ce n'est pas une plaisanterie.. Je suis allée jusqu'au bout.. Maintenant nous ne pouvons plus reculer.. Nous ne sommes pas des lâches….. Des lâches ! des lâches ! » répétait-elle désespérément, dans un murmure.. Un instant, le beau visage de Gérard, aux traits fins et un peu mous, se figea comme si une brusque inquiétude avait troublé la sérénité de cet homme tellement sûr de lui.. Pas longtemps… Il se remit à sourire et souleva Brigitte dans ses bras.. Elle se débattit en vain.. Il la tenait bien.. — « Alors, ma chérie, c'est notre dernier voyage ?.. — Démon ! » cria-t-elle, moitié riant, moitié pleurant.. — « Pauvre ange déchu… Eh bien, je vais t'entraîner avec moi aux enfers ! ».. Quand Brigitte revint à la cuisine, où le rôti brûlait, elle était anéantie et tremblait pourtant de rage.. Elle attendait le dénouement avec une impatience terrifiée.. Gérard regardait en souriant Brigitte disposer les hors-d'œuvre avec une sorte de tendresse.. « Chère Lucrèce, » demanda-t-il moqueusement, « combien de temps nous faudra-t-il pour passer de vie à trépas ?.. — Ce sera assez long.. » répondit-elle en feignant à son tour l'ironie.. « Ah, Lucrèce : ce nom me va bien, tu sais ? Tu peux me faire confiance : après une heure ou deux, ou peut-être trois, ce sera un néant très doux, un sommeil progressif, invincible… Les effets de ce poison sont tels qu'il est très difficile de faire la différence avec un somnifère.. Voilà pourquoi je l'ai choisi.. — Où as-tu appris ça ? » demanda-t-il sèchement.. — « Ton meilleur ami étant toxicologue, d'ailleurs….. — Serge n'a jamais su tenir sa langue devant une femme ! » Gérard semblait contrarié.. « Il n'était pas toxicologue mais neurologue.. Ses recherches aux laboratoires Orwell n'ont rien à voir avec la toxicologie.. — Admettons… ».. Même dans ces circonstances, il prenait un plaisir évident à la contredire.. Il ne lui passait jamais la plus mince erreur.. — « Ce n'est quand même pas Serge qui t'a donné ce poison ? » dit-il après avoir réfléchi un moment.. « Comment as-tu fait pour te le procurer ?.. — Ce sera mon secret, si tu veux bien.. « D'ailleurs, je l'ai oublié !.. — Oublié ? Tu es folle ou tu….. — C'est peut-être que je ne voulais pas me souvenir.. » dit Brigitte presque humblement.. « Pour l'avoir, j'ai peut-être fait quelque chose que je préfère oublier.. Qu'en penses-tu ?.. — Je pense que tu es complètement dingue ! » cria Gérard.. Cette fois, la colère commençait à le prendre.. Elle l'aimait mieux ainsi, donnant libre cours à sa nature violente, qu'hypocrite, doucereux, persifleur, tel qu'il essayait le plus souvent de paraître.. — « Gérard, » dit-elle sur un ton grave, « as-tu pensé que le survivant de nous deux risque d'être inculpé de meurtre ou, tout au moins, de non-assistance….. …à personne en danger ! » termina Gérard.. « Ne te fatigue pas à me faire un cours sur un sujet que je connais certainement mieux que toi… Depuis ton ingénieuse suggestion, ma chère Lucrèce, j'ai réfléchi à cette éventualité.. Et je crois avoir trouvé la solution.. Laisse-moi au moins, pour la dernière fois, l'illusion de pouvoir résoudre tes petits problèmes !.. — Il n'y a jamais de problème ! » jeta Brigitte furieusement.. « Il est normal que le survivant réponde du meurtre de l'autre.. — Chère Lucrèce… j'oubliais l'indispensable : la publicité.. En première page des journaux :.. duel moderne.. … Pas mal, comme titre, hein ? Pour rendre service à un journaliste dans le besoin ! Et puis c'est romanesque à souhait ! ».. Brigitte resta confondue.. Non, elle n'avait pas tout prévu.. Il s'en fallait d'un petit détail.. — « Tu as une idée ? Je veux dire une idée qui permettrait au survivant de reprendre une vie normale ? Nous devrions….. — Quelle douce vie sera la tienne, chère Lucrèce, quand ton bourreau sera étendu sous la froide pierre ! Laisse-moi rigoler doucement ! Imagine l'aube resplendissante de ton premier jour de liberté.. Ton premier jour d'été… » Il déclama : « Les oiseaux, ivres de rosée, empliront de leurs chants triomphants ta chambre solitaire.. Et tes yeux d'azur s'ouvriront sur un monde plein de promesses… Oui, je me demande toujours si tu es monstrueuse ou simplement idiote ! Mais je t'aime ! Bien.. Revenons à nos préoccupations actuelles, Chérie, si tu permets que je t'appelle encore ainsi.. Inutile de s'évertuer à ébranler la citadelle… Pas celle que tu voulais édifier pour y cacher notre amour, tu te souviens ? Celle où nous nous sommes enfermés chacun de notre côté.. Ce serait une perte de temps….. — Une perte de temps.. » répéta Brigitte comme si ces mots lui semblaient étranges.. — « Il suffit donc de laisser une lettre.. » trancha-t-il.. « Chacun de nous posera son mot sur sa table de chevet et fermera sa porte à clé.. Ce qui expliquera, ou laissera supposer, qu'à la suite d'une petite bouderie, l'un de nous ne s'est aperçu du drame que trop tard, le lendemain matin ! ».. Livide, Brigitte écoutait.. Elle écoutait l'homme qu'elle avait tant aimé parler calmement de leur mort — de la sienne peut-être… Elle se mit à haïr l'autre Brigitte, son double incertain, mystérieux, plus qu'aux trois quarts rêve, qui lui avait soufflé ce scénario et peut-être apporté le poison.. Comment pouvait-elle supporter l'idée de perdre Gérard pour l'éternité alors qu'elle acceptait difficilement une séparation de quelques jours ?.. Il a raison.. , pensa-t-elle, un instant lucide.. Je suis folle, folle… Ou bien c'est l'autre… Mais non, l'autre n'existe pas.. C'est un fantasme que j'ai inventé pour me sentir moins coupable….. Elle écoutait Gérard et elle avait l'impression qu'il racontait une histoire : celle de deux êtres bizarres, attirants et un peu déséquilibrés… mais il ne parlait certainement pas d'eux-mêmes !.. Elle se mit à rire, et des larmes brillèrent dans ses yeux.. Elle le regarda avec une intensité extrême.. Une lueur secrète cruelle, peut-être, veillait dans son regard.. Elle aurait voulu le haïr vraiment, car elle le sentait triompher.. Il avait combiné quelque chose pour fausser la situation.. Eh bien, tant pis.. Si Dieu, ou le destin, ou le hasard le voulait, elle était prête !.. « Bien.. « Maintenant que le problème peut être considéré comme résolu : j'ai faim.. J'espère que tu nous as fait un bon petit souper.. L'idée de mourir ne me coupe pas l'appétit !.. — Et l'idée que je vais mourir, moi ? » questionna Brigitte, le cerveau embrumé par le désespoir.. « Oui, rassure-toi, le rôti est un peu brûlé, mais tu auras tout ce que tu aimes.. Je n'ai pas oublié le champagne….. — Chérie, je comprends bien que tu ne veuilles pas rater ta sortie ! ».. Salaud !.. pensa-t-elle.. Oh, l'affreux, l'immonde salaud !.. — « Le champagne aidera à faire passer le reste.. » dit-elle en se forçant à son tour au persiflage.. « Ce sera amer, je te préviens.. Le gardénal, surtout.. Le poison, je ne sais trop.. — Je ne prendrai qu'une coupe.. » décida Gérard.. « Pour garder l'esprit clair ! Ensuite, nous irons nous coucher, chacun chez soi, comme prévu.. Ah, tu n'oublieras pas la lettre, Chérie.. Je risquerais d'être très ennuyé.. Malgré le témoignage de Serge !.. — Tu me dicteras.. J'écrirai la même chose que toi ; ça n'a pas d'importance puisqu'une des lettres sera détruite.. — Attends, j'ai besoin d'inspiration.. Il bondit vers la chaîne hi-fi, fouilla nerveusement dans la pile de disques.. À la surprise de Brigitte, il ne mit pas Bach, le consolateur.. Il ne cherchait pas la paix, il… il était sûr de lui, comme toujours.. Il choisit la Quatrième Symphonie de Schumann.. Il y a dans ce morceau quelque chose de tragique et de définitif, c'est vrai.. Mais Brigitte, s'il lui fallait mourir, aurait eu besoin de douceur et d'apaisement : un concerto pour violon de Bach.. Où puiser plus de sérénité ?.. « Tu es prête, chérie ? Je dicte.. Brigitte sentit un frôlement derrière elle.. Une main effleura son épaule.. « J'ai décidé de me donner la mort… » martela Gérard.. Mais elle écoutait une voix infiniment plus douce : la voix de l'autre Brigitte qui murmurait à son oreille :.. N'aie pas peur, ne crains rien, tout se passera bien pour toi… pour nous… Je suis toi… À bientôt !.. Brigitte avait pris son plus beau déshabillé, fait de voiles transparents et irisés qui s'enroulaient en volutes autour d'elle.. Elle jeta un regard distrait vers le grand miroir ovale.. Oui.. , pensa-t-elle,.. si je dois mourir, que ce soit en beauté !.. Ses longs cheveux blond doré coulaient en vagues souples sur ses épaules bronzées.. Comme dédoublée, elle percevait une sensation de volupté qui émanait de tout son corps… Elle s'allongea sur son lit, s'étira.. Curieusement, elle se sentait presque bien, reposée, détendue… prête pour mourir comme elle ne savait jamais l'être pour vivre ! Peut-être l'effet lénifiant du champagne ou le souvenir de cette dernière soirée ? Pas déjà la drogue : gardénal ou poison ?.. Non, impossible.. C'est trop tôt.. Je ne veux pas.. Elle appela : « Brigitte ! ».. Mais l'autre Brigitte n'était qu'une illusion.. Psychose hallucinatoire ou quelque chose comme ça.. Tu es folle, vraiment folle, ma fille.. , se dit-elle avec une certaine délectation.. Plus rien n'avait d'importance.. Folle ou non, elle allait se reposer.. Si elle s'en sortait — c'est-à-dire si Gérard mourait —, elle irait passer quelques jours, quelques semaines plutôt, dans une clinique blanche, au milieu des arbres verts.. Cesser la lutte et se reposer… Mais cela semblait peu probable.. Elle avait eu tort de croire que Gérard lui laisserait une chance.. Qu'avait-il fait ? Elle ne pouvait pas l'imaginer.. Elle n'avait même plus la force d'y penser.. Mais il avait trouvé un moyen pour sortir vainqueur à coup sûr de ce duel imbécile.. Pourquoi as-tu besoin de mon corps, Gérard ? Tu sais bien qu'il est une chose périssable.. Qu'en restera-t-il après ma mort ? Quand cette enveloppe charnelle que tu aimes sera réduite à néant par la terre grouillante ? Quand mes os blanchis ne seront plus qu'une matière minérale ? Que feras-tu, mon pauvre amour ? Folle, oui, je suis en train de devenir folle… mais ça n'a plus aucune importance !.. Elle ouvrit lentement les yeux.. Des larmes glissèrent sur l'oreiller, mouillèrent son visage.. Tu as perdu, Brigitte, tu as perdu !.. Elle était seule au fond de la nuit… douce nuit d'été.. Qu'avait-elle fait ? Quel crime absurde son esprit malade avait-il combiné ? Mais lui, Gérard, il l'avait suivie dans ce jeu infernal ; il avait accepté l'horrible marché et aidé à préparer leur perte.. Oh, il vivra, ce monstre, car il aime la vie.. Et je ne veux pas qu'il souffre.. C'est moi qui dois mourir….. Mourir, non, je… Il faut que je fasse quelque chose.. S'il est encore temps !.. Elle se leva.. Elle se sentait faible mais légère.. Ses jambes ne tremblaient pas ; seulement, elle avait l'impression qu'elle ne touchait pas le sol.. Un effet du gardénal ? Alors, je suis sauvée ?.. Éperdue, elle chercha sa montre.. Quelle heure est-il ? Est-ce que j'ai dormi ?.. Elle posa la main sur son cœur, qui battait fort et un peu irrégulièrement, comme s'il avait voulu s'échapper de sa poitrine.. Le poison.. Oh mon Dieu !.. Brigitte prenait soudain conscience de la réalité.. De la terrible réalité.. Elle pressa légèrement ses tempes douloureuses, promena les doigts sur son crâne et sa nuque.. Céphalée en casque.. Souffrance familière, pénible, mais pas insupportable… Elle retrouva sa montre parmi les objets de toilette éparpillés sur une étagère.. Déception : il n'était que minuit.. Rien n'est perdu, rien n'est gagné encore.. Elle avait pris la drogue — poison ou gardénal — vers dix heures et demie.. Trop tôt pour savoir.. Mais non, Brigitte : si tu avais eu le sachet de gardénal, tu dormirais maintenant.. Alors, les jeux sont faits ? Tu ne vas pas crier, appeler au secours, te donner en spectacle ! Quel triomphe pour lui ! Ce serait pire que la mort !.. Les jeux sont faits….. Elle sourit, ouvrit la fenêtre et regarda le ciel.. D'énormes paquets de coton blanc défilaient au-dessus des arbres et la lune semblait reculer sous eux.. Un souffle de brise caressa son visage, ébouriffa ses cheveux.. L'air était tiède, quoiqu'il y eût beaucoup de gros nuages.. Tiède et parfumé… Pourquoi mourir dedans ? Qu'importait cette convention ridicule faite avec Gérard !.. S'habiller ? Oh, à quoi bon ? Elle avait aussi très envie de sentir la fraîcheur de l'herbe sous ses pieds nus.. Elle renonça même à enfiler ses mules.. Elle ouvrit la porte le plus silencieusement possible, elle traversa le vestibule sans que ses talons touchent une seule fois le sol dallé.. Idiote ! Puisque tu as pris le poison, c'est qu'il a pris le gardénal ; même s'il y en avait peu dans le sachet, ça doit être assez pour le faire dormir tranquillement.. Du sommeil du juste… Salaud ! Si tu allais voir….. Tiens, il avait oublié de fermer la porte de sa chambre.. Ou bien il se moquait de leur convention, ou bien il était sûr de vivre.. Il dormait avec un souffle régulier.. Il n'avait pas tiré les volets non plus, et la lueur de la lune éclairait son visage paisible, presque enfantin.. Elle l'aima, le haït, le pleura, et s'enfuit.. Elle courait sur l'herbe humide.. Ses longs cheveux flottaient autour d'elle, la caressant de leurs volutes d'ambre.. Ophélie… Fatiguée, soudain, elle se laissa glisser à terre.. En s'agenouillant, elle déchira sa longue chemise de nuit.. Aucune importance.. Un vertige la saisit.. Elle porta la main à son front ; elle eut envie de vomir.. Mon Dieu, ça y est.. Ce sale poison commence à agir.. À me tuer ! Je vais peut-être mourir ici, dans ce pré.. Eh bien, c'est ce que je voulais… Mourir ou simplement dormir ?.. Elle avait sommeil tout à coup.. Si la mort vient comme ça.. ce n'est pas trop désagréable….. Elle leva les yeux.. La lune devait être à la fin du premier quartier.. Elle avait la forme d'un ovale presque parfait.. Un long chapelet de nuages se dévidait au zénith.. On aurait dit une sorte d'intestin ouvert, avec des villosités palpitantes.. Le ciel donnait une forte impression de profondeur.. Derrière les gros nuages blancs, au-dessus de la lune, on mesurait l'éloignement presque infini des étoiles.. Des lueurs phosphorescentes se mirent à danser autour de Brigitte une sarabande effrénée.. Les lucioles… La jeune femme se souvint : ces insectes ailés, différentes des lampyres, pullulaient dans les près au-dessous de la maison.. Ils avaient même prêté leur nom à la propriété !.. Les lucioles se sont donné rendez-vous près de moi… parce que je vais mourir ? On dirait que je les ai appelées !.. Il en vint d'autres.. Il y eut bientôt, près de Brigitte, plusieurs centaines de petites bêtes lumineuses qui sautillaient dans l'air calme.. Elles sont venues pour moi.. Elles sont venues me souhaiter bon voyage !.. Brigitte respira très fort et ferma les yeux pour chasser toutes les lumières : la Lune, les étoiles, les lucioles.. Elle ne voulait plus voir de lumières.. Elle voulait s'enfoncer dans la nuit pour toujours.. Pourtant, le paysage nocturne ne s'effaça pas complètement sous ses paupières.. Elle distinguait une forme claire, vaporeuse qui semblait s'échapper de son corps et s'étalait au-dessus d'elle, cette chose qui… ah non, la chose avait basculé et se trouvait maintenant au-dessous.. Au-dessous de moi ? Comment est-ce possible, puisque je suis couchée par terre !.. Elle comprit soudain qu'elle regardait son corps dans l'herbe.. Alors, je ne suis plus dans mon corps ? C'est ça, la mort ? Tout simplement ?.. Cette forme irréelle qui s'élevait peu à peu et qui semblait fuir son enveloppe charnelle, c'était son double.. Ou bien elle-même était-elle le double ?.. Je suis moi.. , pensa Brigitte.. Je suis moi et mon corps double ! Ma mémoire paraît intacte.. Je me souviens de cet étrange marché.. Je me souviens de mille choses que je croyais avoir oubliées.. Je me sens terriblement intelligente ! J'ai l'impression que je résoudrais avec une extrême facilité les problèmes sur lesquels je séchais au lycée.. Non, ce n'est pas une impression : j'en suis vraiment capable.. Je sais que je ne suis pas morte, que je ne vais pas mourir mais vivre d'une vie cent fois, mille fois plus large qu'avant ! J'aurais envie de sourire si je ne me trouvais pas dans cette curieuse position et s'il n'était pas aussi difficile de commander mes muscles !.. Une dernière fois, Brigitte contempla la forme gracieuse allongée dans l'herbe, se laissa pénétrer par une émotion teintée de narcissisme et d'orgueil.. Elle voyait distinctement son visage pâle, détendu, ses paupières à demi baissées et ses lèvres entrouvertes.. Elle lança à travers l'espace un long bras lumineux, au dessin flou, caressa l'épaule de Brigitte… son épaule.. « Je t'aime ! » dit-elle, puis elle s'éleva.. Étrange ascension qui donnait à l'“autre” Brigitte une sensation d'euphorie exaltante.. Il lui semblait que de minuscules étoiles voguaient dans son sillage, scintillant dans la nuit.. Les lucioles me suivent !.. Tout à coup, l'horizon s'éclaira.. Le jour se levait….. Impossible ! Il n'était que minuit quand je suis sortie… À moins que j'aie dormi ou que….. ou que je me déplace dans le temps !.. Suis-je maintenant capable  ...   clair pour que Serge puisse se repérer dans ce paysage qu'il connaissait mal.. De toute façon, il lui fallait retrouver sa voiture pour prendre sa trousse :.. Espérons que… Mais que pourrai-je faire si….. Il était évidemment trop tard pour arrêter l'action de l'évotonal — avec du largactil, par exemple.. Mais il fallait penser à une défaillance cardiaque toujours possible.. Serge gardait son calme.. Il réfléchirait plus tard aux événements de la nuit.. Il refusait pour le moment de formuler une hypothèse.. Mais il avait la certitude qu'il n'avait pas rêvé, qu'il n'était pas fou et que — d'une certaine façon — tout allait bien.. Il retrouva la route, s'orienta grâce au soleil levant.. Quatre heures.. La R 5 était sur le toit, au bord d'un pré, pitoyable comme une bête blessée et abandonnée.. Bon Dieu, comment ai-je fait pour me tirer de là-dessous — et sans même m'en rendre compte ?.. Il avait mal à la tête.. Il avait une épaule et un genou raides.. Il était ivre de fatigue.. Mais, somme tout, il était indemne.. Du moins physiquement.. Il n'eut pas trop de mal à récupérer sa trousse.. Il se dirigea en clopinant vers.. Il pensait se trouver à un quart d'heure de la villa.. Il lui en fallut trois pour arriver.. Toutes les portes étaient restées ouvertes, depuis celle de la grille — tellement rouillée et déglinguée, d'ailleurs, qu'on ne pouvait peut-être plus la fermer — jusqu'à celles du vestibule et des chambres.. Silence impressionnant.. Serge se raidit.. Tu es toubib, après tout, mon vieux ! Et puis, s'il est arrivé quelque chose, c'est en partie de ta faute !.. Il hésita.. Il connaissait à peu près la disposition des lieux.. Mais il ignorait dans quel état il allait trouver Brigitte — peu importait Gérard.. Si elle était éveillée — au sens courant du mot — et consciente, comment lui expliquerait-il sa présence à une heure plus que matinale ? Il décida de commencer par la chambre de Gérard.. Gérard dormait paisiblement, un peu en travers du lit, par dessus les draps.. La couverture gisait sur le plancher.. Évidemment, la fraîcheur du matin commençait à tomber, mais la nuit avait été torride.. Serge referma la porte.. Selon toute probabilité, Gérard avait pris le somnifère et Brigitte l'évotonal.. Il traversa le couloir du premier étage.. La chambre de Brigitte se trouvait à l'autre bout de la maison, dont une partie était inhabitable.. La porte était entrouverte, comme il lui avait semblé en entrant.. Le parfum de Brigitte, chaud et presque âpre, flottait sur le seuil.. Serge s'arrêta.. Brigitte ! Pardonne-moi, Brigitte, si je t'ai fait mal….. Il porta la main à sa poitrine.. Alors, docteur Ivanow, on s'offre des extrasystoles ? C'est la frousse, la fatigue, le remords… ou l'amour ?.. Il entra.. Il savait que la chambre était vide.. Même pas l'empreinte du corps de Brigitte dans le lit en désordre.. La jeune femme s'était levée depuis plusieurs heures.. Il vérifia : les draps étaient froids.. Serge se laissa tomber dans le petit fauteuil club, sur l'accoudoir duquel se trouvait le soutiens-gorge noir de Brigitte.. Il prit aussitôt conscience de son épuisement.. Une nuit blanche plus une incroyable série de mésaventures ! Il était à bout de nerfs.. Il plongea quelques secondes dans un sommeil nauséeux.. Brigitte… c'était donc elle, sur la route ! Du moins la deuxième fois.. Mais alors, la première fois, à vingt-cinq ou trente kilomètres d'ici, qu'est-ce que c'était ? Un “message télépathique” ? Pourquoi pas ? Il y avait le précédent mystérieux de l'étudiant en médecine Dexter Clarke — que les scientifiques mettaient en doute, mais enfin….. On dirait.. , pensa Serge, dans un demi-sommeil,.. que Brigitte voulait m'empêcher d'arriver avant que l'évotonal n'eût agi sur elle !.. Mais dans ce cas, la deuxième fois, c'était peut-être aussi une projection mentale ? L'angoisse le réveilla brusquement.. Qu'est-ce que je fous ici, bon Dieu ! Il faut la trouver le plus vite possible : ça risque d'être grave, maintenant !.. Il courut chez Gérard et secoua brutalement son ami.. Encore sous l'effet du barbiturique, Gérard eut beaucoup de peine à s'arracher au sommeil.. Serge le traîna sous la douche et l'aspergea d'eau froide après lui avoir enlevé la veste de son pyjama.. « Allez, mon vieux, on n'a pas de temps à perdre !.. — Pas de temps à perdre ? » dit Gérard.. « Quelle heure est-il ?.. — Cinq heures passées.. « J'ai eu un accident.. — Un accident ?.. — Ouais.. Même deux, en réalité.. Je n'ai pas dormi de la nuit.. Et je viens d'arriver.. Brigitte n'est pas dans son lit !.. — Brigitte n'est pas dons son lit ?.. — Non !.. — Tu crois qu'elle est dans la maison ?.. — Où est-elle, alors ?.. Dehors… ».. Un quart d'heure plus tard, ils découvraient la tache blanche dans le pré inondé de lumière.. « Bon Dieu, Serge, qu'est-ce que tu lui as fait ? » gronda Gérard.. — « Pas tant de mal que toi, certainement !.. — Qu'est-ce que c'était, ton produit ?.. Le danger, maintenant, c'est une pneumonie !.. — Tu as quelque chose pour la soigner ?.. Oui !.. Serge mesura la détresse de son ami et haussa les épaules.. Ils étaient coupables l'un et l'autre.. Pas le moment de se déchirer ! Brigitte avait le teint cireux, les narines pincées, la peau brûlante.. Ses cheveux semblaient curieusement ternis — mais c'était sans doute l'effet de l'humidité.. Elle avait l'air d'un poisson hors de l'eau… Serge ne pouvait s'empêcher de penser au cas Dexter Clarke.. Beaucoup de similitudes — si l'on pouvait en croire les magazines, car il n'y avait pratiquement pas de littérature médicale sur cet accident ! Tout se passait comme si le sujet — ou le cobaye, pour parler franchement —, sous l'effet d'une forte dose d'évotonal, dilapidait rapidement toutes ses réserves d'énergie et se trouvait complètement épuisé après quelques heures.. Mais à quoi utilisait-il cette énergie ? Dans les deux cas, la réponse semblait aussi évidente qu'affolante : au développement et à l'exercice des pouvoirs psi !.. Heureusement, le cœur était solide au poste.. Peut-être fallait-il éviter toute intervention thérapeutique trop brutale.. Pour le moment, l'organisme de Brigitte était épuisé, mais les évotoniques agissaient en profondeur et leur effet s'étalait en général sur une longue période.. Après quelques heures de repos, la jeune femme disposerait sans doute de nouveau des ressources physiologiques exceptionnelles que l'évotonal avait fait surgir en elles — et qu'elle avait gaspillées inconsciemment une première fois.. « Téléphone au professeur Laudry de ma part.. » dit Serge à son ami.. « Voilà mon carnet ; tu trouveras le numéro à la dernière page.. Non, il n'est pas trop tôt… On saura si elle peut rester ici.. Dans ce cas, je resterai pour la soigner.. — Qu'est-ce qu'elle a, au juste ?.. — Disons : état de choc.. Avec peut-être un petit commencement de congestion pulmonaire.. Secoue-toi ! C'est ce que tu voulais, au fond ? ».. Brigitte était toujours étendue sans connaissance sur le lit.. Recroquevillé dans son fauteuil, Serge la vit distinctement se dédoubler — mais peut-être rêvait-il.. La deuxième Brigitte s'approcha très doucement de lui.. Elle dansait plus qu'elle ne marchait.. Sa chemise de nuit déchirée dansait aussi autour d'elle, agité par une invisible brise.. Il voulut tendre la main pour la toucher mais, d'un regard, elle figea son mouvement.. Il se sentit cloué sur place comme si son poids avait brusquement triplé ou quadruplé.. Tous les efforts qu'il fit pour se lever furent vains.. Brigitte II sourit et s'éloigna, avec ses voiles flottants qui la faisaient semblable à une féerique apparition.. Mais le corps de Serge restait effroyablement pesant.. Le jeune médecin essaya encore de se lever et n'y parvint pas.. Pourtant, un moment plus tard, il eut la sensation de s'être penché à la fenêtre et d'avoir vu une forme blanche courir dans le pré… Était-ce un simple cauchemar ? L'obscurité se fit autour de lui.. Il entendit gémir une femme.. Dans la lueur pâle qui s'échappait d'un vasistas, il distingua une silhouette blanche et nue qui se tordait entre des mains brutales.. Brigitte, oh, ma Brigitte, qu'est-ce que je t'ai fait !.. Trois hommes torturaient la jeune femme.. L'un mordait son épaule, l'autre appuyait une cigarette allumée sur la pointe de son sein, le troisième s'acharnait sur son ventre.. Le sang coulait sur sa poitrine et le long de ses cuisses… Serge aurait voulu bondir pour lui porter secours.. Je suis médecin, médecin !.. Mais deux chaînes rivées au mur le retenaient prisonnier.. Et aucun son ne sortait de sa gorge.. Cauchemar, cauchemar ! Il se réveilla en pensant :.. Si Gérard ne ferme pas sa gueule, ma carrière est foutue !.. Brigitte entrouvrit les yeux.. Mais le brouillard qui imprégnait ses poumons avait empli aussi sa chambre.. Elle se tenait au milieu d'un gros nuage cotonneux.. Elle devina une présence à son côté.. Un homme qui ressemblait à Gérard — c'était Gérard, bien sûr.. Il se penchait maintenant sur elle avec sollicitude, avec tendresse, mais le son de sa voix paraissait étrange et lointain.. Comme un écho de ses propres pensées.. Si elle avait pu parler, elle aurait prononcé les mêmes paroles.. « Mon tout petit, ma chérie, » murmurait Gérard, « nous avons fait tous les deux un très vilain rêve.. Mais maintenant, tout ira bien, tu verras, je te ferai oublier ce mauvais moment.. Nous allons nous retrouver comme au premier jour.. Ce sera merveilleux.. Nous avons encore toute la vie devant nous pour nous aimer, pour être heureux.. Être heureux….. Leur bonheur, qu'en avait-il fait ?.. Nous avons brisé notre miroir magique et il veut essayer de recoller les morceaux.. Comme si on pouvait réparer un miroir ! En admettant qu'avec une infinie patience, on finisse par en reconstituer une partie, l'image est déformée, tranchée par des cassures, éclatée, dispersée : ce n'est qu'une hideuse caricature.. Brigitte essaya de tourner la tête sur le côté.. Elle vit une femme vêtue de blanc, occupée à briser une petite ampoule.. Elle préparait une piqûre.. Une infirmière….. Où suis-je ? Et puis, quelle importance.. Un peu en retrait, se tenait un homme blond, jeune, au visage ouvert et au regard très brillant.. Serge ? Le docteur Ivanow ?.. Brigitte fit un effort pour appeler.. L'angoisse grondait au fond de sa solitude.. Elle avait l'impression d'errer dans un labyrinthe sans fin.. Mais sa gorge ne laissait fuser qu'une sorte de sifflement, accompagné d'une vibration douloureuse.. Un miaulement étranglé… Ce qui ne la surprit guère.. Je ne dois plus parler parce que… Parce que quoi ?.. Immédiatement, l'infirmière et l'homme blond furent auprès d'elle.. L'homme se pencha et ajusta quelque chose à son cou.. On aurait dit une sorte de tuyau.. Le souffle de Brigitte se fit plus court.. Il lui sembla qu'un petit fauve rageur s'acharnait sur sa gorge et la déchiquetait.. Elle voulut crier et se débattre, mais des mains fermes la retenaient, tandis que des sons inaudibles s'échappaient de sa gorge avec des chuintements de bouilloire.. Elle s'apaisa aussitôt.. Je ne dois pas parler.. , réfléchit-elle,.. parce que le langage est un lien avec le monde.. Et si je me remettais à parler, je ne pourrais plus partir.. Je vais m'en aller bientôt.. , décida-t-elle.. « Gérard » dit une voix qu'étouffait la porte épaisse de l'atelier… le sanctuaire du sculpteur.. « Gérard, je viens d'avoir le résultat.. Gérard fit entrer son ami.. — « Quel résultat ?.. — L'analyse… ».. Serge se mit à rire et, devant le regard médusé de Gérard, il eut du mal à reprendre son sérieux.. « Eh bien, figure-toi que ce fameux poison qui devait tuer l'un de vous sans le moindre pardon… C'est bien ça ?.. — Oui.. Finis-en !.. — Eh bien, je te défie de mourir avec ça.. — Ah ?.. — C'est tout ce que tu trouves à dire : “ah ?” ? Ça ne te surprend pas un peu ? Même si je te dis que dans les deux sachets la poudre était identique : un peu de gardénal dans du sucre !.. — Mais c'est impossible !.. — Mais si… Et ça n'a pas l'air de te faire tellement plaisir ! Mon vieux Gérard, tu devrais être heureux que ta chérie n'ait jamais eu vraiment l'intention de te tuer… ou de se suicider.. Tout ça n'a été qu'une sacrée comédie.. Et les idiots, c'est nous !.. — Non, c'est impossible.. » répéta Gérard.. « Brigitte n'a pas joué la comédie à ce point.. Elle s'est trompée.. Je ne vois pas d'autre explication : elle a dû se tromper….. — Impossible ! » ricana Serge.. — « Pauvre Brigitte.. » soupira Gérard.. — « Je voulais te dire aussi, Gérard.. Je crains qu'il lui reste quelques séquelles.. J'ai eu le professeur Laudry au téléphone.. Il va venir ce soir ou demain.. — Tu m'avais dit hier que tu la trouvais beaucoup mieux… Sa fièvre est tombée.. Et elle commence à s'alimenter.. Alors….. — Est-ce que tu as entendu le son de sa voix depuis… depuis l'accident ? Elle nous regarde, elle nous sourit.. Elle nous touche gentiment la main.. Mais pas un mot ! Gérard, tu réalises qu'elle ne parle pas ? ».. Gérard pâlit, jeta un coup d'œil égaré sur les croquis épars, les sculptures inachevées, comme pour chercher dans son art un impossible secours.. Il esquissa une grimace involontaire, se mordit la lèvre.. De grosses gouttes de sueur coulèrent le long de son nez.. Serge crut qu'il allait s'évanouir.. « Alors, mon vieux, reprends-toi.. Je pense que le père Laudry va nous rassurer.. Je suis à peu près sûr qu'elle n'a rien aux cordes vocales, ni à la gorge.. Donc, c'est psychique.. — Hystérie.. » hasarda Gérard.. — « Oh, ce n'est qu'un mot.. — Elle a eu un choc, c'est sûr.. C'est ton produit, Serge.. Ce fameux médicament ou je ne sais quoi dont tu n'as jamais voulu me dire le vrai nom !.. » avoua Serge.. — « Qu'est-ce que tu vas faire ?.. — J'attends l'avis du professeur Laudry.. — Il faudra voir un psychiatre ?.. — Oui… ».. À table, Serge interrogea l'infirmière : « Une question, Mademoiselle… mais je vous demande de bien réfléchir avant de répondre… C'est aussi la réponse que vous devrez donner au professeur Laudry.. Vous qui ne quittez presque jamais notre malade, qui êtes près d'elle, même la nuit, êtes-vous sûre de ne jamais l'avoir entendue parler ? En rêvant, par exemple ? Même un simple murmure ou quelque chose d'approchant.. La jeune fille rougit, puis pâlit sous le regard anxieux des deux hommes.. Tandis qu'elle balbutiait un « Non, jamais ! » terrible et définitif, les larmes montèrent à ses yeux et elle ne vit plus ses interlocuteurs qu'à travers un brouillard opaque.. Elle s'excusa et s'enfuit en sanglotant.. — « Qu'est-ce que ça signifie, à ton sens ? » demanda Gérard.. — « Je ne sais pas.. Dexter Clarke… Dexter Clarke avait beaucoup parlé après son expérience, du moins entre deux périodes d'abattement complet.. Manie dépressive… C'est vite dit ! Il avait fini par se taire de façon définitive, en donnant l'impression de ne plus pouvoir prononcer un seul mot.. Et cette phase de mutité complète avait précédé immédiatement sa fugue et sa disparition….. « Au fait, j'ai essayé d'interroger discrètement son mari sur les circonstances de sa maladie.. Elles me paraissent pour le moins nébuleuses ! Qu'en pensez-vous, Ivanow ?.. — C'est… c'est aussi mon avis, Monsieur.. » dit Serge, la gorge un peu serrée.. Le professeur Laudry eut un sourire las.. — « Je n'ai pas le temps de me livrer à un interrogatoire poussé sur les antécédents.. Et puis, en général, le mari est incapable de répondre aux questions importantes.. D'ailleurs, je ne suis pas psychiatre.. Et parce que je ne suis pas psychiatre, je veux croire que c'est très simple, en réalité.. — À quoi pensez-vous, Monsieur ?.. — Parce que je ne suis pas psychiatre, et que je suis un peu vieux jeu — vous le savez, Ivanow —, je vous réponds : hystérie.. Naturellement, un psychiatre vous expliquerait ça de façon beaucoup plus compliquée et convaincante.. Ce sont vos amis, mon cher Ivanow, mais je crains… ».. Le professeur ponctua d'un geste vague et fataliste sa phrase inachevée.. « Mon vieux, vous n'êtes pas encore sorti de l'auberge ! ».. Serge appela l'infirmière, Irène Davidson.. « Irène, je m'excuse, vous êtes allée au village, vous avez bavardé avec madame Leroy… Que savez-vous au juste sur les bruits qui courent ? Pourquoi ne pas m'en avoir parlé ?.. — Mais, je ne sais rien, Docteur ! » s'écria la jeune fille.. « Oui.. La femme de ménage a voulu me questionner un jour mais je lui ai répondu que ces histoires ne m'intéressaient pas.. J'ai ajouté que j'étais là pour garder une malade et qu'elle serait gentille de me ficher la paix.. Et depuis, elle ne m'adresse pour ainsi dire plus la parole.. C'est tout !.. — Vous avez bien fait.. » acquiesça Serge.. « Mais s'il y avait quand même un peu de vrai dans ces commérages malveillants… sur la villa et ses habitants… y compris moi-même… auriez-vous encore envie d'y rester ? Vous êtes libre ! ».. La jeune fille sourit gravement.. — « Je me suis attachée à cette malade, Docteur.. — De toute façon, je pense que notre Brigitte devra aller passer quelques jours dans une clinique… ».. « Alors, » questionna Gérard, les yeux dilatés par l'anxiété, « quel est le verdict du professeur ? Pourquoi est-il parti comme s'il avait le diable à ses trousses ?.. — Tranquillise-toi, mon vieux.. Tous les espoirs sont permis.. — C'est-à-dire ?.. — Rien d'organique, naturellement.. — Alors ?.. — Sois patient… Je vais tâcher de prendre un rendez-vous avec le docteur Leperse.. — Qui est-ce ?.. — Un type assez remarquable, à mon avis… Il a une clinique à Montreuil.. — Une clinique ?.. Gérard ne prononça pas le mot qui était sur ses lèvres.. Serge hocha la tête.. — « Psychothérapie.. Toutes les méthodes les plus modernes.. Une voix essoufflée, ou excitée, appela derrière la porte sacro-sainte de l'atelier : « Monsieur, Monsieur !.. — Qu'est-ce que vous voulez ? » demanda Gérard.. — « C'est moi, madame Leroy !.. — Qu'est-ce que vous voulez ?.. — Votre femme n'est plus dans son lit.. Elle a disparu.. Gérard se retourna vers son ami.. — « Celle-là, je vais la tuer ! Cette espèce de mégère n'arrête pas de raconter des horreurs sur nous ! Tu le savais ?.. — Calme-toi et viens.. Ce n'est pas le moment d'avoir une crise ! » dit Serge.. Un nom sonnait sans arrêt dans sa tête :.. Dexter Clarke… Dexter Clarke !.. Ils se précipitèrent dans le vestibule du rez-de-chaussée.. Gérard bouscula hargneusement la femme de ménage et se retint de la pousser dans l'escalier.. Ils la suivirent cependant jusqu'à la chambre de Brigitte que madame Leroy ouvrit d'un air triomphant.. Vide.. « Où est Irène ? » demanda Serge.. — « Votre infirmière, si elle avait fait attention….. — Vous, ça va ! » cria Gérard.. Ils fouillèrent en vain toutes les pièces de l'étage et redescendirent.. Au pied de l'escalier, ils rencontrèrent Irène Davidson qui rentrait, un journal et une boîte de médicament sous le bras, toute rouge d'avoir couru.. Elle les regarda, vaguement étonnée.. « Votre malade a profité de votre courte absence pour sortir de sa chambre.. — Mon Dieu ! » dit l'infirmière.. Elle esquissa un mouvement pour monter.. — « Pas la peine.. » dit madame Leroy.. « L'oiseau s'est envolé.. — Je voulais voir si elle s'était habillée.. » dit Irène.. — « Elle a pris un pantalon et un pull.. — « Comment le savez-vous ? » demanda sèchement Gérard.. — « Je le sais !.. — Vous l'avez vue partir, hein ? ».. Madame Leroy ne répondit pas.. « Pourquoi ne l'avez-vous pas arrêtée ?.. — C'est pas mes affaires !.. — Pourquoi n'avez-vous pas appelé ?.. — Mais je vous ai appelé !.. — Bon Dieu, qu'est-ce que nous foutons ici ! » cria Serge.. « Elle ne peut pas être bien loin.. Allons-y ! ».. Ils coururent dans le jardin, s'égaillèrent dans le parc.. Comment imaginer qu'une malade qui somnolait dans son lit quelques minutes plus tôt, faible, apathique et molle, ait pu s'enfuir aussi facilement, disparaître, se volatiliser ?.. Serge, Irène et Gérard se rejoignirent près de l'étang.. L'eau était calme.. Aucune tache, aucun remous.. Pas la moindre trace de Brigitte.. « Je vais téléphoner.. « Qui faut-il appeler d'abord ?.. — Les pompiers.. » dit Gérard.. « À cause de l'étang.. Tout de même… Regardez dans sa chambre si elle n'est pas rentrée.. À tout hasard.. — Nous allons continuer à chercher.. — « À ton avis, Serge, qu'est-ce qu'elle a pu faire ? Partir sur la route ?.. — Elle n'aurait pas pris la voiture ?.. Nous l'aurions entendue depuis mon atelier….. — La mienne qui est devant la grille ! Je n'ai pas fait attention.. Ils remontèrent à la maison au pas de course.. La R 5 neuve de Serge était à sa place.. Les pompiers et les gendarmes arrivèrent ensemble vingt minutes plus tard.. Serge s'approcha de son ami et posa la main sur son épaule.. Gérard sursauta et le jeune médecin vit qu'il avait pleuré.. L'obscurité du crépuscule avait envahi l'atelier et donnait aux statues une sorte de vie larvaire, menaçante.. Dehors, les recherches se poursuivaient, sans conviction.. La gendarmerie mobile était là avec ses chiens.. Les chiens avaient perdu la trace de Brigitte dans un bosquet à cent cinquante mètres de la maison.. Dexter Clarke avait disparu ainsi.. Mais Serge ne se décidait pas à parler de l'évotonal et de ses inquiétantes propriétés.. D'ailleurs, les médecins américains ne prenaient pas au sérieux le témoignage de Clarke — sauf peut-être le docteur Ducan.. Avant sa fugue — ou sa disparition —, l'étudiant avait raconté à qui voulait l'entendre, et notamment à quelques reporters, que l'évotonal lui avait permis de se créer un double, une projection mentale capable de se déplacer dans toutes les dimensions du continuum et de visiter les univers parallèles ! « Et » avait-il ajouté non sans arrogance, « je pense que je serai bientôt capable de suivre mon double.. Je quitterai alors définitivement ce pays dégoûtant et cette planète pourrie !.. — Comment ferez-vous ? » demandèrent les journalistes narquois.. — « C'est très simple.. » répondit Dexter.. « Il faut que je rompe le lien qui m'attache à ce monde.. Après, je n'aurai qu'à me laisser porter.. — Et quel est le lien qui vous attache à ce monde ?.. — Le langage, simplement.. C'est pourquoi, à partir de demain, je vais cesser de parler ! ».. Serge avait maintenant la certitude que les recherches étaient inutiles et qu'on ne retrouverait pas plus Brigitte qu'on n'avait retrouvé Dexter Clarke !.. Un violent fracas arrêta brutalement le cours de ses pensées.. Perdant l'équilibre, il s'étala parmi les morceaux de la statue contre laquelle il s'était malencontreusement appuyé… en reculant.. Pourquoi ai-je reculé ? J'ai entendu le bruit avant que… J'ai cru voir… Bon Dieu, ça recommence !.. La lumière jaillit.. Gérard était adossé au mur près de l'interrupteur.. « Serge, » dit-il d'une voix heurtée, sifflante, « je deviens dingue ! Je l'ai vue, elle… Brigitte, ma Brigitte ! Comme si elle… comme si elle était là, avec nous !.. — Calme-toi.. » marmonna Serge en se relevant.. « C'est l'angoisse, la tension.. Je vais te donner un somnifère.. Tu… ».. Lentement, il prenait conscience de la réalité.. Brigitte avait été là, dans l'atelier, se glissant parmi les statues qu'elle connaissait bien.. Elle avait traversé tranquillement la pièce, sans les voir — ou en les voyant peut-être… qui sait ? Mais quelle Brigitte était-ce ? Celle qui les avait quittés quelques heures plus tôt ou une autre Brigitte, venue du futur, et qui maîtrisait à sa guise l'espace et le temps ?.. Gérard s'était avancé au milieu de l'atelier, il avait ramassé la tête de plâtre de la statue brisée.. — « Me voilà enfin débarrassé de cette horreur ! ».. Serge ne comprenait pas.. Gérard, ricanant, brandit un masque d'archange aux cheveux bouclés.. « Tu ne me reconnais pas ? ».. C'était en effet le visage idéalisé de Gérard lui-même.. « Moi… Moi, tel… qu'elle me voyait.. Tel qu'elle aurait voulu me voir ! Cette chose… ».. En riant sauvagement, il projeta la chose contre une immense glace qui reflétait leurs deux silhouettes mêlées.. Un silence instantané succéda au tintamarre du verre brisé.. Il n'y eut plus qu'un trou noir, béant, vaste et profond.. « Je l'ai vue ! » hurla Gérard.. « Elle est partie par là ! ».. Dans un premier temps, les recherches cessèrent.. Dans un deuxième temps, elles prirent un tour nettement policier.. Serge ne savait pas trop ce que les gens du pays soupçonnaient, ni ce que madame Leroy avait deviné, mais il se doutait bien que Gérard finirait par raconter son histoire aux flics et son propre rôle serait finalement dévoilé.. Sa carrière, d'ailleurs, il s'en foutait.. Il pensait à Brigitte, à son incroyable destin.. Il ne voulait pas aller en prison de peur d'être à jamais séparé d'elle.. Car il avait encore l'espoir de la rejoindre.. Un jour, madame Leroy apporta aux gendarmes une feuille de papier qu'elle venait de trouver en cherchant des champignons dans le petit bosquet où Brigitte semblait avoir disparu.. Deux lignes barraient la feuille, d'une grande écriture droite, déliée, très lisible.. Plusieurs personnes reconnurent l'écriture de Brigitte : les parents de la jeune femme, Gérard, madame Leroy elle-même.. Et la police jugea cette simple phrase assez claire pour conclure à un suicide.. Brigitte avait écrit :.. Les êtres de ce monde sont de pauvres lucioles ; je m'en vais : adieu !.. Serge Ivanow avait encore douze gélules d'évotonal.. C'était peu pour entreprendre une nouvelle série d'expériences.. C'était plus qu'assez pour tenter la seule expérience qui l'intéressait : rejoindre Brigitte !.. Mais l'évotonal ne développait sans doute que les pouvoirs latents.. Rien ne prouve que ça marchera pour moi comme pour Dexter et pour Brigitte.. Il hésita une semaine.. Il rendit visite à Gérard et le trouva ivre.. En rentrant, il vit une forme blanche traverser la route devant sa voiture et lui adresser comme un geste d'appel.. Cette fois, il évita l'accident, de justesse.. Arrivé à son appartement de la rue de Rennes, il prit six gélules d'évotonal et se coucha.. On expliqua le suicide du docteur Ivanow par un accès de dépression.. Ce brillant chercheur avait été frappé par une inexplicable mutité.. Avant de disparaître, il n'avait écrit qu'un mot :.. Adieu.. On ne retrouva jamais son corps.. l'Adieu aux lucioles.. Toxicofuturis.. Fiction.. 283.. bis.. (anthologie sous la responsabilité de : Michel Demuth ; France › Paris :.. Opta.. • Fiction spécial • 28, troisième trimestre 1977 (août 1977)..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/la Mémoire de l'Éden | Quarante-Deux
    Descriptive info: la Mémoire….. la Mémoire de l'Éden.. imon Laborde s'arrêtait de temps en temps au.. Soleil-Club Bar.. De temps en temps… Mille fois dans le temps et hors du temps.. Cette séquence temporelle qu'il revivait si souvent commençait en général au.. Soleil-Club.. Ou plutôt non : elle ne commençait jamais, ne finissait jamais ; et il était incapable de chiffrer sa durée.. Elle ruisselait au cœur des cent vies que Simon se souvenait d'avoir vécues, qu'il était en train de vivre ou qu'il vivrait peut-être, si le temps….. , rue Sorano, quartier Nazzola… Simon y rencontrait d'anciens compagnons cent fois perdus et retrouvés et échangeait avec eux des souvenirs éternellement répétés et incertains à force d'être évoqués.. L'ambiance était exotique, chaude et nostalgique, avec des coquillages sur le sable, trois singes hurleurs et pisseux attaché à un cocotier en plastique, une barmaid bronzée, aux trois quarts nue, dans une case de bambou.. Les conversations se tenaient en trente-six langues, avec une nette préférence pour le pidgin-cooper, sorte de bêche-de-mer à l'usage des Européens snobs.. La plupart des clients étaient des employés ou d'anciens employés de l'Arabian Cooper.. Sob-Sob, le chef barman, était célèbre pour sa moustache de phoque, sa carrure de gorille et sa face d'ornithorynque.. Un “adapté” : bien à sa place, bien dans sa peau, jamais au chômage, aimé des femmes, heureux pour la vie.. Il naviguait éternellement au milieu des tables, vêtu d'un pagne et d'une veste de smoking, une bombe aérosol dans une main, un mémo dans l'autre.. Mémo mémoire ultra-mémoire je me souviens je n'oublie jamais passé présent avenir je me souviens même de l'avenir….. « Alors, quelles nouvelles, mon camarade ? » demandait Simon à l'adapt.. Et Sob-Sob-Sobby récitait une liste compliquée de noms, de dates et de lieux, puis continuait son manège en pensant à autre chose ou à rien du tout.. Serge Barène avait envoyé une carte de Pensacola le 15 mai, le 20 juin, le 6 avril, le 13 août, le 31 mars.. Ou : Serge Barène était en poste à Pensa depuis le 1.. er.. juin.. Yelle Maur faisait la croisière de.. la Siamoise.. avec les planteurs de tabac.. Elle était à Monrovia, à Magoumba.. À Setté Cama.. À Cabinda, à Luanda.. 17 juin, 3 mai, 5 juillet.. Ahmed Franco avait quitté la soc'nat.. Il était passé au semi-privé et bossait sur un croisière-boat de l'Africa Star.. Charlene Pozzon s'était fait adapter.. Carlo, José, Anita, Esteban, etc.. Un jour, Simon apprit que son copain Fred Carlo-Bella, dit Fredmaster, venait d'arriver en France et demandait à le voir.. « Simon Laborde, c'est bien ton blaze, mon camarade ? » s'enquit l'adapt.. Et de rire.. Simon savait que Freddy voulait le rencontrer.. En entrant au.. , il savait qu'il allait l'apprendre… une fois de plus.. Cela était arrivé tant et tant de fois déjà.. Il savait que Sob-Sob lui poserait une question sur son nom.. Il connaissait les mots qu'il prononcerait.. Cela se passait ainsi.. Toujours.. Il fallait cependant que les mots soient dits, les souvenirs ravivés, les gestes esquissés pour que le destin éternel s'accomplisse de nouveau.. Simon connaissait la proposition que Fredmaster allait lui faire.. Il savait qu'il refuserait.. Que Freddy insisterait.. Que lui-même demanderait à son ami de l'aider à obtenir un visa de séjour en opzone.. Freddy accepterait sans abandonner son idée….. En sortir, bon Dieu (Géova !), en sortir !.. Le temps tourne en rond.. Est-ce pareil pour les autres ? Suis-je le seul à m'en apercevoir ? Peu importe, puisque je me souviens de l'Éden… Je suis obligé de subir le.. pour arriver au mas.. Dorange.. ….. Fredmaster était le cousin d'Ulysse Zolan, gros indépendant (en argot :.. doum.. ) eurafricain en rapport avec la soc'nat Arabian Cooper et commissionné à l'occasion par la “verticale” européenne Hanin de Retz.. Ancien maître d'hôtel sur une croisière-boat de la société, enrichi par la contrebande et divers trafics, retiré mais non repenti — suivant sa propre formule —, il menait de front des affaires louches et des projets fabuleux.. Il frôlait d'ailleurs l'“indépendance” — privilège distribué au compte-gouttes par l'État — et espérait obtenir un statut de doum grâce à l'appui de son cousin, politiquement bien placé.. Simon l'aimait bien et, d'une certaine façon, le respectait.. Ils se connaissaient depuis toujours ou presque.. Ils avaient de nombreux souvenirs communs d'escales chaudes et d'aventures sans lendemain.. Dans les cent vies de Simon, il était présent éternellement.. Il était le fil même du temps….. Ils purent se rencontrer le soir.. Comme la dernière fois.. Comme la prochaine.. À moins que le fil casse ! Pantalon à grosses mailles, gilet de cuir à trous, chapeau de macramé : il ressemblait à un anim dans le vent.. Il avait d'ailleurs fait ce métier d'animateur pour la.. Sopoto.. ou une boîte de ce genre.. Il riait de ses douze canines implantées et se donnait de grands coups sur les cuisses avec ses pattes bronzées et trichosées aux hormones mâles.. Un sacré type.. Sans préambule, il raconta à Simon qu'il avait l'intention de monter quelque chose sur la côte privée, de préférence sur l'Atlantique ; la Méditerranée était étatisée de Cerbère à Marseille, et, de Marseille à l'Italie, envahie par les cadres, les fonctionnaires, les politikis, les intellectuels et autres minables.. Son projet, c'était le genre restaurant sud-américain, un peu night-club, case chic et supermanoir… « Tu vois ce que je veux dire ? » Simon voyait.. Simon se souvenait.. Simon savait… Freddy avait déjà sous la main une jeune Argentine chassée de son pays par les révolutionnaires : elle s'occuperait de la cuisine.. Il cherchait un type de confiance pour faire équipe avec elle : un gars instruit, débrouillard, connaissant la vie, capable de distinguer au premier coup d'œil un vrai grossium d'un cadre supérieur, etc.. Et si possible parlant un peu anglais, russe, arabe, espagnol, et le pidgin-cooper, langue internationale populaire par excellence.. « Tu baragouines tout ça, hein ?.. — Pour ce qui est du cooper, ça va.. » admit Simon.. Et, surtout, Carlo-Bella voulait un mec honnête, parce que les apprentis salopards et les arnaqueurs minables, ça grouillait dans son entourage.. Il avait besoin d'un régulier terrible, mentalité d'indépendant et tout.. Il avait appris par la rumeur-ducon (forme moderne du téléphone arabe) que Simon quittait la navicroise, et il était venu à Méditra exprès pour le voir.. — « Sacré Sim, va.. T'as eu du flair : les croisières-boats, c'est foutu.. D'un côté, t'as maintenant les trucs genre Fêtes Territoires pour les caves et les semi-cadres.. Et de l'autre, t'as les dirs et les îles volantes pour les sups et les grossiums.. Dans cinq ans, la navicroise ça sera la ligne s'occupe-mémères ! T'as bien fait de te tirer ! ».. Ils étaient assis à la terrasse du bar, au milieu des roseaux et des yukas, avec deux verres et une bouteille sans étiquette : un vrai tord-méninges d'indépendant que Sob-Sob-Sobby avait tiré de son coffre de corsaire.. Ce putain de jour n'en finissait pas de crever.. Le temps n'en finissait pas de tourner.. Le soleil se couchait dans un nuage verdâtre.. Géova, le dieu de la Terre, savait seul quelle était cette nouvelle saloperie.. Chaleur torride.. Les speakerines de la T.. Vidéo se mettaient en paréo pour lire le bulletin météo et montraient leurs seins pour consoler le cochon de suant.. Quand elles montreraient leur cul, la fin du monde ne serait pas loin !.. Freddy continuait ses explications, que Simon connaissait par cœur.. « Rien que des clients sur rendez-vous, des maxi-grossiums : les mecs des verticales, les surmanageurs, les indépendants, les politikis de haut rang, pas trop d'artistes… juste ce qu'il faut… À l'occasion, un chefgang ou deux, mais pas de petits fonctionnaires de la Mafia.. Tu vois ce que je veux dire ? ».. Oui, ça faisait des siècles que Simon avait vu.. Il aurait pu donner à Freddy des détails que celui-ci ignorait encore.. Le nom de la boîte, par exemple : ça s'appellerait.. Maria-Lisa Marine Club.. Maria-Lisa, c'était la jolie petite Argentine.. Pour l'état civil : Juana Monzon.. Une prostituée de La Plata qui n'avait pas voulu être rééduquée par les religieuses rouges.. La vie quotidienne au.. Maria-Lisa.. , il la connaissait bien.. Il avait déjà vécu tout ça… combien de fois ?.. Freddy insistait.. « … Un mec capable de faire sa petite sélection et de causer d'égal à égal avec la clientèle.. Et un qui n'amène pas à la boîte ses petits copains minables : semi-cadres ou mafiozozos ! Toi, je suis sûr que tu t'en sortirais bien.. Simon écoutait en sirotant un petit alcool à soixante.. Simon écoutait en souriant, non pas les phrases un peu creuses et cent fois entendues de Maître Fred, mais l'indescriptible musique du temps….. Et le pire, c'est de savoir que je finirai par accepter, que je ferai ce boulot, que je vivrai cette vie et qu'un jour je serai coincé !.. L'ultra-mémoire….. Heureusement, il y avait le mas.. , entre le.. Soleil Club.. et le.. Simon s'enhardirait peut-être un jour à briser l'enchaînement des séquences, à faire éclater le piège temporel.. Mais il risquait alors de perdre — de perdre pour toujours — le mas.. Un remède pire que le mal.. Il tenterait le coup plus tard, il le jurait.. Il n'avait pas épuisé les joies de ce merveilleux été.. Il voulait retrouver encore une fois l'amour de Julie et l'odeur de la terre sauvage, l'herbe tiède, l'écorce mouillée des grands arbres, le chant secret de l'oiseau solitaire… Encore une fois, deux ou dix !.. Alors, il lui fallait jouer le jeu.. Refuser la proposition de Freddy — tout en sachant bien qu'il finirait par l'accepter — puis présenter sa propre requête, c'est-à-dire demander un coup de main au cousin d'Ulysse Zolan pour le visa de séjour en opzone.. Procéder avec tact….. … Mais tu as procédé avec tact, puisque tout a bien marché.. Si tu essayais d'être odieux, pour une fois ? Impossible : il y a le mas.. , l'herbe tiède et l'amour de Julie !.. — « Dans ton histoire, mon vieux Freddy, tu oublies ma femme et ma fille.. Je suis marié, mon vieux, et j'ai une gosse de….. — Ta femme, elle t'a salement plaqué, si on en croit la rumeur-ducon ! » ricana Fredmaster.. Justement.. Il faut que je m'occupe de Many.. Une petite fille de sept ans, hein, je peux pas….. — Alors quoi ? Ta fille, elle viendra avec toi.. Elle apprendra le pidgin-cooper mieux qu'à l'école, non ? Les gosses, tu sais… Où tu vois un problème ?.. — Ouais… Les putains la feront sauter sur leurs genoux !.. — C'est juste ce qui m'est arrivé à moi quand j'étais môme : ça n'a pas trop mal réussi, hein ? ».. Freddy Carlo-Bella éclata de rire et recommença son plaidoyer que Simon entendait par la quatre-vingt-dix-septième ou la cent vingt-deuxième fois.. Fallait considérer les avantages.. Question fric, ça serait autre chose que la navicroise ou n'importe quoi de ce genre, sans parler de la culture biologique.. Les grossiums, les indépendants, les surmanageurs, les politikis et les artistes, le directeur de la boîte leur causerait d'égal à égal.. Enfin, presque.. Ce boulot serait quasiment le premier pas vers le statut d'indépendance.. Et puis il aurait la petite Maria-Lisa — enfin Juana, ou n'importe — : vingt-six ans, vingt-huit peut-être, en tout cas guère plus de trente, jolie, pas chiante pour un kopek… Côté finances, tout était au point, Freddy l'affirmait — et Simon savait qu'il ne mentait pas, qu'il n'avait pas menti.. Simon et Maria-Lisa auraient un contrat de semi-salariés, garanti par la verticale H.. D.. R.. , c'est-à-dire par l'État, et ils n'attendraient pas que l'affaire démarre pour recevoir leur paie.. Les responsabilités seraient partagées.. Pour l'homme, la clientèle et l'organisation.. Pour la fille, la cuisine, le service et l'intendance.. Fred Carlo-Bella — qui n'était autre que le cousin d'Ulysse Zolan, lequel n'était rien moins qu'un gros doum, un indépendant en cheville avec la verticale européenne Hanin de Retz et l'horizontale Cooper International, etc.. —, eh bien, il viendrait les voir en passant, comme ça, deux ou trois fois par an, histoire de jeter un coup d'œil et de demander un petit service à l'occasion… ça ne se refuse pas ?.. … Les “verticales”, consortiums multinationaux d'État, regroupaient les activités économiques les plus diverses ; elles utilisaient les “indépendants” comme agents commerciaux, mandataires, “sous-marins”… H.. était une des plus connues en Europe-Unie.. Elle portait le nom d'une jeune Allemande, syndicaliste révolutionnaire, abattue par un flic d'entreprise lors d'une manifestation.. Un très beau nom pour couvrir des agissements qui l'étaient en général beaucoup moins….. Simon choisissait ce moment pour exposer son cas.. Il l'avait toujours choisi.. Freddy l'avait toujours écouté avec une attention bienveillante.. Et toujours, il lui avait répondu sur un ton amical quelque chose comme ça, à une variante près : « Entre coops, c'est naturel qu'on se file un coup d'épaule, mon petit vieux ! J'ai quitté la boîte il y a cinq ans et toi tu viens de foutre le camp, mais la solidarité Arabian Cooper, c'est pour la vie, mon camarade.. T'as besoin de repos, t'as besoin de voir clair dans ta tête.. Je vais pas déranger Ulysse Zolan pour une petite chose comme ça.. Dès demain, j'en causerai à m'sieur Doux.. Il a souvent affaire au préfet de région, m'sieur Doux.. Et quand il est pas content, il le traite juste comme cousin Ulysse traite un petit politiki trop gourmand.. Il est bien placé à la verticale, m'sieur Doux… ».. Depuis que sa mère était partie avec un adapt aux muscles luisants et au crâne en forme de rave, la petite Many était en pension dans une ferme de la Zone écologique préservée.. Simon avait pu lui rendre visite quarante-huit heures, délai accordé par le permis ordinaire.. Il avait trouvé sa petite fille très heureuse au mas.. ; il souhaitait naturellement l'y laisser.. Mais il avait vécu le plus souvent loin d'elle, à cause de la navicroise, et maintenant il aurait voulu profiter de sa présence.. Pour ça, il lui fallait un permis de séjour, et c'était difficile à obtenir par les voies légales : non, impossible.. Il fallait l'acheter au marché noir, et ça coûtait dans les mille eurofrancs par jour.. Un peu cher pour les moyens d'un chômeur, même provisoire.. Des gens comme Fredmaster étaient là pour ça.. Fredmaster, son cousin Ulysse et leur ami, m'sieur Doux.. Ils étaient là.. Ils avaient toujours été là.. Grâce à eux, Simon obtiendrait un permis de séjour de six mois.. Avant de partir, il répéterait à Freddy qu'il n'était pas preneur de cette merveilleuse situation.. Il dirait à peut près ceci : « Je te remercie d'avoir pensé à moi, mon vieux Freddy.. Mais je crois que ça ne marcherait pas.. Sincèrement.. Je ne suis pas fait pour ce boulot.. Sincèrement, mon vieux.. Je ne me sens pas doué pour les ronds de jambe et les palabres, même en pidgin-cooper ! Tenir la chandelle à toute une bande de grossiums, ça me ferait mal.. Je ne parle même pas des semi-cadres ! ».. Fred poserait les coudes sur la table, baisserait la tête et prendrait l'air désolé et honteux d'un Danois ou d'un Saint-Bernard nanifié.. — « Je m'excuse si je me suis mal exprimé, mon camarade.. » dirait-il.. « Je sais pas causer comme toi.. Tu me connais.. C'est ainsi que ça s'était passé, que ça se passait à l'instant même, que ça se passerait jusqu'à ce que le fil se rompe.. Le fil du temps.. Il y avait Many.. La séparation de ses parents risquait d'être une catastrophe pour cette gosse sensible.. S'il acceptait la proposition — puisqu'il l'accepterait… —, c'était quand même un moyen de créer un semblant de foyer pour la gosse.. Il se mettrait en ménage avec la pute, comment déjà, Juana-Maria-Lisa, et il… Ouais, il emmènerait vivre sa fille dans un espèce de lupanar pour baiseurs de la haute, parmi les fêtards, les truands et les courtisanes, repenties ou non.. Mieux valait encore qu'elle traîne derrière les vaches et les cochons de la zone éco et qu'elle respire dix ans de plus cette odeur de fumier qui fait les centenaires bon pied bon œil… Problème insoluble.. Simon ricanait en mâchonnant le tuyau de sa pipe.. Te voilà piégé, mon gros.. Une fois de plus.. C'est le temps.. Et quand les choses cesseraient d'arriver, il perdrait le mas.. , Many, Julie et peut-être la vie.. Peut-être la vie.. Peut-être le temps.. Many était en pension chez une vieille paysanne préservée qui exploitait une ferme protégée.. Ou bien l'inverse.. Simon ne savait trop.. Paysanne protégée, ferme préservée.. La Retz avait des intérêts dans le secteur.. Simon s'en souvenait mais il ne l'apprendrait que plus tard.. La vieille paysanne s'appelait Mémé Garone.. Elle s'occupait du mas.. avec sa petite-fille Julie, un journalier nommé Gonzalès, un adapt.. Et aussi une jument et un chien.. Et encore des vaches, des moutons, des chèvres, des cochons, des poules et des canards, comme dans une vraie ferme du.. xx.. siècle : conservée, préservée, authentique.. Ainsi, Mémé Garone, Julie et Gonzalès n'étaient pas payés par l'État, ni par la région, ni par la zone.. À peine quelques subventions par-ci, par là ; mais ils étaient assurés de vendre leurs produits un bon prix.. À condition de produire.. Pour améliorer son budget, la mémé avait décidé de prendre une petite pensionnaire.. Les candidates ne manquaient pas.. Many Laborde était un cas social.. Les services de la Santé Générale l'avaient envoyée au mas.. Son père la rejoignit un beau jour pour la cent neuvième fois avec sa vieille aronde et son permis tout neuf.. L'aronde, Simon l'avait louée à l'entrée de la zone 40-60 pour la somme forfaitaire de douze mille eurofrancs, ce qui n'était pas donné.. Il avait présenté au contrôle un permis de séjour de six mois : un truc de grossiums.. C'était tenter le diable ; les douaniers avaient insisté pour lui donner un de leurs tacots vingtième.. Il savait déjà que c'était une arnaque pure et simple mais il lui fallait cracher sous peine de gros ennuis.. Il paya donc comme il avait toujours payé, comme il paierait encore longtemps si Dieu lui prêtait un bout de fil, et il était parti cahin-caha au volant de l'aronde qu'il savait déjà conduire, heureusement, puisqu'il l'avait conduite pendant six mois ou presque : cent fois six mois, en réalité, si c'était bien la centième fois qu'il jouait cette scène !.. « Voilà les pucelles ! » dit Mémé Garone à Simon quand la jeune fille et la petite fille arrivèrent en poussant les vaches devant elles.. Julie était une belle brune à la peau mate et aux muscles longs.. La grand-mère avait confié à Simon : « Une vraie paysanne du vingtième, ma petite ! Pure comme une colombe et forte comme un cheval, voilà ma Julie.. Mais alors, ambitieuse ! Croyez pas qu'elle veut finir ses jours en zone préservée.. Elle partira, sûr, mais pas avec n'importe qui.. Vous me croirez si vous voulez mais elle se laisserait même pas toucher par un semi-cadre ! ».. Simon se trouvait au mas.. depuis une heure.. Mémé Garone l'avait accueilli avec une forte tape dans le dos, comme un vieux coop rencontré sur le quai, à Ambrizi, à Ambrizette, à Port-au-Prince ou à Kakinada.. « Salut, mon camarade ! Alors, c'est fini, la navicroise ? ».. Simon avait écrit à sa fille — les mini-bandes n'entraient pas dans la zone préservée… — qu'il avait quitté la marine pour toujours.. — « C'est fini.. » confirma Simon.. — « Vous avez ben raison, mon camarade.. » dit la mémé.. « Ici, y a une jeune du village qu'est entrée dans les dirs.. La Minnie, qu'on l'appelle.. Elle s'en sort bien pour le fric et les avantages.. C'est l'avenir ! Dites donc, mon camarade, vous avez l'air costaud, si c'est pas du soufflé ! Vous feriez un bon adapt pour la campagne ! ».. Simon avait roulé les épaules, assez fier de ses muscles.. Il avait pensé :.. Vous croyez pas, Mémé, que je ferais aussi un sacré patron de bordel !.. Elle l'avait fait rentrer à la cuisine, une vraie cuisine de ferme vingtième, avec une table en bois dur, des chaises paillées, des fourneaux, des chaudrons… Elle ne pouvait pas prononcer deux phrases sans l'appeler « mon camarade ».. « Y a pas plus authentique que la Mémé Garone, mon camarade.. Je suis née en 44 au village à côté.. Ça chauffait dans le coin mais j'm'en souviens pas : j'étais trop petite ! J'ai jamais quitté la zone protégée.. Pour ça, on nous protège bien.. Sauf votre respect, mon camarade, la Julie elle a passé dix-neuf ans et elle sait pas encore où est son derrière ! ».. Simon pensa que les dirigeants de l'Opzone 4 avaient des conceptions écologiques assez draconiennes.. L'écofascisme supervisé par les grandes verticales qui y trouvaient leur compte.. Les territoires préservés servaient  ...   il avait rempli plusieurs fois son panier d'osier et sa grande musette.. Il marchait pendant des heures sur la mousse dorée, les pervenches sombres, le lierre marbré, à travers les ajoncs, les bruyères, les fougères, les taillis et les buissons.. Il respirait avec une joie sauvage le parfum de moisissure, de sève, de résine qui flottait dans les sous-bois ombreux et l'odeur chaude, amère, musquée des champignons….. Au pied d'un arbre, sous une touffe de bruyère ou d'ajonc, au milieu des fougères, tout à coup, plusieurs centaines de fois par jour, divine surprise, le velours luisant d'un chapeau noir ou brun attirait infailliblement son œil.. Le matin, Julie l'accompagnait un moment ou bien elle le rejoignait dans les bois peu après l'aube.. Elle s'ennuyait vite.. Ils comparaient avec gravité leurs trouvailles respectives.. Presque toujours, Simon battait Julie.. Il en était très fier.. Il égalait même Gonzalès, qui passait pour le meilleur chercheur de cèpes de la région.. Julie rentrait pour s'occuper des conserves avec la grand-mère.. Elles mettaient en bocaux les spécimens les plus sains, découpaient les autres en lamelles qu'elles faisaient sécher au four.. Mémé Garone remplissait fébrilement l'immense placard mural de la cuisine.. Elle comptait et recomptait les bocaux et restait parfois un long moment immobile devant le placard, en train de contempler ses réserves d'un air authentique… non, extatique.. Elle dormait mieux depuis quelque temps.. On aurait dit que la peur de manquer, le petit rongeur des nuits blanches, la tourmentait moins souvent.. Cependant, elle se levait quelquefois, vers deux ou trois heures du matin, pour aller guigner ses provisions et, avant de retourner au lit, elle se versait un petit verre de cassis au vin blanc.. L'automne s'installait.. La brume tamisait le soleil.. L'humidité suintait partout.. L'air était floconneux.. Un filet jaunâtre croupissait au bord des près.. D'énormes bolets vitriolés et sanglants jaunissaient le long des chemins.. Dans la cour du mas, l'eau stagnait en flaques et jaillissait sous les pas.. On allumait le feu tous les matins dans la vaste cheminée noircie, ceinte d'un rideau rouge.. Au bois, sous les ajoncs épineux, dans les fourrés les plus épais, on découvrait encore quelques cèpes larges et mous, les derniers de la saison.. Il en naîtrait de loin en loin jusqu'aux gelées.. (Simon connaissait maintenant ce pays comme s'il y avait vécu cent vies…) Des bolets rouges, que peu de gens ramassaient, pullulaient dans les bas-fonds humides, sous les trembles.. Les cornes d'abondance couvraient la terre de leur dentelle noire….. C'était aussi la saison des labours.. Simon conduisait le tracteur, tandis que Gonzalès semait et hersait avec la jument.. La grand-mère donnait à Julie des conseils pour la chasse à l'homme : montrer un peu plus de jambe au lavoir, en voiture, à l'échelle du grenier, quitter son soutien-gorge pour traire, de temps en temps… Des trucs comme ça, vingtième, qui ont l'air idiots mais qui marchent presqu'à tous les coups… On pouvait aussi attirer un bonhomme dans un piège en feignant de se tordre la cheville — ou de casser sa jarretelle, le dimanche —, en se faisant aider à quitter ses bottes ou à monter sur le tas de foin pour y chercher un nid de poule, en tombant à l'eau à un endroit judicieusement choisi — et après s'être assurée que le candidat sauveteur se trouvait à proximité.. On pouvait lui faire aussi le coup de la brebis, à condition de posséder une bête assez forte et assez douce.. Il y en avait justement une au mas qui était parfaite pour ça.. Une jeune fille maligne devait se mettre à califourchon sur le mouton en relevant un peu ses jupes et s'arranger pour que l'homme assiste au spectacle.. C'était presque infaillible.. Mémé Garone rappelait ensuite ce qu'une jeune personne soucieuse de ses intérêts pouvait permettre après — le piège ayant fonctionné — et ce qu'elle devait refuser à tout prix en criant qu'elle était vierge.. Julie écoutait, les yeux baissés, les jambes croisées et les mains nouées sur les genoux.. Puis elle répondait d'une petite voix tranquille qu'elle ne ferait rien de tout ça, parce que c'était moche et vingtième.. Simon Laborde était le père de Many : elle n'essaierait pas de l'allumer.. Oui, oui, oui, l'allumer, c'était bien le mot, c'était ça que la grand-mère lui demandait.. Elle avait bien compris mais elle ne le ferait pas.. De toute façon, elle se sentait incapable d'exécuter seulement la dixième partie de ce plan mirifique.. « Si tu voulais, tu saurais.. Tu serais bien la première !.. — Je serai la première ! ».. La grand-mère se fâchait ou faisait semblant.. — « Qu'est-ce que tu crois qu'il va foutre à la ville, ce beau mâle, une fois par semaine ? Il va traîner ses fesses dans un bordel à matelots, ma petite, et baiser les putes ! Voilà ce qu'il fait.. Alors, t'as pas de scrupules à avoir, vingtième mon cul ! ».. Maintenant, Simon partait à l'aube et tenait le bois jusqu'à la nuit tombée.. Le moment des grands passages d'automne était enfin venu.. Le ciel grouillait de palombes.. Les hommes valides se relayaient pour faire le guet aux palombières.. Simon, qui avait plus de liberté que les autres, passait son temps dans la cabane bâtie au sommet d'un gros chêne par ses amis de La Salle et d'Enguerre.. Le soir, on partageait le gibier.. L'œil clair et la main sûre, le matelot Laborde était une excellente recrue pour l'équipe.. Mais Julie détestait la chasse et les chasseurs.. Elle lui en voulait d'avoir cédé lui aussi à cette fièvre qui jetait les hommes dans les bois, les forçait à se percher sur les plus hautes branches pour guetter comme des fauves… et tuer ! et bourrer leur musette de cadavres chauds ! Elle le haïssait.. Et, bien sûr, elle l'admirait.. Il se débrouillait toujours et partout.. En quelques semaines, il s'était intégré avec une aisance au clan Garone….. Mais il était d'une autre race.. Avant de se retirer au mas.. , il avait vécu — pensait Julie — une vie d'aventures extraordinaires qu'elle était incapable d'imaginer.. Y songer seulement lui donnait le vertige.. Elle se disait aussi qu'il avait couché avec des dizaines de femmes, des garces expérimentées et de très jeunes vierges — car les filles sons nubiles à un âge incroyable dans les pays chauds.. Elle ne pouvait s'empêcher de le voir en train de faire l'amour avec des putains et des gamines.. Les images l'assaillaient : Simon avec une petite fille jaune ou brune, tous deux sur une natte.. Simon avec une grande rouquine en bas noirs.. Simon… Elle riait d'elle-même et sentait une onde mystérieuse creuser sa chair.. À cause des palombes, Simon prit conscience du phénomène qui était en train de se produire.. Chasser était un plaisir.. Un plaisir coupable, criminel peut-être.. Il était criminel d'abattre les migrateurs qui devenaient rares.. Espèce en voie de disparition… Non :.. espèce disparue !.. À la fin du vingtième, les palombes n'existaient plus.. Si admirablement reconstituée que soit l'opzone, elle ne pouvait offrir aux hommes du vingt et unième ce que les hommes du vingtième avaient détruit.. À jamais détruit.. Les migrateurs ne passaient plus, vers le Sud, vers le Nord, à l'automne, ni au printemps.. On ne voyait plus dans le ciel leurs grands vols courbes ni leurs.. V.. conquérants.. Leurs bruyantes nuées grises ne s'abattaient plus sur les forêts du sud de l'Europe.. C'était fini.. Les derniers étaient morts entre le vingtième et le vingt et unième.. Il n'y avait plus sur la Terre une seule zone éco où on aurait pu chasser encore la palombe.. Simon s'arrêta sur le chemin du mas.. Le soleil avait disparu à l'horizon.. Mais de pâles lueurs, tour à tour mauves ou dorées, montaient encore du couchant.. Il ouvrit son carnier et examina les deux bêtes qu'il rapportait.. Lourdes, massives.. Grasses, bourrées de glands.. Plumage bleuté, cou et tête cendrés.. Des pièces de choix.. Dommage de tuer ces oiseaux magnifiques.. Mais il y en avait tant… Il s'amusa à tâter les glands dans les jabots.. Ces garces-là s'étaient payé un vrai festin ! Il les remit dans la musette.. Il était essoufflé.. Il avait un peu mal à la tête.. Le guet demandait un effort d'attention pénible.. Ses yeux le piquaient.. En outre, il avait grimpé l'échelle au moins trente fois dans la journée.. Il commençait à sentir des crampes dans ses jambes.. Une goutte de pluie tomba sur son front ; une autre sur sa main.. Il était fatigué.. Il était réel.. Et Julie l'attendait au mas.. Le lendemain matin, aussitôt levé, il courut voir le tracteur sous le hangar.. McCormick.. McCormick et puis c'est tout.. Pas la moindre mention de la verticale Hanin de Retz.. Pas même le sigle H.. ni rien de ce genre.. Il rentra dans la cuisine du mas.. Il jeta machinalement une bûche d'ormeau dans la cheminée.. L'ormeau brûlait mieux que le chêne quand le tirage était mauvais.. Le vent venait de l'ouest.. Le temps était à la pluie.. Le calendrier indiquait le 17 novembre.. La veille, le facteur avait apporté.. la Terre.. Le journal était resté à demi-ouvert sur la table.. Simon vérifia la date : 15 novembre 1956.. Il sut qu'il avait quitté l'Opzone 4.. La zone préservée, la zone éco, n'importe quoi.. Il était dans un univers qu'il avait créé.. Toute création a pour base la mémoire.. L'ultra-mémoire permet l'ultra-création.. Le froid était vif.. Simon conduisait sa fille à l'école en voiture.. Les enfants arrivaient tout emmitouflés, souriants ou geignards, les uns tapant du pied avec assurance, les autres recroquevillés et frissonnants.. Il aimait les voir rassemblés autour du poële, avançant leurs mains rougies pour les réchauffer.. Alors, lui revenaient des bouffées de joie, de cette joie qui s'allumait dans son cœur comme un feu craquant de bûches résineuses, certains jours d'hiver au fond de son enfance.. D'une enfance qu'il n'avait jamais vécue….. Ce monde, je l'ai fait avec ma tête, avec mon cœur, avec mes tripes.. C'est le mien.. Ils ne me le prendront pas maintenant.. Non, non, je ne me laisserai pas voler le mas.. par monsieur Doux et ses copains flics !.. Par les nuits claires, il tournait toujours le regard vers la Grande Ourse.. Le vent traînait les dernières feuilles mortes, enlevées une à une aux petits chênes des collines.. Les palombes avaient fui en direction du sud.. Elles avaient quitté la forêt pour s'élancer vers la mer.. Mais elles reviendraient.. Il y aurait des printemps et des automnes.. Le temps allait son chemin.. Un jeudi, jour de marché à Enguerre, Simon conduisit les femmes en ville.. La grand-mère devait toucher l'argent du vin et Julie comptait vendre quelques volailles.. Ils ramenèrent un dindon boiteux dont personne n'avait voulu.. « On va le manger.. » décida Mémé Garone.. « Pas la peine d'attendre qu'il crève ! ».. Un soir, on invita Paul Garone, un oncle de Julie, sa femme, ses gosses et les instituteurs de La Salle.. Many avait mis ses plus beaux atours comme si la fête était pour elle.. On s'installa autour de la table en chêne massif, dans la grande cuisine aux poutres noircies, au sol de carreaux fêlés.. Simon avait sa place habituelle, près de la vieille horloge qui ressemblait à une girafe.. Julie avait pris sa jupe grise et son corsage blanc.. Elle était belle.. Un énorme feu de bûches flambait dans la cheminée, et on l'alimentait régulièrement de quart d'heure en quart d'heure.. Une chaleur cuisante débordait dans le couloir.. Il fallut ouvrir la fenêtre et tomber la veste.. Simon, en bras de chemise, égrenait des souvenirs exotiques et regardait les filles d'un air avide.. « … Sur les quais, il y avait un peu d'air mais, en ville, c'était une fournaise ! ».. Il s'essuya le front.. Il n'avait jamais vu Singapour et pourtant le souvenir revivait en lui, à la fois tendre et cruel.. Intense et mélancolique.. Il ne reverrait jamais Singapour et il regretterait l'aventure et le voyage.. À en pleurer, à en mourir.. Il riait, il parlait haut pour oublier.. « J'avais été voir un type à l'hôtel Adelphi.. Chambre climatisée et tout.. Ah, les salauds.. Après, on a fini la soirée au.. Golden Kampong.. !.. — Qu'est-ce que le.. ? » demanda Julie.. L'ultra-mémoire est une mémoire à plusieurs niveaux.. Parfois, les souvenirs rêvés s'emboîtent dans les souvenirs vécus, et vice versa, à l'infini….. Ce soir-là, Julie rejoindrait Simon dans sa chambre.. Parce que c'était ainsi ou parce qu'il le voulait ainsi… il ne savait pas au juste.. Julie appartenait au monde qu'il avait recréé mais elle était libre.. Libre de l'aimer ou de le rejeter.. Et il savait qu'elle l'aimerait.. Voilà : il le savait.. Julie quitterait sa chambre à un certain moment ; elle serait encore tout habillée.. Elle descendrait l'escalier sur la pointe des pieds.. Quand sa tête se trouverait au niveau du palier, elle se retournerait et verrait que la lumière brillait dans la chambre de Simon.. La rampe de l'escalier servait à poser les vieux vêtements, du linge, des torchons.. Elle resterait un moment la tête posée contre une étoffe rugueuse qui sentait la naphtaline, tout en observant un mince trait de lumière sous la porte de Simon.. En bas, la grand-mère rangerait bruyamment la vaisselle sur l'évier.. Les étables communiquaient avec l'habitation par une porte située sous l'escalier.. Julie ouvrirait cette porte silencieusement ; elle avait l'habitude.. Elle rejoindrait les vaches occupées à ruminer.. Elle respirerait l'odeur de la paille, celle du fumier et celle des bêtes, distinctes et mêlées, faciles à identifier, intensément familières.. Elle aurait la certitude d'exister.. D'être vivante.. Réelle.. Elle parlerait aux vaches.. « Mes jolies, mes chipies ! Vous savez, rien ne sera changé entre nous quand je coucherai avec Simon ! ».. Elle allumerait l'électricité.. L'ampoule sale jetterait dans l'étable une triste lueur de veilleuse.. Julie prendrait un seau d'eau dans lequel flottaient des graines de foin tombées du plafond percé.. Puis une serviette jaunâtre avec laquelle on s'essuyait les mains après les soins ou les mises bas et qui sentait la pommade vétérinaire et le crésyl.. Tu vas te laver un peu le museau, ma fille, pour pas trop avoir l'air de la souillon que tu es !.. Sur une étagère branlante et poussiéreuse, entre une fiole de médicament et un biberon pour veau, elle trouverait une glace cassée et se regarderait longuement.. Elle balancerait un moment sur la conduite à tenir.. Joie folle et désespoir — comme Simon lui-même.. Belle, sa vache préférée, une grande rousse aux cornes rognées, se lèverait et se tournerait vers elle en tirant sur sa chaîne.. Elle aurait un peu d'écume sur le mufle.. Elle tirerait la langue pour mendier une poignée de foin ou de luzerne.. Julie s'approcherait d'elle et ne pourrait se retenir de lui parler.. « Tu es complètement timbrée, ma fille… Non, Belle, pas toi ! C'est moi, ta petite Julie chérie, qui suis dingue et saoule.. Tu peux être fière de moi ! ».. Le vent soufflerait sous le portail de la grange et empêcherait peut-être la grand-mère de l'entendre.. Julie chantonnerait en tapotant le museau de la bête.. Après tout, la grand-mère pouvait l'entendre : elle s'en foutait.. Monsieur Doux n'était pas un vrai grossium ni même un surmanageur.. C'était pourtant un personnage-clé dans le système Hanin de Retz.. Il appartenait sans aucun doute à la sécurité intérieure de la verticale et il se trouvait peut-être à la charnière des relations entre H.. et l'État.. Un vrai seigneur de la verticalité.. À côté de lui, Schreider du.. Bodiac.. et Morel, représentant du préfet de région, faisaient figure de comparses.. Ils n'avaient presque jamais pris la parole au cours de l'entrevue.. « Le marché est clair ! » répéta monsieur Doux.. Le ton changeait.. Lors de sa première visite, et même au début de celle-ci, monsieur Doux se présentait en ami.. « Alors, comment ça marche, mon camarade ? On regrette pas trop la zone éco ?! ».. Après tout, c'était bien grâce à lui que Simon avait obtenu son permis de séjour en Opzone 4 ! Le piège… Le piège avait fonctionné.. La première fois, monsieur Doux était venu au.. en compagnie de Freddy Carlo-Bella.. En ami… Avant de partir, il avait offert à Simon la petite boîte qui contenait les dragées mauves sans nom.. « Si tu as envie de te rappeler quelques bons souvenirs d'autrefois, mon camarade ! » Les ultramnésiants n'étaient pas interdits : ils n'existaient pas.. Ceux qui détenaient les secrets de fabrication se réservaient l'usage du produit.. Deux jolies filles échevelées, les yeux brillants et les joues rouges, regarderaient Julie dans la glace fêlée.. « Belle ! Belle ! Belle ! » Elle venait d'inventer un nouveau jeu, le dernier jeu de son adolescence manquée.. « Est-ce que je suis aussi belle que toi, ma Belle ? » Ses pommettes luisantes, ses yeux humides et grands ouverts lui donneraient un air combatif qu'elle ne se connaissait pas.. De plus près, son nez lui semblerait trop droit, sa bouche mal dessinée, son menton un peu fort.. Mais qu'importe !.. se dirait-elle.. Puisqu'il me trouve belle !.. Une langue râpeuse se loverait dans la main.. Un frisson délicieux, d'une intensité à peine supportable, traverserait son corps de la nuque aux talons.. Elle penserait :.. Ça commence bien !.. « Belle, sois sage !.. Belle, si Mémé nous surprenait, elle dirait que nous sommes folles toutes les deux ! Tu me comprends, Belle ? » Oui, la vache aurait l'air de comprendre.. Elle, si elle ne comprenait pas Julie, elle l'aimait, ce qui était encore mieux.. La jeune fille retournerait au fond de l'étable pour prendre le seau.. Belle tirerait sur sa chaîne.. Le vent sifflerait toujours à la porte et une dalle dégorgerait à grand bruit près d'une lucarne.. Belle meuglerait doucement.. « Ta gueule, idiote ! Non, mais tu te rends pas compte de ce que je suis en train de faire ! ».. Les autres bêtes dormiraient ou afficheraient une sereine indifférence.. Julie se laverait la figure en reniflant.. Elle se donnerait un rapide coup de peigne.. Elle étirerait les plis de sa robe comme pour montrer à Belle ses dessous blancs et sages.. Au-dessus des bas, la chair de poule sèmerait sa peau de petits grains dorés qu'elle se pencherait pour mieux voir.. Puis elle tremperait la serviette jaunâtre dans le seau et, jupe troussée, finirait sa toilette.. Le marché était clair.. Simon n'avait pas le choix : il lui fallait accepter de devenir l'agent de monsieur Doux, l'indicateur du.. , et de transformer rapidement le.. en officine d'espionnage et de chantage au profit d'H.. et de l'administration.. Les promoteurs de l'établissement n'avaient jamais eu d'autre but.. Il le comprenait maintenant.. Il n'avait pas le choix… Il lui fallait céder, donner immédiatement des gages de bonne volonté.. D'abord en acceptant d'embaucher le “maître d'hôtel” que monsieur Doux lui avait recommandé.. Puis en aidant à la mise en place du matériel photographique et cinématographique.. Il n'avait pas le choix.. Il lui fallait devenir un immonde salaud ou perdre à jamais la mémoire de l'éden….. « Voilà, c'est simple.. Et monsieur Doux remit le tube dans sa poche.. Simon ferma les yeux.. L'épreuve était terrifiante.. Il sentait la sueur ruisseler dans son cou, dans son dos, ses mains trembler et un vide effroyable se creuser dans sa poitrine.. Il déglutit avec peine et dit : « Je vais réfléchir.. — Très bien.. » dit monsieur Doux.. « Nous reviendrons demain à la même heure.. Mais il avait encore une dragée d'ultramnésiant.. Une seule.. Il ferma la fenêtre, enfila sa veste de pyjama et s'étendit sur son lit sans se donner la peine de quitter son pantalon.. Bientôt, il s'aperçut qu'il avait froid et pris plaisir à cette sensation.. La porte de sa chambre bougea très lentement.. Un coin d'ombre s'enfonça dans la pâle clarté de l'ampoule électrique nue.. Simon se retourna, se dressa sur ses coudes.. Il vit Julie, debout dans sa robe grise, un peu trop longue.. Les cheveux de la jeune fille tombaient devant son visage comme un rideau vivant, soulevé par un léger courant d'air.. Elle referma la porte.. Il se leva pour la rejoindre.. Il se trouva presque contre elle.. Elle lui fit signe de se taire en roulant des yeux.. Ses iris sombres semblaient perdus au centre d'une immense plage d'un blanc laiteux.. Il fit encore un demi-pas et la prit dans ses bras.. Il n'entendait plus le vent dans les arbres ni la pluie sur le toit.. Le sang coulait très vite de ses veines ouvertes et colorait de rose l'eau tiède du bain.. Simon mourrait dans quelques minutes.. Il mourrait deux fois.. Une fois seul dans la baignoire de son appartement au.. Une autre fois dans son lit du mas.. , en étreignant Julie.. Mais il avait encore une chance.. Une chance infime de survivre, grâce à l'ultra-mémoire, dans l'univers qu'il avait créé.. la Mémoire de l'Éden.. 284, octobre 1977.. lundi 19 août 2002 —..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/le Chêne et les glands | Quarante-Deux
    Descriptive info: le Chêne….. le Chêne et les glands.. le Parisien libéré.. , 21 novembre 1976.. i la France est aujourd'hui le premier pays du monde pour l'utilisation des énergies non conventionnelles, avec 2 500 km.. 2.. de capteurs solaires, 900 000 éoliennes et 6 centrales marémotrices, c'est pour une bonne part à André Malraux qu'elle le doit.. Sa mort a bouleversé les Français.. L'auteur de.. la Condition humaine.. , de.. Barrages.. , du.. Printemps silencieux.. était sans doute notre plus grand écrivain vivant.. Mais ce géant était aussi, ne l'oublions pas, un des plus ardents défenseurs de la nature du monde occidental tout entier.. Son célèbre livre,.. le Printemps silencieux.. , avait eu un retentissement universel et avait été à l'origine de la prise de conscience écologique de mai 1968.. Cet écrivain exceptionnel était aussi un grand commis de l'État.. On ne remplacera pas le penseur de génie qu'il fut.. Mais il faudra bien  ...   — et ailleurs — un lobby pro-nucléaire dont nous avons toujours dénoncé avec vigueur dans ces colonnes l'action provocatrice et néfaste.. Ce lobby ne va-t-il pas profiter de la mort d'André Malraux pour imposer ses vues… et son candidat.. Le candidat, nous le connaissons déjà : le polytechnicien Jean-Jacques Servan-Schreiber, éminent spécialiste des surgénérateurs… Des trois personnalités citées, seul Maurice Mességué se déclare prêt à continuer l'œuvre d'André Malraux.. Mais ses chances sont minces dans la conjoncture actuelle.. Nous croyons savoir que l'amiral Sanguinetti se serait prononcé en conseil des ministres pour monsieur Elkabbach.. Certes, des liens d'amitié, datant de la guerre, unissaient l'actuel premier ministre et l'illustre disparu, mais l'Amiral ne serait pas, dit-on, tout à fait sourd au chant des sirènes nucléaires.. Monsieur Elkabbach ne semble pas avoir d'opinion tranchée.. Sa nomination pourrait inaugurer à l'E.. l'ère des exécutants dociles.. (Yves.. Chouan.. le Chêne et les glands.. Fluide glacial.. 17, novembre 1977..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/Dragon isolator | Quarante-Deux
    Descriptive info: Dragon….. Dragon isolator.. L'année dernière, j'avais commencé un roman.. Pour différentes raisons, rupture de rythme en particulier, interruption due en particulier à des circonstances indépendantes de ma volonté comme on dit, je n'ai pas poursuivi ce roman, je n'ai pas terminé le premier chapitre bien que l'idée, la préparation mentale ait été assez avancée.. Et aujourd'hui, j'ai l'intention avec les quelques pages que j'ai écrites de faire une nouvelle.. Je vais essayer de vous dicter ces quelques pages et je vous expliquerai ensuite ce qu'était le projet initial du roman et vous me direz ce qu'on peut en faire à votre avis.. J'ai utilisé d'ailleurs certains éléments de mon plan dans un autre roman, le roman que je suis en train de retravailler ; je ne sais pas encore si ce sera un Jeury ou un Higon.. Le titre original du roman était.. ; pour différentes raisons, ces termes ayant été repris, il ne tient plus.. Je vais donc vous donner une espèce de brouillon de départ et puis, eh bien, vous m'aiderez à poursuivre et à terminer la nouvelle.. Merci !.. Texte écrit.. l courait, il suivait son ombre virevoltante qui coupait les ombres étroites des grands arbres, il se traînait, soufflant comme un vieux chien, cœur battant, en rage.. Il boitait bas.. Il était Jacques Colomb, l'étranger, l'errant, le passeur de champs.. Il avait une mission à accomplir.. Un jour, il serait une sorte de dieu.. En attendant, les fanatiques le poursuivaient une fois de plus, prêts à l'empaler, à l'écorcher, à le découper en morceaux pour donner sa viande à leurs porcs ou à leurs singes.. Des cocotiers clairsemés penchaient leurs têtes sur la plage.. La lune baignait le paysage et faisait du fugitif une cible superbe.. À droite, la forêt presque tropicale.. Derrière, Calcutta, cette ville anachronique, construite par des fous pour des idiots.. Droit devant, à un kilomètre, la maison de Maria Goyan.. À gauche, tout près, la mer.. Il se traînait, il était à bout de souffle, il se frappait la poitrine, insultant ce corps débile qui le trahissait tout le temps.. Crève, pantin !.. Il eut un ricanement étranglé.. Les adeptes du dieu Atar étaient stupides mais pas aveugles : il avait peu de chances d'échapper à leurs flèches ou à leurs balles.. La république indienne était peuplée par trois millions d'Hommes crasseux et cruels comme des hyènes, le plus sale bétail du continent.. Voilà ce qu'il pensait des Indiens.. Il s'adossa à un tronc, face à la baie.. Il haletait ; un filet de bave collait à sa lèvre.. Il attendit, il attendit.. Il attendit la peur, la souffrance, la mort.. Ces chiens pourris vont me dépecer.. Il ferma les yeux puis les rouvrit.. Rien ne bougeait.. Au-dessus de la plage, à droite, brillait une puissante lumière électrique blanche, le château de Maria Goyan, cette aristocrate qui s'amusait à protéger les aventuriers de passage.. Avec un peu de chance, le salut.. Il posa la main sur son thorax brûlant.. Une douleur profonde lui donnait envie de se plier en deux pour cracher ou vomir.. Il se sentait vieux, usé.. Son sac de cartes était noué à son poignet droit, si serré que le cordon lui entrait dans la peau.. Il vivait dans la terreur de perdre ce bien précieux entre tous.. Sans ses cartes, il n'aurait plus été Jacques Colomb, il aurait cessé de croire en son destin.. Mais il les garderait, il se sauverait.. Trente-six ans.. je n'ai que trente-six ans.. J'ai l'avenir devant moi.. Ah, ah !.. Il se demanda quelle tactique ses poursuivants avaient pu choisir.. Avec son pantalon collant de fabrication arabe ou américaine, il courait peut-être plus vite que les fanatiques empêtrés dans leurs boubous, mais les miliciens de la ville portaient des pantalons coupés aux genoux.. Les chacals, il n'avait pu les distancer aussi vite.. Peut-être ont-ils renoncé.. , calcula-t-il,.. parce qu'ils savaient que je me réfugierais chez Maria Goyan.. Les chiens sacrés des castes A sont nourris avec les parties sexuelles des intouchables.. Du moins, on le raconte à Calcutta.. Ni les miliciens, ni les fanatiques n'oseraient pénétrer chez Mehadi Goyan pour empaler le passeur de champs, mais cela n'expliquait pas pourquoi ils avaient abandonné la poursuite.. Maintenant, le cœur de Jacques avait repris son rythme normal.. Un cœur de bête fatiguée et pourtant acharnée à survivre.. La douleur à la poitrine et au ventre commençait à se calmer.. Il écouta.. Le sang grondait dans sa tête, couvrant le murmure moqueur des vagues.. Pas de vent.. Aucun bruit dans les feuillages.. Les faubourgs de la ville dormaient.. Les populations abruties se terraient dans leur sueur et leurs chiures.. Le centre, avec ses voleurs, ses joueurs et ses prostituées était à plusieurs kilomètres.. Pas un accord de guitare ne montait du village rom.. Jacques était seul.. Il frissonna.. Ses ennemis avaient-ils renoncé à le prendre ? Il aurait dû être rassuré.. Au contraire, son inquiétude se changea en angoisse.. Il comprenait mal la mentalité des indo-européens.. Chiens pourris, ânes-hyènes, chacals, c'était  ...   que l'Afrique du nord et la moitié du Sahara, si les cartes ne mentaient pas, si les cartes n'étaient pas un leurre ou un piège.. Des silhouettes indistinctes erraient sur la plage tout au bord de l'eau.. Ceux-là au moins n'étaient pas des fanatiques agenouillés.. Les Roms.. , pensa Jacques,.. est-ce qu'ils me chercheraient ?.. Il faillit obliquer pour les rejoindre.. Les Roms observaient l'éclipse de champ sur la mer.. Peut-être en comprenaient-ils vaguement le sens.. Ils étaient moins obtus que les Indiens et lui-même avait mentionné le phénomène aux musiciens de Westwigwam.. Le moment était bien choisi pour tenter de les convaincre à nouveau mais Jacques était fatigué et découragé.. Il souffrait.. Il savait que les Atariens s'éveilleraient bientôt de leurs songes et arrêteraient leurs prières pour repartir à la chasse.. Il continua de marche vers la maison de Maria.. Commentaires dictés au magnétophone.. Je vais essayer de vous raconter maintenant ce qui aurait dû se passer dans ce roman.. D.. 'abord, le décor.. Il y a eu avant cette époque — ça se situe au.. xxiii.. ou au.. xxiv.. siècle si l'on veut — une sorte de conflit terrestre généralisé où l'on s'est disputé le territoire de la Terre avec des champs de force, créant des cloisonnements infranchissables et dirigés depuis des satellites.. Il y a un certain nombre de milliers de satellites qui restent encore en place, tenant ces champs de force.. Et la guerre avec les champs de force s'est accompagnée d'une formidable guerre psychologique, d'un brouillage mental gigantesque, chaque belligérant essayant de déterritorialiser le pays de l'autre.. Et ça a pris des proportions gigantesques, cette guerre ayant duré assez longtemps.. La planète s'est trouvée découpée en une multitude de pays, d'états, de territoires nouveaux.. Par suite de l'action psychologique menée en même temps, un certain nombre de ces territoires a acquis une géographie nouvelle, une géographie d'emprunt, sans rapport avec la réalité ancienne.. Ainsi la république indienne qui occupe certains rivages de la Méditerranée, le territoire mongol qui est une portion du territoire français, une sorte de bande allant des Pyrénées à la Bourgogne, qui sépare la république indienne de la Grande-Bretagne qui est l'Ouest et le nord de la France et puis peut-être d'autres territoires.. Il est possible que cela ait entraîné un changement des climats ; il est possible que cela ait entraîné un déplacement des villes, l'émergence d'un nouveau continent.. Il y a ce qui devait être, ce que je devais appeler l'empire Joseph Poney, mais l'empire Joseph Poney, je viens de l'utiliser dans le roman que je viens d'écrire :.. Destination éternité.. Ce sera donc un autre empire dont je parle dans le texte que vous avez lu et qui occuperait la place de l'Espagne et une partie de l'Afrique.. Et il y a quelque part les États-Unis d'Amérique qui se trouvent dans ce qui était autrefois l'Afrique, une grande partie de l'Afrique.. C'est un pays qui justement a gardé un haut niveau technologique, qui sait plus ou moins franchir les barrières de champs de force.. Et puis, il y a la Chine, qui s'est substituée et qui occupe un territoire à peu près correspondant aux actuels États-Unis.. Et mon héros, à la suite de toutes sortes d'événements, de rencontres, de lectures que je devais raconter, a appris l'existence de ces phénomènes.. Enfin, il est plus éclairé que la moyenne des gens de la situation réelle de la Terre à cette époque et il a aussi des notions de géographie ancienne et d'histoire ancienne.. Et, à l'époque où nous nous situons, où se situe la nouvelle et où se serait situé le roman, les barrières créées par les champs de force deviennent un petit peu perméables, donc on peut circuler d'un continent à l'autre.. Ce qu'ils appellent continent, en fait, c'est un territoire délimité par un champ de force.. Et alors, on commence à circuler parce qu'il y a des satellites qui sont tombés en panne ; il y a une certaine usure.. Mon héros — je ne suis pas sûr que l'on devrait apprendre son vrai nom dans le roman ; peu importe, il a choisi le pseudonyme de Jacques Colomb en pensant à Christophe Colomb, bien sûr — veut établir une liaison entre les mini-continents enfermés dans leurs champs de force, qui constituent l'ancienne Europe.. Il veut établir une liaison avec les États-Unis, il veut partir à la conquête de l'Amérique.. Les circonstances devaient faire qu'il arriverait en Chine, mais la chine se trouve être l'Amérique Ancienne.. Voilà à peu près ce qui devait arriver.. Bon, maintenant, tout cela n'arrivera pas parce que je n'écrirai sans doute pas ce roman.. Je n'aime pas tellement reprendre quelque chose que j'ai arrêté.. J'ai ce début de texte et je trouve qu'il serait amusant d'en faire une nouvelle.. Voilà la situation telle qu'elle se présente, et je ne sais pas si j'écrirai cette nouvelle.. Peut-être… Si ça vous amuse d'imaginer une suite et une fin à cette nouvelle, c'est possible.. Dragon isolator.. le Caméléon déshydraté.. 3, novembre 1977..

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