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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/l'Envoyé de la planète grise | Quarante-Deux
    Descriptive info: section Michel Jeury.. tout Quarante-Deux.. Sauter la navigation.. accueil.. exliibris.. pgeff.. archives.. kws.. prix.. galerie.. carnets.. photos.. Vous êtes ici :.. →.. Récits de l'espace.. l'Envoyé….. Sections.. Curval.. Egan.. Jeury.. Pierru.. Navigation.. présentation.. Michel Jeury : la Conspiration des Trois-Noms.. Intégrale des nouvelles.. l'Envoyé de la planète grise.. Avec Katia Alexandre.. J.. e vais me lever.. , pensa Aurélia en soulevant légèrement les paupières.. Me lever… Huit, neuf… L'horloge a bien sonné neuf heures ?.. La difficulté, c'était d'ouvrir les yeux avec ce mal de tête lancinant.. Voilà.. J'enfile les manches de mon peignoir.. J'ouvrirai les yeux après.. Je… Bon, le vase est par terre : ça commence bien.. « Quel brouillard ! » soupira Aurélia en ouvrant les volets.. « On ne voit rien à dix pas… » La jeune femme referma précipitamment la fenêtre et alluma la lampe de chevet.. Elle oublia un instant sa tête douloureuse pour contempler les roses.. Mon Dieu !.. Elle écarquilla les yeux.. Les fleurs étaient devenues grises, ternes, sans éclat.. Elles se confondaient avec le tapis dont on ne distinguait plus les arabesques rouges.. Ou j'ai des visions ou je dors encore.. , se dit Aurélia.. Il y eut en elle une sorte de flottement nauséeux.. Elle prit le parti de retourner sur son lit pour essayer de rassembler ses souvenirs de la veille.. Hier, on fêtait la promotion de Jacques et on a bu pas mal.. Je me suis couchée et….. Un miaulement impératif la fit sursauter.. Camina, la chatte, assise au bout du couvre-pieds, la regardait d'un air de reproche.. Mais où sont les prunelles d'or de la belle Camina ? Où sont….. Les yeux de la chatte se perdaient dans son doux pelage tigré.. Aurélia se sentit malade, un peu désespérée.. Camina, elle, semblait en pleine forme.. Elle réclamait son lait avec l'obstination de la bonne conscience.. De toute façon, la couverture verte était aussi devenue grise.. Grise,.. grise.. !.. Aurélia bondit hors du lit.. Une angoisse brutale lui tordit le ventre.. Elle courut aux toilettes pour vomir.. Elle tira fort la chasse et, la sueur au front, vit que l'eau jaillissait grise comme une coulée de plomb.. Affreux.. Elle mit le café à chauffer et, en attendant, avala deux comprimés.. Le café prêt, elle ne put se résoudre à boire ce liquide de couleur indéfinie et d'aspect boueux.. Elle observa les meubles, les bibelots, le sol… les murs.. Tout était devenu d'un gris uniforme.. Même le poisson rouge.. C'était une sorte de daltonisme.. La sensation d'étouffement qu'elle avait déjà ressentie se fit plus intense.. Une main invisible serrait sa gorge lentement.. Puis une brèche de lumière s'ouvrit dans un mur gris qui bascula.. Aurélia s'évanouit.. Elle reprit conscience : le téléphone sonnait.. Elle était étendue sur la moquette, sans force.. En tirant sur le fil, elle parvint à décrocher.. — « Bonjour, Aurélia ! » C'était Françoise, bien sûr.. D'humeur agressive et conquérante, comme d'habitude.. Aurélia balbutia un salut embrouillé.. Le rire de Françoise fusa un peu trop haut.. « Une bonne gueule de bois, hein, c'est ça ?.. — Une… c'est ça ? » répéta Aurélia, se posant la question à elle-même.. Puis elle s'aperçut que son mal de tête avait disparu.. Et, longtemps après, qu'elle avait raccroché et tenait sa main droite devant elle, ouverte et vide.. Les choses n'ont pu changer tout d'un coup, comme ça, ma fille.. C'est toi qui as des ennuis avec tes yeux — ou ton cerveau.. Cholestérol ?.. Elle avait eu une analyse positive (deux grammes soixante-dix) quelques années plus tôt, malgré sa maigreur et son manque d'appétit.. Origine nerveuse, peut-être.. Qui sait si tu n'es pas en train de couver un truc extravagant et abominable, ma douce ? Téléphoner au toubib ?.. Elle ouvrit l'annuaire.. Gris.. Avec des signes gris sur gris, presque indéchiffrables.. Elle eut un recul convulsif.. L'annuaire tomba.. Je vais voir Deledda tout de suite, ou Laversant.. Plutôt Laversant….. Elle se sentait presque bien.. Oui, l'occuliste tout de suite.. Capable de t'habiller, de prendre la voiture ? Sans appeler les voisins au secours ? Oui….. La villa se trouvait à deux kilomètres du centre de la ville, qu'on pouvait atteindre par une voie tranquille, barrée d'un seul feu….. Elle prit sa jupe… sa jupe grise et son pull blanc : sur elle, ce fut comme un uniforme.. Haussant les épaules, elle descendit dans la rue.. Dans l'escalier, ses jambes tremblaient un peu.. La température semblait fraîche pour le mois de mai.. Et puis, il y avait le brouillard.. Non, pas vraiment du brouillard.. On aurait dit plutôt qu'une fine poussière soyeuse avait tout recouvert : les maisons, les arbres, le sol, les gens, comme si on avait secoué sur le monde des milliards de tapis.. Aurélia put lire l'heure aisément sur le cadran lumineux de sa montre.. Il était près de midi.. Quelques personnes marchaient dans la petite rue : une ménagère pressée, des enfants qui rentraient de l'école — c'était lundi —, un homme, un ouvrier dont elle ne put deviner d'abord ni l'âge ni le métier.. Il portait un imperméable ou une blouse grise.. Il tenait à la main une sorte de seau — qui était peut-être un pot de peinture… grise.. Elle essaya de saisir un quelconque étonnement sur les visages.. Rien.. Ce sont mes yeux, mes yeux… Ou ma tête !.. Elle avait oublié de rentrer la Fiat la veille au soir.. La clé était sur le contact.. Elle démarra sèchement, oppressée tout à coup comme elle l'avait été en se levant.. Bon Dieu !.. L'idée lui vint au moment où elle s'engageait dans la rue de l'Ancienne-Berge.. Bon Dieu, je vais savoir si je suis la seule à ne plus distinguer les couleurs….. Au deuxième carrefour, il y avait les feux.. Mais elle ne se faisait plus d'illusions.. Elle connaissait le jeu.. Petite fille, déjà, quand elle était enrhumée, elle se plaisait à imaginer que l'univers avait la grippe.. Non, Aurélia, ne sois pas idiote.. Tu laisses la voiture place du Couvent et tu files chez Laversant.. À cette heure-ci, il doit finir les consultations du matin.. Il pourra peut-être te prendre tout de suite.. Et attention au feu !.. Elle fut la seule à s'arrêter en faisant grincer les freins de la petite voiture.. Vert… ça doit être le vert.. Au poteau, trois yeux ronds et gris fixaient sur elle leur regard éteint.. Elle abandonna la Fiat de travers au bord d'un trottoir.. Descendit en oubliant les clés sur le contact.. Elle s'aperçut alors qu'au lieu de se diriger vers la rue Wilson, où se trouvait le cabinet du docteur Laversant, elle marchait à grands pas vers la place de la Mairie et le boulevard de Strasbourg.. Mon Dieu, qu'est-ce que je vais faire boulevard de Strasbourg ?.. À cet instant, pour la première fois, elle ressentit la.. présence étrangère.. La présence de Lieb.. Naturellement, elle ne connaissait pas encore le nom de l'envoyé.. Était-ce même un nom ? Ce fut très fugitif et très précis.. Et, d'une certaine façon, très satisfaisant — comme lorsqu'on retrouve un mot qu'on a longtemps cherché.. Ou la réponse à une question importante.. La réponse était là.. Aurélia ne le sut pas tout de suite, mais elle se sentit soudain rassurée et apaisée.. Elle revint à la voiture, renonçant à se rendre chez le docteur Laversant.. Elle courut.. Maintenant, elle avait hâte de rentrer chez elle.. Elle remonta dans la Fiat et elle fit demi-tour.. Les arbres de l'avenue défilaient comme des spectres… La tristesse avait fait place en elle à un curieux mélange de résignation et d'exaltation.. Comme elle conduisait distraitement, elle se fit insulter par un gros type cramponné au volant d'un break.. Il lui parut d'un gris si foncé qu'elle oublia un instant sa propre situation, son étrange maladie, son infirmité ou Dieu sait quoi, et elle le prit vraiment pour un Noir.. Son racisme latent de petite bourgeoise provinciale lui dicta les mots qui montèrent à ses lèvres :.. Sale nègre !.. Des  ...   ou bien était-ce une illusion ? Une seconde, elle sentit la chaleur, la douceur d'un désir inconnu, incertain.. Elle frémit, sourit, s'éveilla enfin tout à fait.. Je suis Aurélia.. Je vis.. Je me lève.. Je m'en vais !.. Elle mit la chatte dans son panier, remplit en hâte une petite valise, assaillie tout à coup par des impressions fulgurantes — comme si elle tenait dans ses mains de petits morceaux de temps solidifié, pareils à des briques chaudes.. La valise devint atrocement lourde : son passé tout entier y était maintenant enfermé.. Aurélia.. Un colis à chaque main descendit l'escalier lentement quatre à quatre lentement quatre… qu'est-ce que j'oublie aucune importance partir !.. Elle arrêta la voiture devant la maison, au milieu d'un bouquet de pins décharnés.. Ou plutôt elle prit conscience qu'elle était au milieu des pins, devant la maison au toit couleur de sang séché.. Je suis arrivée.. Je suis chez moi.. La voiture est arrêtée, arrêtée.. Je suis bien.. Arrivée….. Elle promena ses mains sur son corps comme pour s'assurer qu'elle ne l'avait point perdu, caressa l'étoffe douce de sa robe… Sa tante Maria lui avait légué deux ans plus tôt cette petite maison forestière qui portait son nom : Villa Maria.. Lande, nature, sauvage beauté, vigne vierge, mon amour, je sais que tu m'attends derrière ce mur lézardé.. Le roux des feuilles devenait carmin sur les poutres vermoulues et les volubilis se mêlaient intimement aux grappes de cytises.. D'obsédantes étreintes végétales se nouaient tout autour de la maison.. Poésie très charnelle.. Brève joie au parfum de brûlure.. Comme tu as changé, Aurélia… Demain, j'irai au village acheter Dieu sait quoi.. Je téléphonerai à Françoise.. Ils vont être tous fous de ma baraque.. Ils vont être… être….. Vertige et oubli.. Aurélia promena sa main ouverte devant ses yeux et ce geste déclencha un formidable balayage mental.. Le passé n'existait plus, n'avait jamais existé.. Elle prit dans son sac la lourde clé noire, grossièrement peinte ; elle joua à la faire tourner autour de son index, la lança en l'air, la rattrapa.. Elle ne contrôlait plus tout à fait ses impulsions musculaires.. Brusquement, ses mains devinrent grises.. Elle eut un rire étouffé qui s'étira en plainte.. Une plaque de métal pesait sur son ventre.. Camina, ma chérie !.. La chatte jeta un miaulement aigre en se coulant hors du panier, s'étira en ombre grise sous les buissons gris.. Tant pis pour toi.. Aurélia poussa la porte vermoulue.. Le grincement lui donna la chair de poule.. Elle respira une vague odeur de vernis, résista à la nausée qui lui montait de sa gorge comme une boule de chiffon, avança quelques dixièmes de seconde dans le brouillard gris.. Puis la pièce tourna devant elle de quelques degrés.. La lumière se recomposa progressivement.. Les couleurs s'ajustèrent comme sur un écran de télévision.. L'homme était là, assis très droit sur le divan.. Sa tunique grise formait une tache de moisissure poisseuse sur le jaune vif de l'étoffe.. « Vous êtes revenu.. Il eut un rire bref qui dessina avec précision ses lèvres et le coin de sa bouche sur le flou de son visage.. L'angoisse d'Aurélia céda de nouveau le pas à une sensation délicate et troublante qui tenait de la joie, du désir et de l'espoir.. Lieb se leva et tendit vers elle ses longues mains cernées de brume.. — « Les couleurs… » dit-il d'une voix presque inaudible.. « Vos couleurs… » Aurélia le regardait mais ne voyait pas bouger ses lèvres.. Elle pensa :.. Il me parle dans ma tête.. « Faites-moi découvrir vos couleurs.. Je suis venu pour ça, Aurélia.. Seulement pour ça.. » Aurélia serra les dents, essaya de dominer son émotion.. Nos couleurs, notre vie, notre sang… une rose du matin mon amour Lieb jamais je ne… mon Dieu comment lui montrer les mille nuances de la terre arc-en-ciel répandu en tant de facettes çà et là beauté infinie couleur des arbres du sang des violettes au printemps ?.. — « Venez.. « Je vais essayer.. L'éclat du soleil était presque insoutenable et Lieb cligna des yeux en entrant dans le jardin.. Elle chercha sa main pour l'entraîner vers la tonnelle, mais ne rencontra d'abord que le vide.. Elle sursauta.. Un frisson courut le long de son bras et se répandit dans son dos.. Presque aussitôt, une onde tiède frôla sa paume et s'écarta.. Lieb n'était pas vraiment là.. Projection mentale ou Dieu sait quoi.. Elle.. lui avait transmis une sensation d'éblouissement.. Lieb était ailleurs, très loin d'elle.. Les roses, en grappes éclatantes, défendaient l'accès de la tonnelle.. Aurélia cueillit une fleur à pleine main.. Les épines lui griffèrent les doigts.. Son sang coula, très pâle, sur la rose pourpre.. « Lieb ! Cette fleur est.. rouge.. Mon sang est un autre.. … ».. Le visage de l'envoyé était maintenant tout près du sien.. Ses yeux s'élargissaient, devenaient deux lacs profonds, tandis qu'il avançait la main.. Il arracha une rose et, crispant les doigts, l'écrasa.. Aurélia gémit.. La rose était maintenant fripée dans la paume de Lieb et intacte au bout de sa tige.. Dix perles de sang jaillirent sur la main de Lieb.. Vingt ou mille perles de sang, aussi vraies, aussi rouges que si elles avaient coulé des vaisseaux blessés d'un être de chair.. « Regardez, Lieb.. » dit Aurélia avec douceur.. « Votre sang est pareil au nôtre.. — Rouge ?.. — Rouge ! ».. Il parut s'enfoncer dans une rêverie profonde.. Ses yeux prirent une couleur d'eau morte.. « Je ne sais pas.. » dit-il enfin.. « Je ne vois pas.. mon.. sang… ».. La tension d'Aurélia éclata en un rire d'angoisse, fusa en un long sanglot hystérique, fondit en un soupir ivre, se mua en un bouillonnement rageur de désir et de désespoir.. La jeune femme se mit à tourner sur elle-même, les bras écartés, les mains ouvertes, arrachant les roses par poignées, se déchirant les doigts aux épines.. Bientôt, la tonnelle fut presque entièrement dépouillée.. Aurélia riait encore en secouant ses mains dégoulinantes de sang.. « Arrêtez ! » cria Lieb.. Aurélia se figea et croisa son regard.. L'envoyé de la planète grise souriait gravement.. Ses yeux s'étaient rétrécis.. Ils formaient, sous son front très large, deux minces fentes de métal froid.. Un minuscule poignard au manche doré, à la lame très brillante, jaillit dans sa main droite.. Aurélia se demanda si c'était une arme réelle, un objet de matière, de métal, et pas simplement une image mentale, une illusion.. « J'ai besoin de ton sang.. » dit Lieb.. Elle sentit un léger frôlement sur son épaule, sa poitrine.. Elle leva la main qui tenait le poignard, appuya la pointe de la lame au-dessus de son sein gauche.. Elle était consciente de subir l'emprise de Lieb mais ne résistait plus.. La bouche fermée, les lèvres immobiles, l'homme riait.. en elle.. Les fentes de ses yeux s'étaient ouvertes.. Aurélia plongea une fois de plus dans un vaste lac tranquille au fond duquel elle aurait voulu s'anéantir.. Le poignard avait disparu.. Elle éprouvait une sensation de piqûre du côté du cœur.. Mourir ?.. Lieb avait pris dans ses mains les doigts ensanglantés de la jeune femme.. De grosses gouttes qui ressemblaient à des rubis roulèrent sur sa peau, autour de son poignet, et se mêlèrent au sang d'Aurélia.. « Rouge.. » dit-il.. — «.. Rouge.. » répéta Aurélia.. Lieb sourit.. Elle se serra contre lui.. Le corps de l'envoyé était maintenant tout à fait matériel, dur et chaud, infiniment présent.. Une faiblesse délicieuse gagnait ses muscles, dissipait toute angoisse en elle — à jamais.. Puis, d'un coup, le monde devint gris.. Aurélia sentit la bouche de Lieb sur son cou.. Elle ferma les yeux.. — « Merci.. » dit l'homme.. Première publication.. l'Envoyé de la planète grise.. ›››.. Fiction.. 254, février 1975.. © Quarante-Deux.. — Reproduction interdite sans autorisation.. Voir les.. conditions d'utilisation.. Création :.. mardi 29 décembre 1998 —.. Modification :.. vendredi 6 août 1999.. Adresse du site :.. haut de page.. écrire à Quarante-Deux..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/la Poudre jaune du temps | Quarante-Deux
    Descriptive info: la Poudre….. la Poudre jaune du temps.. «.. T.. out va bien.. » répondit Jacques à une question de John Dikinger.. « Enfin, aussi bien que possible.. Mais je suis perplexe.. Dikinger éclata de rire.. — « Nous vivons une époque de perplexité générale.. — Le temps est une drôle de chose.. — La vie aussi.. — Et l'Homme….. — Les éléphants, les dieux, les cygnes et les sages !.. — Oui, je te répète que je suis extrêmement perplexe.. — On le serait à moins.. Dikinger fit claquer sa main libre — l'autre devait sûrement tenir l'appareil — sur une table, un mur ou n'importe quelle surface lisse qui se trouvait près de lui, là où il téléphonait, et cela fit un bruit étrange, lointain et puissant à la fois : signal ou appel ou Dieu sait quoi.. Quel est le bruit d'une seule main qui applaudit ? demande un koan zen.. Peut-être un bruit de gifle.. Ou bien le bruit du temps qui passe… Une musique aigre-douce grinçait près de Dikinger :.. Écoutez Allah, Çiva, Krishna.. Écoutez Brahma, écoutez Bouddha….. Mais l'Anglais avait une voix forte et claire, qui dominait toujours les bruits d'ambiance et ceux du temps qui passe.. Une voix de prédicateur ou de prophète.. « J'espère que nous pourrons nous voir la semaine prochaine.. » reprit-il.. La chanson de Kafi se perdit dans le lointain.. Écoutez les dieux….. « Nous sommes mardi… mardi 23.. Oui, la semaine prochaine ou au début de l'autre.. Entre le 2 et le 5 juillet, ça va ? Je pense avoir quelques explications à te donner.. — Ah, je pensais justement te demander….. — Oui, mais de vive voix.. Il y a des choses qu'on ne peut pas écrire.. Et encore moins raconter au téléphone.. — Alors, tu en as déjà trop dit.. Jacques recula jusqu'à son fauteuil gonflable et s'y laissa tomber en serrant les écouteurs contre ses oreilles.. Sa demi-surdité le gênait beaucoup au téléphone et avait longtemps renforcé son impression de vivre dans un univers inintelligible.. « Au fait, John, tu es en vacances ou en mission ?.. — Eh bien, un peu les deux.. » reconnut Dikinger.. « Mettons que je fasse des heures supplémentaires bénévoles.. Bon, je t'expliquerai ça aussi… Tu sais que j'ai été détaché pour quelques mois à l'université de Bombay ?.. — Oui, je sais.. Tu me l'as écrit.. — Eh bien, je n'étais pas fâché de revoir un peu la mer.. Delhi, c'est presque au pied de l'Himalaya et j'aime beaucoup le climat de Bombay en hiver.. Malheureusement, l'université est un peu trop près du Sachivalaya.. — Trop près de quoi ? » demanda Jacques.. Il connaissait le mot et il l'avait parfaitement compris.. Mais il se plaisait à paraître souvent plus naïf qu'il ne l'était, tout en méprisant ce côté veule et servile de sa personnalité.. — « Le Sachivalaya : ça n'a rien de mystérieux.. C'est le siège du gouvernement de l'État.. Or, ces braves gens ont des problèmes.. Ils en ont profité pour me coincer et il faut que je les aide.. Je suppose que ça ne t'étonne pas trop ? Tu sais combien la situation est grave en Inde et au Bangla Desh.. Une fois de plus.. Alors je vais… J'ai pas mal de choses à voir en Europe pour les gens de Bombay et pour le ministère de l'Agriculture de Delhi.. C'est pour ça que je te téléphone maintenant de Roissy.. Il faut que je reparte tout de suite ou presque.. Mais à la fin de la semaine prochaine… disons le 23 ou le 24 au plus tard….. — Le 23 ou le 24….. — Attends, non… Je me suis encore paumé dans le calendrier.. Quelle saloperie que ce truc ! Laisse-moi calculer : ça sera le 4 ou le 5 au plus tard, s'il n'arrive rien.. Nous pourrons faire le point.. S'il n'arrive rien ! ».. Jacques Marian avait connu John Dikinger à Genève, à l'occasion d'un colloque sur la dénutrition azotée et le manque de protéines dans l'alimentation des pays sous-développés.. Il travaillait alors aux laboratoires Laurent-Duvernois, qui avaient deux produits destinés à la prévention ou au traitement des carences en acides aminés indispensables, le trylifon et le D-aminogel, ainsi qu'un service de recherche dans cette branche.. La maison avait donc été invitée avec quelques dizaines d'autres.. Mais le patron et les cadres supérieurs ne voulaient pas se déranger pour cette réunion d'un intérêt commercial extrêmement mince — d'autant que la société Laurent-Duvernois allait être absorbée par Clinton et que cela commençait à se savoir dans les sphères dirigeantes.. « Du folklore.. » avait dit M.. Duvernois sur un ton définitif.. « Mais nous devons y être, question de standing… » Un séjour à Genève au début d'un printemps presque sans neige ne tentait guère les chefs.. On avait choisi Jacques parce qu'il se débrouillait en anglais, en allemand et en italien un peu moins mal que les autres employés disponibles et parce qu'il acceptait toutes les corvées, par indifférence ou par distraction.. Il partit donc, se mêla aux palabres, plaça deux ou trois mots de temps en temps, sans parvenir à attirer l'attention du monde affamé sur son D-aminogel.. À une exception près.. Une jeune doctoresse indienne, nommée Durga Ujjain, vint lui demander une caisse d'échantillons.. Un homme d'une trentaine d'années — il en avait en fait trente-quatre —, grand, maigre, vêtu de jute jeans, avec des cheveux clairs, longs et bouclés, une barbe de swami et des yeux bleus au regard presque insoutenable, l'accompagnait pour lui servir apparemment de guide et d'interprète.. Il se présenta dans un français plus qu'excellent : « John Dikinger, conseiller scientifique du gouvernement indien pour la santé publique et l'agriculture.. Mettez-nous le plus possible d'échantillons et ne vous occupez pas de l'expédition.. Je passerai moi-même les prendre à Paris.. Nous aurons sans doute un avion spécial.. Plus tard, Jacques apprit que John Dikinger était le fils d'un petit fonctionnaire de Calcutta et d'une infirmière française de Chandernagor.. Né en Inde, il avait fait une partie de ses études en France, après la mort de son père et le retour de sa mère, puis en Angleterre et aux États-Unis.. Il était d'ailleurs docteur ès sciences d'une grande université américaine.. Mais, fasciné par son pays natal, il y était reparti aussitôt ses diplômes obtenus, pour se mettre au service du gouvernement de New Delhi.. Cela se passait peu avant la guerre du Bangla Desh.. Dikinger avait même joué un certain rôle dans l'établissement des relations entre les deux pays.. Puis, après l'explosion de la première bombe atomique indienne, il avait rompu temporairement avec New Delhi.. Il s'était tenu une année — une année seulement — à l'écart de la recherche et des affaires de l'État indien.. Après… Après, commençait le mystère.. À ce fameux colloque de mars 1977, Durga Ujjain parla longuement de la situation alimentaire et sanitaire dans toute l'Asie du Sud.. Elle s'attaqua avec un langage presque marxiste aux structures périmées et aux philosophies nébuleuses qui bloquaient tout progrès et dissimulaient comme un rideau de fumée des privilèges effarants.. Elle stigmatisa sans aucune précaution oratoire la politique nucléaire de son gouvernement.. Et elle fut applaudie tout le moins autant que le méritait sa beauté brune et tragique.. Dikinger fut presque aussi agressif, mais il parut beaucoup moins sûr de lui et sans cesse déchiré par ses fidélités contradictoires.. Il se sentait coupable d'admirer.. aussi.. l'Inde traditionnelle des Upanishads et de la Bhagavad-Gitâ.. Il s'arrangeait toujours pour terminer un exposé plus ou moins objectif par quelque formule à l'emporte-pièce.. On oubliait les exposés mais pas les formules.. Par exemple : « Il y a des gens qui condamnent la sagesse au nom de la synthèse des protéines.. Mais ils sont incapables de faire la différence entre un sage et un tas de protéines ! ».. Plus tard, il avait dit à Jacques sur un ton las, en promenant un regard distrait sur quelques personnages rebondis présents dans les environs : « Après tout, l'Homme n'est peut-être qu'un tas de protéines.. En Occident, un assez gros tas ! ».. La nuit qui suivit sa rencontre avec Dikinger et Durga Ujjain, Jacques eut des cauchemars.. Il entendait des voix mourantes l'appeler : « Des protéines, par pitié des protéines ! ».. Il s'élançait dans le désert, les bras chargés de D-aminogel, et il ne trouvait plus que des cadavres exsangues.. Le lendemain, il rendit visite à ses nouveaux amis.. Dans le hall de l'hôtel, il vit une grande malle prête à expédier, sur laquelle s'étalait, provocante, inoubliable, l'adresse de Darga :.. Dr.. Ujjain — Cholera Hospital Road — Parsi.. … Il se sentit très misérable.. Qu'est-ce que je fous ici, bon Dieu ?.. L'éternelle question.. Sans réponse.. La jeune femme engagea une conversation passionnée, mais Jacques ne comprit pas la moitié de ce qu'elle lui racontait avec son accent rauque et chantant.. Un autre soir, il eut la surprise de les voir débarquer chez lui, John en complet jute, traînant un petit chien nommé Atar, et Durga en strict tailleur gris, maquillée avec un art tout oriental, mais les traits tirés, les yeux cernés, l'air de porter par avance le deuil de son peuple.. Cette fois, ce fut Dikinger qui mena le débat, avec son autorité habituelle, tour à tour insidieux, passionné, péremptoire et désabusé.. Il disait avoir trente-trois ans (l'âge de la vie publique !) mais il paraissait beaucoup plus jeune.. Il prétendait savoir qu'il lui restait peu de temps pour réaliser un projet grandiose qui occupait selon lui entièrement son esprit : sauver l'Inde de la famine sans détruire sa spiritualité.. Il se saoulait trois fois par semaine au moins, à coup de whisky, de cognac, de vodka et d'arak, pour oublier ses échecs et trouver d'autres rêves.. Jacques s'intéressait depuis longtemps à l'Inde et à l'hindouisme.. Il pensait — sans être tout à fait convaincu — que la philosophie orientale, le zen, le yoga et tous les trucs de ce genre pouvaient encore apporter un remède à la maladie sénile de l'Occident, dont les symptômes ne cessaient de s'aggraver.. Il connaissait les noms de quelques swamis célèbres : Ramakrishna, Krishnamurti, Bhagavan Das, Shri Aurobindo, Vivekananda et deux ou trois seigneurs de moindre importance.. Il les confondait d'ailleurs entre eux et connaissait fort mal leurs théories.. Il ne fréquentait guère les milieux spiritualistes et orientalistes parmi lesquels, estimait-il, on rencontre pour une tête solide et bien en place deux douzaines d'hurluberlus, de candidats à la fosse aux serpents et d'agents de la Millennium Pilgrim Society.. Mais certains scientifiques s'étaient penchés avec succès sur les doctrines et les expériences de l'Orient et avaient su en tirer la meilleure part.. Du moins on le disait.. John Dikinger semblait de ceux-là.. Après un moment, Dikinger s'aperçut des difficultés qu'éprouvait Jacques pour suivre la conversation en anglais — une conversation d'un niveau très élevé — et il se mit à parler en français.. Ce fut au tour de Durga de ne plus comprendre.. La jeune femme s'accrocha vaillamment puis sombra, et ses grands yeux noirs s'emplirent de larmes.. Elle posa la tête entre ses bras et s'endormit sur l'accoudoir de son fauteuil.. « Il faut l'excuser.. » dit John.. « Dans son pays, cette fille travaille quinze heures par jour.. Le voyage l'a pas mal fatiguée et elle prend ce congrès un peu trop au sérieux.. Elle passe ses nuits à écrire je ne sais quoi.. De plus, je dois reconnaître que je me conduis comme un salaud avec elle.. Je lui fais l'amour quand il faudrait qu'elle dorme… et il n'y a pas que ça ! ».. Plus tard, ils avaient transporté Durga sur le lit de Jacques sans qu'elle bouge un cil.. Ils l'avaient déshabillée à moitié, puis veillée jusqu'à l'aube en poursuivant leur discussion à voix basse — c'était d'ailleurs presqu'un monologue de John Dikinger — en buvant du thé, du café et du whisky, pendant qu'Atar gémissait dans la salle de bains.. Jacques écoutait Dikinger d'une oreille distraite, en luttant contre le sommeil.. Quelques formules classiques mais bien frappées devaient cependant rester dans sa mémoire.. « Nos contemporains vivent plus que jamais dans l'angoisse et la frustration.. Plus ils se remplissent la panse de viande, d'alcool et de drogues de toutes sortes, plus ils sont insatisfaits au milieu de leurs trésors dérisoires.. L'Homme occidental passe sans transition de la fatigue à l'ennui, de la puérilité à la sénilité, de l'apathie à l'hystérie.. Ses loisirs ne sont que des temps morts.. Il vit et travaille seulement pour les choses.. Il souffre sans cesse de l'envie des choses, la plus creuse et la plus dévorante des passions.. Et cette passion fait de sa vie un enfer gris.. Bien sûr, il y a les psychotropes, tranquillisants, neuroleptiques et autres, qui changent l'enfer gris en limbes cotonneux : le paradis d'un ver à soir dégénéré.. Ver à soie dans son cocon, en train de filer son minable petit fil, prêt à casser au moindre choc : tel est l'Homme moderne, ce héros prométhéen ! ».. Cette thèse n'avait rien de très original en 1977.. Des millions de personnes partageaient plus ou moins la conviction que la science, la technologie et l'industrie n'avaient pas apporté le bonheur en Occident — ni ailleurs.. Et sur ce nombre, beaucoup pensaient que la civilisation scientifique, technologique et industrielle était un échec — ou à la rigueur un demi-échec.. La conscience de cet échec — ou demi-échec — entretenait la révolte latente d'une partie de la jeunesse.. Jacques avait lu des centaines d'articles et des dizaines de livres qui développaient ce thème avec complaisance, vigueur ou désespoir.. Mais comment en sortir, bon Dieu ?.. Dikinger lui-même — Jacques n'avait pas tardé à le comprendre — se sentait encore trop à l'aise dans les salons et les laboratoires — ces deux pôles opposés mais solidaires de la société civilisée — pour se faire carrément disciple des grands yogis de l'Inde.. Il était plus près de Janus que de Shri Aurobindo et il ne parvenait pas très bien à concilier les deux faces de son idéologie et de sa personnalité.. Il rêvait entre autres choses de réunir le christianisme et l'hindouisme dans une synthèse à la Guénon — et il n'ignorait pas, bien entendu, que Guénon avait finalement choisi l'Islam —, avec un grain de sel socialiste et un zeste de liberté sexuelle.. Il défendait avec acharnement la pensée et le mode de vie de l'Orient traditionnel, que sa tâche avait pour raison d'être et pour but de transformer le plus vite possible.. Il était coincé.. Nous sommes tous coincés.. Pendant une semaine, Jacques se demanda s'il était, lui aussi, un héros prométhéen.. À première vue : non.. Mais il se sentait obscurément visé.. Peut-être avait-il trahi, comme tout le monde, quelque chose ou quelqu'un.. À coup sûr, il était un pauvre type et un salaud.. Comme tout le monde.. Et il se voulait solidaire du ver à soie minable : l'Homme de ce dernier quart de siècle.. L'appareil transmit à Jacques un soupir anxieux.. « Crois-tu que ta ligne soit écoutée ?.. — Oh ! on dit que le.. Bodiac.. écoute régulièrement dix à douze mille personnes avec son ordinateur-espion.. Mais je suppose que je ne suis pas assez important pour figurer sur la liste.. — Qui sait ? Ils ne doivent pas ignorer que tu es en relation avec moi… Bon, eh bien mon avion va partir dans… dans dix minutes, je crois.. Je te quitte..  ...   Exaltation physique, fièvre.. Un pari : John Dikinger a dit la vérité.. Je vais jouer le jeu.. Le jeu du temps et de l'espoir.. Les dernières bribes d'espoir….. Il avala le contenu du tube avec un verre de whisky.. Un goût de métal resta dans sa bouche.. Impression subjective d'avoir bu de l'or en fusion.. Fièvre, exaltation.. Je vais mourir et la Terre va mourir !.. Solitude.. J'aimerais… avant de partir… j'aurais voulu… Trop tard, mon vieux !.. Il s'étendit sur son lit.. C'est une farce.. Si tu téléphonais… Une ambulance, l'hôpital.. Tu peux encore t'en tirer.. Oh ! à quoi bon ?.. À quoi bon ?.. Comment en es-tu arrivé là, Jacques Marian ? Je me souviens d'une époque où ma vie semblait bien partie.. L'avenir s'annonçait sous des tons chauds.. Je me souviens… me sou… qu'est que ça peut foutre ? Aucune importance.. Ver à soie.. Ver ailé mouche venimeuse crever pour l'exemple.. N'a rien compris.. Métastase… Quand j'avais dix ans.. Commandant Storm appelle salle des machines destinée d'une génération salaud.. Le toit descendait en pente douce jusqu'à un mètre cinquante du sol.. Par les interstices entre les tuiles et les lattes, on apercevait la clarté du jour, éparpillée, tamisée, qui figurait les étoiles vers lesquelles se dirigeait le vaisseau.. Commandant Storm appelle… Au bout du rouleau.. Ne plus être un pion.. Devenir un joueur quarante ans et tu viens de perdre ta situation pauvre type pauvre con un joueur ! Ce n'est que de l'aspirine pas une vraie drogue tu vas… douleur brutale dans la colonne vertébrale désir violent de se coucher par terre mais tu es sur ton lit imbécile couché sur ton lit me coucher par terre n'importe où m'allonger me coucher je me plaque le dos contre un mur et j'appuie le dos contre un mur et j'appuie les épaules de toutes mes forces jusqu'à ce que la crise soit passée et les cauchemars les chiens aux corps vitreux et translucides qui flottent autour de moi organes visibles avec les mécanismes physiologiques en pleine action… ou les gros œufs enveloppés dans des bandes à pansement et quand je défais les bandes ils se mettent à saigner dans mes mains… le mont Bellune avec la maison du berger tout au sommet nous marchions longtemps sous les chênes les hêtres et les sapins….. Il encerclait son buste nu.. Elle ne portait jamais les vestes de pyjama, mais une courte chemise de nuit, par-dessus le pantalon.. Maintenant, la chemise de nuit formait un petit tas de dentelles sur le plancher.. Chaleur piquante et râpeuse d'une nuit d'août.. Le pyjama, qui avait la fraîche douceur de la soie, elle s'en servait pour aviver et exaspérer le désir de Jacques.. « Tu sais pas ce que je viens encore de rêver ? Je traînais un œuf gros comme une soupière et tout enveloppé de bandes à pansement… ».. « Ce qui se passe avec cette drogue ne ressemble en rien à une hallucination.. C'est une sorte de dédoublement — et bien plus encore.. J'ai même eu de la peine à y croire au début.. Et tu en prends souvent ? Pas très souvent, non.. Je me méfie un peu.. Mais elle agit en très petites quantités.. Et même, quand on y est habitué, elle agit sans qu'on en avale un seul grain, par imprégnation ou rémanence ou n'importe quoi de ce genre.. C'est un laboratoire qui fabrique ça ? Je crois qu'elle est fabriquée en Inde, sous le contrôle des services fédéraux.. Je ne sais pas si c'est une recette traditionnelle, une découverte moderne ou un mélange des deux.. Il en circule régulièrement dans l'entourage du Président.. Des sachets, des tubes, des doses… Et la formule ? Connais-tu la formule ? Je ne suis pas chimiste.. Mais tu penses bien qu'on s'en est occupé.. Apparemment, il n'y a pas grand-chose dans cette poudre jaune.. Une simple poudre jaune à gros grains.. Et personne ne comprend qu'elle puisse avoir une action aussi profonde et aussi troublante.. Je n'ai encore jamais proposé l'expérience à personne… Mais tu voudrais que j'essaie ? Oh ! ma chérie, je ne sais pas.. Je n'osais même pas t'en parler.. J'avais peur que tu ne me méprises.. J'avais peur de gâcher notre amitié.. Tu es jeune et belle, Anima, et tu as devant toi une carrière brillante.. Moi je suis un ami du Président.. C'est peu et c'est beaucoup… Laisse-moi continuer.. J'avais l'impression d'avoir — comment dire ? —, d'avoir déjà vécu avec toi et de t'avoir perdue.. Maintenant, grâce à la poudre du temps, ce n'est plus une impression : c'est une certitude.. Lorsque tu m'as parlé de ce désir que tu avais à sept ou huit ans d'être la cavalière d'un oiseau blanc et de le conduire en plein ciel, eh bien, je souriais, je m'en souviens, parce que je connaissais ce rêve depuis toujours.. Non, non, ne crois pas que je délire… Je ne crois pas que tu délires, Jacques.. Je crois que tu es en train de m'apprendre des tas de choses passionnantes… et je suis vraiment passionnée.. Tu n'es pas très beau ni très jeune, mais je m'en moque.. Tu es quelqu'un de tout à fait extraordinaire.. Je ne risque pas de te mépriser à cause de la poudre jaune ni de quoi que ce soit.. Ce n'est pas non plus parce que tu es l'ami du Président que je couche avec toi.. Tu le sais.. Je t'aime.. Tu me fais peut-être un peu peur, mais ce n'est pas désagréable.. D'ailleurs, moi aussi, il me semble que je te connaissais avant de te rencontrer.. Peut-être nous sommes nous rencontrés… ailleurs ? Parle-moi de la poudre du temps.. C'est un hallucinogène ? Même pas.. C'est peut-être… rien ! Un mélange inoffensif.. À part quelques traces minimes d'alcaloïdes connus.. Rien du tout.. Alors ? Alors, je peux quand même me tromper.. Je ne sais pas si j'ai le droit de t'encourager à l'essayer, Anima chérie.. Mais pourquoi ? Ma vie en a été changée et d'une façon que je ne comprends pas très bien encore.. J'ai l'impression d'avoir été un pauvre type avant cette expérience.. Et j'ai peut-être perdu en même temps mes dernières chances de réussir.. Je veux dire : ici, dans ma carrière.. Au début, j'avais la certitude de rester lucide en dehors des.. voyages.. et de l'être même plus qu'avant.. Maintenant, je ne suis plus sûr de rien.. Je me demande si je ne commence pas à confondre le rêve et la réalité.. Le rêve ou cette autre face de la réalité que j'ai découverte grâce à la poudre jaune.. Enfin, si c'est grâce à elle… Qu'est-ce qui se passe si ce n'est pas elle ? J'ai parfois le sentiment qu'il existe une explication très simple et que je suis sur le point de la trouver.. Mais tu ne la trouves pas ? Je crois que je finirai par la trouver.. Qu'est-ce qui se passe exactement au cours de tes voyages ? Je me remémore des scènes bizarres que je n'ai jamais vécues.. Comme une autre vie ou je ne sais quoi.. Comme si je me mettais à avoir des souvenirs d'un autre univers.. Et parfois, je deviens réellement un autre.. Ces scènes, la plupart se situent dans le passé de mon alter ego.. Certaines juste avant sa mort.. Car il est mort.. Dans cet univers, les trois quarts de l'Humanité ont été anéantis par la guerre atomique à la fin du.. xx.. e.. siècle.. Évidemment, ce n'est qu'un cauchemar — enfin, une sorte de cauchemar.. J'y retrouve beaucoup de choses que je souhaite ou que je redoute inconsciemment.. Et j'ai toujours une impression de réalité extrême.. Mais je sais bien que ce monde dans lequel la guerre a détruit l'Humanité est une projection mentale née de mes tendances suicidaires.. Tu ne penses pas que je suis fou ? Non.. Au contraire, je suis de plus en plus tentée d'essayer cette poudre, même si tout ne s'explique pas par ses effets.. Oui, je te donnerai une dose.. Nous l'essaierons ensemble.. Tu es une femme extraordinaire.. J'ai beaucoup de chance de t'avoir rencontrée.. Je pense que la plupart des femmes — et des hommes aussi, d'ailleurs — m'auraient jugé bon pour la fosse aux serpents.. Et toi, tu m'as écouté… Mais tu es l'ami du Président.. C'est quand même une référence.. Oui, l'ami du Président.. Pour combien de temps, je me le demande.. Quand il saura que je me drogue… Mais tu ne crois pas que lui aussi… J'espère bien que non ! Si le président de la confédération terrestre se mettait à confondre le rêve et… Et puis il n'y a pas que ça.. Le Président va bien s'apercevoir un jour ou l'autre que je ne suis pas à la hauteur des responsabilités qu'il m'a confiées.. Je ne suis pas un homme d'action.. Le pouvoir me paralyse.. Dans mon autre destinée (celle que la poudre du temps m'a révélée), je suis un type simple dans un monde simple.. J'ai des problèmes, bien sûr, mais ce sont les miens et je suis capable d'y faire face.. Je crois que je préfère ça, au fond.. Mais je n'ai pas le choix.. Peu importe.. Un jour ou l'autre, je quitterai le palais présidentiel et… Je suis fatigué.. Il faut que tu m'aides, Anima.. Je t'aiderai, Jacques, puisque je suis en toi.. Puisque je suis toi et que rien ne peut nous séparer.. Merci.. Jacques serra lentement le cordon auto-nouant de sa luxueuse robe de chambre en diapral et il s'approcha lentement du comset posé devant la fenêtre qui donnait sur la mer.. Comme chaque fois qu'il s'éveillait après avoir pris une dose de chronine — ou plusieurs —, ses mouvements étaient très ralentis.. Il avait l'impression qu'une pâte molle et tiède collait ses bras à son corps et ses jambes au sol.. Mais son cerveau restait lucide, trop lucide.. Appel bleu et or.. Les couleurs du Président.. — John.. — Comment ça va ?.. — Très bien.. Enfin, aussi bien que possible.. — « Je t'ai toujours connu perplexe, mon vieux.. Mais il me faut une réponse tout de suite.. — John, sincèrement, je me demande si je suis capable….. — Si je t'ai proposé ce poste, Jacques, c'est que je te juge parfaitement capable de t'en tirer.. Jacques essuya avec sa paume son front couvert d'une sueur chaude, malsaine.. Il avait pourtant l'air conditionné, comme dans tous les appartements du palais.. Bon Dieu….. John ne voyait donc pas qu'il était malade, intoxiqué ?.. Ce qui m'arrive est effroyable.. Je suis un malade nerveux.. Je crève de névrose.. Je me bourre de chronine pour avoir en rêve la femme que je n'ai pas pu rencontrer dans la vie et pour me créer une autre destinée, minable et moche, alors que j'ai tout, du moins que je pourrais tout avoir puisque je suis l'ami de John Dikinger.. Je suis un pauvre type et un salaud.. Et John me propose le poste de secrétaire d'État à la santé mentale ! C'est à devenir… oui, à devenir fou !.. — « Je ne suis pas médecin.. » dit-il avec désespoir.. — « Ruiz Daïmo n'était pas médecin non plus.. Il n'a jamais été question de donner ce secrétariat d'État à un médecin.. C'est un poste politique, tu le sais bien.. — Je ne suis pas un homme politique.. — Tu es mon ami.. C'est une référence politique suffisante pour moi.. Une imperceptible crispation tendit le visage maigre du Président.. Avec son abud claire, ses cheveux presque ras, son teint bronzé, John Dikinger ressemblait à un swami sans âge.. Jacques pensa :.. Le yoga au pouvoir.. On sentait aussi dans cet homme quelque chose d'implacable.. Il est très fort.. Comment peut-il être mon ami… moi qui suis si faible ? Pourquoi mon ami ? Pourquoi moi ? Qui suis-je ?.. Mais le regard du Président restait brillant et chaud.. Sa bouche gardait une expression amicale.. Jacques baissa la tête.. — « Je suis bouleversé, John, je l'avoue.. Ta proposition me comble et me fait peur en même temps.. Peux-tu m'accorder encore une heure de réflexion ? Rien qu'une heure.. Je te promets… ».. Les traits du Président s'adoucirent.. Ses grosses lèvres sensuelles, qui contrastaient si fortement avec son profil mince et dur, s'écartèrent sur un sourire presque enfantin.. Ses yeux bleus pétillèrent d'amitié.. — « D'accord, Jacques.. Je comprends très bien que c'est un choix difficile pour toi.. Tes scrupules t'honorent.. Mais il ne faut pas en abuser car cela finirait par te détruire moralement.. Tu sais que ma confiance t'est acquise.. Et pour toujours.. Appelle-moi donc dans une heure.. Communication coupée.. Jacques se jeta sur son lit en serrant le sachet de chronine dans sa main droite.. Le dernier sachet.. Tes scrupules t'honorent ! Si tu savais ce que je suis, John….. Il attira le plateau mobile du bar placé contre son lit.. Il choisit un alcool d'Europe centrale : le plus fort qu'il possédait.. Il versa le sachet de chronine dans son verre à demi plein.. Six doses d'un coup.. Il ne s'agissait plus de passer une nuit avec son Anima : c'était un billet pour un changement de destinée.. Aller simple.. Du moins, si la réputation de la drogue était justifiée.. Ceux qui avaient absorbé plus de quatre doses n'étaient jamais revenus pour raconter ce qu'ils avaient trouvé de l'autre côté du temps.. Il but le liquide dans lequel la poudre jaune achevait de se dissoudre.. « Commandant Storm appelle salle des machines ! ».. Jacques, mon vieux, il faut que tu en sortes !.. Si tu lançais un appel… une ambulance, l'hôpital… Tu as encore une chance.. Comment en es-tu arrivé là, Jacques Marian ?.. Il avait enlacé son buste nu.. « Je t'aime.. Douleur violente dans la colonne vertébrale.. Désir brutal de se coucher par terre.. Mais tu es dans ton lit, imbécile.. Le téléphone sonna.. — « Tout va bien.. » dit Jacques.. Aussi bien que possible.. — À propos de temps… J'ai essayé la poudre jaune !.. — Ah ?.. Et je te répète que je suis extrêmement perplexe.. — Je comprends.. On le serait à moins.. Dikinger fit claquer sa paume sur une table, un mur ou n'importe quelle surface lisse qui se trouvait devant lui, là où il téléphonait (probablement une cabine de Roissy).. Une musique aigre-douce grinçait près de lui.. Mais sa voix forte et claire dominait aisément les bruits d'ambiance.. « J'espère que nous pourrons nous voir la semaine prochaine pour parler de ton expérience.. Non, je… Il faut que… J'espère qu'on ne nous écoute pas.. Jacques recula jusqu'à son fauteuil gonflable et s'y laissa tomber en serrant le combiné et l'écouteur contre son visage.. « John ?.. — Il faut que nous fassions le point tout de suite.. Tant pis si la ligne est sur table.. — Qu'est-ce qui se passe donc ?.. — Tu as fait combien d'essais avec la poudre ?.. — Un seul.. — Combien de grains ?.. — Six.. La moitié de la dose moyenne.. — Oui… Jacques ?.. — Il est vingt-deux heures trente.. Je crois que je peux parler maintenant.. — Jacques, tu as confiance en moi ?.. — Oui, John.. — Une confiance totale ?.. — Oui !.. — Alors, tu vas vider tout ce qui te reste de poudre jaune dans un verre de whisky et boire ça sans perdre une minute ! ».. la Poudre jaune du temps.. 255, mars 1975.. vendredi 22 février 2002..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/les Maraudeurs galactiques | Quarante-Deux
    Descriptive info: les Maraudeurs….. les Maraudeurs galactiques.. Ombre et lumière sur un souvenir incertain.. e n'ai jamais cru vraiment aux soucoupes volantes.. Pourtant, j'en ai peut-être vu une il y a trois ans (c'était en décembre 1971).. Et quand je songe à cette fameuse nuit, je suis pris d'un remords lancinant.. Si j'y avais cru, peut-être aurais-je pu… Si j'avais eu l'esprit en alerte, peut-être aurais-je fait un effort pour… Mais je n'y croyais pas, c'est vrai.. Je doute encore.. Plus que jamais peut-être.. L'incertitude de mon souvenir aggrave encore mon scepticisme.. C'est une question de tempérament, je pense.. Je verrais un disque céleste se poser dans mon jardin… eh bien, je ne sais pas.. Mon incrédulité en prendrait un coup.. Il y aurait un moment difficile.. Les témoignages me donnent une étrange angoisse.. Ufo.. ovni.. espi.. … Si les soucoupes volantes sont dans la tête des gens, c'est presque plus fantastique encore.. Ah, j'essaie de me souvenir.. Cette lumière, une nuit de décembre, sur le plateau de Gonferrac, l'ai-je bien vue, vraiment vue ? Honnêtement, je ne peux répondre ni oui ni non, et cela me gêne, me trouble, m'inquiète.. Mon oncle, Frédéric Jervin, dit Jervin-le-Riche, a-t-il tiré quatre coups de fusil sur les petits hommes verts venus de la Baleine, de la Lyre, ou du Centaure ? Nul ne le saura jamais.. Peu probable certes, mais il reste un doute exaspérant.. Agnès Bellusi est aussi incertaine que moi ; elle se pose les mêmes questions.. Nous étions trop occupés, tous les deux, cette nuit-là….. Outre mon oncle Jervin, nos deux compagnons étaient des paysans solides, avec la tête sur les épaules et les pieds sur la terre.. Jean Cantevèze, dit Jeantou, a vu la mystérieuse lumière.. Il le jure.. Depuis ce soir-là, il croit un peu aux extraterrestres.. Un peu ou beaucoup, selon son humeur et son degré d'imprégnation alcoolique — car ce garçon que j'ai connu sobre comme un mulet espagnol s'est mis à boire depuis… eh bien, approximativement depuis le début de 1972.. Le père Tournecul — à mon grand regret, j'ignore, j'ai toujours ignoré le véritable nom de cet estimable personnage… — n'a rien vu, quant à lui, rien de rien ; il regardait par terre, et si on lui parle de l'étrange lumière bleue ou verte, il rigole en vissant son index sur sa tempe, geste universel… Mon oncle a tiré quatre coups de fusil sur une silhouette furtive, ou deux, ou trois, mais il était saoul comme un âne rouge : il a tout oublié.. Quand je l'interroge, il invente n'importe quoi pour me faire plaisir.. Et comme il ne se souvient pas de ce qu'il m'a dit la dernière fois… Nous chassions, un peu par jeu, un peu par amitié pour Agnès Bellusi, les braconniers des truffières, dans les hauts de Gonferrac, en Périgord Noir.. Entre les bois, la nuit était assez sombre.. Le cerveau de mon oncle commençait à s'embrumer.. Jervin-le-Riche ne sait pas, ne saura jamais s'il a tiré sur un maraudeur de rien du tout ou sur un envoyé des grands galactiques.. Et, je le répète, ma propre mémoire défaille.. C'est une sensation extrêmement pénible.. De nous cinq, le seul témoin ferme, sinon précis, c'est Jeantou.. Je connais bien l'homme, ce qui ne m'aide guère.. La psychologie, comme les soucoupes volantes, je n'y crois qu'à moitié, ou au quart.. Enfin, voici Jean Cantevèze.. Ce plantigrade souriant, au regard impérieux, au faciès rude et chaleureux, ne se sent pas en sécurité sans un outil ou une arme.. On le voit toujours avec son fusil sous le bras, ou bien sa hache ou sa tronçonneuse à l'épaule.. Cette tronçonneuse, une des premières qu'il y eut dans le pays, il avait voulu l'emporter avec lui pour l'enterrement de son père.. L'oncle Fred et moi nous étions un peu fâchés pour qu'il renonce à cette exhibition.. Peut-être avions-nous eu tort.. À l'époque de ce récit, il avait déjà plus de quarante ans.. Mais cet homme lourd, râblé, puissant, ne donnait aucune prise à l'âge.. C'était un vrai fils du terroir.. Tout le monde ou presque appréciait en lui une certaine rectitude, une sûreté naturelle de jugement, une dignité simple, une solidité de cœur et d'âme que j'estimais — je me trompais peut-être — plus forte que le banal “équilibre”.. Il y avait, il y a toujours en lui, une grande résistance à toutes les formes de corruption.. Jusqu'à présent, Jeantou est resté pauvre, ce qui paraît au moins une preuve de fidélité à ses origines.. Il vit avec son vieux père, sur ces collines qu'il aime passionnément, parmi les moutons et les bêtes des bois qu'il ne tue jamais sans remords.. Pourtant, il n'est pas sauvage.. Je l'ai toujours connu liant et réservé à la fois, comme on sait si bien l'être dans ce pays.. Mais c'est un solitaire.. Un homme seul et solitaire.. Voilà mon témoin : celui qui a vu — ou cru voir — la lumière bleue, une nuit de décembre.. Je n'ose ajouter un mot de plus, de peur de le flatter ou de l'accabler.. L'oncle Jervin nous attendait dans la cour de la Guyanne, enveloppé dans une vieille capote bleue qui lui descendait jusqu'aux chevilles, le cou noué dans un cache-nez tout effiloché, qui tombait en dentelles à force de nourrir les mites, coiffé de son éternel chapeau pointu, tellement crasseux qu'on ne distinguait plus s'il était en paille ou en feutre.. Des mèches de cheveux gris et huileux pendaient sur ses joues creuses… Je me souviens d'un temps où Jervin-le-Riche portait les plus belles cravates de Gonferrac et les souliers les plus fins.. Il avait épousé en secondes noces la jeune et belle Alice.. Sa ferme, son manoir et son moulin, il les tenait de sa première femme, décédée d'une pneumonie quand j'avais cinq ans (l'hiver de la guerre).. Derrière l'oncle, trottinait le père Tournecul.. J'étais heureux de voir en face ce noble vieillard dont, comme la plupart des gens, je ne connaissais que le dos : menu, l'air plus matois que nature, son visage maigre tout buriné de rides, serrées et droites comme des traits de scie, sa moustache blanche qui avançait sur sa bouche et cachait complètement sa lèvre supérieure.. Au moment où nous entrions dans la cuisine, il leva sa main parcheminée sur laquelle couraient des veines pareilles à des sarments, il repoussa un peu son béret, s'essuya le front comme s'il transpirait.. Le col de sa chemise râpée, d'un bleu délavé, très propre, s'ouvrait, largement déboutonné, sous une vareuse de même teinte.. Pourtant, la température ne dépassait guère zéro degré et Jeantou venait de prédire du verglas pour le lendemain.. … Tous ces détails, importants ou non, sont restés gravés dans mon esprit.. Je les mentionne non seulement pour préciser le portrait de mes compagnons (mes témoins), mais pour souligner les incroyables caprices de la mémoire.. Franchement, je crois que beaucoup de gens trichent avec leurs souvenirs : c'est peut-être un mécanisme de défense.. Si l'on pouvait tracer la courbe de la mémorisation, je pense qu'elle serait en dents de scie ou peut-être sinusoïdale.. Et il doit exister dans la remémoration un phénomène analogue à la persistance rétinienne, qui rend possible l'impression cinématographique — mais qui est en fait génératrice d'illusions….. Le père Tournecul se plaignit que notre expédition était une ânerie et que nous ne verrions rien ni personne.. Tout de même, il avait son chien, sa musette, son pic — pour le cas où nous dérangerions les voleurs de truffes en plein travail et où nous devrions achever l'opération commencée par eux.. Son chien était une espèce de terrier gris et jaune qui répondait au nom de Bara, mais que l'oncle appelait moqueusement Babar — alors, le père Tournecul lui jetait un mauvais regard et grommelait quelque chose en patois.. « La patronne ne veut pas que les truffières qu'elle a louées soient encore pillées cette année.. » m'avait dit Jeantou quelques semaines plus tôt.. « À partir de novembre, on fera des rondes de nuit.. Et en force.. Si ça t'amuse de venir avec nous un soir, je te préviendrai.. J'avais fini par accepter, bien que j'aie de la sympathie pour les braconniers.. La patronne, c'était Agnès Bellusi, la fille d'Hippolyte Julien-Eymard, un des hauts dirigeants de la.. Scapa.. (Société des Conserveries Alimentaires Paris-Aquitaine).. Elle faisait la navette entre Paris et le Sud-Ouest et s'occupait plus ou moins de l'usine de Barléjac.. C'était une jolie femme, séduisante, jeune encore, libre… Bref, elle m'intéressait.. Et je savais que, ce soir-là, elle serait avec nous.. Agnès Bellusi s'assit sur une chaise basse, près de la cheminée, quitta ses souliers et enfila ses bottes.. Elle était blonde et mince, paraissait à peine trente ans — elle devait en avoir dix de plus.. L'oncle Fred lui fit sa cour en se pavanant autour d'elle, la capote battant ses jambes.. Il avait l'air d'un derviche tourneur.. « Ma femme est au dodo.. » déclama-t-il.. « Veuillez l'excuser : un simple rhume.. Fragile, cette petite.. C'est une fille de la grand'ville, chose abominable.. Je lui ai dit : “Au plumard, cocotte !” — je l'appelle cocotte — “Pendant ce temps, ton petit mari s'en va jouer à Fantômas !” ».. Agnès l'observait avec une moue perplexe qui relevait les fossettes de sa bouche.. Elle se demandait peut-être comment ce clown avait trouvé une jeune femme et s'il était aussi saoul qu'il le paraissait.. … Elle avait de bien jolies jambes sous sa jupe écossaise qui s'arrêtait quelques millimètres au-dessus du genou mais que sa position tirait beaucoup plus haut.. Elle venait de chausser de superbes bottes noires à lacets.. Elle les attachait avec des gestes rapides et précis.. Elle se leva et s'approcha de moi comme si j'étais le chef de l'expédition.. — « Je suis prête.. » dit-elle, les lèvres serrées pour ne pas sourire.. — « Vous allez boire un bon grog avant de partir au froid, chose abominable.. » proposa mon oncle.. L'eau bouillant sur la cuisinière psalmodie encore dans mon oreille droite son chant nostalgique et lointain.. C'est à devenir fou ! L'oncle chercha des tasses, fit voltiger les pans de sa capote et claquer les portes du grand  ...   début du premier quartier, avait suspendu son croissant pâle à peu de distance des Hyades et des Pléiades.. Elle jetait à nos pieds sa lueur mourante, qui se perdait entre les herbes, entre les pierres, dans le feuillage sec et grelottant des chênes.. L'est et le sud étaient assez dégagés.. Les étoiles d'Orion scintillaient comme des grains d'or fondu dans le creuset d'un alchimiste.. D'après la hauteur de Sirius sur l'horizon, il devait être aux environs de minuit.. — « Les nuits d'hiver sons désespérément belles.. » dis-je.. « Mais personne ne regarde plus le ciel.. Qui marche à pied la nuit, à part les braconniers et nous ? ».. Agnès leva la tête, suivit la direction de mon regard, mais ne dit rien.. Elle m'offrit une cigarette que je n'osai pas refuser.. Je ne trouvais ma pipe ni dans les poches de ma canadienne, ni dans la poche gauche de ma veste : elle devait être à droite, avec le revolver — et je n'avais pas le courage d'y mettre la main.. Je balançais entre l'exaltation et une tristesse infinie.. Ah oui, le ciel est mortellement beau, mais il est vide.. Inhabité.. Quand je regarde les étoiles, je ne me sens pas tellement petit et humble.. Je me sens seul.. Je tendis vers le sud ma main armée de la cigarette que je n'avais pas allumée.. J'éprouvais un besoin irrésistible de troubler le silence.. « Voyez le Baudrier d'Orion.. Très facile à repérer… Bételgeuse… Rigel… Sirius… Vous voyez Sirius… Vous remontez vers le méridien… Les Hyades… Aldébaran, l'œil du taureau, en langage zodiacal.. Mais pour les petits paysans d'autrefois, c'était la mère poule avec ses poussins.. Je veux dire : avant la télévision… ».. Je bavardais comme une pie pour m'étourdir.. Oublier je ne sais quoi.. Que le ciel était vide ? Le ciel n'est pas vide.. Il est plein comme l'escarcelle d'un vieux grigou ! Plein de lumières et de rêves fous….. Une étoile filante est passée, très bas, bien au-dessous de Sirius.. Agnès a dit en baissant la tête : « Je n'ai pas l'habitude de regarder le ciel : ça me donne le vertige.. J'avais aussi un peu de vertige et ma vue se brouillait.. C'est approximativement à ce moment que le cri de la hulotte a retenti par trois fois.. Superbement imité !.. — « Jeantou nous appelle.. « C'est le signal.. Il faut essayer de le rejoindre.. Agnès fit un pas ou deux en avant, puis se retourna.. Elle se jeta contre moi en disant : « Michel, j'ai envie de faire des choses extraordinaires, cette nuit ! ».. Et elle écrasa ses lèvres sur les miennes.. Comme je n'avais pas bougé, elle avait fait un demi-tour et regardait donc vers le nord ou le nord-ouest, c'est-à-dire à peu près la direction d'où nous venions… Je n'eus pas le temps d'ouvrir la bouche.. Déjà elle s'écartait de moi, montrant quelque chose par-dessus mon épaule.. « Mon Dieu ! Cette lumière… Regardez ! ».. Je mis un certain temps à comprendre et à me retourner.. Une énorme boule bleue (bleue et jaune, peut-être) semblait pulser de façon régulière.. Je dus la voir — si je l'ai vraiment vue — à peu près cinq secondes.. Nous nous regardâmes.. Agnès frissonna.. « Si j'avais su qu'il ferait aussi froid, » dit-elle, « j'aurais pris mon manteau au lieu d'un imperméable.. Je lui proposai de mettre ma canadienne sur ses épaules.. Elle refusa, mais serra mon bras.. « C'est curieux, cette lumière.. « Qu'est-ce que c'était, à votre avis ? ».. Je haussai les épaules en signe d'ignorance.. Nous hésitions maintenant sur la direction à prendre : rejoindre Jeantou qui appelait, ou bien rebrousser chemin (c'est-à-dire marcher vers la lumière qui avait disparu).. Puis Jeantou surgit en courant et en criant une phrase que nous ne comprîmes pas tout de suite — ni même plus tard, lorsqu'il la répéta près de nous, haletant.. J'entendais : « lumière bleue… soucoupe volante… vu la soucoupe volante….. … un.. ! ».. C'était ce mot qu'il nous criait de loin, mais que la distance déformait.. Je ne sais plus ce que j'ai pensé, cru, dit ou fait à ce moment.. Peut-être regardai-je dans la direction de la lumière bleue, espérant qu'elle s'éclairerait de nouveau….. Jeantou nous entraîna de ce côté.. La carrière abandonnée où nous avions laissé les voitures était à moins d'un kilomètre.. Mais le père Tournecul ne nous avait pas rejoints.. Agnès lâcha mon bras et me dépassa.. Nous commencions à descendre.. Nous suivions un sentier qui serpentait au pied d'une muraille de rocs blanchâtres.. Agnès jeta sa cigarette qui s'éteignit en grésillant dans une flaque.. Le sentier se partageait en deux voies opposées : deux trous d'ombre dans les taillis épais.. Jeantou s'arrêta.. « Écoutez !.. — On dirait qu'on entend crier.. » souffla Agnès.. — « Peut-être que c'est un.. qui a atterri.. » marmonna Jeantou.. « C'est peut-être des… C'est peut-être les….. — Ou mon oncle qui parle tout seul ! » dis-je.. — « Il a peut-être vu quelque chose.. » dit Jeantou sur un ton hargneux.. Je suppose que mon cœur battait fort.. Je ne croyais pas aux maraudeurs célestes, mais j'avais un doute.. Un espoir, peut-être.. Oui, un espoir — enfantin, merveilleux.. La conviction de Jeantou m'impressionnait plus que le souvenir de la lumière bleue que je n'étais déjà plus très sûr d'avoir vue.. Presque aussitôt, éclatèrent deux détonations, coup sur coup.. « Il est fou.. » dit Jeantou.. « Il leur tire dessus ! ».. Et je me demandai si Frédéric Jervin avait ouvert le feu sur des braconniers ou sur les passagers d'un.. Il y eut certainement un instant pendant lequel cette dernière hypothèse me parut vraisemblable.. J'étais secoué.. Je crois me souvenir que je tournais la tête dans tous les sens pour essayer de distinguer quelque chose ou quelqu'un dans l'ombre épaisse.. Plus tard, j'eus très mal au cou.. Il y eut une troisième détonation, environ trente ou quarante secondes après les premières.. Puis une quatrième.. — « Mon Dieu, » dit Agnès, « qu'est-ce qui est arrivé ? ».. Jeantou se mit à courir et je le rappelai.. — « Ne nous affolons pas.. Mon oncle a tout aussi bien pu tirer sur un lapin ou sur une chouette ! ».. Des ajoncs secs, griffus, penchaient sur nous leurs grandes formes sombres de moines en prière.. Jeantou continua.. Nous le suivîmes.. Sur la falaise dominant la carrière, mon oncle gesticulait.. Il brandit son fusil en nous criant d'approcher.. Je lui répondis de descendre, qu'il allait se casser la figure.. Des pierres roulaient sous ses bottes et tombaient près des voitures : sa stabilité était plus que douteuse.. Jeantou, bon premier, le rejoignit au bout de la carrière, à côté d'une épave de camion.. Il me parut tout à fait éméché.. Il avait dû emporter une fiole dans la poche de sa capote.. — « … Trois ombres qui rampent vers moi, chose abominable ! “Qui va là ?” je crie.. Peau de zébi en Arabie.. “Wer da !” je fais en chose, en… Répondent pas, les salauds.. “Attention !” que je gueule.. “Vous avez devant vous Frédéric Jervin, bon pied, bon œil, un des meilleurs tireurs du Périgord.. Je vous ai vus.. Vous êtes trois.. Je vous tiens dans ma chose, ma… Dites vos noms ou je tire comme qui tue.. ” Rien.. Je tire.. Pan ! Pan ! Y en a un tout petit qui se lève pour foutre le camp.. Pan ! Je le descends.. Il tombe, je me précipite.. “Sale braco !” je crie.. Il se relève.. Pan ! Je tire.. Il retombe aussi sec.. Je vois un éclair.. Y en a un qui voulait me flinguer avec sa chose, sa… Je plonge, je me fous en boule.. La chose, la rafale, je ne sais pas quoi, me passe juste au-dessus du chapeau.. Il avait un silencieux, la vache, nom de Dieu ! Ils ont dû en profiter pour emmener celui que j'avais zigouillé.. Ou peut-être qu'il était seulement blessé, chose abominable ! ».. Mon oncle croyait avoir tiré sur des braconniers.. Mais son récit, fait extrêmement curieux, concorderait tout aussi bien avec la version des extraterrestres.. Je sais : il était saoul.. Peut-être des mystérieux maraudeurs n'ont-ils jamais existé ailleurs que dans sa tête embrumée par l'alcool….. Nous avons fouillé les environs pendant près d'une heure.. Jeantou est revenu dix fois à la carrière.. Nous n'avons rien trouvé.. Jeantou prétendait avoir relevé des traces suspectes.. Le maire de Gonferrac, qui l'a accompagné plus tard, n'a rien remarqué.. Le père Tournecul nous a rejoints un long moment après à la carrière, sa musette bien bourrée.. Il n'avait pas, je le répète, vu la moindre lueur.. Ce fameux halo — bleu ? — dont je me souviens si mal, ce n'était peut-être qu'un reflet de phares dans un banc de brume.. Curieux effet, mais pas impossible.. J'ai vu des phénomènes plus extraordinaires.. Le hasard a voulu que ces incidents ne soient pas ébruités.. Sans doute manque-t-on de journalistes en Périgord.. Dommage : quelle belle histoire de soucoupe volante cela aurait pu faire.. Et peut-être était-ce une soucoupe volante.. Il y a, malgré tout, une petite chance.. J'enrage en me disant que j'étais là et que je ne saurai jamais ce que j'ai vu.. Que je ne saurai jamais si j'ai vu quelque chose !.. Ai-je vraiment pensé à un.. pendant quelques instants ? Et quand, au juste ? En voyant la lumière bleue ? En écoutant Jeantou ? En entendant les coups de feu tirés par mon oncle ? En outre, il me semble que j'ai oublié un détail important.. J'essaie de revoir cette lumière telle qu'elle m'est apparue quand je me suis retourné, aussitôt après le cri d'Agnès.. En vain.. Je ne peux retrouver mon impression première.. Je ne me souviens que de mes souvenirs.. Je ne crois plus à la mémoire.. J'envie et je déteste ces témoins tellement sûrs d'eux-mêmes.. Et le baiser d'Agnès, l'ai-je rêvé ?.. les Maraudeurs galactiques.. le Popilius.. 3, [30 avril] 1975, publié à l'occasion du deuxième congrès national de la Science-Fiction française, Angoulême, 28 avril-4 mai 1975..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/Infiction | Quarante-Deux
    Descriptive info: Infiction….. Infiction 1.. Non-nouvelle, non récit, réflexion interrompue, méditation sans suite sur peut-être une ou plusieurs histoires de Science-Fiction ou n'importe quoi sans importance.. U.. ne histoire de Science-Fiction assez classique : nouvelle, simple épisode de roman.. C'est un point de départ comme un autre.. Pourquoi n'écrirait-on pas de la Science-Fiction classique ? J'ai envie de raconter des choses folles en ayant tellement l'air d'y croire qu'à la fin j'y croirais.. Et puis relire Stendhal.. Ce serait ça, le paradis : prendre six mois de vacances dans un pays perdu et lire, relire tout Stendhal.. Maintenant, allons-y.. Après avoir vécu tant d'années dans les gigantesques cités de la Terre du.. xxii.. siècle, quelle joie de retrouver la trougle familière des Montagnes sanglantes ¡ L'.. ex-.. premier secrétaire Herman Dari Laguernahaut descendit du Nangoam, le cheval ailé d'Ask-Tar.. Il adressa un geste d'amitié au puissant animal et marcha vers l'arbre sur lequel la trougle avait poussé.. C'était une grosse boule flasque, devenue un peu grise en quarante années de sommeil, mais qui avait été autrefois d'un bleu ardent et magnifique.. Elle s'accrochait par des centaines de tiges et de suçoirs à l'arbre qui la portait, un kovak géant à feuilles translucides.. Oui, je suppose que ça ressemble un peu au roman de Vance.. les Maisons d'Izm.. , que je n'ai pas lu.. Je n'ai pas vraiment envie d'écrire une histoire sur une maison-végétal : je voudrais vivre — un moment — dans cette maison.. Ah, il y aussi les noix-cabanes du.. Monde vert.. d'Aldiss.. C'est un rêve d'enfance, un désir que je traîne depuis des siècles, mais je suppose que pour en faire une nouvelle de Science-Fiction il faudrait transposer transposer transposer davantage — et à quoi bon ? Au temps du “Rayon fantastique”, c'était possible, ç'aurait même été original.. Un désir reste : qu'en faire ? La personnalité d'Herman Dari Laguernahaut (l'.. premier secrétaire de quelque chose) m'intéresse finalement plus que l'histoire de la trougle.. Enfin il me semble.. H.. D.. L.. ressemble beaucoup à mes personnages actuels.. « Des figures issues du monde de l'enfance vivent une existence grotesque et merveilleuse.. » écrit Michel Nuridsany dans.. le Figaro.. , à propos des.. Singes du temps.. Peut-être peut-être.. J'ai aussi très envie de faire habiter H.. dans la trougle.. En même temps, je voudrais écrire l'histoire de l'A-honve, qui n'a absolument rien à voir avec ça.. Évidemment, je pourrais créer un lien.. Par exemple en mêlant H.. à l'incendie de l'A-honve.. À quoi bon à quoi bon à quoi bon ? De toute façon, je ne crois pas pouvoir écrire avec des idées.. J'écris avec des désirs.. Voir Boris Eizykman pour plus de détails.. Enfin pourquoi se lancer dans de vieilles histoires de ce genre,.. space opera.. , planètes bizarres, extraterrestres, au lieu de faire de la fiction spéculative qui m'intéresse cent fois plus ? D'accord d'accord mais la trougle et l'A-honve sont là là là, vieilles lunes peut-être, vieux désirs inassouvis, tout ça lié à l'enfance naturellement, mais aussi probablement à des frustrations d'adulte ou d'auteur et puis un côté expérience aussi, je ne sais pas, écrire avec ses tripes comme on le fait dans la bande à Moorcock ce n'est pas toujours facile on n'a pas toujours les tripes au bord des lèvres et il y a des moments où tout ça m'emmerde un peu.. Je n'ai plus envie de faire de la théorie.. De l'action de l'action de l'action ¡ Je suis un romancier d'action, un auteur de un auteur de un auteur de qui a manqué sa voie la vie l'aventure les folles chevauchées voilà pour quoi j'étais fait.. Pourvu qu'elle s'éveille ¡.. pensa Herman Dari Laguernahaut.. Petit suspense : va-t-elle s'éveiller ? Je passe au présent pour augmenter la tension.. a un moment d'angoisse — il a tort de s'en faire, on n'est pas dans “Galaxie/bis”, mais enfin c'est la vie.. Et puis il sait bien qu'une trougle peut dormir plus d'un siècle sans dommage et s'éveiller alors pour accueillir son maître.. Même si les gamins Grugs s'amusent parfois à la tourmenter — très envie d'écrire quelque chose sur les gamins Grugs, avec pas mal de sexualité pourquoi Dieu sait —, elle peut demeurer intacte et fidèle pendant des décennies.. Là, je tiens un fil.. J'en parlerai plus loin.. Au fond, ça marche plutôt bien.. Il s'approche de l'arbre, crie longuement « Ôhôhôhôhôhô ¡ » puis lance une série compliquée de coups de sifflet : sept courts, deux longs, deux très longs, deux longs, deux courts, un long, un court, un très long.. Le désir d'enfance est assez clair ici… Mais ce n'est pas tout.. Il y a un mot-clé qui n'est pas sans implications politiques ou sexuelles.. Les centres de veille de la trougle réagissent tout de suite.. Le végétal répond par une vibration sonore ; un long frémissement parcourt sa surface encore ridée mais qui se tend peu à peu tandis qu'apparaissent lentement des taches de couleur vive.. « Ôhôhôhôhôhô ¡ » crie le voyageur.. « Ta-Manaha, » (joli nom, je trouve) « c'est moi ton maître, moi Herman Dari Laguernahaut.. Ta-Manaha, c'est moi qui suis revenu près de toi ¡ » Cette machine fait mal les points d'exclamation.. J'en mets le moins possible.. Dans un sens, l'histoire existe maintenant.. Je veux dire l'histoire de la trougle et de H.. Je pourrais l'abandonner, passer à l'A-honve ou à n'importe quoi, je ne pourrais pas faire qu'elle n'existe pas.. Le réveil du monstrueux parasite commença.. Des gerbes de tentacules flexibles jaillirent de son corps et entourèrent les branches du kovak.. (Retour au passé pourquoi donc ?) Un épais réseau de fils tombe jusqu'au sol en une pluie serrée.. La trougle tout entière a déjà doublé de volume.. Plusieurs de ses protubérances viennent presque toucher la terre écarlate (pourquoi pas écarlate ?).. Classique ou non, la Science-Fiction est une littérature de fantasmes.. Dans la S.. -F.. classique, peut-être sont-ils tout simplement (les fantasmes) mieux déguisés.. Peut-être n'aurais-je pas dû tout de même choisir une histoire comme celle de la trougle pour cette première infiction.. Mais je l'ai fait parce que j'en avais envie.. Pourquoi pas ? Désirs contradictoires.. Écrire des récits merveilleux et y croire.. Un.. Et en même temps, désir de casser le récit en passant tout de suite au deuxième et au troisième degré, d'aller voir ce qui se cache derrière les fantasmes et les mythes.. Deux.. Les infictions — il y en aura peut-être beaucoup si tout va bien — ne sont pas forcément liées à la S.. J'avais envie de faire une infiction S.. pour commencer, c'est tout.. J'ai proposé ce texte à Robert Le Gloanec pour.. Nyarlathotep.. Les fanzines n'ont pas à copier servilement les revues professionnelles.. Ils doivent aider la recherche — sans se prendre pour le C.. N.. R.. S.. ¡ — et accueillir des trucs dont les revues professionnelles ne voudraient pas.. Si R.. Le Gloanec ne prenait pas “Infiction 1”, il raterait sans doute sa plus grande chance d'entrer dans l'histoire de la littérature — mais il la prendra… Les infictions c'est simplement ce que j'ai envie d'écrire quand j'en ai marre du reste.. Et, sans rigoler, je me demande si ça ne pourrait pas devenir un aspect de la Science-Fiction.. Et même de la littérature de demain — oui monsieur, mec, groc —… de la Science-Fiction littérature expérimentale — et Dieu sait qu'elle l'est, de nos jours.. Les méchants diront que j'essaie de faire mon petit Ballard, mais je m'en fous.. J'ai vraiment très envie d'écrire de la fiction et en même temps de réfléchir à haute voix sur ce que j'écris, d'en parler comme ça, de me marrer un coup, de dire tout ce qui me passe par la tête pour revenir un peu plus loin à mon histoire si je ne l'ai pas perdue en route.. Un roman ou une nouvelle dont on ne peut pas sortir pendant un certain nombre de pages, vingt ou trois cents, c'est tuant.. C'est bien, c'est le jeu, mais c'est quand même artificiel.. Considérez donc que je fais ici un retour à la nature.. Sur quelques fils et tentacules, des cellules nouvelles (futures maisons) commencent à apparaître.. Ta-Manaha reconnaît son maître et manifeste sa joie par de nombreux frémissements de sa surface, de ses fils et tentacules.. En faisceaux de plus en plus serrés, ils entourent Herman qui sourit, les mains tremblantes d'émotion tendues vers la trougle.. À première vue, ça manque un peu de sexe, bien qu'on soit en plein symbole sexuel.. C'est un conte de fées.. J'aimerais bien écrire des contes de fées mais de très érotiques contes de fées pour les petites filles qui n'oublient pas de prendre la pilule sous prétexte que qu'il y a un oiseau de toutes les couleurs dans le jardin où que Miquette a attrapé un lézard.. « Ôhôhôhôhô ¡ » crie H.. , puis il lance des syllabes complexes et rythmées, avec dominantes en.. â.. et.. û.. C'est un code, bien sûr.. Importance des codes.. Dans les tout premiers trucs que je me souviens d'avoir écrits sur mes cahiers d'écolier, il y avait des codes et le décodage était une de mes distractions préférées.. La plante met quelque temps à comprendre.. Ce n'est pas à proprement parler un être intelligent, mais elle possède un système de réflexes très complet ainsi qu'une mémoire fabuleuse.. Enfin voici qu'elle paraît se souvenir de ce qu'on lui demande.. Elle noue des centaines de fils pour former un confortable hamac sur lequel Herman s'étend pour être aussitôt soulevé, emporté vers le sommet de la trougle qui s'ouvre comme une coque.. L'homme  ...   enlevé à leur naissance et qu'ils ne pouvaient se livrer à aucune activité non végétative sans être commandés par le super-cerveau de l'essaim.. « Le mieux serait de les manger.. » Et comme je paraissais horrifié, il ajouta : « Ils sont gorgés du suc de l'A-honve.. On enlève la peau et les viscères et on a un régal divin.. C'est sans doute pour ça que les essaims-maîtres vous les ont donnés en compensation de l'homme blanc qui a été tué.. Le sommet de l'A-honve brûlait toujours.. Sa base commençait à verdir et bientôt plus rien ne différencierait ce rocher des autres rochers verts de Dompal.. Liki me toucha le bras en riant.. « Dis-moi, ami, sur ta part d'esclaves, tu voudrais pas m'en vendre un.. — Qu'est-ce que tu veux en faire ? — Le manger, naturellement.. Comme je ne suis pas gros, j'en aurai au moins pour trois lunes.. » Un peu lourd ? Un peu poussif ? En réalité, il n'y a pas dans cette petite miette de récit la moindre tentative d'humour.. Ce qu'il y a je n'en sais rien.. Ce pain de sucre gigantesque que j'ai baptisé A-honve et ces hommes-abeilles sans cerveau et éminemment comestibles me trottaient dans la tête au début des années cinquante, à l'époque où je m'étais amusé à écrire mon premier roman de Science-Fiction.. Ils sont toujours là.. Je n'ai jamais osé les utiliser, ils correspondent à un désir encore vivace mais que je n'ai jamais pu identifier exactement.. Il me faudrait une A-honve à proximité de ma trougle.. J'arriverais bien à me procurer de temps en temps un morceau de sucre brun-vert.. Je n'ai aucune envie de manger un homme-abeille.. Mais peut-être y a-t-il aussi des femmes-abeilles.. Je vois très bien Herman Dari Laguernahaut en trouver une d'une façon ou d'une autre, faire l'amour avec elle et un peu plus que l'amour jusqu'à ce que l'envie le prenne de la dévorer après un coït plus ou moins frustrant.. Je le vois très bien résister à ce désir quelques heures ou quelques jours puis, excité par la trougle, puissante ordonnatrice des fantasmes sexuels qui le hantent, tuer la femme-abeille et manger ses seins, ses cuisses et son sexe bourrés du suc de l'A-honve.. Après ce festin, le voici pris d'une sorte d'ivresse mêlée de remords et d'horreur et de Dieu sait quoi, quittant la trougle, errant dans la campagne.. Je me fous complètement de ce qu'il va faire maintenant.. Mettons qu'il va accompagner son ami le Arpop qui partait justement pour une randonnée aux confins de la planète, vers le pays des roches-serpents, afin de rapporter pour ses filles qui attendent le mariage les os sacrés des bibicombs préhistoriques en matière de dot, enfin n'importe quoi.. Herman ne m'intéresse plus, mais je le récupérerai peut-être si je me décide à écrire un récit d'.. Cela dit, je m'installe à sa place dans la trougle.. Le cadavre de la femme-abeille — ou ce qui en restait — s'est changé en un gros tas de sucre que je vais mettre en pot pour mes provisions d'hiver.. Il reste aussi les ailes, translucides, vaguement bleutées.. Ces ailes mises à part, la femme-abeille vivante ressemble à la plus belle call-girl d'Archeville.. Je vais donc m'installer à la place d'Herman et, comme la trougle n'est pas tout à fait d'accord, je suis obligé de me servir d'un acide spécial pour l'obliger à ouvrir ses portes et à retirer ses cloisons porte-graines.. Je prends possession de la salle centrale.. Là, au cœur du système nerveux réflexe de la trougle, se trouve la chambre du maître de maison.. Je me couche en disposant autour de moi les ailes de l'esclave.. La trougle m'aidera à cultiver un joli fétichisme sur ces attributs.. C'est comme ça que nous ferons connaissance.. Elle aura vite oublié Herman parce que je suis beaucoup plus réceptif que lui aux suggestions perverses.. J'avais dit qu'elle était absolument fidèle à son maître.. Mais puisque les choses ont tourné ainsi, je reviens sur cette affirmation pour la tempérer un peu.. Disons qu'Herman a foutu le camp comme un salaud, que la trougle était encore mal réveillée et que les conditions optimums pour un changement de propriétaire étaient réunies.. L'être végétal n'avait aucune envie de s'endormir pour quarante ans de plus et je suis arrivé juste au bon moment.. Si j'écrivais un récit de Science-Fiction, je saurais expliquer ça de façon très convaincante.. Il y a sans doute là le point de départ d'une nouvelle ou d'un roman, un peu dans le ton de Farmer à l'époque d'“Ouvre-moi, ô ma sœur…”.. Je n'écrirai pour cette fois ni roman ni nouvelle, car je n'ai plus envie d'inventer une intrigue plus ou moins artificielle avec une action et un dénouement pour enrober un désir que j'ai mis à nu.. En tout cas, si après cette infiction j'écris une histoire sur les thèmes de la maison vivante et du cannibalisme sexuel, je ne les transposerai pas dans un cadre extra-planétaire avec l'attirail du.. J'essaierai plutôt de trouver un biais onirique pour rester plus près de mon désir.. En fait, l'infiction — qui est entre autres choses une sorte d'auto-psychanalyse à partir d'un thème de fiction — est peut-être dangereuse, stérilisante et anti-S.. Je m'aperçois que je n'ai même pas cité la phrase de Boris qui sous-tend cette réflexion : « Toute réalité est réalité de désir », page 197 de son livre.. Science-Fiction et capitalisme.. Cette affirmation qui paraît osée dans une perspective réaliste et ne doit pas être prise à la lettre pourrait servir de sous-titre à toute la série des.. Infiction.. Celle-ci — la première — était une expérience.. J'aurais bien voulu commencer par la deuxième, qui sera peut-être très différente.. Je ne sais pas.. On va voir.. La bouteille est jetée à la mer.. Les messages suivants dépendront peut-être des réponses faites au premier.. Non que j'aie vraiment besoin de réponse puisque je me parle à moi-même ; mais s'il y en a ça peut tout changer.. En ce moment, le langage est mis en question dans un certain nombre de romans de Science-Fiction :.. Babel 17.. l'Enchâssement.. Autobiographie d'une machine ktistèque.. Mais j'ai quand même l'impression qu'on se sert peu et mal du langage tel qu'il est, à cause de la rigidité des moyens d'expression dans lesquels il s'insère : romans, nouvelles, articles, essais, etc.. Je crois qu'à la limite chacun devrait inventer son propre “véhicule” sinon son propre langage.. La seule originalité des infictions, c'est qu'elles partent de la Science-Fiction en essayant d'aller un peu plus loin — bien qu'elles ne soient pas forcément, je le répète, liées à la Science-Fiction et tributaires d'elle.. Mais elles n'auraient probablement jamais existé sans la S.. Un des traits essentiels de l'infiction, c'est d'être n'importe quoi, selon l'humeur du moment, de commencer n'importe comment et de s'arrêter quand j'aurai envie de lire un bouquin, d'aller me promener avec mon chien ou d'écrire autre chose, par exemple un récit de Science-Fiction, sans être obligé de conclure et de trouver une chute ou un dénouement comme dans un article ou une nouvelle.. Et justement, je.. Infiction 1.. 10, deuxième trimestre 1975.. Infiction ?.. L'anthologie.. Infictions.. est un recueil d'auteurs divers inspirés par le précédent récit de Michel Jeury.. Ce dernier en a signé la préface, que voici….. I.. nfiction : nouvel avatar de l'écriture, ou simple jeu de mots littéraire, sans conséquence et sans avenir ? C'est une question qu'on peut se poser.. C'est une question que je ne me poserai pas.. Peu importe : la réponse, quelle qu'elle soit, n'aura d'autre importance que d'être une réponse, un rebond de la balle.. C'est le désir profond de tout écrivain : faire rebondir la balle un peu plus loin.. Et l'expérience prouve que ce n'est pas toujours facile.. Une des principales faiblesses de la littérature générale réside justement là, je crois.. Le roman classique ne permet plus le rebond, sans parler du rebondissement.. La balle — ou plutôt la bouteille, car toute œuvre est une bouteille à la mer — glisse tranquillement sur une eau plate, au double sens du mot.. Le nouveau roman fait long feu et s'enfume lui-même au fond de son trou.. Les tentatives les plus novatrices du domaine romanesque penchent toutes vers le Fantastique (intérieur, psychologique), la Politique-Fiction ou la Science-Fiction.. Autrement dit : le rebond, quand il y en a un, met la balle dans notre camp.. Il nous arrive quelquefois de la renvoyer avec plus ou moins de brio.. Pas très souvent.. La Science-Fiction a eu sa période d'hyper-créativité.. Un retour au calme et peut-être un retour aux sources paraissent maintenant se dessiner.. Très bien.. Le public veut des histoires.. Des histoires agréables, point trop difficiles ni trop chères.. De gré ou de force, les écrivains professionnels doivent suivre.. Glisse la balle.. Mais le temps de la recherche n'est jamais fini.. L'interrogation est un devoir, chef, mais on ne peut pas s'interroger du matin au soir.. Le 29 février et le cinquième vendredi du mois pourraient devenir les jours de l'infiction.. De l'interrogation.. Le premier qui rira sera un extraterrestre.. Apollo et après ? Toute l'œuvre de Malzberg est une superbe infiction.. Le genre est dangereux.. La pratique assidue donne aux débutants une forte envie de se flinguer dans un monde en morceaux.. Ce n'est pas une raison pour ne pas essayer.. Vous tous qui avez osé.. Infiction ?.. , tome 1.. ⁄.. Anthologie Éden SF.. 3 (anthologie sous la responsabilité de : Pierre Ziegelmeyer ; France › Montargis Strasbourg : École DE Nulpart, deuxième trimestre 1978 (avril 1978).. samedi 5 mai 2005..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/Recrutement spécial | Quarante-Deux
    Descriptive info: Recrutement….. Recrutement spécial.. Date :.. 26 juillet 1979.. Section :.. M.. E.. Ne rien écrire dans cette case.. Nom du délégué de la société Asper :.. Cad Ey Gobelis.. Nom du candidat :.. Francis Duquesne.. Date et lieu de naissance :.. 3 mars 1938 aux Sables-d'Olonne.. État civil :.. Célibataire.. Diplômes :.. Licence de lettres.. L.. e cabinet de promotion-conseil auquel il avait versé ses dernières économies lui avait dit qu'il valait mieux passer sous silence les études littéraires et avouer un simple bac.. Mais il ne pouvait s'y résoudre : c'eût été une lâcheté, une trahison….. Langues (écrites et parlées) :.. Anglais.. Comme tout le monde :.. out of training, now….. Mais quelle importance ? Il avait rempli des questionnaires bien plus difficiles que celui de la société Asper.. Il se foutait de la société Asper.. Pas plus dégueulasse qu'une autre.. Gagner sa vie avec une licence de lettres… Dix questionnaires, cent questionnaires, mille questionnaires, certains complètement dingues.. Un cauchemar.. Le cabinet de promotion-conseil lui avait appris à déjouer les pièges les plus grossiers de la graphologie et de la psychologie.. Mais, au pied du mur, il était en général incapable de suivre les directives qu'on lui avait données….. Connaissances scientifiques :.. Notions de biologie et de biochimie.. Connaissances administratives :.. Notions de droit.. Connaissances commerciales :.. Pratique de la vente.. … Des encyclopédies au porte à porte ! Henry Miller l'a bien fait avant d'être Henry Miller.. Pourquoi pas moi ? Si seulement j'étais fonctionnaire….. Il avait bien passé des concours mais les visites médicales étaient trop sévères : les normes d'aptitude physique toujours en vigueur avaient été établies sous Napoléon pour le recrutement des soldats de la Grande Armée.. Avant de s'asseoir pour quarante ans derrière un guichet, il fallait prouver — si on ne pouvait bénéficier d'une dérogation — qu'on était capable d'aller à Moscou sac au dos et de passer la Bérézina en revenant !.. Connaissances techniques :.. Connaissances pratiques :.. Connaissances générales :.. Étendues.. Il y en avait toute une page.. Mais Francis avait vu pire.. Il trouvait même à cette société Asper un côté réaliste de bon augure.. Attends de voir !.. pensa-t-il.. L'imprimé a encore deux ou trois pages.. Tu n'es peut-être pas au bout de tes surprises !.. Êtes-vous actif ?.. Êtes-vous patient ?.. Êtes-vous adroit ?.. Êtes-vous courageux ?.. Êtes-vous agressif ?.. Êtes-vous sentimental ?.. Êtes-vous coopératif ?.. Êtes-vous rancunier ?.. Êtes-vous moqueur ?.. Êtes-vous généreux ?.. Êtes-vous auda.. Êtes-vous d.. Êtes-vous.. Êtes.. Avez-vous de l'imagination ?.. Avez-vous une bonne mémoire ?.. Verbale….. Visuelle….. Auditive….. Craignez-vous la solitude ?.. Savez-vous jouer aux échecs ?.. Aux dames ?.. Quels jeux de société préférez-vous ?.. Connaissez-vous le.. Santé :.. Ces salauds m'attendent au tournant.. J'ai quarante et un ans et je ne suis pas encore crevé : c'est déjà un résultat, non ? Bien sûr, je ne pourrais pas vendre des timbres ou un truc comme ça, tenir un registre d'état civil ou tamponner des cartes.. Mais je suis capable de charger des sacs de patates sous la pluie, de débarder du bois huit heures par jour, de… Et puis si je claque, vous n'aurez pas à donner une pension à ma veuve !.. Ne rien écrire sur cette ligne.. Avez-vous quelquefois peur de devenir fou ?.. Mon petit vieux, ça, c'est la question vache ! Est-ce qu'ils t'en ont parlé au cabinet-conseil ? Naturellement, tu es incapable de t'en souvenir.. Ta mémoire fout le camp, jeune homme.. Tu ne seras jamais semi-cadre.. Si je dis non… Il y a sans doute un piège… Si je dis oui, je vais avoir l'air d'un obsédé.. Les gens normaux, les types bien qui ont une situation, une femme, une responsabilité ou deux ou trois, est-ce qu'ils ont peur de devenir fous ? Et est-ce qu'ils le disent à leur patron ?.. Croyez-vous à l'existence de Dieu ?.. Appartenez-vous à une confession religieuse ?.. Si oui, laquelle ?.. Êtes-vous pratiquant ?.. Militant ?.. Croyez-vous à une vie après la mort ?.. Comment l'imaginez-vous ?.. Ce formulaire, rempli ou non, doit être obligatoirement remis au service.. Francis Duquesne leva la tête.. Il était assis dans un bureau insonorisé, respirait l'air conditionné, posait les pieds sur une moquette élastique et admirait les jambes d'une secrétaire particulièrement efficace, jeune et jolie.. Cette société Asper ne manquait pas d'une certaine classe.. Ces gens-là étaient sans doute une bande de salopards — comme les autres.. Mais des salopards sans mesquinerie.. Le dessus du panier des salopards.. Trois hommes de vingt-cinq à trente-cinq achevaient de remplir le questionnaire à côté de lui.. Il était à peu près sûr d'être le plus vieux.. Pas rassurant….. Une question lui trottait dans le cerveau : comment imaginez-vous la vie après la mort ?.. Qu'est-ce que ça vient foutre dans une demande d'emploi ?.. Il regarda la secrétaire avec espoir.. Elle portait des bas à couture, du dernier chic.. Il dut reconnaître que cet artifice mettait fort bien en valeur ses mollets et le creux de ses genoux.. D'autant qu'elle n'arrêtait pas d'aller et venir autour des candidats.. Elle s'agitait avec une précision de mannequin programmé.. Francis pensa vaguement :.. Si c'est un robot, c'est un chouette robot !.. Un des trois types essayait d'attirer son attention.. Leurs regards se croisèrent.. L'homme lui montra d'un signe de tête l'écriteau qui scintillait sur le mur :.. silence.. Ses lèvres articulaient une question.. Francis crut deviner : « Déjà vu ça quelque part ? ».. Il répondit par un geste de dénégation.. À vrai dire, il n'était pas très sûr.. Il avait fait tellement de demandes à tellement de boîtes que tous les souvenirs se rapportant aux tests, entretiens et interrogatoires subis pendant ces deux ou trois dernières années, se mêlaient dans sa tête comme le rêve et la réalité dans un roman de Dick.. Silence… Pourquoi silence ? Qu'est-ce que c'est encore que cette farce, cette brimade, cette mise en condition ? Ils veulent nous….. La porte s'ouvrit doucement.. Un jeune homme brun, à la peau cuivrée, entra sur la pointe des pieds.. Les quatre candidats se tournèrent vers lui avec un bel ensemble.. Ils ne l'avaient jamais vu.. « Docteur Perage.. » (ou “Peraj” ou quelque chose comme ça) dit l'homme avec un curieux accent chantant et lisse.. « Je suis chargé de… ».. Francis ne comprit pas la fin de la phrase.. Drôle de type.. La société Asper était évidemment étrangère — ce qui n'avait rien d'extraordinaire : depuis longtemps, les mulcos (firmes multinationales) tenaient le haut du pavé….. « Si vous avez terminé, veuillez me remettre vos feuilles.. » dit le docteur Perage.. « Ensuite, vous serez libres.. Nous vous convoquerons individuellement, s'il y a lieu.. Messieurs… ».. Il les regarda l'un après l'autre en souriant d'un air un peu méprisant.. Si l'on faisait abstraction de l'accent — à peine perceptible —, il parlait un français impeccable et même, en vérité, un peu trop parfait.. Francis remarqua que l'écriteau.. était éteint.. Bizarre, ce truc-là….. — « Mais enfin, » dit un des hommes, s'enhardissant tout à coup, « nous aimerions bien savoir ce que fait votre société et à quelle tâche vous avez l'intention de nous occuper ! ».. Le soi-disant docteur eut un sourire à la japonaise.. — « Notre Société a d'innombrables activités.. Nous vous confierons éventuellement un poste qui sera en fonction de vos goûts et de vos aptitudes.. Il s'inclina.. « Nous sommes très heureux de trouver les hommes qu'il nous faut.. Ceux qui ont eu des frais de déplacement pourront les faire rembourser immédiatement… ».. Il répéta « Messieurs… » et sortit presque à reculons.. Il se fout de nos gueules, ce zèbre, ou quoi ?.. C'était à peu près la quarantième fois que Francis répondait à une annonce demandant des semi-cadres.. Et il ne répondait pas qu'à celles-là.. Il en était à plusieurs centaines de formulaires et d'entrevues.. Il venait enfin de franchir une étape décisive : sa candidature avait été retenue… enfin presque.. Il était admissible à l'examen psychologique et médical.. Il avait même touché une avance de huit cents francs.. C'était inespéré.. Huit cents francs, avec l'inflation galopante, ce n'était pas le Pérou ni la Suisse….. Il s'assit sur le premier banc qu'il rencontra, sortit un crayon à bille et un carnet, et commença la liste des objets qu'il voulait acheter — jusqu'à concurrence de quatre cents francs… Il avait décidé de conserver la moitié de la somme.. Un rasoir électrique, une chemise, deux paires de chaussettes, un porte-documents, une… hum, ça doit faire le compte largement, non ? Et, bon Dieu, s'ils me prennent pas, alors il faudra que je rembourse les huit cents balles  ...   au ciel en tirant un peu plus fort sur sa cigarette.. — « Pas d'ennuis.. La doctoresse s'éloigna, revint avec une seringue, lui prit le bras.. Il tourna la tête, eut un léger sursaut.. « Vous allez me faire une piqûre ? ».. Il ne pouvait cacher tout à fait son anxiété.. Pourquoi une piqûre ? C'était très inhabituel, lors d'une visite d'embauche.. Mais de quoi as-tu peur, imbécile ?.. — « D'abord une petite injection intraveineuse, » expliqua la doctoresse, « puis une prise de sang.. Vous n'aurez pas mal.. C'est une simple formalité, d'ailleurs.. J'ai déjà tout lieu de penser que vous êtes bon pour le service….. — Le service ?.. — Je ne… ».. Deux millions de chômeurs ou presque, Francis Duquesne : ce n'est pas le moment de poser trop de questions.. Pour une fois qu'on te trouve apte….. Déjà l'aiguille plantée dans la veine instillait en lui un liquide âcre qui portait jusque dans sa bouche un goût de limaille.. Un anneau de lumière monta du plancher, tourna autour de la table, vint coiffer la psychologue, se multiplia par deux, par trois, par dix.. Francis avait sommeil.. Il crispa les muscles de son front pour essayer de retenir ses paupières qui se fermaient malgré lui.. De nouveau, il sentit les mains de la doctoresse sur son corps.. Il comprit qu'elle remontait son slip.. Il voulut l'aider, mais ses mains ne bougèrent pas.. Ses muscles n'obéissaient plus à son système nerveux déconnecté.. Il tenta de sourire.. Il eut l'impression que madame Tellier le caressait en passant — mais c'était évidemment une idée ridicule.. Son sourire s'accentua, puis se figea en un rictus immobile.. Le coup de gong retentit dans son cerveau.. Un bruit caverneux, lointain, qui s'achevait par un sifflement musical.. Francis émit un râle de détresse.. Le sang battait dans sa tête, dans sa gorge.. Une forme vague se dessina sur l'écran de ses paupières fermées.. Une tache, un nuage.. Un… une….. Quelque chose d'impossible à définir.. Et en même temps, cela prenait un aspect familier.. Comme une sorte de Rorschach.. Il y avait maintenant plusieurs taches qui se mouvaient avec une extrême lenteur devant les yeux fermés de Francis.. Des formes, des silhouettes.. Des hommes, des femmes, des animaux….. — « Décrivez-moi ce que vous voyez.. » commanda la doctoresse.. Francis obéit.. Il n'avait plus de volonté propre.. D'une voix hachée, malhabile mais quand même intelligible, il parla des fantasmes qui s'animaient dans son esprit, réveillés par la drogue.. Discrètement, la doctoresse mit en marche le magnétophone placé sous la table d'auscultation.. Mais Francis ne pouvait s'en apercevoir : il n'était plus conscient de ce qui se passait autour de lui.. — « Je vois des hommes et des femmes qui se penchent sur un enfant.. « L'enfant est blessé.. Il y a aussi son chien, je crois… Je crois que c'est moi quand j'avais dix ans.. L'enfant est….. ----==ooOoo==----.. Je vois une femme.. Elle est attachée contre un poteau ou un arbre.. Des hommes se tiennent à côté d'elle.. Je… je crois qu'ils sont en train de la torturer !.. — Je lui fais la deuxième piqûre ? » demanda la doctoresse.. La psychologue hocha la tête.. — « Oui, c'est le moment.. C'est bon !.. — Une femme attachée.. « Une jeune fille, peut-être.. Oui, une très jeune fille… Il y a plusieurs hommes à côté d'elle.. Je suis là aussi.. La fille est nue.. Je m'approche.. — Tout va bien.. » dit madame Rodan à sa collègue.. « Ces techniques sont maintenant très au point.. Je crois que vous pouvez lui donner le P200.. — D'accord.. La doctoresse prépara la troisième piqûre.. — « Reconnaissez-vous cette jeune fille ? ».. Francis se souleva sur son coude, ouvrit lentement les yeux, tourna la tête vers la psychologue.. Ses mouvements étaient raides, saccadés.. Il posa sur la photographie que lui présentait madame Rodan un regard fixe et fiévreux.. « C'est elle ?.. — Oui, c'est bien elle.. » dit Francis d'une voix atone.. — « Vous avouez avoir drogué cette jeune fille, avec l'aide de vos amis, et l'avoir violée ensuite ? ».. Il y eut un moment de silence.. La psychologue tenait la photo.. La doctoresse, appuyée à la table, triturait furieusement la ceinture de sa blouse.. Et une veine battait un peu vite et un peu fort à la base de son cou… La psychologue, au contraire, était très calme.. Du moins en apparence.. Mais elle avait fumé une bonne demi-douzaine de gauloises filtre depuis le début de la séance.. Et les deux femmes évitaient maintenant de se regarder en face.. — « Oui, c'est vrai.. « Je suis coupable.. Il se laissa retomber sur la table et frissonna.. « J'ai froid.. Il y avait trois lits superposés dans la chambre 71 mais, à l'arrivée de Francis, un seul était occupé.. De l'autre côté, trois armoires métalliques.. Une table et une chaise au milieu.. Presqu'une cellule.. Cependant, le camp de Mérieux n'était pas une prison.. Pas tout à fait….. Francis s'était assis sur le lit d'en bas et il regardait sa valise sans bouger.. Il était sale.. Une barbe de deux jours striait son visage bouffi.. Il flottait un peu dans son costume fripé et luisant de crasse.. Il avait maigri d'une dizaine de kilos depuis son internement.. La nourriture de l'hôpital était convenable mais il avait perdu le goût de vivre.. On lui avait fait une nouvelle série de piqûres et maintenant ça allait un peu mieux.. Il était prêt à se racheter.. En rentrant, son unique compagnon de chambrée s'était hissé sur le lit le plus élevé et avait ouvert un livre.. Mais il ne lisait pas et Francis avait conscience que son regard inquiet était fixé sur lui.. Le silence devint très vite insupportable.. « Qu'est-ce qu'on fait ici ? » demanda-t-il.. — « On bosse.. » répondit le petit homme.. « Tu savais pas ? T'as pas envie de bosser, des fois ? ».. Il parlait d'une voix aiguë sur un ton volubile et exaspéré.. « Ils appellent ça des ateliers spéciaux pour psychopathes.. C'est un camp de travail, quoi.. Nous, on est les psychopathes.. Tu sais ce que c'est, un psychopathe ? C'est un type comme toi et moi ! Mais on bosse.. — Quel genre de boulot ?.. — Ben, ça dépend.. Ici, en principe, t'es affecté au montage électronique.. On te donne un boulot de femme parce que t'as fait le con avec une femme.. C'est ça, hein ? Qu'est-ce que t'as fait ?.. — Je me suis envoyé une pépée un peu trop jeune.. — T'en es sûr, au moins ?.. — Comment, j'en suis sûr ?.. — Ben, y'en a qui disent que c'est du bidon, qu'on n'a rien fait, que c'est un coup monté pour avoir de la main-d'œuvre à bon marché… Tu sais pas combien on gagne ?.. — Moi, c'est pas un coup monté.. « Je me souviens très bien.. Malheureusement….. — Ouais, c'est les rouges qui racontent ça.. T'es pas un rouge ?.. — Moi non plus.. Je veux dire : c'est pas un coup monté.. J'ai l'air de rien, comme ça, mais je suis un vrai caïd.. Un mac, voilà ce que j'étais.. C'est pour ça qu'ils m'ont donné un boulot de gonzesse… Bof ! On n'est pas mal, ici, tu verras.. Y'a que le salaire qui est plutôt moche.. Pour ainsi dire, il existe pas ! Même pas le quart de ce qu'on gagne à faire le même boulot dans une usine ordinaire.. Et pendant les six premiers mois, tu touches rien du tout.. Tu savais pas ? C'est normal : faut que tu apprennes le métier.. Ils t'aident avec des piqûres.. Ici, les piqûres… Ils t'ont pas dit pour combien t'en avais ?.. — Je dois rester jusqu'à ce que je sois guéri.. — Mais tu peux demander à rester quand tu seras guéri.. Au fait, je m'appelle Carlos.. Et toi ?.. — Francis.. — Y'a combien de chômeurs en France, maintenant ? ».. Francis chercha à se souvenir.. Il n'avait pas lu un journal ni regardé les informations à la télé depuis plusieurs semaines.. Le monde extérieur ne l'intéressait plus.. — « Autour de deux millions, je crois.. Carlos se trémoussa sur son lit et battit des mains.. — « Alors, on va avoir de la visite.. C'est chouette ! On est bien peinards, ici, c'est une bonne vie.. Il se moucha bruyamment, cracha par-dessus la tête de Francis un mélange infect de glaires et de sang.. « Tu t'y feras, mon vieux Francis.. Recrutement spécial.. Chroniques terriennes.. 1, deuxième trimestre 1975.. mercredi 11 août 1999..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/Ève et l'oiseau blanc | Quarante-Deux
    Descriptive info: Ève….. Ève et l'oiseau blanc.. N.. on, je n'ai pas rêvé, je ne rêve pas !.. Ulrich Karmas se persuadait que ces mots, plusieurs fois redits, comme un leitmotiv ou une prière, pourraient le délivrer de son angoisse.. Angoisse ou sensation délicieuse… il ne savait plus.. En tout cas, la courbe de ses pulsations cardiaques était résolument ascendante.. De nouveau debout, et nue sur le rocher, il avait vu celle qu'il nommait Ève : la merveilleuse créature sortie de l'onde, comme montée des profondeurs océanes.. Cette fois, Ulrich était fermement décidé à suivre la jeune femme sans se montrer, car toute présence humaine chassait la naïade blonde, qui devenait une ombre parmi les ombres étalées sur le sable ou la mer.. Et, chose étrange, à ce même instant, toujours, un grand oiseau blanc, au plumage immaculé, traversait la plage en déplaçant un léger souffle d'air.. Ulrich Karmas ne manquait pas de ressources.. Habitué à pister les grands fauves, il avait la patience et la ruse.. Il savait se mouvoir en silence, avec une démarche souple, élastique, tout en écrasant entre ses doigts des pétales jamî — qui possédaient la propriété d'effacer toute odeur humaine ou animale… Il vit l'étrange fille s'élancer vers le ciel, les mains tendues en un geste d'offrande.. Il lui sembla qu'avant de disparaître dans les flots calmes, elle balançait légèrement les bras, comme si elle cherchait à prendre son vol.. Et la puissance de son saut était si grande qu'elle parut planer un instant dans les airs… Mais c'était sans doute un effet de la réfraction solaire, particulièrement intense à cette heure du jour, qui brouillait la vue d'Ulrich et le forçait à cligner les yeux sans cesse.. Pourquoi diable n'avait-il pas pris ses lunettes bleues ?.. Il eut vite fait le tour de la falaise.. Il plongea vers le point où il avait vu disparaître Ève, mais de moins haut.. En vain, il chercha la trace d'une longue chevelure flottant sur la mer.. À perte de vue, l'océan était nu, pareil à une flaque gigantesque et houleuse.. Traînant les galets, il s'anéantissait en flocons d'écume argentée que nulle trace d'huile n'avait jamais souillés.. Ulrich était seul avec l'océan.. Et cette immensité, cette profondeur pénétraient en lui comme un tranchet de silence… Il erra autour du rocher, examina chaque anfractuosité, rampa sur les rebords extérieurs et se redressa vivement, car il avait senti le frôlement d'une aile sur son bras.. Presque aussitôt, il reçut dans le dos un petit coup sec qui ressemblait beaucoup à un coup de bec.. Mais il ne vit pas l'oiseau.. Et, à part ce bruit d'ailes, ce doux froissement de plumes qui s'éloignait maintenant, la brise marine ne portait qu'un murmure et ne faisait même pas frémir les vagues transparentes.. On aurait entendu s'ouvrir un coquillage.. Ulrich se mit à marcher sur le sable, en levant très haut les pieds, par jeu.. Le décor, étrange de douceur et de solitude, la présence de l'oiseau invisible, le mystère de la fille blonde et nue, tout cela tissait la trame d'un rêve ancien, jamais tout à fait oublié, qui s'effilochait en songerie nostalgique.. An-Guid-Un, je deviens fou d'amour pour une femme qui n'existe pas, une femme qui… Mais c'est peut-être cela que je souhaitais.. Il eut un instant de lucidité :.. C'est peut-être cela que je leur ai demandé….. Ai-je donc demandé quelque chose ? Et à qui ? Si je n'ai pas perdu la raison, c'est que je suis….. Une fraction de seconde, il se souvint.. Fêtes Territoires ! Qu'est-ce que….. Il crut se souvenir.. Puis douta.. Et oublia.. De toute façon,.. pensa-t-il,.. je ne suis pas dingue, et le surnaturel n'a aucun droit de cité dans notre univers policé jusqu'au bout des ongles… jusqu'au bout des synapses !.. Ulrich avait fait quatre ans de psychanalyse à la faculté de Horbourg, après sa médecine.. Il était sorti avec le numéro vingt-trois, sur cinq cents candidats, au concours européen d'Interphord-Psychiatrie.. Et il se sentait parfaitement ridicule.. Une farce des confrères ? Ce salaud de Druschen ? Cet imbécile de Graczyk ? Cette petite dinde de Nora Dozzi ? Cet ivrogne de Dotteler ? Cette excitée de Noémi Rawlinson ?  ...   à la pointe du triangle parfait que dessinaient sur son ventre ses cuisses jointes et serrées.. Ulrich se figea dans l'immobilité la plus complète, comme s'il craignait encore de voir se volatiliser la féerique vision.. Ève le regardait.. Il se souvint qu'il était beau, lui aussi, avec ses boucles brunes, ses traits réguliers mais virils, ses yeux noirs, vifs et tendres.. Va-t-elle m'aimer ?.. Ève, Ève, mon oiseau blanc, vas-tu m'aimer ?.. Il lui sourit, tendit les bras vers elle.. Ève bougea les lèvres en silence, fit un pas en avant.. Était-ce une invitation ? Il franchit d'un bond la distance qui le séparait d'elle.. Soudain, elle fut contre lui.. Elle baissa les mains, les posa avec douceur sur les hanches d'Ulrich et commença à faire glisser le slip de bain qui était le seul vêtement du jeune homme.. À ce moment, Ulrich sentit au-dessus de lui le souffle d'un battement d'ailes.. Levant les yeux, il vit un grand oiseau blanc qui descendait lentement vers lui.. Il reconnut les yeux mauves qui s'étaient arrondis, les lèvres roses qui se changeaient en un long bec recourbé.. La jeune fille avait disparu.. Il cria de rage, de honte et de frustration.. Il voulut fuir mais ses jambes ne lui obéissaient plus.. Il frémit de tout son corps, tandis que les ailes blanches se refermaient sur lui.. Il respira le grisant parfum des plumes un peu humides.. Un bec doux et tiède frôla son visage, écarta ses lèvres, ouvrit sa bouche.. Une langue pointue chercha la sienne.. Il se débattit mollement.. Il était comme paralysé.. Puis il se détendit et céda à l'étreinte de la femme-oiseau.. Alors, quelque chose d'innommable s'insinua en lui, s'empara de son corps et de son âme, déclencha, dans l'un, une jouissance sexuelle violente et, dans l'autre, une extase mentale démesurée.. Il se mit à gémir et à hurler, et il entendit très loin de lui des mots insensés qui sortaient de sa propre bouche : « Ève oiseau femme oiseau blanc Ève blanche mon oiseau je t'appartiens oiseau femme blanche tu m'as pris je t'aime oiseau blanc oiseau femme blanche tu m'as pris je t'aime ! ».. Il sombra dans un plaisir fou dont les vagues l'emportèrent loin de la plage, loin de l'île, loin du temps.. « Je m'appelle Ève.. » dit la jeune femme aux yeux mauves et aux lèvres roses.. « Je suis diplômée de l'Institut de Psychologie de Horbourg et je suis guide de première classe à Fêtes Territoires depuis cinq ans.. Je puis, si vous le désirez, être votre guide personnel… La séquence que vous venez de vivre est un échantillon des situations insolites que Fêtes Territoires peut vous offrir pour un prix extrêmement modique.. Naturellement, elle n'a pas été choisie au hasard, mais après étude du questionnaire que vous avez bien voulu remplir… ».. Kenya Zatako hocha la tête.. Il n'était pas Ulrich Karmas, le jeune et brillant psychanalyste.. Il était Kenya Zatako, ouvrier des spacios.. Même pas ouvrier… auxiliaire.. Et noir… Il gagnait six cents monks par mois.. Il demanda timidement : « Pour passer un jour dans l'île, shervana, s'il vous plaît ? Un jour dans l'île de l'oiseau blanc ?.. — Un jour ? ».. Ève, la blonde aux lèvres roses, fronça ses fins sourcils sur ses grands yeux mauves.. « Le séjour minimum est d'une semaine.. » dit-elle sèchement.. « Attendez.. Elle enfonça une touche, prononça dans un micro un numéro compliqué et, presque aussitôt, annonça : « Pour une semaine, quatre mille cinq cents, non compris les… ».. Kenya Zatako n'entendit pas la fin de la phrase.. Il était déjà dans le hall de l'immeuble, où se pressait une foule chamarrée et bruyante, que les hôtesses au trois-quarts nues accueillaient avec leur gentillesse proverbiale.. Une voix, dix voix, cent voix (celle des acteurs de scenics les plus connus de Neuropa) scandaient sur tous les tons :.. fêtes territoires fêtes territoires fêtes territoires fêtes territoires.. Kenya Zatako enfourcha sa moto et fonça vers les bas quartiers.. Ève et l'oiseau blanc.. 5, [2 mai] 1975, publié à l'occasion du deuxième congrès national de la Science-Fiction française, Angoulême, 28 avril-4 mai 1975.. vendredi 3 décembre 1999..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/les Transpondus | Quarante-Deux
    Descriptive info: les Transpondus.. Q.. uand Sylvain Berniac ne savait pas sur quel pied danser — c'était son expression favorite —, il se saoulait, ce qui avait un effet désastreux sur ses talents chorégraphiques très limités.. Ce genre de situation se présentait de plus en plus souvent dans sa vie, de sorte qu'il buvait comme un trou.. Il avait quarante ans, l'âge des grandes décisions, et il trouvait de plus en plus difficile de décider quoi que ce soit.. L'équivalent-grain du scotch qu'il s'envoyait au fil de mornes soirées banlieusardes — les trois quarts du temps trop crevé pour sortir, après sa journée chez.. Wei.. — aurait peut-être sauvé la vie d'une demi-douzaine de petits Indiens.. Mais sauver la vie d'une demi-douzaine de petits Indiens n'avait aucun sens, puisqu'on savait qu'il en mourrait des millions ou des dizaines de millions avant la fin du siècle.. Il y avait eu la grande famine de 1981, celle de 1982, celle de 1983 et ainsi de suite.. On était en 1986 et rien ne permettait de penser que ça allait s'arrêter.. L'Occident, en pleine crise économique, se montrait plus que jamais incapable d'aider le tiers-monde.. Les gens sensibles portaient des vêtements de jute et des badges.. bangladesh.. On voyait beaucoup de vaches maigres dans les magazines.. Les prix montaient.. La répression devenait de plus en plus dure.. L'armée se tenait prête… Mais ces histoires-là n'empêchaient pas Sylvain de dormir.. Il dormait à moitié, d'ailleurs, dans son fauteuil gonflable, et pour l'autre moitié il était à moitié ivre, ce qui ne lui laissait guère qu'un quart de lucidité, lorsque son ami Raf l'appela au téléphone, ce soir de juin à 21 heures précises.. « Sylvain ? Ici Raf.. — Salut.. Qu'est-ce qui se passe ?.. — Comme prévu.. Sylvain avait oublié ce qui était prévu.. Il grogna de confiance un acquiescement vague.. « C'est pour demain une heure à la tour Lunar.. On bouffera tous les trois.. Mon copain est un proche collaborateur de Robert Garnier, mais tu n'es pas censé le savoir.. Il te le dira sans doute au cours du repas.. Tu n'auras qu'à faire l'étonné.. Sylvain raccrocha en soupirant, versa une rasade de whisky sur le glaçon qui restait au fond de son verre.. Piégé, mon vieux : ça, c'est la deuxième mâchoire du piège.. La première est en place depuis longtemps.. Tu es fait comme un lapin !.. Il n'avait pu s'empêcher de raconter le coup du transpondeur à son vieil ami Jean-Didier Rafella, dit Raf, qui appartenait à la maffia bien parisienne des intellectuels de gauche.. Raf était un littéraire de l'espèce naïve, qui s'émerveille encore des exploits de la menue valetaille technicienne.. Avec lui, Sylvain Berniac pouvait jouer de temps en temps au petit dieu — un dieu qui aimait se faire passer pour ingénieur mais n'avait que son.. b.. t.. s.. — et ça l'aidait à vivre.. Raf avait paru spécialement fasciné par la description du “transpondeur” — qui n'était pas un vrai transpondeur, cette désignation fantaisiste ayant valeur de code —, de ses effets probables et du complot dont le prototype semblait l'enjeu chez.. Quelques jours plus tard, ils s'étaient retrouvés dans un bar proche de la tour Lunar, où Raf travaillait.. « Ton histoire de machine pondeuse m'intéresse.. — Quelle machine pondeuse ?.. — L'histoire que tu m'as racontée, ça t'ennuierait de la répéter à un copain ?.. — Quel copain ?.. — Un proche collaborateur de Robert Garnier.. Robert Garnier était le candidat socialiste à la présidence de la République.. Il avait été battu de justesse par le tenant du titre, l'homme du pouvoir en place depuis la chute de Robespierre… Raf ressemblait au président des États-Unis dans.. Docteur Folamour.. (un classique des années soixante ou soixante-dix) et Sylvain ne pouvait s'empêcher de l'admirer.. Il ne pouvait s'empêcher de dire ou de faire des tas de choses.. Il vivait un peu comme les pierres roulent.. Tout cela était assez excitant.. — « Pourquoi pas ? ».. Sylvain travaillait depuis neuf ans à la Société.. (Wurmser Électronique et Informatique).. Il était devenu par hasard l'un des créateurs du “transpondeur”, cette drôle de machine qui devait hypnotiser de pauvres types comme lui en leur jouant sa petite musique programmée.. Les ingénieurs et les cadres de la boîte savaient toujours sur quel pied danser, eux.. Bien entendu, c'était le droit.. Ils avaient même des contacts à un échelon élevé avec les militaires activistes du plan Jason.. Sylvain connaissait plus ou moins leurs projets et la place qu'il y tenait.. Il était célibataire et il avait quarante ans.. Il devait.. faire l'affaire.. Il serait donc chargé de diriger l'expérimentation du transpondeur “sur le terrain”, avec l'aide et sous le contrôle des militaires du plan Jason et des flipos du.. (Bureau d'Organisation de la Défense Intérieure Action et Coordination : la police politique créée en 1977), si toutefois on arrivait à un accord avec l'armée.. Que risquait-il ? Sa carrière — mais il n'était même pas ingénieur.. Quatre ou cinq ans de prison — mais il n'avait pas de gosses pour avoir honte.. Et si ça tournait mal, une liquidation propre et discrète par des spécialistes chevronnés ? Il n'y aurait que les putains de la Madeleine pour le pleurer.. À jeun, Sylvain trouvait la perspective plutôt sinistre, mais après trois ou quatre whiskies ou n'importe quoi de ce genre entre quarante et soixante-dix degrés, des hoquets de rire le soulevaient et il se tapait joyeusement sur les cuisses.. On va bien s'amuser !.. Il entretenait son hésitation au whisky, dans l'espoir qu'elle se changerait soudain, par miracle, en une détermination inflexible.. Et puis Raf s'en était mêlé.. De gré ou de force, il allait être propulsé dans la position peu confortable d'agent double.. Il se rassurait en calculant que, dans un sens, il avait toujours été un agent double, avec un pied chez les salauds et un autre chez les pauvres types.. Affaire : Argus 128.. De Mohican 2 à Juke-box.. Confidentiel.. Le nom de code de l'appareil est.. transpondeur.. , mais il s'agit d'un prototype expérimental.. qui n'a rien de commun avec le transpondeur classique permettant aux avions de se personnaliser sur l'écran radar de contrôle au sol.. Nous n'avons, pour le moment, ni plans, ni descriptifs, ni précisions techniques d'aucune sorte, mais nos amis de.. sont disposés à traiter avec nous sur des bases extrêmement raisonnables (voir annexe I).. Le transpondeur se présente à peu près comme une chaîne hi-fi très perfectionnée, connectée à un ordinateur Readman R 20.. Il ne produirait que des ondes de fréquence acoustique correspondant aux sons audibles.. Les techniciens de.. nient formellement utiliser les ultrasons.. Dans la mesure où les essais de laboratoire ont été concluants, on peut dire que son action sur un ou plusieurs auditeurs est de type quasi hypnotique.. Les individus soumis à l'écoute d'un “programme” d'environ quinze minutes — mais qui pourrait être raccourci ou allongé au besoin — voient leur esprit critique fortement atténué, tandis que leur suggestibilité s'accroît d'autant.. Dans cet état, le sujet semble disposé à accepter toute situation qui lui est alors décrite comme réelle et actuelle, bien qu'il montre beaucoup de répugnance à agir en fonction de cette situation.. (En fait, nous dit-on, sa passivité est si grande qu'il répugne à toute initiative, voire à tout mouvement.. ).. L'effet de suggestion (nom de code Mandrake) est plus ou moins durable : de quelques minutes à quelques heures.. Une rémanence prolongée est possible.. L'expérimentation doit être poursuivie sur une plus grande échelle (voir annexe 2) pour préciser ces derniers points.. En conclusion :.. 1) le transpondeur est le premier résultat concret obtenu dans une branche de recherche très prometteuse pour l'avenir.. L'avant prise par Wurmser Électronique et Informatique dans ce domaine paraît importante.. Il serait dommage de livrer au groupe Readman, sans contrepartie, et l'appareil et l'équipe française qui l'a conçu.. (voir annexe I) ;.. 2) l'effet Mandrake, pour limité qu'il soit, pourrait être utilisé avec succès dans certains cas précis des plans Jason 1 et Jason 2 (voir annexe 3) ;.. 3) les problèmes qui se posent maintenant (négociation avec le groupe officieux de “nos amis de.. ” et expérimentation “sur le terrain” du prototype) ne peuvent être résolus qu'à l'échelon supérieur.. ***.. Annexe 1.. Mohican 2 à Juke-box.. Un certain nombre d'actionnaires et de cadres supérieurs de Wurmser, et en particulier ceux de la filiale Électronique et Informatique (nos amis de.. ) sont très fortement opposés à l'absorption de leur société par le groupe Readman France, absorption qui est envisagée par la direction générale.. Parmi eux, les ingénieurs, techniciens, chercheurs qui ont réalisé le “transpondeur”.. Cet appareil semble avoir été construit à l'insu de la direction générale de Wurmser.. C'est une application marginale de certains travaux effectués au laboratoire.. de Peyrefitte.. Il semble que le transpondeur ait été mis au point en catastrophe pour servir de monnaie d'échange.. En s'adressant à nous, les cadres de.. croyaient traiter avec le ministère de la Défense et nous n'avons rien dit qui puisse les détromper.. Ils seraient prêts à nous livrer tous les plans, le software et le prototype existant, contre un veto gouvernemental à l'absorption de Wurmser par Readman.. Annexe 2.. Nos amis de.. n'ont pu, jusqu'à ce jour, expérimenter le “transpondeur” avec toute l'ampleur désirable.. Les essais ont été faits principalement avec des volontaires qui étaient “dans le coup” et qui résistaient inconsciemment aux suggestions des opérateurs.. Par contre, les rares expériences réalisées avec des sujets non prévenus ont été des succès à cent pour cent.. Nos amis souhaiteraient opérer avec un groupe de dix personnes au moins, si possible non volontaires et ignorant qu'elles auront à servir de cobayes, ce qui pose évidemment un problème difficile.. Les risques sont à peu près nuls mais on ne peut tout de même pas kidnapper dix personnes — à qui il faudrait bien donner des explications, quel que soit le résultat de l'expérience — sans que la police s'en mêle et que nos collègues des autres services spéciaux ne soient alertés.. Impossible d'utiliser des prisonniers, à cause des questions que les magistrats gauchistes ne manqueraient pas de poser, et aussi parce que nos amis de.. souhaitent un échantillonnage varié et aussi proche que possible de la moyenne normale.. On pourrait peut-être voir du côté des soldats du contingent — mais il faudrait aussi des femmes….. Affaire à suivre à l'échelon supérieur.. Annexe 3.. Le “transpondeur” de.. — si son efficacité se confirme — mériterait d'être utilisé largement dans le cadre des plans Jason (2,3 et 4), préparation et exécution.. Exemple de situation-limite où son utilisation pourrait être déterminante.. En cas d'application du plan Jason 3 (ou Jason 4), il serait possible de réunir un certain nombre de.. h.. a.. et de leur suggérer un.. f.. grâce au transpondeur, ce qui conduirait automatiquement à déclencher une.. i.. , avec tous les avantages que nous pourrions en retirer pour la réussite du plan.. Conclusion :.. faire suivre à Iguane.. De J.. -B.. à M 2.. Transmis les quatre pièces au saurien magique et bien-aimé, avec priorité A.. Tu connais la devise du Grand Lézard Sacré : l'homme intelligent est celui qui trouve une solution à.. tous.. les problèmes.. On verra bien.. Salut, argonaute à la manque !.. Bon, ça y est, je suis dans le piège jusqu'au cou et ça commence à serrer.. Le jeune homme aux cheveux à la Einstein m'a tout expliqué, après m'avoir intronisé dans l'illustre confrérie des Petits et Moyens Salauds (les agents doubles ; Dieu seul sait qui sont les grands…).. Je suis donc devenu agent double avant d'avoir tout à fait accepté d'être agent simple, puisque je n'avais pas encore donné ma réponse à.. , ou plutôt à la petite maffia d'extrême droite qui feint, avec le consentement presque général, de se prendre pour.. Quel bordel dans la sainte famille depuis qu'on sait qu'on va être bouffés ! Donc, ma réponse à ces gens-là, on me conseillait de la donner sans tarder, et positive, en exigeant un peu de fric pour que ça n'ait pas l'air suspect.. (Pas trop : ils me prennent pour un minable…) Ce jeune homme chevelu — un peu juif sur les bords — m'a tout expliqué.. Eh oui ! c'en est un qui ne désespère pas d'être un jour le conseiller préféré du président Garnier.. Il y a comme ça des mecs qui croient encore à Mickey à presque trente ans.. Bref, il est bien renseigné et il m'a donné des précisions qui m'ont fait un peu bouillir.. Il faut dire qu'on a mangé à la tour Lunar comme des milliardaires.. Il y avait même dans les parages un émir du Cartel persique.. J'aurais eu bien tort de ne pas y aller.. Repas richement arrosé, aux frais de l'opposition de Sa Majesté — enfin, je le suppose et, de toute façon, je n'ai pas offert de payer ! Il m'a donc parlé du plan Jason.. Le Jason 1, l'officiel, autrement dit : le Plan d'Action Psychologique Patriotique (P.. A.. P.. ), une formidable opération bourrage de crâne pour expliquer aux populations que la patrie, bien qu'on en ait vendu les trois quarts aux mulcos et aux transcos — c'est-à-dire aux capitalistes américains, japonais, arabes, etc.. —, c'est toujours la patrie une, indivisible et sacrée, et qu'il faut se tenir prêt à taper sur la gueule de ceux qui en douteraient !.. Et après, il y a le Jason 2, le plan officieux de lutte anti-subversion, en cas de soulèvement, de coup de force ou de révolution.. Mais tout ça, paraît-il, c'est pour amuser la galerie.. Ce qui compte, c'est le Jason 3 et peut-être le Jason 4.. Le numéro trois, c'est le plan du putsch qui devrait balayer un éventuel gouvernement populaire mis en place par les élections.. Le cerveau de l'affaire serait un des chefs du.. , nommé Iguane en code.. Enfin, il y aurait aussi le Jason 4, tellement secret que rien que d'en avoir entendu parler, je risque déjà ma peau.. Celui-ci, c'est un coup d'État inconditionnel et prochain.. Il y a au.. des excités qui veulent en finir tout de suite avec ce régime « pourri et vendu aux marxistes », comme ils disent, des mecs que le peu de liberté qu'on possède fait chier rien que d'y penser… C'est alors que j'ai commencé à bouillir pour de bon.. Et le gars, le copain de Raf — il s'appelle Samain, comme Albert —, m'a dit que, selon certains renseignements de bonne source, les types qui s'intéressaient au transpondeur, c'étaient justement les “argonautes”.. La bande à Jason, quoi.. (J'avais tout de suite saisi l'astuce et il en a été un peu soufflé, l'Albert !).. Conclusions : le zinzin est un bon moyen de s'introduire dans la maffia jasonesque.. Il faut marcher à fond, essayer d'en savoir plus.. Avec un peu de chance, je trouverai peut-être la Toison d'or avant tout le monde.. Du moins, c'est ce que le jeune homme (monsieur Samain, pas Albert, Jacques ou Pierre ; je ne sais plus…) a essayé de me faire comprendre avec beaucoup de tact.. Je crois que j'aurais été seul avec ce type, j'aurais dit non.. Ces histoires, c'est très chouette à la télé ou dans les bouquins, mais je ne suis pas un héros.. Seulement, il y avait Raf et, avec lui, je ne peux pas m'empêcher de crâner et de jouer un rôle.. Et puis je l'ai toujours laissé surestimer le poste que j'occupe chez.. Bref, j'ai fait celui qui en sait long et qui n'a pas peur des mouches.. J'ai promis que dès le lundi matin je fonçais en plein dans le complot.. Là-dessus, on a bu des cognacs.. En quittant mes cops, j'ai pensé :.. Pas la peine d'attendre lundi.. Je venais juste de me rappeler que j'avais le numéro de Cortando, un ingénieur de la boîte.. Jean Cortando, un Corse, un type qui a sûrement le contact avec les bopos.. C'est le crack de la bande.. Je me dis :.. On verra bien ; je vais lui passer un coup de fil.. Je tombe sur la nana mais le mec n'était pas trop loin.. Moi, gonflé, j'embraye sans perdre une seconde : je demande quelle prime j'aurai si je m'occupe de la pondeuse.. Il me donne aussitôt le chiffre par jour, preuve qu'il est dans la course.. Je voulais parler de la prime globale, je rétorque, parce que j'aurai besoin de dix mille balles d'ici un mois.. Il m'annonce le chiffre de la prime globale — si tout va bien — et ça colle.. On tombe d'accord.. C'est pour ça que je suis ici aujourd'hui.. Je crève de peur et j'étouffe de rire.. Un truc comme ça, personne n'oserait l'inventer.. N'empêche que ça fait cogiter : ça vous donne envie de croire au Diable ou au Bon Dieu, à la structure absolue, aux extraterrestres ou à la vieille pute de la fatalité ! J'ai rendez-vous dans dix minutes avec Iguane à la tour Lunar !.. Iguane, le Grand Saurien Sacré du plan Jason, s'appelait en réalité Christian Losmond.. Le général Losmond : quarante-neuf ans, un mètre soixante-seize et soixante-douze kilos, cheveux châtain clair, mi-longs.. C'était un homme très intelligent — un des animateurs secrets de la société.. Thio.. (abréviation de.. think it over.. ), où l'on n'admettait que les.. q.. i.. supérieurs à 143,5.. Il se méprisait autant qu'il méprisait les autres.. Jamais encore, depuis Fouché, un personnage aussi dangereux n'avait occupé un poste aussi important.. Il était sous-directeur du.. , cette police politique que le pouvoir ne contrôlait plus qu'en surface.. Sous-directeur en titre et en fait le véritable maître des bopos, car le directeur était un vieux schnock qui ne pesait pas lourd dans la balance.. L'affaire “Argus 128” l'intéressait surtout dans la mesure où ses collaborateurs avaient trouvé trop difficile pour eux le problème technique qu'elle posait.. Il ne croyait pas beaucoup à l'effet Mandrake.. Trop beau pour être vrai.. Il n'était même pas très sûr que l'histoire tout entière ne soit pas un canular ou, pire : un piège.. On verrait bien.. Il ne détestait pas prendre de temps en temps des risques calculés.. De plus, il avait trouvé une solution qui réduisait à presque rien les risques courus par son groupe en expérimentant le transpondeur “sur le terrain”.. D'ailleurs, c'était à lui de trouver les solutions.. Les autres n'étaient que des exécutants….. Et l'exécutant numéro un serait donc ce Sylvain Berniac, recommandé par « nos amis de.. », ce type insignifiant qui se tenait devant lui, mal à l'aise, un sourire crispé sur son visage lunaire.. Sylvain Berniac s'était levé pour prendre le verre que l'ordonnance lui offrait sur un plateau.. Mouvement inutile.. Et maintenant, il n'osait pas se rasseoir.. Sa main droite crispée sur le verre tremblait légèrement.. Bavard, sans doute, mais peu dangereux.. , pensa Iguane.. Voire.. Si l'affaire s'avérait d'importance, on serait peut-être obligé de le faire taire.. Radicalement.. Un accident quelconque… Il demanda aimablement : « Avez-vous une voiture, monsieur Berniac ?.. — J'ai une 2.. cv.. » dit Sylvain.. — « Vous pourriez donc vous rendre par vos propres moyens dans le centre de la France, à un endroit que nous vous fixerions le moment venu ?.. — Oui, bien sûr.. L'essence….. — Vous aurez un bon et tous vos frais vous seront remboursés par nous-mêmes.. — Voici ce que nous avons décidé.. » reprit le général.. « Mais asseyez-vous donc ! » ajouta-t-il sur un ton un peu agacé et Sylvain obéit machinalement.. Exécutant type ; ce n'est pas plus mal….. « N'oubliez pas que ces informations sont tout à fait confidentielles.. Top secret, comme on disait au bon vieux temps.. Et je compte sur votre discrétion la plus totale.. Comme vous le savez sans doute, je travaille pour le plan Jason, le plan militaire d'action psychologique.. Nous avons actuellement une opération en cours dans le centre.. Cette opération consiste à étudier les réactions d'un groupe de personnes enfermées dans un simili-abri antiatomique pour une alerte rouge….. — Un simili-abri ?.. — Oui, car il n'y a pas, pour le moment, d'abris véritables.. Ou si peu.. — Alors, pourquoi cette expérience ? ».. Une lueur brève s'alluma dans l'œil bleu du saurien.. — « C'est que l'on va en construire.. — Il y a donc une menace de guerre.. — Il y a toujours des menaces de guerre… Pour en revenir à notre problème, » dit le général, « voici ce que nous allons faire.. Si vous le voulez bien.. »  ...   ne valait pas le coup de dégueuler les tripes pour si peu.. Il s'étendit tout habillé sur sa couchette.. Cinq sphères et un anneau : directeur du pouvoir….. Était-ce un rêve ou un cauchemar ?.. Il s'éveilla au milieu de la nuit.. Bon Dieu ! l'expérience est pour demain.. Il regarda sa montre et rectifia :.. Pour aujourd'hui.. Pendant que la pondeuse jouerait son petit air à changer les vessies en lanternes, les techniciens et lui-même devraient en principe mettre leurs obturateurs d'oreille sélectifs, afin de n'être pas troublés par le phénomène.. Mais, une fois en route, la mécanique était capable de se débrouiller toute seule.. Sylvain se dit qu'il pourrait peut-être garder ses obturateurs dans sa poche, au dernier moment.. Il avait très envie de voir ce qui se passait dans la tête d'un type qui se mettait à prendre des attrape-mouches pour des comptes à rebours.. À dix mètres de là, presque en même temps, Iguane eut une pensée identique.. Les imbéciles ! Du latin.. imbecillus.. ….. C'était un mot-clé dans la philosophie du puissant saurien.. Un mot qui explosait de plus en plus souvent sous son crâne, soit parce que les gens méritaient de plus en plus souvent l'épithète, soit parce que lui tolérait de moins en moins leur stupidité.. Surtout celle de ses amis.. Dans ce cas précis, il pensait justement à ceux que les hommes du plan Jason appelaient « nos amis de.. » (ces moutons enragés qui se croyaient plus malins que le tigre Transco).. Les ingénieurs de la bande Cortando voulaient — en évitant de se mouiller personnellement — échanger leur transpondeur contre une intervention gouvernementale en leur faveur.. Comme beaucoup de nationalistes attardés, ces pauvres chéris oubliaient ou ignoraient que le “gouvernement” n'était plus qu'une fiction commode.. L'évolution commencée vingt ou trente ans plus tôt s'était accélérée entre 1975 et 1985, par suite de la crise de l'énergie.. Le pouvoir politique était passé de plus en plus entre les mains des tenants du pouvoir économique, c'est-à-dire les sociétés transnationales à dominante américaine ou arabe.. En 1986, le cheik d'Abû Dhabî (président du Cartel persique), le président d'H.. K.. H.. , de Dunn ou… de Readman étaient plus puissants en France même que le Président de la République Industrielle et Atomique.. Mais cela ne se voyait pas trop, parce que le Président (de la République) n'avait même pas l'idée de s'opposer aux dieux du fric et de l'énergie….. Christian Losmond savait à quoi s'en tenir depuis longtemps.. Il avait été lui aussi un jeune imbécile qui croyait à la patrie, à l'honneur national et à toutes sortes de carottes tricolores que les grands patrons de l'industrie et de la finance balançaient devant la figure de leurs esclaves inconscients et galonnés.. Mais il n'y avait plus de patrie : les mulcos l'avaient bouffée.. Dans la pénurie relative des années quatre-vingts, les grandes sociétés internationales étaient encore plus puissantes qu'à l'époque de l'expansion.. Il n'y avait même plus d'alternative.. On savait bien que la police politique et l'armée ne laisseraient jamais le pouvoir changer de mains.. Le pouvoir, Iguane le voulait pour lui : profond, réel, en prise sur le monde.. Et il avait choisi d'être l'allié conscient de ceux que les autres servaient sans le savoir : les dirigeants des mulcos.. Il méprisait ces ombres gesticulantes qu'on appelait “ministres”.. Il ne trahissait en somme que ses rêves d'enfance — mais qui n'a pas commis ce crime-là ? Quand à cette nation de veaux aux hormones et ce gouvernement de souris rugissantes… non, nul ne peut trahir ce qui n'existe pas !.. La transaction imaginée par « nos amis de.. » ne se ferait pas.. Elle était tout simplement impossible.. Même s'il existait dans quelque ministère un technocrate assez présomptueux et naïf pour l'accepter, il n'aurait pas l'occasion d'exercer son esprit d'initiative.. Dès l'expérience d'Usclas terminée — et quel que soit le résultat —, lui, Iguane, informerait ses véritables maîtres, ou plutôt ses suzerains, en l'occurrence le groupe Readman qui devait absorber Wurmser.. Ou bien tenterait-il de court-circuiter Readman en s'adressant à Lunar et au cheik d'Abû Dhabî — qui contrôlaient plus ou moins Readman, par les capitaux et l'énergie.. Il passerait un marché avec Readman ou avec Lunar, s'arrangerait pour précipiter d'une façon ou d'une autre la déconfiture de « nos amis de.. » afin d'être débarrassé d'eux et, si nécessaire, interviendrait pour faciliter la fusion projetée.. Exit Wurmser.. Une fois de plus, Christian Losmond aurait bien travaillé pour le capitalisme international.. Et pour lui-même.. Les imbéciles !.. Il essaya de dormir mais il était trop exalté et sa cellule, au fond du pseudo-abri, manquait un peu trop de confort.. Et puis quelque chose n'allait pas depuis l'arrivée des cobayes.. Au moment où il accueillait le groupe à l'entrée de l'abri, il avait éprouvé une impression étrange et pénible… pas vraiment pénible sur le coup — et c'est ce qui l'inquiétait le plus.. Pendant quelques secondes, quelques minutes au maximum — et encore, il en doutait —, il s'était trouvé dans un état mental inconnu, indescriptible (comme si l'espace et le temps se décomposaient dans sa conscience) et il aurait dû être choqué, bouleversé, affolé.. Choqué, bouleversé et affolé, il ne l'avait été qu'un bref instant, bien plus tard.. Ce trouble inadmissible qui s'était produit dans ses perceptions et dans sa pensée même, il l'avait accepté comme un phénomène naturel ou du moins banal.. Ou peut-être comme si c'était la dixième — ou la centième — fois qu'il en ressentait les effets.. Il se demandait si les autres (les invités, les militaires et les techniciens) avaient eu conscience de son malaise et de son embarras… Presque tout de suite, il avait pensé que le transpondeur était en marche dans l'abri et que son action hypnotique s'étendait à l'extérieur.. Mais non, impossible.. L'appareil était trop loin au fond de l'abri.. D'ailleurs, vérification faite, l'installation n'était pas branchée.. Pourtant, quelque chose s'est passé, j'en suis sûr !.. Dormir, bon Dieu ! Dormir un peu, pour demain.. Quand je pense que Napoléon….. Mais pourquoi dormir, imbécile (du latin.. ) ? Est-ce que tu as envie de dormir ? Est-ce que tu n'es pas… en pleine forme… toujours prêt… sans inquiétude pour l'avenir ?.. Comment dormir si le temps….. Nous sommes les transpondus je suis un transpondu.. peut-être provoqué artificiellement soit par des drogues.. soit à l'aide de sons.. police tranpond.. sylvain berniac.. erreur de montage.. accident sans gravité.. produire demain aujourd'hui bientôt.. je pourrais échapper au.. dangereux.. attendre.. peux échapper au.. mettre mes obturateurs d'oreilles.. simple.. et pourtant je.. univers intérieur.. ne mettrai pas mes obturateurs.. projection écho.. déjà arrivé.. oublié de mettre mes obturateurs.. transpondu.. avec les autres.. excellence.. plongés dans l'univers spatiolytique.. penser à mettre mes obturateurs.. suis le général losmond plus puissant que le président de la république atomique gouvernement de souris pas un pauvre type un imbécile excellence directeur du.. iguane losmond pas me laisser manipuler par.. commander l'espace le temps.. pas obéir.. mettre les.. obturateurs obturateurs obturateurs obturateurs obturateurs.. Sylvain Berniac s'éveilla de mauvaise humeur.. Déjà aujourd'hui !.. Il lui semblait débarquer d'une céleste utopie où aujourd'hui n'arrivait jamais.. Mais aujourd'hui était arrivé.. Il ricana :.. Pas sûr !.. Il regarda l'univers avec suspicion.. Ce qui était certain, jusqu'à preuve du contraire, c'est qu'il tenait une gueule de bois superbe.. Il s'en souviendrait, du jour de la grande ponte !.. Souviendrait — souviendrait ?.. Il s'en souvenait, oui.. Il y a des choses qu'on n'oublie pas.. Bon Dieu ! c'est le jour où j'ai inventé sans le faire exprès la machine transpond….. Le jour où j'ai fondé l'empire de Pennsylvanie !.. Alors, pourquoi serait-on aujourd'hui ? Pourquoi pas hier, demain, dans un siècle, n'importe quand ou jamais ?.. Le jour de l'expérience, Sylvain Berniac s'éveilla de très mauvaise humeur.. Dieu ! qu'il regrettait sa vie tranquille d'avant le transpondeur ! Il se sentait prisonnier et impuissant dans ce sacré pseudo-abri.. Il eut une pensée amicale pour ses copains les pseudo-techniciens.. Où sont-ils donc passés, mes copains, mes copains, mes copains ?.. Une brusque inquiétude le prit.. Bon Dieu de bon Dieu ! Suis en train de devenir un foutu alcoolique invétéré !.. Il essaya de se concentrer sur ce qu'il mangeait.. Il avait lu récemment que par la concentration mentale on pouvait éliminer les saloperies que les chimistes vous faisaient bouffer.. Il n'y croyait pas trop mais ça ne coûtait rien d'essayer.. Il regarda sa montre.. Huit heures une.. Tout va bien ; je suis dans les temps….. Il se trouvait au réfectoire de la base en train de mâcher distraitement une tranche de pain mou trempée dans du café froid.. Qu'est-ce que je fous donc sur la Terre, avec cette envie de dégueuler pas piquée des vers ?.. Le matin de la grande aventure, Sylvain Berniac s'éveilla de mauvaise humeur.. Il avait horreur des aventures, surtout de celles que patronnaient les militaires.. Comme connerie, on fait pas mieux.. In-du-bi-ta-ble-ment, je me suis gouré quelque part dans cette saleté de schéma.. Ou alors, ça vient de leur putain d'installation.. Comment savoir ? De toute façon, le mal est fait.. Mais… est-ce vraiment un mal ?.. Qu'importe ! Nous sommes transpondus….. Il était si nerveux qu'il cassa ses lacets.. Évidemment, si j'avais mis mes obturateurs, comme prévu au programme, ça serait pas arrivé.. Eh ! pas de blague, Sylvain Berniac ! Le père Quibb a raison : une chance de t'en sortir comme celle-là, tu la retrouveras pas de sitôt.. Donc, je mets ostensiblement les bidules en passant devant le grand lézard étoilé, puis je vais faire un tour derrière le zinzin et, mine de rien, je les fourre in ze pocket.. À moi la grande musique et les beaux voyages !.. Il décrocha une gourde qui pendait à côté de lui, il but une gorgée ou deux ou trois d'un truc assez corsé, respira un coup et pensa :.. Merci Allah d'avoir donné aux Hommes l'.. al anbiq.. ! Et oui, je ne m'en cache pas, j'aime bien les Arabes — sauf ceux du Cartel persique.. Si on nous faisait pas mener cette vie de cons, je prendrais peut-être le temps d'étudier l'Islam, les mille et une nuits, des trucs comme ça.. Mais Paris nous suce, nous bouffe et nous recrache quand il n'y a plus que la peau sur les os.. Il se frotta les yeux.. Qu'est-ce que c'est encore que ce truc-là ? De la géométrie, maintenant ?.. Losanges blancs, losanges bleus.. Puis un triangle vert, très allongé et taché de rouge à la pointe.. Des figures irrégulières, polygones concaves et convexes, les uns dans les autres.. Des signes, des lettres, un message….. Un message !.. Sylvain Berniac inventeur de la première machine spatiolytique ceci est un appel du….. Une traînée de couleur effaça le message, s'élargit et se diffusa, devint une queue de comète qui s'évasait au loin… et se changea soudain en une odeur de pomme écrasée, âcre et chargée d'une nostalgie presque douloureuse….. De nouveaux mots s'alignèrent, lettres bleues sur fond rose :.. Ils veulent t'empêcher d'inventer la machine ne les écoute pas enlève tes obtu….. Le message s'éteignit.. Sylvain ressentit un frottement désagréable sur la peau.. Il tendit la main et reconnut l'étoffe rêche d'une couverture de l'armée.. Il ouvrit les yeux, retrouva sans joie le décor de l'abri.. Mon pauvre vieux, tu n'es pas près d'en sortir !.. Il se leva de très mauvaise humeur.. Il cassa successivement ses deux lacets de souliers qui étaient déjà très courts et il dut enfiler ses sandales — en maudissant ciel et terre.. Le jour de la grande ponte s'annonçait mal.. Un transistor posé sur une étagère se mit à glapir :.. Ne les écoute pas mets tes obtura….. Mais, au fond, qu'est-ce que ça peut foutre que je les mette ou que le ne les mette pas, puisque la machine fonctionne ?.. Imbécile !.. gueula le transistor,.. Si tu mets tes obturateurs tu assisteras à l'expérience et tu pourras fournir des renseignements précis sur ce qui s'est passé sans les obturateurs tu seras transpondu avec les autres et tu….. « Je n'aime pas qu'on me parle sur ce ton.. « Imbécile toi-même ! Je suis déjà transpondu, ce qui prouve que j'ai enlevé mes obturateurs au moment de la ponte.. Il n'y a rien à faire contre la destinée, l'espace, le temps et tous ces trucs, comme me disait Einstein quand on a déjeuné ensemble à la tour Lunar… ».. Stupide créature,.. répliqua le transistor,.. tu n'as jamais entendu parler d'un paradoxe temporel ?.. « Et alors ? J'étais peut-être saoul, hier soir, mais ce matin, ça va.. Je sais bien qu'il ne peut pas y avoir de paradoxe temporel, stupide transistor… ».. Cette fois, le poste ne trouva rien à répondre et Sylvain se rendit au réfectoire, où il se trouvait déjà, en train de manger du pain moisi trempé dans du café froid.. Alors quoi ? L'intendance ne suit plus ?.. Il ricana, s'installa en lui-même et finit de déjeuner.. Qu'est-ce que je fous ici, bon Dieu ! avec cette envie de dégueuler qui ferait honte à un chien mort ?.. Le poste de télévision du réfectoire s'alluma, clignota, et des mots s'alignèrent sur l'écran :.. J'ai réfléchi à cette histoire de paradoxe temporel….. Sylvain se leva en renversant son tabouret.. « Moi aussi, stupide créature, j'y ai pensé.. Il ne peut pas y avoir de paradoxe temporel dans mon cas.. Le transpondeur n'est pas une machine à voyager dans le temps.. Tout ce qu'il fait, c'est nous projeter dans l'espace intérieur… ».. Mais le temps est gravement perturbé du même coup toi qui connais personnellement le grand Einstein tu ne peux pas ignorer que l'espace et le temps sont liés de la façon la plus….. Sylvain trébucha jusqu'à la porte, s'accrocha au loquet de fortune et déchira la manche de sa tunique.. « Oh ! Excellence ! » fit une douce voix féminine.. — « Je ne suis quand même pas saoul à huit heures du matin ! ».. La jeune femme le rejoignit dans le couloir.. Elle portait un kimono vert et un pantalon de jute brun.. Ses cheveux fauves gonflaient autour de son visage, cernaient son cou mince d'une écharpe de soleil, s'étalaient en longues boucles dépliées, entre ses épaules et ses seins.. « Audrey ! Ça fait un siècle que je t'attendais.. Laisse tomber l'Excellence.. — Mon chéri ! » dit Audrey.. Elle huma Sylvain avec une tendre suspicion et son joli nez se retroussa légèrement.. « Tu sens l'alcool, mon chou.. — L'alcoolisme est obligatoire en Pennsylvanie.. — Alors, nous sommes….. — Dans l'empire des transpondus, mon amour.. — Tu es….. — Oui, j'ai créé la Pennsylvanie.. Charbonnier est maître… Enfin, j'essaie de… ».. De ses longs doigts aux ongles mauves, Audrey traça dans l'air un signe de victoire.. Sylvain cueillit au vol la main tendue et entraîna la jeune femme sur un sentier bordé de pervenches.. Le jardin du palais était presque désert.. Audrey enleva ses chaussures pour marcher dans la rosée.. « Allons voir les paons musiciens.. — « J'ai du café dans une bouteille thermos.. » dit Audrey.. « Nous le boirons au bord de l'eau.. Bouleaux, hêtres, châtaigniers joignaient leurs feuillages par-dessus le ruisseau qui inondait les pierres, étirait dans son flot vif et scintillant les lignes tremblantes des herbes aquatiques.. Plus loin, l'eau tombait d'une bouche moussue, avec sa petite musique éternelle qui ne variait pas d'une note.. « Tous mes compliments.. « Ta Pennsylvanie est une réussite.. — En surface, oui….. — Qu'est-ce qu'il y a qui ne va pas ?.. — Tout va mal, en réalité.. La corruption, la subversion, la répression, les menaces de guerre — et les militaires qui en profitent pour faire la loi… ».. Un garçon et une fille surgirent d'un chemin étroit, dissimulé par une double haie d'arbustes à fleurs : forsythias, hortensias, deutzias, hydrangéas, exochordas, elscholtzias, buddleias, althéas, weigélias, lagerstrœmias… un cauchemar de jardinier ivre.. Les deux jeunes gens conduisaient un petit âne qui tirait une charrette.. La fille portait un sari, le garçon une abud courte et un pagne.. Un petit tonneau brinquebalait sur la charrette.. Les habitants des collines venaient se ravitailler au ruisseau….. Les deux couples se saluèrent poliment.. — « Jésus !.. — Marx !.. — Bouddha !.. — Einstein !.. — Et Allah ! ».. Sylvain ajouta : « Nous sommes des transpondus ! ».. La jeune fille en sari répondit : « Vive l'Œuf, Excellence !.. — Quelle impression ça fait de s'entendre appeler Excellence ? » demanda Audrey.. — « Ben, c'est assez exaltant… ».. Exaltant, oui.. Il considéra l'herbe d'un œil mort.. J'ai le droit de vomir sur la pelouse car je suis le chef.. Mais, bon Dieu ! qu'est-ce que j'attends ?.. Il sourit à Audrey et lutta contre la nausée qui lui tordait l'estomac.. « Enfin, tu es là.. « Je t'attendais depuis trop longtemps.. J'avais perdu le moral.. Maintenant, ça va changer.. Nous ferons de grandes choses.. En tout cas, nous essaierons… ».. Un petit nuage en forme de crabe apparut dans le ciel.. Il piqua brusquement vers les promeneurs et s'arrêta au-dessus d'eux.. Salut.. , dit-il d'une voix douce.. J'ai réfléchi à cette histoire de paradoxe temporel pour la première expérience il faut que tu mettes tes obturateurs après tu seras libre et….. Sylvain eut un geste d'agacement et le nuage s'évanouit.. Les paons musiciens pataugeaient à la surface d'une mare visqueuse.. C'étaient de gros canards déplumés.. De temps en temps, ils produisaient un bruit de crécelle ou de cristal fêlé.. Le bassin ressemblait à un grand bocal d'urine.. « C'est de l'eau épaisse.. » expliqua Sylvain.. « Une grande découverte des savants de Pennsylvanie.. — À quoi ça sert ?.. — Pas à grand-chose.. » avoua Sylvain.. « Avec un peu d'entraînement, on arrive à marcher dessus.. Et ça permet à n'importe quel pauvre type de se prendre pour le Christ !.. — Tu es plutôt amer, dis donc ?.. Si tu étais pas venue, je crois que j'allais foutre le camp en Transylvanie.. — Les autres transpondus ont-ils aussi des… des empires ?.. — Tout le monde aura le sien.. J'ai pris de l'avance parce que j'étais plus près de la machine.. J'ai été transpondu le premier.. Un jour, tu seras impératrice d'Audreyland — ou quelque chose comme ça… Je suis prêt à conclure une alliance avec toi.. J'ai déjà le jurtal d'Asorie sur le dos et je pense que nous aurons bientôt des ennuis avec le Iguaniens… ».. Un canard déplumé s'approcha du bord en faisant.. ding ! ding ! ding !.. Il eut une sorte de hoquet et déclama d'une voix rauque :.. Major Szabo, de la police Transpond.. La situation est grave, Excellence.. Nous vous supplions de ne pas mettre vos obturateurs.. Le jurtal d'Asorie….. « Tu vois bien que je suis occupé.. « Tu peux pas me foutre la paix, non ? ».. Il ramassa une pierre et la jeta en direction du canard qu'il manqua d'au moins vingt centimètres.. L'animal — ou bien était-ce un flic… — tourna le dos d'un air vexé et s'en alla rejoindre ses congénères.. Audrey sortit la bouteille thermos de son sac.. Ils burent chacun un gobelet.. — « C'est bon, le café.. — « C'est pas mauvais.. Surtout le café chaud.. Mets tes obturateurs, imbécile.. , dit la bouteille thermos.. C'est ta dernière chance….. D'un coup de pied, Sylvain expédia le récipient bavard de l'autre côté de la mare.. « Ces salauds commencent à nous… ».. Audrey l'interrompit d'une voix un peu tremblante : « Tu sais que je suis une putain ? ».. Il la prit par les épaules.. — « Et moi, qu'est-ce que je suis ? Il faut qu'on essaie de repartir d'un bon pied, nous deux.. Je suis décidé à faire des réformes hardies.. Premièrement, je vais interdire la torture dans toutes les prisons de l'empire ! ».. Il leva les yeux comme pour prendre le ciel à témoin.. Un moustique minuscule se posa sur son front et chuinta :.. Stupide créature mets donc tes ob….. Sylvain écrasa l'insecte d'un geste machinal.. « Je vais interdire la torture pendant trois jours… ».. Il éclata de rire, récupéra les obturateurs au fond de ses poches et se boucha les oreilles.. les Transpondus.. les Soleils noirs d'Arcadie.. (anthologie sous la responsabilité de : Daniel Walther ; France › Paris :.. Opta.. • Nébula • [2], deuxième trimestre 1975 (27 mai 1975))..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/Et la bulle éclata | Quarante-Deux
    Descriptive info: Et la bulle….. … Et la bulle éclata.. V.. anina, seule dans la clairière, se prélassait entre l'ombre et la lumière, dans une odeur de bruyère et de résine.. L'aphrodisiaque émanation des terres humides agitait mollement son corps sur l'herbe tendre.. Le plaisir était fleur, senteur et chant.. Toutes les petites bêtes ailées de la forêt donnaient leur mièvre concert.. Vanina avait fermé les yeux.. Quand elle les rouvrit, un court instant, ce fut pour découvrir la bulle.. Elle baissa de nouveau les paupières, éblouie par l'éclat d'un chaud soleil d'octobre.. Elle se lova, enfouit son visage en faisant craquer les feuilles mortes d'or roussi.. Puis, après un léger balancement qui découvrit ses longues cuisses brunes, elle se leva sur un coude, et sa longue chevelure vint caresser une haute touffe d'herbe, agitée par le vent.. Vanina aperçut encore la bulle.. Celle-ci ressembla tout d'abord à une goutte transparente, faite de lumière irisée, qu'un enfant souffle avec une paille.. Puis elle la vit grandir, grandir, devenir une gigantesque boule de cristal.. Tout le paysage d'automne se reflétait à l'intérieur de cette boule, dans un miroir incurvé, et les formes des arbres devenaient de petits monstres brunissants.. Éblouie, elle se leva et avança timidement vers la sphère.. Chacun de ses pas formait dans l'espace des auréoles qui s'élargissaient à l'infini, en cercles concentriques — comme celles que produit un caillou blanc jeté dans un lac clair… Un lac translucide dans lequel les pas devenaient cailloux et ne heurtaient aucun fond.. Ils traversaient simplement la bulle et disparaissaient dans le perpétuel mouvement des cercles en expansion infinie.. Plus la jeune femme avançait, plus la bulle grandissait, révélant en ses profondeurs un monde de mille soleils, mille petits cailloux blancs, mille cercles vibrant et… rien !.. Inquiète et émerveillée, Vanina arrêta un instant sa progression et ses yeux s'ouvrirent pour la première fois sur les abîmes du temps.. La lumière s'était brusquement voilée et des nuages s'accumulaient en flocons noirâtres.. Vanina eut froid.. Puis elle découvrit devant elle un paysage de cauchemar.. Parmi les arbres nus, aux branches calcinées, des créatures humaines se déplaçaient en rampant, fouillant avec leurs mains les quelques restes de végétation qui, çà et là, subsistaient encore.. Avidement, ils portaient à leur bouche des choses immondes.. C'était parfois un morceau de souris des champs, les restes d'une cigale ou l'aile fanée d'un papillon.. Quel était ce monde ? Quel cataclysme l'avait donc plongée dans cette atmosphère d'horreur ?.. Pourquoi marchaient-ils à quatre pattes, ces êtres humains abêtis, dégénérés ? De petits enfants nus, si sales qu'ils se confondaient presque avec la couleur de la terre sur laquelle ils se traînaient, se disputaient quelque chose.. Ils poussaient de petits cris qui évoquaient ceux des bêtes biens connues : ululement de la chouette et cri de la corneille.. L'un d'eux, le plus grand et le plus agressif, tirait si fort qu'il arracha la tête d'une malheureuse bestiole, de la taille d'une tortue et couverte de pustules suintantes.. Les autres se partagèrent le corps et les pattes avec des gloussements de satisfaction.. À plat ventre devant une motte de terre, les plus petits, qui n'avaient ni dents ni cheveux, tiraient de gros vers blancs de la terre friable et les avalaient tout palpitants.. Le paysage se modifia lentement et devint une ville gigantesque : immeubles de verre, vastes édifices en forme de cubes ou de tours, couronnés de dômes translucides ou piqués de flèches vertigineuses.. Mais des morceaux de détritus jonchaient le sol et des milliers de boîtes de conserve s'éparpillaient dans les rues.. La pourriture et les immondices étaient partout.. Vanina pensa d'abord qu'elle voyait une cité ravagée par une terrible épidémie et plus ou moins abandonnée par les survivants.. Puis elle comprit/sentit/devina qu'une arme nouvelle/inconnue avait été utilisée contre les habitants de cette ville/de ce monde.. Une arme monstrueuse dont les effets n'avaient épargné personne, pas même ses créateurs.. Une arme géniale et cruelle qui avait transformé la planète en un champ de ruines, jonché d'ordures.. Les êtres humains que l'intoxication par orane.. t13.. n'avait pas tués, s'étaient vus retirer l'unique et douteuse supériorité de l'Homme sur la bête : le cerveau surévolué du bipède sapiens.. Le cerveau qui s'était desséché comme une plante sans eau !.. À ce moment, Vanina eut conscience de recevoir un message.. Elle vit devant elle, flottant à hauteur de son buste, un homme vêtu d'une blouse blanche, le crâne ouvert, avec les hémisphères cérébraux à nu.. Un chercheur, un savant — un apprenti-sorcier.. Peut-être un des responsables de la catastrophe… L'homme semblait étendu sur le vide, les deus bras levés comme s'il avait voulu montrer quelque chose dans le ciel avec ses mains.. « Destruction.. » disait-il d'une voix lente et rauque.. « Destruction, destruction de l'intelligence humaine.. Destruction totale imminente.. Destruction destruction destruction de l'intelligence.. Je suis Hans Lisine professeur Lisine pro… Destruction message Vanina Lisine préparation.. h106.. à qui mon message Vanina Vanina destruction.. La voix du professeur Lisine faiblissait, devenait murmure presque inaudible, plainte mourante, soupir d'outre-tombe.. « Ils ont voulu me tuer me tuer mais ne sont plus que des bêtes même pas des bêtes moins que des bêtes mais ils ont voulu me tuer parce qu'ils ont peur de moi peur du monstre humain suis le dernier Homme capable de penser de penser dans cette ville/ce monde capable de penser capable de penser de penser de penser mon laboratoire est je vous prie capable de penser aidez-moi aidez-moi intelligence humaine va s'éteindre s'éteindre que fera l'Homme devenu bête pire que les bêtes prouvé pourtant qu'ils ne parviendraient plus à arrêter la dégénérescence des cellules cérébrales cellules cérébrales cellules ils ont voulu être des dieux ou des démons ou je ne sais quoi devenus pires que des animaux pire que des perdu même l'instinct de survie survie suis le professeur Lisine aidez-moi suis le dernier Homme capable de penser.. laboratoire… ».. Vanina écoutait la voix lente, fluctuante, éclatée en milliers d'échos changeants.. Elle n'osait plus bouger.. Le corps d'Hans Lisine flottait toujours devant elle.. Un éclair de  ...   fois le tour du petit groupe qui comptait une trentaine de membres, dont la moitié de jeunes.. Elle osait à peine regarder ces visages mornes, ces yeux ternes, ces lèvres retroussées sur des bouches mollement ouvertes.. Elle se trouva soudain en face d'un garçon de seize ou dix-sept ans aux traits fins et aux longs cheveux blonds.. Alors que la plupart des autres étaient nus, lui portait encore des lambeaux de vêtements (ce qui semblait être les vestiges d'un pantalon et d'un blouson de toile grise).. Et, au lieu de ramper sur la terre au milieu des immondices, il se tenait calmement adossé à un mur.. Vanina se releva, s'approcha doucement du garçon.. Puis débouchant l'un des flacons, elle fit mine d'en boire le contenu.. Elle espérait vaguement qu'il allait l'imiter — comme un petit singe.. Mais peut-être l'adolescent avait-il, malgré les apparences, régressé au-dessous du niveau d'un anthropoïde, car il resta perdu dans son hébétement et n'esquissa pas un geste, ne montra pas le moindre signe de compréhension.. Vanina se dit :.. Je vais essayer de l'avoir par ruse.. Espérons que cette espèce de sous-humain ne deviendra pas brusquement aussi agressif qu'il est apathique maintenant !.. Elle continua d'avancer avec une extrême lenteur.. Elle avait ramassé un gland qu'elle tenait dans sa main gauche, tandis qu'elle serrait toujours un tube dans la droite.. Mais ce gland provenait de son univers à elle : existait-il pour le triste enfant de l'avenir qui se tenait immobile tout proche et infiniment lointain ? Elle le posa dans la paume entrouverte de l'adolescent.. Un réflexe joua.. Le garçon porta aussitôt le fruit à sa bouche.. Alors, Vanina se jeta contre lui et d'un geste adroit lui fit avaler une bonne moitié du flacon.. Le reste se répandit sur son menton, son cou et ses vêtements.. Il n'avait même pas réagi.. Avec une grimace de bête malade, il lécha les quelques gouttes de liquide qui collaient à ses lèvres et se mit à glousser de contentement.. Vanina attendit.. Elle attendit elle ne savait trop quel miracle.. , l'unique espoir… dérision ! Elle attendit en vain.. Il n'y eut pas de miracle.. Trop tard, peut-être.. Elle pensa aux boîtes de conserve — à quoi bon, maintenant ? L'adolescent restait figé, le dos au mur, les yeux vides, la mâchoire pendante.. Avait-elle donc choisi le plus idiot de tous ? Ou bien le jeune garçon était-il aveugle — sourd-muet et aveugle ?.. Non, Vanina ! comment peux-tu croire que l'antidote, si puissant soit-il, agit instantanément ? Il faudra des heures, des jours, des semaines peut-être.. Qu'importe ! Tu as accompli ta mission.. Ou du moins la première partie de ta mission.. Cherche une fille, maintenant.. Une fille ?.. Une fille, cette jeune femelle aux seins tombants, aux cuisses ouvertes sur un sexe tumescent ? Non, Vanina, il n'y a aucune chance !.. Vanina aurait voulu se mettre à hurler mais elle ne le pouvait plus.. Tout espoir mourait en elle.. Mission impossible, Vanina ? Je n'ai plus la force de m'intéresser à ces demi-singes.. Et puis ça n'a pas de sens.. Ce n'est qu'un cauchemar.. Je n'appartiens pas à cet univers.. Je veux sortir de la bulle.. Qu'ils crèvent !.. Les monstres puants l'entouraient maintenant de toutes parts.. Ils grognaient, tâtonnaient, essayant de la saisir.. Elle ne parvenait plus à se dégager.. Ils étaient trop nombreux.. Ils formaient une masse compacte autour d'elle.. Elle gémit de dégoût et d'horreur.. Elle prit le dernier tube et le jeta au loin.. J'en ai assez.. Je n'y crois pas.. Je veux sortir d'ici !.. Alors, obéissant à son appel, s'ouvrirent de nouveau les cercles concentriques pareils à ceux que formaient les cailloux blancs jetés dans l'huile limpide.. Et les cercles traversèrent la bulle, longtemps, longtemps.. Et la bulle, enfin, éclata.. Vanina se retrouva allongée dans la clairière, sur une couche de feuilles brunes.. Elle sentit sur elle, aussitôt, la légère tiédeur un peu acide du soleil couchant.. Elle se dressa sur les coudes, leva les yeux et vit avec stupeur un jeune garçon au visage fin et aux longs cheveux blonds qui la regardait en souriant, adossé à un arbre.. Elle tira sa jupe sur ses cuisses nues.. Mon Dieu, c'est un enfant !.. Il était vêtu d'un pantalon et d'un blouson de toile claire.. Il était très jeune et très beau.. Il avait une paille entre les lèvres et un petit flacon à la main.. Il s'approcha de Vanina et souffla vers elle une petite bulle brillante qui monta, monta vers le ciel, jetant des éclairs de toutes les couleurs : rose, bleu, vert, violet, or… Une simple petite bulle de savon.. Le professeur Lisine avait eu le crâne ouvert par l'explosion du labo 8, au centre de recherches H.. de Donnaueschinngen, dans la Forêt Noire, celui-là même où orane.. avait été préparé pour la première fois.. Sabotage ? Incendie criminel ? Ces mots n'avaient plus de sens pour les survivants abêtis de la guerre ultime.. Peut-être Hans Lisine avait-il voulu en finir, maintenant que tout espoir était perdu.. Il ne se rappelait plus.. Il avait absorbé juste à temps le premier tube d'antidote.. À qui donner les deux autres ? Et comment ? Une horde misérable encerclait le labo.. Les barrières électriques protégeaient Hans Lisine — mais pour combien de temps ? Le groupe électrogène était à bout de carburant… Le professeur n'était pas mort.. Pas encore tout à fait mort.. Son agonie se prolongeait encore quelques secondes — ou bien l'éternité.. La drogue (un dérivé du mebsital Nerek) qu'il s'était injectée dans la veine du coude cheminait dans son sang et allait atteindre son cerveau.. Alors, peut-être pourrait-il lancer un message vers le passé, avertir les Hommes du danger qui les menaçait.. Détruisez orane.. avant qu'il ne soit trop tard.. Aidez-moi ! Tuez-moi avant que je n'aie inventé cette horreur !.. Et la bulle éclata.. La petite bulle multicolore qui était l'âme du professeur Hans Lisine, vainqueur de la guerre ultime.. … Et la bulle éclata.. Argon.. 2, mai 1975.. samedi 4 décembre 1999..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/les Serviteurs de la Ville | Quarante-Deux
    Descriptive info: les Serviteurs….. les Serviteurs de la Ville.. S.. ehaïdi somnolait, alanguie sous la caresse des rayons rouges.. Devant elle, à trois pas, l'eau couleur de topaze brûlée scintillait, chatoyait, chaude et invitante.. Nager… nager des heures, des jours, jusqu'à ne plus sentir son corps.. Oublier qu'on est un Serviteur de la Ville !.. La vaste piscine de Nengaraï avait la forme d'une ellipse très arrondie, avec une large bordure de marbre rouge, strié de nacre.. Des magnolias nains se penchaient sur l'eau, tendaient leurs fleurs comme des bouches, frôlant de leurs pistils parfumés les baigneurs nonchalants.. Tout autour, les terrasses de repos étageaient leurs gradins à l'ombre des parasols qui filtraient les rayons rouges.. Quelques dizaines d'hommes et de femmes de tous âges et de toutes races se balançaient mollement au creux des fauteuils de lacras : les Serviteurs dans leur petit paradis privé, un peu trop beau pour être vrai.. Pour être tout à fait vrai….. Depuis des années, N'Zonk avait cessé de se demander si Nengaraï était une illusion.. Il acceptait ce rêve de beauté, de paix et presque de bonheur comme il avait fini, après bien des doutes et des révoltes, par accepter son rôle et sa destinée.. Allongé sur un coussin de lacras, plongé dans l'éternelle méditation des vieux Serviteurs, il offrait son corps épais, ses muscles durs et sa peau bronzée, presque noire, à la tiédeur des rayons qui tombaient du ciel sans soleil et sans nuages.. À quoi bon des nuages ? Il ne pleuvait jamais à Nengaraï.. Et pourquoi un soleil, puisque les Serviteurs étaient adultes et n'avaient besoin ni de père ni de Dieu ?.. Les yeux de N'Zonk étaient très pâles, ses traits comme martelés.. Ses cheveux avaient une teinte indéfinie : une sorte de gris brillant avec des reflets livides.. Une impression d'assurance et de puissance émanait de son regard, de son visage carré et de son corps lourd.. Il avait dû être très beau — et aussi très naïf et très tendre.. Et la vie, les règles impitoyables auxquelles les Serviteurs devaient obéir, les épreuves d'une carrière exceptionnelle avaient fait de lui, avec le temps, cet homme sans âge, ce jeune vieillard au sourire las et froid, redouté autant qu'admiré.. Sehaïdi se souleva sur les coudes.. Sa tunique glissa, dévoilant ses seins petits et fermes.. Des reflets roux s'allumèrent dans ses cheveux blonds, dénoués.. Un jeu de lumière entre l'eau et le ciel dessina une seconde son profil presque trop parfait.. Elle parut s'éveiller d'un rêve profond, plus vaste que Nengaraï, qu'elle eût partagé avec N'Zonk et cent autres.. Un instant, elle eut l'air très jeune, puis son regard se voila, ses traits se durcirent et l'on distingua sur son visage les traces laissées par le travail répété des chirplasts.. « Nous ne sommes pas obligés de passer par Soba Dongi et, si nous faisons un détour, je… » Sehaïdi se tut brusquement comme si elle regrettait d'avoir prononcé ce nom chargé de menace et de mystère.. Mais peut-être était-ce une feinte subtile.. Deux regards s'étaient posés sur elle.. Celui de N'Zonk, absent et froid, contrastant d'une façon effrayante avec la douceur de sa voix.. Et celui d'Erwin, anxieux, interrogateur, si intense qu'il faisait mal.. Puis il y eut un long silence.. Soba Dongi… Soba Dongi se trouvait en effet entre Nengaraï et Truella.. Du moins si l'on en croyait les cartes.. Et pourquoi ne pas les croire ?.. « Erwin… ».. Sehaïdi et N'Zonk formaient un couple ancien et solide.. Aucun lien officiel n'existait entre eux.. Les Serviteurs de la Ville ne se mariaient pas et ils acceptaient d'être stérilisés dès leur engagement.. D'autre part, ils n'avaient pas le droit de choisir une compagne ou un compagnon en dehors du groupe.. N'Zonk et Sehaïdi avaient adopté Erwin dès son arrivée à Gwona.. Il avait alors dix ans.. Ils avaient choisi pour lui le métier de Serviteur.. Ils l'avaient conduit à l'école Wolfgang Metscher.. Plus tard, ils l'avaient inscrit sous leur parrainage à l'Institut Arn d'Eusk.. Ils avaient partagé son anxiété chaque fois qu'il passait un examen — et les élèves Serviteurs de la Ville devaient franchir de nombreux et difficiles barrages avant de recevoir leur titre.. Ils avaient applaudi à ses succès en redoutant le jour de sa réussite finale, le point de non-retour de sa destinée.. Ce jour était maintenant proche.. Erwin devait se rendre au terminal de Soba Dongi pour l'épreuve ultime qui serait la rencontre avec la Ville même.. Selon toute probabilité, il sortirait de la crypte en portant la cape rouge des Serviteurs.. Erwin avait vingt-neuf ans — pour un Serviteur, presque l'enfance.. N'Zonk observait son fils spirituel avec un mélange d'inquiétude, d'indulgence et de nostalgie.. Il ne sait rien ou si peu et il va assumer la tâche la plus écrasante qu'un homme puisse se voir confier !.. Épaules larges, taille fine.. Stature d'athlète qui cachait une grande fragilité.. Les yeux d'Erwin étaient de longues fentes obliques, d'un ovale parfait, d'un vert intense.. De longs cils noirs, recourbés, frangeaient ses paupières.. Presque blancs par leur blondeur trop claire, ses cheveux formaient un casque de boucles serrées sur son front haut.. Il aurait été l'enfant de Sehaïdi qu'il n'aurait pu lui ressembler davantage.. Il était grand ; il avait l'air fort et sûr de lui.. Mais avec un déguisement infime, il aurait pu passer pour une belle jeune fille.. N'Zonk ne pouvait s'empêcher de le trouver frêle, fragile, trop émotif et sensible pour un futur Serviteur.. Enfin, la Ville était seul juge.. Elle se trompait rarement dans ses choix.. Peut-être la fragilité et l'émotivité que N'Zonk prêtait à son fils adoptif pouvaient-elles se changer en une force intérieure irrésistible lorsque le moment serait venu.. N'Zonk se leva brusquement, étira son corps trapu, s'approcha de Sehaïdi et posa sur l'épaule de sa compagne — que la tunique en glissant avait à demi dénudée — une main amicale et ferme.. « Tu t'en doutais ?.. Et toi ? Il t'avait prévenu ?.. — Je le savais….. — C'est pour quand ?.. — Demain.. Erwin regardait en silence l'homme et la femme qu'il n'avait jamais appelés père et mère, mais qui étaient pour lui des parents, des maîtres et presque des demi-dieux.. Il souriait, d'un sourire anxieux, un peu forcé, montrant ses dents petites et régulières entre ses lèvres rouges.. Il avait une bouche de femme.. Mais son visage osseux et hâlé était déjà celui d'un homme fait, sûr en apparence de sa force et de sa destinée.. Il salua N'Zonk et Sehaïdi d'un geste bref, retenu, qui était peut-être un signe d'adieu.. Il les reverrait, certes, mais il serait alors un autre homme.. Il serait un Serviteur.. — « Je vais tenter un dernier piqué.. — Tu as l'air en pleine forme.. » dit N'Zonk.. — « En pleine forme, moi ? » Erwin eut son rire de grand enfant.. « Ce n'est pas mon genre, d'être en pleine forme.. Jamais… ».. Presque distraitement, la main de Sehaïdi rejoignit celle de N'Zonk qu'elle serra avec douceur.. Les deux Serviteurs échangèrent un regard de tendresse et de complicité.. — « Tu vas voir qu'il plongera de l'aigle.. » dit Sehaïdi.. En effet, Erwin gravit les marches de porphyre en s'accrochant à la rampe sculptée.. Il atteignit en quelques secondes le gigantesque rapace d'argent qui couronnait le plongeoir de Nengaraï.. Puis il se laissa glisser au bout du bec géant et, dans un impeccable saut de l'ange, s'envola au-dessus de la piscine.. Son exploit parut soulever un concert de murmures admiratifs.. Mais c'était une illusion.. Ni l'exploit ni l'admiration n'étaient vrais.. Et, à l'exception de N'Zonk et Sehaïdi, les Serviteurs n'avaient prêté aucune attention à la performance.. Simplement, Erwin, en s'appuyant sur le bec de l'aigle pour sauter, avait déclenché un accompagnement musical de circonstance.. Les rayons rouges qui baignaient Nengaraï avaient un effet spatiolytique et le décor, le paysage tout entier paraissaient infiniment agrandis.. Le paradis des Serviteurs n'était qu'un trompe-l'œil.. Le monde réel commençait-il au-delà de Gwona ?.. Erwin savait que Soba Dongi n'était pas un lieu de plaisir, ni même un endroit où un être humain normal aurait aimé vivre.. Cependant, il fut surpris par l'aridité oppressante du plateau rocheux au bord duquel le bateau l'avait déposé.. Une forêt de résineux efflanqués s'étendait jusqu'à la mer, ne laissant qu'un mince ruban de plage sinueux.. Le sable était une boue grisâtre qui adhérait aux pieds.. Un formidable champ d'éboulis entourait la crypte.. Silence et désolation.. Erwin devait traverser un large bras de forêt pour atteindre le temple.. Il avait rendez-vous — dans moins d'une heure maintenant — avec la Ville même.. Il regarda sa montre et se mit en route.. Les dés sont jetés.. Tu seras Serviteur ou tu ne seras rien !.. De hauts fûts maigres, serrés les uns contres les autres, mélangeaient leurs branches en de noueuses étreintes, et la forêt formait un fantastique réseau de barbelés ligneux.. Le pas saccadé, le souffle haletant, Erwin se coulait à travers les fougères compactes et tranchantes qui occupaient les espaces libres entre les arbres.. Un rayon de lumière se faufila dans une trouée et se posa sur les boucles argentées du jeune homme, puis se changea en un minuscule soleil sur l'ambre de son visage et transmuta en jade l'eau verte de ses prunelles.. Était-ce un signe ? Tout à son effort, Erwin ne le vit pas.. La difficulté du parcours avait sans nul doute été prévue pour ne pas laisser au postulant le temps de penser.. Plus que vingt-cinq minutes….. C'était une sorte d'épreuve initiatique.. Je n'ai pas le droit d'être en retard !.. Mais une voix lui souffla :.. Quelle importance ? Le temps ne compte pas pour la Ville car elle est éternelle….. Il fit encore une cinquantaine de pas et s'arrêta, à bout de forces.. Il n'était pas très résistant, il le savait.. Les exercices physiques ne tenaient qu'une place infime dans le programme de formation des Serviteurs, essentiellement basé sur l'étude de l'Histoire, aussi bien à Arn d'Eusk qu'à Wolfgang Metscher.. Il avait l'air d'un athlète — de loin — mais il n'en était pas un.. La Ville n'aimait pas les athlètes.. Elle avait ses raisons… Alors pourquoi lui imposait-elle une course épuisante pour leur premier rendez-vous ? Erwin sourit.. Elle avait ses raisons.. De toute évidence, c'était une épreuve mentale.. La Ville voulait par ce moyen mesurer son sang-froid et la compréhension intuitive qu'il avait d'elle.. Il se remit à marcher calmement.. Le temps n'existe pas pour la Ville.. Que lui importent quelques minutes de retard ?.. Alors le temple apparut.. Erwin se frotta les yeux.. Était-ce une vision que la Ville lui envoyait comme si elle avait pu suivre ses pensées ? Peut-être le pouvait-elle… Même les plus anciens Serviteurs ignoraient l'étendue de sa puissance.. Qu'était-ce que la Ville ? Une entité non humaine, une machine, une sorte de cyborg, un super-ordinateur ou un dieu ? Personne ne le savait exactement.. Pour Sehaïdi, c'était l'esprit même d'Arn d'Eusk, le Fondateur.. Pour Joad Glescher, le maître préféré d'Erwin à l'Institut, la Ville était constituée par l'union, la fusion mentale de tous ses habitants morts en chronolyse et projetés dans l'éternité subjective par la volonté du Fondateur.. Les deux hypothèses séduisaient également Erwin.. Laquelle choisir ? Une autre peut-être… Erwin s'était juré de connaître la vérité un jour.. Il ne savait pas comment il s'y prendrait.. Il ne s'en souciait pas.. Pas encore.. Le temps — le temps qui n'existait pas pour la Ville — serait son allié.. Peut-être, lorsqu'il aurait atteint le sommet de cette hiérarchie secrète, inavouée, qui devait bien exister parmi les Serviteurs, la Ville lui révélerait-elle sa vraie nature.. De toute façon, c'était une quête exaltante que celle de la vérité ultime.. La vie valait d'être vécue.. Un jour, il saurait.. Il ferma les yeux et attendit.. Notre monde est-il réel ? Qui suis-je ? Où suis-je ?.. Oui, le monde est réel, mais les apparences ne sont pas exactement conformes à tes perceptions.. Cela n'est pas nouveau.. Les philosophes le répètent depuis des siècles ou des millénaires.. Tu es Erwin Rom Zarko, Serviteur de la Ville, fils adoptif de N'Zonk Hawko Enewo et de Sehaïdi Ahid Zarko — qui t'a donné son nom.. Tu as vingt-neuf ans — autant qu'on sache.. Lorsque les envoyés de la Ville t'ont libéré puis ramené à Gwona, tu étais un esclave aux mains des Seigneurs du désert.. Tu allais devenir — parce que tu étais beau — gardien, musicien ou bouffon ? Les pédiatres de Gwona te donnèrent dix ans.. Mais peut-être se trompèrent-ils, car tu avais l'impression d'être bien plus vieux.. Enfin, il y a dix-neuf ans de cela.. Et maintenant, tu es presque un Serviteur de la Ville, c'est-à-dire — tu ne t'y trompes pas — un des hommes les plus puissants de ce monde qui est désormais le tien.. Non plus un esclave mais un maître.. Fantastique retournement du destin.. Est-ce que cela te suffit ?.. Qui a posé la question ? Qui me parle ?.. Qui que tu sois, la réponse est non.. Non, cela ne me suffit pas.. Je veux savoir.. Erwin ouvrit les yeux.. Le temple était là, devant lui.. Il se demanda :.. Comment est-ce possible ? Je n'ai traversé qu'un morceau de forêt, je n'ai pas franchi la barrière de rochers, je n'ai pas… Erwin ! Tout est possible à la Ville, tu le sais.. Alors je suis arrivé.. Tu es arrivé.. N'ai pas peur.. Avance….. Il regarda longuement les hautes colonnes de granit : le terminal de Soba Dongi.. Non pas un temple mais un terminal de phord.. La Ville même.. On ne voyait ni porte ni fenêtre, mais peut-être les ouvertures étaient-elles dissimulées par des colonnes.. Le soleil éclairait la façade d'un blanc insoutenable.. Sans les colonnes, le temple de Soba Dongi aurait ressemblé à une forteresse de géants.. Une idée folle : Arn d'Eusk et les hommes du passé qui ont créé la Ville étaient peut-être des géants… Ah ! avance, marche donc.. Erwin fit lentement le tour de l'imprenable citadelle.. Du côté opposé à la mer et au soleil, de longs fuseaux métalliques fixés sur le toit et invisibles par-devant étalaient leur ombre sur une large terrasse de pierres nues.. Des armes ? La Ville avait-elle encore des ennemis ? Erwin se rapprocha du bâtiment, cherchant une entrée dans le mur lisse.. Des serpents minces comme des fils s'enfuirent sous ses pieds.. Une bouffée de vent froid tomba du nord.. Il frissonna sous sa tunique d'été.. Il était habitué au climat éternellement doux et tiède de Gwona et Nengaraï.. Il avait beaucoup transpiré en traversant la forêt.. Maintenant, l'air frais du plateau glaçait la sueur sur sa peau.. Il tendit ses muscles, courut pour se réchauffer.. L'heure du rendez-vous était arrivée.. Mais comment pourrait-il rentrer s'il….. Erwin, tu doutes de la Ville ? Non, je….. Il finit par apercevoir une sorte de faille dans le bas de l'édifice, non loin d'une colonnade.. Tout autour, le sol semblait avoir été piétiné.. Une bande foncée entourait un grand carré de pierre blanche.. Était-ce la porte du temple ? Erwin ressentit alors une brusque oppression, en même temps qu'une joie un peu malsaine.. C'est dans ce monstrueux tombeau que tu vas forger ta puissance, Erwin Rom Zarko !.. La faille s'ouvrit devant lui.. Il se trouva dans un étroit couloir, éclairé par une lumière bleutée.. Il respira une odeur vaguement sulfureuse.. Presque aussitôt, une voix chantante, lointaine, pareille à la voix de Sehaïdi mais plus féminine encore, monta des profondeurs de la crypte pour lancer vers lui un irrésistible appel :.. serviteur de la ville serviteur de la ville serviteur.. Erwin se mit à courir dans le couloir.. « J'arrive ! ».. « Je veux être Serviteur de la Ville ! ».. Un large escalier à vis, aux marches de pierre usées, descendait vers la crypte, dans la pénombre bleutée.. « Je suis Erwin Rom Zarko.. Je veux être Serviteur de la Ville.. Le gouverneur Ericson E.. Maklund était écroulé plus qu'assis dans son vaste fauteuil recouvert en peau de gazelle.. Il ricana, soufflant son haleine alcoolique à la face de son jeune visiteur.. Trônant sur la douceur et l'innocence, il devait lui, le gros Maklund, affronter la tâche la plus horrible, la plus dégoûtante et la plus désespérante qu'il fût capable d'imaginer.. Il devait disputer sa ville aux salopards, aux petits et grands voyous, aux criminels de tout poil : les voleurs, les escrocs à la petite semaine, les assassins sadiques, les gangsters, les racketteurs et bien d'autres dont les pompes et les œuvres s'étalaient chaque matin en première page des quotidiens.. Trônant sur la douceur et l'innocence — ah ! ah ! Il était assis sur un tas de merde et il le savait bien.. Son parti avait distribué un peu plus de pots-de-vin que les autres.. À moins qu'il ne les eût seulement mieux placés… Qui aurait pu dire si Val Atloger lui-même ou son lieutenant, Ercole Ohellessenci, n'étaient pas passés à la caisse ? E.. Maklund s'en foutait ; mais il était coincé.. Et son jeune interlocuteur, qui était resté debout devant son bureau et le regardait d'un air froid, avait l'air de le savoir.. Le reporter du.. Jour de Warboon.. se sentait mal à l'aise.. Il avait la conviction que le gouverneur était un salaud de la pire espèce — un salaud plein de bonne conscience — et cela se voyait comme son nez pointu au milieu des boutons qui parsemaient sa figure d'enfant sage.. Il avait un peu honte de laisser transparaître ainsi ses sentiments Et, en entrant, il était prêt à attaquer sans pitié.. Ce n'était pas la pitié qui lui avait manqué par la suite mais le courage.. Jusqu'à preuve du contraire, le gouverneur de Warboon était un personnage important et puissant, même — et plus encore — s'il avait l'appui des gangs.. L'arrestation de Val Atloger pouvait le mettre dans l'embarras ou au contraire renforcer sa position — Wayn Kaal ne parvenait pas à décider.. « Que comptez-vous faire, monsieur ? ».. Maklund, le gros, l'ineffable, le gouverneur aux majorités sans pareilles, mordit sauvagement son fume-cigarette.. — « Que je fasse quoi ? À quel sujet ? Qu'est-ce que vous voulez que je fasse ? Vous vous trompez d'adresse ou quoi ? Demandez au procureur de Warboon s'il compte faire quelque chose.. Je suis gouverneur de cette ville, je… ».. Cette fois, il est ferré.. , pensa Wayn.. Et quel coup de dent ! J'attaque.. « On dirait que la mise sous les verrous de Val Atloger n'est pas une bonne nouvelle pour vous, monsieur.. — Une bonne nouvelle, hein ? Vous vous foutez de moi ! » Le gouverneur dénoua brusquement sa cravate, regarda le journaliste d'un air hagard.. « Qu'est-ce qu'on raconte, au.. Jour.. ?.. — On dit qu'un petit lynchage de temps en temps pourrait pallier les défaillances de la police, de la justice et du gouvernement ! ».. Wayn avala péniblement sa salive en prononçant le dernier mot.. Puis il baissa les yeux comme s'il craignait que le plancher ne s'ouvrît sous ses pieds.. Le gouverneur se dressa à demi dans son fauteuil.. « Vous voulez prendre ma place, jeune homme ?.. — Je m'excuse, monsieur.. Ma sœur a été descendue il y a un mois au cours d'une fusillade entre deux bandes de salopards.. — Deux bandes de salopards, hein ? Je vois… Je sais qu'on pourrait… La police a été renforcée et, maintenant que nous tenons Atloger, j'ai bon espoir.. Le reporter leva sur le gouverneur un regard faussement candide.. « La police de Warboon ? ».. E.. Maklund s'empourpra et crispa sa main grasse aux doigts épais sur l'accoudoir de son fauteuil.. « Qu'est-ce que vous insinuez ?.. — Mais rien du tout, monsieur.. Je remarquais simplement que Val Atloger n'a pas été arrêté par la police de la ville mais par la milice du quartier Oslovoner.. Et alors ? Warboon est devenu le point de chute des criminels, des voyous et des salopards de dix ou onze secteurs de la Ville, du quatre-vingt-dix au cent un, si ce n'est plus loin.. Je le sais.. Vous croyez que j'y peux quelque chose ? Bien sûr, nos lois sont un peu plus libérales que celles des autres secteurs.. Je le reconnais volontiers.. Mais après tout, c'est le peuple de Warboon qui l'a voulu ainsi.. Et je ne crois pas qu'on soit contre la liberté, au.. Le gouverneur haussa les épaules, s'enfonça plus profondément dans le creux protecteur de son siège et alluma une nouvelle cigarette d'une main un peu tremblante.. « Je ne suis pas un dieu, Kaal.. Toute puissance humaine a des limites… sauf celle de la Ville, qui n'est peut-être pas purement humaine, d'ailleurs.. Oui, Val Atloger est sous les verrous et c'est une bonne nouvelle, dans un sens.. Ce serait surtout une bonne nouvelle si nous avions des charges très sérieuses contre lui.. Or, nous n'avons rien.. Ou presque rien.. Et même si nous parvenions à le faire condamner, à le garder quelques années en prison… vous connaissez son lieutenant, Ercole Ohé ? Il ne passe pas pour être beaucoup plus tendre.. L'arrestation d'un chef de gang ne résout rien.. Vous le savez aussi bien que moi.. Il nous faut maintenant une aide supérieure, sinon nous sommes foutus.. Wayn fit un pas vers le gouverneur.. Il était très las.. Il aurait bien voulu s'asseoir et regrettait de n'avoir pas pris le fauteuil que E.. Maklund lui avait offert à son entrée.. En outre, il commençait à avoir froid.. Dans tout le palais, l'air conditionné était à une température extrêmement basse.. Le journaliste frissonnait sous sa chemise ajourée.. De toute façon, il avait bousillé l'interview.. Il n'avait plus qu'une envie : filer le plus vite possible.. Aussi ne prêta-t-il pas au dernier propos du gouverneur l'attention que celui-ci méritait.. Ericson E.. Maklund parut légèrement déçu mais il n'insista pas.. Wayn Kaal hésita un instant.. Il lui semblait avoir encore une question à poser et il ne la retrouvait plus.. — « Vous reconnaissez l'impuissance actuelle de la justice ? » demanda-t-il pour clore l'entretien.. — « Vous voulez dire l'impuissance de la démocratie ? ».. Le regard que Wayn lança au gouverneur se voulait lourd de mépris.. Mais E.. Maklund avait l'habitude des joutes verbales et des coups d'œil vengeurs.. Il se déroba pour suivre les volutes que dessinait dans l'air brassé par les ventilateurs la fumée bleue de sa cigarette.. En simulant le plus vif intérêt.. — « Excusez-moi de vous avoir dérangé, monsieur.. » dit Wayn.. Le palais de justice était contigu au palais du gouvernement.. On passait très facilement du second au premier.. L'opération eût peut-être été plus difficile dans l'autre sens.. Wayn Kaal tenta sa chance et finit par aboutir dans un labyrinthe de couloirs qui portaient tous des noms de juges morts à la tâche : Admaï F.. Morgenscheck, Sonman Ellison Givern, Steven A.. Tollito, Hidalgo Friman Polschak… Il erra un moment au hasard, fasciné par les plaques de cuivre.. De toute évidence, un certain nombre de ces respectables personnages avaient été engraissés par les bandits de leur époque jusqu'à ce qu'ils crèvent d'embonpoint ou de cirrhose !.. Dans un couloir spécialement étroit et sombre, dédié en petits caractères à un illustre inconnu nommé Davon J.. Kolinski, le journaliste se trouva devant une jeune femme blonde qui sortait d'un bureau, les bras chargés de dossiers.. « Sytia !.. — Qu'est-ce que vous fichez ici, monsieur Kaal ?.. — Je me promène.. » dit gravement Kaal.. « Et vous, Sytia ?.. — Je suis le docteur Loryn, troisième adjoint du procureur, cher monsieur Kaal ! » Elle éclata de rire.. — « Excusez-moi.. Les deux premiers sont-ils aussi charmants que vous ? ».. Wayn aida le docteur Loryn à ramasser quelques papiers qui s'étaient échappés opportunément d'une chemise.. Puis, prenant Sytia par le bras, il insista pour qu'elle accepte de s'entretenir un moment avec lui.. Ils se connaissaient depuis l'université.. Sytia avait terminé ses études avec deux ou trois doctorats : droit, sociologie et Dieu sait quoi encore.. Wayn avait réussi à publier une plaquette de poèmes.. En outre, il plaisait aux femmes et il avait un oncle un peu plus que riche : la carrière journalistique lui était ouverte.. Il avait choisi le.. parce que ce canard lui semblait — à tort peut-être — un peu moins pourri que les autres et parce que son oncle était un ami du directeur financier, ce qui valait bien des diplômes… Plus tard, son travail lui avait donné plusieurs occasions de suivre la foudroyante carrière de la bûcheuse Sytia Loryn, devenue bientôt l'éminence blonde du palais de justice.. C'est devant un verre de roskol, au bar de Sisyphe Ray, que le troisième adjoint du procureur révéla au reporter du.. la gravité de la situation.. « La vérité est plutôt moche, Wayn.. Nous sommes totalement impuissants devant les gangs.. Quant aux petites bandes et aux individuels, nous essayons de limiter leur prolifération, c'est tout.. À mon avis, tout le mal vient d'en haut.. C'est parce que des types comme Atloger et Ohellessenci sont les vrais maîtres de Warboon que notre action est vouée à l'échec.. Le procureur n'est pas un salaud, tu peux me croire.. Et je ne pense pas qu'il y ait beaucoup de juges vendus.. Les flics, c'est une autre histoire.. Mais nous sommes coincés.. — À ton avis… ».. Sytia leva la tête, secoua sa courte chevelure bonde sur ses épaules nues.. « À mon avis, il faut viser au cœur !.. — Val Atloger ? ».. La jeune femme se cambra sur le tabouret, tira sa jupe sur ses genoux et feignit de ne pas voir l'œil chaud d'un jeune type à gueule de truand posé sur elle.. — « Atloger, Ohé et quelques autres.. Mais comment ? ».. Malgré les ventilateurs qui tournaient à plein régime, l'atmosphère du bar était étouffante.. Des flots de sueur odorante se déversaient entre les seins géants de la belle  ...   palais.. La foule stupéfaite s'était à peine dispersée.. — « Vous n'avez pas répondu à ma question.. « Je vous ai demandé à quoi rimait cette séance de cinéma.. Sytia trébucha.. « Laquelle ? La première ou… ».. Erwin sourit.. « La première.. Je ne pense pas que vous ayez organisé la seconde… ».. Après coup, la jeune femme avait l'air vraiment troublée.. Ou bien la question du Serviteur la gênait-elle un peu.. « Peut-être voulait-on vous mettre en condition, tout simplement.. » Erwin médita cette réponse en montant l'escalier.. Un officier de police se précipitait au-devant d'eux.. Il l'écarta d'un geste.. — « Sytia, vous n'ignorez pas que vous pouvez partir d'ici… Quittez Warboon et cherchez une ville plus tranquille, plus heureuse.. Sytia se retourna vers lui, fixa sur le sien son regard clair, étincelant de fermeté et de colère.. « Jamais, Serviteur ! Je resterai ici.. Je… J'attendrai la révolution ! ».. Les édiles de Warboon ne se refusent rien !.. L'appartement d'Erwin jouxtait celui du procureur.. Vaste, confortable… et même un peu plus que cela.. Le luxe antique dans deux pièces sur quatre, et un peu partout des boutons électriques pour obtenir une coupe de vin glacé en dix secondes, une tasse de café chaud en vingt secondes ou une femme de chambre court vêtue en trois minutes ! Vidphone et tapis d'Orient, fauteuils d'époque et salle de bains avec vibromasseur….. On se croirait chez Val Atloger !.. pensa Erwin.. À vrai dire, il n'avait jamais mis les pieds chez un chef de gang et ce genre de visite ne figurait pas dans ses projets immédiats… Il se sentait exceptionnellement bien : détendu, presque euphorique.. Au point de se demander si on ne l'avait pas drogué d'une façon ou d'une autre.. Mais il s'en moquait.. Il était un Serviteur de la Ville.. Un Serviteur infaillible et invulnérable.. Alors, c'est arrivé, Ervin Rom Zarko ? Tu te prends pour Heydrich, ou quoi ? Encore heureux qu'on t'ait enseigné l'Histoire.. Un sacré garde-fou !.. Il réagit à peine en entendant un léger frôlement à la porte.. Si les tueurs veulent….. Il cria : « Entre ! » sans se retourner.. Je suis un Serviteur de la Ville.. Qu'ils viennent !.. Sytia Loryn s'avança vers lui.. Elle était vêtue d'un ensemble veste-pantalon en réta noir, orné d'arabesques d'argent.. Diablement belle.. Comment disait-on, au.. siècle ? “Vamper” ? Cette petite folle veut essayer de me vamper ?.. « Qu'est-ce que vous faites dans le palais à 22 h 30, docteur Loryn ? Vous n'habitez pas ici ?.. — Non, mais je suis restée pour veiller sur vous.. » répondit Sytia en souriant.. « Vous vouliez peut-être dormir ?.. — Dormir… non.. J'essaie de me mettre dans la peau de mon nouveau personnage.. — Quel nouveau personnage ?.. — Sytia, je dois vous avouer que je suis un Serviteur de fraîche date.. — Je m'en doutais… Erwin, je suis inquiète.. L'attentat contre vous — c'était bien un attentat, vous savez… —, je pense qu'il n'a été possible que grâce à une complicité à l'intérieur du palais.. Quelqu'un a fait passer un message quand nous sommes sortis.. Et il n'y avait pratiquement aucune protection.. J'ai peur… pour vous et pour nous ! Erwin, que serait-il arrivé si… si vous aviez été tué ? La Ville se serait vengée sur nous, n'est-ce pas ? Warboon aurait été détruite ?.. — Une ville de dix millions d'habitants détruite pour un Serviteur assassiné ? Non, je ne crois pas.. Je n'ai….. — Mais vous n'êtes pas sûr ? On dit que la Ville est impitoyable dans ce cas.. Il y a donc parmi nous des inconscients, des fous qui osent risquer la vie de millions de personnes pour protéger leurs intérêts.. Ils ont peur de vous, Serviteur.. Qu'allez-vous faire ? ».. Erwin s'approcha de la jeune femme et l'examina longuement.. Elle était jolie, intelligente et désirable.. Et il savait qu'il lui plaisait.. Il se débarrassa de sa cape qu'il jeta sur un fauteuil anglais du.. xviii.. siècle, puis se laissa choir sur un canapé moderne, exquisément moelleux, en faisant signe au docteur Loryn de le rejoindre.. Sytia vint s'asseoir avec une certaine réticence.. Il respira son parfum ou son odeur corporelle.. Une senteur exotique, vanille et poivre mêlés.. Il la jugea excitante et remercia An-Guid-Un d'être un Serviteur de la Ville.. Les femmes ne résistaient jamais aux Serviteurs.. — « Je vais essayer de quitter mes bottes et aller me coucher !.. — Comment : essayer de quitter vos bottes ? ».. Le regard d'Erwin brilla.. Son visage devint très jeune, très pur.. « C'est que j'ai un petit problème.. Peut-être pourriez-vous m'aider à le résoudre.. Je porte ces bottes pour la première fois et je ne retrouve plus le système d'ouverture automatique….. — Je crois que je connais ce modèle.. Sytia, en riant, s'agenouilla devant Erwin et sa main remonta lentement le long des jambes du Serviteur, intérieur et extérieur, palpant à droite et à gauche.. Erwin écarta les genoux et posa ses bras en croix sur le dossier du canapé.. « C'est ennuyeux.. » dit-il avec gravité.. Il prenait plaisir au jeu.. La main caressante de Sytia s'insinuait de plus en plus haut entre ses cuisses.. « C'est ennuyeux, n'est-ce pas, s'il me faut dormir avec ! Voulez-vous que j'écarte un peu plus les jambes ?.. — Oui ! » souffla Sytia.. On eût dit que l'émotion lui coupait la voix.. Erwin était un homme.. Mais elle ne pouvait pas oublier qu'il était aussi un Serviteur de la Ville.. Elle rougit en atteignant le bord supérieur de la botte.. Le sexe gonflé d'Erwin tendait l'étoffe mince du pantalon.. Elle risqua deux doigts.. Erwin n'eut aucune réaction.. « C'est là.. » dit-elle enfin.. « Il y a un bouton à l'intérieur.. — En effet, c'est là.. « Merci de m'avoir aidé.. Je me souviens, maintenant… » Avec les deux index, il appuya simultanément sur les deux boutons-pression et les bottes s'ouvrirent jusqu'au mollet.. Il se leva en même temps que Sytia et prit la jeune femme dans ses bras.. « Tu veux faire l'amour avec un Serviteur ? » Sytia le repoussa calmement et recula jusqu'au plus proche fauteuil contre lequel, un peu tremblante, elle s'appuya.. — « Très astucieux, ce système.. Et je suis la première à l'expérimenter ?.. — Avoue que tu y as pris du plaisir ?.. — Si tu le penses, pourquoi me poser la question ?.. — Pour savoir à quoi tu joues.. — Au début, je croyais vraiment que tu étais maladroit… Ou idiot.. Après… après, j'ai vu que tu avais le même comportement qu'un homme ordinaire.. Alors ça ne m'intéressait plus.. — Tu croyais que j'étais incapable d'une réaction humaine ? Que j'étais un robot, ou quoi ? ».. Erwin s'aperçut qu'il avait élevé le ton et que Sytia le considérait avec un sourire ironique.. Sans sa cape, sans ses bottes, dépouillé des attributs de son pouvoir, il n'était plus qu'un jeune homme naïf et vulnérable, aux yeux trop clairs et au visage de fille… Elle s'approcha de lui et posa un rapide baiser sur ses lèvres.. — « Bonsoir, Erwin.. Et n'oubliez pas de fermer votre porte ! ».. Il ne la retint pas.. Campé sur ses jambes raides, les bras croisés, Val Atloger considérait le Serviteur de la Ville avec une arrogance certaine.. Il braquait sur Erwin ce fameux regard qui ressemblait à « celui d'un vautour » — disaient les gens qui, de toute façon, n'avaient jamais vu de vautour.. Il s'était avancé presqu'à le toucher.. Erwin n'avait pas bougé.. Grand, le visage pâle, le front haut, la bouche fine, Val Atloger correspondait mal à l'image que n'importe qui — même un Serviteur de la Ville — pouvait se faire d'un chef de bande.. Malgré ses yeux froids et quelque chose de sournois et de buté dans l'expression de ses traits un peu durs, il aurait pu passer pour un homme d'affaires ou un professeur d'université.. « Reculez-vous ; » dit doucement Erwin, « vous dégagez une odeur qui m'incommode.. Il rejeta sa cape sur son épaule et croisa les jambes.. — « Une odeur ? » bafouilla le chef suprême des voleurs et des assassins de Warboon.. « Une odeur ? Quelle odeur ?.. — Une odeur de pourriture.. » expliqua le Serviteur.. « Mais rassurez-vous.. Je l'ai sentie encore plus fort non loin d'ici.. Dominé, se résignant à l'être, Atloger recula et finit par s'asseoir sur un siège bas, en face d'Erwin, également assis, les jambes croisées.. « Je déteste qu'on me parle sur ce ton, Serviteur.. — Je n'aime pas qu'on essaie de m'impressionner.. « Je voudrais maintenant que vous m'expliquiez comment vous êtes devenu l'animal puissant et dangereux qu'on m'a décrit, Val Atloger.. — C'est une longue histoire.. » dit Atloger, douché par le sang-froid d'Erwin et peut-être un peu hypnotisé par la cape rouge qu'il ne quittait pas des yeux.. — « Et, ce qui n'arrange rien, votre quotient intellectuel est normal.. — Vous voulez que je vous raconte ma vie ? Commençons par le commencement.. J'ai déjà fait pleurer toutes les grandes dames de Warboon avec mon histoire, Serviteur ! Des petits voyous m'ont trouvé un jour, tout nu, sur les bords de la Scinae.. On avait voulu me noyer.. Qui ? Ma mère, peut-être.. Et puis on avait été dérangé… Je devais avoir trois ans — et une sacrée vitalité.. Les gosses m'ont ramené chez eux.. Je crevais de faim et de froid… J'ai survécu puisque je suis là ! À dix ans, je servais de bonne à tout faire à une vieille salope qui me donnait la soupe et un peu de pain.. Vous connaissez les bas-fonds de Warboon ? Non.. Les Serviteurs de la Ville, quand ils viennent ici, restent dans les appartements du palais.. Pas mal… Je connais.. Je veux dire le palais.. J'étais déjà décidé à grimper en haut de l'échelle d'une façon ou d'une autre.. Mais je n'ai pas tardé à découvrir qu'il y avait une bonne façon de réussir et pas deux.. Vous voyez, je suis franc avec vous, Serviteur.. Je ne veux pas essayer de me faire passer pour ce que je ne suis pas.. D'ailleurs, vous n'avez rien contre moi.. Mon dossier, ah ! laissez-moi rire, il n'y en a pas de plus vide… Je n'ai jamais fait le compte des coups que j'ai reçus et des humiliations que j'ai subies.. Mais c'était une bonne école : celle de la force et de la ruse.. Tantôt l'une, tantôt l'autre.. Il y a tout un équilibre à maintenir entre les deux.. Un jour, j'écrirai un bouquin là-dessus.. À quinze ans, j'ai cassé la tête de deux voyous.. Vous pouvez retenir ça contre moi.. Mais, selon la loi de Warboon, il y a prescription.. On a commencé à me craindre.. Je n'avais pas tellement envie de devenir un chef.. J'aurais préféré rester dans l'ombre… Vous voulez des détails ? ».. Erwin avait écouté en silence.. Il ne pouvait s'empêcher de penser à sa propre enfance.. Lui non plus n'avait jamais connu ses parents, sans doute des pauvres paysans du sud.. Il avait été enlevé par une horde de seigneurs du désert alors qu'il traînait encore dans la corbeille percée qui lui servait de berceau.. Les coups et les humiliations de toutes sortes ne lui avaient pas manqué.. Il avait du mal à se souvenir d'un seul jour de joie dans toute son enfance.. — « Je vous comprends.. « Il est difficile de devenir un homme en sautant par-dessus sa jeunesse… Continuez, je vous écoute.. Val Atloger se lança aussitôt dans un long récit, minutieux et sarcastique.. Peu à peu, il se prit au jeu, plaida sa cause sur un ton geignard.. Il n'hésitait pas à confesser les pires forfaits dans un passé lointain et brumeux.. Mais, pour le présent, il se voulait angélique.. Erwin ne l'interrompit pas une seule fois en une demi-heure.. Val s'arrêta, fatigué, eut un début de sourire.. Il se leva, s'avança de nouveau vers le Serviteur.. Les deux hommes étaient seuls dans le bureau qu'on avait attribué à Erwin au fond du palais.. Une pièce un peu sombre, aux meubles rares, fonctionnels, aux sièges sans fantaisie.. On avait vidé les classeurs et débranché le téléphone.. Étrange précaution.. Erwin se demanda si Fhoon et ses sbires avaient pensé à mettre en bonne place leurs micros d'écoute.. À moins que la Lynx Ovale Benstarr ne s'en fût chargée….. Val Atloger se tenait debout devant Erwin qui feignait de ne pas le voir.. Il tendit brusquement la main au Serviteur.. — « J'en appelle à la Ville ! Je récuse la justice de Warboon.. J'en appelle à la justice de la Ville ! Je vous demande de m'aider à sortir de là, Serviteur.. Ils n'ont pas le droit de me garder.. Ils ne peuvent….. — Je ne pense pas que vous ayez tellement besoin d'aide.. « Tout au moins à la manière dont vous l'envisagez.. Votre adjoint, Ohellessenci, va certainement faire le nécessaire pour vous tirer de là.. Enfin, c'est ce qu'on m'a raconté.. Vous n'êtes pas du tout en mauvaise posture.. Alors, pourquoi vous énerver comme ça ? ».. Atloger baissa la main, recula d'un pas.. « C'est vrai, mais je… j'ai senti que nous avions quelque chose en commun, Serviteur.. Vous savez écouter, vous, et je suis sûr que vous me comprenez.. Dans cette boîte, il y a des salopards qui veulent ma peau.. Ohellessenci n'est pas pressé.. Moi, il faut que je sorte tout de suite… ».. Erwin était devenu très pâle.. « Vous ne vous trompez pas, Atloger.. J'ai de l'estime pour vous.. » dit-il à voix basse.. « Je vais vous aider de la seule façon possible.. — Ah oui ? Laquelle ? ».. Erwin se mordit la lèvre.. Son regard devint comme absent.. — « Celle-ci… ».. Le Serviteur de la Ville sortit de sous sa cape une petite arme luisante, pointa le canon vers Atloger et tira.. Deux fois.. À la première balle, Atloger était déjà mort.. Il tomba à genoux, puis se déplia lentement et s'étendit aux pieds d'Erwin.. Erwin ferma les yeux.. An-Guid-Un, je l'ai tué ! Mais pourquoi ? Pourquoi ?.. Que la Ville me pardonne : je n'ai pas voulu ça.. J'ai tué cet homme qui était un salaud… mais je ne vaux pas plus.. Je suis un… Non, un Serviteur en mission n'est jamais un assassin ! Erwin Rom Zarko, tu as agi pour le bien de la cité de Warboon, pour le bien de la société, pour le bien de la Ville.. Tu as fait ton devoir….. Ton devoir, imbécile ? Tu n'as même pas agi consciemment.. Tu as été manipulé, possédé par… Ose le dire, Serviteur ! Tu étais possédé par la Ville quand tu as tiré.. C'est la Ville qui a agi, qui a frappé par ta main — presqu'à ton insu.. Mais pourquoi ? La mort de Val Atloger résout-elle le problème de la criminalité à Warboon ? Non, sûrement pas.. La solution devrait être politique… Et pourtant, la Ville a choisi de tuer….. En es-tu bien sûr, Erwin ?.. C'est toi qui as tué Atloger ! Et maintenant, tu refuses d'assumer ta responsabilité.. Tu te caches derrière la toute-puissance de la Ville.. Mais la Ville t'a laissé ton libre arbitre.. Elle n'aurait pu te forcer à tirer… Ah ! j'étais conditionné par avance.. Je n'avais pas vraiment le choix.. La liberté des Serviteurs n'est qu'un mythe.. Tu renies ton amour et ta foi, Erwin Rom Zarko ?.. Sytia était entrée sans frapper dans le bureau d'Erwin.. Le bleu de ses yeux avait pris une lueur gris acier.. Elle allait et venait devant le Serviteur, les doigts crispés sur une cigarette qu'elle oubliait de fumer.. « Qu'est-ce qui vous a pris de tirer ? Il n'était pas armé ! Et c'est tellement inutile.. Votre vie ne vaut pas cher, maintenant.. Et du même coup la nôtre ! ».. Erwin était à demi étendu sur son fauteuil, les jambes écartées, les avant-bras posés sur les accoudoirs, les mains pendantes.. Il penchait la tête sur le côté droit d'un air méditatif.. — « Il fallait un exemple, Sytia.. Le reste viendra après.. La voix du Serviteur manquait de conviction.. La jeune femme refusa le siège qu'il lui offrait.. « Vous avez oublié Ohé ? Ohellessenci ? Il est pire qu'Atloger.. Il est plus intelligent et plus cruel.. Au fond, il n'attendait que la mort de son chef pour prendre sa place.. Vous lui avez rendu un sacré service ! ».. Erwin replia les jambes, noua les mains sur son genou.. « Je sais.. La mort de Val Atloger ne résout aucun problème.. Du moins, sa mort seule.. Mais c'était une étape à franchir.. J'avoue qu'elle m'a été pénible.. N'ajoutez rien.. Il n'y a rien à ajouter.. Sytia s'approcha du Serviteur, lui tendit une chumway, ralluma la sienne avec un minuscule briquet en or.. « Erwin, soyez prudent, je vous en supplie.. Vous êtes dans la jungle et les fauves sont à l'affût ! ».. « Je suis un Serviteur de la Ville.. Ils n'oseront pas s'attaquer à moi.. — Ils l'ont fait.. — Ils n'oseront plus, maintenant.. La Ville me protège.. — J'ai peur pour vous, Erwin.. Vous ne pouvez me l'interdire.. — Je ne vous l'interdis pas, Sytia.. C'est sympathique et un peu… surprenant.. — Pourquoi, surprenant ?.. — Après ce qui s'est passé entre nous.. — Je vous demande de m'excuser, Erwin.. Je n'ai pas… J'ai eu… J'ai de la… de l'amitié pour vous.. — Vous avez failli dire un autre mot, Sytia… Peu importe.. Dès demain, je veux rencontrer Ohellessenci.. Et vous m'y aiderez.. — Ohellessenci ?.. — Demain ?.. Sytia avait des cuisses rondes et pleines serrées sur une plage de moiteur.. Erwin glissa une main sous le triangle de soie noire qui moulait le renflement de son sexe.. Sytia se serra contre lui.. « Erwin, je veux bien, maintenant.. » Elle ouvrit brusquement les jambes.. « Je veux bien faire l'amour avec un Serviteur de la Ville… ».. C'est le Serviteur qui t'excite ? Ou c'est l'homme qui a tué Val Atloger ?.. D'un geste vif, sans tendresse, il acheva de dénuder la jeune femme.. Puis il plongea les doigts dans la menue toison claire, un peu rousse.. « Caresse-moi, chéri.. » implora Sytia.. Des caresses d'assassin ? Non, je vais te sauter comme une chienne, ma fille.. Je te hais autant que je me hais.. Je voudrais crever sur toi !.. Erwin était nu et son sexe dur, dressé, lui faisait mal à force de désir et de colère.. Il s'agenouilla entre les cuisses de Sytia et, sans aune préparation, avec une violence voulue, il s'enfonça en elle.. Tu te souviendras de ton premier Serviteur de la Ville, garce !.. Elle étouffa un petit cri.. Il chercha à rencontrer son regard qu'elle lui déroba en se tournant sur le côté.. Il se mit à la fouailler en haletant.. La puissance des Serviteurs n'est pas un vain mot, ah ! ah !.. Elle gémit bientôt de plaisir et essaya de l'attirer contre elle.. Mais il résista.. Il voulait la voir sous lui, écartelée, abandonnée, plus que nue.. Sytia Loryn, troisième adjoint du procureur de Warboon ? Ce n'était pas seulement excitant.. C'était la seule consolation qu'un assassin pouvait s'offrir quelques heures après son crime.. Il s'épancha soudain, s'écroula sur la poitrine de Sytia en criant qu'il était un salaud et qu'il l'aimait.. Erwin pénétra dans le bar derrière Wayn Kaal et Sytia.. La jeune femme avait eu recours au reporter du.. pour arranger cette entrevue à laquelle le Serviteur tenait absolument.. Le bar de Telm Antgula était un des points de chute favoris de la bande Val-Ohé.. Wayn savait de source sûre que le nouveau chef, le digne successeur d'Atloger, serait là en fin d'après-midi, accompagné de quelques-uns de ses plus fidèles tueurs.. Un certain nombre de personnages douteux, perchés sur de hauts tabourets, commentaient les événements ou plutôt l'.. événement.. Le seul qui comptait.. La mort de Val Atloger, dont le bureau du procureur avait donné une version confuse et ambiguë.. À l'entrée du trio, il y eut quelques signes d'agitation, puis un homme se leva et tous les autres s'immobilisèrent.. « Ohellessenci ! » souffla Sytia.. Mais Erwin ne tourna pas les yeux vers la salle.. Les Serviteurs possédaient-ils un pouvoir exceptionnel ? Que ferait la Ville si Erwin était réellement menacé ? Sytia se demandait si elle n'avait pas conduit son amant d'une nuit vers une mort certaine.. En obéissant à ses ordres.. Et pouvait-elle lui désobéir sous prétexte qu'elle avait couché avec lui ? Ils avaient fait l'amour, mais Erwin Rom Zarko restait un Serviteur de la Ville.. Et elle était toujours le docteur Loryn adjoint du procureur.. Elle se résolut enfin à lui poser — tout bas — la question qui tournait follement dans sa tête.. « De quels moyens disposez-vous, Erwin ? Il faut à tout prix que je le sache pour….. — Tais-toi ! » dit Erwin.. « Je n'en sais rien ! » Sytia fit une grimace de colère.. Pourtant, Erwin ne s'était pas moqué d'elle.. Il n'avait pas menti.. Il ignorait quels étaient ses moyens de défense.. Plus exactement, il ignorait comment la Ville pouvait intervenir pour le sauver s'il était en danger.. On lui avait toujours caché cela.. Il l'apprendrait peut-être par l'expérience.. Ou jamais.. Une joie brutale, orgueilleuse et farouche s'était emparée de lui.. Je possède une formidable puissance mais ne la connais pas.. Je suis un Serviteur de la Ville, donc je domine les Hommes.. Je suis mortel mais je domine.. Je dois dominer….. La tension était extrême.. La porte du bar s'ouvrit, un homme s'avança de quelques pas, puis tourna les talons et prit la fuite.. Wayn Kaal commanda trois mancharis en s'excusant auprès d'Erwin.. « C'est l'habitude, ici.. On ne sert pratiquement que ça… Un alcool à soixante degrés, attention !.. — Sytia, » demanda Erwin calmement, « comment se fait-il que tu sois toujours adjoint du procureur en affichant des idées aussi subversives ? ».. Sytia prit son verre puis le reposa, se lécha les lèvres.. « Je n'ai jamais affiché mes idées, Erwin.. C'est la première fois que je dis à quelqu'un tout ce que je pense… » Elle serra le bras d'Erwin.. « Il est là ! » Ohellessenci s'approchait d'un air nonchalant.. Le barman avait blêmi.. Erwin se retourna avec une apparente tranquillité.. « Je crois que la ville de Warboon est mûre.. » dit-il à mi-voix.. — « Mûre pour quoi ? » demanda Sytia.. — « Pour la révolution ! ».. Ohé était très différent de Val Atloger.. Brun, court sur pattes, le cou épais, le visage très mobile, avec des yeux brillants sous des sourcils charbonneux, une large bouche sensuelle, il paraissait à peine quarante ans.. Il s'arrêta à cinq ou six pas d'Erwin.. Deux hommes le rejoignirent, l'encadrèrent.. Ohé était vêtu d'un costume blanc, taché de sueur aux aisselles, et portait un petit chapeau jaunâtre rejeté sur la nuque.. Ses tueurs étaient plus grands que lui, avaient des vêtements plus sombres et des chapeaux plus larges.. Erwin ne fit pas un geste.. Il savait que sa carrière et sa vie étaient en jeu.. Mais il n'avait pas la moindre idée de ce qu'il aurait pu faire pour maîtriser une situation qui lui échappait totalement.. Une situation qu'il avait pourtant voulue, créée — mais il ne savait plus pourquoi.. Son seul atout était sa cape rouge qui symbolisait la puissance de la Ville.. Il demanda à Sytia de lui passer son verre.. La jeune femme obéit.. Il but une gorgée de manchari en regardant Ohellessenci et ses tueurs.. Les deux hommes qui encadraient le chef portèrent ensemble la main à la poche intérieure de leur veste.. Personne ne broncha.. Le silence était impressionnant.. À cet instant précis, Erwin sut qu'il était devenu un.. Serviteur de la Ville.. Pour le meilleur et pour le pire.. Il rejeta un pan de sa cape sur son épaule.. Erwin rejeta un pan de sa cape sur son épaule et attendit.. Ohellessenci leva négligemment la main droite et fit claquer son pouce.. Une seconde plus tard, il s'abattit en avant, le dos et le flanc gauche percés de balles.. Ses tueurs — ses propres tueurs — avaient tiré en même temps, croisant leur feu sur lui.. Le chapeau jaune du gangster glissa sur les dalles multicolores de la salle, se retourna et vint s'arrêter contre la jambe du barman.. Des taches rouges s'étalèrent sur la veste blanche d'Ohellessenci.. Il y eut un sanglot étouffé.. Deux hommes empoignèrent une jeune femme qui se débattait, en pleine crise d'hystérie.. Peut-être une amie du mort.. D'un revers de main, il essuya la sueur qui coulait sur son front.. Les gardes du corps d'Ohé l'entourèrent.. « Serviteur !.. — Qui êtes-vous ? » demanda Erwin.. Mais il connaissait d'avance la réponse.. — « Nous venons de Gwona.. » dit l'un des gardes.. — « Nous vous attendions.. » ajouta l'autre.. — « Depuis deux ans… ».. Ainsi, la Ville et ses Serviteurs avaient longuement préparé leur intervention à Warboon.. J'aurais dû m'en douter….. Il serra la main de ses nouveaux compagnons.. — « Qu'allez-vous faire, maintenant ?.. — Si vous voulez bien, nous resterons avec vous.. » dit le premier.. — « Votre travail ici ne fait que commencer.. » précisa le second.. Erwin Rom Zarko posa la main droite sur l'épaule de Sytia.. De la main gauche, il répondit au geste d'amitié de Wayn Kaal.. Il eut un bref regard pour l'assistance, en grande partie sans doute la bande Val-Ohé, désormais privée de ses chefs, silencieuse, figée, tendue… matée, peut-être.. Comment savoir ?.. Oui, tout commençait, à Warboon.. — « Serviteur ! » dirent ensemble les envoyés de Gwona.. Erwin prit le bras de Sytia.. « Rentrons au palais de justice.. Nous avons encore un communiqué à publier.. les Serviteurs de la Ville.. 257, mai 1975..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/Donne-nous l'oubli, Domelia | Quarante-Deux
    Descriptive info: Donne-nous….. Donne-nous l'oubli, Domelia.. A.. hid étendit le bras pour retenir Niger.. Elle aurait voulu lui dire un mot avant son départ.. Un seul mot de tendresse ou d'espoir.. Mais elle n'acheva pas son geste.. Une ombre de soupçon et de rancune se dressait entre eux depuis le jour où la jeune femme avait quitté son emploi au service des slogans.. Elle sentait que Niger ne lui pardonnait pas ce qu'il considérait comme une lâcheté — ou peut-être une trahison.. Et ce n'était pas seulement une question de quota….. Elle laissa retomber sa main avec un soupir et feignit de se rendormir.. Niger s'éloignait déjà.. Les paupières mi-closes, elle le vit errer un moment, sans but, dans la pièce.. La grande pièce carrée qui occupait seule le rez-de-chaussée de la villa.. Claireden.. , à la fois bureau, salon, chambre à coucher… Qu'attendait donc Niger Jhallas ? Ou que cherchait-il ?.. Il parut observer longtemps les globes d'étain qui se balançaient au bout de leurs tiges flexibles et projetaient leur lumière mouvante sur les dalles de rasia noir.. Il poussa du pied, l'un après l'autre, les hauts tabourets tissés de faux daim qui s'alignaient devant le simili-bar.. Il se planta dans le coin-living, considéra avec dégoût les livres reliés et les masques anciens alternant dans les niches métallisées.. Puis il se retourna vers le lit.. Ahid s'étalait mollement sur le dos, aux trois quarts découverte, nue, offrant à son regard le profil d'un sein, d'une hanche, le haut d'une fesse ronde.. Il fit un pas en avant et un autre en arrière, se résigna avec un soupir, marcha brusquement vers la porte, qui s'ouvrit devant lui et se referma aussitôt en chuintant.. Un matin gris du mois d'août sur l'avenue Azuara, Opzone Edenko (quartier résidentiel de Boensee).. Niger Jhallas respira avec une fierté de propriétaire l'air parfumé et suroxygéné.. Parfumé et suroxygéné en théorie car, ce jour-là, le brouillard de la ville était épais et légèrement nauséabond.. En théorie, l'opzone était un paradis végétal, loin du centre pollué de Boensee.. Les magnolias traités au.. g4.. atteignaient une taille exceptionnelle et produisaient en toute saison de géantes fleurs bleues.. Les chênes à oxygène avaient des feuilles larges comme la main.. Il n'existait ni chemins ni sentiers autour des maisons.. On marchait sur les pelouses parsemées de violettes.. entretenait la vigueur de l'herbe piétinée.. Les statues de Zeus, Athéna, Poséidon, John Kennedy, Sun Leso et quelques autres s'intercalaient entre les magnolias pour délimiter l'avenue Azuara, qui n'était pas une véritable rue mais une voie pour piétons, ouverte à travers les prés et les bosquets.. Niger se sentait vraiment chez lui, à Edenko.. Le sens de la propriété s'élève naturellement avec le quota d'énergie.. Niger et Ahid avaient ensemble un.. e.. de cent quarante.. Niveau enviable mais qui, depuis la démission d'Ahid, était tombé à cent dix.. À peine suffisant pour vivre en opzone.. Bien, bien.. On verra.. Il marchait lentement vers la station du pool de transport Sigern.. Un ballon de propagande traversa l'avenue, porté par une légère brise d'ouest, et susurra au passage le slogan le plus éculé de Tau-biol :.. Sois un homme conscient de sa vie.. Il est fou de demander l'oubli.. Quand on a son quota d'énergie !.. La speakerine marquait un temps d'arrêt avant de prononcer les deux dernières syllabes :.. Sois un homme conscient de — sa vie.. Il est fou de demander — l'oubli….. Tout compte fait, c'était un bon slogan, bien rythmé, obsédant.. Ahid avait peut-être contribué à son invention.. Niger salua son voisin Tibet Van Govern, qui s'en allait les mains dans les poches de son pâê par l'avenue Kartala, et ne lui répondit pas.. Un Très Haut Quota, plein de mépris pour tous ceux qui n'atteignaient pas au moins deux cents points.. Mais un jour… Niger se prit à murmurer machinalement : « Sois un homme conscient de — sa vie ! ».. Eh bien, lui, Niger Jhallas, était non seulement un homme conscient de sa vie mais aussi un haut fonctionnaire conscient de ses responsabilités.. Bien sûr qu'il est fou de demander l'oubli quand on a son quota d'énergie ! Ce qui choquait Niger dans la plupart des slogans de Tau-biol, c'était leur allure de vérité première, presque leur puérilité.. Il était fou, aussi, de demander l'oubli quand on n'avait pas son quota.. Quand on n'avait pas son quota, on devait s'occuper de le mériter et non appeler Domelia au secours !.. Je suis fatigué, par le Tau ! Fatigué et en retard.. Niger hâta le pas.. Ou plus exactement, je suis las.. Las de me battre pour… Oh ! Ahid, pourquoi m'as-tu abandonné ? Pourquoi m'as-tu trahi ?.. Il quitta l'avenue Azuara et se trouva en dehors de la zone protégée d'Edenko.. Il frissonna et releva le col de sa tunique.. Son col vert et or, insigne de ses hautes fonctions au ministère de l'Énergie.. La ville brumeuse, avec ses monstrueux assemblages de poutrelles d'acier et de blocs de béton, lui semblait soudain misérable et sinistre….. Domelia Domelia clos tes prunelles d'or !.. chanta un chœur invisible.. Seigneur Tau, pourquoi a-t-elle quitté son travail ?.. « Nous étions si… » Le mot.. heureux.. se déroba, fit place à un autre qui l'obsédait.. Nous avions un si bon quota !.. Depuis qu'Ahid avait quitté son poste de rédactrice aux slogans, Niger se sentait en tout cas franchement malheureux.. Surtout ne pas rêver.. Tau, le complexe ordinateur universel et son exécutif, Tau-biol, réseau phordal cyborganique, sont les seules puissances réelles du monde.. Tout le reste — à commencer par Domelia — n'est que fantasmes, idéologie, mysticisme et passéisme….. Ces chœurs !.. Niger ne pouvait s'empêcher d'écouter avec une sorte d'avidité, de passion amère, la complainte douce et lointaine, fumée chantante….. Domelia Domelia.. Toi la goutte vermeille.. Du réseau échappée.. Aux centres de sommeil.. Sois notre éternité.. Pauvres fous, romantiques attardés, simples d'esprit ! Passez votre chemin.. Il pressa de nouveau le pas.. Du moins, il essaya.. Bon Dieu, enfin, pourquoi suis-je fatigué ? Et pourquoi ce froid subit en plein mois d'août ?.. Il n'arrivait pas à trouver son souffle et frissonnait sans arrêt dans sa tunique d'été.. Le froid est-il en moi, Domelia ? Imbécile ! Sois un homme conscient de —.. sa vie sa vie sa vie nom de tau nom de Dieu !.. Au lieu de chercher un mono, comme d'habitude, pour donner le bon exemple, il s'engouffra dans la première voiture disponible à la station, un bi Sabucar.. Après tout, un administrateur de classe.. b4.. au ministère de l'Énergie peut bien s'offrir une course en bi à l'occasion ! Dans un sens, Tau-biol, c'est nous, nous tous, bien que nous n'ayons pas d'implants.. Nous sommes l'esprit de Tau et Tau-biol est notre système nerveux.. Hum, hum.. En route.. Ahid avait attendu le départ de Niger pour ouvrir les yeux.. Elle ne savait pas si elle allait se lever, manger, s'habiller… Dormir était son seul désir car le sommeil apporte l'oubli.. Elle fredonna distraitement le chant des enfants de Domelia.. Mais l'oubli qu'apporte le sommeil n'est pas l'Oubli de Domelia.. C'est l'oubli du néant, de la mort que Domelia a vaincue.. Aujourd'hui tu es née….. La musique des mots lui donnait un apaisement profond.. Mais le vide tapi en elle lui semblait grandir sans cesse comme le désert sur la planète.. La vie, la vie… à quoi sert-elle, la vie, quand on est un robot manipulé par le réseau phordal ?.. Le vide ? Non.. Il y a Domelia.. Ahid, il ne tient qu'à toi de n'être plus seule.. Les enfants de Domelia, les adeptes, les Doms t'attendent à la réunion d'.. Edenfern.. Tu avais décidé de ne pas y aller à cause de Niger, mais il se fout bien de toi.. Il se fout de tout sauf de son cher quota ! Niger Jhallas et son haut quota….. Il est fou de demander l'oubli quand on a son….. Fini.. Jamais plus de slogans pour toi, Ahid !.. Elle enfila un kimono bleu nuit.. C'était mieux pour la séance.. Elle considéra dans la glace à inverseur son visage très pâle, ses longues boucles blondes qui cachaient à moitié son front d'enfant sage.. C'est fini, Ahid, tu n'es plus une enfant sage.. Tu es une enfant de Domelia.. Ou presque.. Et un jour, sans doute, tu seras un être adulte.. La sonnerie musicale de la porte joua.. tip-tra-li-c'est-un-ami.. — ce qui ne présageait rien de bon.. Ahid porta la main à sa gorge, caressa machinalement ses amygdales gonflées.. Elle n'avait nulle envie de soutenir une conversation avec quiconque.. Et elle ne se connaissait pas d'amis.. Elle vérifia l'identité du visiteur au transac.. Elle reconnut avec un choc l'uniforme immaculé d'un Tau-white.. Bien bien, comme disait Niger.. Ce sont des choses qui arrivent.. Il n'y a aucune raison de s'affoler, surtout quand on est la femme d'un administrateur de classe.. Jusqu'à preuve du contraire.. Elle commanda l'ouverture de la porte et une minute plus tard l'homme s'inclinait devant elle avec un sourire lippu.. Elle répondit brièvement à son salut.. Un court instant, il l'examina, croisa son regard, baissa les yeux sur son corps.. Le kimono estompait ses courbes mais Ahid se savait jolie et parfaitement désirable.. Elle n'avait que quarante ans.. Et puis, on prétend que tous ces cyborgs sont des maniaques sexuels impuissants — sauf lorsque le réseau phordal décide par hasard de leur offrir une érection.. Ils étaient debout au milieu de la pièce.. Le flic blanc considéra le lit défait, les fauteuils dégonflés qui pendaient mollement du plafond.. Fatigué, mon gros ?.. Ahid ne fit pas un geste.. Le Tw enleva un de ses gants, se mit à jouer avec.. « Vous êtes Ahid Jhallas ?.. — Ahid Boseweit Jhallas.. Oui.. — Et naturellement, vous vous plaisez à Edenko ? ».. Ahid se rappela quelques réflexions qu'elle avait entendues parmi les Doms.. La courtoisie implacable des agents blancs de Tau-biol contrastait avec la violence verbale et physique de leurs homologues noirs.. Elle-même n'avait jamais rencontré les subs, les psychos (ces fantômes obscurs qui hantaient l'Oubli et qu'on appelait Dieu sait pourquoi.. subjecteurs sidéraux.. ou, en abrégé,.. s.. !).. — « Naturellement.. — « Vous ne vous y ennuyez jamais ?.. — Jamais.. Je ne m'ennuie jamais nulle part.. — Même depuis que vous avez quitté votre emploi ?.. — J'ai simplement cessé mon activité parce que j'étais fatiguée.. — Congé de maladie ?.. — Pas exactement.. Je suis très déprimée depuis quelque temps et je n'avais plus d'inspiration.. Je suis rédactrice de slogans.. C'est un métier qui demande….. — Vous n'avez pas consulté Ipsi ?.. — Pas encore.. Dès que je me sentirai mieux, je reprendrai mon travail, aux slogans ou ailleurs.. Le Tw enfila son gant, balança d'un geste vaguement menaçant le com-set portatif qui pendait à son épaule.. — « En somme, vous n'avez aucun problème particulier ?.. — Aucun.. » dit Ahid.. — « Merci de m'avoir reçu, madame.. J'ai été ravi de m'entretenir quelques instants avec vous.. Je pense que vous devriez vous mettre en contact avec le centre Wishingen d'Interphord-Psychiatrie.. Au revoir.. Ahid ne répondit pas.. Pour elle, un Tw n'était pas vraiment un homme.. Le policier s'inclina de nouveau : geste et grimace mécaniques, regard indéchiffrable.. Elle le vit s'éloigner avec un soulagement très vif.. Son cœur battait un peu trop vite et le cyborg avait probablement enregistré ses pulsations.. Le contact de ces espèces de machines à implants lui procurait toujours un peu d'angoisse.. Qu'est-ce qu'ils me veulent ? Réponse évidente.. Elle n'avait pas pris la peine de justifier sérieusement son départ du service.. Ils devaient se poser des questions.. Niger lui même, peut-être… Elle était bonne pour Ipsi.. L'administrateur Jhallas chercha une position confortable dans son fauteuil en conque de naé.. Il n'en trouva pas.. Depuis quelque temps, il ne se sentait bien ni assis ni debout.. Et quand il se couchait, une invincible tristesse l'envahissait.. Pourtant, il n'était pas malade.. Son dernier.. p.. n'avait révélé aucun trouble organique.. Le moment était peut-être venu de consulter Ipsi.. Avec son quota, cela ne posait aucun problème.. Et puis, il y avait les nouvelles sur lesquelles il travaillait.. Pas vraiment mauvaises — non, mais… Conjoncture médiocre, perspectives peu encourageantes.. Sans cela, il aurait pu s'installer un moment au saloon de l'étage et boire un roskol ou un manchari avec un collègue, un.. ou à la rigueur un.. b5.. de bonne compagnie et de présentation honorable.. Mais le com-set débordait d'appels.. Et il devait rester devant son écran, bien qu'il ne pût rien faire de concret.. D'ailleurs, un administrateur de sa classe n'avait jamais rien à.. faire.. Il devait simplement être là, à son poste, attendre, veiller, écouter, réfléchir, donner son avis.. Les partisans de l'égalité des quotas (les comkos) organisaient une série de manifestations et de grèves dans plusieurs secteurs de l'Énergie.. Il leur arrivait de se montrer parfois jusque dans les aires des ministères et des conventions.. Après avoir recueilli le point de vue de quelques.. pas trop stupides — dont son adjointe, Melensa Gunn —, Niger devait donner son avis au.. b3.. dont il dépendait en ce moment, Abd Nefon, et se tenir prêt à répondre aux questions éventuelles du réseau.. D'autre part, les adeptes de Domelia prenaient de plus en plus d'importance dans la vie de Neuropa.. Leur prolifération devenait inquiétante.. À chaque instant, n'importe où, des voix jaillies de nulle part répondaient aux slogans officiels.. Qu'une rédactrice de slogans comme Ahid eût été touchée par le mal — car elle l'avait été — montrait la gravité de la situation.. De toute façon, il fallait attendre les décisions de Tau-biol et les explications des classes B de haut rang.. Melensa Gunn entra dans le bureau de Niger avec une pile de bandes sur les bras.. Elle se déchargea dans une bouche de réserve du com-set.. L'appareil se mit à ronronner en classant les dossiers.. « D comme Domelia, Nig.. Niger remercia d'un signe de tête et soupira.. Se faire une opinion aussi précise que possible était le rôle d'un administrateur de classe.. , de tous les administrateurs et, au fond, de n'importe qui sur cette sacrée planète.. Tau-biol était là pour l'action.. Tout allait bien.. « Ils sont tous persuadés qu'elle est leur seul espoir pour une vie, euh, ou un sommeil meilleur, on ne sait pas au juste.. » dit Melensa.. — « On ne sait pas au juste.. » convint Niger.. Il se retourna pour considérer sa jeune adjointe.. Elle n'était pas très jolie mais elle avait de beaux yeux vifs et intelligents, de petits seins pointus, des hanches lourdes et des fesses bien rondes qui tendaient très fort l'étoffe brillante de son pâê.. La brune Melensa aurait bien pu, après tout, prendre la place de la blonde Ahid, si cette dernière persistait dans son vice.. À condition qu'elle soit libre, naturellement.. Elle devait avoir un.. de soixante-dix ou plus….. « À ton avis, Mel, qu'est-ce que Domelia ? ».. Melensa mordit sa lèvre rouge, enroula autour de son index une mèche de ses cheveux aile de corbeau.. — « Je n'en sais rien.. J'ai visionné tout ça… enfin, en diagonale.. Et, franchement, je ne sais pas.. Peut-être l'ont-ils inventée eux-mêmes.. Ou bien rêvée.. Niger coupa le canal rose mauve et baissa le son sur le canal oiseau vert.. — « On en parle beaucoup mais on ne l'a jamais vue.. Melensa glissa les mains sous les manches de son abud, geste familier aux adeptes de Kanashiwa.. Kanashiwa était une divinité reconnue par le réseau et certains considéraient son culte comme un excellent succédané d'Ipsi.. — « Il y a des choses qui existent et qu'on ne voit jamais.. — « Comme le Seigneur Kanashiwa ? » railla-t-il.. — « Je ne crois pas que la comparaison soit bien choisie, Nig.. — Je te l'accorde.. Domelia est un mythe de névrosés.. À ce niveau d'aberration, je crains qu'Ipsi ne puisse plus rien pour eux.. Une bonne cure dans un centre de sommeil.. Et encore.. Je parle des fanatiques irrécupérables.. Pour ceux qui se laissent entraîner par la curiosité, les novices, les naïfs… bien souvent des femmes, je dois le dire, je pense….. — Quel traitement proposes-tu pour ceux-là ? » demanda Melensa avec une pointe d'agressivité dans sa voix douce.. — « Je n'ai pas encore d'opinion précise.. » avoua-t-il.. « C'est une des raisons pour lesquelles j'ai demandé ces bandes.. Je vais essayer de… Qu'en penses-tu personnellement ?.. — Si Domelia existe… » commença-t-elle.. Niger haussa les épaules, brancha rose mauve, scarabée blanc et oiseau vert et se remit à l'écoute des nouvelles.. Melensa sortit dignement.. Dès qu'elle eut quitté la pièce, Niger coupa le com-set et prit sa tête dans ses mains.. Ahid, ô Ahid ! pourquoi m'as-tu fait ça ?.. Ahid s'arrêta, essoufflée, devant la villa.. Le brouillard s'étendait jusqu'au cœur de l'opzone.. Impossible de courir plus de quelques mètres sans souffrir de dyspnée.. La maison des Wahlven était nichée dans un bosquet de résineux argentés assez touffu.. Ahid s'assura que personne ne l'observait — ce qui était un réflexe enfantin : des centaines d'yeux électroniques pouvaient être braqués sur elle sans qu'elle s'en aperçoive ! Elle s'engouffra sous le porche gothique.. D'invisibles réflecteurs projetaient la lumière du jour captée au-dessus de la nappe de brouillard.. Le super-luxe.. Les Wahlven devaient avoir un quota de trois cents et quelque.. Jerk était un administrateur de classe.. a2.. et Ania écrivait des sketches publicitaires pour une socd'enc.. Du moins exerçait-elle ce métier avant de se convertir à l'Oubli.. Sous les voûtes de pierre, un jardin climatisé déployait ses fastes, à l'abri du brouillard, des poussières industrielles et… du.. L'intérieur, inspiré du style mauresque ancien, était garni de meubles bas, délicatement sculptés — le moindre valait peut-être cent points-heure d'énergie — et de coussins en imitation de peau de chèvre.. Le thé-H était servi sur de petits guéridons aux pieds en simili bois de cerf.. Ania Wahlven et sa sœur Indigrid étaient devenues Doms à l'insu de Jerk, qui ne sortait guère de son ministère ou de sa convention.. Elles organisaient des séances d'oubli à la villa et accueillaient chez elles non seulement des adeptes d'Edenko mais beaucoup d'autres venus de la ville, des quartiers prolétariens de Cutlewal et Terevak et des zones zéro (centres de récupération des déchets et ordures).. De jolies femmes aux vêtements cossus et aux coiffures stylisées côtoyaient les travailleurs en combinaison grise et les paras aux tuniques fripées et aux sandales de squale éculées.. Les riches privilégiés et les sans-quota étaient censés communier dans un même idéal.. Donnez-nous l'oubli, Domelia.. L'oubli, pas la révolution… Les plus de cent quarante et les E-zéro finissaient par se ressembler d'une certaine façon.. Ils avaient tous un regard anxieux, interrogateur, vague et vigilant en même temps.. On lisait la foi et l'attente, plus que l'espoir, dans leurs yeux grands ouverts et sur leurs traits tendus.. Certains, comme Ahid, venaient pour la première fois.. Ils observaient les anciens d'un air avide et humble.. Ahid fut un peu excédée par cette attitude.. Elle était avide de découvrir l'oubli, mais elle ne se sentait aucunement humble.. Lorani Lang, une fille d'Edenko, l'avait accueillie à l'entrée et conduite dans la salle réservée au rite.. Ania et Indigrid lui souhaitèrent la bienvenue et l'embrassèrent.. On échangea des noms de Doms et Ahid devin Wolfane.. La séance commença par l'hymne à Domelia, que tous les adeptes reprirent en chœur.. Les hifs accompagnaient la mélopée d'une musique nostalgique jouée par de très vieux instruments : violons, harpes et hautbois.. Aujourd'hui tu es née.. Tu as franchi le seuil.. Des quatre destinées.. Et brisé nos cercueils.. Aux centres du sommeil.. Orbe évanescente.. Tu as détruit le viol.. De nos pensées absentes.. Tu as vaincu Tau-biol.. Clos tes prunelles d'or.. Prolonge notre vie..  ...   de Domelia.. Dans ces conditions, je ne peux pas grand-chose pour elle.. On verra quand elle sortira.. De toute façon, ce n'est pas très grave.. J'imagine qu'une petite cure de sommeil lui fera le plus grand bien.. Vous prendrez un roskol ? ».. Niger se leva brusquement.. Le plus grand bien !.. Il savait ce qui se passait dans les centres de sommeil d'Ipsi.. Normal : son rôle était de se faire une opinion sur….. Quand elle sortirait de là, elle ne serait plus Ahid.. Elle ne serait plus l'Ahid qu'il aimait.. Car il l'aimait, il en était sûr.. Et il se moquait de son quota !.. Ahid se souvenait d'un rêve étrange et vague : l'herbe rose, la mer douce et tiède, les poissons volants, Domelia aux yeux d'or… Puis le rêve devenait cauchemar, avec l'arrivée des hommes noirs.. Le ballet fantastique des ombres écailleuses et des adeptes nus sur l'écran du ciel mauve, la musique obsédante, le combat… Elle avait oublié les circonstances de son arrestation.. Après avoir quitté la villa.. , elle était rentrée chez elle et… rien ! Le trou de mémoire.. Le silence et la nuit.. Elle sentit une main ferme étreindre son épaule.. « Ahid Boseweit Jhallas, Ipsi vous parle ! » Ahid leva les yeux sur le Tw : blanc dans un décor blanc.. Elle comprit lentement qu'elle se trouvait à l'infirmerie d'un centre Interphord-Psychiatrie.. « Ipsi vous parle.. — Il est fou de demander l'oubli quand on a son quota d'énergie.. » dit la voix calme et neutre du réseau phordal.. — « Je sais.. Mais ce n'est pas une question de quota.. Je… » Elle s'assit sur sa couchette.. L'homme en uniforme blanc se penchait sur elle.. Un colosse aux yeux protubérants.. Son crâne dénudé portait les traces d'une récente trépanation.. « Ahid Boseweit Jhallas, parlez !.. — Je voulais savoir si Domelia existait.. — « Et maintenant, » demanda Ipsi, « qu'en pensez-vous ?.. — Oui, je crois… je crois qu'elle existe.. Il y eut un long silence.. « Ahid Boseweit Jhallas, parlez ! » intima de nouveau le Tw.. — « Je ne sais que dire.. » se plaignit Ahid.. Elle était nue.. Elle avait froid, envie de dormir et d'oublier.. — « Domelia existe.. » confirma le réseau.. — « Mais qui est-elle ? » demanda Ahid.. — « Qui est Domelia ? » demanda Ipsi.. « Qui est Domelia ; c'est justement la question que je voulais vous poser… ».. Ahid, Ahid, ma chérie, qu'est-ce qui t'est arrivé ? Qu'est-ce qu'ils t'ont fait ? Ahid, je t'aime !.. Le roskol rendait Niger Jhallas sentimental.. Et la position couchée lui procurait une tristesse infinie.. Il aimait Ahid et ferait tout pour la retrouver.. Tout, c'est-à-dire rien ! Il n'était pas un homme d'action.. L'action, c'est l'affaire de Tau-biol.. Son rôle à lui, son métier, sa vocation, c'était de se faire une opinion sur le monde, et les événements étaient très déprimants, voilà ce qu'il pouvait en dire.. Et il commençait à penser que le monde était plutôt moche.. Résultat : il se sentait chez lui comme en un lieu étranger et froid.. Les opzones ne sont plus ce qu'elles étaient.. Même les cités résidentielles de luxe sont envahies par les brouillards de la ville.. Bien, bien….. Il avait appelé quelques amis et relations au sujet de sa femme.. Des amis ? En avait-il seulement ? Mais si des gens comme Joyd Brazen et Tunisian North ne pouvaient pas l'aider, qui aurait pu ? Après de banales paroles de réconfort, ses correspondants avaient coupé la com.. Impossible de savoir où était Ahid.. Seul Ipsi était capable de répondre à cette question.. Et Niger n'osait appeler le réseau psychiatrique.. Il venait d'ouvrir le bar et se versait un double da-djin lorsque retentit l'harmonieuse sonnerie des appels urgents.. Il courut au com-set en renversant la moitié de son verre sur le tapis.. Un homme au visage tendu et au regard exalté lui faisait face sur l'écran.. « Niger Jhallas, les enfants de Domelia sont avec toi.. Je suis sûr que Wolfane est heureuse au centre de sommeil.. Avec Domelia….. — Wolfane ? ».. Sans répondre, l'inconnu se mit à chanter le deuxième verset de l'hymne :.. Au centre de sommeil.. Sois notre éternité….. Niger coupa.. Il se prépara un autre da-djin, le but rapidement et examina avec intérêt sa réserve de bouteilles.. Nouvelle sonnerie.. « Terka Trisberti.. » dit une voix féminine.. À la place de son visage, les deux cygnes de la convention Vorbar apparurent sur l'écran.. « Je suis la secrétaire de Tunisian North.. Je suis chargée du dossier de Boseweit Jhallas, qui vient d'être transférée dans un centre de sommeil d'Ipsi.. J'ai eu une communication prioritaire avec Interphord-Psychiatrie.. Soyez sans inquiétude… ».. Niger remercia d'une voix pâteuse, sans y croire.. Il se versa plusieurs alcootats, aligna quatre ou cinq bouteilles devant lui et se mit à rire.. Les gens de la convention Vorbar n'étaient que des pantins coiffés dont le réseau phordal tirait les ficelles !.. Vêtue d'une tunique blanche qui couvrait à peine le haut de ses cuisses, Ahid suivit docilement le lent cortège des condamnés au sommeil forcé.. Dormir….. Elle se rappella les prisons d'autrefois : la chaise électrique, le gibet, la guillotine, les tortures… Pourquoi les châtiments infligés dans le monde de Tau-biol, qui étaient beaucoup moins cruels, avaient-ils rendu les Hommes tellement dociles ? Tellement trop dociles !.. D'ailleurs, ce n'était pas un châtiment mais un traitement.. Dormir n'était pas une fin en soi, ni pour Ipsi ni pour les Doms.. Ahid savait qu'elle serait soumise pendant son sommeil aux impulsions subliminales du réseau.. Cette atteinte à la conscience de soi, cette violation de l'intimité psychique, cette rupture avec le monde vivant et pensant effrayaient bien plus les humains que la souffrance physique.. Ce long sommeil forcé devait ressembler à la mort.. Une mort provisoire dans laquelle dieux et démons se disputaient les âmes impuissantes des condamnés !.. Ahid marchait les yeux fermés.. Elle ne voulait rien voir, rien savoir.. L'homme qui se trouvait derrière elle avait une érection dont elle appréciait depuis un moment la dureté et la continuité.. Il essayait de glisser son sexe sous la tunique d'Ahid mais, comme il tenait à peine sur ses jambes, la marche contrariait cet exercice.. Tous ces pauvres gens sous-alimentés, maigres à crever, qui venaient des opzones zéro, étaient des obsédés sexuels, d'après ce qu'on disait.. Mais Ahid s'en moquait.. Le plus pénible, c'était l'odeur.. Une odeur de pourriture presque insupportable.. Elle se bouchait les narines l'une après l'autre et respirait avec parcimonie.. Elle entendit un homme — sans doute un Tw — expliquer qu'il n'y avait plus de place dans les blocs principaux à cause de l'afflux récent des condamnés, et qu'on mettait tout le monde dans l'annexe B.. Ahid gardait les paupières closes.. Elle ne voulait pas connaître l'annexe B.. À en juger par la puanteur, ça ne devait pas être joli, joli… Au moment où l'homme au sexe fureteur allait arriver à ses fins, on les sépara.. Ahid se sentit poussée à droite.. Elle trébucha mais n'ouvrit pas les yeux.. Elle s'appuya contre une couchette — ce qui devait être une couchette.. On lui souleva les jambes, puis sa tunique fut retroussée.. Elle se retrouva étendue, nue jusqu'aux hanches.. Elle garda une main sur son visage, pinçant ses narines entre le pouce et l'index.. À mi-voix, elle murmura : « Donne-nous l'oublie, Domelia, donne-nous l'oubli… ».. Niger Jhallas, dis-moi pourquoi ces bouteilles ventrues, dodues, te regardent comme ça, avec leurs yeux bleus, verts ou jaunes.. N'ont jamais vu un administrateur de classe.. , peut-être ! Pourquoi se tortillent-elles devant toi comme des putes sans quota ? Un peu plus de da-djin pour poétiser la chose ? D'accord.. Essayons.. Dans ce vaste univers d'ombres que déploient les liqueurs brûlantes, Nig, entends-tu le feulement doux et inquiet de ton sang dans tes artères ? Sang bleu, sang rouge.. Mélange concret de vie et de feu.. Un monde tapi derrière les murs : ton inconscient névrotique.. Un monde d'illusions et de mensonges.. D'un instant, peut-on recréer l'espace, petite goutte de lumière tremblante arrachée au néant ? Hum, hum.. Les bouteilles dansent et se balancent comme l'éternel balancier du temps.. Celui qui clôt toutes les prunelles sur l'orbite échevelée du dernier rêve.. Une vie seulement pour un oubli.. Ou toutes les vies pour l'oubli d'une éternité ? Bleue est la toile tendue sur le ciel qui filtre le dernier soleil, pour le dernier geste et l'ultime soupir.. Une seule joie, un seul matin.. Pour un reflet dansant, pour cette vermeille liqueur,.. être.. ! Choisir un monde, un monde qui n'existe pas encore, qui n'a jamais existé même dans les délires les plus fous de Tau-biol le fou.. Un monde qui ne vit et danse que dans l'ambre pâle du da-djin.. Complètement poivré, mon pauvre Nig.. Ton devoir est de te faire une opinion aussi… Tu n'es qu'un pauvre type, Niger Jhallas.. Va te coucher avec tes velléités et tes fantasmes.. Tu n'es pas bon à autre chose.. Même ta poésie ne vaut pas un clou, pauvre Nig.. Ahid, oh ! mon Ahid ! pourquoi m'as-tu fait ça ?.. Niger se jeta sur son lit tout habillé, eut une sorte de sanglot, se coucha les genoux pliés, les poings serrés sur son ventre.. J'en ai marre.. J'en ai marre de tout.. Domelia… Domelia, donne-moi l'oubli !.. Soudain, il y eut un violent appel d'air dans la pièce.. Les poumons de Niger se remplirent d'un mélange frais et tonique.. Qu'est-ce qui se passe ? Tu as oublié de fermer la porte, ou quoi ?.. Il se leva, complètement éveillé.. Il n'avait pas éteint la lumière.. L'habitude.. Ahid ne pouvait dormir dans l'obscurité.. Mais à quoi bon garder une lampe allumée en son absence ? Il marcha jusqu'à la porte.. Elle était grande ouverte.. Tu perds la tête, mon pauvre Nig !.. Il s'avança sur le seuil.. Prendre l'air te fera du bien.. Après tout, tu es en zone protégée et tu ne risques pas grand-chose.. Il fut surpris par la clarté de la nuit et par la douceur de la température.. Les nuits d'août étaient en général extrêmement froides.. Il fit quelques pas sur le gravier puis sur la pelouse.. Ahid, je voulais te dire : j'espère que tu reviendras.. Même si tu es un peu changée, je t'aimerai toujours et nous serons heureux.. Des flaques de lumière s'étalaient autour de lui.. Il leva les yeux, chercha en vain la Lune.. Les flaques avaient la transparence bleutée de l'eau des sources des glaciers.. Et le ciel semé de nuages roses se reflétait dans cette eau.. Niger s'aperçut qu'il ne marchait plus sur l'herbe mais sur le sable.. Il ne s'étonna pas trop.. Autour de lui, il n'y avait que du sable.. Du sable à l'infini.. Il décida de continuer sa promenade pour se faire une opinion sur ce phénomène.. Il marcha un moment et parvint devant un bosquet de conifères.. Il pénétra dans le sous-bois.. Ce n'étaient pas vraiment des conifères.. Les doux feuillages enchevêtrés le caressaient au passage comme des chevelures.. Des parfums ténus, incertains, flottaient dans l'air.. Niger traversa une zone d'ombre, puis aperçut une clairière.. Des rayons de lumière jaillirent de l'horizon comme si le Soleil se levait, montèrent vers le ciel à travers les arbres et retombèrent tout autour de la clairière en fusées multicolores.. C'est à ce moment que Niger vit la jeune femme blonde.. Elle avançait vers lui d'une démarche un peu raide.. Ses cheveux tombaient jusqu'à ses hanches moulées dans une abud collante.. Ses yeux brillaient d'un éclat doré.. Elle s'arrêta à cinq pas de lui, au bord de la clairière.. « Je suis Domelia.. — Je le savais.. — Tu cherches Wolfane….. — Ahid.. — Elle s'appelle Wolfane, maintenant.. — Wolfane….. — Suis-moi.. Niger suivit Domelia dans un sentier bordé d'herbe rose.. L'aube s'éclairait au-dessus des arbres.. Le sentier déboucha dans un parc planté d'arbres nains.. Domelia se retourna, montra d'un geste un bâtiment blanc et massif avec un porche à colonnades.. Une demi-douzaine de petites filles dansaient la ronde sur une pelouse rose.. Elles avaient des fleurs dans les cheveux et une joie un peu perverse rayonnait sur leur visage.. Leurs tuniques argentées volaient haut, découvrant leurs jambes nues.. Niger détourna les yeux, essayant de reporter sur Domelia le désir que les fillettes, au premier regard, avaient fait naître en lui.. Son guide le conduisait toujours à grands pas vers le bâtiment blanc.. Hôpital ou palais ? Un mélange des deux, peut-être.. Il courut pour rattraper Domelia.. Il pénétra derrière elle dans une salle immense, très haute, éclairée par une baie à travers laquelle flambait le soleil levant.. Des hommes et des femmes dormaient sur de larges couches en forme de cygne.. Tous avaient un sourire d'extase sur les lèvres.. Niger respira un parfum de citron et de résine.. Un vertige agréable le prit, suivi d'une tension sexuelle intense.. Il ferma les yeux quelques secondes.. Quand il les rouvrit, Domelia avait disparu.. Il se sentit presque aussitôt mal à l'aise et inquiet.. L'odeur avait changé.. Elle se dégradait, devenait atroce puanteur.. Niger se pinça le poignet, se frotta les yeux.. Le décor aussi changeait.. Une image floue se superposait à la salle des cygnes, se précisait peu à peu.. Une infirmerie sommaire, sombre et enfumée, avec de simples matelas posés en rangs serrés sur les dalles blanches du sol.. Niger avança dans l'allée centrale.. Il n'imaginait pas comme ça un centre d'Ipsi.. Les malades en traitement étaient allongés sur les matelas.. Des liens les attachaient au sol.. Ils étaient vêtus de courtes tuniques poisseuses qui ne cachaient pas les sexes.. À côté de chaque lit, se trouvait une boîte cubique d'où sortaient des fils qui rejoignaient un bandeau métallique fixé sur le front du dormeur.. Niger descendit l'allée, trébucha sur un câble, jura par le Tau — ce qui le fit rire.. Apparemment, aucune surveillance.. Il reconnut Ahid au bout d'une rangée.. Cela faisait un bon bout de temps qu'il ne l'avait vue aussi abandonnée et offerte.. Il s'agenouilla près de sa couche, entreprit de lui ôter son bandeau.. Il souleva doucement sa tête et serra son buste contre lui.. « Ahid, Ahid, ma chérie, c'est Nig ! » Il passa un bras sous ses épaules et l'autre sous ses cuisses.. C'était étrange : elle ne pesait presque rien.. Il l'emporta comme un voleur, trouva une porte entrouverte au fond de la salle.. Toujours personne.. Il sortit avec son fardeau vivant et tiède.. Un escalier.. Il descendit deux marches, manqua la troisième et tomba, entraînant Ahid avec lui.. La chute lui parut longue, comme filmée au ralenti.. Il ne ressentit aucun choc, roula dans l'herbe rose, la jeune fille contre lui.. Ahid s'éveilla et lui sourit.. « Merci d'être venu, Nig.. » Elle enleva sa tunique et, d'un geste, invita Niger à se débarrasser de son pantalon et de sa chemise.. Niger secoua la tête.. « Non… » Ahid se mit à rire.. « Pas encore.. » ajouta Niger.. Elle se leva et lui prit la main.. Ils étaient seuls au milieu d'une plaine d'herbe rose, avec quelques bouquets d'arbres bleutés.. Une énorme boule orange se hissait au-dessus de l'horizon dans un carnaval de lumière tendre.. — « Nig, nous marcherons sur la mer si nous voulons….. — Ils vont nous rechercher d'une façon ou d'une autre ? » demanda Niger.. — « Les.. peut-être… Il faut nous éloigner le plus possible.. Plus on est loin de leur base, moins ils sont dangereux.. — C'est normal.. — « La mer est une limite pour eux.. Mais nous pouvons la traverser si nous voulons….. — Qui, nous ?.. — Nous, les Doms.. — Je ne suis pas un Dom.. — Tu vas le devenir.. — Non, Ahid.. Nous allons rentrer chez nous, à Edenko.. Ahid rit et se mit à courir un peu plus vite.. « Nig chéri, nous sommes dans l'univers de Domelia.. Regarde l'herbe !.. — Je ne peux pas te suivre chez les Doms.. — Alors, pourquoi es-tu venu me chercher ?.. — Ahid, réponds-moi d'abord : qui est Domelia ? ».. Ahid se mit à chantonner : « Goutte vermeille du réseau échappée.. Orbe évanescente… C'est ce que dit la chanson.. Je n'en sais pas plus que toi, Niger Jhallas.. Quelques points noirs apparurent dans le ciel, très haut, à l'opposé du Soleil.. « Ce sont eux, les subs, les.. ! » dit Ahid.. « Mais nous avons le temps de nous cacher.. Ils sont loin.. » Elle tira Niger en direction du bosquet le plus proche.. Il la suivit sans enthousiasme, se laissant remorquer dans l'air.. Il retrouvait peu à peu sa lucidité.. Nous sommes donc dans un univers mental qui n'est pas exactement celui de Tau-biol, quoi que les impulsions de Tau-biol puissent l'atteindre — sous la forme des subs, du moins dans la zone frontière.. Et naturellement, mon corps se trouve toujours à la maison, villa.. , opzone Edenko — ivre mort !.. Ahid força Niger à se coucher sous les arbres mais il échappa aux douces mains de sa femme.. « Non, non, je ne veux pas ! » Il se mit à courir, quitta l'abri du sous-bois, émergea au bord de la plaine, face au vol des subs.. Il s'arrêta un instant, ébloui par le Soleil, ferma les yeux.. « Je ne suis pas un Dom… » Ahid le rejoignit.. « Nig, je t'en supplie, viens !.. — Va-t'en, Ahid.. Va-t'en seule.. Je ne peux pas.. Essaie de… » Il repartit en tournant le dos au Soleil.. Le bosquet avait disparu.. Les subs plongèrent, entourèrent Ahid, qui s'agenouilla en appelant Domelia.. Niger continua de courir.. Il s'éveilla chez lui, les tempes battantes, avec une douleur sourde dans la tête et les yeux.. Il était couché sur le tapis, devant une demi-douzaine de bouteilles parfaitement alignées et trois verres vides.. « Bien, bien.. Il réfléchit longtemps.. Domelia existe, ça ne fait aucun doute, mais je ne sais toujours pas qui elle est ni d'où elle vient… Si je demandais une consultation à Ipsi.. J'ai des responsabilités ; je ne peux pas me permettre de… Ahid, ma chérie, je t'aime toujours.. Tu n'as pas le droit de douter de moi.. Ce n'est pas une question de quota.. Et grâce à toi, j'ai pu me faire une opinion personnelle sur l'existence de Domelia.. Un administrateur de ma classe doit toujours essayer de se faire une opinion sur les choses importantes.. J'en parlerai aujourd'hui même à mon sup, Abd Nefon.. Et j'espère que tu rentreras bientôt, mon amour.. Quelques minutes avant la synthèse de Th (midi), Joyd Brazen appela Niger sur rose mauve à son bureau de l'Énergie.. « Nig, j'ai une mauvaise nouvelle pour toi.. — Joyd !.. — Est-ce que tu te sens assez fort pour l'entendre tout de suite ?.. — Certainement, Joyd.. Je suis un homme… respectable.. La jeune femme haussa les sourcils, eut un rictus étrange.. « Un homme conscient de sa vie ? Nig, Ahid se trouve… se trouvait dans un centre de sommeil du quartier.. a8.. sud.. Elle n'a pas supporté la dose habituelle de nobutil.. Elle est morte cette nuit.. La convention Vorbar te présente ses condoléances….. — Merci, Joyd.. Niger coupa la communication, se leva, s'examina dans la glace à inverseur du com-set.. Il avait une sale gueule.. Le moment était peut-être venu d'appeler Ipsi pour demander une consultation.. Il forma sur les touches le numéro du centre de Wishingen.. Lentement, à mi-voix, il murmura le slogan le plus éculé, le plus idiot et le plus fameux de Tau-biol :.. Il est fou de demander — l'oubli.. Quand on a son quota d'é–nergie !.. Donne-nous l'oubli, Domelia.. Galaxie.. [2.. série] 133, juin 1975..

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  • Title: Récits de l'espace/Jeury/la Fille seule au cœur de la ville | Quarante-Deux
    Descriptive info: la Fille….. la Fille seule au cœur de la ville.. O.. ui, cette ville, ce pays sont différents.. , se dit Sabine.. Tout était différent.. Les regards se posaient sur elle avec douceur et bienveillance, comme un souffle, comme une caresse… Depuis combien de temps n'avait-elle pas connu cette joie rare et précieuse ? La joie de se sentir comprise et aimée.. Une sérénité profonde qui semblait naître d'un acte de paix conclu avec elle-même et avec le monde… Quelle chance d'avoir enfin découvert ce pays ! On lui en avait dit tant de bien.. Et tout lui semblait à la fois différent et familier.. Les gens parlaient sa langue et tous étaient ses amis.. Et ils restaient pourtant, comme leur ville, extraordinairement étrangers.. Je suis très seule.. , se disait Sabine, mais elle n'éprouvait aucun sentiment de solitude.. D'ailleurs, l'attrait de la nouveauté dominait toutes ses impressions.. Elle ne se souvenait pas d'avoir eu dans sa vie autant de plaisir à regarder les vitrines.. Distraction banale, souvent teintée de mélancolie, devenue soudain, par la grâce d'une situation encore pleine de mystère, à la fois excitante et joyeuse.. Les boutiques de la rue de l'Orbe, avec leurs robes somptueuses ! Les doux tissus aux teintes changeantes, exposés au milieu des fleurs les plus étranges, sur un fond d'azur qui ressemblait merveilleusement au ciel : elle croyait voir parfois de petits nuages blancs voguer entre la soie et le velours, l'arline et l'organdi.. Admirable.. , pensa-t-elle.. Tout est si beau.. Tout est si bien en moi : équilibre, tranquillité, espérance….. Une sensation délicieuse naquit tout à coup dans son corps, nouvelle aussi, inconnue.. Elle chercha aussitôt à l'identifier, à la nommer, mais elle n'y parvint pas tout de suite.. Il lui fallut plusieurs minutes pour comprendre qu'elle avait faim et que c'était agréable.. Rien de tel n'accompagnait l'appétit dans le monde d'où elle venait — mais de quel monde venait-elle donc ?.. Il est midi.. J'ai faim.. Je vais manger… La vie était si simple à… à Djerisan.. Oui, le nom lui était venu presque sans hésitation : elle était à Djerisan, la ville parfaite.. Ville parfaite dans un monde parfait.. Je suis enfin arrivée à Djerisan.. Peu importe ce qui s'est passé dans ma vie et dans ma tête.. La mémoire est un poids mort : je n'ai pas besoin de mémoire !.. Parmi les innombrables flâneurs de la rue de l'Orbe, beaucoup se retournaient sur son passage.. Leur regard, leurs traits souriaient ; mais Sabine ne se souvenait pas d'avoir vu sur des visages humains une telle expression de douceur et de bonté.. Elle marchait à petits pas.. D'ailleurs, personne ne semblait pressé.. Elle rendait discrètement les sourires et les signes de tête amicaux.. Elle avait fait une centaine de pas en remontant la rue, lorsqu'un groupe joyeux l'entoura.. Une charmante fille aux cheveux rouges et aux yeux clairs lui prit la main.. Sabine eut un coup au cœur : jamais encore on ne lui avait pris la main.. « Viens avec nous, Sabine.. » dit la jeune fille aux cheveux rouges et aux yeux clairs.. « On va manger tous ensemble chez les… ».. Sabine ne comprit pas le nom.. Cela n'avait aucune importance.. À Djerisan, on s'appelait.. ami.. Les noms comptaient si peu.. Un monde d'amitié.. , se dit-elle.. Un monde de liberté et de joie.. Sabine suivit ses compagnons dans une rue adjacente qui semblait redescendre vers le centre de la ville.. Le groupe était composé d'une demi-douzaine de jeunes hommes et de quatre femmes, plus elle-même.. Tous portaient des vêtements amples, de couleurs bigarrées et un peu criardes ; sur les courtes tuniques des filles, les chemises et les pantalons bouffants des hommes, les oiseaux légendaires croisaient dragons, dieux exotiques, poissons volants, centaures, licornes, serpents de mer, chevaux ailés, nains et gnomes, au milieu des palais et des pagodes, sous une pluie de fleurs et de comètes.. Sabine seule portait une robe longue, d'un beau bleu uni, clair et virginal.. Mais par deux fois, elle aperçut de loin des jeunes femmes vêtues comme elle-même, et entourées comme elle-même d'un groupe amical et bruyant.. Peut-être des étrangères aussi.. Peut-être la longue robe bleue était-elle la tenue habituelle des étrangères en visite à Djerisan.. Suis-je une étrangère ?.. se demanda Sabine.. Bien sûr, ce monde est différent de celui que je connais, mais….. Il lui semblait quelquefois qu'elle était déjà venue à Djerisan, en d'autres circonstances, non moins mystérieuses.. De toute façon, elle se moquait du passé.. Merveilleux, exaltant, le présent lui suffisait.. Il lui suffirait pour toujours.. « J'ai faim ! » dit-elle.. Deux de ses nouveaux amis, un garçon et une fille, l'entraînèrent chacun par un bras en direction d'un haut immeuble au porche en arc de cercle, gardé par deux solides géants au torse nu.. Peut-être des androïdes.. , songea Sabine.. Y a-t-il des androïdes à Djerisan ? Et puis : en quelle année sommes-nous ?.. Elle se rappela : les dates n'existaient plus à Djerisan, la ville parfaite.. Le temps ne comptait pas et on ne comptait pas le temps ! Ses compagnons, auxquels s'était joint un autre groupe — qui accompagnait aussi une femme en robe bleue —, la conduisirent sur une haute terrasse vitrée d'où l'on apercevait la montagne enneigée.. Neiges éternelles ? Ou bien était-ce l'hiver ? Dans ce cas, la ville parfaite devait être climatisée, peut-être enfermée sous un dôme ou un champ de force.. Elle ne savait presque rien de Djerisan mais son ignorance la tourmentait peu ; elle n'avait même pas envie de poser des questions à ses amis qui, naturellement, lui auraient répondu tout de suite.. Elle avait mieux à faire que poser des questions.. Manger d'abord, car elle avait maintenant très faim, et les mets, disposés sur des petites tables rondes à quatre places, excitaient fort son appétit.. Comment disait-on autrefois, dans son pays — quel qu'il soit ? L'eau lui venait à la bouche.. Soudain, elle se sentit poussée amicalement vers une table ; la tenant par les mains, ses amis l'aidèrent à s'installer sur une chaise souple, déplièrent une serviette de soie qu'ils posèrent sur ses genoux, remplirent son assiette de coquillages et de minuscules morceaux de chair ou de pâte de protéines, et son verre d'un liquide de couleur vert bleu, puis s'assirent autour d'elle et l'applaudirent en riant.. Plus tard, on servit à Sabine un vin léger et pétillant : c'était la première fois qu'elle buvait du vin ; elle le trouva bon et en redemanda.. Le repas était délicieux, l'ambiance joyeuse.. Sabine riait avec ses compagnons, et il lui semblait qu'elle n'avait pas ri ainsi depuis des siècles… Elle n'avait pas de chronomètre ; personne n'en avait et on ne voyait pas la moindre pendule.. Le temps ne comptait pas — mais il passait si vite.. Si vite ! Des visages en remplaçaient d'autres tout aussi gais, aimables et avenants.. Sabine pensa que le travail devait se faire par roulement ; aussitôt libres, les gens — qui semblaient avoir beaucoup de loisirs — s'amusaient les uns chez les autres.. Mais cela ne suffisait pas à expliquer leur bonne humeur.. Il y avait aussi beaucoup d'enfants, qui entraient  ...   paranoïaque ou schizophrène… ou n'importe quoi de ce genre ?.. … Ses amis l'avaient entraînée dans la rue.. Elle scrutait les silhouettes et les visages.. Elle espérait repérer dans la foule une robe bleue pareille à la sienne.. Mais les passants, tous vêtus de courtes tuniques chamarrées, se pressaient en troupes denses — incroyablement denses — sur les trottoirs et dans les artères réservées.. Pourquoi étaient-ils plus nombreux que le matin ? Peut-être ne travaillait-on pas l'après-midi, à Djerisan ? De toute façon, la cohue était telle que Sabine dut renoncer à son espoir de prendre contact avec une autre lure.. Les visages, maintenant, lui semblaient indifférents, sinon hostiles, les vitrines ternes, les bâtiments sombres et laids, les rues étroites, le ciel maussade, l'air empuanti.. Et quand elle demanda à ses compagnons ce qu'était en réalité une lure, le jeune homme blond, la fille aux cheveux rouges, le vieux sage eurent tous les trois le même rictus bizarre, la même lueur trouble dans les yeux, et aucun d'eux ne daigna répondre à sa question.. « Il faut que nous partions, maintenant.. » dit la fille « Nous allons te conduire à ta voiture et nous te laisserons.. — Ma voiture ? » dit Sabine.. « Je suis étrangère, je… ».. Comment pouvait-elle posséder un véhicule dans cette ville qui n'était pas la sienne et où, d'ailleurs, on ne voyait pour ainsi dire que des piétons ?.. Est-ce parce que je suis une lure ?.. — « Tu as oublié ? » demanda le vieil homme d'un air un peu cruel.. Oui, presque cruel.. « Ne t'inquiète pas, tu vas te souvenir.. » ajouta-t-il en riant.. « Tu te souviendras de l'essentiel.. On te laisse ta chance ! ».. Ma chance ? La fille seule au cœur de la ville, c'est donc bien moi ? Quelle chance ?.. Sabine n'avait pas peur.. Elle savait qu'elle pouvait prendre une dragée bleue : le monde serait amical et la ville parfaite, comme avant ; les sourires renaîtraient autour d'elle ; elle n'aurait plus rien à craindre… Un vertige la saisit.. Elle sentit vaguement que ses compagnons la soutenaient, la portaient plus qu'à moitié.. Elle distingua d'autres visages.. Des groupes s'approchaient d'eux.. Curieux, un peu moqueurs, un peu hostiles.. Elle entendit : « Lure, lure… ».. Elle demanda à haute voix — ou du moins elle le crut — : « Suis-je une lure ? Qu'est-ce qu'une lure ? » Elle ne comprit pas la réponse du vieil homme.. Lui avait-il répondu ? Avait-elle vraiment posé la question ?.. Lorsqu'elle reprit vraiment tout à fait conscience, elle était seule.. Seule dans une voiture.. Sa voiture ? Une petite urbaine ovoïde Marine 3 : elle connaissait un peu ce modèle ; elle se sentait capable de le conduire tant bien que mal.. Enfin, plutôt mal que bien.. Mais… mais il y avait le code, le terrible code de Djerisan ! Elle vit la brochure jaune et noire dans une niche du tableau de bord.. Code de Djerisan… C'est ça ! Non, je ne pourrai jamais !.. Affolée, elle posa la brochure sur le siège gauche et chercha dans son sac la boîte d'euteral.. Elle n'acheva pas son geste.. Elle rejeta le buste en arrière et respira fort.. Ils me laisseront peut-être une chance ; si je veux m'en sortir, il ne faut pas que je me drogue….. Elle reprit le code.. Même avant son lavage de cerveau, elle n'avait qu'une idée assez floue des règles de la circulation urbaine à Djerisan.. Elle avait entendu dire que c'était une formidable partie d'échecs.. Une partie d'échecs.. , pensa-t-elle,.. dans laquelle je serai un pion, un simple pion.. « Et les Titans finiront par me prendre, hein ! » cria-t-elle en essayant d'ouvrir la portière.. Et alors….. Elle se souvenait, maintenant.. » avait dit le vieil homme.. Les Titans l'arrêteraient lorsqu'elle aurait commis un certain nombre de fautes.. Elle ne savait combien.. C'était ça, le jeu des lures ! On lui réservait le sort d'une bête de cirque.. Pire même ! Elle serait livrée à ces géants stupides qui s'amuseraient d'elle devant un public ravi : c'était le jeu.. Le jeu des lures ! Elle avait été choisie et préparée pour cela.. Elle n'était plus qu'une proie.. Mais elle avait quand même une chance de leur échapper, de gagner la partie : à condition de garder sa lucidité, donc de renoncer aux merveilleuses dragées bleues… Naturellement, la portière était bloquée ; elle ne s'ouvrirait qu'à la fin du jeu.. Sabine put cependant baisser la glace et respirer un peu d'air frais.. Elle étouffait.. Une chance ? L'ai-je vraiment ? Tout n'est-il pas truqué ? Peut-être pas, après tout.. Les gens qui se passionnent pour le jeu des lures — autant dire les neufs dixièmes de la population — doivent avoir la certitude que je peux m'en tirer — enfin que n'importe quelle proie peut échapper aux Titans… Mais moi, je ne suis pas douée !.. Prends une dragée, Sabine, c'est tellement plus simple ! Une, deux ou trois.. Tu dois en avoir au moins dix dans ta boîte.. Quand les Titans te violeront en public, les uns après les autres, tu les trouveras adorables.. Et tu serais encore persuadée de vivre dans le meilleur des mondes, dans une ville parfaite ! Prends une dragée, Sabine.. Deux ! Tout de suite !.. Avec l'euteral, tu es sûre de perdre, mais tu t'amuseras comme une folle.. Peu importe ce qui arrivera après !.. Prends une dragée bleue, Sabine….. Une voix grinçante jaillit du tableau de bord : « Attention ! Attention ! Véhicule.. urb 10904.. , votre durée de stationnement légal au parc 108 A est dépassée de vingt secondes.. Un délai d'une minute vous est accordé… ».. Une minute ?.. Sabine regarda ses poignets nus.. Je n'ai pas de chronomètre.. D'ailleurs, le temps n'existe pas, à Djerisan… Sauf pour le code de circulation urbaine, naturellement !.. « Vous devrez avoir quitté votre point de stationnement dans trente secondes.. » reprit la voix.. « Direction des Jeux appelle lure Sabine B 214.. Attention ! Attention ! Vous vous trouvez à bord du véhicule.. Vous devrez… ».. Sabine releva sa longue jupe sur ses genoux.. Elle crevait de chaleur dans cette minuscule coque de plastique transparent.. Elle ferma les yeux un instant, rejeta en arrière ses cheveux fous, promena le bout de sa langue pâteuse sur ses lèvres sèches….. Ai-je vraiment une chance ?.. « Vous devrez avoir quitté votre point de stationnement dans dix secondes ! » lança la voix sur un ton triomphant.. « Attention, attention ! Le jeu des lures va commencer ! ».. Sabine prit la boîte d'euteral dans son sac, la garda une seconde ou deux dans la main, résista sauvagement à la tentation, et jeta de toutes ses forces les dragées bleues par-dessus la glace.. Puis elle posa la main droite sur le volant et, de l'index gauche, enfonça la touche de départ.. Je suis la fille seule au cœur de la ville !.. la Fille seule au cœur de la ville.. Fantasmagoria.. 1 [.. Spirale.. 1], juin 1975, publié à l'occasion du festival de Science-Fiction de Salon-de-Provence, 27 juin-6 juillet 1975..

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