www.archive-org-2013.com » ORG » Q » QUARANTE-DEUX

Choose link from "Titles, links and description words view":

Or switch to "Titles and links view".

    Archived pages: 1235 . Archive date: 2013-12.

  • Title: Galerie virtuelle/Rouiller/Vignettes 6 | Quarante-Deux
    Descriptive info: Sauter la navigation.. accueil.. exliibris.. pgeff.. archives.. kws.. récits.. prix.. carnets.. photos.. Vous êtes ici :.. →.. Galerie virtuelle.. Vignettes 6.. Sections.. Bidel.. Francescano.. Paternoster.. Rouiller.. Navigation.. présentation.. François Rouiller : dessins à l'encre.. 1992.. voir en grand : 78 K.. voir en grand : 60 K.. voir en grand : 18 K.. voir en grand : 72 K.. voir en grand : 42 K.. © Quarante-Deux.. — Reproduction interdite sans autorisation.. Voir les.. conditions d'utilisation.. Création :.. mercredi 12 avril 1996 —.. Modification :.. mercredi 12 avril 1996.. Adresse du site :.. haut de page.. écrire à Quarante-Deux..

    Original link path: /galerie/rouiller/vignettes_6.html
    Open archive

  • Title: Galerie virtuelle/Rouiller/Vignettes 7 | Quarante-Deux
    Descriptive info: Vignettes 7.. 1993 à 1995.. voir en grand : 30 K.. voir en grand : 36 K.. voir en grand : 66 K.. voir en grand : 108 K.. voir en grand : 24 K.. voir en grand : 48 K..

    Original link path: /galerie/rouiller/vignettes_7.html
    Open archive

  • Title: Galerie virtuelle/Rouiller/Vignettes 8 | Quarante-Deux
    Descriptive info: Vignettes 8.. Divers sans date..

    Original link path: /galerie/rouiller/vignettes_8.html
    Open archive
  •  

  • Title: Récits de l'espace/Jeury/Mort d'un salaud | Quarante-Deux
    Descriptive info: section Michel Jeury.. tout Quarante-Deux.. galerie.. Récits de l'espace.. Mort….. Curval.. Egan.. Jeury.. Pierru.. Michel Jeury : la Conspiration des Trois-Noms.. Intégrale des nouvelles.. Mort d'un salaud.. D.. uc, le berger allemand, monta derrière.. Benoît Vertal prit le volant, et Philippe s'assit à côté de lui, la tête droite, le cou tendu.. Une sorte de sourire crispait la bouche trop petite du jeune homme et découvrait ses incisives supérieures, petites aussi et cariées.. Il promena ses mains devant lui, en un geste retenu, et ses yeux devinrent très humains un instant et exprimèrent une joie sérieuse, nullement enfantine.. Le chien eut un aboiement sec.. « On part.. » dit Benoît.. Mais, une main sur le volant, il regardait son fils, de profil.. Trop petit pour son orgueil, un peu rond mais pas gras, Benoît Vertal se définissait spécialement par la sympathie, voir l'admiration qu'il éprouvait pour Mussolini, peut-être à cause de la similitude de leurs prénoms.. Ce matin, il pensait à la mort du Duce.. Il y pensait souvent.. Il se disait qu'il était absurde d'y penser, dix ans après.. Le monde est.. assez.. absurde.. , songea-t-il en démarrant distraitement.. Mais il aimait bien la vie ; il se sentait vaguement heureux du projet qu'il avait fait, qu'il avait plutôt à moitié rêvé, cette nuit.. Le chien jappa d'aise.. « Duc ! » fit son maître.. Duc était un bon chien, et Philippe un idiot.. Un idiot, oui, un simple d'esprit ; ils constituaient à eux deux toute la famille de Benoît Vertal.. — « Cent dix ! » remarqua Philippe, d'une voix dont on n'eût pu dire qu'elle était haute ou basse.. Il n'avait pas de voix à lui.. Il n'avait pas de visage, non plus.. À peine voyait-on ses taches de rousseur, ses dents mal plantées, ses yeux inexpressifs.. — « Au fond, » murmura Benoît pour lui-même, « le Duce était un homme bien.. Seul Hitler était fou.. ».. Mais dix ans après, cela valait-il la peine d'y penser ? De Mussolini, il aimait l'échec, la mort.. Il avait la tête pleine d'idées de grandeur, mais il restait un petit bourgeois.. Il avait beaucoup d'orgueil, mais aussi trop d'intelligence pour aimer la victoire.. La route s'en allait, droite, entre les vignes, les bois.. La fraîcheur octobrienne entrait par la glace ouverte.. Un cycliste apparut qui roulait vite, courbé.. Philippe, les mains appuyées sur les coussins, de chaque côté de lui, se souleva légèrement, dit : « Écrase-le.. Benoît se mit à rire avec douceur.. — « Mais non ! Il ne faut pas l'écraser, c'est pas un salaud.. — Ah ! C'est pas un salaud.. » répéta Philippe d'un air déçu.. Son père expliqua, posément, tandis qu'il accélérait : « Mais non ! Je ne sais pas si tu l'as reconnu : c'est un ouvrier agricole ; il travaille à Saint-Pierre.. En général, les ouvriers agricoles ne sont pas des salauds.. Derrière, le chien s'agita et gémit.. « Tranquille.. Il s'inquiétait, ce chien.. À la maison, il suffisait qu'on lui criât « Duc ! Y a un salaud ! » pour qu'il se jetât sur le premier venu et le mît à mal.. « Il y en a parmi eux » ajouta Benoît, « mais en général….. — C'est vrai, » dit Philippe, gravement, « c'est surtout en ville qu'il y a des salauds.. — Peut-être.. Les choses ne sont pas si simples.. , pensa Benoît, avec plaisir.. Mais son fils était trop demeuré pour comprendre.. « Un jour, » lui dit-il avec tendresse, « nous rencontrerons un vrai salaud et nous le tuerons.. Il s'écouta répéter « Nous le tuerons.. » et scruta le visage bête, fermé de son fils.. « … Un vrai salaud et tu le tueras toi-même ! ».. Heureux, Benoît se dit que Mussolini, son héros, eût parlé comme lui.. Il rappela à son fils : « Philippe, tu me feras penser de prendre un litre d'huile et des lames de rasoir.. Benoît Vertal possédait une scierie, dont il s'occupait plus ou moins, et qui lui rapportait un petit revenu.. Mais son travail lui laissait le temps de rêver ; il aimait beaucoup rêver.. Il ne manquait pourtant pas de sens pratique.. Sa femme était partie avec un Parisien en vacances, quand leur fils avait deux ans.. Depuis il s'était toujours débrouillé seul, assez bien.. Il s'enorgueillissait même de ses qualités de maître de maison.. Maintenant, il se penchait avec intérêt sur ses comptes du mois de septembre.. Dans cette petite pièce qu'il appelait son bureau, il y avait une table encombrée de papiers, de classeurs et de livres, puis deux chaises, une bibliothèque ; enfin une glace en face de la table pour qu'il pût se voir en travaillant.. Il avait un goût profond pour la comptabilité.. Dépenses pour le mois de septembre 1955.. (y compris le salaire de la femme de ménage et les charges sociales) : 46 815 francs.. Heureusement, la propriété exploitée par un métayer italien fournissait le vin, la volaille, les œufs, les légumes, plus deux cent mille francs de recettes par an.. Benoît avait aussi un portefeuille d'assurances, comme tout le monde.. Philippe bricolait, s'occupait du jardin et des bêtes qu'ils élevaient, poules et lapins, puis il chassait, par simple cruauté.. Benoît, lui, ne prenait pas souvent le fusil.. Il aimait les bêtes ; il n'était pas cruel.. « Bon, » grogna-t-il, « nous allons finir par dépenser cinquante mille francs par mois.. Il envisagea une réduction des dépenses pour octobre, de quinze pour cent.. Lui, Benoît Vertal, aurait aimé être un homme célèbre, mais il n'avait aucun moyen de le devenir, et il le savait car il était assez intelligent.. Aucun moyen à part le projet ; le projet qu'il avait rêvé l'autre nuit.. Il s'émut en y pensant.. Il se leva, sortit, d'un seul mouvement, appela : « Duc ! ».. Le chien bondit et ensemble ils se roulèrent avec virilité sur la pelouse, déjà semée de larges feuilles jaunes de peuplier.. Duc jappa, mordilla.. Son maître riait, zézayait, lui parlait comme à un enfant.. À quarante-cinq ans, Benoît Vertal était resté un homme jeune et sain.. Il rentra, marcha jusqu'à la glace, puis, le menton entre les doigts, il se fit un regard dur.. Il se cambra ; il avait la taille de Napoléon.. Mais Mussolini était-il grand ? On ne sait pas, on ne se rappelle plus.. Il repensa au projet.. Comme il était nerveux ! Il ouvrit la fenêtre, cria : « Duc ! Y a un salaud ! ».. Le chien sauta sur ses pattes, courut, tourna la tête de tous côtés et ne vit rien.. Alors, il revint vers son maître et lui adressa un tel regard de reproche que Benoît en eut les larmes aux yeux.. « Mon petit Duc, » dit-il, « pardon.. J'ai pas fait ça pour me foutre de toi.. Duc ! Duc ! ».. … Naturellement, il y avait les réparations de la voiture : 5 500 francs.. Mais il faudrait encore changer un pneu avant la fin de l'année.. Impossible de rogner là-dessus.. Benoît savait que Garzoni, son métayer, lui avait volé un veau de 50 000 francs, soit 25 000 francs de perte.. Non que Garzoni fût un salaud, mais il avait cinq gosses et il venait d'acheter une moto.. Son patron songeait qu'il ne possédait qu'un cyclomoteur, lui, en dehors de son indispensable voiture.. Mais il ne voulait pas faire d'histoires.. Il avait beaucoup de respect pour les travailleurs.. Il appelait son métayer “monsieur Garzoni”.. Viviane était une belle fille, vingt-deux ans plus tôt, la plus belle du canton de Chignac.. Elle rêvait de travailler à Périgueux, mais son père, facteur, et sa mère, qui tenait bistrot et gérait une cabine téléphonique, refusèrent de la laisser partir.. Ils la marièrent donc au fils Vertal qui avait fait des études et inspirait confiance.. Déjà Benoît voulait devenir célèbre et Viviane s'en exalta — il crut qu'elle s'exaltait.. Lui éprouva pour elle, tout de suite, un grand amour esthétique.. Il regretta de n'être pas un homme ordinaire pour mieux l'aimer, mais il estimait, non sans orgueil, que sa personnalité s'accordait mal des sentiments humains.. Il l'épousa avec l'intention précise de l'initier à la vie et à la culture, et de prendre sur elle une autorité douce et complète.. Il voulait en faire non pas sa “chose” mais une partie de lui-même.. Il avait imaginé qu'elle l'aimait passionnément, qu'il comptait seul  ...   jugerait.. Il aurait un grand procès, poignant d'incertitude.. Lui, il serait tour à tour hautain, séduisant, énigmatique, roué, et avec l'habileté, l'intelligence qu'il sentait bouillonner en lui, oui, il s'en tirerait.. On prendrait violemment parti pour ou contre lui, la Presse lui consacrerait de larges colonnes.. (La droite serait pour lui, il le sentait ; il en éprouvait même quelque amertume.. Il est vrai qu'à Périgueux rien ne ressemble tant à la droite que la gauche.. ) Avec un peu de chance et plus d'adresse, il vivrait le “procès du siècle”, et serait finalement acquitté, ou condamné pour la forme.. « C'est possible ! C'est possible ! » cria-t-il d'une voix étouffée.. Il imaginait la scène : « Accusé, levez-vous ! ».. Réticent au début, le public serait bientôt avec lui.. Mais pour finir, acquitté ou pas, le mystère resterait.. Benoît rentrerait chez lui ; on l'admirerait peut-être, on le craindrait, en tout cas.. Et personne, jamais, ne saurait la vérité.. Oui, c'était possible, mais il fallait y penser longuement avant de rien faire, comme on pense à une histoire qu'on veut raconter.. Le matin, il prit la Traction pour aller à Chignac, avec Philippe.. Il n'y pensa guère.. Philippe, l'ignorant, l'idiot, Philippe écrivait.. Il écrivait des sortes de poèmes et aussi des lettres à des correspondants plus ou moins imaginaires.. Mais tout cela n'était même pas génial, et rien ne rachetait son ignorance et sa bêtise.. On doit, d'ailleurs, renoncer à reproduire son orthographe qui était celle d'un enfant du cours élémentaire.. Il se servait d'un gros crayon bleu, de menuisier, et il ne pouvait loger plus de quatre ou cinq mots par ligne.. Monsieur madame.. Ce monsieur et cette dame n'existaient pas.. Dommage.. Vous savez bien comme je vous aime aussi je vous demande pas d'argent mais je voudrais que vous faites que j'aie mon permis de chasse ils me refusent toujours de me donner mon permis de chasse c'est parce qu'ils croient que je suis trop bête pour avoir un fusil c'est mon père qui le leur dit c'est des salauds mon père me donne un fusil pour aller à la chasse mais je suis tout le temps obligé de me cacher parce que j'ai pas de permis alors je suis bien malheureux monsieur madame il faut que vous m'aidiez parce qu'il y a que vous qui m'aimez je voudrais bien avoir mon permis de chasse et plus tard mon permis de conduire et y a que vous qui pouvez m'aider les autres c'est tous des salauds….. Assis sur le perron de sa villa campagnarde, Benoît Vertal cajolait le siamois en lui disant des mièvreries : « Mimi mi mi petit zalaud, petit zalaud ! » Pour faire de Duc l'ennemi juré des “salauds”, son maître s'était servi des chats qu'il affublait de cette épithète désobligeante.. Il n'y pensait pas sans confusion.. Il est dans la vie de petites compromissions que Benoît Vertal, féru de sa grandeur d'âme, n'acceptait qu'avec honte.. « Petit zalaud, petit zalaud ! ».. Philippe arriva en traînant ses savates.. C'était un grand jeune homme mince, un peu voûté, au long cou de fille.. Sur la peau très pâle de son visage, les taches de rousseur avaient un air malsain.. — « Je veux un fusil.. » dit Philippe.. Il prononçait.. fusile.. Benoît le regarda en pensant à autre chose.. « J'aurai vingt ans ce mois ; » dit le garçon avec une certaine fierté, « je veux un fusil.. — Ah bon ! » fit son père.. « T'auras vingt ans… ».. Il prit un accent de moquerie.. « C'est ben dommage que tu puisses pas faire un soldat ; t'aurais ben un “fusile”.. En regardant son fils, Benoît se rappela la blancheur de Viviane.. Elle était peut-être belle encore, à quarante ans.. Il en eut mal au ventre.. Malgré les taches de rousseur, le garçon ressemblait indécemment à sa mère.. Il ne fallait pas que le crime de Philippe — ou de Benoît — fût commis avec un fusil ; la responsabilité du père risquait alors de ne pas apparaître assez nettement.. Et adieu le grand procès ! Benoît avait acheté un automatique de Manufrance.. Il le montrerait à Philippe et dirait négligemment : « Un jour, tu rencontreras un vrai salaud et tu ne le manqueras pas.. Le hasard fit le reste.. La lettre de Viviane fut pour Benoît une grande surprise :.. Mon fils a maintenant vingt ans ; je veux le voir.. Je sais qu'il est un peu simple et qu'il vit toujours près de vous.. Arrangeons une rencontre et, si ce n'est pas possible, je viendrai chez vous.. Benoît rêva longuement à la chair blanche de celle qui avait été sa femme.. Il ressentit un peu de haine pour elle, au souvenir de son corps.. Pas beaucoup : quelque chose comme de légers picotements de haine.. Puis il pensa….. Non, c'était trop beau ! Pousser l'idiot à tuer sa mère.. Si ça marchait, il le tenait, oui, son “procès du siècle”.. Cette occasion parfaite qu'il avait en vain tenté d'imaginer, il l'avait là, offerte comme le plus beau cadeau que Viviane lui eût fait depuis le don de son amour.. Plusieurs heures, il fut si énervé qu'il n'y put réfléchir sainement.. Puis il répondit à Viviane :.. Venez chez moi ; vous verrez votre Philippe, mais attendez-vous à une mauvaise surprise.. Enfin, il prépara son fils.. Il lui montra l'arme, qui était belle.. Il lui parla de cette femme qui allait venir, une vraie garce, « un salaud en jupons » précisa-t-il.. « Elle nous veut du mal, à toi et à moi.. » dit-il d'un air sombre.. « Et elle peut nous en faire beaucoup.. Il ajouta, les mâchoires crispées : « Si quelqu'un mérite cent fois la mort, c'est bien celle-là ! ».. Il s'écoutait parler ; ce qu'il disait lui semblait énorme.. Mais il se rassura en songeant que ce n'était nullement extraordinaire pour son fils.. Une nuit, il se leva et réveilla Philippe pour lui dire : « Cette femme, si elle vient, il faudra la tuer.. Douce complicité de la nuit : Philippe, à moitié endormi, se frotta les yeux et murmura : « Oui, oui, il faudra la tuer.. Benoît essayait de se persuader que tout irait bien, qu'il avait mis dix-huit ans pour faire de son fils un monstre et qu'il pouvait avoir, maintenant, pleine confiance dans sa cruauté.. Mais il n'aimait pas l'improvisation ; il avait l'impression qu'il allait tout gâcher, et gaspiller surtout cette chance que lui offrait l'arrivée de Viviane.. Enfin, elle annonça qu'elle serait là dans trois jours.. On l'attendit.. L'autobus de Périgueux passait à trois heures et quart.. À deux heures et demie, Benoît se souvint de la mort de Mussolini et une bile amère lui monta à la bouche.. Pendant quelques instants, il eut la nausée.. Le Duce était pourtant un homme bien.. Il n'avait mis qu'une balle dans le revolver.. C'était assez, car Philippe tirait bien ; il venait de s'exercer toute la semaine.. Et son père craignait qu'il lui prît aussitôt la fantaisie de se faire justice.. On ne sait jamais.. Cela risquait de gâcher le procès.. Viviane débarqua.. Elle avait bien vieilli, mais elle était encore belle.. Benoît, un peu gêné, la fit entrer dans le salon, toujours orné de tableaux rustiques et de vases en cuivre.. Il ouvrit la fenêtre, car la chaleur du radiateur était écœurante.. À côté, la femme de ménage frottait un parquet ; dehors, un vieil homme raclait les allées du jardin.. Benoît avait prévu les témoins.. Ennuyée, gauche, Viviane triturait son sac à main.. « Je suis venue pour voir mon fils.. » disait-elle.. « Le passé est si loin.. J'espère que vous ne m'en voulez pas.. Mais il n'écoutait pas.. Philippe entra en hésitant et se tourna vers eux.. Viviane blêmit.. Le jeune homme scruta ce visage qui lui rappelait… il ne sait quoi au juste.. Il sourit.. Benoît se mit à se ronger les ongles.. Viviane cria et recula vers la fenêtre, instinctivement.. Alors, Philippe découvrit le revolver dans sa main et le regarda avec une surprise énorme.. Puis il tira sur son père et le tua d'une balle dans la tête.. Première publication.. Mort d'un salaud.. ›››.. Nouvelles.. 3 (anthologie sous la responsabilité de : Françoise Mallet-Joris ; France › Paris : René Julliard, premier trimestre 1958 (4 février 1958)).. dimanche 9 août 1998 —.. mardi 9 avril 2002..

    Original link path: /recits/jeury/conspiration/mort.html
    Open archive

  • Title: Récits de l'espace/Jeury/le Snant n'est pas la mort | Quarante-Deux
    Descriptive info: le Snant….. le Snant n'est pas la mort.. J.. e me retournai et je ne pus m'empêcher de lancer une exclamation d'angoisse et de colère : O'Billie-Tag avait pris déjà plus de vingt pas de retard sur moi ; elle trottinait lourdement sur les pierres tranchantes qui se reflétaient dans ses yeux, et son immense regard sombre semblait pathétique de lassitude et de désespoir.. Je suis Tag-ton-Tag….. Quant au Sac-à-Graisse, son fils, je ne le vis même pas et il me fallut quelque temps pour localiser ses ondes mentales que brouillaient évidemment les tours des Arnidés.. Je savais que, seul, j'aurais pu échapper cette fois aussi aux Polytraqueurs du Pouvoir, mais ma seconde enfance était si lointaine que je risquais à chaque instant de subir le Snant ! Je ne pouvais pas commettre la folie d'abandonner maintenant O'Billie-Tag et son fils, de les condamner à une mort cruelle, et de me retrouver dans la plus complète solitude, toujours traqué par mes ennemis et à la merci du mal inexorable de notre race.. La meilleure solution, c'était sans doute de prendre le Sac-à-Graisse dans mes bras et de continuer à fuir ainsi, en m'arrêtant parfois pour attendre O'Billie-Tag, mais sans m'éloigner des tours des Arnidés, dont le rayonnement brouillait notre trace et constituait notre meilleure sauvegarde.. Dans le ciel éblouissant mais sombre de la planète, Rama-Tolin brillait d'un éclat bleuâtre, et sur le sol il se reflétait dans chaque pierre, dans chaque cristal.. En vain, les yeux blessés cherchaient une ombre où se poser ; le soleil était au zénith et même les plus hautes tours aux sommets translucides n'interceptaient guère ses rayons.. Les gemmes noir et or, rouges, bleues et blanches, irradiaient leur scintillement démentiel et un flot multicolore d'éclats de lumière semblait danser à la surface d'Alazan aussi loin qu'on pouvait voir.. Mais au-delà d'une centaine de pas, les ondes lumineuses se brouillaient, formaient un réseau de franges souvent opaques, qui dessinaient contre le fond changeant du ciel, tour à tour jaune sombre et bleu soleil, puis teinté d'un rouge sanglant par les nuages, une merveilleuse dentelle aux motifs infinis prenant successivement les dix couleurs du spectre, comme ces vastes cités que l'on rencontre dans les empires du Pouvoir, sous Godrap VII et Godrap VIII.. J'émis un appel à O'Billie :.. Alter Ego, mon copain, vieille bête !.. Je suis Tag-ton-Tag !.. O'Billie était mon Tag depuis ma seconde enfance, elle était une partie de moi-même, et je ne pouvais assister sans souffrance à sa brutale vieillesse, à l'affaiblissement de son pouvoir psychique.. L'écho de mes pensées résonna presque aussitôt dans mon esprit, renvoyé avec une force singulière par le Sac-à-Graisse, qui progressait aussi vite que sa mère déclinait, mais qui restait — pour combien de temps ? (Je ne me posais pas cette question sans terreur !) — un répugnant petit animal surtout occupé à boire et à éjecter le liquide contenu dans ses quatre vessies à l'aide de seize canaux excréteurs.. Puis sur un autre ton, qui reflétait déjà un semblant de personnalité :.. Je suis Tag-ton-Tag.. Je courus à sa rencontre en bondissant sur les pierres aiguës, déchirant l'écorce de ma plante vêture, et je le trouvai aplati et immobile au fond d'un trou-de-vie, hypnotisé par les cristaux à œil blanc.. Je l'empoignai, le chargeai sur mon épaule.. Il se fixa à moi de ses griffes molles, mais ne parvint pas à coller ses ventouses trop sèches.. La Mera Sylla de Vernon qui m'enveloppait et me protégeait du froid d'Alazan lança vers lui plusieurs dizaines de tiges flagellées, que les poils repoussèrent en provoquant par leur chatouillement un frisson de toute la plante.. Un vent froid se leva.. Le scintillement des cristaux devint si vif que je dus fermer les yeux et marcher en me guidant sur les silhouettes rougeâtres que dessinaient les tours des Arnidés à travers mes paupières closes.. Le drame, c'était que je ne pouvais plus me fier à O'Billie et que le Sac-à-Graisse ne m'était encore d'aucun secours — s'il devait jamais servir à quelque chose ! J'avais commis une erreur qui allait me coûter cher ! Au lieu d'attendre, par pure sentimentalité, qu'O'Billie eût un dernier enfant, ce pauvre rejeton dégénéré, j'aurais dû bien plus tôt prendre un jeune dont l'éducation serait maintenant terminée, et j'aurais eu dans ces circonstances dramatiques un compagnon véritable, un allié sûr, un ami, un frère.. Nous, Hypneutes Merylliens, nous ne sommes rien sans nos frères les Tags et nous le savons.. J'allais payer de ma vie mon imprudence, O'Billie périrait avec moi, et le Sac-à-Graisse n'aurait jamais aucune chance d'être autre chose qu'un petit monstre sale et ridicule !.. Je vis que ses lèvres étaient épaisses et violacées, je perçus la douleur lancinante qui émanait de la muqueuse brûlée, et je compris que le petit Tag, mourant de soif, avait léché les cristaux.. Cela pouvait être une blessure grave, mais je n'avais aucun moyen de le soigner ici — d'ailleurs à quoi bon, puisque nous n'avions aucune chance de survivre ! Quelle atroce randonnée, quel grotesque équipage !.. Je sentis qu'O'Billie-Tag avait localisé nos poursuivants, qui devaient être à quelques centaines de pas de nous, peut-être mille pas, évidemment trop loin pour nous voir, trop loin aussi pour que leurs détecteurs, pourtant parmi les plus perfectionnés de l'univers, produits d'une merveilleuse civilisation technologique, celle des Secrétaires du Pouvoir, pussent leur indiquer notre position en toute certitude, à travers le brouillage que les tours des Arnidés lançaient sans arrêt dans l'espace et le temps.. Un flot désordonné de colère et de honte émis par ma fidèle compagne me frappa soudain et me fit trébucher.. O'Billie était si furieuse que j'eus du mal à sonder son esprit.. L'écho de sa rage et de son humiliation résonna alors dans l'esprit informe du petit Sac-à-Graisse avec une extraordinaire violence ; il passa en moi aussitôt, selon le processus ordinaire de notre symbiose psychique, et je fus un instant assourdi par sa force.. En même temps, je compris que le jeune Tag était plus avancé dans son éducation que je ne l'avais cru.. Je perçus la raison de leur effroi à tous deux : les Polytraqueurs du Pouvoir utilisaient pour nous suivre un Anatag-Wonda !.. L'Anatag-Wonda est un produit des usines biologiques de Terkharan 4, datant de l'époque des Secrétaires du Pouvoir.. C'est une créature presque entièrement artificielle, très proche du Tag véritable — mais la haine envers celui-ci est une composante génétique fondamentale de cette race.. Je me remis à courir et O'Billie se traîna derrière moi, essayant de me suivre en sifflant de fatigue, ses antennes vibrant à mort.. Je gardais les yeux fermés à cause du scintillement et me guidais aux formes ardentes des tours.. Un instant, je me retournai et je vis, à travers mes paupières closes, des silhouettes confuses qui dessinaient contre les radiations des tours de petites ombres mouvantes : l'équipage des Polytraqueurs !.. O'Billie ! Alter Ego, ils sont là.. Il faut trouver un.. refuge.. !.. Le contact familier me rendit courage.. À nouveau, la liaison psychique s'établit entre l'Anatag-Wonda et nous.. Ce fut si violent qu'une douleur étrange transperça mon front, irradiant mon corps tout entier et la Mera Sylla de Vernon qui m'enveloppait.. La plante exhala une sorte de soupir, un profond chuintement de souffrance ; elle retira de mes bras et de mes jambes un grand nombre de suçoirs, tandis que mon sang orange se mêlait à sa sève blanche.. Les anciens prétendaient que la Mera Sylla, comme beaucoup de plantes de la planète Vernon, était un être intelligent capable de communiquer avec l'Homme, mais je n'avais jamais eu l'occasion de le vérifier, et je ne m'en souciais pas alors !.. Une flamme jaillit devant nous : les Polytraqueurs tiraient sur nous avec des armes photoniques.. Deux chances sur dix d'en sortir : la première représentée par les tours dont le brouillage pouvait dans une certaine mesure nous dissimuler et peut-être nous protéger contre les armes photoniques ; la deuxième par le refuge infra-temporel que j'espérais encore découvrir.. La planète Alazan est criblée de “bulles”, mais elle est vaste et l'on peut errer parfois durant des jours à travers le désert glacé des cristaux, parmi les tours inviolables, perdu au milieu du rideau des franges, sans découvrir un seul abri.. O'Billie émit une plainte lancinante :.. Je suis Tag-ton-Tag, oooh ! Le Snant n'est pas la mort, oooh !.. Le Sac-à-Graisse enregistrait tout, comme une monstrueuse éponge psychique, et dans ma tête leur souffrance se mêlait à la mienne, n'était qu'un reflet de la mienne.. La mienne était l'image de la leur.. Un jeu de miroirs : les Tags, moi.. Moi, les Tags.. Les flammes jaillirent encore.. Renvoyée à l'infini par le désert de cristaux, la lueur blanche perce les franges les plus lointaines.. Les grands nuages fuient dans le ciel à une allure démente.. Les oiseaux de fer volent au-dessous d'eux avec un infernal sifflement.. Un refuge, un refuge ! Je ne veux pas tomber entre leurs mains ! Une spirale de feu, orange, couleur de sang, monte le long des tours, au sommet desquelles commencent à naître des aigrettes bleuâtres, qui vacillent comme étouffées par le vent.. Je sens la brûlure du froid sur mes jambes soudain dénudées.. La Mera Sylla va-t-elle mourir ? Le petit Tag, sur mon épaule, tremble de tout son corps.. Un choc.. Une douleur fulgurante dans mon bras.. Une odeur atroce : la Mera Sylla brûle sur mon côté.. Elle se retire de ma chair.. Ou bien elle s'y enfonce, je ne sais plus.. Le sang se mêle à la sève.. Un vide immense, cruel.. C'est comme l'avant-goût de la mort : O'Billie a été tuée.. Son cadavre carbonisé monte en poussière derrière moi, avidement absorbé par les nuages en l'air et les cristaux sur le sol.. Alazan est une planète dévoreuse.. Devant moi, toujours le champ infini des tours.. Au milieu des tours rouges, bien vivantes, une tour “morte”, grise et jaune.. Je cours dans cette direction.. L'ennemi approche, mais je tiens ma distance : environ deux cents pas, maintenant.. Brusquement, une aigrette grossit au sommet d'une tour, une tour vivante, qui.. hurle.. de fureur et riposte avec violence au tir des armes photoniques.. Je cours, le jeune Tag sur mon épaule.. La Mera Sylla s'arrache de moi, laissant des plaies sanglantes sur mon corps.. Mais je sens mystérieusement qu'elle vit toujours.. J'ai froid.. Je cours.. Une tache d'ombre monte dans le lointain, plus rapide et plus vaste que les nuages d'Alazan.. Non, la tache d'ombre est en moi, au fond de mon esprit, comme une bête vivante.. J'étouffe.. Je me rappelle :.. surtout ne pas avoir peur, se détendre et sourire.. Le Snant n'est pas la mort.. Oui, mais je n'ai pour compagnon que le Sac-à-Graisse et je suis traqué par un ennemi sans pitié.. Le Snant, pour moi, c'est la mort.. Je veux lutter.. Ils ne m'auront pas.. Tu entends, Sac-à-Graisse, ils ne m'auront pas.. Regarde la tour, devant nous, la tour morte, à demi effondrée, formant un tas de débris cristallisés.. Regarde : près d'elle, les franges de lumière sont décalées, ultra-violet, violet, indigo, bleu, et cela s'arrête au vert… La trame du continuum semble lâche.. N'y aurait-il pas un refuge, là ?.. Les Polytraqueurs tirent encore.. Les tours ripostent.. Des éclairs jaillissent de leurs sommets.. Les aigrettes bleues virent au mauve, puis au pourpre.. Je suis pris entre deux feux.. Le Snant.. surtout, ne pas avoir peur.. L'ombre.. Les cris hallucinants des oiseaux de fer.. ----==ooOoo==----.. Prends une pointe de cristal, promène-la doucement sur cette peau de Tag.. Sois attentif aux vibrations dans ta main et aux idées dans ta tête.. Écoute-moi.. Je suis toi.. Mon nom : Thelm Antgula, Hypneute Meryllien.. Je suis sur le point de perdre la mémoire : c'est le mal de notre race, le Snant.. Il faut que je me rappelle :.. Je me réveillerai avec une impression d'effrayante solitude.. Je rêverai à un monde perdu, à mes frères de race, si proches et si lointains.. Il y aura près de moi le Tag, mon alter ego.. Les Tags sont nos compagnons éternels : ce sont des chiens Vlapis de Jiralla 7, du temps d'Aalstren-Tête-Blanche le Hyaar jusqu'à la résurrection du Cheval-Soleil.. Ils sont un reflet de nous-mêmes, un double et une réserve inépuisable de souvenirs.. Le Tag ne me quittera pas, car il est lié à moi jusqu'à la mort.. À mon réveil, j'essaierai de retrouver en lui mes souvenirs les plus simples, ma personnalité et ma force.. Après, il faudra que je rejoigne mes frères de race, près de qui je vivrai ma troisième enfance — car j'ai déjà connu une fois le Snant — et qui me rééduqueront.. Je renaîtrai peu à peu tel que j'étais avant ; je retrouverai dans l'esprit du Tag toutes mes pensées, mes émotions et mes souvenirs.. Sombre Éclat !.. J'écris.. Sur un morceau de parchemin, une peau de Tag, dont les cellules graisseuses constituent le récepteur psychique le plus efficace de l'univers.. Je me sers d'une pointe de cristal, un débris de la tour morte dont les décombres couvrent le refuge.. Je concentre ma pensée et mes forces vacillantes.. Ma main tremble, elle vibre plutôt.. La pointe de cristal creuse dans la peau de Tag des courbes sinusoïdales qui n'ont aucun sens dans aucun système graphique.. Comme un disque de cire ou une fleur de Hhammara-Blanche, ou la poussière des cristaux de Simak, peuvent enregistrer le son, la peau de Tag enregistre les ondes de la pensée.. Nous, Hypneutes Merylliens, écrivons ainsi.. Pour lire, je prendrai la pointe de cristal et je suivrai les courbes que maintenant je trace.. Toutes les idées que j'inscris renaîtront alors dans mon esprit vide, bien que je ne connaisse plus une seule langue humaine.. Pour le reste, le Tag m'aidera.. Puis je rejoindrai mes frères !.. Voici quelle est ma situation — quelle sera probablement ma situation lorsque je me réveillerai — après avoir subi le Snant : je me trouve sur la planète Rama-Tolin 3, dite Alazan, vers l'an 820 des Secrétaires du Pouvoir.. Sur ce monde, la trame du continuum est particulièrement lâche et nous, Hypneutes Merylliens, pouvons nous introduire dans les “bulles” qui flottent dans le temps pour nous déplacer à travers cette dimension : ce sera l'un des premiers pouvoirs que je devrai récupérer afin de survivre.. Alors que je m'étais égaré dans une région du continuum que je connais mal et dont la carte restait floue dans la mémoire d'O'Billie-Tag, j'ai été surpris par la Police de l'Épuration Biologique, les Polytraqueurs du Pouvoir.. Je comptais trouver une bulle pour fuir vers le lointain passé, mais j'ai manqué mon transit accidentellement et j'ai dû rester dans le désert de cristaux du continent nord.. J'ai pu échapper à mes poursuivants grâce au brouillage puis à l'intervention directe des tours des Arnidés.. (On ne sait rien des tours, sinon qu'elles sont inviolables, indestructibles, mais qu'elles meurent (?) parfois pour des raisons inconnues.. Êtres vivants ? machines ? ou autre chose ? les Arnidés appartiennent peut-être à ce futur très lointain, très mystérieux, qu'une force inconnue nous ferme !).. J'ai découvert un refuge : une sorte de caverne au-dessous de la tour morte.. C'est une véritable usine à bulles.. Celles-ci sont petites, rougeâtres, orangées, ou bien blanches avec des reflets bleus.. La plupart montent vers le futur à une très grande vitesse ou bien flottent en grappes errantes dans l'“Indéterminé”, happées quelquefois par un brusque courant qui les emporte.. Mais toutes ici sont trop légères, trop fragiles, et elles éclatent dès qu'on essaie de pénétrer à l'intérieur.. Impossible d'embarquer, impossible de quitter cette affreuse caverne sans eau et presque sans air.. Le Tag meurt de soif.. Mais j'en sortirai.. Il faut.. Je finirai par découvrir une bulle plus dure qui m'emportera je ne sais où — vers l'avenir lointain, peut-être, l'avenir fermé ? (Fermé par qui ? Quel ennemi implacable nous barre les routes du temps, Sombre Éclat ? Ni les Secrétaires du Pouvoir, ni les adeptes du Cheval-Soleil n'ont assez de science !.. Qui ?.. J'essaie de mettre dans chaque mot son  ...   observant les bulles que les courants ballottaient, se disputaient, s'arrachaient, je compris alors ce que j'ai déjà mentionné : que les tours des Arnidés, qui se trouvent sur Alazan comme sur des millions d'autres mondes, étaient bien les émetteurs de ce champ inconnu qui barrait aux nomades du temps les routes du lointain futur, forçant les bulles à dériver dans l'espace lorsqu'elles atteignaient une certaine époque (peu après la date de la résurrection du Cheval-Soleil).. Et le courant qui nous emportait devait s'infiltrer à travers une brèche de ce formidable rideau d'énergie !.. Impossible de chiffrer le temps subjectif dans la bulle.. Comme une suite de mirages déformaient l'espace et tendaient à se substituer à lui, des rêves troublaient sans cesse la durée — les mirages sont des perturbations de l'espace et les rêves des perturbations du temps, mais ils sont de même essence.. La bulle me déposa enfin dans un refuge où elle s'affaissa, déchargée de son énergie.. Je me téléportai dehors et me retrouvai au milieu d'un geyser de bulles qui toutes montaient à grande vitesse vers le futur ; la route du passé semblait bien coupée.. Si je vivais, j'étais sans doute condamné à ne jamais revoir mon temps et ma patrie.. Je souffrais à nouveau de la faim et de la soif.. Le jeune Tag était mourant.. Je parvins avec peine à me transporter hors du refuge.. J'étais chez les Arnidés.. Un pâle soleil jaune brillait sur une plaine sauvage.. À l'horizon, d'un côté, une chaîne de montagnes bleuâtres.. De l'autre, un immense globe argenté qui devait abriter une ville.. Presque aussitôt, j'eus l'inexplicable certitude que je me trouvais dans un monde inhospitalier, un monde ennemi.. J'aurais voulu fuir encore.. Mais je n'avais pas même la force de regagner le refuge : les Hommes de ma race sont physiquement et mentalement fragiles ; la longue course d'Alazan m'avait épuisé.. Et puis….. Le Snant approchait, je le savais.. Il me prit à cet instant.. Combien de fois avais-je demandé à un de mes frères Hypneutes : « Mais qui sont les Arnidés ? Des êtres du futur ? Des êtres qui vivraient au-delà de la grande barrière ? Et qui sont les ennemis qui nous barrent sans pitié les routes du futur et nous enlèvent ainsi notre meilleure chance d'échapper aux Polytraqueurs du Pouvoir ? ».. Même Yang-le-Vieux n'avait jamais su répondre.. « À cause du Snant, » disait-il, « bien des secrets se sont perdus dans notre race.. Celui-là est sans doute le plus terrible de tous et il vaut mieux ne pas chercher à le connaître.. Le hasard me le fit pourtant découvrir.. En deux phases.. J'appris d'abord que les Arnidés avaient établi le barrage dans le temps avec leurs mystérieuses tours.. Et puis je sus qui étaient les Arnidés ; c'est toute l'affreuse histoire de ma race qui me fut ainsi révélée.. Pendant des millénaires, les Hypneutes Merylliens furent traqués par les Hommes vrais, aussi bien les Secrétaires du Pouvoir que les adeptes du Cheval-Soleil.. Ils durent leur salut : 1) à leur pouvoir de se téléporter sur de courtes distances et de circuler dans toutes les dimensions du continuum ; 2) à leur fraternité, leur étroite solidarité, qui étaient les conséquences du Snant et firent d'eux la race la plus unie du cosmos ; 3) à la découverte du chien Vlapis, le Tag, qui devint leur compagnon et plus fidèle allié.. Le Snant, qui paraît être une conséquence inéluctable de la télépathie et des pouvoirs extrasensoriels, se révéla en fin de compte une mutation heureuse ; les Hypneutes Merylliens vécurent et ils devinrent un jour la race dominante de la Galaxie sous le nom d'“Arnidés”.. Étant les maîtres de leur monde, ils ne couraient plus de grands risques du fait du Snant ; bientôt, ils se séparèrent des Tags, qu'ils avaient pris en horreur en des siècles de quasi symbiose.. Si l'on fait abstraction de son merveilleux pouvoir psychique, le Tag est bien l'un des animaux les plus répugnants qui soient, et toute la race Hypneute se sentait humiliée de lui devoir la vie.. On les extermina.. Mais il fallait aussi vaincre la peur ancestrale du Snant.. Les Hypneutes évoluèrent alors vers la “pensée commune”.. Par l'action biologique et l'éducation, on détruisit peu à peu toute intimité psychique ; la pensée devint un acte public.. Il n'y eut plus de vie individuelle.. On s'enferma dans des “villes sous globe”, gigantesques ruches humaines.. Chaque esprit se fondait dans la masse, dans l'“esprit de la ville”, et l'esprit de la ville se fondait dans l'esprit de la race.. Il se créa ainsi une société infiniment puissante et aussi infiniment fragile, car le moindre germe d'individualisme pouvait encore jeter dans le système une perturbation mortelle.. À un certain stade de “communion”, il apparut que les étrangers n'étaient plus assimilables et constituaient un danger pour la nouvelle civilisation.. Danger aussi les Tags — on le comprend aisément.. Une barrière fut donc établie dans le temps, à l'époque de la résurrection du Cheval-Soleil, pour défendre le peuple Arnidé contre les germes d'individualisme que nous aurions pu introduire en lui, nous ses ancêtres.. Les rares Hypneutes qui franchirent la barrière (comme moi !) furent selon les circonstances et leur état mental, soit assimilés par la ruche, soit tués, soit gardés en prison.. Lorsque j'émergeai de la bulle et entrai en contact avec mes frères de l'avenir, je trouvai un monde inhumain, le monde le plus étouffant, le plus totalitaire qui eût sans doute jamais existé.. Depuis mon jeune âge, à chacune de mes enfances, on m'avait appris :.. le Snant est l'espoir de l'Humanité et de toutes les races pensantes !.. On me l'avait mille fois répété ! Et maintenant, voilà ce qui restait de cet espoir.. « Je m'appelle Guyann.. » dit l'homme aux bras atrophiés, au visage difforme.. « Naturellement, j'étais comme tous les autres : je n'avais pas de nom.. Je m'en suis donné un.. J'ai toujours été un rebelle ; ça a commencé comme ça.. Je les hais.. Souvent, je leur ai échappé.. J'avais réussi à fuir dans le futur,.. où ils n'existent plus, tu comprends.. — leur société a pourri sur pied, elle s'est détruite.. Je n'aurais pas dû revenir, mais j'ai été pris par le Snant là-bas.. Ils m'ont eu ! Après, ils ont fait de moi une bête.. Ils m'ont affecté à l'entretien du globe comme sécréteur de plastique mésique.. C'est une invention à eux : ils te transforment complètement ; ils te greffent des glandes qui sécrètent un liquide qu'on doit cracher sans arrêt sur le dôme.. Le plus abject, c'est qu'on y prend plaisir ; ils se sont arrangés pour que ça te fasse le même effet que le désir de l'accouplement.. Bien trouvé, pas ? Après, quand ma peine a été finie, ils ont voulu me reconditionner, mais ça rate les trois quarts du temps ; ça a raté aussi pour moi et tu vois comment je suis maintenant.. Et condamné à finir ma vie dans leurs prisons.. Mais… » (il se tourna lentement vers ses compagnons muets) « nous avons formé à tous un grand projet d'évasion et nous voulons bien t'y associer.. Oh ! je peux parler, Antgula, je peux même crier ;.. ils ne connaissent plus la voix humaine.. Nous pouvons nous évader ; je ne crois pas que ça soit très difficile.. Nous trouverons des bulles — mais la route du passé est fermée par la barrière et fatalement elles nous emporteront vers l'avenir, loin de notre race, dans un monde absolument étranger… ».. Guyann m'adressa un affreux rictus qui voulait être un sourire.. Nous étions six dans la cour de la prison, dans la ville sous globe, vautrés au milieu des immondices, et alors sans autre gardien que l'effroyable bourdonnement de la pensée commune qui veillait sur nos esprits.. Lui seul, parmi les prisonniers, savait parler et connaissait la vieille langue hypneute, aujourd'hui abandonnée par toute la race.. Tous étaient reconditionnés, après avoir travaillé sur les dômes pendant des périodes plus ou moins longues, comme “spécialistes baveurs”.. Et ils étaient tous plus ou moins monstrueux.. Je pensais avec un affreux dégoût à la trahison des Arnidés.. Moi aussi, je soufrais encore de leurs sévices ; ma peau arrachée, ma chair brûlée par l'acide, étaient couvertes de plaies vives.. Mais la Mera Sylla de Vernon restait en moi, enfouie dans mon corps, blessée mais vivante.. — « À quoi ressemble le lointain futur, Guyann ? » demandai-je.. Il eut un geste las et dur.. — « Un monde apaisé.. » dit-il.. « Des planètes calmes.. On n'entend plus parler du Cheval-Soleil.. Les Hommes vrais ont essaimé partout.. Mais je ne crois pas qu'il existe comme autrefois une grande civilisation galactique.. Ou il faudrait aller encore plus loin.. Je ne sais pas.. Mais notre race est morte, disparue.. Je ne crois pas qu'il y ait un seul survivant.. Quel atroce destin !.. Non, cela ne se peut pas.. , pensai-je.. Le Snant est l'espoir de l'Humanité.. Il ne doit pas périr !.. Je murmurai : « Oh ! Guyann, il faut sauver le Snant ! On ne doit pas laisser disparaître la race.. Il ricana.. — « Alors, je te propose de nous évader.. Nous irons très loin dans le futur.. Jusqu'à l'époque où le monde est si vieux qu'on ne le reconnaît plus.. Nous nous fixerons là-bas.. Tu sais que nos caractères d'Hypneutes dominent dans les croisements avec les races humaines étrangères.. Nous nous reproduirons ! Avec un peu de chance, nous donnerons un nouvel essor à la race.. Tout recommencera : les persécutions, la fuite.. Puis le triomphe.. Et une civilisation pareille à celle des Arnidés.. Ah ! le beau rêve….. — Non ! » criai-je si haut que le son de ma voix — ce bruit incompréhensible — fit sursauter les autres.. « Non, il ne faut pas ; il vaut mieux mourir ! ».. Mais je savais que nous partirions.. Je n'avais subi qu'un Snant très partiel, à cause de la “pensée commune” — mais je ne peux pas expliquer pourquoi — et je commençais déjà à recouvrer ma mémoire et ma personnalité.. La Mera Sylla était présente en moi, prête à jouer le rôle du Tag disparu.. Calme, calme, calme.. Je passais mon temps avec mes compagnons prisonniers dans la cour obscure où s'entassaient les ordures.. Lorsque Guyann ne consentait pas à parler, c'était le silence le plus total.. Je réfléchissais.. Une certitude : c'était en se séparant de nos compagnons les Tags que les “Arnidés” avaient commis leur première faute.. Mais je comprenais ce réflexe de dégoût de la part d'une civilisation victorieuse.. Or, le hasard m'avait fait découvrir une autre “éponge psychique”, un autre “miroir”, un compagnon pour les Hypneutes qui se révélerait peut-être supérieur au Tag, qui serait en tout cas moins répugnant que les chiens Vlapis : la Mera Sylla, cette plante-amibe qui était dans mon corps et qui pourrait se reproduire seule, notamment par scission.. C'était la grande chance de l'avenir.. Je décidai donc de me joindre à l'équipée de Guyann.. D'ailleurs, je ne pouvais plus vivre au fond de cette ignoble prison.. Ainsi le voulait mon destin ; j'allais continuer vers l'avenir le plus lointain, le plus mystérieux, une fuite éperdue commencée sur Alazan.. Pour sauver le Snant ! Dans ce monde mystérieux du futur, je me voyais — oh ! l'image sotte et ridicule — patriarche sénile, entouré d'enfants de ma race à qui je répétais en branlant la tête : « Ne craignez rien, mes petits ; le Snant n'est pas la mort ! ».. « J'ai peur qu'ils ne découvrent nos projets d'évasion dans nos pensées.. » dis-je à Guyann.. — « Le risque n'est pas grand.. Je vais essayer de t'expliquer : à cause de la “pensée commune”, tes idées ne peuvent pas s'échapper de ton cerveau.. C'est pour qu'il n'y ait pas de vrai Snant ; comprends-tu !? Ce qu'ils émettent sans arrêt, ce sont des slogans, et tout le reste se perd là-dedans.. Il y a aussi les prières, au moment du rite.. Attention, là ! C'est peut-être dangereux.. Hein, tu te rappelleras : au moment du rite, il faut penser aux prières et pas à tes projets ! ».. Nous étions à genoux sur la pierre.. Je tremblais dans mon effort pour fixer mon esprit sur les prières.. « Sombre Éclat, maître de l'espace et du temps, prends nos âmes !.. — Prends nos âmes ; elles sont pures.. — Prends nos âmes ; elles sont justes.. Non loin de la prison, existait un refuge connu de Guyann.. C'est là que nous essaierions de trouver une bulle et de partir pour le futur.. L'évasion était prête… Me concentrer sur les prières… « Prends nos âmes ; elles sont fortes.. — Prends nos âmes ; elles sont claires… ».. Peut-être faudrait-il tuer nos gardiens.. Peut-être serions-nous arrêtés et conditionnés en spécialistes baveurs.. Je serrai les dents.. Cela ne se pouvait pas.. Nous avions une mission plus grande que nous, plus grande que notre vie : sauver le Snant, sauver la chance de l'Humanité !.. Mais si nous parvenions à nous échapper, qu'allions-nous trouver dans l'avenir ?.. « Le prochain jour, nous partirons au moment du rite.. » m'expliqua Guyann.. « Ils s'apercevront de notre absence, mais ils ne pourront rien tenter sans déranger les prières.. Ils perdront beaucoup de temps.. Quand ils se ressaisiront, nous serons loin.. Il y aura un garde — nous le tuerons, pour sauver le Snant, comme tu dis… » Il ricana, le visage déformé, monstrueux, inhumain.. « Pour sauver le Snant… à moins que tu ne préfères finir ta vie à baver sur les dômes, Antgula ! ».. — Prends nos âmes ; elles sont fortes ! Prends nos âmes ; elles sont claires ! ».. Dans la pénombre éternelle de la geôle, nous nous glissâmes vers la salle où l'on bénissait les détritus avant de les jeter à l'égout.. La première partie de notre évasion était achevée.. Mais le plus dur restait à faire.. — « Prends nos âmes ; elles sont libres !.. — Prends nos âmes ; elles sont légères ! ».. Sous son globe formidable, la ville entière était plongée dans les rites.. « Attention ! » dit Guyann.. « On y va.. , émit la Mera Sylla de Vernon.. Nous courûmes tous à la file.. C'est alors que résonna l'alarme.. L'instituteur sourit au garçon et lui caressa distraitement les cheveux.. Un autre se fût déchiré la jambe dans cet accident, mais ce n'était pas la première fois que le diabolique petit Thelme enjambait la grille et s'y blessait.. Il s'en tirait toujours bien et c'est à peine si le sang coulait de ses plaies tout de suite refermées.. Pourtant, il avait eu peur cette fois.. Il paraissait presque vert lorsqu'il pâlissait.. L'instituteur croisa un instant le regard de ses yeux bleus, si grands et si clairs, mais il se détourna aussitôt ; il éprouvait toujours un certain malaise devant ces yeux-là.. Le petit Thelme était un garçon bizarre, un peu inquiétant.. Ses camarades le soignèrent ; c'est-à-dire que l'un d'eux, préposé à l'infirmerie, badigeonna de mercurochrome la plaie presque invisible, tandis que trois autres observaient la scène gravement.. « Repose-toi avant que nous rentrions.. » dit l'instituteur.. « Reste dans la classe un moment.. Le petit Thelme hocha la tête.. Son frère et un de ses camarades qui lui ressemblait comme un frère vinrent lui tenir compagnie.. C'est un peu plus tard que l'instituteur fut témoin d'une scène étrange.. Les trois garçons étaient debout, l'air bouleversé.. Ils ne parlaient pas.. Le petit Thelme se trouvait près du tableau et les deux autres le regardaient, les yeux hagards.. Sur leur visage trop bronzé, on lisait une expression à la fois de panique et de triomphe.. Le petit Thelme tendit le bras.. Il montrait une phrase qu'il venait d'écrire en gros caractères maladroits, par-dessus la date du jour, 11 mai 1960 :.. le snant n'est pas la mort.. le Snant n'est pas la mort.. Fiction.. 84, novembre 1960.. Sous le pseudonyme d'Albert Higon.. samedi 24 avril 1999..

    Original link path: /recits/jeury/conspiration/snant.html
    Open archive

  • Title: Récits de l'espace/Jeury/Contact avec le Yarg | Quarante-Deux
    Descriptive info: Contact….. Contact avec le Yarg.. ….. C.. inq losanges noirs, un losange blanc.. Puis un nuage bleu, très long, bordé de rouge.. Puis des signes géométriques inconnus, comme des lettres.. Une traînée de couleur, enfin, de plus en plus large et de plus en plus diffuse, une queue de comète s'évasant à l'infini… et qui se change brusquement en odeur, une odeur âpre et nostalgique de pomme mouillée… Et déjà, ce n'était plus une odeur, c'était le souvenir de mon enfance, avec mille odeurs, mille sons et images qui remontaient en moi avec une force singulière et m'étouffaient… C'était un sentiment inconnu, étrange parce qu'inhumain, mais qui éveillait en moi un écho insoutenable….. Je n'oublierai pas mon contact avec le Yarg, non seulement parce qu'il constituait ma première expérience après ma sortie de l'Institut Supérieur de l'Espace, section des relations extra-humaines, mais aussi parce qu'il devait rester un des plus passionnants de ma carrière.. Peu de mes collègues ont eu comme moi la chance de rencontrer aussi intéressant et mystérieux que le Yarg pour leurs débuts dans le métier !.. Mon expédition, la 4 021 L.. C.. , commandant, professeur Jan Darchilet, vaisseau l'.. Arma-Tori.. , venait d'atteindre la cinquième planète d'un système rouge simple, catalogué R.. A.. B.. T.. 098.. 103, de la nébuleuse M 14.. Opération d'exploration et de cartographie de pure routine.. Nous n'avions qu'à prendre éventuellement un contact préliminaire avec les habitants du monde ; encore cela n'était-il pas obligatoire mais seulement recommandé, dans le cas où le chef de l'expédition ou le commandant du vaisseau le jugerait utile.. C'est ainsi qu'un débutant, moi, avait seul la charge des relations extra-humaines de la mission.. D'ailleurs, mes compagnons tenaient mon poste pour une sinécure.. Personne ne pouvait prévoir que la 4 021 L.. permettrait pour la première fois aux Humains d'entrer en contact avec le Yarg ! Moi moins que personne.. Le cerveau électronique du bord nomma 5 R.. 103 la planète Naea — tous les mondes visités en cette période devaient recevoir un nom commençant par la lettre N.. Le radar X nous donna de son sol l'image d'un fin quadrillage, d'un damier, mais à l'œil nu il était impossible de remarquer cette particularité.. C'était un monde de type B 4, avec une atmosphère raréfiée et naturellement irrespirable pour les Humains du type terrestre, siège de nombreux phénomènes électromagnétiques, souvent difficiles à expliquer pour nos spécialistes — comme la plupart des phénomènes extra-galactiques.. Le sol sur lequel nous prîmes pied était noir, brillant et lisse.. De loin en loin, s'élevaient des aspérités aux formes aiguës, géométriques, puis des sortes d'arbres tronqués, des buissons de laque, dont la substance fondait sans cesse, puis se répandait sur la terre en formant une mare circulaire, aux rides tremblantes.. Le ciel était sombre, d'un bleu presque vert, et le soleil, un peu au-dessus de l'horizon, rouge et ovale, ne diffusait qu'une très légère et irréelle clarté.. Je foulais la terre de Naea depuis quelques minutes seulement lorsque je réussis par surprise le premier contact, celui que je viens de décrire : losanges noirs, losanges blancs, nuage bleu… Ces figures m'étaient apparues en trois dimensions, avec une netteté, une matérialité extrêmes.. Mais j'avais déjà une pratique suffisante de la télépathie pour comprendre qu'il s'agissait d'une perception psychique et non d'une perception visuelle.. Je ne savais pas, je manquais d'expérience pour savoir si ce message nous était adressé, si un habitant de Naea parlait aux Hommes de l'expédition 4 021 L.. , mais je concentrais toutes mes forces mentales à capter ce message avec précision.. Un éclair intérieur comme si je venais de recevoir un coup sur les yeux.. Puis une douleur fulgurante dans la tête.. J'eus l'impression que mon corps se tordait soudain, qu'une force inconnue m'arrachait du sol, me jetait en l'air et je me sentis planer au-dessus de moi-même.. Mon esprit se ferma et lutta.. Il ne fallait pas ! J'essayai de me relaxer, comme on m'avait appris à le faire mille et mille fois.. Des images ! Des images ! Je savais que je devais éliminer celle que produisait mon cerveau excité, comme brûlé par une pensée étrangère.. Je devais faire de mon esprit une éponge vide et sèche, prête à absorber tout message.. Il est facile de “faire le vide” quand nul élément extérieur ne vient nous troubler : c'est une technique élémentaire du Yoga, du Non-A, de la M.. S.. Mais garder ce vide quand les pensées étrangères commencent à pénétrer en vous, percutent vos neurones, pour leur arracher une incoercible rumeur de souvenirs, de rêves, d'élucubrations diverses, c'est terrifiant !?.. Malgré les années d'entraînement que j'avais subies, je sentis en moi la faiblesse, la nervosité, l'angoisse d'un débutant.. Pourquoi cette défaillance, cette fatigue… cette peur à l'instant même où commençait ma carrière !.. Une ombre grise, une sorte de long rat au corps cylindrique, mais son apparence était floue comme celle des animaux d'Alpha Carion 2, Esperagow, et il disparaît presque complètement dans l'air tendu de chaleur.. Était-ce le Yarg ? Non, non, mon cerveau sollicité, irrité par la pensée du Yarg, avait créé cette image et je devais refuser avec violence de la prendre pour la réalité !.. Des heures et des heures que je le poursuis ! Chaque fois que j'arrive à une certaine distance de cette ombre grise, je suis rejeté en arrière dans l'espace et le temps.. En vérité, je ne poursuis le rat gris que depuis quelques minutes, mais je viens de revivre ces minutes peut-être pour la centième fois, sans aucun progrès.. Pourquoi s'obstiner à poursuivre l'ombre grise ; il n'y a aucune chance.. C'est absurde, absurde ! Mieux vaudrait mourir, crever moi-même comme un rat, dans le désert de poussière et d'herbe roide qui me brûle les jambes.. Si je voulais tenir jusqu'au bout, pourtant, je suis sûr que je l'aurais.. Nous arrivons dans un village ensoleillé, poussiéreux, avec les masses énormes des cactus bleus, couverts de paillettes métalliques sonnant comme des grelots.. L'ombre grise s'enfonce dans une ruelle, entourée par un halo de poussière irisée.. Je ne suis plus qu'à quinze pas… mais un être, une femme apparaît dans la ruelle et vient vers moi.. Elle est presque humaine.. Pas tout à fait cependant.. Sa peau est mauve, ses yeux roses, proéminents.. C'est une Arwad de Mongir 5.. Je… Ce n'est pas le Yarg, pas le Yarg, pas le Yarg ! Le Yarg est très loin, très loin, différent, inaccessible….. Mais qu'est-ce que le Yarg ? D'où vient ce mot, ce mot qui monte à ma gorge, à mes lèvres et qui sonne en même temps dans ma tête ? Iii… a… arrH-H.. Est-ce un produit de mon esprit qu'il faut éliminer impitoyablement… est-ce la représentation phonétique d'un nom, je ne sais quel nom ?.. C'est en troisième année seulement qu'on aborde à l'Institut la transmission télépathique des noms propres : il faut des centaines d'heures d'entraînement, des dons et beaucoup de courage pour arriver à quelques résultats.. Le conseiller Ouélam, chargé du cours supérieur, praticien des relations extra-humaines et théoricien de la transmission des noms propres, nous disait avec humeur : « Un nom propre ! Qu'est-ce qu'un nom propre ? Les noms propres, ça n'existe pas ! Je veux dire : il n'y a pas réellement de différence entre ce que nous appelons noms communs et ce que nous appelons noms propres.. Ne l'oubliez jamais ; c'est capital ! ».. Entre deux êtres de même race ou culture, rien n'est plus facile que de transmettre un nom propre : il suffit d'en émettre  ...   ? Qu'est-ce que je trouverais si j'en sortais ? C'était là une grande préoccupation de mon enfance.. Quand je rêvais et que j'avais conscience de rêver.. Mais je n'avais pas envie de sortir de ce rêve.. Leslie Adams me fit comprendre qu'il cherchait un rat, un énorme rat gris, fuyant et presque invisible.. « Un rat ici, dans le parc de cette maison ? » dis-je avec haine.. « C'est impossible.. Tu mens !.. — Si ! » cria-t-il.. « Il y a un énorme rat transparent.. Une ombre grise.. C'est peut-être toi ! ».. Cette accusation me fit très mal.. Je me mis à chercher avec lui.. Si j'avais pu capturer le rat gris, pour lui prouver que ce n'était pas moi ! Je l'aperçus enfin et cela me causa un choc.. Je tremblai que Leslie Adams n'eût raison : il me semblait porter en moi un reflet de cette ombre grise.. Un long rat au corps cylindrique et flou, presque transparent.. Je me lançai à sa poursuite.. Dans le parc, régnait une étrange odeur de pommes mouillées, inséparable des souvenirs de mon enfance.. Mais chaque fois que j'arrivais à une certaine distance de l'ombre grise, je me sentais rejeté en arrière dans l'espace et le temps.. « C'est peut-être toi ! C'est peut-être toi ! » criait Leslie Adams.. L'espace et le temps se brouillent.. Des heures, des jours, des années mortes.. Oh ! Alpha Carion ! Esperagow ! L'ombre grise est au plus profond de moi, un long rat gris au corps cylindrique et flou, indistinct, presque immatériel, comme les animaux d'Alpha Carion, Esperagow !.. Le jour de l'épreuve, je terminai vingt-huitième sur cent trente élèves de ma section, mais je n'oublierai pas l'ombre grise, que je devais toujours trouver devant moi à tout contact télépathique.. Peut-être moi ! Peut-être moi !.. Un contact télépathique qui paraît au sujet durer des heures et des heures trouve facilement place en quelques secondes de temps réel — si le “temps réel” existe ! Je regardai défiler au loin une bande immobile sur laquelle scintillaient les cinq losanges noirs suivis d'un seul losange blanc.. Puis un nuage bleu, très long, bordé de rouge, des signes géométriques inconnus, enfin une traînée de couleur, de plus en plus large et de plus en plus diffuse, une queue de comète s'évasant à l'infini… La bande tourne, de plus en plus vite.. Les images et les signes se succèdent dans ma conscience à des intervalles de plus en plus rapprochés.. Les voici qui se mélangent ! Les voici qui se superposent ! Une seule image, un seul signe.. Le message me parvient !.. Une rue étroite, au sol gluant, piquait en pente brutale vers la mer, au-dessus de laquelle se levait la lune énorme et rouge.. Entre les maisons basses, aux formes tourmentées, je distinguais la surface glauque de l'eau.. Il me semblait reconnaître la Nouvelle-Maracaïbo.. Mais ce n'était pas sûr.. Non, cela ne pouvait pas être… C'était… Je vis l'ombre grise traverser une zone claire entre deux maisons.. Je m'efforçai de ne plus la perdre de vue et de la suivre jusqu'au port.. L'ombre grise me guida à travers le dédale des ruelles vers une place, au bord de la mer.. Dans l'obscurité, zébrée de taches de clair de lune, je la devinais, cette ombre, plus que je ne la voyais, et je restais attentif à ne pas trop me rapprocher d'elle, de peur d'être rejeté en arrière par le phénomène bien connu.. Au centre de la place, un énorme bloc de rocher, en forme de tronc de cône, se dressait massivement.. Dans la clarté de la lune, je vis qu'une sorte de pieuvre verte en couvrait le sommet.. De nombreux tentacules, plaqués au rocher, s'étendaient presque jusqu'au sol.. Le Yarg ! C'était ainsi que je concevais le Yarg, au premier contact.. Naturellement, si j'avais été un spécialiste chevronné des relations extra-humaines, un télépathe vraiment expérimenté, j'aurais pu arriver d'emblée à une représentation plus juste du Yarg.. Cette scène qu'il me semblait vivre n'était, en somme, qu'un rêve, construit par mon esprit pour objectiver le contact avec le Yarg.. Tout esprit non supérieurement entraîné ne peut admettre sans réagir qu'une pensée étrangère pénètre en lui.. Lorsque le fait se produit, l'esprit non supérieurement entraîné, l'esprit A, se préserve en imaginant une scène symbolique qui est en quelque sorte une représentation objective de ce qui se passait d'une manière plus directe et plus abstraite entre les deux interlocuteurs télépathes.. Je savais cela, mais je n'avais pas le pouvoir de douter de la scène que j'étais en train de vivre, laquelle s'imposait à moi avec une force, avec une conviction absolues.. Le Yarg, c'était bien — c'était encore — cette pieuvre verte, ce monstre pour illustrés enfantins.. (La puérilité de l'inconscient est un phénomène connu.. Pour l'inconscient, un être aussi différent de l'Homme que le Yarg ne peut apparaître que sous la forme physique d'un monstre — et encore d'un monstre banal et grotesque tel qu'on en voyait dans les vieux illustrés de Science-Fiction !).. Du bloc de rocher montaient des taches colorées, des lueurs magnétiques : cinq losanges noirs, un losange blanc, un nuage bleu, bordé de rouge, des signes géométriques inconnus, une longue traînée de couleur… et de temps en temps, un des immenses bras de la “pieuvre” s'abattait sur le rocher gluant avec un bruit très caractéristique : Yarhhh ! Yarhhg !.. Et les lueurs magnétiques montaient de plus en plus vite, s'emmêlaient, composaient soudain un indescriptible feu d'artifice.. À nouveau le message me parvient !.. J'avançais sur un sol souple et visqueux, à la surface duquel flottaient d'étranges feuilles ovales, vertes et rouges.. Dans le ciel, un petit soleil d'argent brillait entre les nuages bleu sombre.. Pour ne pas m'enfoncer dans cette espèce de marécage, je devais peser à chaque pas sur les feuilles flottantes.. Devant moi, rapide-ombre-grise se déplaçait en zigzags fulgurants.. Marchant derrière elle, j'atteignis une étroite et profonde dépression, au fond de laquelle s'étendait un petit lac triangulaire, dont l'eau immobile avait des scintillements rosâtres.. Un être vivait là : il m'apparut sous la forme d'une masse grisâtre, très allongée, avec une tête quasi humaine (une tête de phoque) et de courts bras terminés par des ventouses.. Il se hissa jusqu'à la berge glissante et mon regard croisa le regard hypnotique de ses gros yeux intelligents.. « Yaaarg ! » cria-t-il en frappant d'un coup de ventouse son corps épais.. — « Homme ! » dis-je à mon tour en me désignant et j'ajoutai mon nom : « Hardin, Homme Hardin !.. — Hardin ! » répéta le Yarg d'une voix chaude, humaine, amicale.. Il jeta devant moi une poignée d'objets en forme de losanges noirs et blancs qui roulèrent à mes pieds et parurent se fondre les uns dans les autres.. Une odeur de pommes écrasées frappa mes narines — et un instant je me retrouvai enfant dans le parc mystérieux où m'attendait mon mystérieux compagnon Leslie Adams, mais je refusai, je rejetai ce rêve, le temps, le temps, le temps n'existe pas ! — et des losanges brisés, confondus, qui fermentaient ensemble, monta un nuage bleu, bordé de rouge, dans lequel flottaient d'étranges signes géométriques.. Le nuage m'entoura, je respirai avec joie son odeur nostalgique de pomme verte, et il fut sur moi et il pénétra en moi.. Miracle ! Une fois de plus, le message du Yarg me parvint.. Je vis alors que c'était un Homme.. Contact avec le Yarg.. Ailleurs.. [1.. re.. série] 38 hors-série 5, novembre 1961.. jeudi 24 décembre 1998 —..

    Original link path: /recits/jeury/conspiration/contact.html
    Open archive

  • Title: Récits de l'espace/Jeury/Ouragan sur le secrétaire d'État | Quarante-Deux
    Descriptive info: Ouragan….. Ouragan sur le secrétaire d'État.. «.. A.. llô, François ? Ici Jean.. — Comment allez-vous, mon cher ministre ?.. — Assez bien, mon cher préfet.. Je n'ai pas encore trop l'impression d'être assiégé.. — Mais vous ne l'êtes pas.. Et nous veillons sur vous.. — Je vous fais confiance, mais il ne faudrait pas que ça devienne trop voyant.. — D'accord, d'accord… Pour le moment, il n'y a rien à signaler sur la rive droite.. Sur la rive gauche et en amont… eh bien, je n'en mettrais pas ma main au feu.. Sérieusement, Jean, je crois avoir un tuyau sur les intentions des Japonais.. — C'est-à-dire la bande Mauvar ?.. — Votre ennemi déclaré.. J'ai… Enfin, nous avons infiltré quelqu'un dans son groupe.. Bref, ils semblent décidés à tenter un mauvais coup contre vous au prochain orage.. Mais pas à partir de la Corrèze.. Ce n'est pas pour me vanter….. — D'accord, vous êtes un petit Fouché, mon cher François !.. — Je fais ce que je peux.. Particulièrement, quand vous êtes en cause, Jean.. Je serais navré que des énergumènes viennent troubler la tranquillité de madame Veyrac… Bref, je ne sais pas jusqu'où Mauvar serait prêt à aller.. Il faudrait avertir Verdier et Barrez… De notre côté, nous sommes presque sûrs de les coincer dès qu'ils bougeront.. Mais nous ne pouvons pas intervenir avant… Autre chose : ces orages secs, comme disent les gens du pays, eh bien, c'est un sérieux problème pour nous.. Je crois vous l'avoir déjà dit.. — Je crois vous avoir répondu que je comprenais très bien vos difficultés.. — Oui.. Et vous m'aviez promis de vous en occuper.. — Je m'en suis occupé.. Vous voudriez peut-être que je fasse dire des prières par votre curé rouge… comme s'appelle-t-il, déjà ?.. — L'abbé Sarreméjeanes… Il me cause pas mal de soucis, ce… cet… Alors, vous ne pensez pas que ça ait un rapport quelconque avec les… euh… les expériences de Gramat ?.. — Quelles expériences de Gramat ? Vous soupçonnez ce pauvre Verdier de pratiques occultes ?.. — Non, mais l'ar….. — Non, ça n'a aucun rapport avec aucune expérience.. Je suis formel.. J'ai eu une conversation à ce sujet avec le Président.. Avec le Président, vous entendez, mon cher François ? J'espère que vous ne mettez pas sa parole en doute ?.. — Certainement pas.. La vôtre non plus.. — Merci.. Eh bien, je puis vous garantir qu'il n'y a pas d'expériences dangereuses en cours, ni à Gramat ni ailleurs.. — Vous me rassurez, mon cher ministre.. « Jean Veyrac, monsieur le préfet.. — Excusez-moi de vous avoir fait attendre, monsieur le ministre.. — Aucune importance.. Je voulais seulement vous informer que je compte passer quatre ou cinq jours à la Roche-Toujas.. D'ailleurs, mes amis les Japonais le savent déjà.. — Je le savais aussi.. Le.. Bo.. … Enfin, j'ai été averti.. Vous êtes sur place ?.. — Je suis à la Roche-Toujas depuis hier, avec ma femme et quelques collaborateurs.. Je ne peux pas m'offrir de vraies vacances pour le moment.. J'espère travailler sérieusement.. Du moins si je ne suis pas trop dérangé….. — Je souhaite que vous ne soyez pas dérangé du tout.. Bien qu'au fond, un peu de détente….. — Vous n'ignorez pas que mon ami Mauvar a l'intention de venir chez moi faire une petite démonstration, à l'occasion du prochain orage ?.. — Du prochain orage ?.. Ce sont des gens qui suivent la météo de très près, n'est-ce pas, monsieur le préfet ?.. — Oh ! on dit que l'abbé Sarreméjeanes prévoit ces fameux orages.. — Vous le connaissez ?.. — L'abbé ? Pas spécialement.. Mais il était dans mon département ces jours-ci.. Savez-vous comment l'appellent les paysans dans le Cantal ? Le sorcier rouge !.. — J'espère que vous vous êtes informé de ses dernières prédictions ?.. — Vous parlez sérieusement, monsieur le ministre ?.. — Très sérieusement.. — Eh bien, je ne sais pas si je dois….. — Vous devez.. — L'abbé Sarreméjeanes prévoit un orage pour ce soir.. — Mais c'est une très bonne nouvelle.. — Ah ! une bonne nouvelle ?.. Ma femme n'a encore jamais vu d'orage à la Roche-Toujas.. C'est un spectacle qui vaut largement l'Opéra.. — Ah ! oui, ah ! ah ! Veuillez présenter mes hommages à madame Veyrac et lui dire que je lui souhaite un bon séjour à la Roche-Toujas.. — Je vous remercie, monsieur le préfet.. « Verdier ? Ici Veyrac.. — Bonjour, monsieur le ministre.. Jean Veyrac eut un soupir d'agacement.. Il avait connu Verdier à l'.. Éna.. Les deux hommes n'avaient jamais été amis, mais l'ancienneté de leurs relations autorisait une formule moins protocolaire.. Veyrac avait de grandes espérances et il rêvait même de succéder un jour à l'Imperator.. Cependant, il n'était encore — du moins officiellement — qu'un petit secrétaire d'État à l'agriculture.. Sans doute le préfet du Lot savait-il que son ancien condisciple avait la faveur du Président et qu'il recevrait selon toute probabilité un portefeuille à part entière avant la fin de l'année… étape nécessaire pour un jeune loup qui gardait les yeux fixés sur la ligne bleue de l'Élysée.. C'est pourquoi il forçait un peu sur le respect.. Oui.. Seulement, entre Veyrac et la présidence, il y avait ce salaud de Just Mauvar et quelques dizaines de milliers d'autres que Mauvar symbolisait commodément s'il ne parvenait guère à les rassembler.. Italicus Imperator répétait : « Je ne veux pas d'histoires avec les paysans ! ».. C'était sa formule, au Sachem sans plume : pas d'histoires… Surtout avec ces sacrés paysans qui restaient dans leur majorité un ferme soutien du pouvoir et des marchands de pesticides.. Mauvar et ses.. Japs.. ne représentaient qu'une petite minorité — braillarde plus qu'agissante.. Leur succès relatif tenait au fait que le Centre et le Sud-Ouest avaient été particulièrement touchés par la sécheresse, les orages de vent (appelés “orages secs” par les paysans) et les invasions de criquets.. (Le Président vouait une exécration toute spéciale à une vague sauterelle dite.. calliptamus italicus.. , d'où le surnom que lui avaient donné les initiés…) Le grand public nommait “paysans maoïstes” les Jeunes Agriculteurs Pour le Socialisme (.. ) dont Mauvar était le leader local.. Les professionnels de l'information et de la politique disaient : les Japonais.. De quoi rire jaune.. Jean Veyrac se doutait que ses conversations avec les préfets des trois départements étaient écoutées par la police politique ou les services secrets, qui travaillaient tous pour leur propre compte et n'obéissaient plus guère à personne : le.. Bodiac.. — civil mais très lié aux militaires activistes — toujours sur la brèche, et le.. Cres.. qui dépendait en théorie de l'état-major général.. Sans parler de l'Intérieur ! Les préfets étaient bien capables d'avoir mis leur propre ligne sur table pour faire plaisir à la sardine… De toute façon, il était obligé de nier l'existence du.. Creg.. de Gramat, tant pour le Président que pour les militaires — à ménager car le régime et sa propre carrière étaient à leur merci.. Seulement, le.. (Centre de Recherches sur la Gravitation) existait bien, quelque part dans les avens du Causse qui avaient servi autrefois d'entrepôt atomique.. Et les “savants” qui y travaillaient, sous le contrôle des militaires, ne se privaient pas d'expérimenter leur dernier gadget ultra-secret (le Pox, en code).. Il fallait être aussi naïf qu'un préfet pour l'ignorer.. — « Cher ami, je suis à la Roche-Toujas avec ma femme et quelques collaborateurs.. Mais vous savez sans doute que Mauvar a l'intention de faire du tapage chez moi ?.. — L'intention, peut-être, mais pas les moyens.. — Je compte sur vous pour une surveillance discrète, n'est-ce pas ? Il paraît que les.. sont réunis dans le Lot en ce moment.. Ils tiennent un meeting à Saint-Bonnet-sur-Serre.. « Laparouquial, monsieur le ministre.. — Oui, c'est moi.. — Je suis le maire de Combalibœuf.. — Oui, je vous avais reconnu.. Comment allez-vous, cher ami ?.. — Hé bé moi ça va, mais c'est les… Est-ce que quelqu'un nous écoute ?.. Vous pouvez parler en toute confiance.. — Je veux vous dire qu'il y a des types de chez moi qui sont dans le groupe Mauvar, mais moi j'y suis pour rien et même ça m'embête.. Le Mauvar, moi, je peux pas le sentir.. Alors, il faudrait pas m'en vouloir, monsieur le ministre, je sais pas quoi y faire.. C'est les orages qui nous embêtent tous.. Même les gens disent que c'est la faute du gouvernement, avec ses putains d'expériences !.. — Là, je vous arrête, cher ami.. Vous êtes un homme raisonnable et intelligent.. Vous savez bien que ce n'est pas la faute du gouvernement.. Ni la faute des expériences… Parce qu'il n'y a pas d'expériences ! Je m'en suis assuré auprès de monsieur le Président de la République.. De ce côté-là, vous pouvez être tout à fait tranquille.. — Je vous remercie bien, monsieur le ministre.. Vous savez, moi, ce que j'en dis, les gens causent, on peut pas les empêcher, hein ? C'est la sécheresse qui les énerve.. Faut dire qu'il a pas tombé une goutte d'eau à Combalibœuf depuis soixante-dix-sept jours, on en tient le compte à la mairie.. Nous on peut rien faire d'autre, hein ? Alors quand y voient ces putains d'orages, le vent et tout, et qu'y tombe pas une goutte, y sont comme fous.. Autrement c'est pas des mauvais, monsieur le ministre.. Excusez si je vous parle comme ça, mais vous avez dit que personne pouvait nous écouter, alors je me permets… Je voulais vous demander : y a rien à faire pour tout ça ? Vous y pouvez vraiment rien à ces ex… à ces orages — enfin je veux dire le gouvernement et monsieur le Président de la République ? ».. Bâtie sur l'emplacement du vieux château des Eylu de Toujas, la maison du secrétaire d'État occupait une position exceptionnelle à plusieurs points de vue.. La Roche-Toujas, c'était un tronc de cône planté dans la vallée de la Serre, au confluent du Bazac, à la limite du Lot, du Cantal et de la Corrèze.. Pour un ministre aussi chahuté que Jean Veyrac, la proximité des trois départements, dont les trois préfets étaient ses amis ou ses obligés, avait l'avantage de fournir trois sources de flics et de gendarmes, sans qu'il fût nécessaire de déranger des C.. R.. , au risque de déplaire à l'Imperator… Le site de la Roche (Aigle vent) était déjà admirable.. Il le serait encore bien plus après la construction du barrage de Serre-Bazac, lorsque la colline tout entière deviendrait une île au milieu du lac artificiel recouvrant la vallée.. Jean Veyrac n'avait pas prémédité l'opération et, en tant que petit-fils de paysans, il regrettait les cent soixante-quinze hectares de prés et de bois qu'on allait noyer.. Bien sûr, il aurait une plage privée splendide… C'est une chose qui compte quand on vient d'épouser une jeune et belle comédienne.. (Le tout, c'est de la garder, maintenant, parce qu'au moindre scandale… L'Imperator : « Épousez-la, Veyrac, mais je ne veux pas de scandale ! ».. Au moindre scandale, adieu le château présidentiel !) Bref, Mariella appréciait beaucoup et commençait même à s'impatienter.. Oui, ça c'était bon, mais il avait mieux encore : la sécurité de la Roche-Toujas serait terriblement renforcée, ça serait presque l'Angleterre en 40, enfin avec une toute petite Manche, mais Just Mauvar n'avait pas les moyens d'Hitler !.. Bien entendu, la presse d'opposition ouvrirait sa gueule.. Celle de droite, surtout, parce que la gauche, grâce à Dieu, était au-dessus de ça.. Ce n'était pas tellement grave.. Le Président avait l'habitude.. Lui-même se faisait souvent attaquer et il avait sur les bras quelques affaires pas très claires.. Le pire, ça serait peut-être les ricanements de Quattret, le ministre de la Défense, un fasciste puritain, un vrai salaud.. Ses généraux ne cessaient pas de l'aiguillonner.. Il était marié à une vieille tordue qui puait de la gueule et la seule vue de Mariella le mettait en transes.. Et, bien sûr, il tenait au.. de Gramat comme un chien d'appartement à son os en caoutchouc !.. « Jean Veyrac, mon général.. — Dites-moi, j'ai appris par la rue Saint-Dominique que vous aviez à Gramat un petit service d'observation météorologique….. — Un service d'observation météorologique ?.. — Je ne vois pas à quoi vous faites allusion.. Nous avons….. — Laissez-moi vous expliquer.. C'est un service personnel que je voulais vous demander.. Je suis à la Roche-Toujas pour travailler.. Comme vous le savez sans doute, les gens sont assez nerveux dans ce secteur.. Surtout à cause de la sécheresse.. Il y a un certain Mauvar, un dirigeant régional des Jeunes Agriculteurs Pour le Socialisme….. — J'en ai entendu parler.. Un maoïste attardé.. Je ne pense pas qu'il soit dangereux.. — Dangereux, peut-être pas.. Gênant, certainement.. Je sais que Mauvar et ses hommes veulent profiter d'un orage pour venir manifester chez moi.. Quelque chose d'assez bruyant, je le crains.. Or, certains indices donnent à croire que les paysans attendent un orage pour ce soir même, entre le Lot et la Corrèze.. Et la météo n'a pas l'air au courant.. Comme nous sommes voisins, mon général — et en me basant sur ce tuyau de la rue Saint-Dominique —, j'avais pensé que vous pourriez peut-être me renseigner de façon plus précise.. — Mais… que voulez-vous savoir exactement, monsieur le ministre ?.. — Vos spécialistes ont-ils des raisons — confidentielles — de penser qu'un orage sec pourrait effectivement avoir lieu ce soir ou cette nuit ?.. — Ne quittez pas.. Je vais poser la question.. L'auberge Peyré était une ancienne ferme, sur la route de Paris, à la sortie du Pont-de-Dieu.. Les propriétaires, nés malins, avaient essayé d'en conserver l'agencement rustique.. Ainsi, la vaste cuisine paysanne, avec ses batteries de casseroles et de chaudrons de cuivre accrochés aux murs sombres, sa large cheminée, ses barreaux aux fenêtres, servait de salle à manger et de salon à la famille Peyré.. En même temps, les habitués de la maison y entraient comme chez eux.. La patronne faisait régner dans son fief une atmosphère matriarcale et bon enfant qui plaisait follement aux touristes huppés, aux snobs et aux autres.. Entre les barreaux, Jean Veyrac voyait briller un beau soleil orangé, encore haut sur l'horizon.. Il avait eu l'impression que la nuit allait tomber.. Stupide.. À sept heures de l'après-midi, au milieu de l'été et dans un pays encore à peine touché par la pollution — au moins la pollution visible ! —, c'est le plein jour… La patronne s'escrimait un peu rudement avec ses casseroles et des plats à four et lançait deux ou trois fois par minute un « Ah nè ! » retentissant, familier et mystérieux.. Tout à coup, son visage apparut à Jean Veyrac dans la pleine clarté de la grosse lampe suspendue au milieu de la cuisine sombre.. Et ce fut comme un puzzle qui s'assemble instantanément dans un dessin animé : les souvenirs montaient à sa mémoire en horde forcenée.. Les images venues de l'enfance s'ajustaient avec une extrême précision à celles du présent… La patronne avait toujours eu cet âge-là (un peu plus de soixante ans), toujours eu des cheveux gris, toujours porté des vêtements gris, tachés de sauce… Jean Veyrac était encore un petit garçon qui rêvait de devenir pirate ou chamelier et qui avait déjà, dans les poches trouées de son.. jean.. , un portefeuille de ministre… Tout était vrai à la fois : le passé, le présent — et autre chose qui n'appartenait pas au temps, qui était hors de l'espace.. Impression déprimante et éblouissante.. Le cœur du secrétaire d'État battait comme une horloge folle.. Toujours des problèmes avec le temps, petit garçon ! Es-tu bien sûr d'être un homme, maintenant ?.. Attention, Veyrac ! Entre l'Élysée et toi, il y a ce sacré cholestérol et cette fâcheuse tendance à la sclérose des vaisseaux périphériques.. Te faire soigner, mon vieux… Tu as encore de la chance que l'Imperator n'ait pas une table d'écoute branchée sur ta pauvre cervelle !.. Une douleur aiguë lui traversa la tête d'une tempe à l'autre.. Vous faire soigner, monsieur le… oh ! ça va, foutez-moi….. Il ressentit un léger choc au milieu du front, un peu au-dessus du nez.. Ses genoux plièrent, il fit une sorte de saut — du moins, ses muscles se tendirent comme pour sauter.. À moins que l'espace n'eût bougé autour de lui… Une sorte de balancement.. Puis tout revint à sa place — ou presque.. Une angoisse bien connue l'assaillit.. Il murmura pour lui-même la formule rituelle de conjuration : « J'ai réussi, j'ai réussi… ».. Tu as réussi, Jean Veyrac, cesse de trembler.. Tu es.. arrivé.. et il ne peut plus rien t'.. arriver.. ….. Du passé, montait une douce nostalgie qui se mêlait agréablement à la certitude actuelle de la réussite et à l'espoir d'une destinée hors du commun.. Mais le présent était comme un piège de sable mouvant et l'avenir renvoyait en écho l'incertitude et la peur… Plusieurs minutes semblaient s'être écoulées… ou bien étaient-ce trente années ?.. Une jeune femme venait d'entrer.. La mère Peyré avait repris son aspect ordinaire : la bonne grosse hôtesse, tellement rassurante, avec son langage pittoresque et son sourire maternel.. « Ah nè ! » dit-elle en tordant un coin de son tablier.. « Ça fait plaisir de vous voir tous les deux, comme ça.. Quelle coïncidence ! Monsieur Jean, c'est mademoiselle Mariella qu'est déjà venue dans le pays pour faire du cinéma, comme on dit.. Maintenant, elle est en vacances pas loin d'ici, nè.. C'est-y vrai, mademoiselle Mariella ?.. — Je suis seulement de passage.. » dit Mariella.. « Je repars demain.. — Comme ça, » continua la mère Peyré, « j'espère que ça va bientôt passer à la télé, votre film, mademoiselle Mariella.. On serait bien contents de vous voir sur notre poste, ah nè !.. — Quel film ? » demanda Jean Veyrac.. — « Oh ! un feuilleton vaguement policier.. » répondit la jeune fille.. Elle donna le titre et quelques détails, mais il ne l'entendait plus.. Un homme se tenait à la porte du couloir, tourné vers la cuisine, et c'était lui-même.. Enfin, une caricature de lui-même.. Un Jean Veyrac minable et déchu qu'il voyait quelquefois en rêve.. Il reconnaissait ce visage amaigri, un peu blême, un peu bouffi, sous les stries grises d'une barbe de deux jours, qui était le sien avec peut-être quelques années de plus — des années de malheur.. Son sosie portait comme lui un pull-chemise orange, mais le sien était naturellement propre, neuf, impeccable, et celui de l'autre sale, froissé et déchiré.. Jean Veyrac ne put rencontrer le regard vide et froid de son double.. Il insista, fit un pas vers la porte, tenta cet exercice de fascination qui réussissait presque toujours avec les journalistes et assez souvent avec les manifestants ruraux.. Mais la vision lui échappa et s'évanouit graduellement.. Tout se passe dans ta tête, imbécile !.. Il trouva sur-le-champ une explication rationnelle.. C'est à cause de cette fille.. Dès que tu l'as vue, tu as eu d'elle une envie folle et alors le doute et l'angoisse que tu traînes depuis toujours te sont revenus d'un coup.. Le sale môme qui n'a jamais voulu croire à la réussite du presque ministre Jean Veyrac a repris un instant les commandes de ton cerveau et il s'est mis à cauchemarder !.. Il se raidit et adressa un sourire dur à Mariella.. La jeune fille se troubla et laissa une phrase en suspens.. — « Vous êtes Mariella Fabrici ?.. Mariella n'avait sûrement pas plus de vingt-cinq ans.. Peut-être un peu moins.. Brune aux yeux sombres, les cheveux relevés en un chignon massif, les pommettes hautes, les lèvres rouges, un nez droit et fin, aux narines palpitantes : elle avait ce type romain qui représentait pour Jean Veyrac le nec plus ultra de la beauté féminine.. À la fois hautaine et sensuelle, gauche et follement désireuse de plaire, partagée entre une certaine sauvagerie et une touchante bonne volonté, avec quelque chose d'encore fruste, inachevé, qui sollicitait chez l'homme la fibre de l'initiateur et du maître — telle fut l'image qu'il se fit de Mariella en quelques secondes, avant de décider qu'il voulait cette fille plus que n'importe quoi au monde, fût-ce même le fauteuil de l'Imperator !.. Quelques secondes de plus et le choc provoqué par son malaise et l'hallucination qui l'avait suivi était complètement amorti.. Jean Veyrac redevenait l'homme d'action sûr de lui, de ses nerfs et de son jugement, qui — simple fils d'instituteur — s'était hissé avant quarante ans à l'échelon politique le plus élevé ou presque.. — « Ah nè ! » demanda la patronne.. « C'est-y que je vous place à côté pour causer un peu, comme on dit ? ».. Ce n'était même pas une question.. Pour la mère Peyré, Jean Veyrac était toujours le petit Jeannot de douze ans qui venait lui vendre des truites braconnées dans un affluent de la Serre.. Mariella parut hésiter, cherchant peut-être une échappatoire qu'elle ne trouva pas.. Elle n'était pas emballée.. Enfin, elle sourit, s'inclina.. — « Pourquoi pas… monsieur Jean ? ».. Les hôtes de marque mangeaient à la cuisine.. C'était une tradition déjà bien établie et qui avait facilité des rencontres mémorables.. Au début du repas, la conversation roula sur de prudentes généralités.. Le temps était devenu d'ailleurs un sujet excitant depuis l'apparition des orages de vent et des pluies colorées.. Aux dernières nouvelles, il y avait eu la pluie jaune de Zurich, la pluie violette de Dijon, la pluie orange de Saint-Flour.. Enfin, ça valait mieux que pas de pluie du tout, comme dans certaines régions du Causse où il n'était pas tombé une goutte d'eau depuis trois mois !.. Après le fromage de chèvre maison, Mariella osa poser enfin une question personnelle à “monsieur Jean”.. « Vous êtes à Paris toute l'année, monsieur ? ».. Jean Veyrac joua un instant à se demander s'il allait révéler ou non son identité.. Il était à la fois enchanté et un peu vexé de n'avoir pas été reconnu.. — « Je possède une propriété près d'ici à la Roche-Toujas, et j'y viens assez souvent.. Moins que je ne le voudrais, tout de même.. En fait, je voyage beaucoup.. Mon métier….. — Vous êtes dans les affaires ? ».. Jean Veyrac prit le temps d'évoquer un petit garçon solitaire et bûcheur, puis un adolescent tourmenté, malheureux, malade d'ambition et toujours au bord du désespoir.. Oui, la vie valait d'être vécue… Il regarda la jeune femme avec une insistance qui dut l'agacer, mais il n'en avait pas conscience.. Il était bien loin de là, quelque part dans le passé, l'avenir… Dieu sait où.. Quelque part entre l'orgueil et la peur… Mariella était belle et grave.. Il la voulait.. Il se taisait encore, savourait en attendant un mélange bien dosé d'inquiétude et de bonheur.. — « Je suis le secrétaire d'État à l'agriculture.. C'est pas vrai ! C'est pas vrai !.. glapit le petit garçon qui n'y croyait pas.. Il chassa avec haine ce sale môme.. — « Je vous demande pardon.. » dit Mariella en rougissant.. « Je ne savais pas.. « Monsieur Peyré ? Vous avez quelque chose de neuf pour moi ?.. — Je ne sais pas trop, monsieur Jean.. Laparouquial vous a téléphoné ?.. — Oui… Il parle beaucoup pour ne rien dire.. — C'est pas un mauvais type.. — Qu'est-ce que c'est que ce meeting de Mauvar ? Un prétexte ?.. — Peut-être bien.. À propos de l'orage….. — Oui ?.. — Les histoires de l'abbé, ça tient pas debout.. Il y a des indices qui permettent de prévoir les orages un ou deux jours à l'avance.. J'ai un gars ici qui en connaît un rayon.. Un nommé Buzignargues.. Vous voudriez pas le voir, des fois ?.. — Pourquoi pas ?.. — Seulement, pas question de l'amener chez vous.. Il a une trouille bleue.. Il faudrait que vous veniez.. Le secrétaire d'État regarda sa montre.. Seize heures quarante.. Treize kilomètres pour aller au Pont-de-dieu et une route dégueulasse….. — « J'arrive.. « Ne lâchez pas votre homme.. Le chemin de la Roche-Toujas quittait la route départementale par le sud et débouchait au sommet par l'ouest, après avoir fait un tour trois-quarts autour de la colline.. Mariella frôla nerveusement la haie de thuyas, contourna la façade centrale et le jardin.. Elle longea la façade nord que les mimosas albizzias ensanglantaient de leurs petites fleurs rouge vif.. Le gravier gicla sous les pneus : c'était une grande joie pour Mariella.. Après tout, je suis.. chez moi.. Au fond d'une courte impasse, s'ouvrait l'entrée d'honneur.. Madame Veyrac, épouse — depuis six mois — du secrétaire d'État, était.. chez elle.. … Elle arrêta sa voiture devant le perron et sauta à terre avec le célèbre envol de jupe qui avait popularisé ses cuisses rondes et bronzées dans toutes les chaumières de France.. Les pins piquaient la tête dans un nuage blanc, plutôt suspect.. Les  ...   coup, il situa l'endroit.. La veille route de Fontarrac à Merlin, qui traversait la forêt d'Algère.. Mais ça n'explique pas ce que je suis venu foutre ici !.. La voiture qui approchait était un fourgon de la police ou de la gendarmerie, avec le phare bleu sur le toit.. Il pensa :.. Les flics me cherchent !.. Il n'en éprouva aucun plaisir.. « Le capitaine Moissaguel ?.. — Lui-même, monsieur le préfet.. — Alors, où en êtes-vous ?.. — Toujours rien.. — Et naturellement, le téléphone coupé avec la Roche-Toujas ?.. — Oui, mais de ce côté, ça va.. J'ai envoyé des hommes à la Roche et ils viennent de m'appeler par radio.. Les communications radio sont dé… sont très mauvaises.. Enfin, on arrive à s'entendre.. Madame Veyrac et monsieur Boris ont été surpris par la tempête alors qu'ils se promenaient au bord de la Serre, mais ils ont pu rentrer sans mal.. Il semble que monsieur Boris ait été choqué.. L'adjudant Laval ne pense pas que ça soit grave.. — Et le ministre n'est toujours pas rentré ?.. — Pas de nouvelles de Mauvar ?.. — Aucune.. — C'est quand même un peu fort !.. — Nous sommes ici en plein cataclysme, monsieur le préfet.. Rien ne prouve que Mauvar soit encore dans le Lot… Oui ? Quoi ? Excusez-moi, on me….. — Capitaine ?.. — Ne quittez pas, s'il vous plaît, monsieur le préfet.. Il y a du nouveau !.. — Parlez.. — Monsieur le secrétaire d'État a eu un accident.. Sa voiture s'est écrasée contre un arbre abattu par l'ouragan, du côté de Fontarrac.. En Corrèze.. Je sais où ça se trouve.. Il est blessé ?.. Je vais essayer de me renseigner… Oui, les gendarmes mobiles ont retrouvé la voiture du ministre.. Il a dû être légèrement blessé.. Ils ont vu des traces de sang sur le tableau de bord et les sièges.. Seulement, il n'était plus là.. On craint qu'il n'ait été choqué et qu'il ne soit en train d'errer dans la forêt ! ».. Jean Veyrac se sentit soudain en faute.. Faute légère de son point de vue, mais aux yeux de l'Imperator ça pouvait être grave.. Il n'aurait jamais dû circuler seul dans de telles circonstances.. Paul Salviac, chauffeur-garde du corps — qu'on appelait “secrétaire” pour ménager sa susceptibilité —, aurait dû être avec lui.. C'est du moins ce que penserait Italicus.. J'aurais dû me faire conduire ou accompagner.. Pas d'excuse ! Il faudra que je m'habitue, si un jour je vais au château.. En attendant, se balader avec un gorille, ça fait plutôt mauvais effet sur les électeurs.. Ces pensées tissaient leur fil d'angoisse dans l'esprit du secrétaire d'État, pendant que la voiture des gendarmes montait vers lui.. Il apercevait par intermittence le faisceau des phares et la lumière bleue du toit.. Le véhicule roulait très lentement.. Les arbres le protégeaient un peu du vent, mais des branches cassées jonchaient la route.. Jean Veyrac s'était avancé à l'extrémité du chemin.. Il était encore presque à l'abri, entre les laricios serrés.. Il guettait l'arrivée des gendarmes au premier virage… Il décida de se mettre au milieu de la route dès que la voiture surgirait.. Il lèverait le bras et attendrait.. Les gendarmes le reconnaîtraient sûrement, d'autant qu'ils devaient être plus ou moins à sa recherche.. Et dans une demi-heure, au plus tard, il serait à la Roche-Toujas.. Avec Mariella….. Happy end !.. Le fourgon apparut au bout de la ligne droite.. Jean Veyrac recula d'un pas ou deux dans le chemin, puis tourna la tête vers sa voiture, une Citroën noire.. Les gendarmes l'avaient aperçue.. Ils ralentissaient, puis manœuvraient pour éviter une branche de chêne qui barrait à moitié la route.. Jean Veyrac oublia un instant qu'il était le secrétaire d'État Veyrac et il prit peur.. Peut-être n'avait-il jamais cessé d'avoir peur… (Il avait travaillé comme un fou, lutté comme un fauve pour atteindre une position inexpugnable — mais aucune position n'est inexpugnable…) Son sentiment de culpabilité grandit, s'exaspéra.. Jean Veyrac ne se souvenait plus de la faute qu'il avait commise.. Peut-être ne voulait-il plus s'en souvenir.. Mais il savait qu'il était coupable….. Grand-père, est-ce que je suis un salaud ?.. « Monsieur Boris ?.. — Bonsoir, monsieur le préfet.. — Bonsoir, monsieur… Je suis heureux que le téléphone soit rétabli à la Roche-Toujas.. — Ben non, mon vieux, il l'est pas !.. — Pardon ?.. — Je vous appelle avec le radio-téléphone des f… de la gendarmerie, cher ami.. — Ah ! oui, euh, très bien… Mon collègue du Lot m'a fait savoir que vous aviez été légèrement commotionné par l'orage.. Vous vous sentez tout à fait remis, maintenant ?.. — En pleine forme ! Dites donc, vous savez pas à quelle heure il s'est ca… il a eu son accident, le patron ?.. — Le ministre ? Un peu avant ou un peu après vingt heures.. — Alors, il se balade depuis trois heures !.. — Oui… Monsieur Boris, vous qui êtes le plus proche collaborateur du ministre, pensez-vous qu'il aurait pu avoir un rendez-vous du côté de la forêt d'Algère ?.. — Un rendez-vous ? Avec une pépée ?.. — Allô ? Je vous entends très mal… Nous savons tous que monsieur Veyrac est un homme énergique, déterminé.. Il aurait pu décider de rencontrer secrètement l'un de ses adversaires.. Par exemple, Just Mauvar.. Pour discuter avec lui et essayer d'aboutir à… à une trêve.. Est-ce possible, à votre avis ?.. — Hein ? Un rendez-vous avec Mauvar ? Pourquoi pas ? Moi, je trouverais ça plutôt marrant.. Vous pensez pas plutôt que Mauvar et ses cops auraient pu arriver sur les lieux de l'accident avant les pan… avant la gendarmerie et embarquer le petit canard ?.. — Je vous entends très mal… Embarquer qui ?.. — Le ministre,.. of course.. ! Vous n'avez pas l'air….. — Allô ? Oui, il y aurait là une coïncidence tout à fait extraordinaire… Mais pas impossible, cependant.. C'est pourquoi j'ai donné l'ordre aux gendarmes de prendre contact avec Just Mauvar.. — Et alors ?.. — Mauvar n'est pas chez lui.. Il reste introuvable pour le moment.. Il n'allait pas se laisser prendre comme ça, bêtement, au milieu des bois ! Il pouvait encore échapper aux flics.. Jamais ces salauds ne le rattraperaient dans la forêt d'Algère qu'il connaissait comme la peau de Mariella ! Il tourna le dos à la route et se mit à courir.. À travers les arbres, il apercevait le ciel brillant comme une plaque de métal chauffée à blanc.. Très vite, il perdit le chemin.. Des taillis, des fourrés, des hautes herbes se dressaient devant lui.. Il se glissait adroitement au milieu des obstacles, filait en un slalom de rêve.. « Ne crains rien.. » dit une voix enfantine près de lui.. « Nous arriverons bientôt à un autre chemin.. Mais je suis arrivé !.. » dit Jean.. — « Pas encore.. Il y a un autre chemin !.. — Un autre chemin ?.. — Un autre chemin ? » interrogea l'écho.. « …autre chemin… autre chemin….. — Et les sangliers ? » demanda Jean.. — « Oh ! nous les verrons peut-être.. Des bêtes partaient de tous côtés : rats, lapins, chats sauvages ou renards en maraude.. Parfois, un hibou dérangé fuyait en cassant des branches mortes.. Qui donc avait dit que la forêt d'Algère était complètement dévastée et qu'il n'y restait plus ni rongeurs ni oiseaux — pas même des serpents ? C'était le paradis retrouvé !.. — « Combien ça pèse, un sanglier ? » demanda Jean à son compagnon.. — « Un gros, ça pèse plus de cent kilos.. — C'est vrai qu'ils peuvent se saouler avec des glands et des châtaignes ?.. — Sûr, oui.. — Alors, ils sont comme des gens saouls ?.. — Pareil.. Mais tais-toi ! ».. Jean et mystérieux ami couraient maintenant sur un sentier bordé de bruyères.. La terre dure claquait sous leurs pas.. Ils butaient parfois contre un caillou qui roulait sur le sol rocheux avec un bruit inquiétant, générateur d'échos sauvages.. Puis le sentier commença à se rétrécir.. Des ajoncs épineux remplacèrent les douces tiges de bruyère.. — « Est-ce qu'il y a un autre chemin ? » demanda Jean.. — « Oui, oui.. Il y en a un.. — Où est-il ?.. — Devant nous.. Courons ! ».. « L'année prochaine, nous aurons l'air conditionné.. « Si tout va bien… ce qui m'étonnerait ! ».. Il était près de minuit et la chaleur restait étouffante… Pierre Boris remarqua que Mariella avait quitté son soutien-gorge.. Ses seins un peu lourds tressautaient sous l'étroit pull beige qui moulait son buste en laissant apercevoir un liseré de peau nue, au-dessus de la jupe.. « Pierre, je commence à trouver ça un peu fort ! Au moins trois heures depuis l'accident….. — Votre mari doit être à l'abri quelque part, chez un croquant quelconque.. Il connaît le pays comme sa poche.. Et il doit bien se marrer !.. — Se marrer ? Non, ça m'étonnerait.. Il n'a jamais été du genre rigolo !.. — De toute façon, la tempête a l'air de se calmer.. Mariella s'assit sur le divan large et bas qui occupait un angle de la pièce.. Pour échapper à la vision énervante de ses cuisses nues et au parfum volatil dont elle venait de s'arroser, Pierre lui tourna le dos et s'approcha d'une fenêtre.. « Nous aurons des nouvelles bientôt.. — Comment ? Les flics sont partis….. — Ils ne sont pas bien loin.. Ils font la navette entre la route départementale et ici.. Ils ont l'air bien emmerdés !.. — Je m'en fous.. — Et moi, alors… ».. Des barreaux protégeaient la fenêtre qui n'avait pas de volets.. Le vent jetait des feuilles, des brindilles et des insectes morts contre la vitre.. Un léger courant d'air agitait le rideau que Pierre Boris avait écarté pour observer le ciel.. « L'orage s'éloigne vers le nord.. « Nous sommes sauvés pour cette fois.. Mais il n'a pas plu et ces cons de paysans vont encore nous emmerder !.. — Moi, j'ai un sale pressentiment.. Il revint au milieu de la pièce, regarda la jeune femme avec un mélange de désir, de colère et de haine.. — « Je ne crois pas aux pressentiments.. » Il ajouta pour la blesser : « C'est du cinéma !.. — Vous n'êtes qu'un pauvre type !.. — Et vous une petite salope ! » dit calmement l'attaché.. « Mon capitaine, je vous passe monsieur le Préfet.. — Allô ?.. — Bonsoir, capitaine.. Ou plutôt, bonjour….. — Bonjour, monsieur le préfet.. — Où en sommes-nous ?.. — Mes hommes sont claqués, monsieur le préfet.. — Permettez-moi de vous dire qu'ils ne sont pas très aguerris !.. — Il est une heure et demie, monsieur le préfet : nous cavalons sous la tempête depuis bientôt six heures.. D'abord, Mauvar et sa bande.. Maintenant, le ministre !.. — Les autres en sont au même point, capitaine.. — Je le sais bien !.. — Prévenez-moi dès que vous aurez du nouveau.. « Vous m'entendez, Bardon, à travers cette friture ?.. — C'est pas trop mauvais, patron.. Et vous ?.. — Moi, ça va.. Dites-moi, Bardon ? Il se passe des trucs !.. — Des trucs ? Où ça ? Quels trucs ?.. — Je n'ai pas le droit de vous donner des détails.. Pas encore.. — Alors, pourquoi vous m'en causez ?.. — Pour prévenir de faire gaffe, Bardon !.. — Faut que je fasse gaffe à quoi ?.. — Ne vous éloignez pas à plus de cinq mètres d'un téléphone.. Si possible en bon état de marche.. Et tâchez de ne pas dormir.. Je vais être obligé de m'absenter.. Tenez-vous prêt….. — Prêt à quoi, patron ?.. — Vous verrez bien ! Rien n'est sûr encore.. Et surtout, pas un mot à âme qui vive !.. — Hamkivi ? Connais pas.. Qui c'est encore, çui-là ? ».. « Bon Dieu ! Où donc ?.. — Sur la route, entre Tauriac et Anterrieux.. Couvert de boue.. Il avait dû tomber dans une mare.. Il marchait comme ça, complètement paumé.. Il ne se rappelait même plus son nom….. — Il n'a fait aucune difficulté pour vous suivre ?.. Le docteur Itzac l'a vu tout de suite….. — Qu'est-ce qu'il a dit ?.. — Le docteur ? Qu'est-ce que vous voulez qu'il dise ? Amnésie consécutive à une commotion.. C'est pas le premier cas.. — Oh ! enfin… Vous savez, capitaine : il y a quelques années, les gens voyaient des soucoupes volantes.. Maintenant, ils sont choqués par des orages gravitationnels !.. — Oui, monsieur.. — Où en est-il, maintenant ?.. — Nous l'avons dirigé sur l'hôpital de Tulle.. — Sans en avoir rien tiré ?.. — Je vous dis qu'il ne se rappelait pas de son nom.. — Hum, oui.. À moins qu'il ne vous ait joué la comédie.. — Mais pourquoi ?.. — Si quelque chose est arrivé au ministre et qu'il soit responsable….. — De toute façon, la police po… le.. s'occupe de lui.. — Vous passez la main, capitaine….. — N'oubliez pas que Mauvar est domicilié en Corrèze et qu'il a été retrouvé en Corrèze.. Alors, qu'est-ce que vous voulez que je fasse ? D'ailleurs, il y a longtemps que les bou… que les services spéciaux s'intéressent à lui.. — Alors, selon vous, il aurait pu arriver le même accident au ministre ?.. — Certainement.. — C'est incroyable !.. — Le jour se lève, monsieur le préfet.. Nous cherchons monsieur Veyrac depuis plus de huit heures.. Il faut bien qu'il lui soit arrivé quelque chose de sérieux.. D'ailleurs, un certain nombre de personnes ont été également commotionnées.. Dans toute la région….. — Merci, capitaine.. Je vais appeler Tulle.. « Monsieur le préfet, c'est le ministère de l'Intérieur.. « L'Intérieur, monsieur.. « L'Intérieur… ».. « Bardon ?.. — Oui patron.. S'cusez-moi.. — Vous avez couru !.. — J'avais juste été de l'autre côté de la rue me jeter une tasse de café.. — Et alors, ils ont retrouvé Veyrac ?.. — Non, je crois pas.. À sept heures et demi, y avait rien de nouveau.. — Vous pourriez peut-être aller vous pieuter une heure ou deux.. — Ben c'est pas de refus… Mais si on trouve le ministre pendant que je serai en train de….. — Vos hommes vous réveilleront, que diable !.. — Je vous remercie bien, patron.. Vous appelez d'où, si c'est pas indiscret ?.. — De Paris, naturellement ! ».. La colline des Chardons se trouvait à moins d'un kilomètre du Pont-de-Dieu, au-dessus de l'auberge Peyré.. Jean Veyrac s'était assis au pied d'un grand chêne, qui posait son ombre, douce comme un tapis de soie, sur la terre fendillée, l'herbe rase, les plantes épineuses et les buissons nains.. La cloche du village avait sonné midi depuis un long moment.. La brume tamisait le soleil, mais une chaleur poisseuse engluait les pentes dénudées par la sécheresse.. Jean avait marché pendant des heures à travers les coteaux, vogué entre les îles rouges des hameaux, les archipels verts des sapins, dans un labyrinthe de rocs et de broussailles où s'enchevêtraient les ruisseaux asséchés et les sentiers oubliés… Il avait erré toute la nuit, et toute la matinée.. De la forêt d'Algère au Pont-de-Dieu, il avait parcouru près de vingt kilomètres.. C'était un long chemin.. Un très long chemin.. Et plus rien ne serait comme avant, il le savait.. Il avait les jambes lourdes et les pieds couverts d'ampoules, mais il baignait tout entier dans une sérénité d'un autre âge.. Il rentrait chez lui après une fabuleuse randonnée dans son propre destin.. L'aventure de cette nuit lui semblait le dernier maillon d'une longue chaîne nécessaire.. Il fermait les yeux pour essayer d'imaginer une autre vie.. Il fermait les yeux pour chasser l'été — l'été trompeur de la réussite.. Une douce tristesse, pleine de volupté et de ferveur l'envahissait.. Le froid de l'hiver coulait maintenant dans ses veines.. Il était enfermé dans un monde sale, visqueux, à moitié décomposé, et qui fondrait en pourriture liquide aux premiers jours du printemps.. Mais lui n'appartenait plus tout à fait à ce monde.. Il se sentait libéré.. C'était comme si l'espèce de gangue qui emprisonnait sa véritable personnalité eût éclaté à la faveur de l'orage.. Et il n'avait plus peur… il se leva.. Sa montre était arrêtée.. Le soleil au zénith écrasait les ombres.. Depuis combien de temps la cloche avait-elle sonné midi ? Jean haussa les épaules.. Le temps n'avait plus d'importance.. Devant lui, la ville se drapait dans ses falaises comme dans les plis d'une toge empesée.. Elle avait l'air d'une vieille dame qu'on serre à la gorge et qui tend le cou le plus haut possible pour aspirer quelques goulées d'air.. Une sacrée jolie petite ville.. Jean pensa :.. Je suis chez moi.. Je suis arrivé.. « Oui, je crois que tu es arrivé.. » dit le petit garçon qui le suivait partout depuis trente ans.. Il ne peut plus rien m'arriver.. Il commença à descendre le raccourci rocailleux qui menait à l'auberge Peyré.. Le ciel se couvrait de nouveau.. De minuscules nuages éclataient sans cesse en buée grise.. L'air semblait bouillir.. Mon Dieu, pourvu qu'il pleuve !.. Il ouvrit le col de son polo et releva ses manches déchirées.. Il tira sa pipe de sa poche, la considéra un instant puis la glissa entre ses lèvres.. Il s'était remis à fumer depuis quelques semaines, après cinq ans d'interruption complète.. Qu'est-ce que ça signifie au juste ?.. Il se posa la question en tétant le tuyau usé et amer.. Eh bien, ça ne signifie peut-être rien du tout….. Il avait simplement retrouvé sa pipe par hasard, dans un coffret, à l'occasion d'un grand déblayage entrepris par Mariella.. Maintenant, il n'avait ni briquet ni allumettes.. Il n'avait pas encore tout à fait repris ses habitudes de fumeur.. D'ailleurs, sa pipe était vide et il n'avait pas non plus de tabac.. Aucune importance.. Il la garda quand même dans la bouche pour tromper sa faim… Heureusement, il avait pu boire plusieurs fois à des sources aux trois quarts taries et il n'avait pas trop soif.. Tout va bien.. Le chien-loup des Peyré le reconnut et lui adressa un grognement amical.. « Salut, camarade ! » dit Jean.. Il entra à l'auberge par la porte de derrière.. Sa veste déchirée sous le bras, couvert de sueur et de poussière, hagard et souriant.. Il allait retrouver ses amis.. Il se figea au bord du couloir.. Un homme semblait l'attendre et le regardait fixement.. Il ne le reconnut pas tout de suite.. Ce visage bronzé, ce regard dur, cet air à la fois souriant et dominateur lui étaient familiers.. Mais ce fut d'abord le pull orange qui le frappa.. Un pull-chemise comme celui qu'il portait le jour où il avait rencontré Mariella….. Monsieur le secrétaire d'État Veyrac !.. Il faillit éclater de rire.. Alors, je suis ce type-là ?.. Il fit un pas en avant et l'image vacilla.. L'autre perdit un peu de son assurance.. Un deuxième pas.. Le regard du personnage devint vitreux d'angoisse.. Ses traits se brouillèrent.. Le secrétaire d'État esquissa un geste de défense ou de refus, puis disparut.. Jean entra dans la cuisine.. Il y eut des cris, des exclamations.. « Monsieur Jean ! » Un brouhaha de soupirs et de mots sans suite.. Puis un brusque silence.. Arrivé….. Quelqu'un avança une chaise sur laquelle il se laissa tomber.. Il fut un moment tout à fait inconscient de ce qui se passait et se disait autour de lui.. Des visages se penchaient sur le sien.. Il sourit, se détendit.. Puis une odeur de sauce aromatique atteignit son odorat et la faim le réveilla brusquement.. « …appeler le docteur ! ».. Il secoua la tête.. « Pas pour moi : ça va très bien.. Il voulut se lever.. Un léger vertige l'en empêcha.. De nouveau, il perdit conscience à demi.. — « Buvez.. Il avala un quart de verre d'une mixture sucrée, fade, écœurante et il eut une nausée.. — « …s'est passé, monsieur Jean ?.. — …connaissez pas les dernières….. — …ministre à la télévision… ».. Télévision ?.. Jean pensa à Mariella et tourna la tête vers le poste.. Des paysages de montagne défilaient lentement sur l'écran, accompagnés de musique classique et de marches militaires en sourdine.. — « …coup d'État de cette nuit ?.. — Fous-lui la paix ! Tu vois bien qu'il… ».. Peu à peu, le sens des derniers mots qu'il venait d'entendre pénétra dans l'esprit de Jean Veyrac.. Coup d'État ? Coup d'État !.. — « Mais alors, je ne suis plus au gouvernement ? ».. Il éprouva aussitôt un étrange sentiment de délivrance.. Eh bien, c'est arrivé….. Il avait envie de rire et de pleurer.. Sa vie commençait.. Sur l'écran, les montagnes disparurent et la musique s'arrêta.. Une speakerine inconnue avala sa salive et annonça d'une voix tendue : « Monsieur Raymond Quattret, premier ministre du gouvernement provisoire, vous parle.. Puis la Marseillaise.. Ce tordu !.. Jean se leva, éprouva la solidité de ses jambes, tourna le dos au poste : « Monsieur Peyré, pourriez-vous me ramener à la Roche ?.. — Tout de suite, monsieur Jean.. Pendant le trajet, ils ne parlèrent pas du coup d'État, mais de la sécheresse.. Deux mois et demi sans une averse ! Et les sources n'avaient pratiquement pas été alimentées depuis l'automne dernier.. Jean avait pu se rendre compte à quel point le pays manquait d'eau.. Certains paysages en étaient complètement défigurés.. « Alors, monsieur Jean, je peux bien vous poser la question, maintenant : les orages secs, c'est la faute aux expériences de Gramat ?.. — Je le crains.. » avoua Jean.. — « Et on n'y peut rien ?.. — Avec Quattret ? Encore moins qu'avant ! ».. Il se mit à rire.. Il n'irait jamais au château ! De toute façon, c'était un rêve absurde.. Franchement, mon vieux, si tu t'étais assis un jour sur le fauteuil de l'Imperator, tu crois que tu aurais arrêté les expériences et démantelé le.. ?.. Il connaissait d'avance la réponse.. Évidemment, non.. La logique du système voulait qu'on prenne de plus en plus de risques.. La fuite en avant continuerait sans doute jusqu'à la catastrophe finale.. — « Qu'est-ce qui vous fait rigoler ? ».. Quoi ? C'est trop difficile à expliquer… Je ne suis plus secrétaire d'État.. Pour combien de temps suis-je encore le propriétaire de la Roche-Toujas et le mari de Mariella ? Les.. ont perdu leur tête de Turc et Mauvar va être bien attrapé.. Ce n'est pas drôle ?.. Les hommes du.. occupaient déjà la Roche.. Je savais bien que ce salaud de Quattret ne pouvait pas me blairer !.. Jean reconnut Bardon, le flipo qu'il avait rencontré à l'auberge.. Merde, je suis de l'autre côté de la barricade !.. Bardon s'avança d'un air nonchalant, sortit de sa poche une feuille de papier froissé, fit mine de la lire, jeta sa cigarette et l'écrasa violemment sur la pierre du perron, comme il eût fait d'un serpent venimeux.. « Monsieur le… Veyrac ! Vous êtes assigné à résidence à votre maison de Lurbel — ou un nom comme ça.. Ce sont les ordres.. Faudra que vous soyez parti d'ici avant vingt-quatre heures.. Un jour, quoi.. Votre femme peut rester si ça lui chante.. Enfin, pour le moment.. C'est marqué ici.. — J'avais justement besoin de repos.. « Merci messieurs.. Et bonne chance à vous ! ».. La baraque du grand-père ! Il s'y rendit le jour même, après avoir mangé et dormi deux heures — mais sans avoir rencontré Mariella qui s'était enfermée dans sa chambre.. Il voulait nettoyer les abords, sortir les débris abandonnés par les ouvriers et préparer une installation qui serait peut-être définitive.. Il était un peu las, mais en pleine forme physique et mentale.. Il avait eu plus de chance que Just Mauvar.. La maison de l'Urbiel était une ancienne ferme dont les terres s'étaient en grande partie démembrées et la grange aux trois quarts écroulée.. Jean Veyrac aimait la mélancolie de ce coteau grisâtre et nu… En arrivant, il cogna trois coups à la porte, recula et écouta.. Personne ne l'attendait, il le savait bien.. Et la clé était restée dans sa poche.. Mais il avait retrouvé une habitude un peu superstitieuse de son enfance.. Ce ne serait pas la dernière.. Il aurait tout le temps de retrouver toute son enfance….. Un lézard traversa son ombre et il frissonna comme si la bête lui avait passé sur le corps.. Une secrète sensibilité, qu'il croyait définitivement perdue, se réveillait soudain en lui.. L'air immobile vibrait de chaleur.. Les insectes se taisaient.. Le silence était oppressant.. Un nouvel orage montait.. Pourvu qu'il pleuve !.. Jean prit enfin sa clé, ouvrit doucement la porte et entra.. « Me voilà de retour !.. — Je suis content de te voir, fils.. » répondit le grand-père.. Ouragan sur le secrétaire d'État.. 246, juin 1974.. dimanche 27 décembre 1998 —..

    Original link path: /recits/jeury/conspiration/ouragan.html
    Open archive

  • Title: Récits de l'espace/Jeury/le Rendez-vous du sud | Quarante-Deux
    Descriptive info: le Rendez-vous….. le Rendez-vous du sud.. G.. il Dorval entendit l'appel un soir d'été.. Il était professeur d'histoire dans une petite ville de l'Ouest qu'une société transN d'électronique, Dunn, avait louée pour dix-huit ans au gouvernement militaire européen, en 1993, afin d'y implanter une usine et un centre de recherches.. À proximité, se trouvait une opzone (.. original preserved zone.. ), sorte de parc naturel de plusieurs milliers d'hectares, ce qui avait peut-être déterminé le choix de la Société : Dunn avait loué aussi le parc… La petite ville avait perdu son nom français, celui d'un saint obscur et ignoré du calendrier.. Elle s'appelait maintenant Austin-Dunn : les habitants étaient généralement assez fiers de cet avatar… Ils se sentaient choisis.. Au contraire, Gil était de plus en plus étranger au monde dans lequel il vivait et à l'histoire qu'il était obligé d'enseigner.. D'ailleurs, l'histoire n'existait plus.. Les empires privés l'avaient tuée.. Il ne croyait pas plus au passé qu'à l'avenir.. Il avait envie de sortir du temps.. Ce soir-là — quelques heures seulement avant les vacances qui commençaient le lendemain à midi — il était disponible, prêt à tout, plus que jamais.. Il attendait l'appel.. La voix qui s'adressa brusquement à lui, chaude, profonde, un peu rauque, semblait appartenir à une jeune femme d'origine latine, peut-être italienne ou espagnole.. Une femme au visage ovale, avec des grands yeux sombres et d'épais cheveux noirs : celle qu'il devait rencontrer.. un jour.. Et cette voix impérieuse et tendre disait, en roulant un peu les.. r.. : « Gil, j'ai besoin de toi.. Je m'appelle (Ella ?).. J'ai vingt-huit ans.. Je suis à cent kilomètres de toi, mais il faut que tu me rejoignes tout de suite, car toi seul peux me (sauver ?).. Je t'attends !.. — Te sauver ?.. — Je suis seule, Gil.. J'ai besoin de toi….. — Pourquoi de moi ?.. — Parce que nous nous sommes… nous allons nous rencontrer.. Gil regarda sa montre : 21 h 40.. « Le temps de faire ma valise et je pars ! » dit-il à haute voix.. La réponse d'Ella lui parvint aussitôt, sensuelle, vibrante, joyeuse : « Viens vite, mon amour ! Laisse ta valise ; tu n'en auras pas besoin.. Il sourit à l'image lointaine, floue et.. incertaine.. Chère Ella !.. Il ne croyait pas à la télépathie, ni à rien de ce genre, mais il était sûr que la jeune femme existait, qu'elle était belle et qu'elle l'attendait.. — « Je viens ! ».. Il promena une main un peu tremblante dans ses cheveux grisonnants et déjà rares au sommet de son crâne bossué.. Quarante-quatre ans, Gil Dorval.. Il était moins le quart pour toi, mon.. vieux.. ! Mais à quoi bon épiloguer, puisque tu en es sorti ? Tu rêvais depuis toujours de ce moment.. Le voici enfin arrivé.. J'espère que tu sauras te montrer digne de la chance qui t'est donnée.. Va-t'en les mains vides, sourire aux lèvres, voyageur sans bagages, te perdre dans la nuit des temps !.. « Cent kilomètres ? Je serai près de toi avant le jour.. — Je te guiderai.. » répondit Ella.. « Tu me reconnaîtras facilement.. — Oui, oui, je te reconnaîtrai….. — Je suis brune.. — Je le savais.. — À bientôt.. Gil s'examina sans indulgence dans la glace du lavabo.. Il avait une tête de quadragénaire peu glorieux.. Une tête banale — et pourquoi aurait-il été différent des autres ? Parce qu'il était un peu schizophrène, ou un peu paranoïaque, ou un peu les deux ? Rêveur, il s'était toujours méfié du rêve.. Révolté, il avait peur des élans et des refus qu'il sentait naître en lui.. Frustré dans ses désirs secrets de grandeur, il se voulait anonyme au milieu de ses contemporains médiocres.. Mais son métier lui interdisait même cela.. Prof d'hist….. Les stries grises d'une barbe de quinze heures marquaient son visage mou et rougeaud.. Se raser ? À quoi bon ? Il avait les yeux cernés et injectés de sang, les traits tirés et fripés, la mâchoire un peu pendante… Mais tout cela n'avait plus aucune importance.. Ella, il le savait, se moquait de son aspect physique.. Il vérifia cependant le nœud de sa cravate — sa cravate bleue sur laquelle on distinguait le.. …nn.. final de Dunn.. Une allure respectable était nécessaire si l'on ne voulait pas se faire ramasser par les flics de Dunn, ceux de la ville ou ceux du syndicat-maison (affilié à la toute-puissante.. Comt.. , la Confédération Mondiale des Travailleurs).. Il avait de l'argent, un véhicule ancien mais muni d'un certificat de conformité à peine vieux d'un mois (coût : deux cent cinquante crédits-maison !), une carte professionnelle visée par Dunn au début de l'année et un reçu du syndicat Dunn : il avait versé 500 CM aux œuvres sociales de ces salopards ! Au pire, il s'en tirerait avec cinq cents ou mille de plus — et ça n'avait pas beaucoup d'importance, maintenant.. Elle a raison.. , décida-t-il.. Pas la peine de prendre une valise : ça pourrait leur donner envie de fouiller mes affaires.. Il ne faut pas tenter le diable.. Sa profession était éminemment suspecte.. Combien restait-il de profs d'histoire dans la ville ? Un seul.. Il était celui-là… Si on l'arrêtait, il lui faudrait inventer un prétexte pour justifier son expédition nocturne hors du territoire Dunn, sans laissez-passer.. Il calcula :.. un appel téléphonique de mon père (qui est un ancien gendarme) : ma mère est au plus mal.. Ce sont des vieux trucs qui marchent, en général.. Et, après tout, je suis en règle….. En règle ? Oui, il l'était avec la.. Dunn Democratic Charter.. — mais non avec l'esprit maison.. Merde pour l'esprit ! Je pars.. Il se rendit compte alors qu'il ne savait pas de quel côté il devait aller.. « Prends la route du sud.. » dit Ella.. — « Du sud ?.. — Oui, du sud….. — Mais le sud, c'est la….. — Tais-toi ! Viens me rejoindre.. Je suis à cinquante kilomètres d'ici et je t'attends.. — Cinquante kilomètres seulement ? Tu avais dit….. — Oh ! peu importe la distance, mon chéri.. L'espace ne compte pas.. Ce qu'il faut, c'est que tu partes.. — Je pars, Ella.. À bientôt.. Il enfonça son chapeau sur son crâne.. Les cheveux qui lui restaient étaient un peu longs pour la norme Dunn.. Mieux valait les cacher.. Et il enfila sa veste malgré la chaleur.. C'était plus prudent : une chemise claire dans la nuit attire toujours trop l'attention.. Il vérifia une dernière fois le contenu de son portefeuille : 4000 CM et 10 €.. On ne pouvait pas le coincer pour misgadage.. Le minimum pour circuler après neuf heures du soir était de 2000 CM — et trois mille après minuit.. Au-dessous de cette somme, on risquait l'internement au gadward ou au schizop, l'affectation d'office en atelier protégé, voire la relégation en opzone zéro… Gil pouvait aussi se faire confisquer ses euros.. En principe, les cadres seuls avaient le droit d'en posséder.. Mais bah… Il glissa le portefeuille dans la poche de sécurité de sa veste.. Il crut entendre Ella : « Gil, tu n'as pas besoin d'argent ! Tu peux aussi bien me rejoindre nu et sans un sou.. Avait-elle vraiment dit ça ?.. — « Ella ?.. — Je t'écoute, mon chéri.. — Tout va bien ?.. — Oui, et toi ?.. — Oh ! ça va.. — Je t'aime… ».. Mais.. , pensa-t-il,.. je ne suis pas le président de Dunn pour me balader à poil et sans fric ! Les clés de la voiture, les papiers… Non, pas question de partir nu, même pour un voyage au paradis ! À cette heure-ci, la milice de Dunn patrouille dans les rues et veille aux sorties de la ville.. Mon chapeau, un coup de brosse sur mes souliers… Avoir l'air d'un bon employé — et si possible d'un petit cadre — était important pour éviter de finir la nuit à laver un trottoir, un recoin d'usine ou un angle de cour particulièrement dégueulasses !.. Il pressa la touche de l'interphone et arbora un sourire fier et détaché.. « Je sors.. » dit-il à la gardienne blonde qui le regardait sur l'écran poisseux.. — « À cette heure ?.. — C'est urgent.. » plaida-t-il.. — « Seul ?.. — Ce n'est vraiment pas recommandé.. Enfin, je vous attends en bas.. Gil hésita.. Il aurait pu s'en aller par la porte automatique, sans signaler son départ.. Rien de plus facile.. Mais s'il se faisait piquer par une ronde ou s'il était pris dans une bagarre, les flics téléphoneraient à l'hôtel Sam et il serait bon pour une nuit en taule et une amende d'au moins 1000 CM — sans préjudice de quelques séances avec le seau et le balai ! Mieux valait se mettre en règle.. D'autant qu'une maison tenue par les religieuses gardiennes agréées offrait une certaine sécurité.. L'Ordre était puissant et efficace.. Sœur Maud l'attendait dans le hall, devant son tableau électronique.. Sa blouse bleue, qui la moulait jusqu'à mi-cuisse, lui donnait l'allure d'une collégienne un peu retardée.. C'était une grande fille d'âge imprécis (entre vingt et trente ans), à la fois gauche et autoritaire comme toutes les gardiennes.. Elle suait la bonne volonté par tous les pores de sa peau rose et bien poncée.. On avait envie de lui offrir une poupée programmée qui lui aurait dit « Maman, je t'aime.. » toutes les trente secondes pour combler son besoin évident d'affection.. Mais elle était tout de même licenciée en sexologie.. « Alors, vous sortez, Gil ? Vous auriez dû prévenir sœur Cora dans la journée.. Nous nous serions arrangées pour vous trouver quelqu'un.. Il faillit répondre : “Je n'ai besoin de personne.. ”.. Puis se ravisa.. Je viens de recevoir un… un appel.. — Une femme ?.. — Oui….. — Vous savez qu'il n'est pas prudent de sortir après 21 heures en ce moment.. On craint que les rouges ou les anarchos tentent un coup !.. — Je pensais qu'on ne risquait pas grand-chose jusqu'à 11 h 30.. Surtout en voiture.. — Vous serez rentré à 11 h 30 ?.. — Je l'espère.. Gil baissa les yeux, écouta.. « Ella ?.. — Oui, Gil.. Où es-tu ?.. — Encore à l'hôtel !.. — Tu as des difficultés ?.. — Oh ! quelques-unes, naturellement.. Mais ça va s'arranger.. Je viens.. — Avez-vous des problèmes sexuels ? » demanda sœur Maud avec douceur.. — « Eh bien, je… ».. Tu vas me foutre la paix, oui ?.. Puis il se souvint qu'il ne la reverrait pas et il se força à lui répondre aimablement.. « Mettons que j'en aie.. Comme tout le monde.. Mais maintenant, ça n'a plus aucune importance.. — Pourquoi ? Pourquoi maintenant ?.. — Oh ! simplement parce que… ».. Il n'acheva pas sa phrase.. Comment expliquer ça à une religieuse gardienne ? Une délicieuse impatience le gagnait.. Ella, mon amour !.. Il n'avait pas connu cette sensation depuis vingt ans.. Sœur Maud souriait gravement.. — « Quand êtes-vous allé à la maison des jeux pour la dernière fois ?.. — La semaine dernière.. » répondit Gil.. — « Je ne comprends pas pourquoi vous n'êtes pas marié.. » dit sœur Maud.. « Vous n'êtes pas homosexuel, pourtant.. Vous regardez mes cuisses et votre pantalon vous trahit ! Voulez-vous que nous nous en occupions ?.. — Que vous vous occupiez de quoi ? » demanda-t-il stupidement.. — « Mais de votre mariage.. Nous avons la possibilité d'utiliser en time-sharing l'ordinateur du service social Dunn… Pensez-y.. Vous auriez un petit ap.. Vous pourriez faire l'amour tous les jours… Avec les produits qu'on a maintenant, c'est très possible, vous savez, même à votre âge.. Vous seriez autorisé à changer de métier et vous cesseriez d'être un mineur social.. — D'accord, d'accord ! » dit-il.. « Et merci.. Mais ce soir, il faut que je sorte.. Et je voudrais vous demander : si les fl… si la police ou n'importe qui vous appelle, je suis allé voir ma mère qui est malade.. — Et ce n'est pas vrai ?.. — N-non.. — Merci de me faire confiance, cher Gil.. J'essaierai de vous aider en cas de coup dur.. Et à bientôt.. Elle lui tendit la main d'un air joueur.. « Mes jambes vous plaisent beaucoup, n'est-ce pas ? » Gil sourit.. Mais il pensait aux jambes d'Ella.. Depuis la rue, il entendit sœur Maud mettre en place le système de verrouillage électrique… D'ici une heure ou deux, la ville serait livrée aux bandes rivales de gretsos, de jids et de heads.. En attendant, les miliciens de Dunn et le service d'ordre du syndicat-maison tenaient le haut du pavé — ce qui ne valait guère mieux.. Et si les anarchos et les rouges tentaient vraiment un coup….. Il atteignit sans faire de mauvaises rencontres le parking de nuit où il avait l'habitude de laisser son ordure de bagnole antédiluvienne.. Le garde lui donna les clés contre 10 CM et se replia dans sa guérite.. Gil eut une grimace de fureur.. Une inscription à la peinture noire ornait son capot :.. prof d'hist.. Il toucha la peinture.. Elle était sèche.. Il hésita.. Le garde devait être dans le coup.. Il lui demanderait au moins 50 CM pour enlever ça.. Et ce serait encore un bon quart d'heure de perdu.. Peut-être une demi-heure.. Il appela Ella.. « Gil ?.. — Tu… tu es toujours là ?.. — Bien sûr, mon chéri.. À quelques kilomètres de toi seulement.. Je t'attends toujours.. — Quelques kilomètres ? Mais alors tu te rapproches ?.. — Je ne sais pas.. Il me semble que c'est toi qui viens vers moi.. — Je suis encore au parking !.. — Je crois qu'il n'y a pas plus de trente kilomètres entre nous.. Ou peut-être trois….. — Trois !.. Je ne… ».. À la sortie de la ville, Gil tomba sur un barrage : des miliciens en uniforme gris et des civils débraillés mais cossus.. Les types du syndicat..  ...   noires attachées au-dessus du genou et de longs gants noirs, dont le fourreau étroit moulait ses avant-bras jusqu'aux coudes.. Gil eut l'impression qu'elle le voyait.. Elle esquissa un sourire dans sa direction et il crut rencontrer son regard.. Elle ôta un de ses gants, promena les doigts sur la pointe de ses seins, les posa sur ses lèvres, étendit le bras comme pour lui envoyer un baiser.. Puis elle bascula sur le côté, une jambe levée, pour s'offrir, et il put voir son sexe mieux que dans la glace.. Et l'image s'effaça… Gil essaya de sourire aussi, mais les muscles de son visage ne lui obéissaient plus.. Gêné par la surveillance du jeune flic trop plein de sollicitude pour les voyageurs égarés, il dit en remuant à peine les lèvres : « Je viens.. » Il posa la main sur son pantalon tendu, tira la fermeture, espérant qu'Ella comprendrait ce message.. — « Je t'aime !.. — Je… ».. Elle avait pensé en même temps que lui.. Il démarra et le flic lui montra la direction d'un geste large et amical.. Il s'engagea entre de hauts murs couverts d'affiches luminescentes.. Des visages de toutes les couleurs dansaient devant ses yeux.. Des filles nues, au corps lisse et rose, semblaient avancer à sa rencontre.. Parmi ces visages et ces corps, se trouvaient peut-être ceux d'Ella… Ella, où était-elle donc ?.. Il roulait lentement.. Ses phares trouaient avec peine l'obscurité.. Un brouillard mêlé de fumée stagnait dans cette zone, située tout au bas de la ville.. Les affiches lumineuses avaient disparu.. Soudain, un des murs tourna à angle droit.. L'autre s'écarta en oblique.. Gil vit le monorail devant lui.. La rue déviait assez fortement vers la droite, c'est-à-dire, calcula-t-il, vers l'ouest.. Mais un second virage le ramena à peu près dans la bonne direction.. Il ralentit encore, cherchant à se repérer.. La route s'éloigna du monorail.. Elle devenait de plus en plus mauvaise, avec des cassis, des bosses et des crevasses.. Les amortisseurs de la vieille bagnole gémissaient sourdement.. Gil se rendit compte qu'il se trouvait dans un terrain vague, une décharge d'ordures — ce qu'on appelait en jargon moderne une “opzone zéro”.. Roulant au pas, il essaya d'apercevoir les étoiles à travers le pare-brise.. L'essentiel était de ne pas perdre le sud.. Mais la fumée et les poussières industrielles s'accumulaient dans la partie basse de la ville et bouchaient complètement le ciel… Gil n'osait pas s'arrêter.. Les opzones zéro avaient plutôt mauvaise réputation.. C'étaient des repaires de jids et de heads.. De véritables champs de bataille pour les bandes de voyous et les paumés de la gretso, la grande société.. Mieux valait ne pas s'y aventurer à la nuit tombée.. Et si l'on pénétrait par mégarde dans un territoire suspect, la dernière chose à faire était de s'arrêter et de descendre de voiture pour s'orienter… Il essaya de tourner sur place, buta contre un obstacle qui rendit un son métallique.. Un bidon ou quelque chose de ce genre.. Il enclencha la marche arrière.. La voiture fit un léger bond et s'enlisa.. Gil enfonça l'accélérateur.. Le moteur gronda, fournit un effort brutal avant de caler.. Gil mit à peu près dix secondes pour comprendre qu'il était tombé dans un piège.. Un éclair jaillit derrière lui.. Il porta la main à ses yeux, resta ébloui un moment.. Ces salauds ont des bigueyeurs : ça doit être des heads.. — Tout va bien, Gil.. De nouveau, il reçut l'image dédoublée par le miroir.. Ella, étendue sur son lit, enroulée dans un coin de drap, jouait avec un animal en peluche.. Elle n'avait plus ses gants et sa jambe gauche pendait, nue, son pied effleurant la fourrure.. Une moue de lassitude et d'ennui donnait à son visage un masque un peu boudeur.. Sa longue chevelure brune s'étalait sur les oreillers.. Elle avait la peau très claire, le nez petit, la bouche ronde, les yeux d'un bleu profond, tirant sur le violet.. Elle lui avait dit qu'elle avait vingt-huit ans, mais elle en paraissait à peine vingt… Soudain, elle le vit.. Son regard s'éclaira.. « Gil, tu es venu !.. — Je suis tout près.. Tu ne me vois pas ? ».. Elle prit ses seins dans ses mains en coupe et les souleva comme pour les lui offrir.. « Je m'ennuie, toute seule.. Rejoins-moi vite.. Gil se rendit à peine compte qu'on le tirait hors de la voiture.. L'éblouissement persistait.. Il distinguait à peine ses agresseurs.. J'ai eu de la chance.. Si j'avais été tourné de l'autre côté, j'aurais pu être aveuglé.. Puis :.. Les heads ! Ce sont les heads !.. Il avait aperçu un crâne luisant tout près de lui.. Il recommençait à distinguer, les silhouettes, les ombres et les lumières.. Les heads avaient les cheveux très courts et parfois la tête complètement rasée.. Par contre, les filles qui “travaillaient” avec eux — comme ils disaient — portaient toutes de longues et opulentes chevelures.. Gil perdit un de ses souliers.. Ses agresseurs le traînaient à travers le terrain.. Quelque chose le coupa au-dessous de la cheville.. Un peu plus tard, il sentit la jambe de son pantalon se déchirer, s'arracher.. Quelqu'un s'amusa à déboucler sa ceinture et le pantalon entier suivit.. Il perdit sa deuxième chaussure.. Les heads le déshabillaient en le tirant vers leur repaire.. Le temps s'abolit dans sa conscience.. « Gil !.. — Ella….. — Touche comme ma peau est douce, mon amour.. Ils étaient arrivés dans une sorte de hangar brillamment éclairé.. Les hommes qui tenaient Gil l'abandonnèrent nu et ensanglanté sur le ciment humide.. Il se souleva sur les coudes et les genoux.. Clignant les yeux, il vit la bande rassemblée autour de lui.. C'étaient bien des heads.. Les hommes paraissaient âgés de vingt-cinq ans à quarante ans — alors que les jids étaient éjectés du clan à vingt ans.. Mais certaines filles avaient l'air très jeunes.. Des transfuges, peut-être.. Quelques-unes allaient les seins nus.. Tous, hommes et femmes, portaient des shorts et des bottes.. On fit lever Gil à coup de pied dans les côtes.. Il se tint debout, chancelant, les mains devant les yeux.. Il n'était plus vêtu que d'une chaussette poissée et d'un gilet de corps déchiré.. Une fille s'approcha et lui planta l'ongle du pouce dans un testicule.. Gil gémit et se plia en deux sous l'intolérable douleur qui lui montait au cerveau, éclatait au fond de ses yeux et redescendait en trombe jusqu'au bas de son ventre broyé.. Deux hommes le forcèrent à se redresser.. Un troisième se planta devant lui, une cravache à la main.. Un type court, le crâne rasé, la poitrine nue, une croix gammée tatouée sur le sein gauche.. « Je m'appelle Jaguar.. » dit-il d'une voix pointue et sifflante.. Il avait au moins une dent cassée.. « Ton nom ?.. — Gil Dorval.. » répondit Gil avec peine.. Une espèce de glu collait ses lèvres l'une à l'autre.. — « Ce sont les flics bleus qui t'ont envoyé ?.. — Les flics bleus ? ».. Gil reçut un coup de cravache qui lui écorcha la pommette droite.. Il lui sembla que son cerveau était une graine sèche dans une coloquinte ballottée par le vent.. — « Réponds plus vite si tu veux pas qu'on s'amuse avec ta gueule et le reste.. » dit le chef.. « Les flics t'ont arrêté au barrage ?.. — Lequel t'a dirigé par ici ?.. — Un jeune.. — Décris-le.. Gil essaya de se rappeler le plus petit flic aux cheveux bouclés, au visage enfantin — ce jeune gars tellement sympa qui l'avait précipité dans le plus affreux des pièges.. Mais c'était si loin, si loin….. — Mon chéri ! » La voix d'Ella était maintenant claire et nette dans sa tête douloureuse.. « Gil, tu es arrivé !.. — Mais où es-tu ?.. — Ici, ici, tout près.. Tu ne me vois toujours pas ? ».. Un nouveau coup de cravache sortit Gil de l'hypnose.. Butant sur chaque mot — parler lui était de plus en plus difficile —, mâchant de la colle et du sang, il s'efforça de décrire honnêtement le salopard qui l'avait livré.. — « C'est Alf ! » lança une voix criarde, derrière lui.. On eût dit que celui-là avait le palais percé.. « C'est Alf.. Ce paulo est tout ce qu'il y a de plus reg.. — D'accord, » dit le chef, « c'est sûrement Alf.. » Il posa la main sur l'épaule d'une grande fille brune.. « C'est toi, Fan, qui va te l'envoyer.. Il y a droit.. » La fille se tourna vers Gil qu'elle toisa avec un mépris souverain.. — Mon cul pour ce yahmed ? C'est cher payé !.. — Discute pas.. » siffla le chef.. « Alf a bien travaillé.. C'est exactement le genre de groc qu'il nous fallait.. » Puis, à Gil : « Eh, bonzo, tu nous as pas encore raconté ce que tu foutais dans la vie !.. — Je suis prof d'histoire.. » répondit Gil, trop fatigué pour mentir.. Il y eut quelques rires, des exclamations : « Prof, ce groc-là, ben alors… » Gil fut poussé vers le fond du hangar.. Un courant d'air se fit et il frissonna.. Il reçut un coup de poing à l'épaule.. « Regarde ! ».. Une femme était étendue sur une couche de sciure, dans un coin du bâtiment.. Nue, les jambes écartées.. Morte ? Le visage était calme, presque intact : seulement quelques brûlures autour des yeux et de la bouche — brûlures de cigarette, probablement.. Elle était encore très belle, avec son visage ovale, un peu long, son nez petit et très légèrement retroussé, sa bouche ronde, ses grands yeux violets, ses longs cheveux bruns dont une touffe collait à une plaie de son torse entre la poitrine et l'épaule.. D'autres marques rousses dessinaient leur géographie sado-érotique sur son corps : seins, ventre et cuisses.. Ils l'avaient torturée, comme toujours, avant de la tuer.. Comment ? Comment était-elle morte ? Gil promena autour de lui un regard tremblant, halluciné, égaré.. Il vit à quelques pas deux tubes vides, un verre cassé.. Ils l'avaient bourrée de drogues ! Les heads essayaient sur leurs prisonniers, un peu au hasard, les cocktails de médicaments les plus dingues.. On ne sortait de leurs mains que fou furieux, infirme à vie… ou cadavre frais.. Deux poignes se refermèrent sur les coudes de Gil.. « Tiens-toi tranquille, groc, si tu veux pas souffrir ! ».. Une fille approcha de son bras un injecteur à pression.. Le jet, pareil à un trait de lumière, fila dans la veine.. Gil ne sentit qu'un léger chatouillement.. En général, les heads préféraient s'amuser avec une vieille seringue de récupération.. On disait que la douleur provoquée par la piqûre était horrible… La fille se frotta contre lui en le flattant ironiquement au passage.. « Sois sage, petit groc ! ».. Le cœur de Gil se mit à battre plus fort.. Un goût sucré s'étendit dans sa bouche.. Sa salive collante se fluidifia et devint plus abondante….. Les salauds, qu'est-ce qu'ils m'ont foutu dans les veines ?.. Quelques secondes plus tard, il eut les dents agacées, un frisson courut sur sa peau et il sentit son sexe durcir et se dresser.. Un accès de priapisme à la limite de la souffrance.. Il se débattit.. Les heads le tenaient bien et son corps ne lui obéissait plus.. Les filles battirent des mains.. — « Une dose de.. K500.. , petit groc, c'est bon !.. — De.. — T'en as jamais entendu parler ? On vient juste de l'inventer !.. — Alors, ça commence à faire mal ? » demanda le chef sur un ton d'amicale sollicitude.. « Y a qu'un moyen de te soulager, mon vieux ! » Ils le poussèrent vers la morte.. Une bouffée de nuit explosa dans son cerveau, retomba en averse rouge, et l'espace se déchira.. Gil écarta les deux battants de la porte capitonnée et entra dans la chambre bleue.. Il s'arrêta sur le seuil, respira une légère odeur de thé et d'encens.. Une pendule battait au rythme bondissant de son cœur.. La porte se referma derrière lui avec un bruit mat.. « Gil ! ».. Gil sourit.. Il avait chaud, mais il ne souffrait plus.. Il se sentait en pleine forme… Le lit d'Ella était placé en biais au fond de la chambre, près d'une haute fenêtre par laquelle on apercevait le ciel aussi bleu que le plafond et les tapisseries.. C'était le jour.. La nuit est finie.. Je ne reverrai jamais la nuit.. Ella était couchée parmi les draps chiffonnés et les oreillers renversés.. Nue.. Ses vêtements et ses bottes gisaient éparpillés tout autour du lit, sur la moquette gris bleu.. On voyait trois images de la jeune femme dans les trois glaces qui occupaient le milieu des trois murs intérieurs.. Elle adressa à Gil un petit geste d'appel, bref et retenu.. Elle le regarda approcher, la bouche entrouverte, son visage et son corps tendus vers lui.. « Mon amour… ».. Gil marcha lentement en direction du lit.. « Enfin ! ».. Il la rejoignit et se laissa tomber près d'elle.. — « Ella… ».. Elle lui donna sa bouche et se mit à le caresser avidement.. — « Il y a si longtemps que je t'attendais, Gil !.. — Si longtemps ?.. — Si longtemps ! ».. Un écho erratique balbutia aux quatre coins de la chambre : temps… temps… temps !.. Temps !.. Elle le guida en elle.. Il sentit une joie plus sourde et plus folle que le plaisir éclater dans son corps et dans sa tête.. Il avait échappé au temps !.. Alors, le chef des heads sortit un pistolet et lui tira une balle dans la nuque.. Gil eut un soubresaut et bascula sur le dos, près d'Ella.. Les deux corps étaient maintenant côte à côte, exactement alignés, de même taille, paisibles, délivrés.. — « Fini pour ce soir.. » dit le chef des heads.. Les filles applaudirent.. le Rendez-vous du sud.. 248, août 1974.. mardi 29 décembre 1998 —..

    Original link path: /recits/jeury/conspiration/rendezvous.html
    Open archive

  • Title: Récits de l'espace/Jeury/Vers la haute tour | Quarante-Deux
    Descriptive info: Vers….. Vers la haute tour.. L.. orleim avait posé la main sur l'épaule de Teri et penchait vers le sien son visage lumineux, très long, très doux, sur lequel les yeux étirés et abaissés vers les pommettes mettaient un masque de tristesse.. Elle s'appuyait légèrement sur lui.. Ô combien légèrement… Son regard, ses gestes, ses attitudes rappelaient qu'elle avait porté le titre de daimone et commandé aux Jorachs, avant d'être bannie des tours pour une faute obscure, dont elle ne parlait qu'avec réticence, par allusions et soupirs.. Elle ne pesait presque rien.. Il l'aurait soulevée sans effort, d'un bras passé autour de sa taille.. Mais sa chair était ferme et souple, et la main que Teri promenait sur son corps pour la caresser ne rencontrait jamais de plaques osseuses, sauf sur le visage.. Peut-être n'avait-elle pas de vrai squelette.. Peut-être les seigneurs de la Perte en Ruaba étaient-ils des créatures artificielles….. Il la pressait de questions depuis des jours et des jours du soleil rouge.. Enfin, elle se décida… il crut qu'elle se décidait !.. « Cela fait si longtemps que je suis seule ici ! Seule avec toi depuis que je t'ai rencontré… Mais tu n'es qu'un Homme.. Je t'aime, je t'aime, mais tu n'es qu'un Homme ! Les Daimons dorment dans la Haute Tour.. Cet univers fonctionnait très bien sans eux.. Ils étaient las et blasés.. Alors, ils se sont retirés dans la Tour pour dormir — rêver peut-être.. Ils dorment et ils rêvent… Je m'ennuie.. Tu es là, Teri, mais tu n'es qu'un Homme.. Les Daimons, mes frères… ah ! Je n'ai même pas le droit de prier Hi-Wang.. Nous n'avons pas le droit de prier.. C'est la loi pour les Jorachs et pour nous :.. tu adoreras mais ne prieras pas.. ! Oh, Hi-Wang, pi… oh, Hi-Wang ! ».. Chaque fois qu'elle bougeait, qu'elle inclinait le buste, tournait la tête, levait le bras ou étendait une jambe, sa peau produisait en s'étirant une sorte de froissement doux qui électrisait les nerfs de Teri.. D'abord, il avait cru que des ailes transparentes se pliaient ou se dépliaient dans le dos de l'.. ex-.. daimone.. En la tenant dans ses bras, la première fois qu'ils avaient fait l'amour, il avait vérifié qu'elle ne possédait aucun attribut angélique — même si elle était un ange déchu ! Non, Lorleim n'était qu'une femme… Une femme ? Ah, il ne savait pas.. Une femme ou un demi-dieu chassé du ciel ? Il ne saurait jamais.. Lorleim était une daimone (une femelle de serpent).. Ce bruit pouvait être un bruit d'écailles frottées.. Et il se renforçait parfois dans un but érotique très précis : éveiller le désir.. C'était un appel au sexe du mâle (homme ou daimon).. Lorleim, l'éternelle tentatrice !.. « Es-tu encore fatigué, Teri ? ».. Teri était le nom qu'elle lui donnait, bien qu'il ne se souvînt pas de l'avoir jamais porté dans son pays.. Mais il avait oublié son pays, son univers (la Terre historique ?).. Il se rappelait seulement cette étrange maladie nerveuse qui lui avait pris peu à peu toutes ses forces et tous ses espoirs et qui l'avait plongé dans les limbes cotonneux où la réalité ne l'atteignait plus.. « Syndrome de Hi-Wang.. » disaient les médecins.. Le docteur Ulrich était un spécialiste du Hi-Wang.. Le docteur Ulrich ? Reverrai-je le docteur Ulrich ?.. Il s'était perdu dans les limbes et il avait émergé dans cet univers où Hi-Wang était un dieu !.. « Es-tu fatigué, Teri ? ».. Teri.. Elle mettait dans ces deux syllabes une tendresse à la fois sensuelle et fraternelle et, en même temps, eût-on dit, une sorte de pitié.. Je ne suis qu'un Homme ! Elle me dit assez que je ne suis qu'un Homme ! Pourquoi Teri ? Parce que je viens de la Terre ? La Terre, la Terre… Je n'ai pas oublié la Terre !.. — « Je ne suis pas fatigué ! » dit-il.. — « Alors, il faudra peut-être que nous repartions.. — Pour aller où ?.. — Vers l'adar — le sud, si tu préfères.. Nous n'avons pas le choix.. À moins… à moins qu'on m'appelle encore de la Haute Tour ! ».. Depuis combien de temps marchaient-ils ensemble ? Le temps existait-il encore ? Sur les bords de l'océan Oradak, on n'avait pour le mesurer que les jours du soleil rouge — et le soleil rouge ne se couchait jamais tout à fait : il se retirait au loin sur la mer et ressemblait alors à une lune très petite… Le soleil bleu et le soleil jaune avaient des mouvements lents et irréguliers.. Ils n'étaient pas des repères commodes… Et puis qu'importait le temps ?.. Teri avait erré seul sur la plage, puis il avait rencontré Lorleim — qu'il ne comprenait pas.. Le langage de ce monde lui était naturellement inconnu.. Il l'avait quand même suivie.. Et un jour du soleil rouge, soudain, il s'était mis à comprendre les mots très longs et très étrangers qu'elle murmurait à voix basse, en chantonnant un peu, comme on fredonne pour soi seul.. C'était un miracle — un miracle à l'actif du puissant dieu qui régnait sur la Perte en Ruaba.. Hi-Wang, ô Hi-Wang !.. — « Pourquoi faut-il marcher vers l'adar ? » demanda-t-il distraitement.. Il avait déjà posé la question à sa compagne, mais il ne se souvenait pas de la réponse.. Et peu lui importait, en vérité.. Le sud l'attirait, le sud l'effrayait aussi.. Qu'est-ce que le sud ? Et il n'attendait de Lorleim aucune explication sensée : le sens des choses lui échappait dans cet univers.. — « L'adar est la direction sacrée.. » dit Lorleim.. « Et il faut obéir au premier commandement :.. toujours vers l'adar tu marcheras, de plus de quarante-cinq degrés ne t'écarteras.. … Pourquoi ? Parce que c'est la loi.. Il faut obéir à la loi pour ne pas perdre l'immortalité.. — Nous sommes donc immortels ? Ce n'est pas un mythe ? ».. Lorleim gémit et s'étendit sur le dos, les bras repliés, seins tendus, mains jointes sur son front.. — « On m'appelle !.. — Qui t'appelle ?.. — Les Daimons.. — Les Daimons de la Haute Tour ?.. Mes frères Daimons… Ô Hi-Wang ! ».. Teri s'allongea près d'elle, les yeux grand ouverts.. Le ciel semblait fuir au-dessus de lui comme un immense tapis roulant.. « Un mythe ? » dit Lorleim tout bas.. « Il n'y a pas de mythes ni de symboles à la Perte en Ruaba.. Il n'y a pas de religion ni de légendes.. Tout est vrai.. Tout existe.. Hi-Wang a peut-être été créé par les anciens maîtres….. — Qui étaient les anciens maîtres ?.. — Personne ne le sait.. Même pas les Daimons.. Ils ont quitté cet univers depuis des millions de jours du soleil rouge… Mais pour nous, Hi-Wang est un vrai dieu.. Un dieu puissant.. Et son ennemi, l'Arveute noir, est une entité mauvaise qu'il faut fuir.. Le maître de la mort ! Il peut s'emparer de ton corps et te faire mourir de telle façon que nul ne soit plus capable de te ressusciter… ».. Teri eut un sourire sceptique.. Pas de religion à la Perte en Ruaba ? Alors, qu'est-ce que le culte de Hi-Wang ? Et à quoi servent donc les commandements ? Ces commandements qu'on doit connaître et qu'on ne peut transgresser sans risquer de perdre l'immortalité… Mais l'immortalité n'existe pas, ne peut pas exister.. C'est bien une religion ou quelque chose de ce genre.. Et ces fameux enivons, ces lumières colorées, ces signes sacrés que l'on disait envoyés par Hi-Wang pour montrer l'adar au peuple de l'océan Oradak… Et l'Arveute complétait merveilleusement cette mythologie ! La Perte en Ruaba était un monde plein de mythes et d'allégories, de dieux, de démons et de démiurges….. Teri se leva.. Il tenait à la main une coquille rose dans laquelle, machinalement, il se regarda.. Ses longs cheveux noirs collaient à ses joues maigres.. Il avait la peau cuivrée, luisante, comme parcheminée.. Son visage osseux, avec des traits aigus, des arêtes bien marquées, des arcades sourcilières fortes et la mâchoire un peu dure, semblait fait de vieux métal, d'un curieux alliage précolombien — précolombien ? — dont le secret se serait perdu dans les avatars successifs de la Terre historique.. Une lueur fixe, froide, étrangère, brillait dans ses yeux très enfoncés, fiévreux et injectés de sang.. Un visage qu'il ne reconnaissait pas.. Est-il possible que la maladie m'ait changé à ce point ?.. Une grosse lune blanche montait entre les draperies mauves du ciel.. De longs nuages déchiquetés s'étiraient devant son disque comme des chenilles processionnaires.. Devenu minuscule, le soleil rouge s'enfonçait au loin dans l'océan Oradak.. Ou plutôt l'océan semblait tendre à l'infini vers le soleil, sans jamais le rejoindre.. Ce monde n'était pas une planète ordinaire, mais une sorte de plate-forme volant au cœur de l'univers intérieur et sur laquelle les conditions de vie de la Terre historique avaient été  ...   le parfum des collines diaphanes….. La scène s'effaça.. Très loin, Lorleim murmura : « Tu as vu le Varor, le conseil des Daimons réuni pour me juger — et me condamner.. Maintenant, tu vas assister à l'exécution de la sentence.. Il faut que tu saches.. Je vais peut-être te quitter et il faut que tu saches ! ».. … Les six corps de Lorleim formaient visiblement une entité androgyne, non par le fait de la nature, mais par la volonté démiurgique et presque blasphématoire des créatures.. Une entité ouverte à des expériences mentales et sensuelles indicibles.. Teri percevait un peu l'émotion du groupe et côtoyait une horreur pure et glacée.. Les corps secondaires attendaient la mort et ils semblaient conscients de leur situation.. Quelque chose se révoltait en eux, bien qu'ils n'eussent pas d'existence indépendante.. Le désespoir maîtrisé de l'être central se mêlait à leur instinctive panique.. Pour le corps d'origine, qui serait épargné, le jugement du Varor signifiait seulement la déchéance et une sorte d'exil.. Lorleim serait chassée du paradis des tours.. Une destruction physique immédiate attendait les autres.. Et ils le savaient.. Les cinq condamnés entouraient l'originelle, avec des signes évidents d'amour, de haine, de désir, de répulsion.. Teri recevait un écho lointain de leurs sentiments.. C'était assez atroce.. La chauve-souris battait des ailes et ouvrait un bec menaçant.. L'humanoïde gris dansait sur place, et une sorte de crête se dressait sur son crâne.. La naine verte caressait avec de petits cris les bras nus et les cheveux dénoués de l'originelle, mais ses griffes à demi sorties semblaient prêtes à se planter dans la gorge offerte.. Le dauphin tournait furieusement autour du groupe.. Et l'homme, le beau mâle humain, blond et viril, manifestait des impulsions sexuelles incoercibles en direction du corps d'origine… Teri eut à peine le temps de se demander si Lorleim avait perdu le contact des corps secondaires, abandonnés ainsi à leurs réactions animales, ou si elle offrait aux condamnés un petit sabbat d'adieu.. L'originelle se redressa et ses pieds touchèrent le fond.. Elle s'appuya contre une sorte de pyrosome rose, haut de deux mètres et tout hérissé d'appendices phosphorescents : une colonie de tuniciers.. Et, simultanément, elle se tenait encore dans une tour, debout contre un cube de cristal.. Sa peau brillait d'un éclat très vif.. Elle couvrit le cristal de ses bras, comme pour le protéger.. Puis, renonçant, elle s'agenouilla entre le pyrosome et l'ahab et posa la tête contre celui-ci.. Alors, un rayon bleu pâle tomba verticalement et frappa le milieu du cube.. Celui-ci parut se fêler, se lézarder, et devint gris, puis noir.. Lorleim fut rejetée en arrière, mit la main sur ses yeux et hurla.. Le dago se plia en arc et mourut foudroyé.. Le chiroptère s'affaissa et disparut dans un niveau inférieur.. L'humanoïde gris se boursoufla, bascula à l'horizontale et se mit à flotter.. La fille jade se raidit et monta, comme aspirée par un courant ascendant.. Seul le beau Terrien blond eut une fin sans dignité : à moitié disloqué, il tituba et s'effondra sur l'originelle avec un spasme.. Lorleim détourna la tête.. De nouveau, le rayon apparut et toucha les trois corps restés sur place : le dauphin, l'humanoïde gris et l'homme blond.. Tous les trois furent enlevés instantanément.. Lorleim et Teri étaient couchés sur le dos, côte à côte, les yeux tournés vers la mer et le lointain soleil rouge.. Teri caressa la main de sa compagne.. — « Qu'est-ce qu'ils t'ont dit ? ».. Il la sentit sourire.. Lorsqu'elle souriait, une onde parcourait sa peau, pareille à un frémissement de bête blessée.. — « Ma peine est finie.. Les Daimons veulent que j'aille les rejoindre dans la Haute Tour pour dormir avec eux.. — Mais quelle était ta faute ? » demanda Teri.. — « Les corps.. » répondit Lorleim sur un ton pensif et détaché.. « J'aimais trop les corps.. J'en ai… je m'en étais procuré un qui me plaisait en violant la loi de Hi-Wang… Veux-tu dormir avec moi, Teri ?.. — Lorleim ! » dit Teri.. Il souleva l'.. daimone et la reposa sur lui.. Un froissement provoquant lui donna l'impression de serrer dans ses bras une créature de soie, et un million d'aiguilles invisibles s'enfoncèrent dans sa peau.. Il avala sa salive avec peine et ses oreilles se bouchèrent.. L'épiderme bronzé de l'.. daimone devenait de plus en plus brillant.. Ses veines disparaissaient.. La chair les dissimulait en gonflant, sauf sur les mains et le visage.. Teri gardait sa lucidité et il se voyait agir avec un mélange d'exaltation, de pitié et de désespoir.. — « La dernière fois ! » murmura Lorleim.. Teri s'abandonnait à la tiédeur bruissante de l'.. daimone, à ses caresses légères comme un pétale qui tombe, à ses baisers pareils à une coulée de nectar sur des muqueuses sèches.. Jamais le désir ni le plaisir ne l'avaient à ce point coupé du monde.. Le désir archétypique de la Perte en Ruaba était toute part et nulle part, à la fois dedans et dehors.. L'espace y semblait infini et chaque instant y devenait l'éternité.. Plus rien n'existait pour Teri au-delà du désir et du plaisir.. C'était une histoire aussi vieille que le monde — plus vieille peut-être, car le monde avait pu naître du désir d'un homme et d'une femme et il risquait de s'éteindre en même temps que leur plaisir.. Teri était prisonnier d'une bulle opaque.. La lumière et la chaleur de Lorleim créaient pour lui un univers aussi proche du paradis qu'il pouvait l'imaginer — un endroit où il se sentait en sécurité.. « Teri, veux-tu dormir avec moi ? » demanda encore Lorleim.. — « Lorleim !.. — J'ai prié les Daimons d'accepter que tu m'accompagnes à la Haute Tour.. Ils vont bientôt me répondre.. S'ils dorment, comment peuvent-ils t'appeler ?.. — Certains s'éveillent de temps en temps.. Et en s'éveillant, ils se sont souvenus de moi.. Veux-tu dormir avec nous ?.. — Dans la Haute Tour ?.. — Mais je serai le seul Humain ?.. — Tu seras près de moi.. Et qu'importe — pour dormir….. — Dormir !.. — Et rêver.. — Rêver que je vis ?.. — Rêver le passé, l'avenir.. L'univers, les Dieux et les Hommes… J'attends la réponse.. — La mienne ? ».. Teri réfléchit un certain temps : entre un millionième de seconde et une heure — ou deux ou trois.. Le temps avait éclaté.. Cachant son visage dans ses mains, il dit avec lenteur, jetant les mots comme des bouteilles à la mer : « Oui… Lorleim… je veux… bien… venir… avec toi !.. — On m'appelle de la Haute Tour ! » dit Lorleim en lui serrant la main.. « Je crois qu'ils vont me donner… Tais-toi ! ».. Teri éprouva un bref vertige et ferma les yeux.. Alors, je ne reverrai jamais la Terre ?.. Mais il savait depuis longtemps qu'il avait perdu la Terre….. Sans lâcher sa main, Lorleim se leva d'une détente brusque et souple, l'entraînant avec lui.. Elle l'aida à se mettre debout.. Son regard était vide.. Teri chancela.. Involontairement, il s'appuya contre la cuisse de Lorleim.. Elle s'écarta d'un demi-pas.. Tout est fini.. Mais elle lui tenait toujours la main.. Teri avait l'impression que leurs deux paumes s'étaient soudées et qu'il n'aurait pu, même s'il l'avait voulu ardemment, se séparer de l'.. Son cœur battait avec une lenteur extrême, mais chaque coup était une explosion à blanc dans sa poitrine.. Et il lui semblait qu'une sorte de fumée ou de brouillard jaillissait de lui-même.. « La réponse est oui.. « Tu peux venir.. Je le savais ! Je le savais ! Je l'ai toujours su… Dormir dans la Haute Tour ! Me reposer un siècle ou deux ou l'éternité.. Il ne parvenait pas à décider si c'était ou non une chance.. Sa dernière chance.. Il n'avait plus aucune idée nette.. Le sommeil s'insinuait déjà dans son cerveau.. Dormir….. La brume enveloppait sa tête, sortait de sa bouche, emplissait ses yeux.. « Nous partons ! » dit Lorleim.. Ils se tenaient droits, mais dans la main, face à l'océan Oradak.. Le soleil rouge n'était plus qu'un point entre ciel et mer.. Teri avait la sensation que ce point se trouvait dans sa tête, posé sur sa rétine.. Il demanda : « Nous marchons ?.. — Non.. « Le Seigneur Hi-Wang va nous transporter.. » Elle appela d'une voix rauque, changée : « Ô Hi-Wang ! ».. Aussitôt, Teri se sentit soulevé.. Il s'accrocha aux doigts de Lorleim, devenus comme du métal.. Il se souvint de John Carter s'envolant ainsi pour la planète Mars… Le soleil rouge grossissait très vite.. Dormir !.. « Ce genre de coma dépassé est typique de la maladie de Hi-Wang.. » dit le docteur Ulrich à son jeune assistant.. « Il succède en général à la phase delta et aboutit à la mort dans un délai de deux à quarante jours.. Vers la haute tour.. Horizons du fantastique.. 29, troisième trimestre 1974 (12 septembre 1974)..

    Original link path: /recits/jeury/conspiration/tour.html
    Open archive

  • Title: Récits de l'espace/Jeury/Simulateur ! Simulateur ! | Quarante-Deux
    Descriptive info: Simulateur….. Simulateur ! Simulateur !.. S.. imulateur ! Simulateur ! » appela une voix chantante et parfaitement androgyne.. — « Don Lorsan.. — Simulateur ! Simulateur ! ».. Don scruta dans la demi-obscurité le cadran lumineux de son chrono.. « 26 juin 2048.. 23 h 31.. tas.. — Simulateur… ».. La voix semblait provenir d'une source mobile qui s'éloignait puis se rapprochait du micro suivant un rythme calculé.. « Phord-contact.. — J'écoute.. — Centre de simulation numéro un.. Archeville.. — Don Lorsan en mission de simulation totale.. 26 juin 2048, 23 h 32.. — Phord-contact zéro-quatre.. — Don Lorsan écoute Phord-contact zéro-quatre.. — Opération programmée 1026 R.. Répétez.. — Destination Télémaque.. — Départ 23 heures 40 minutes.. — Destination….. Le cerveau humain est d'une si grande complexité qu'on peut seulement le comparer à l'univers lui-même.. Il est peut-être une image génétique de l'univers.. L'évolution serait alors une tentative de l'univers pour se reproduire.. Dans ce cas, le cerveau humain devrait être capable de recréer à son tour un univers.. Et la simulation phordale pourrait devenir la phase ultime de cette opération commencée il y a quelques milliards d'années.. Don Lorsan n'avait plus qu'un moyen d'échapper à Father Muller et à ses chères expériences : atteindre le Puits d'ombre 14.. Mais il devait partager son âme avec le colonel Lorsan de la Sécurité et c'était une épreuve effroyable.. Non seulement le chef de la Sécurité de Télémaque était un personnage odieux — Don avait l'habitude de s'incarner dans des personnages odieux : c'était sa spécialité —, mais le colonel connaissait une vérité que Don ne voulait en aucun cas découvrir.. « Zéro-quatre, mon vieux Zéro-quatre, mon cher Zéro-quatre, je t'en supplie, rappelle-moi.. Rappelle-moi tout de suite s'il est encore temps.. Il y a quelque chose… Il y a… ça ne va pas du tout ! Il se passe… Zéro-quatre, Zéro-quatre !.. — Simulateur ! Simulateur !.. — Simulateur appelle Phord-contact zéro-quatre.. — Simulateur ! Simulateur ! Phord-contact zéro-quatre appelle Don Lorsan, mission de simulation totale….. — Don Lorsan, j'écoute.. — Simulateur ! Simulateur ! Programme 1026 R.. — Don Lorsan appelle Phord-contact zéro-quatre.. Il se passe quelque chose d'anormal.. Je….. Aux environs du Puits d'ombre 14, les soldats des groupes d'assaut et les limiers K lancés à la poursuite de Don Lorsan s'affrontaient entre eux dans le labyrinthe de Télémaque.. Qu'était-ce que Télémaque ? Une ville ? Une planète ? Un satellite artificiel gigantesque ? Don Lorsan l'ignorait.. Quelle importance ? Télémaque, c'était l'univers !.. Les groupes d'assaut semblaient maintenant prendre un net avantage et les K se repliaient lentement.. Donc, s'il n'atteignait pas rapidement le puits d'ombre, le colonel Lorsan de la Sécurité ne tarderait pas à tomber aux mains des S.. ou des limiers de Kanashiwa.. Prisonnier du cauchemar programmé, il courait le long d'un couloir blanc, poli, neigeux, traversé de fulgurantes décharges électriques.. Une odeur de poudre, d'ozone, d'huile brûlée et de métal chaud emplissait ses narines et provoquait dans sa gorge une âcre coulée d'histamine.. Dans ses poumons, filtrait la fumée noire de l'horreur.. Il courait.. Ses bottes claquaient sur le métal avec un fracas d'orbe rompue.. La luminescence d'un blanc presque mauve rayonnée par les murs et le plafond faisait étinceler l'uniforme gris argent du colonel Lorsan.. Don avait l'impression d'être un électron lancé le long d'un fil conducteur, plein d'armures et de soleils.. Il serrait son arme dans la main droite : un trident.. spitfire.. dont les trois canons pouvaient lancer simultanément le rouge qui mord, déchire et tue… Le haut du couloir se perdait dans un inaccessible horizon où se rejoignaient l'espace et le temps, dévorés par la rouille blanche.. Un bruit de vapeur qui fuse montait de la machine de cristal.. La douleur dans le talon gauche de Don était comme une orange écrasée dans la paume d'un enfant aveugle.. Je vais atteindre le carrefour 14 et prendre la voie qui mène au puits.. Vite, vite.. Le puits d'ombre.. À la nef synchrone ! S'ils me tirent dessus, je hurlerai.. Je hurlerai si fort que l'univers éclatera et je….. Tête baissée, il fonçait dans la lumière blafarde.. Le couloir était une des cent mille — ou cent millions de — voies de la planète Télémaque — si Télémaque était une planète.. Il arriva au carrefour.. Le brouillard électrique pulsait dans l'air ses ondes creuses.. Don commençait à avoir soif.. Il aurait bu volontiers un verre d'eau glacée, un verre d'or givré.. Il s'arrêta, haletant, chercha des yeux le ciel absent.. Ciel absent.. Il regarda à droite, à gauche, à ses pieds, loin devant.. Aucun ennemi en vue.. Mais ça ne signifie rien.. Les soldats ou les limiers peuvent surgir n'importe où, n'importe quand.. Don s'efforça de maîtriser la panique qui le saisissait comme toujours au moment où il allait être rejoint par ses poursuivants.. Mais il avait encore une chance.. La voie de gauche semblait plus étroite et d'un blanc plus terne.. Peut-être conduisait-elle au puits d'ombre.. Une fois de plus, il s'était égaré dans le labyrinthe.. Il décida de prendre la voie de gauche.. Mais le colonel Lorsan de la Sécurité n'était pas de son avis.. Lui connaissait bien Télémaque et avait décidé de prendre la voie de droite.. Don résista à son alter ego.. Seigneur de la Synchronicité, Conscience 3 ! C'est dangereux, ils sont là, je le sens, je le sais.. — Je m'en fous !.. répondit le colonel.. Le puits d'ombre est de ce côté.. C'est ma seule chance….. — À la nef ! À la nef !.. Don I s'éveillait en plein milieu du cauchemar programmé et prenait conscience de sa situation : il était prisonnier d'une autre destinée — une destinée totalement inintelligible.. Rien de neuf ! Il passait sa vie à fuir dans les couloirs de la planète Télémaque — si c'était une planète.. Les simulateurs d'Archeville ne cessaient d'explorer le futur et les “autres présents”.. Lorsqu'une séquence paraissait intéressante et riche en perspective de développement — ce que les simulateurs ignoraient toujours —, le réseau phordal essayait d'en tirer le maximum… Zéro-quatre voulait sans doute des précisions sur le coup d'État du général Gruber, la chute du Président Palawa et la guerre étrange que se livraient dans les couloirs de Télémaque les S.. de Father Muller et les limiers de Kanashiwa.. C'est pourquoi Don Lorsan avait reçu la personnalité factice du colonel Lorsan, mêlé de près à ces événements.. Father Muller frotta d'un geste sensuel ses longues mains gantées de noir.. « Nous pouvons recevoir cinquante mille prisonniers sur la planète du Forgeron.. Mais je me méfie des K.. Je n'en veux pas plus de mille, tout compris : hommes, femmes, enfants.. Seulement, nous avons toujours beaucoup de peine à les identifier.. Général, demandez à Tchang s'ils ont un moyen sûr de distinguer les sectateurs du dieu Kanashiwa, sur Télémaque.. Le sonnegrave Morgenschek frotta du pouce son crâne nu, et ce tic arracha au général Destermon une grimace que le masque ne put tout à fait celer.. Le chef d'état-major général de l'armée terrestre leva la main et transmit à l'aquarium : « Parlez-nous un peu des K, Tchang.. » Un friselis d'images incontrôlées courut dans le récepteur du.. Chêne de Charles II.. « Expliquez-nous comment un d'entre eux, un agent de Kanashiwa, a pu devenir le chef de la Sécurité de Télémaque et s'enfuir avant que nos Inquisiteurs aient pu l'arrêter.. Quelque part sur — ou dans — Télémaque, le colonel Tchang, dit général Tchang, croisa les bras devant son White.. Images et diagrammes dansaient dans l'eau hyperbare comme des reflets à la surface d'un bassin, un jour de soleil et de vent.. L'effet Bond hérissait légèrement les cheveux drus du colonel-général.. — « Nous pensons que les dons de Kanashiwa constituent pour les adeptes un simple caractère acquis.. Nous ne croyons pas qu'ils soient héréditaires.. Seule, éventuellement, la prédisposition à la chronolyse serait inscrite dans le code génétique de certains sujets.. Nos chercheurs sont convaincus que n'importe quel enfant K transporté en milieu normal dès après sa naissance et élevé parmi des enfants normaux deviendrait à son tour un enfant normal et sain… ».. Le général Destermon couvrit de ses deux mains les cristaux étalés devant lui sur la table de bois précieux (chêne d'Europe).. « Vous avez noté, Father Muller ? Il faudra vérifier ça.. Avant de repartir, je compte exterminer la plus grande partie des adultes K survivants, mais je vous livrerai la totalité des enfants en bas âge pour vos chères expériences.. » Il retira ses mains, découvrit les cristaux.. « Cela signifie, général, que vous ne savez guère les reconnaître mieux que nous ? ».. Tchang eut une assez longue hésitation.. « Nous avons mis au point certains tests….. — Est-il vrai que les K peuvent se déplacer dans le vide sans scaphe ni bulle ? » demanda le général Ifermow.. — « Mais non, pas matériellement.. Leurs pouvoirs sont à peine supérieurs à ceux que possédaient autrefois les psychronautes qui utilisaient les drogues chronolytiques.. Il serait intéress….. — La chronolyse est une pratique immonde ; » coupa Father Muller, « il n'est pas question d'y revenir.. Le feld-maréchal Troy sortit un gros cristal de la poche de sa tunique, le tint entre le pouce et l'index, devant ses yeux, à l'ancienne mode, et intervint brutalement : « Quels sont leurs pouvoirs, Tchang ? ».. Le général Destermon parut désapprouver la question.. Il ferma les yeux et un rictus retroussa ses lèvres exsangues contre le bord de son masque.. Une lueur équivoque traversa l'aquarium, mais il ne put la voir.. — « Ils n'ont ni govs, ni ensembles de White, ni structures de Baïa.. » répondit Tchang.. « Ils arrivent à s'en passer.. Leur principale force réside dans leur aptitude à explorer les possibles du futur.. Mais ils ont réussi à s'emparer d'une partie importante de Télémaque grâce à des procédés classiques parmi lesquels la ruse, l'intrigue et la subversion tenaient plus de place que les pouvoirs mentaux….. — De toute façon, ils sont faits comme des rats ! » s'écria le général Destermon.. « Ils seront détruits jusqu'au dernier — à l'exception de ceux que nous offrirons au Père pour ses expériences.. Et ce curieux personnage nommé Don Lorsan (l'ancien chef de la Sécurité de Télémaque), vous me l'amènerez vivant, bien entendu ! ».. Don I ne pouvait s'habituer à cette promiscuité répugnante que lui imposait le programme 1026 R.. Je te hais, je te vomis, colonel Lorsan, étranger pareil à moi !.. Au cœur de la simulation, il devenait de plus en plus conscient de son existence propre et de l'autonomie de son destin.. Il n'était plus l'ancien chef de la Sécurité de Télémaque, mais un simulateur en mission.. Son corps se trouvait dans la cabine 32, au niveau 4 du Centre de simulation d'Archeville.. Le programme 1026 R aurait pu être passionnant, il le savait, mais pour lui, ouvrier de base de la simulogie, tout se réduisait à une démente pérégrination à travers les couloirs de Télémaque.. Il était un “spécialiste” : l'homme de la fuite dans les couloirs.. Quels que soient le programme et les événements simulés par le réseau phordal, il fuyait dans un couloir, poursuivi par les flics, les soldats, les limiers, les robots, les androïdes, les cyborgs, les chiens, les monstres, les heads, les kids, les gretsos, les chasseurs, les vampires, les norges, les porges, les K, les tueurs à gages, les polytraqueurs du pouvoir ou les desmons de Gogol… Il était “spécialisé” ! Il n'avait jamais compris à quoi pouvait servir cette séquence absurde et indéfiniment répétée.. Il ne se demandait même plus ce que le Major et les phords pouvaient en tirer.. C'était son lot, après tout.. Et la simulation tout entière servait-elle à quelque chose ?.. Il était pris au piège, une fois de plus.. Et avec le fardeau supplémentaire de la conscience 3.. Il avait l'impression qu'il ne pourrait plus jamais réintégrer son corps et son temps et qu'il devrait vivre jusqu'au bout la destinée du colonel Lorsan.. Jusqu'à la torture et la mort.. L'ancien chef de la Sécurité de Télémaque était condamné.. S'il échappait aux S.. de Father Muller, les limiers de Kanashiwa ne le manqueraient pas.. D'ailleurs, tous les êtres dans lesquels Don s'incarnait étaient des fugitifs voués à un sort atroce.. Un sort atroce qu'il ne subissait jamais.. Le major Zéro-quatre le rappelait toujours avant la fin.. Et chaque fois, le risque semblait plus terrifiant.. Contrairement à ce qu'il avait espéré, la conscience 3 ne faisait que renforcer l'emprise de la peur.. Tous les simulateurs de base rêvaient d'accéder à ce niveau.. Il avait réussi : c'était Scylla.. Le voisinage du colonel Lorsan l'écœurait.. Il se trouvait dans une situation intenable.. L'ancien chef de la Sécurité connaissait l'horrible secret que le simulateur ne voulait apprendre à aucun prix.. « Zéro-quatre, mon vieux Major, rappelle-moi, je t'en prie ! Je t'aime, pardonne-moi, rappelle-moi, je n'en peux plus, je… je crois bien que je suis malade.. Sauve-moi ! » Mais le réseau phordal ne se manifestait plus.. Don fuyait comme un fou dans les couloirs de la planète Télémaque — si c'était une planète.. La peur et la haine suintaient littéralement de la conscience de son alter ego.. Le souvenir des crimes du colonel Lorsan déferlait dans leur commune mémoire.. Don I plongeait au plus profond d'un enfer intérieur où il reconnaissait, déformé et hideuse, sa propre image.. Les K de Télémaque représentaient peut-être l'avant-garde de l'Humanité.. Grâce à leur dieu, le puissant Kanashiwa, Seigneur de la Synchronicité — ou de n'importe quelle façon —, ils étaient devenus des simulateurs naturels : une population entière de simulateurs.. Leurs enfants apprenaient en même temps à marcher, à parler et à se projeter dans l'univers intérieur pour vivre cent vies.. Ils n'avaient pas besoin de phords ni de programmeurs.. Pour eux, le programme était une page blanche : tout se passait dans leur cerveau, leurs glandes endocrines et leurs nerfs.. Leur victoire eût sans doute marqué la fin de l'astronautique, en prouvant de façon éclatante que l'avenir de l'Homme n'était pas dans l'espace céleste mais dans l'espace mental.. Bientôt, la planète eût été peuplée par des milliards de psychronautes !.. Mais les militaires et les flics — et derrière eux les grands financiers des socd'enc, qui se partageaient la Terre et voulaient naturellement s'approprier Télémaque, ne le permettraient en aucun cas.. Télémaque serait reconquise, les fidèles de Kanashiwa livrés à Father Muller et à la meute du Forgeron… Oui, tout cela était clair — mais quel rôle jouait donc le colonel Lorsan ? Et pourquoi fuyait-il désespérément dans un couloir de Télémaque, traqué à la fois par les soldats S.. et par les limiers du Seigneur de la Synchronicité ?.. Il détestait l'univers entier.. Il avait envie de pleurer des larmes de cire, de cracher à la face des idoles mortes, de déchirer avec des dents d'acier la chair des héros crucifiés, d'arracher de la terre les filaments roses de la peau du ciel, de violer cent mille fois devant la foule en délire la plus jeune et la plus belle prêtresse de Kanashiwa….. Don Lorsan I savait qu'il en sortirait.. Il avait un plan d'évasion.. Un jour prochain, ou bien dans quelques secondes, dans un an ou n'importe quand, il quitterait le réseau phordal et gagnerait l'univers intérieur par les égouts et les catacombes.. En attendant, la personnalité d'accueil dans laquelle son programme l'enfermait s'avérait la plus sinistre des prisons : une conscience envahie par la pourriture, en proie à la haine raciste et cependant brûlée à petit feu par le remords, la honte, la frustration, le sentiment de son indignité et de son impuissance.. Mais il y avait plus terrible : les deux Don Lorsan se ressemblaient beaucoup.. Don I se reconnaissait avec dégoût, avec une sorte de terreur sacrée, dans cet autre possible de lui-même.. Une parenté indéniable existait entre les deux personnalités.. Les tendances mauvaises que Don I avait dominées ou enfouies, les faiblesses qu'il avait — ou qu'il croyait avoir — surmontées, il les voyait se donner libre cours chez le colonel Lorsan, son effrayante caricature.. Des impulsions qu'il avait à peine ressenties le temps d'un éclair avant de les rejeter pour toujours s'étaient changées en forces maîtresses dans le psychisme de son avatar.. Les souvenirs de Don Lorsan II révélaient à Don Lorsan I des faits insupportables : délations, trahisons, viols, tortures, exécutions sommaires… Le colonel Lorsan avait rallié la Sécurité après avoir vécu longtemps parmi les fils de Kanashiwa, pour mieux se venger de ses anciens compagnons qui le méprisaient et pour oublier son échec dans la pratique du K.. Don I ressentait une vive souffrance à l'idée qu'il aurait pu, dans les mêmes circonstances, suivre la même voie.. Son plan d'évasion était né d'une série d'observations rigoureuses et de réflexions longuement mûries :.. 1) il était venu à Archeville parce qu'il n'avait pas su résister à la publicité du Centre de simulation :.. Devenez simulateur ; vous aurez cent vies et vous serez immortel !.. Mais il était entré dans les limbes du cauchemar programmé.. Ce n'était pas l'enfer, mais ce n'était pas la vie.. Seulement les limbes.. Cent vies moins la mienne égalent zéro.. L'immortalité existait peut-être de l'autre côté des égouts et des catacombes, mais Don pensait de plus en plus à la mort comme à une délivrance ;.. 2) les simulateurs étaient prisonniers dans le sous-sol d'une forteresse.. Les théoriciens de la simulogie justifiaient cette séquestration en arguant que les simulateurs de base devaient tout ignorer de l'actualité pour ne pas se laisser influencer par les opinions et les préjugés.. Finalement, la “réalité” n'existait plus du tout pour eux ;.. 3) il avait le sentiment que la simulation phordale aurait dû être développée dans un autre sens (celui-là même qu'illustrait dans un certain futur la société des K de Télémaque) et mise au service de tous les Hommes pour — selon une très riche formule — changer la vie.. Dans le système en place, lui-même se trouvait complètement aliéné dans une tâche mini-parcellaire, alors que son métier aurait pu être passionnant ;.. 4) de toute façon, il en avait assez ;.. 5) grâce aux ordinateurs photoniques (les phords) du Centre d'Archeville et aux connexions cérébro-phordales — car tous les simulateurs avaient reçu des implants ministrorisés dans les lobes frontaux —, un fantastique labyrinthe chronolytique et spatiolytique s'était créé entre la machine et les Hommes, et l'esprit des simulateurs se mouvait dans cet univers sous le contrôle du phord-contact ;.. 6) dans ce labyrinthe, il existait des territoires marginaux, plus ou moins hors contrôle.. Don les comparait à un réseau d'égouts désaffectés et de catacombes abandonnées.. Il songeait donc à s'enfuir par les égouts et à survivre quelque temps — ou peut-être l'éternité — dans les catacombes ;.. 7) on supposait généralement que d'autres territoires s'étendaient au-delà des égouts et des catacombes et peut-être pas hors de portée des simulateurs aguerris.. Ces territoires devenaient parfois accessibles, sous l'effet de la fièvre, de l'exaltation du désir ou de Dieu sait quoi, dans les crises de Mananda Sagra, la maladie bronzée de Hood et le syndrome de tempête ou Seeman.. Question d'attitude mentale.. , pensait-il ;.. 8) l'accession aux fastes et aux misères de la conscience 3, qui lui permettait de prendre ses distances vis-à-vis du programme, ne lui facilitait pas pour autant la tâche.. Au contraire, sa personnalité propre ne s'effaçait plus jamais totalement devant la personnalité d'accueil et il avait de plus en plus de peine à jouer le jeu ;.. 9) dans l'état actuel des techniques simulogiques, un simulateur ne pouvait se projeter dans une séquence stable plus de quelques secondes — une minute ou deux, à l'extrême limite — de temps subjectif, sans le secours du programme phordal.. Sauf en période de crise, Hood ou Seeman.. Mais l'esprit du simulateur pouvait par contre s'introduire dans des séquences périmées ou parasites (franges et doubles des programmes en cours, notamment), et même dans les créations mentales hors programme des malades en crise ou dans les rémanences cérébro-phordales de ces créations ;.. 10) le réseau avait ses légendes.. On rencontrait parfois d'étranges séquences qui semblaient venir de nulle part.. Certains croyaient à l'existence d'une sorte de programmeur fantôme qu'ils appelaient le Démon des phords, le Sombre, l'Obscur ou encore le Seigneur de la Synchronicité.. Sujet de plaisanterie classique pour les anciens, quand ils se réunissaient dans un décor de vacances créé pour eux par Phord-contact, une auberge moyenâgeuse, une grotte à chauves-souris ou un bordel du.. xix.. e.. siècle.. Don n'y croyait qu'à moitié.. Mais il n'y a pas de fumée sans un peu de feu — même dans le réseau phordal.. Et si le diable lui-même voulait l'aider, il était prêt à tenter sa chance auprès du diable ;.. 11) le cerveau humain est d'une si grande complexité….. Il fuyait dans un couloir blanc, poli, neigeux.. « Simulateur ! Simulateur ! ».. Rapport d'analyse.. extraits.. Séquence 183521 — Programme 1026 R.. Concepteur : Ditrieval.. Chef-programmeur : L.. Corvalo.. Analyste : Lazaro Camino.. Médecin assistant : Judy Swann.. ***.. Image mauvaise.. Saute presque sans arrêt.. Son très souvent inaudible.. Monologue confus.. Le programme semble suivi dans ses grandes lignes, mais les règles élémentaires ne sont pas toujours respectées.. Avant de porter un jugement définitif sur cette série, l'analyste souhaiterait recevoir quelques éclaircissements du chef-programmeur et du médecin assistant.. La personnalité de base du simulateur et la personnalité d'accueil (“colonel Lorsan”) s'accordent très mal.. Mais un bon simulateur doit pouvoir s'effacer derrière son rôle.. Cette incompatibilité a peut-être été voulue dans le but de mieux explorer une situation conflictuelle.. D'autre part, le simulateur semble en général trop conscient de ses motivations propres et il manifeste aussi une tendance très nette au refus du programme.. Repris ce rapport après analyse de quelques autres séquences du programme 1026 R.. Le complément d'information que j'envisageais de demander ne me paraît plus nécessaire.. Il est évident que le chef-programmeur a voulu imposer à Lorsan une personnalité d'accueil contraignante, dans l'espoir de le ramener à une discipline simulogique plus stricte — en somme, de le mater.. Je n'approuve pas ce procédé et, de toute façon, dans le cas présent, c'est un échec.. Si la séquence 183521 était l'œuvre d'un débutant, on pourrait conclure à un renvoi pour inaptitude.. Mais il s'agit d'un simulateur très expérimenté, ayant à son actif dix ans de métier ou plus, et on ne sait vraiment que penser.. Fatigue, sabotage inconscient, révolte larvée ou syndrome de Hood.. Note du médecin assistant.. Pas de Hood déclaré, mais peut-être une certaine morbidité latente, de type Hood ou Guénière.. C'est surtout le moral de Lorsan qui paraît atteint.. Passage en commission retardé à ma demande jusqu'à la fin du programme 1026 R.. Judy Swann.. « Simulateur ! Simulateur !.. — Don Lorsan, 30 juin 2048, 16 h 34.. Il fuyait dans un couloir blanc.. Don étendit les bras en croix, expira fortement et tourna la tête pour regarder Lora.. Vêtu de son pyjama jaune de service, il était étendu sur une banquette basse, étroite, également jaune.. Le jaune était la couleur dominante des salles de repos.. C'était une forme de psychothérapie par la couleur.. La robe de Lora était blanche  ...   qu'il avait eu beaucoup de chance d'être soigné par Aldo Fulerio après son opération.. Le singe vert était un as, le meilleur médecin simulogiste du Centre.. Tout allait bien.. Libéré.. Je suis libéré….. Il s'habituait peu à peu à sa condition d'homme déconnecté.. Mais ce serait dur.. Le docteur Fulerio l'aidait énormément.. Il existait entre eux un véritable phénomène d'empathie.. Don savait toujours avec quelques instants d'avance quand le docteur allait parler.. Il entendait sa première phrase quelques secondes avant qu'elle fût prononcée et il anticipait la plupart de ses gestes.. Fulerio lui avait expliqué que c'était une séquelle normale de l'ablation des implants qui disparaîtrait bientôt.. Mon cher ami, c'était la seule solution….. « C'était la seule solution pour vous.. « Vous deviez couver un Hood depuis des mois, des années peut-être.. Mais personne ne s'en était aperçu.. Syndrome feutré… Et puis vous avez eu brusquement une crise aiguë qui mettait en danger votre vie… votre raison et votre vie.. Honnêtement, je crois que le médecin assistant de votre programme… le docteur Judy Swann, n'est-ce pas ?.. — C'est exact.. — Je crois que Judy Swann ne s'est pas montrée très perspicace.. Oh ! étant donné que tout se termine bien pour vous, je ne pense pas que vous puissiez obtenir une indemnité de l'Administration… ».. Don haussa les épaules.. Ce mouvement provoqua un léger frottement de l'étoffe contre sa peau.. Il eut l'impression d'être habillé d'un linceul gelé.. — « Peu importe.. — On vous a donc déconnecté d'urgence.. C'était la seule chose à faire.. Don se força à l'impassibilité.. « Je l'admets.. Ce que je ne comprends pas, c'est la nécessité de m'opérer pour m'enlever les implants immédiatement.. — Il y a plusieurs bonnes raisons à cela.. De toute façon, vous ne pouviez plus être simulateur après un Hood.. Il aurait fallu vous enlever les implants tôt ou tard.. L'expérience prouve que le meilleur moment pour opérer se situe à chaud, peu après que le sujet a été déconnecté.. Vous n'auriez pu quitter le Centre avec vos électrodes.. La loi l'interdit.. À l'extérieur, n'importe quel réseau phordal aurait pu prendre le contrôle de votre cerveau et faire de vous un robot… Et puis surtout, du point de vue médical, vous ne pourrez guérir que si vous êtes coupé à tout jamais du phord-contact.. Cela aussi, l'expérience l'a prouvé — et à quel prix ! Psychologiquement, voyez-vous, il faut que la rupture soit nette et définitive.. Je sais bien que c'est un mauvais moment à passer.. Pour les simulateurs qui ont pu être déconnectés à temps, le pourcentage de guérison est de plus de quatre-vingt-dix… sauf dans les cas où l'opération a échoué, bien sûr.. Mais supposons que l'ablation ne vous ait pas été faite et que vous soyez en attente : ce serait infiniment plus dur… Tout s'est bien passé.. Vous n'avez pas d'inquiétude à avoir.. Au fond, il s'en moquait.. Une espèce d'indifférence morne l'avait envahi.. Seul sentiment qui pût encore percer cette indifférence : une vague haine du monde.. Lui ne guérirait jamais.. Il serait dans les dix pour cent.. Je m'en fous, mon vieux, si tu savais comme je m'en fous !.. D'un coup de reins, le docteur fit avancer son siège d'un bon mètre.. Il était maintenant près de Don.. Il souriait avec chaleur.. « Croyez-moi, Lorsan.. Vous avez été déconnecté juste à temps.. Vous avez parlé, après l'opération.. Vous avez beaucoup parlé.. Je vous ai écouté.. C'est mon travail.. Vous avez eu ce qu'on appelle un “contact fantôme”.. Très classique.. Vous prenez l'habitude de considérer le réseau cérébro-phordal comme un être pensant.. Vous le personnifiez, vous le déifiez.. Et dans le contact fantôme, votre désir se change en réalité.. C'est un effet de la maladie, naturellement.. Vous rencontrez un dieu issu du réseau ou vous recevez un message de ce dieu.. Un message qui vous dit ce que vous désirez secrètement entendre.. Le dieu vous offre de le rejoindre dans l'univers chronolytique où vous serez libéré à la fois de la tutelle du phord-contact et des lois insupportables du monde matériel.. Il vous offre l'éternité subjective ou n'importe quoi de ce genre.. Vous savez bien, au fond de vous, que c'est trop beau pour être vrai.. Mais vous voulez y croire.. Vous espérez, vous….. — Si on n'est pas déconnecté à temps, qu'est-ce qui se passe ?.. — Coma dépassé.. La mort ou une survie végétative, dans un état de schizophrénie avancée… ».. Don se leva.. Il se tint très droit, résistant au vertige.. Il avait la sensation de marcher avec des semelles de plomb sur du ciment armé.. « Merci, docteur.. Je pars quand ? ».. Le docteur Fulerio baissa les yeux, promena l'index sur les micro-commandes de son communicateur de poignet.. « Après-demain.. Centre de simuthérapie de Cavaliasol.. Je pense que ça devrait aller.. Si c'était l'hiver, on vous enverrait en Afrique ou dans l'Océan Indien.. Vous n'avez pas de chance… Mais je crois que Cavaliasol vous plaira.. La qualité du service médical y est très bonne.. Je vous verrai d'ailleurs dans un mois… » Il donna un coup de pied au siège-ballon qui roula au fond du cabinet.. Un chat rose surgit et sauta dessus.. « Sacrée bestiole ! Ne se plaît que là où je pose mes fesses ! Ah ! ah ! Lorsan, je vous présente Griffon.. Un vrai simulateur, dans son genre….. — Griffon… c'est son nom ?.. — C'est son nom.. — Il est teint ?.. — Mais non, c'est sa couleur naturelle… Eh bien, mon cher, je vous souhaite un bon séjour et d'agréables rencontres.. Oui, d'agréables rencontres — c'est essentiel pour votre guérison.. La mer… Pour la première fois depuis sa sortie du Centre (un siècle et trois semaines plus tôt), Don pouvait regarder le monde sans trop d'angoisse.. Les vagues dansaient devant lui en murmurant, bouche fermée, leur indéchiffrable message.. Un frisson d'écume courait sans fin tout le long de la plage : dentelle arrachée par cent mille démons à un million de vierges du temps passé.. Les oiseaux criaient leur rauque salut.. Le vent peignait la mer et tirait du sable un grésillement d'insecte piégé.. L'air salin avait le même goût que la chair des crabes.. Tout était vrai.. Les odeurs ne se mélangeaient plus avec les sons ; la lumière n'avait plus de poids ; le temps tournait rond, poursuivi par les aiguilles implacables des chronomètres.. On voyait à l'est, au loin, les grands bâtiments blancs du Centre héliomarin de Cavaliasol.. La distance et une légère brume émoussaient un peu leurs lignes dures.. Rien ne blessait l'œil de l'.. simulateur.. Don était bien.. Presque heureux.. Tous les pensionnaires du Centre avaient subi l'ablation de leurs implants frontaux.. Les uns avaient atteint l'âge de la retraite : cinquante ans.. D'autres avaient abandonné plus ou moins volontairement le métier.. Certains, comme Don, avaient été opérés à la suite d'un Hood ou d'un Seeman.. Ils se réunissaient entre eux et subissaient d'ailleurs l'ostracisme des autres groupes.. Parmi les Hood, se trouvait Tania, une grande fille brune qui ressemblait à Lora, la dephné.. Elle était à Cavaliasol depuis le printemps.. Elle connaissait presque tous les centres de simuthérapie de la planète.. Les médecins disaient qu'elle partirait bientôt car elle était guérie.. Guérie ? Tania savait bien qu'elle ne le serait jamais.. Elle ne souhaitait pas guérir.. L'idée de quitter le Centre et de retourner dans une ville pour reprendre ce qu'on appelait une “vie sociale normale” la rendait folle d'angoisse.. Le Centre était un asile de silence et de paix.. Elle ne pourrait plus jamais supporter le bruit, la promiscuité, l'atmosphère étouffante et la violence qui régnaient dans les villes.. On lui donnerait peut-être du travail dans un parc naturel, une opzone ou un hôpital autonome.. Même cela l'effrayait.. Elle se croyait incapable d'exercer jamais un métier.. Dans les activités minimes de la vie au Centre, elle avait une hantise constante de l'erreur et de l'accident.. Elle ne montait jamais dans un ascenseur, ne pratiquait aucun sport, ne nageait ni dans la mer ni dans la piscine et n'osait prendre seule un bain… Mais, selon les médecins, c'était sans importance.. Elle s'adapterait, disaient-ils, une fois qu'elle aurait quitté le Centre et cessé de vivre dans un cadre surprotégé.. Surprotégé ou pire que cela ? Don pensait que les médecins se trompaient.. Ou bien qu'ils mentaient….. Les phords, les psychologues ou Dieu sait qui avaient choisi Tania pour être sa compagne — en attendant le départ de l'un ou de l'autre.. C'était sans doute l'“agréable rencontre” promise par le docteur Fulerio.. « Elle est guérie ; » lui avait-on dit, « elle vous aidera à guérir.. » Pourquoi jouaient-ils cette comédie, tous, les médecins, les psychologues, l'administration ? Tania avait été déconnectée et opérée deux ans plus tôt : elle en était exactement au même point que lui.. Et les anciens Hood de leur groupe ne semblaient guère plus brillants.. Don avait maintenant la conviction que les simulateurs coupés pour une raison ou pour une autre de leur univers cérébro-phordal ne redevenaient jamais des êtres normaux.. C'est pourquoi les centres de simuthérapie étaient en réalité des asiles-prisons pour psychopathes incurables.. Il lui avait fallu deux semaines pour comprendre que le Centre de Cavaliasol était un camp d'internement ! L'évidence même.. On n'avait pas pris la peine de déguiser les gardiens en infirmiers.. Tous, hommes et femmes, portaient des vestes noires serrées à la ceinture.. Les femmes avaient des jupes beiges, larges et courtes — sans doute pour leur permettre de courir vite, en cas de nécessité —, les hommes des pantalons étroits, gris, bleus ou jaunes.. Presque tous étaient chaussés de courtes bottes noires.. Ils allaient tête nue et avaient un air de soldats vaincus et amers.. Ils ne montraient presque jamais leurs armes, mais les hôtes, les malades — les prisonniers — du Centre savaient qu'ils tiraient des décharges anesthésiantes ou tétanisantes au moindre geste suspect.. D'après la rumeur, ils l'avaient prouvé à plusieurs reprises.. Les Hood se montraient en général apathiques, indifférents ou résignés, très souvent perdus dans leurs rêves.. Mais les Seeman ne pensaient qu'à s'en aller et ne cessaient de combiner des plans d'évasion.. Et les simulateurs qui avaient subi l'ablation des implants par mesure disciplinaire étaient toujours au bord de la révolte.. Manolo, le voisin de chambre de Don Lorsan, disait parfois de sa voix patiente et froide : « Quand j'en aurai assez, je filerai et je me ferai tuer ! ».. C'était un ancien Seeman déconnecté depuis un an — d'après son dossier —, mais il prétendait avoir passé bien plus longtemps dans les divers centres de simuthérapie où il avait été interné.. Normalement, il n'aurait pas dû loger dans ce couloir réservé aux Hood.. Mais on avait modifié la répartition des groupes dans un certain nombre de bâtiments et seul Manolo avait refusé de quitter sa chambre.. — « Te faire tuer ? » disait Don.. « Mais pourquoi veux-tu qu'ils te tuent ? Ils te tireront peut-être dessus avec leurs pistolets anesthésiants, leurs annihilateurs de volonté ou n'importe quoi de ce genre.. Tu en seras quitte avec quinze jours d'infirmerie, sous tranquillisants.. — Eh bien, ça sera toujours ça de pris ! ».. Et le lendemain, il recommençait sa litanie : « Quand j'en aurai assez, je filerai et je me ferai tuer !.. — Mais pourquoi veux-tu qu'ils te tuent ? ».. Un jour, Manolo répondit durement : « Pour faire de la place ! On manque de chambres ; tu n'es pas au courant ? ».. Don ne souhaitait nullement partir.. Et Tania avait des tremblements et des sueurs froides à la seule pensée qu'on pourrait la libérer bientôt.. Les chimériques espoirs d'évasion des Seeman amusaient les Hood.. Eux aussi avaient rêvé d'évasion lorsqu'ils étaient simulateurs.. Ils avaient voulu échapper au phord-contact, ils avaient tenté de se glisser dans les égouts et les catacombes du réseau pour découvrir l'autre face du monde.. Ils avaient eu un contact fantôme et on les avait déconnectés à l'instant précis où ils croyaient être libres.. Maintenant, ils n'espéraient plus rien.. La chaleur devenait plus torride de jour en jour… Depuis vingt ans, une sécheresse implacable transformait l'Europe en désert.. Il n'était pas tombé une goutte d'eau sur la région de Cavaliasol depuis cinq mois.. On attendait fiévreusement l'orage annoncé pour les derniers jours de juillet.. La date exacte n'était pas encore fixée par les services météo.. On ne pourrait produire la pluie que s'il y avait assez de nuages.. Les chasseurs dirigeables étaient au travail.. Une vive tension régnait au Centre, surtout parmi les Seeman.. Mais la contagion commençait à atteindre les autres groupes….. Les malades se promenaient nus sur la plage incendiée ou sur les pelouses desséchées.. Ils guettaient le ciel.. La sueur ruisselait sur les peaux bronzées.. Homme et femmes échangeaient des caresses poisseuses, s'épanchaient en coïts inachevés.. Le temps passait avec une lenteur extrême.. « On n'en sortira jamais !.. — Tant mieux….. — On n'est pas mal, ici.. On bouffe, on baise, on n'a rien à foutre.. — Je veux dire : on guérira jamais.. — Qu'est-ce que ça signifie : guérir ?.. — C'est un mot….. — Pourtant, il y en a qui s'en vont.. — Pour aller dans un autre centre.. — Qu'est-ce que tu en sais ?.. — Je le sais.. — Tu as envie de sortir, toi ?.. — C'est pas la question.. Mais on nous ment.. — On nous trompe.. — On nous joue une sale comédie.. — Peut-être pour notre bien….. — Tu crois qu'ils nous gardent par pure charité ?.. — C'est leur devoir de nous soigner.. Le devoir de la société.. — Ils ont certainement un but.. — Un but ?.. Je me demande ce qu'ils veulent faire de nous.. — On ne saura jamais la vérité.. — Ou alors trop tard… ».. « On raconte qu'ils ont amené des chiens à la Cité nord.. Des chiens-loups, d'énormes bêtes féroces.. Un prisonnier aurait tenté de fuir.. Un gardien aurait tiré sur lui une aiguille tétanisante et l'aurait laissé déchirer et dévorer par les chiens.. Impossible ? ».. « On en dit bien d'autres.. Des femmes qu'on croyait libérées seraient enfermées dans les sous-sols, violées, torturées… ».. « On ferait aussi à Cavaliasol des expériences sur le cerveau.. — Des expériences ? Nous leur servons de cobayes ? ».. Les nouveaux arrivants débarquaient en général d'un bus de l'aéroport qui venait une ou deux fois par semaine.. Les départs étaient irréguliers, plus ou moins secrets.. Personne ne savait exactement quel moyen de transport était utilisés et vers quelle destination s'en allaient les malades guéris… ou les prisonniers libérés.. Les Seeman formaient dans la cour, dans le parc, sur la plage, de petits groupes de conspirateurs ; ils murmuraient des menaces, annonçaient de prochaines révoltes.. Les Hood restaient calmes, mais à la suite des dernières rumeurs la peur s'insinuait sous leur indifférence comme le soleil d'hiver perce la brume.. Les gardiens étaient nerveux.. L'orage montait.. Les médecins que l'on interrogeait riaient ou haussaient les épaules.. « Vous êtes ici pour guérir.. Vos imaginations morbides font partie de votre mal.. Mais ça passera… » Et les gardiens ne semblaient pas comprendre les questions qu'on leur posait.. Pour Don, la vie était supportable.. Sur le plan matériel, il ne pouvait souhaiter une captivité plus douce.. Nourriture un peu monotone mais suffisante et bien préparée.. Alcool au bar.. Et pendant le jour, une liberté totale d'aller et venir dans le parc, sous les cèdres, à travers les pelouses brûlées par le soleil, entre les haies de tamaris ou de lauriers-roses.. Jusqu'à la plage immense, plate, propre et sauvage.. Liberté de se baigner sans surveillance — les gardiens ne se montraient jamais de ce côté — aussi loin et aussi longtemps qu'on le désirait… S'évader par la mer ? Les Seeman y pensaient bien.. Quelques-uns l'avaient tenté et avaient échoué.. Ils avaient nagé pendant des heures, puis s'étaient retrouvés sur la plage de Cavaliasol.. Les gardiens armés de pistolets tétanisants patrouillaient à la limite du Centre.. D'autres avaient nagé plus longtemps, avaient observé cette limite depuis la mer et, croyant l'avoir franchie, étaient revenus à terre.. D'une façon ou d'une autre, ils avaient pris pied du mauvais côté (à l'intérieur de l'enceinte).. Vers le large, on ne voyait jamais un bateau.. Dans le ciel, jamais un leso ni un dirigeable.. Une conviction bizarre s'ancrait peu à peu dans l'esprit de Don :.. Nous ne sommes pas à Cavaliasol….. Mais alors, où sommes-nous ? C'est sans importance.. Ici ou là !.. Ils se promenaient nus le long du rivage, poursuivaient les oiseaux de la côte, pluviers, barges, gravelots, huîtriers, qui se laissaient facilement approcher.. Ils se couchaient sur le sable pour faire l'amour.. De gros nuages bleus s'accumulaient tout autour de l'horizon.. Le jour de l'orage, nous serons toi et moi les fiancés de l'univers….. Tania ressemblait étonnamment à Lora.. Elle avait les mêmes lèvres rouges, bien ourlées, le même nez droit et court, dessiné à la perfection, les mêmes yeux bruns, allongés et un peu bridés, les mêmes longs cheveux à reflets bleutés qui coulaient en mèches serpentines jusqu'à ses seins ronds et lourds.. En la voyant pour la première fois, il l'avait prise pour Lora.. Impossible, la coïncidence eût été trop grande.. Et Lora la dephné n'avait jamais fait de simulation : elle ne possédait pas d'implants et ne risquait pas d'avoir un syndrome de Hood.. La silhouette élancée de Lora, ses grandes mains aux ongles dorés, ses longues jambes de ballerine… Mais il n'avait jamais vu la dephné entièrement nue et il ne pouvait donc comparer le corps de Tania à celui de Lora.. De toute façon, la ressemblance entre les deux femmes était fantastique.. Et leur voix… La voix de Lora qui mouillait les.. i.. et roulait les.. :.. Mon chéri, comment vont tes yeux ?.. « Mon chéri, comment vont tes yeux ? » demanda Tania en roulant les.. et en mouillant les.. — « Pas très bien, mais je m'en fous.. — Ils ne t'ont pas donné ton médicament ?.. Je l'ai eu à Archeville pour la dernière fois, juste avant mon départ.. J'ai fait une demande.. J'ai écrit au docteur Fulerio qui doit venir… qui devait venir, je ne sais plus.. J'ai l'impression qu'on me laisse tomber.. Au fond, je crois que je voudrais être aveugle pour me sentir coupé du monde… Je ne sais pas.. Ici, ils m'ont dit que mes yeux allaient très bien.. Et… ah ! franchement, je ne sais pas.. Je ne comprends pas.. — Moi, il y a longtemps que je ne cherche plus à comprendre, Don.. Je me demande si….. — Si quoi ?.. — Si je ne suis pas folle.. Si nous ne sommes pas tous devenus fous après l'ablation des implants !.. — Il y a une autre hypothèse.. — Laquelle ?.. — Je t'en parlerai plus tard.. Il faut que j'y réfléchisse encore.. — Moi aussi, je crois que je voudrais être aveugle.. — Fermons les yeux.. L'orage approche.. Voici le jour de l'orage.. « Lora ! » gémit Don.. C'était Tania.. Les ongles de Tania griffèrent sa cuisse.. Ils étaient étendus l'un contre l'autre dans un creux de la plage.. D'une main, Tania caressait le sexe gonflé de Don.. De l'autre, elle fouillait les replis sensibles de sa chair.. Don s'abandonnait, les paupières baissées, étendu et monstrueusement attentif à son propre plaisir — qui était la seule réalité certaine de sa vie.. Il écoutait l'orage gronder au-dessus de la mer.. Conscience 3, faites que le ciel éclate !.. Une onde d'exaltation partit de sa nuque, s'épanouit entre ses épaules, puis descendit à la rencontre du plaisir sexuel.. Les dieux du Réseau pouvaient-ils l'entendre ? Existaient-ils encore ? Mais avaient-ils jamais existé ailleurs que dans son cerveau enfiévré par la maladie de Hood ? Oui ! Il en était sûr.. Il appartenait toujours à Conscience 3.. Il était un quantum infime de Conscience 3.. Un quantum pas tellement infime ! Les seigneurs du Réseau avaient vaincu le temps.. Peut-être sauraient-ils maîtriser l'espace pour venir chercher à Cavaliasol Don Lorsan et les autres Hood….. Un éclair traversa la plage, si brillant que Don l'entrevit sous ses paupières.. La foudre tomba du côté du Centre, peut-être sur un cèdre du parc.. Don cria.. Le tonnerre ponctua son orgasme et des larmes de plaisir coulèrent sur son visage.. Tania se jeta dans ses bras et se mit à trembler.. « Don, je vais partir.. Je le sais depuis hier.. Ils m'ont avertie que j'allais être libérée.. Mais je ne le crois pas ! Ils vont m'emmener quelque part pour leurs expériences ou leux jeux ou je ne sais quoi.. Oh ! Do… ».. Don ouvrit les yeux.. « Tania, j'ai réfléchi.. Il y a une chance pour que….. — Don, ne m'abandonne pas.. Ne les laisse pas m'emmener.. Je ne veux pas partir.. Je ne sais pas ce qu'ils vont faire de moi, mais je suis sûre qu'ils ne me lâcheront pas.. Ils n'ont jamais libéré personne ! ».. Les éclairs se succédaient de plus en plus vite, en forme de lame, de fouet, d'arc, de flèche, d'étoile, de griffe ou de soleil, et leurs trajectoires brisées convergeaient sur Cavaliasol.. Mille chiens fous hurlaient à la mort entre ciel et mer.. Tania se leva.. Elle regarda longuement du côté du Centre.. « Je suis en retard.. J'aurais dû rentrer depuis plus d'une heure.. Ils doivent m'attendre… ».. Don et Tania enfilèrent leurs abuds jaunes qui étaient — avec la nudité intégrale — l'uniforme habituel des malades — ou des prisonniers.. « Don, je ne veux pas rentrer au Centre.. Je ne veux pas m'en aller ! » Elle mit les mains sur ses yeux.. « Les voilà.. Ils viennent me chercher ! ».. Une grosse vague mourut à leurs pieds et les éclaboussa.. Le tonnerre était un aboiement rauque ininterrompu.. Les éclairs cernaient l'horizon d'un collier de lumière bleutée.. Mais leurs pointes étaient dirigées sur le Centre.. Une flèche visa la cime d'un cèdre et le cèdre se fendit dans un craquement de métal fracassé, comme s'il eût été un poteau d'acier.. Tania prit la main de Don.. « Mon chéri, sauve-moi ! » Elle le regarda et il fut bouleversé par la confiance totale qu'il lut dans ses yeux.. Il se rappela les paroles de Kanashiwa : « Tu as encore des épreuves à subir et je ne te cache pas qu'elles seront difficiles… ».. Était-ce une épreuve ?.. Les entités cérébro-phordales peuvent-elles intervenir dans l'univers originel ?.. Mais sommes-nous encore dans l'univers originel ?.. Trois gardiens — vestes noires, pantalons clairs — marchaient vers la plage à grands pas.. Deux chiens-loups trottaient devant eux.. Les bêtes suivaient la piste de Tania.. Le tonnerre claquait de plus en plus sec.. « Ils viennent ! » dit Tania.. — « N'aie pas peur, ma chérie.. Je te sauverai.. Don regarda distraitement les gardiens et les chiens qui courraient dans leur direction.. Puis il pivota autour de Tania, se serra contre elle, leva le bras droit, la paume ouverte, deux doigts pointés vers le ciel.. Instantanément, un éclair les foudroya.. Simulateur ! Simulateur !.. 250, octobre 1974..

    Original link path: /recits/jeury/conspiration/simulateur.html
    Open archive

  • Title: Récits de l'espace/Jeury/les Vierges de Borajuna | Quarante-Deux
    Descriptive info: les Vierges….. les Vierges de Borajuna.. iwo habitait depuis une vingtaine de jours à Tseteri, chez ses amis Ulwin et Orine, lorsqu'il entendit parler pour la première fois des filles de Borajuna.. Kowang était un ancien camarade d'Orine.. Il chantait admirablement les vieux poèmes du Sori-Elam-Gar, la tradition folklorique du Haut-pays d'Arona.. Orine l'avait connu au Iohiaha de Hawko, mais elle le voyait rarement depuis qu'elle était mariée au musicien Ulwin.. Elle l'admirait malgré ce qu'elle appelait sa “passivité en amour”.. Au Iohiaha, il allait d'une fille à l'autre en offrant sa verge, comme si c'eût été un royal cadeau, et en quémandant les caresses de la main ou de la bouche qui étaient son plus grand plaisir.. Il n'obtenait sa jouissance qu'en sollicitant plusieurs filles l'une après l'autre ou ensemble et il les payait avec des chansons.. Tout au plus leur accordait-il, après son orgasme, un baiser affectueux et une douce tape sur les fesses.. Orine convenait qu'elle avait été pour lui une servante dévouée car elle aimait beaucoup sa voix.. Elle avait tenu souvent le gros sexe paresseux de Kowang dans les longues mains brunes que Siwo admirait tant, lorsqu'elles erraient sur les cordes du hatbu.. Elle avait tiré de son ventre des litres de sperme, sans qu'il cherchât une seule fois à voir ou à toucher ce qu'elle cachait sous sa jupe bleue de novice, puis sous la longue robe rouge des jeunes initiées.. Il disait : « Ma chérie, tes mains sont douces, j'aime tes cuisses, je pense à tes seins, j'aimerais vivre nu avec toi jusqu'à la fin des temps… ».. Et il s'étalait pour mieux recevoir, comme un dû, son plaisir.. Tel était Kowang.. Et les filles pleuraient en l'écoutant chanter.. Alégani ! Alégani !.. , parfois la fameuse complainte du désert,.. Tombe la pluie.. , et très rarement.. le Maître des bateaux du lac solitaire.. … Lorsqu'il ouvrait son pantalon, aucune, novice ou initiée, ne s'enfuyait.. Les mains se tendaient.. En général, il n'avait que l'embarras du choix — et il ne le prenait même pas.. Il chantait en se laissant masturber jusqu'au moment où le souffle venait à lui manquer.. Il se taisait quelques secondes et, avant de jouir, mêlait chant et cri afin de détourner l'attention de la fille et d'en profiter pour arroser son visage ou ses vêtements.. Rien ne l'amusait autant.. Mais c'était un grand artiste et on lui pardonnait n'importe quoi.. Du moins au Iohiaha.. Plus tard, Orine s'était mise en ménage avec un joueur de hatbu nommé Enewi.. Enfin, elle avait rencontré Ulwin qui maîtrisait de nombreux instruments et avait présenté à l'université d'été de Tiwungawa une thèse remarquée sur les arcanes linguistiques du Sori-Elam-Gar.. Elle l'avait épousé suivant le rite des sept symboles de Ma-Wo.. Ils vivaient ensemble depuis trois ans.. Ils pouvaient donc se séparer avec quatre symboles, mais ils ne semblaient pas y songer.. Du moins Siwo le crut d'abord.. S'il n'était pas venu à Tseteri, Orine n'aurait pas écrit à Kowang et rien — rien — ne serait arrivé.. Siwo composait des chansons modernes, mais il s'inspirait souvent des diverses traditions culturelles du sous-continent et il souhaitait découvrir sur le terrain les richesses du folklore Sori-Elam-Gar.. Ulwin, qu'il avait connu à Tiwungawa et qui interprétait sa musique au hatbu et à la tzelle, l'avait invité à Tseteri, à la limite du Haut-pays.. Puis Orine s'était souvenue de son ami Kowang.. Elle avait parlé longuement de lui, au point qu'Ulwin et Siwo s'étaient demandés si elle ne regrettait pas le temps où elle jouait de son phallus comme d'un minuscule hatbu de chair.. Elle avait dit, excitée soudain, comme une petite fille entrant au Iohiaha avec une dispense : « Oh, Siwo, il faut que tu connaisses Kowang.. Tu seras fou de lui et tu apprendras beaucoup sur le Sori-Elam-Gar ! ».. Elle avait une vieille adresse du chanteur, datant de son initiation.. Elle lui avait écrit immédiatement.. Kowang était arrivé treize ou quatorze jours plus tard par l'autobus de Soettlo, son sac sur le dos, son atakari au bras.. Il avait embrassé Orine sur la bouche sans regarder Ulwin ni Siwo, puis s'était laissé tomber sur un coussin en gémissant qu'il allait mourir de fatigue à mi-chemin de Borajuna.. Borajuna… Siwo n'avait jamais entendu ce nom.. Mais Ulwin sursauta, s'exclamant : « Tu vas donc à Borajuna ?.. — Oui, j'y vais.. Votre invitation m'a décidé.. Je pensais à ce voyage depuis longtemps, mais j'hésitais à cause de la distance.. Et en regardant la carte, j'ai constaté que Tseteri était à mi-chemin entre Sazawa et Borajuna… Qui veut m'accompagner ? ».. Plus tard, ils parlèrent des filles de Borajuna.. Le sujet passionnait visiblement Ulwin.. Orine s'amusait de voir son mari excité par les récits imagés de Kowang.. Ils se tenaient tous les quatre dans la pièce ronde — située au centre de la maison comme cela se fait en général dans le Haut-pays —, assis sur des coussins de plume d'oie ou étendus sur la fourrure de l'ours shiwi… la fourrure du shiwi, blonde comme la longue chevelure d'Orine et les grandes boucles dépliées de Kowang.. Siwo était mince et brun ; Ulwin un peu moins mince, un peu moins brun.. Orine avait une peau très bronzée qui contrastait fortement avec la couleur de ses cheveux et de sa toison pubienne.. Kowang était gros et pâle ; il transpirait sans cesse.. Orine prenait un linge de soie parfumé pour essuyer son visage, son cou, sa poitrine, son ventre et son entrecuisse.. Il riait fort.. La jeune femme semblait l'admirer… Entourée de trois jeunes mâles — Siwo, le plus âgé, n'avait pas trente ans — qui la désiraient chacun à sa façon, Orine se rengorgeait un peu.. Elle était belle avec ses traits enfantins et son corps de femme faite.. Elle portait une robe mi-longue, comme c'était la mode dans le Haut-Arona, mais la troussait suffisamment pour que les hommes voient qu'elle n'avait rien dessous.. D'ailleurs, les jeunes femmes du Haut-pays ne portaient une culotte qu'au moment de leurs règles… Siwo connaissait la liberté de mœurs qui régnait depuis toujours dans ces régions proches du désert et il l'appréciait fort.. À Tiwungawa, cette liberté existait aussi, d'une certaine façon ; elle ne cessait même de grandir, mais elle avait un côté provocant et mercantile qu'on ignorait heureusement dans le Haut-pays.. Bien sûr, dès son arrivée, Ulwin lui avait offert de partager la couche d'Orine : c'était l'habitude dans une grande partie du sous-continent.. Siwo avait cependant décliné l'invitation, arguant du fait qu'il venait surtout à Tseteri pour travailler.. Il avait peur : Orine lui plaisait trop.. Jamais ses amis ne montraient leur désir devant lui, bien que cela fût largement admis par la coutume du Haut-pays.. Avec la présence un peu envahissante de Kowang, tout était changé.. Orine, très excitée, s'asseyait les cuisses écartées et montrait sa vulve qu'une petite touffe de poils clairs cachait très mal.. Kowang dénouait la ceinture de sa tunique et étalait sa verge à demi bandée, ronde et rouge.. Ulwin le calme se mettait à gémir quand Kowang parlait des filles de Borajuna.. Il se tordait, serrait ses organes sexuels entre ses cuisses et détournait son regard chaviré.. Plusieurs fois même, il se jeta littéralement sur sa femme, se frottant contre elle tout habillé, en geignant de plus belle, sans qu'on pût deviner quel était précisément son désir.. Orine pianotait sur sa verge et ses testicules, glissait un doigt entre ses fesses, mais évitait de l'amener à la jouissance en public… Elle lui parlait d'une voix apaisante et le repoussait dès qu'elle pouvait.. Quelque chose ne tournait pas rond entre ces deux — du moins selon les normes du Haut-pays.. Siwo songea avec un certain plaisir qu'Ulwin et Orine n'épuiseraient pas les sept symboles de Ma-Wo.. Kowang parlait.. Il chantait peu : jamais plus de quelques minutes, et Siwo avait presque renoncé à entendre les vieux chants paysans et marins du Sori-Elam-Gar.. Du moins, il attendait un moment plus favorable… Kowang parlait des filles de Borajuna qu'il allait voir et aimer bientôt.. Sur ce sujet, il était intarissable.. Il décrivait le corps des filles sur un ton visionnaire, avec un mélange de lyrisme et d'obscénité qui faisait pleurer de joie Orine, hoqueter Ulwin et bander Siwo malgré lui — au point que le compositeur, un soir, accueillit avec reconnaissance la main discrète de la jeune femme venue le soulager avant le sommeil.. « Ce sont » disait Kowang, « les plus adorables et les plus cruelles petites putes de la planète.. Si jeunes, si jeunes… toujours vêtues de tuniques courtes, de robes fendues, de foulards dénoués, de voiles transparents, seins demi-nus, cuisses à l'air, toisons pubiennes à peine cachées… ».. Promptes au jeu, indéfiniment provocantes, jamais rebelles aux caresses, jamais avares des gestes qui donnent le plaisir ou apaisent la souffrance du désir.. Telles étaient les filles de Borajuna, petite ville et district du grand sud, célèbres dans le sous-continent tout entier et cependant mystérieuses, même pour ceux qui étaient revenus, à la fois comblés et plus frustrés qu'ils ne l'avaient jamais été, enviant à jamais les autres, les élus que les filles de Borajuna avaient gardés près d'elles pour en faire leurs amants ou leurs maris.. Légende, tout cela ? Siwo s'étonnait de n'avoir rien lu ni entendu à ce sujet.. Mais les gens de Tiwungawa ne s'intéressaient guère à ce qui se passait dans le sud.. Pour eux, les filles de Borajuna appartenaient sans doute au  ...   pris ?.. À quoi bon l'attendre, maintenant ? Elle est sûre qu'il ne reviendra pas.. Elle part.. Orine quitte à jamais Tseteri.. Pour oublier Ulwin, Siwo… et Adani, elle va essayer de se perdre dans la foule de Tiwungawa, la capitale.. Pour se venger de Siwo, elle se prostituera — s'il existe encore des prostituées à Tiwungawa.. C'est ainsi qu'il la retrouva.. Car une belle putain pouvait encore gagner sa vie à Tiwungawa où la liberté de mœurs était pourtant fort grande.. Ceux qui avaient recours aux services des filles publiques étaient soit très disgraciés, soit très exigeants.. Orine avait découvert dans les chambres d'hôtel de l'avenue Zarko les tares physiques les plus répugnantes, les fétichismes les plus étranges, subi les désirs les plus pervers ou les plus cruels.. Elle n'oublierait jamais cette longue soirée pendant laquelle, attachée sur une banquette, écartelée, elle avait offert son sexe et ses fesses en spectacle à un jeune couple de la haute société qui festoyait devant elle.. La femme s'amusait à lui jeter les restes du repas et les fonds de verre entre les cuisses.. À la fin, ils avaient trouvé spirituel de lui enfoncer dans le vagin un os de poulet dont la tête seule dépassait.. Trois heures… Et elle avait vu pire !.. C'est ainsi que Siwo la retrouva… Même déguisée en putain, elle avait peu changé.. Lui, en quelques mois, avait vieilli de dix ans.. Obèse et blême, il vacillait sur ses jambes enflées.. Ses yeux disparaissaient dans les bouffissures de son visage et il était plus qu'à moitié chauve.. Elle ne le reconnut pas.. Un client parmi d'autres, et pas plus répugnant que beaucoup d'autres.. D'ailleurs, ce n'étaient pas les plus hideux qui lui faisaient le plus peur… Elle le conduisit dans sa chambre presque sans un mot.. Il tendit l'argent d'une main tremblante.. Elle faillit réclamer un supplément et y renonça par pitié.. Elle commença à se déshabiller.. Sous sa robe courte, elle portait l'attirail traditionnel des prostituées de l'avenue Zarko : dessous noirs bordés de dentelles, culotte avec double fente en forme de cœur, pour tenter les clients indécis et satisfaire rapidement les clients pressés.. L'homme la regardait avec ses yeux rouges et avides.. Il se léchait les lèvres et poussait de petits gémissements de chien malade.. Nu à son tour, il s'approcha d'elle.. D'un geste machinal, tant de fois répété, elle chercha la queue de l'homme.. C'était une chose minuscule et rougeâtre, au milieu des plis adipeux et des poils clairsemés.. Elle avança les doigts.. Les testicules étaient racornis et durs.. « Tu es beau ! » dit-elle.. « Qu'est-ce qui t'est arrivé ; c'est une maladie ? ».. L'homme secoua la tête.. Orine joua avec la chenille, promena le bout de l'index sur le gland ridé et sec.. « Est-ce que tu peux bander avec ça, bonhomme ?! ».. Il eut une grimace misérable.. — « Je suis Siwo.. « Et il y a longtemps que je ne suis plus un homme.. — Siwo !.. — Je sais que je suis dégoûtant, mais c'est bien moi.. Je suis revenu.. Je t'ai cherchée partout.. Et me voilà… ».. D'instinct, Orine saisit sa robe et l'enfila.. Siwo, ce monstre ? Mais elle le reconnaissait maintenant : ses yeux, son nez, sa bouche… Une toute petite partie de son visage n'avait pas trop changé.. — « Habille-toi, » dit-elle, « je t'en prie.. Il obéit d'un air las et résigné.. — « Je me suis évadé de Borajuna pour te rejoindre, comme je te l'avais promis.. Orine se mit à hurler.. Siwo avait une chambre dans un taudis de la vieille ville.. C'est là, finalement, qu'ils purent parler, après la crise d'Orine.. De temps en temps, la jeune femme se tordait encore les mains tandis qu'une sorte de spasme froid crispait un côté de son visage et lançait une de ses jambes en avant.. Mais elle ne criait plus.. Elle avait maîtrisé son désespoir.. Elle était capable d'écouter Siwo.. Le compositeur était maintenant d'un calme extraordinaire, bien qu'il ne pût contrôler tout à fait le tremblement de ses mains.. Il était un élu ! Il avait été choisi par Adani, une des plus belles vierges de Borajuna.. Pourquoi lui, pourquoi pas Ulwin ? Comment les filles de Borajuna faisaient-elles leur choix ? Siwo ne le savait pas.. Nul ne le saurait sans doute jamais.. Il avait accepté de devenir le fiancé d'Adani et la jeune fille l'avait conduit vers le haut-village — que les étrangers ne visitaient jamais.. Et il s'était retrouvé prisonnier, bête à semence dans la forteresse des femmes.. Les filles de Borajuna ne donnaient jamais le jour à des enfants mâles.. C'était un trait de leur race et l'origine de leur perversion.. Les hommes, utiles pour le travail et indispensables pour la procréation, elles étaient obligées de les trouver à l'extérieur.. Elles les attiraient par les jeux érotiques dans lesquels elles excellaient.. Mais elles les méprisaient et les haïssaient férocement.. Leurs précieuses petites chattes ne supportaient pas le contact d'un pénis.. Dans le haut-village, les “élus” donnaient leur sperme sans avoir jamais l'occasion de le déposer dans la fente convoitée.. Les services mêmes dont les filles se montraient si généreuses en bas leur étaient refusés en haut.. Ils assistaient aux ébats de leurs chères petites fiancées et ils devaient se masturber pour fournir la semence que les matrones recueillaient dans leurs mains et portaient aux filles qui voulaient en recevoir.. Les hommes qui refusaient d'accomplir ce geste humiliant étaient privés de nourriture et de boisson jusqu'au moment où ils revenaient à de meilleurs sentiments.. D'ailleurs le spectacle que leur offraient les filles était tel qu'ils ne refusaient pas longtemps.. Et dehors, il y avait les chiens.. Sous les rires des matrones qui évaluaient leurs attributs et commentaient leur technique, les hommes piégés se soulageaient honteusement.. Oui, dehors se tenaient les chiens.. Et les chats, encore plus féroces que les chiens et à peine moins gros.. Les filles prenaient plaisir à réduire leurs prisonniers à l'état de bêtes.. Elles les obligeaient à se conduire comme des bêtes, à marcher à quatre pattes, à faire leurs besoins devant elles.. Elles leur donnaient des noms d'animaux familiers, les forçaient à laper leur pâtée dans une écuelle… Les récalcitrants étaient battus puis torturés jusqu'à la mutilation complète de leurs organes sexuels.. Alors, on les mettait à l'engrais pour les donner à manger aux chiens et aux chats.. « Et Adani ? » demanda Orine.. — « Elle m'aimait beaucoup.. » répondit Siwo.. « Et puis elle m'avait levé, ce qui lui donnait des droits.. Elle venait me voir souvent au cachot.. C'est elle, ma douce, qui m'a pelé les couilles et fendu la queue… C'était quand même la fille la plus mignonne que j'aie jamais vue.. — Et comment as-tu réussi à t'évader ?.. — Je m'étais fait un copain.. Un seul mais de classe.. Un chien nommé Wo — presque mon nom.. Le plus fort du chenil.. C'est lui qui m'a aidé.. Je crois… Je crois qu'il haïssait vraiment les femmes.. — Et maintenant ?.. — Ma vie est finie.. Je suis revenu pour te dire que je n'avais pas oublié ma promesse.. Et puis je vais essayer de me soigner, guérir ce qui peut être guéri.. Et après, je m'occuperai des filles de Borajuna.. Je dirai la vérité à Tiwungawa.. D'abord, on ne me croira pas.. Mais j'apporterai des preuves, je… ».. Cette promesse-là, Siwo la tint aussi.. Non avec l'aide du gouvernement de Tiwungawa qui se désintéressa de l'histoire, mais avec l'aide des nomades du sud qui en avaient assez de voir leurs plus beaux jeunes hommes pris par les filles.. Le district de Borajuna fut mis à sac, le village pillé, les matrones fouettées et passées à tabac.. Les femmes et les jeunes filles se défendirent âprement.. Beaucoup furent tuées en combattant.. Il y eut environ deux cents survivantes.. Siwo, qui se trouvait avec les vainqueurs, cherchait Adani.. Les images de vengeance lui faisaient grincer les dents.. Adani survivante, c'eût été trop beau.. Eh bien, si la légende ne ment pas, Adani, la belle Adani, se cachait au milieu du troupeau apeuré.. Les filles furent rassemblées autour des feux de camp.. On leur décrivit avec précision les tortures qu'on allait leur faire subir.. On prépara les instruments, les tisons, les insectes, le vinaigre et l'alcool devant elles.. Puis on en viola un certain nombre.. Siwo, bien sûr, ne put réaliser son vieux rêve : planter sa verge dans le vagin d'Adani.. Il n'avait plus entre les jambes qu'un misérable bourgeon de chair.. Il s'amusa avec elle comme il put.. Puis il l'emmena.. Les nomades emmenèrent les filles.. Les feux s'éteignirent.. Il n'y eut pas de tortures.. Cela n'avait été qu'une mise en scène.. Les nomades du sud étaient des hommes de tempérament.. Les filles de Borajuna furent baisées souvent et sans beaucoup d'égards.. Adani fut la moins punie.. Elle dut épouser — selon le rite de Kan-Wai — l'homme qu'elle avait mutilé.. Mais Siwo ne pouvait faire l'amour, ce qui convenait fort bien à Adani.. Ils furent très heureux et adoptèrent un petit nomade.. Orine continua d'exercer son métier sur l'avenue Zarko.. Quelques années après le retour de Siwo, elle fut mutilée à son tour — terrible coïncidence — par un client, un riche maniaque de Tiwungawa qui découpait le clitoris des prostituées pour nourrir ses shiwis.. Elle mourut de septicémie à l'hôpital des Frères de l'espoir.. les Vierges de Borajuna.. 30, quatrième trimestre 1974..

    Original link path: /recits/jeury/conspiration/vierges.html
    Open archive



  •  


    Archived pages: 1235