www.archive-org-2013.com » ORG » Q » QUARANTE-DEUX

Choose link from "Titles, links and description words view":

Or switch to "Titles and links view".

    Archived pages: 1235 . Archive date: 2013-12.

  • Title: Paul Delvaux ou la Vie est un songe | Quarante-Deux/Articles de Gérard Klein
    Descriptive info: klein.. Quarante-Deux : les Archives stellaires.. Gérard Klein : préfaces, postfaces et articles sur la.. fr/1eK.. :.. ››.. ›› Paul Delvaux.. ou.. la Vie est un songe.. Articles de.. Paul Delvaux.. au sommaire de la revue.. Fiction.. , 1968.. article de.. À coup sûr, la Belgique est une terre bénie du fantastique.. Elle a donné à ce siècle deux des plus grands peintres de l'étrange, qui, par leurs différences mêmes, rappellent la multiplicité des voies de l'imaginaire.. René Magritte.. , qui disparaissait l'an dernier, représentait en quelque sorte la voie logique.. Il était fasciné par la géométrie, par ces remises en question particulières de la vision qui violentent l'optique.. Sa peinture est tout imprégnée d'un propos, parfois littéraire ; elle est un ordre différent de l'ordinaire, mais non moins explicitement cohérent, que la volonté impose au monde.. Le fantastique de Paul Delvaux, à l'opposé, est l'émanation directe d'une sensibilité.. Ainsi se complètent en s'opposant au point de ne s'être pas toujours très bien compris, comme font l'intelligence et l'émotion, les deux plus grands peintres belges contemporains.. L'importance de l'œuvre de Delvaux, sa place en face de celle de Magritte nous sont restituées par le livre admirable de Paul-Aloïse De Bock qui vient de paraître chez Pauvert.. (1).. Certes, Delvaux œuvre toujours et il peut paraître audacieux de proposer le bilan d'une vie au moment où elle paraît découvrir de nouveaux champs d'expérience.. Mais Delvaux est-il du moins devenu, en plus de quarante ans de peinture, assez clairement lui-même pour n'avoir pas à redouter de se trouver enseveli sous le poids de son propre passé.. Ce livre — ou plutôt cet hommage — est presque parfait, n'était son prix qui en restreindra l'audience.. Il nous est une occasion de regretter que la culture vivante, de pointe, s'affirme comme l'apanage d'une classe.. La valeur du texte, le soin extrême apporté à l'édition, la richesse et la qualité de l'iconographie, l'intérêt des documents font toutefois de ce livre un modèle de l'ouvrage d'art en un temps où le genre, sous la pression des impératifs commerciaux, a connu bien des vicissitudes.. On a vu en effet trop de livres consacrés à des artistes contemporains par des critiques soucieux surtout de leur gloire (?) ou de la bonne affaire que leur valait une certaine familiarité avec un peintre.. Des textes souvent hâtifs, superficiels, une information hésitante, des jugements tranchés, flanqués de théories sirupeuses ou grotesques, suscitent chez le lecteur une irritation que vient avec peine dissiper l'admiration qu'il éprouve pour la grande victime.. Un certain “historien” du surréalisme, qu'André Breton n'aimait guère, s'est ainsi fait métier d'exploiter vifs ou morts les talents qu'il eut l'heur de rencontrer.. Fort peu lui ont échappé.. Grâce au ciel, Delvaux est de ceux-ci.. Un trait essentiel du livre de P.. A.. De Bock donnera le ton, celui de la rigueur, de la subtilité et de la simplicité.. Outre que le choix de l'iconographie est excellent — l'auteur laisse entendre qu'il est dû à Delvaux lui-même —, il se déploie selon une perspective à peu près chronologique et expose ainsi apparemment sans apprêt la démarche de l'œuvre.. Voilà qui change heureusement des chaos habituels où la chronologie se trouve intempestivement bousculée pour servir à l'illustration du texte quand ce n'est pas pour obéir à la frénésie esthétisante du metteur en pages.. Le lecteur, alors, tourne fébrilement les pages, essayant de renouer le fil rompu d'une vie, errant bientôt hagard dans un labyrinthe d'œuvres et de dates et se perdant à la fin dans le tourbillon absurde d'une histoire déchirée.. Or, le miracle, ici, c'est que le texte et la mise en pages semblent s'être naturellement accommodés de ce respect de l'œuvre.. Le livre peut se considérer de deux manières, celle de l'image et celle du texte, et bien qu'elles soient distinctes, elles ne se font jamais la guerre, elles entretiennent des relations subtiles.. À considérer les reproductions, on se fait mieux qu'une idée de l'œuvre.. Elle devient claire à la lecture sans qu'on ait jamais à chercher bien loin les correspondances.. Il y a là toute une pédagogie de la discrétion.. P.. De Bock examine successivement, avec cette retenue exemplaire, qui oblige quelquefois à regarder entre les lignes pour découvrir que tout a été dit, les origines et l'enfance du peintre, sa longue marche à la recherche de lui-même et sa découverte enfin, vers 1934, de sa voie.. Il en tente — et réussit — un portrait psychologique remarquable de finesse qui, pour ne rien négliger des ressources de la psychanalyse, ne cède jamais à la cuistrerie.. Il fait valoir les influences et les affinités, précise les relations à la fois profondes et réservées que le peintre, conscient de son originalité, entretient avec le surréalisme.. Il conclut enfin sur l'évolution présente de l'œuvre, faisant remarquer à juste titre qu'elle fait une place croissante à la spontanéité et à la fraîcheur, comme si Delvaux, homme de discipline et de vocation stricte, laissait enfin paraître l'enfant longtemps emmuré en lui.. L'œuvre de Delvaux apparaît paradoxale à deux titres au moins.. Ses deux ressorts essentiels sont l'érotisme et le fantastique.. Mais alors même qu'elle les exprime, elle les nie.. Car ce sont, pour l'érotisme, d'extraordinaires cortèges de femmes dénudées, “abondantes et froides”, ou de séduisants couples de jeunes filles dont les gestes laissent peu de doute sur les passions ; mais en même temps, des corps façonnés dans une chair plus dure que la pierre, des yeux qui se refusent ou qui, plutôt, portent, indifférents, sur des horizons dont les sentiments sont bannis.. L'érotisme implique d'habitude quelque secret.. Il n'y a ici qu'une tranquille évidence des corps.. De même, le fantastique ici est “avant la peinture”.. Certes, il naît du rapprochement insolite de femmes nues, d'hommes en redingote, de squelettes, d'architectures néoclassiques, de perspectives fuyantes, de hautes lampes à pétrole posées à même les dalles et définissant, comme des obélisques, quelque voie triomphale de l'imaginaire.. Mais là n'est pas l'essentiel, car l'effort même du peintre tend à réduire dans la toile l'opposition qui naît de ces inconciliables.. Alors que Magritte exacerbe la discordance, exalte la rupture, pour rendre à l'œil, et à l'intelligence qui veille derrière l'œil, leur virginité, Delvaux, comme dans les rêves, efface la contradiction.. Elle reste là, présente, “avant” et en dehors de la toile.. Celle-ci, dans son exécution, suspend l'incrédulité et jusqu'à l'interrogation.. Au reste, Delvaux sait rendre fantastique des sujets qui n'ont par eux-mêmes aucune vertu d'insolite : un paysage ferroviaire, un train, une rue bourgeoise où passe un tramway, un tranquille squelette.. La clé de ces deux paradoxes tient dans le fait que l'œuvre de Delvaux est profondément onirique.. Le mot a été tant galvaudé qu'il est nécessaire d'y insister un peu.. Car il ne suffit pas de réunir sur une toile quelques invraisemblances du domaine de la facétie pour atteindre à l'onirisme.. Dans l'œuvre de Delvaux, au contraire, l'abandon du principe de non-contradiction, la minutie du souvenir et jusqu'au mouvement lent des thèmes qui se succèdent puis s'enchevêtrent dans le temps au point de faire croire fallacieusement à une œuvre figée qui ne connaîtrait pas de démarche, ni de progrès, également semblable à elle-même de son départ à sa conclusion, ne se comprennent que par rapport aux mécanismes des rêves.. Ce sera mon propos ici de tenter de montrer que dans la vie apparemment si régulière, si trompeusement calme de Delvaux, la peinture a joué le rôle salutaire que tiennent dans nos existences plus ordinaires les scènes fugaces et bénéfiques des rêves.. Le rêve est, entre autres choses, pour l'esprit des hommes, le moyen de résoudre dans l'imaginaire des contradictions insolubles dans la réalité, et qui, si elles ne trouvaient pas à s'exprimer, disloqueraient la personnalité.. Tout homme est un champ clos dans lequel s'affrontent des lutteurs irascibles, et dont bien peu parviennent à deviner les noms.. Dans le fracas des rêves, ces lutteurs s'épuisent, et nous laissent le jour mener des vies qui les nient.. D'être niés, ils prennent une nouvelle hargne.. Quelquefois, il faut les satisfaire.. Ainsi la plupart des hommes poussent-ils leurs vies sur un sentier étroit, le long d'une crête périlleuse, entre les assouvissements illusoires du sommeil et les insuffisantes satisfactions de l'éveil.. Que le sentier s'étrécisse, que le jour refuse trop à la nuit et la surface aux profondeurs, ou que les monstres des rêves soient trop vivaces pour se plier au réel, et la névrose fait trébucher les hommes.. Ainsi vont-ils cherchant un équilibre que tout contribue à ébranler.. Mais il existe en réalité plusieurs points d'équilibre, sinon une infinité.. Un homme peut, après tout, s'il est placé dans des circonstances exceptionnellement favorables, s'il peut négliger avec assez de constance la pression de la réalité, choisir de vivre sur le versant obscur de la crête, dans ses rêves, les explorer et les ramener à la lumière, dans la réalité.. Il a certes toutes chances de  ...   corps féminins auxquels ils sont quelquefois confrontés.. Mais il n'y a rien de morbide, rien du.. carpe diem.. romain dans cette rencontre que l'on pourrait croire de hasard.. En même temps, les architectures s'enrichissent, quoique demeurant classiques, néo-grecques ou néo-latines.. L'admirable.. Belle du couchant.. conclut cette période et annonce en même temps autre chose : une femme, nue, le bras tendu devant elle, court sur une route dallée, entre des ruines bleues et une falaise abrupte ; sur une table, en plein air, brûle une lampe à pétrole solitaire.. Le ciel est très bleu, presque noir au sommet, et s'éclaire vers l'horizon, là où se perd la route.. En 1945 et 1946 s'amorce une tendance à la stylisation qui s'accompagne d'une réintroduction des objets valorisés par des univers plus ou moins désertés, trains et tramways.. Ainsi renaissent en somme des souvenirs anciens, maintenant définis, structurés, intégrés.. Cette reconnaissance s'étend à d'autres thèmes : ainsi ce.. Nu au mannequin.. de 1947 qui répond exactement à la.. Femme en dentelles.. de 1934.. Les squelettes réapparaissent à leur tour dans une série de toiles religieuses assez orthodoxes :.. Annonciation.. (1949),.. Ecce homo.. Crucifixion.. (1951-1952), où ils sont seuls à occuper la scène.. La mort obsède-t-elle Delvaux ? Ou bien est-ce autre chose, un souci de mortification.. En 1949, il a trouvé ou plutôt retrouvé Anne-Marie De Martelaere qui sera désormais sa compagne.. À partir de 1956 se multiplient les paysages déserts, les trains, les architectures.. L'humanité a presque évacué ce monde où subsiste pourtant comme un espoir fragile une petite fille blonde en robe rouge, toujours vue de dos (.. Nuit de Noël.. , 1956).. Il arrive que ne demeurent que les morts (.. Mise au tombeau.. , 1957).. Le retour à la vie est caractéristique de Delvaux.. Il s'exprime dans.. l'École des savants.. (1958) où réapparaît Lidenbrock, flanqué de Palmyrin Rosette, l'astronome, autre emprunt à l'iconographie vernienne.. Mais c'est pour dire, après d'autres déserts que hante la petite fille, toute l'incompréhension du monde dans.. les Astronomes.. (1961) : des savants sous le couvert d'une verrière débattent entre eux ; aucun ne considère ni le ciel où paraît un croissant de lune, ni la femme nue qui arpente un jardin derrière leur dos.. En 1962 pourtant, l'un d'eux se laissera presque charmer par.. les Demoiselles de Tongres.. et semble presque s'intéresser à leurs ébats amoureux.. À partir de cette toile, et plus encore en 1963, les corps féminins s'humanisent, perdent de leur froideur nacrée pour s'auréoler d'une ombre de volupté.. Leurs lignes se déplacent enfin, accèdent presque à la sensualité, en même temps que le fantasme du saphisme se fait moins ouvertement innocent, exprime un certain trouble, surtout dans les dessins, de facture plus libre que les toiles.. Les belles dormeuses cessent de ressembler à des gisants (.. le Canapé bleu.. , 1967), les corps s'animent ou s'apprêtent à se livrer (.. Chrysis.. , 1967).. Ainsi le désert est-il traversé.. Ainsi, après un itinéraire de plus de trente ans, Delvaux apparaît-il plus libre, sinon plus juvénile qu'il l'a jamais été.. Chacune de ces étapes correspond, cela ne fait aucun doute, à une nécessité interne qui paraît exclure, comme celle du rêve, la préméditation, le calcul, l'intention.. Ce n'est pas un des moindres paradoxes de l'œuvre de Delvaux que la fraîcheur, la spontanéité.. apparentes.. de ses toiles qui semblent donner tout d'un coup, qui paraissent n'avoir pas eu d'histoire, qui ne trahissent jamais l'effort alors que leur perfection technique suggère un travail presque effrayant.. Elles semblent être jaillies d'un seul trait de l'imagination de l'artiste, et parce que la réflexion ne les a pas abîmées, elles proposent presque ingénument leurs symboles.. Le fantastique selon Delvaux est tissé de l'affrontement serein de ces symboles.. Il est dangereusement aisé d'en tenter l'énumération : symboles phalliques des lampes à pétrole, des colonnes dressées et quelquefois rompues, des routes qui fuient selon la perspective et qui pénètrent l'horizon, des trains, des hauts pylônes ; mais aussi symboles des portes béantes, des arbres flanqués de colonnades, des tunnels s'enfonçant sous les monts ; ainsi se répondent les signes mâles et les signes femelles, dans une innocence apparente de leur sens, qui fait que tout est également important dans une toile de Delvaux.. Les fonds, les lointains, les détails sont traités avec la même minutie que les premiers plans, car le rêveur n'opère pas de choix dans son rêve.. Tout est significatif ou plutôt tout cherche à signifier, comme si l'œuvre se faisait en l'absence du peintre.. Mais le symbole — et le fantastique — résulte aussi bien de la situation.. Il y a chez Delvaux toute une symbolique de la pénétration et une symbolique opposée du malentendu et de l'indifférence.. Significativement, la pénétration est du domaine de l'inanimé, ainsi ces roches déjà citées envahissant par une porte ouverte un cabinet de travail, ainsi ces routes dallées serpentant entre des constructions, et jusqu'à l'espace qui s'ouvre au regard dans la fuite des perspectives.. À l'inverse, le malentendu et l'indifférence règnent entre les humains, ou du moins entre les femmes et les hommes.. Les regards ne se rencontrent jamais.. Les “savants”, personnages de prédilection de Delvaux, ignorent trop ostensiblement les nudités qui leur sont offertes.. Le thème premier de Delvaux est celui de l'incompréhension, de l'incommunicabilité, exprimées non comme des difficultés mais comme préalable, et par conséquent insurmontables.. Rien de commun ici avec le souci contemporain de la solitude, avec l'incommunicabilité existentialiste, qui se ramènent finalement à la seule impuissance du discours.. Mais quelque chose de plus profond, de plus ancien, qui nous rappelle à la solitude originelle, foncière de l'enfant pour qui les autres ne sont pas encore des personnes.. Comme le souligne fort judicieusement P.. A.. De Bock,.. « l'opposition insolite de termes éloignés ne peut avoir pour but que de répondre au besoin de transcender, dans la plastique qui l'enrobera, un état personnel qui, sinon, demeurerait particulier (je suis incompris depuis mon enfance, voyez-la, cette enfance solitaire, ces grottes terrifiantes, ces locomotives…), en une généralité universelle ».. (p.. 187).. L'indifférence cède pourtant devant l'érotisme.. Le contact s'établit entre des personnages toujours féminins par le biais d'amours particulières et toujours très pudiques.. La place accordée aux fantasmes saphiques dans l'œuvre de Delvaux est caractéristique et elle est paradoxalement saine.. Elle prend son origine dans le miroir, signe de narcissisme, mais elle est aussi le reflet d'une vraie communication.. Simplement, l'artiste ne pouvant se représenter comme mâle dans ce commerce, sous peine d'agresser la mère, de rejeter son interdiction et de perdre par là son amour, choisit de s'identifier à ce qui l'attire, de se représenter comme femme, et il échappe ainsi à l'homosexualité de son sexe.. Car il n'y a guère d'hésitation à avoir sur la sincérité de la fascination que la femme exerce sur Delvaux.. Il faut même qu'il ait été doté d'une virilité peu commune pour qu'elle ait trouvé ainsi à s'exprimer malgré les obstacles amoncelés sur son chemin.. On comprend, dans ces circonstances, que Delvaux ait voulu mettre une distance entre le surréalisme et lui.. En quelque sorte, il n'a pas besoin d'être surréaliste.. Le mouvement lui a servi de révélateur, non de doctrine.. Il avait, en tout état de cause, accès aux puissances profondes.. Il ne lui était besoin, pour y puiser, d'aucun procédé, d'aucun système.. Delvaux, pourrait-on dire, est un précurseur du surréalisme qui a eu la chance ou l'inconvénient mineur de vivre en même temps que le surréalisme.. Mais il n'est que juste de dire qu'il n'aurait sans doute pas été compris comme il l'a été.. Je dois enfin faire un aveu.. Avant d'avoir étudié l'ouvrage de Paul-Aloïse De Bock, je n'avais qu'une admiration nuancée pour Delvaux que je mettais fort en dessous de Magritte.. Il me paraissait quelque peu schématique, limité dans ses thèmes, trop soucieux de perfection artisanale, trop évidemment déchiffrable.. Mais la vue schématique où je l'enfermais n'était que l'effet de mon inexpérience.. Je ne suis pas sûr à présent de ne pas le placer, dans la hiérarchie sensible de mes goûts personnels, avant Magritte.. Ce n'est pas le moindre éloge que je puisse décerner au beau livre de P.. De Bock.. J'aimerais assez qu'un effort symétrique vienne renouveler au profit de Magritte les données de cette confrontation pacifique.. Car ce qui glorifie l'un approfondit la compréhension de l'autre.. , [1.. re.. série], nº 178, octobre 1968.. Paul Delvaux, l'homme, le peintre : psychologie d'un art.. par Paul-Aloïse De Bock, un volume relié toile, format 23×29 cm, 270 illustrations dont 57 en couleur, 320 pages, jaquette illustrée, pelliculée, 185,25 F (Paris : Jean-Jacques Pauvert ou Bruxelles : Laconti, 1967).. ↑.. section Gérard Klein.. tout Quarante-Deux.. Navigation.. l'auteur.. présentation.. Sections.. Paul Delvaux ou la Vie est un songe , article de Gérard Klein présenté par Quarante-Deux.. 4 mars 2013.. (première publication : quatrième trimestre 1968).. 30 juillet 2013.. (création : 4 février 2013).. org/archives/klein/divers/Paul_Delvaux_ou_la_Vie_est_un_songe.. Greg Egan..

    Original link path: /archives/klein/divers/Paul_Delvaux_ou_la_Vie_est_un_songe/
    Open archive

  • Title: Philip K. Dick ou l'Amérique schizophrène | Quarante-Deux/Articles de Gérard Klein
    Descriptive info: fr/18Z.. ›› Philip K.. Dick.. l'Amérique schizophrène.. Philip K.. , 1969.. Né en 1928 à Chicago, Philip K.. Dick a traversé très jeune le continent américain et s'est fixé sur la côte ouest en Californie.. Il vit près de Los Angeles, il est marié, il aime la musique et les chats.. Il reconnaît s'être livré ces dernières années à de nombreuses expériences avec les drogues dites psychédéliques.. On verra que ces expériences ont un sens par rapport à son œuvre.. Il a commencé à publier en 1952 et s'est tout de suite avéré un auteur original et fécond.. Son premier roman,.. Loterie solaire.. , paraît en 1955.. Il obtient en 1963, pour son livre.. le Maître du haut château.. ,.. la plus haute distinction de la Science-Fiction, le prix Hugo.. Il a écrit à ce jour une centaine de nouvelles et vingt-cinq romans.. Voilà à peu près tout ce que j'ai pu apprendre sur Dick en consultant les jaquettes des ouvrages qu'il a publiés et les quelques articles écrits sur son compte.. Fort peu de chose.. Cette discrétion peut paraître paradoxale quand on sait le culte qui entoure bien vite un auteur de Science-Fiction, outre-Atlantique, et la diversité des exégèses à laquelle son œuvre donne lieu.. Ce relatif silence ne résulte pourtant pas d'un oubli.. Il est significatif de la carrière de Dick, auteur prolifique mais assez peu connu jusqu'en 1963.. Tout le monde avait lu, certes, de ses nouvelles, car il a été par la dimension de sa production l'un des écrivains les plus éclectiques dans le choix de leurs supports.. Mais personne ne se souvenait de son nom.. Il est caractéristique que la même mésaventure lui soit arrivée en France.. Si l'on excepte la publication des.. Mondes divergents.. dans la collection "les Cahiers de la Science-Fiction" en supplément à.. Satellite.. et l'accueil fait à sa nouvelle "le Père truqué", reproduite quatre fois dans notre pays, il était demeuré jusqu'à la récente offensive des éditions Opta à peu près inaperçu.. Inaperçu et non proprement inconnu puisque les lecteurs de.. Galaxie.. et de.. ont eu souvent à lire de ses œuvres et les ont appréciées.. Aucune des grandes collections ne l'avait accueilli.. Dans le dictionnaire des auteurs de son anthologie de l'épouvante, Jacques Sternberg le juge sévèrement :.. « Philip K.. Dick n'est certainement pas un auteur de premier plan, même dans le strict domaine de la Science-Fiction… ».. Dick n'en compte pas moins, et depuis longtemps, de fervents admirateurs qui le comparent à un Van Vogt ou à un Asimov.. Je suis de ceux-là, et d'autant plus heureux de pouvoir lui rendre aujourd'hui un hommage que j'avais apprécié en son temps l'un de ses premiers romans :.. les Mondes divergents.. (2).. que je fis éditer et que je traduisis sans trop l'abîmer, j'espère.. La question se pose cependant de savoir pourquoi son œuvre a mis tant d'années à être reconnue.. J'y vois deux raisons.. La première, qui concerne surtout le public américain mais qui explique sans doute qu'il n'ait pas trouvé place ni dans "le Rayon fantastique", ni dans "Présence du futur", est qu'il a publié la plupart de ses romans dans une collection populaire, les.. Ace Novels.. , qui malgré son intérêt croissant ne jouit pas d'un très grand prestige intellectuel.. Elle correspond à peu près sur le marché américain au Fleuve noir en France.. Elle joue d'ailleurs un rôle important qui est bien celui du Fleuve noir ici : celui d'une collection d'initiation.. Mais, en même temps, elle accueille libéralement à côté des vieux routiers du.. space opera.. les débutants brillants : ainsi Philip K.. Dick, Jack Vance, Harlan Ellison, Thomas M.. Disch, Roger Zelazny et aussi.. Philip José Farmer.. qui fut, on l'a dit ici même, contraint à quelques nouveaux départs.. Un autre facteur, moins circonstanciel, qui a sans doute conduit à sous-estimer le talent de Dick, est que celui-ci ne cherche pas à passer pour un grand styliste.. Il écrit d'une manière concise, hachée, relativement neutre, presque transparente.. Il est impossible de ne pas se souvenir de l'écriture d'un Bradbury de la bonne époque.. Ce style particulier, aisément reconnaissable, donne un visage aux textes et force à retenir le nom de leur auteur.. C'est ce qu'a compris Harlan Ellison, qui s'est fait une renommée un peu facile en torturant la langue.. Par contre, quand on a lu une nouvelle ou un roman de Dick, on se souvient en général d'une idée, souvent fulgurante, mais non d'une prose.. Une étude attentive du style de Dick donne même l'impression qu'il néglige les effets possibles, voire qu'il les gomme, comme s'il voulait éviter de détourner l'attention de l'essentiel, c'est-à-dire de l'idée et de la trame de l'œuvre.. Au contraire de beaucoup d'écrivains de Science-Fiction comme Clifford D.. Simak, A.. E.. Van Vogt à l'occasion, et évidemment Ray Bradbury, Dick n'est jamais un lyrique.. Il n'a pas non plus le goût de l'épopée.. Enfin, il ne se soucie pas, en général, quoiqu'il en soit capable à l'occasion, de donner à ses personnages beaucoup d'épaisseur psychologique, de vraisemblance.. Il se contente de les dessiner à grands traits, sans négliger les détails stéréotypiques.. Ce qui intéresse au premier chef Dick, ce sont les structures plus ou moins labyrinthiques au sein desquelles se déploient ses héros et ce qu'ils contribuent à former par leurs relations entre eux.. Ce sont, pour employer ses propres termes, les “univers”.. Il en résulte un foisonnement extraordinaire de personnages qui peut dérouter le lecteur non prévenu.. La dimension dans laquelle se développent les romans de Dick n'est pas, en effet, celle de la biographie d'un certain nombre de personnages comme dans le roman classique ou dans la plupart des romans de Science-Fiction, où les héros sont de ce fait peu nombreux : c'est au contraire celle de l'interaction des personnages et des autres prémisses — disons des idées.. On pourrait aller jusqu'à dire que les véritables héros des romans de Dick sont les événements et non les individus.. Il en découle que les personnages sont nombreux, interchangeables, sous certaines limites et qu'ils n'ont en principe pas plus d'importance les uns que les autres.. Dans certaines œuvres comme.. les Convertisseurs d'armes.. (1965),.. (3).. un personnage parfaitement épisodique se révèle détenir la clé du livre.. Dans d'autres, il n'y a pas de héros central.. Et là même où il en subsiste un, il apparaît bientôt que ni la structure de l'œuvre ni sa signification ne sont centrées sur lui.. Le héros central auquel le lecteur est censé s'identifier subsiste seulement au titre d'une convention commode pour le lecteur non prévenu.. Mais les romans et jusqu'aux nouvelles de Dick sont ainsi écrits qu'ils excluent pratiquement toute possibilité d'identification.. C'est là sans doute une raison supplémentaire pour qu'un lecteur peu attentif les néglige ou les rejette parce qu'il leur applique des critères traditionnels : ceux du roman classique.. Van Vogt a parlé quelque part de la possibilité d'écrire un roman non-aristotélicien, où aucun héros n'occuperait de situation privilégiée.. Il est clair qu'il n'y est jamais arrivé si même il l'a tenté.. Mais les œuvres de Dick sont certainement la forme de littérature la moins aristotélicienne en ce sens précis.. Et si elles sont restées longtemps inaperçues, c'est qu'elles contenaient quelque chose qui ne pouvait pas être perçu du lecteur avant que de nouvelles valeurs culturelles se soient imposées de par leur présence même, ou plus simplement avant que le lecteur en ait pris l'habitude, que son œil se soit accommodé.. Il est assez logique, l'accommodation faite, que le lecteur revienne avec intérêt sur des œuvres antérieures dont il n'avait pas, au départ, saisi toute l'originalité.. Il est intéressant de remarquer que cette tendance est précisément — en dehors de la Science-Fiction — celle des formes les plus avancées de la littérature contemporaine et en particulier du Nouveau Roman.. J'ai pu montrer dans ces pages que le roman d'Alain Robbe-Grillet,.. la Maison de rendez-vous.. , avait une structure proche de celle d'un roman de Science-Fiction moderne et que les véritables “personnages” de cette œuvre faussement énigmatique étaient les événements et non les personnages humains.. Afin de rendre ceci plus évident, Robbe-Grillet avait choisi, comme fait souvent Dick, de faire intervenir un temps peut-être cyclique, mais certainement non linéaire et non continu.. L'hypothèse d'une influence réciproque paraissant pouvoir être rejetée, il faut bien admettre que Robbe-Grillet et Dick, dans des domaines et pour des lecteurs bien différents, sont arrivés, portés par le mouvement de la littérature et plus encore peut-être par celui de la société, à des solutions littéraires comparables encore qu'indépendantes.. Ils ne sont certainement pas les seuls.. Quelque chose se passe sous nos yeux qui est en train de faire émerger une nouvelle forme romanesque encore parée des oripeaux de l'ancienne.. Et il ne nous est pas indifférent que la Science-Fiction, sous une forme apparemment très populaire, participe sans retard de ce mouvement, ou même le devance.. L'importance qu'il accorde aux événements, ou encore aux interactions entre les personnages considérés comme des particules élémentaires dotées de certaines caractéristiques, conduit Dick à user avec une grande virtuosité de tout l'arsenal des thèmes de la Science-Fiction.. Mais au contraire de la plupart de ses confrères, il ne les développe pas pour eux-mêmes et pour leurs conséquences directes, comme l'a fait Isaac Asimov pour les robots par exemple, mais en fonction de leurs effets, de leurs interactions entre eux et avec les personnages.. C'est à l'intérieur d'une structure qu'ils servent : celle de l'univers du roman, qu'ils prennent leur sens.. De là vient que Dick paraît renouveler des thèmes apparemment usés, comme le voyage dans le temps, les mondes parallèles ou la télépathie, qu'il jongle avec eux, qu'il n'hésite pas à les accumuler et à les opposer.. De là vient aussi le charme premier de ses œuvres : il rafraîchit le regard blasé du vieux lecteur de Science-Fiction.. C'est que Dick est, en un sens, l'un des premiers écrivains — mais non le seul — à s'être installé totalement dans la Science-Fiction.. Au contraire de ses prédécesseurs et nombre de ses contemporains, il ne cherche jamais à justifier une idée pourvu qu'elle s'intègre logiquement à la structure de l'œuvre.. Il n'a pas besoin d'appuis extérieurs, de rationalisations empruntées à la science.. Sa documentation, souvent abondante et solide, l'aide sans plus à définir les contours de l'univers du roman, ou le meuble, mais n'intervient jamais en tant que justification.. Dick est de ce fait un des plus purs écrivains de Science-Fiction.. On peut imaginer Asimov écrivant des romans sur les savants contemporains, Van Vogt écrivant des.. westerns.. ou des.. thrillers.. , Simak des romans sentimentaux, mais on ne voit vraiment pas ce que Dick aurait pu écrire en l'absence de Science-Fiction.. Cette virtuosité dans l'usage des idées a amené quelques commentateurs, comme l'excellent John Brunner, à considérer l'œuvre de Dick comme une série de variations extrêmement brillantes sur un ensemble de thèmes récurrents.. (4).. Cette œuvre serait donc éclectique, complexe, presque insaisissable dans sa diversité.. Il ne fait pas de doute que ces thèmes existent et Brunner les a fort bien identifiés.. Mais il ne suffit pas de s'y arrêter.. Au-delà d'eux, l'œuvre de Dick manifeste une unité forte et nette autour d'un problème central que ces thèmes servent et illustrent.. Ce problème central est celui de la situation de certains groupes sociaux, par la suite dénommés ici les individus, dans la société américaine, et de l'aliénation que cette société leur fait subir ou, si l'on préfère, risque de leur faire subir si les traits que constate Dick — plutôt qu'il ne les dénonce — se développent.. Cette préoccupation est constante d'un bout à l'autre de son œuvre actuelle.. Pourtant, cette œuvre témoigne d'une double évolution.. D'une part, elle est caractérisée par un déplacement lent, mais manifeste, de l'origine de l'aliénation depuis les structures sociales elles-mêmes jusqu'aux structures physiques — et peut-être métaphysiques — de l'univers de l'œuvre.. En d'autres termes, les personnages, d'abord conscients du fait que leur aliénation (le fait qu'ils ne font pas ce qu'ils veulent) provient de l'organisation de la société où ils vivent, projettent progressivement, de roman en roman, cette aliénation sur l'image “objective” qu'ils se font de l'univers qu'ils habitent.. En d'autres termes encore, ils en viennent à percevoir dans la réalité physique le désordre (spatial et temporel) qu'ils savaient encore, à un stade antérieur, résulter seulement de l'effet sur eux des structures sociales aliénantes.. Cette évolution, à son origine près, ici explicite, n'est pas pour surprendre le psychologue : c'est très sensiblement celle de la schizophrénie, qui conduit à un retrait progressif de la personnalité dans un univers chimérique qu'elle finit par tenir pour seul réel.. Elle est encore moins faite pour surprendre le sociologue qui la constate fréquemment dans l'histoire de groupes sociaux entiers, et qui est précisément à même de saisir ses origines sociales au-delà de son expression bientôt décalée par rapport à ces origines.. Ce qui est remarquable dans le cas de Dick, c'est qu'il ait réussi à établir dans ces romans un pont entre l'aliénation psychologique et l'aliénation sociologique, au point qu'elles apparaissent confondues.. Il est très difficile de dire si l'évolution signalée, de la conscience de l'aliénation à l'aliénation de la conscience, est celle de Dick lui-même, ce qui ne laisserait pas d'être inquiétant, ou seulement celle de son œuvre qui reproduirait par sa nécessité interne un schéma sociologique classique.. En d'autres termes, Dick explore-t-il de plus en plus profondément les abîmes de l'aliénation ou se laisse-t-il lui-même aliéner au point de croire dans une certaine mesure à la réalité de ses projections ? Le fait qu'il écrive de la Science-Fiction porte à retenir la solution la plus optimiste.. Il élude d'ailleurs magistralement le problème dans la postface qu'il a donnée au volume du CLA réunissant.. En attendant l'année dernière.. et.. À rebrousse-temps.. D'autre part, l'œuvre manifeste une évolution dans la nature des solutions données au problème posé.. Des solutions de type social ou même franchement politique proposées dans les premières œuvres, ainsi dans.. ou dans.. , elle passe à des solutions métaphysiques dans.. ou.. le Dieu venu du Centaure.. Cette évolution est d'ailleurs strictement liée à la progression de l'aliénation que l'on soulignait plus haut.. Ayant perdu la conscience claire des origines de son aliénation, l'individu attend une solution de ses problèmes du ciel ou encore d'une révélation sur la nature de l'univers.. En résumé, Dick peint l'Amérique, une Amérique schizophrène, et ce qu'il croit ou craint être son avenir.. Dans le capitalisme de monopoles qu'il décrit dans ses premiers ouvrages, l'individu a perdu toute liberté, toute valeur autre que marchande, toute “qualité”.. Réduit à l'état d'objet, sauf dans quelques cas sur lesquels on reviendra plus loin, il garde un temps le sentiment de son aliénation.. Puis, ne parvenant plus à croire en lui-même, en sa réalité, il s'enfonce dans la folie, le plus souvent dans la schizophrénie.. Le temps et l'espace perdent leur sens pour lui puisqu'il n'est plus relié à eux, ni aux autres, par un système cohérent de valeurs.. Et, par un retournement caractéristique, il en vient à croire que le temps et l'espace n'ont pas de sens par eux-mêmes, qu'ils sont rompus, désordonnés : il projette sur eux son absence de cohérence.. Et enfin, il cherche en dehors de lui et en dehors de la société, puisqu'il n'a plus avec les autres de relations significatives, un principe de cohérence qui soit absolu et extérieur à l'univers matériel ou du moins exploré.. Néanmoins, l'individu ne se rend pas sans combat et il arrive qu'il puise dans son aliénation même la force et les armes qui lui permettront de lutter contre les structures sociales aliénantes.. Vue sous cet angle, l'œuvre  ...   une série d'univers subjectifs ; tous plus déments les uns que les autres, ils révèlent ce que Hamilton pressentait : le vétéran respectable, la bonne mère de famille, l'institutrice sévère, le policier incorruptible sont tous cliniquement fous.. Les valeurs “américaines” qu'ils prétendent illustrer et défendre prennent leurs racines dans leurs névroses.. Hamilton tirera de cette exploration la conclusion qui s'impose.. Incapable de conserver son poste dans un monde hystérique, et refusant la pitié, il choisira de monter sa propre affaire, de se comporter en personne responsable.. Sa science au moins lui donne une certaine indépendance.. Docteur Futur.. (1960) expose aussi la tentative d'un individu libéral pour assurer son indépendance.. Jim Parsons, médecin de son état, est projeté dans une autre époque.. Mais il conserve une valeur indéniable, celle de son métier, l'art de guérir, qui lui appartient en propre et qui conserve sa signification dans toutes les sociétés.. Cette valeur est symbolisée par sa petite mallette qui contient ses instruments.. Mais cette confiance en l'individu libéral va s'estomper, sinon s'effacer tout à fait.. , le “héros”, médecin lui aussi, ne sera plus qu'un salarié, qu'un technicien.. Le contenu des romans va devenir de plus en plus apocalyptique.. Un certain nombre de signes, d'ailleurs déjà présents dans des ouvrages antérieurs, vont témoigner de la dégradation croissante de la situation des individus.. Ainsi les relations entre les sexes, qui sont marquées par une agressivité névrotique.. Il serait vain d'y chercher la preuve d'une misogynie de Dick.. Plus simplement, il n'y a plus de place, en général, pour de “vrais” sentiments dans les couples, au moins dans la situation de départ des romans puisque les individus n'ont plus de valeur autre que marchande ou sexuelle.. Le couple reproduit à son échelle l'aliénation dont souffre et se repaît toute la société.. Dans ce processus,.. (1962) marque une étape importante.. Dick commence à décrire un monde où les Nazis et les Japonais ont gagné la Seconde Guerre mondiale.. Les États-Unis n'existent plus : ils ont été divisés entre à l'ouest un État occupé par les Japonais, à l'est un État dirigé par les Nazis, qui n'ont rien perdu de leur barbarie, et au centre un faible État américain.. Dans cet univers, les structures sociales, les cultures se heurtent sans espoir.. L'individu n'a aucune importance en dehors de sa propre vie.. Il cherche tout au plus à survivre et à satisfaire ses besoins immédiats.. La seule lueur d'espoir vient du fait que ce monde n'est peut-être pas réel.. Un écrivain (l'“homme dans le haut château” du titre original) a publié en effet un livre qui décrit un autre possible : le nôtre.. Ainsi subsiste la possibilité des valeurs.. La question est de savoir quelles ont été les sources du livre.. L'écrivain a-t-il eu accès à un monde parallèle ? Il révèle qu'il a écrit le livre en usant d'un jeu divinatoire chinois introduit par les Japonais, le Yi King.. On voit réapparaître ici l'un des thèmes de.. : pour des individus dépossédés d'eux-mêmes, la seule transcendance est celle du hasard.. Les lois de l'univers ramènent à une combinatoire.. La projection de l'aliénation est totale.. Mais, en même temps, les valeurs apparaissent comme relatives aux circonstances historiques.. La chance peut les réintroduire.. L'individu aliéné ne cesse pas pour autant d'exister, même si sa conscience est amoindrie.. Il va donc, dans le cadre de son aliénation, essayer de contrôler son environnement et de s'y adapter.. Nous les Martiens.. (1963),.. (6).. la réponse à un environnement physique hostile et à une tyrannie sociale (ici, l'oppression est le fait du chef du tout-puissant syndicat des plombiers) est un syndrome de retrait, une psychose à caractère schizophrénique.. Parce que l'individu n'est plus relié, défini dans le temps et l'espace, le temps et l'espace cessent d'avoir pour lui une cohérence.. Par un retournement caractéristique, Dick objective cette incohérence subjective : les schizoïdes parviennent effectivement à se déplacer dans le temps, à remodeler les événements, sans qu'il soit possible de dire s'il s'agit d'une aventure intérieure (comme dans.. ) ou d'un pouvoir réel.. On remarquera que la même question peut se poser exactement dans les mêmes termes à propos de.. l'Année dernière à Marienbad.. , le film d'Alain Robbe-Grillet et d'Alain Resnais : les deux protagonistes se sont-ils déjà rencontrés ? La question de la réalité du pouvoir (ou de la rencontre) ne se pose vraiment que si l'on admet qu'il subsiste encore un espoir de quitter un monde aliéné ou de le changer.. Comme celle de Robbe-Grillet, la réponse de Dick me paraît très ambiguë, sinon très franchement désespérée car il ne propose de solution, dès.. , que dans l'exaspération de l'aliénation.. Cette exaspération prend un tour curieux dans.. les Clans de la lune Alphane.. (1964).. Une colonie composée d'un hôpital psychiatrique s'est trouvée isolée de la Terre pendant près d'un siècle.. Les malades, puis leurs descendants, ont constitué une société composée de clans dont chacun correspond à une altération de la personnalité : il y a le clan des Maniaques, celui des Dépressifs, celui des Schizos, etc.. Dans cette société qui fonctionne, l'aliénation institutionnelle fonde un système de normes.. Dick complète ici sa proposition initiale : non seulement certaines structures sociales se trouvent à la source de l'aliénation, mais encore elles définissent comme aliénation tout ce qui leur est contraire, sous le couvert d'une nosologie scientifique.. En d'autres termes, la société se sert, à l'occasion, du concept de l'aliénation pour aliéner, pour refuser un brevet de normalité à qui lui est étranger.. Le fait que la doctoresse chargée de “rétablir l'ordre” dans la colonie souffre à son insu d'une grave névrose équivaut à une dénonciation.. Les ouvrages les plus récents de Dick, qu'il est malheureusement impossible d'analyser tous ici, reprennent et approfondissent ce thème de la solution de l'aliénation par l'exaspération de l'aliénation, ou aussi bien celui, inverse, de la suppression de la conscience de l'aliénation.. L'aliénation poussée à l'extrême permet en effet, selon Dick, la réintroduction de valeurs transcendantes ou plus simplement transindividuelles.. Pour la bonne raison que l'aliénation résulte de la mutilation de l'individu par la société qui le prive de toute valeur, la rupture totale d'avec la société assure le salut de l'individu.. Cette rupture peut être l'aboutissement de la folie ; elle peut également être provoquée par des drogues.. Dans un cas comme dans l'autre, l'individu cesse d'être un objet et recouvre son autonomie, dans son enfer ou dans son paradis personnel.. Mais comme l'Homme est un animal social, ces enfers et ces paradis communiquent, en dehors des voies de la société ambiante, et les frontières entre les personnalités ont tendance à se dissoudre.. Ainsi dans l'admirable conclusion du.. Dieu venu du Centaure.. (1965), mais aussi, fréquemment, à un détour de phrases dans.. (1966) ou dans.. (1967) : tout se passe comme si tel personnage devinait de temps à autre la remarque inattendue de son interlocuteur, comme s'il disposait de pouvoirs parapsychologiques.. On saisit alors la continuité entre la folie “naturelle” et celle induite par l'usage de la drogue : J-J 180 dans.. , qui permet de se déplacer dans le temps, et K-priss dans.. , qui permet d'envahir les personnalités.. L'une et l'autre permettent de mourir à la société monopolistique et de devenir par rapport à elle un fantôme capable de franchir les murs et le temps et de hanter les consciences.. On voit également, ce qui sera parfaitement clair aux lecteurs d'.. et d'.. , que le temps n'est pas dans l'œuvre de Dick une dimension physique, mais une dimension à la fois sociale et psychologique, plus précisément encore le type d'ordre par lequel l'individu s'insère dans la société, est contraint par elle, et duquel il parvient éventuellement à s'affranchir.. Dick explicite franchement cette idée dans.. en traitant un thème souvent esquissé mais jamais vraiment employé par ses prédécesseurs, celui du retournement du sens du temps physique : ce retournement ne change rien aux relations établies entre les êtres et les groupes sociaux.. Les seules valeurs qui ont peut-être un sens, et qui sont ici portées par l'Anarque Peak, transcendent le temps physique.. Incidemment, et sur un plan beaucoup plus trivial, je ne résiste pas l'envie de livrer aux lecteurs de.. l'étymologie du mot "sogum" qui sert à désigner cette substance (en réalité, les excréments) qu'absorbent pour se nourrir les personnages d'.. : il s'agit, selon moi, des premières syllabes de.. So.. dome et.. Gom.. orrhe.. Ainsi, toutes les œuvres de Dick (même celles qui n'ont pas été citées ici) se ramènent à une structure qui s'établit entre trois éléments principaux : des monopoles ou plus généralement une société organisée et oppressive qui est contrôlée par des personnages peu nombreux de l'Histoire ; des individus aliénés ou plus ou moins conscients de leur aliénation, dépourvus de toute valeur autre que marchande, et qui luttent désespérément pour obtenir leur autonomie, au besoin dans l'isolement, à l'image de ces petites machines autonomes et absurdes qui pullulent dans l'œuvre de Dick ; enfin une transcendance qui recouvre des valeurs médiatisées et qui prend volontiers la forme, quelquefois menaçante, d'extraterrestres.. Le temps et l'espace sont seulement des modes de relation entre ces éléments.. La folie, les drogues, les pouvoirs sont des résultats du fonctionnement d'une telle structure, qui, dans une perspective dialectique, concourent à sa disparition.. Deux choses au moins apparaissent dès lors certaines.. La première est que la société visée par Dick est, comme il le dit lui-même, la société américaine, ou plus généralement toute société de monopoles.. La seconde est que Dick ne porte pas, sauf peut-être dans ses premières œuvres, une condamnation morale au nom des valeurs libérales contre cette société, mais qu'il attend de ses contradictions qu'elle se dissolve elle-même pour laisser place à une forme plus avancée.. L'aliénation apparaît, sous la plume de Dick, comme le ferment de la mutation, sinon comme la mutation elle-même.. Au contraire de la plupart des écrivains de Science-Fiction, il ne voit pas dans la mutation et dans l'évolution au niveau de l'Homme l'effet d'une finalité ou d'une causalité biologique, mais le produit dialectique du développement de la structure sociale.. Ce qu'affirme Dick, c'est que l'évolution de l'Homme s'effectue à peu près exclusivement dans et par le monde social.. Il est difficile de préciser, à moins d'une analyse délicate, ce vers quoi tend cette évolution selon Dick, c'est-à-dire la signification de la transcendance.. Dick se montre remarquablement discret sur ce point et cette discrétion ajoute du reste au charme de son œuvre : il est un des rares auteurs à promettre plus qu'il ne tient, en matière de révélations, tout en se montrant capable de soutenir jusqu'au bout (et au-delà) l'intérêt.. En ce sens, il est un véritable prophète : il amène à croire à ce qu'il annonce, même s'il ne le décrit pas.. Cette transcendance annoncée semble bien recouvrir d'une part la réintroduction d'une valeur intrinsèque, non marchande, de la vie des hommes, qui rétablit à son tour la possibilité des valeurs transindividuelles, collectives.. La schizophrénie n'est jamais, chez Dick, qu'une étape vers la reprise du dialogue rendue impossible par l'aliénation, même si cette reprise est rejetée dans un avenir inconnaissable.. Cette transcendance semble bien, d'autre part, avoir une connotation religieuse, de type jungien.. Mais nous croyons, sous réserve d'un examen approfondi, que Dick renverse la proposition jungienne : au lieu que ses héros trouvent accès à un espace métaphysique archétypal qui leur préexisterait, ils constituent, par leur propre expérience issue du fonctionnement de la structure sociale, un tel espace métaphysique.. Peut-être Dick fait-il preuve d'une plus grande pénétration que Jung, en proposant, non pas que les dieux sont cachés au fond des Hommes, mais qu'ils sont la projection des problèmes des Hommes.. La question reste entière de savoir si Dick se perdra dans les méandres de ces projections, comme l'a fait peut-être Theodore Sturgeon, ou s'il trouvera dans son art le moyen d'une expression suffisamment complète de son problème pour qu'elle lui évite d'être aliéné à son tour.. Il ne fait pas de doute que la littérature a une fonction équilibrante dans la vie de Dick.. Mais son œuvre ressemble un peu à une course contre la montre ; chacun de ses livres cherche à réduire un aspect de l'aliénation évoqué dans le précédent.. Comme beaucoup d'œuvres marquantes, celle de Dick a un double visage, celui de la fuite et celui de la poursuite.. Il est peut-être inutile de revenir au terme de cette étude sur le fait que Dick apparaît comme un homme de gauche.. Ce fait a pourtant son importance pour une sociologie de la littérature de Science-Fiction.. On peut en effet proposer dès à présent une typologie politique des auteurs de Science-Fiction.. À droite se situeraient les écrivains qui croient encore aux valeurs libérales, à la possibilité pour l'individu d'en sortir par ses seuls moyens, ainsi Robert A.. Heinlein, Edmond Hamilton, Poul Anderson et, dans une large mesure A.. Van Vogt.. À gauche se trouveraient des auteurs qui s'inquiètent du sort de l'individu face à une société de monopoles, soit dans le contenu, soit dans la structure de leurs œuvres, comme Fritz Leiber, Philip José Farmer et bien entendu Dick.. On pourrait en fin rapporter à une tendance anarchisante, toujours difficile à situer à l'extrême-droite ou à l'extrême-gauche en termes de sociologie politique, des auteurs comme Clifford D.. Simak, Ray Bradbury, et peut-être Harlan Ellison, qui dénoncent bien l'écrasement de l'individu par la société américaine contemporaine, mais au seul nom des valeurs médiévales ou libérales, du bon vieux temps, et qui sont, de ce fait, condamnés au pessimisme.. Une telle classification pourrait être étendue à tous les auteurs au seul examen de leurs œuvres sans qu'il soit nécessaire que celles-ci aient un contenu politique explicite.. Il est intéressant de voir qu'elle recoupe les attitudes manifestées par ces auteurs à l'endroit de la guerre du Việt Nam.. (7).. Quoi qu'en pensent certains lecteurs, il n'est pas si facile d'échapper à toute expression d'une pensée politique.. La question que l'on peut se poser est de savoir pourquoi les écrivains de Science-Fiction dans leur ensemble et Dick en particulier expriment aussi nettement dans la structure ou le contenu de leurs œuvres des problèmes sociologiques et finalement politiques.. Je propose ici une hypothèse selon laquelle la Science-Fiction, parce qu'elle néglige dans une certaine mesure la description des relations inter-individuelles qui fonde encore le roman traditionnel, et parce qu'elle privilégie la relation plus universelle entre l'Homme et l'univers, serait l'occasion d'une projection plus transparente de la situation du groupe social de l'auteur dans la société globale.. Que cette projection s'effectue souvent à l'insu de son auteur ne change rien à l'affaire.. C'est un des mérites de la brillante intelligence de Dick que d'en avoir exploré et partiellement élucidé le mécanisme.. série], nº 182, février 1969.. Concerne :.. Glissement de temps sur Mars.. l'Œil dans le ciel.. le Zappeur de monde.. Les titres français pour les textes traduits depuis la première publication du présent article ont été restitués par Quarante-Deux.. Redevenu.. en 1976.. — Note de Quarante-Deux.. Devenu.. Dedalusman.. en 1974 puis.. en 1988.. Voir l'article paru dans.. New worlds.. en septembre 1966 qui sert d'introduction à.. suivi d'.. au Club du Livre d'Anticipation, 1968.. On a appris depuis que la dernière phrase du texte (.. « … À des centaines de kilomètres de là, une autre bête semblable à la première sortait de son souterrain et allait se terrer aux creux d'un dépotoir.. ) a été ajoutée par le traducteur, Alain Dorémieux.. en 1981.. Cf.. , nº 175, juin 1968, p.. 157.. Dick ou l'Amérique schizophrène , article de Gérard Klein présenté par Quarante-Deux.. 3 janvier 2012.. (première publication : premier trimestre 1969).. (création : 29 juin 2012).. org/archives/klein/divers/Philip_K.. _Dick_ou_l'Amerique_schizophrene..

    Original link path: /archives/klein/divers/Philip_K._Dick_ou_l%27Amerique_schizophrene/
    Open archive

  • Title: Problème brûlant non identifié | Quarante-Deux/Articles de Gérard Klein
    Descriptive info: fr/1fb.. ›› Problème brûlant non identifié.. Problème brûlant non identifié.. , 1970.. J'ai sous les yeux deux comptes rendus, aussi diamétralement opposés qu'il est concevable, du rapport Condon.. Ce document a été rédigé à la suite d'une étude de l'Université du Colorado financée par l'Armée de l'Air américaine pour un montant d'un demi-million de dollars, soit 2,75 millions de nos francs.. Comme on sait, il conclut au terme de 965 pages à la très haute improbabilité, sinon explicitement à l'inexistence, d'engins contrôlés dans notre atmosphère par des extraterrestres.. Selon Philip Morrison, dans le.. Scientific American.. d'avril 1969, le rapport met fin à une étonnante et bien humaine comédie.. Selon Robert M.. L.. Baker, dans le.. Scientific research.. du 14 avril 1969, par ses lacunes et ses incertitudes mêmes,.. « il contient certaines indications tendant à suggérer que le phénomène UFO devrait être étudié plus avant ».. Les deux approches sont également intéressantes, non quant au fond du problème qu'elles ne sauraient évidemment traiter, mais pour leur contenu.. Pour Morrison, et quoique cette conclusion ne figure pas dans le rapport Condon, les apparitions de soucoupes sont à ranger sur le même rayon que la “chasse aux sorcières” des années 50, au moins sur le plan américain.. Les déclarations des témoins, et à tout le moins les interprétations erronées et fantastiques, s'expliqueraient par le climat de secret, presque paranoïaque, qui caractérisait l'Amérique de ce temps-là et qui ne s'est peut-être pas dissipé sur tous les fronts.. Explication présociologique, on le voit, et qui, faute d'un support théorique adéquat, demeure idéologique.. On ne peut ni la rejeter, parce qu'elle est vraisemblable, ni l'admettre sans une discussion que le rapport Condon n'introduit pas.. De son côté, Baker critique la forme et la méthode du rapport Condon.. Il y voit un vaste fatras destiné plus ou moins consciemment à égarer la plupart des lecteurs, un exposé passablement désordonné où le véritable enjeu est trop aisément perdu de vue.. Il ne met pas en cause la bonne foi de Condon et de ses collaborateurs, au contraire, mais il laisse entendre que leur formation intellectuelle les dispose peu à admettre certaines possibilités.. Pour eux, en somme, la cause aurait été entendue d'avance, et ils se seraient souciés surtout de trouver des justifications à leur attitude.. Ce scepticisme un peu trop systématique s'exprime au reste fort naïvement dans certains passages du rapport que cite évidemment Baker, et dont l'autorité à la fois catégorique et surprenante ôte beaucoup de crédibilité au reste des conclusions.. Écrire qu'.. « il est absolument impossible qu'une quelconque forme de vie intelligente existant où que ce soit à l'extérieur de notre système solaire puisse visiter la Terre dans les 10 000 ans à venir ».. sans en donner aucune justification, c'est s'exposer sinon au ridicule, du moins à la méfiance.. Ni Condon, ni ses collaborateurs, ni Morrison, ni Baker (ni moi) n'ont la moindre idée de ce qui se passera dans les 10 000 ans à venir, ou dans toute autre unité de temps, celle-ci paraissant arbitrairement choisie.. En fait, le.. « il est absolument impossible ».. signifie tout simplement :.. « il nous paraît personnellement improbable… ».. Il faut dire et redire qu'en ces matières, le recours à de prétendues probabilités n'a rigoureusement aucun sens.. Il ne permet aucunement de trancher.. Un événement improbable et un événement de probabilité inconnue sont des choses tout à fait distinctes.. La confusion volontaire de Condon ne masque ici qu'un haussement d'épaules.. Mais il n'est pas sûr qu'un haussement d'épaules soit considéré partout comme un raisonnement, et l'on peut regretter qu'une pareille pétition de principe, dont la nécessité était sans doute incertaine, vienne affaiblir un travail certes considérable.. Ainsi, à la critique idéologique du milieu dans lequel on a observé des “soucoupes”, suggérée par Morrison, s'oppose sous une forme non moins feutrée la critique idéologique du milieu scientifique chargé d'étudier ces observations, que propose Baker.. Pat plutôt que mat.. Les deux points de vue ont au moins le mérite de suggérer une approche des deux phénomènes plutôt sociologique que physique ou psychologique.. C'est sur cette même impression que l'on demeure après avoir lu l'ouvrage du D.. r.. James E.. MacDonald qui fait, si l'on veut, pendant au rapport Condon, en plus mince et moins riche.. MacDonald, après un historique de l'attitude officielle, revient sur un certain nombre cas “troublants” et conclut qu'il n'est pas possible d'exclure.. a priori.. l'hypothèse extraterrestre.. L'exposé du D.. MacDonald, météorologiste et professeur à l'Université de l'Arizona, est fort sérieux et à  ...   même intéressant de savoir à quoi ressemble une religion embryonnaire, en quels points elle émerge, par quels canaux elle se propage, etc.. Faisons l'hypothèse qu'il s'agisse d'une escroquerie entretenue, et il paraît essentiel de comprendre comment elle fonctionne, hors même de la conscience de ceux qui la font ou la subissent.. Faisons l'hypothèse que MacDonald ait raison : l'aperception par plusieurs sociétés d'un phénomène rare mais réel, les résistances, les transpositions, les contaminations qu'il entraîne peuvent être une source fantastique d'informations sur la structure et le fonctionnement de ces sociétés elles-mêmes.. À la vérité, je me sens incapable d'imaginer une hypothèse telle que l'approche sociologique d'un phénomène de cette envergure soit dénué de sens ou d'intérêt.. On objectera qu'il est des problèmes plus urgents.. Je ferai remarquer que l'urgence même de la plupart des problèmes conduit soit à négliger de les traiter, soit à les aborder de telle manière que la sociologie s'y embourbe ou se laisse égarer dans des impasses, et que la dimension planétaire du phénomène donne à penser qu'il a peut-être une signification urgente.. On aimerait tout de même savoir quels groupes sociaux témoignent d'observations, et s'il y a des relations constantes entre le contenu des témoignages et l'appartenance sociale.. On souhaiterait que soient tentées des expériences : par exemple celle qui consisterait à interroger des échantillons de.. non-témoins.. des mêmes groupes sociaux, sur les formes que pourraient prendre, selon eux, des objets extraterrestres, et à confronter ces “fantasmes spontanés” avec les témoignages réels.. On aimerait que les attitudes de groupes professionnels spécifiques, comme les scientifiques et le personnel navigant aérien, par exemple, ou les journalistes, à l'égard de tels phénomènes soient explorées pour ce qu'elles pourraient révéler de leurs idéologies.. On voudrait enfin que soit pris en compte le fait que ce sont, au-delà des individus, si indépendants qu'ils paraissent être, des groupes informels ou structurés qui se renvoient la balle sur ce fameux problème — organismes militaires, universités, associations d'études, avec leurs dynamiques propres, leurs tensions internes et leur volonté de se perpétuer en tant que groupes et de perpétuer leurs traditions.. Il se peut que le phénomène serve au moins de test projectif à une part de l'espèce humaine.. Il paraîtra difficile d'en écarter sans examen les résultats, au moins aussi longtemps que les psychologues useront de tests projectifs individuels dans leurs examens et en particulier dans les examens d'embauche.. L'espèce humaine, ou du moins ses représentants qualifiés, ferait bien de se souvenir qu'il est très mal vu, lors d'un tel examen, de prétendre que le test n'est pas sérieux.. Surtout s'il a coûté un demi-million de dollars.. Il est amusant enfin, et peut-être significatif, de rappeler que dans son roman.. le Vagabond.. Fritz Leiber met en scène des amateurs de soucoupes et que, loin de les tourner en dérision ou de tomber dans l'illuminisme, il les décrit sans complaisance mais avec chaleur, qu'il en fait, sinon ses héros, du moins ses personnages privilégiés.. Les uns sont rationalistes, d'autres fanatiques, d'autres encore ouverts d'esprit et dépourvus de préjugés.. Au total, ils apparaissent ni plus ni moins crédules que les autres Hommes pris dans leur ensemble :.. « J'ai commencé ».. avoue le sociologue Hunter par qui peut-être Leiber s'exprime,.. « par assister à des réunions de soucoupomanes en tant que sociologue.. J'en ai vu de toutes sortes : des visionnaires comme Charles Fulby, des gens qui raisonnent, et puis ceux qui se trouvent entre les deux extrêmes, comme ceux-ci.. Je désirais analyser un syndrome social et écrire quelques articles là-dessus.. Mais j'ai dû m'avouer assez vite que je continuais parce que j'étais captivé.. Et il ajoute un peu plus loin :.. « J'ai trouvé là des gens qui avaient un but pour lequel ils se passionnaient, quelque chose dont ils s'occupaient avec désintéressement — or, ce n'est guère courant dans notre culture dominée par l'argent, le commerce, le statut, dans la société où la règle est de ne jamais rien donner, mais de se vendre à n'importe qui… ».. On voudrait que le professeur Condon et le D.. MacDonald aient rencontré un sociologue du type de Ross Hunter.. série], nº 194, février 1970.. Objets volants non identifiés, le plus grand problème scientifique de notre temps ?.. par James E.. MacDonald : édité par le Groupe d'Étude des Phénomènes Aériens, 1969.. par Fritz Leiber : Robert Laffont, 1969.. Problème brûlant non identifié , article de Gérard Klein présenté par Quarante-Deux.. 6 février 2013.. (première publication : premier trimestre 1970).. (création : 6 février 2013).. org/archives/klein/divers/Probleme_brulant_non_identifie..

    Original link path: /archives/klein/divers/Probleme_brulant_non_identifie/
    Open archive
  •  

  • Title: Archives Stellaires/Gérard Klein/Articles/Pour lire Verne | Quarante-Deux
    Descriptive info: Sauter la navigation.. accueil.. exliibris.. pgeff.. kws.. récits.. prix.. galerie.. carnets.. photos.. Vous êtes ici :.. →.. Archives stellaires.. Gérard Klein : choix d'articles.. Pour lire Verne.. Bozzetto.. Curval.. Klein.. Divers.. Première parution :.. 197 198, mai juin 1976.. L.. 'œuvre considérable de Jules Verne — considérable par sa portée et par son étendue — souffre en France d'une singulière méconnaissance.. Jusqu'à une date récente, il était même difficile d'en prendre connaissance, car seuls les romans les plus célèbres avaient été l'objet de rééditions régulières.. L'apparition d'une nouvelle série du Livre de Poche paraissait devoir remédier à cette lacune.. Mais l'interruption depuis plusieurs mois des parutions laisse mal augurer de l'avenir.. Plus surprenante encore est l'abstention de la critique et en particulier de la recherche universitaire.. Les bons ouvrages sur Jules Verne sont rares et, à ma connaissance, aucune thèse de lettres ne lui a été consacrée.. La Sorbonne le juge-t-elle trop scientifique ? Ou bien trop populaire et par là suspect ? Que faudra-t-il pour que nos savants professeurs découvrent enfin que la littérature n'est pas une collection d'œuvres arbitrairement, sinon capricieusement, définies, mais ce qui se lit ? On se demande avec effroi ce qu'il serait advenu de la géologie si elle s'était détournée des montagnes trop évidentes ou trop vulgaires, pour ne s'inquiéter que des diamants.. Le fort bon livre de Ghislain de Diesbach.. [1].. vient heureusement rompre ce silence, à peine entamé jusqu'ici par les ouvrages documentés de Marcel Moré et de Bernard Frank.. Il présente toutes les qualités que l'on peut attendre d'une excellente thèse de troisième cycle, plus une : il est fort agréable à lire.. Ce “tour de Jules Verne” propose une approche méthodique de l'œuvre plutôt que de l'écrivain.. Et si son auteur renvoie quelquefois à tel détail biographique, c'est seulement pour expliquer tel aspect de l'œuvre.. Cette œuvre, Diesbach l'aborde en naturaliste ou encore en ethnologue.. Il y distingue des lieux, des types sociaux, des problèmes et des traits que l'on est tenté de qualifier de structuraux.. Cette approche, qui tient parfois du recensement, a le mérite d'éluder les contiguïtés faciles de la chronologie et de proposer un matériau à des élucidations ultérieures.. Ce sont de telles élucidations ou plutôt de telles hypothèses qui font le plus défaut à l'ouvrage qui prend — selon l'ambition de son auteur — l'allure d'un simple guide.. Or, le matériau était réuni d'une véritable théorie de l'œuvre vernienne.. La conclusion — assez brève et assez énigmatique — qui se borne à proposer un parallèle entre Vinci et Verne ne débouche nullement sur une telle théorie que Diesbach a négligé de construire par modestie ou par manque d'intérêt.. Il s'est trouvé ainsi un peu dans la situation d'un naturaliste qui aurait classé ses trouvailles, mais auquel ferait défaut un principe unificateur.. Mais ce qui est doublement intéressant, à mes yeux, c'est d'abord l'absence reconnue d'une telle théorie et, d'autre part, l'exposition d'un certain nombre de problèmes que Diesbach laisse fort honnêtement en l'état, sans paraître croire beaucoup que le recours à la biographie de l'écrivain permettrait de les résoudre.. Au contraire de la plupart de ses prédécesseurs et confrères en critique, Diesbach n'a pas cherché à expliquer l'œuvre par la psychologie de son auteur.. Il a clairement vu — et il l'indique avec sobriété — qu'il y perdrait probablement son temps, non que l'approche psychologique soit inutile, mais parce qu'elle est insuffisante.. Il a plutôt tenté de faire œuvre de sociologue — à l'intérieur de l'œuvre de Jules Verne — en faisant ressortir de manière remarquablement claire la perception qu'avait Verne des groupes sociaux qu'il met en scène et de leurs relations.. Il lui a — de mon point de vue — tout juste manqué de faire œuvre de sociologue à l'extérieur de l'œuvre — c'est-à-dire en tentant de la situer dans son contexte social — pour renouveler son aperçu de l'œuvre et pour aboutir à des découvertes peut-être importantes qui indiquent dans quelles directions il paraît pertinent de rechercher la solution des problèmes laissés en suspens.. Parti de l'intérieur de l'œuvre, Diesbach croit pouvoir se borner à voir dans certaines de ses caractéristiques le reflet des conceptions de la société bourgeoise du temps de Verne.. Dans cette perspective, sur laquelle on va revenir, Verne apparaît comme un homme bourré de préjugés — et il l'était certainement, mais il n'était pas que cela.. Diesbach, qui s'est défini lui-même dans d'autres ouvrages comme un aristocrate (ou par rapport à une aristocratie dont la fonction historique lui paraît révolue) — et ceci définit bien et le contenu et les limites de sa “conscience possible”, au sens de Lukacs et de Goldmann — affecte de ne voir dans l'œuvre de Verne que le reflet de la conscience collective de la bourgeoisie libérale à l'apogée de sa puissance.. Il est clair que ce qui le fascine dans l'œuvre de Verne, c'est ce qui transparaît de la mentalité, des valeurs et des attitudes d'une classe sociale qui a définitivement supplanté la sienne avant de se trouver elle-même en butte au déroulement de l'Histoire.. Dans cette perspective, et dans celle-là seulement, le parallèle proposé entre Vinci et Verne se comprend.. Vinci inaugure en quelque sorte les valeurs qui vont devenir celles de la bourgeoisie, et en particulier celles de la connaissance en vue de l'action.. Verne semble illustrer la période d'apothéose de ces valeurs, mais, bien plus nettement que ne l'indique Diesbach, il annonce aussi, comme on va s'efforcer de le montrer, le déclin de la classe sociale qui les a érigées en système.. Bien entendu, les deux hommes sont des symboles, des bornes.. Vinci n'a pas plus créé la bourgeoisie capitaliste que Verne ne lui a donné le coup de grâce.. Mais ce sont tous deux des artistes et ils expriment avec une netteté particulière les problèmes sociaux de leurs temps respectifs.. Ce sont d'excellents points de repère ou, si l'on préfère, du point de vue de Ghislain de Diesbach, d'irremplaçables parenthèses.. Il est du reste à tout le moins probable que Diesbach n'aurait pas éprouvé, s'il avait vécu à la fin du siècle dernier (s'il avait été son propre bisaïeul), toute la sympathie qu'il manifeste aujourd'hui à l'endroit de Verne et de son univers.. À l’époque, le conflit était encore frais entre bourgeoisie et aristocratie, et l'œuvre de Verne elle-même en porte des traces.. Mais aujourd'hui, le monde de Jules Verne, celui de la bourgeoisie libérale, est aussi radicalement révolu que celui du Gotha et menacé jusque dans les mémoires.. La fascination exercée par l'ennemi de classe victorieux (qui est-il ? comment a-t-il fait ?) se double donc de la sympathie engendrée par son échec final qui répète et évoque dans une certaine mesure celui de l'aristocratie.. Qu'on ne voie dans ce qu'on vient de lire aucune critique à l'endroit de Diesbach, au sens où l'on entend par critique l'acerbe filouterie qui vise à ruiner un travail de clarification par un travail de sape.. J'ai seulement voulu indiquer le sens et les limites probables de ses conceptions parce que je crois leur connaissance indispensable à l'intelligence de son livre.. Tout analyste qui s'essaie à délimiter un horizon dépend dans ce travail de ses origines et de son environnement social, et il se trouve toujours quelqu'un dans son dos qui, parce qu'il survient précisément derrière lui, voit plus large sinon plus loin, et qui inclut dans son propre défrichement la situation même et l'équation personnelle de son prédécesseur.. Je n'échappe pas à la règle et peut-être y aura-t-il un jour derrière moi quelqu'un qui décèlera clairement les limites de ma recherche et leurs raisons.. Revenons à Jules Verne et, pour un temps, à Verne tel que le lit Diesbach.. Verne exprime avec beaucoup de force et de netteté les conceptions, voire les préjugés, de sa classe sociale présumée.. Le système de valeurs est fondé sur l'individu seul.. Les vertus de cet individu sont toutes positives : l'intelligence, la connaissance, l'audace et la détermination.. Elles sont toutes orientées vers l'action.. Les valeurs morales elles-mêmes (comme le courage) ne se réfèrent qu'à l'individu seul et sont une condition de sa lutte et de son succès.. Les communautés n'ont de réalité qu'à partir des relations de type essentiellement conscient et volontaire qui s'établissent entre les individus.. Ces valeurs débouchent évidemment sur la concurrence, sinon sur la compétition qui est fréquemment le ressort des intrigues verniennes.. La solidarité n'est pas première : elle n'apparaît guère qu'entre des individus qui poursuivent le même but et elle est d'autant plus manifeste, d'autant plus forte que la convergence des efforts vers le but est plus nette, plus consciente.. Dans cette perspective, il n'est nullement surprenant que Verne fasse table rase des valeurs médiévales et qu'il témoigne, comme le relève Diesbach, d'une grande méfiance sinon même d'une certaine aversion à l'endroit des personnages aristocratiques.. Leur salut dans l'univers vernien exige qu'ils abandonnent tout à fait leurs privilèges — ceux de la fortune, de la naissance, voire du nom — et qu'ils adhèrent entièrement, après avoir fait table rase du passé, aux valeurs nouvelles en faisant la preuve de leur capacité à les mettre en œuvre.. S'ils s'y refusent ou s'ils en sont incapables, ils sont condamnés au ridicule, comme le montre Diesbach en multipliant les exemples.. L'attitude ambivalente de Verne à l'endroit du monde anglo-saxon et surtout de l'Angleterre est également claire.. D'un côté, Verne est fasciné par l'Angleterre qui a accompli la première sa révolution industrielle, donné un visage au capitalisme et incarné les valeurs libérales bourgeoises.. De l'autre, il redoute et stigmatise les excès de la puissance de cette bourgeoise Angleterre.. Il exprime certes bien par là les craintes de la bourgeoisie française face à l'expansionnisme industriel, commercial et colonial de l'empire britannique.. De même, il exclut du bénéfice des valeurs individuelles et bourgeoises un certain nombre de peuples et d'ethnies, puisqu'ils n'y adhèrent pas encore (et n'y adhéreront peut-être jamais), et les cantonne dans les grades subalternes de l'humanité, sans qu'il y soit besoin d'un racisme avoué.. La bourgeoisie — au moins celle du temps — n'a pas besoin d'être raciste au sens “moderne” du terme.. Au contraire, elle abolit volontiers l'esclavage.. C'est dans la lacune, qu'elle croit constater chez autrui, de l'exercice de ses propres valeurs qu'elle décèle l'infériorité, et là seulement.. Elle ne croit plus aux condamnations métaphysiques et elle n'a pas encore besoin de rationalisations pseudo-scientifiques.. C'est seulement lorsque les valeurs libérales se seront effondrées, bien après la mort de Jules Verne, que ces rationalisations prendront la relève dans l'idéologie.. Et Diesbach n'a pas tort de relever par exemple que le mépris que témoigne Verne dans.. les Aventures d'Hector Servadac.. à l'usurier Isac Hakhabut s'adresse à l'Allemand plus qu'au juif.. L'ordonnance de Servadac s'écrie : « Un juif, ça ne serait rien… j'en ai connu qui ne boudaient pas quand il s'agissait de bien faire ; mais celui-là, c'est un juif allemand, et du plus vilain côté de l'Allemagne.. » Et Verne de présenter son héros une page plus loin : « Ce juif se nommait Isac Hakhabut et il était de Cologne, c'est-à-dire Prussien d'abord, Allemand ensuite.. Un autre trait significatif qui vient compléter et nuancer la proposition précédente concerne la place et la fonction, dans l'œuvre de Verne, du prolétariat.. Il y est surtout représenté par des serviteurs.. Or, la relation qui unit ces serviteurs à leur maître est très différente de celle qui pouvait s'établir entre un aristocrate et son valet telle qu'on peut la relever par exemple dans le théâtre de Molière ou dans celui de Beaumarchais.. Selon le système médiéval de valeurs, maître et serviteur ont des rangs différents dans la société, et ces rangs renvoient à des fonctions, à des rôles, voire à des natures différentes, mais également complètes, achevées.. Dans l'œuvre de Verne, au contraire, qui reflète ici certainement l'idéologie bourgeoise du temps, le serviteur est caractérisé par un état d'incomplétude et par suite de complémentarité nécessaire, essentielle, avec son maître.. Le serviteur — et plus généralement ce qu'il signifie ici, le prolétariat — n'a aucune possibilité d'arriver par ses seuls mérites à l'exercice des valeurs libérales.. Il n'a pas l'intelligence nécessaire ou à tout le moins les connaissances et la culture qui lui permettraient de prétendre à l'esprit d'entreprise et à l'autonomie dans la conduite de son destin.. Mais il peut participer de ces valeurs au travers de l'exercice qu'en fait son maître.. En facilitant ou en rendant possible cet exercice, il se valorise autant qu'il peut l'espérer, il atteint presque à l'humanité, si l'on ose dire.. D'où le dévouement extraordinaire, qui paraît surprendre Diesbach, de ces domestiques, pour lesquels une poignée de main vaut toutes les récompenses et aux yeux desquels leur maître — mais leur maître seul — est une sorte de divinité.. Appendices et se sachant tels, se voulant appendices indispensables, ils ne peuvent rêver d'une liberté, d'une autonomie qui leur serait une véritable amputation.. Il est évident que, dès qu'on généralise un peu le thème, l'idéologie bourgeoise transparaît crûment : c'est à la bourgeoisie ou plutôt à l'élite des individus qui la constituent de définir entièrement la mission historique du prolétariat ; et celui-ci ne peut accomplir cette mission, c'est-à-dire rester en accord avec lui-même, qu'en s'en remettant entièrement à la sagacité, à la décision de ses maîtres.. Le « Votre existence valait mieux que la nôtre » du harponneur Ned Land au professeur Aronnax, auquel il vient de céder les dernières molécules d'air que contient le réservoir de son scaphandre, doit être pris littéralement.. Ned Land, quoique fort indépendant, “sait” que sa vie ne peut avoir de valeur que par rapport à celle d'hommes comme Aronnax.. Si ceux-là disparaissent, sa propre vie n'aura plus de sens que végétatif.. Et l'on comprend mieux, dans ces conditions, l'ampleur du crime du matelot mutiné Ayrton dans.. les Enfants du capitaine Grant.. , la nature de son châtiment, l'isolement, et les circonstances de sa Rédemption.. Ayrton, en se révoltant, en se décidant à prendre son destin en mains, à devenir un maître à son tour, a perdu toute valeur.. Son habileté et son courage sont réels mais ne suffisent pas.. Ayant rompu le pacte social, il est devenu à peu près une bête, et c'est bien à quoi le réduit son isolement sur une île déserte.. Seul le dévouement le ramènera à l'humanité, dans.. l'Île mystérieuse.. On comprend aussi que dans cet univers, au contraire de ce qu'il en était sous l'Ancien Régime, les amours ancillaires soient tout à fait impossibles.. On saisit mieux pourquoi Verne ne recule pas devant la métaphore canine pour décrire la « fidélité passionnée, presque animale, qui unit, plus étroitement encore qu'un lien féodal, le serviteur à son maître » (Diesbach, page 141).. Et il est frappant enfin que la même structure se retrouve, comme par un effet de miroir, chez les peuples opprimés, nombreux dans l'œuvre de Verne.. Nana Sahib, le capitaine Nemo sont des princes, et la médiation de leur présence et de leur action est indispensable à l'expression de la révolte de leurs peuples.. Chez Verne, le peuple ne se lève jamais en masse.. Ce n'est pas davantage dans ses rangs qu'il se trouve des chefs.. Ceux qui en émergent ne peuvent guère conduire que des bandes de brigands et de renégats, la qualité primordiale du prolétariat étant aux yeux de Verne la fidélité.. On remarquera en passant que le capitaine Nemo, qui a été dépossédé de son titre et qui l'a en même temps abdiqué, a entièrement ou presque bénéficié de la rédemption bourgeoise.. Il peut donc être un personnage sympathique.. Nana Sahib, au contraire, qui est demeuré même dans l'exil et dans la fuite un prince, qui n'a aucun usage des valeurs bourgeoises et dont la puissance ne se fonde aucunement sur la science, sur le contrôle de la nature par l'individu mais sur le fait charismatique de la naissance, reste cantonné dans un rôle de traître.. Il est à remarquer, d'autre part, que la structure de valeurs qui définit le héros vernien, c'est-à-dire le héros positif aux yeux de la société bourgeoise, est si complète, si cohérente que le défaut d'une de ces valeurs — ainsi que l'esprit positif d'entreprise — suffit à ôter à un personnage toute chance d'entrer au panthéon.. Les savants purs, les théoriciens dont l'objectif est la connaissance pour elle-même, en dehors de sa pratique, ne sont pas des héros dans l'œuvre vernienne, mais toujours, comme Palmyrin Rosette dans.. Servadac.. ou Zéphyrin Xirdal dans.. la Chasse au météore.. , ou même comme le géographe Paganel, volontiers ridicules encore qu'indispensables.. Il n'est sans doute pas exagéré de dire qu'ils sont des domestiques supérieurs dont le maître est la science.. Mais l'homme véritable, aux yeux de Verne, c'est l'ingénieur ou encore le capitaine, c'est-à-dire, en clair, l'entrepreneur.. Dans certains cas, d'ailleurs, le savant devient bel et bien un serviteur, un instrument aux mains d'un exploiteur, ainsi l'inventeur Roch dans.. Face au drapeau.. et l'ingénieur Marcel Camaret, esclave génial et inconscient de Harry Killer dans.. l'Étonnante aventure de la mission Barsac.. Ces simples constatations jettent peut-être un jour nouveau sur ce qu'il est convenu d'appeler la misogynie de Verne.. Verne n'est sans doute pas si misogyne qu'on a bien voulu le dire.. Mais, en dehors même du fait que la passion d'entreprendre remplace pour ses héros — et quelquefois totalement — la passion amoureuse, ce qui me paraît un trait spécifiquement bourgeois (au sens historique restreint où nous employons ce terme), les femmes pas plus que les serviteurs ou que les savants théoriciens n'ont réellement la possibilité de conjuguer et d'exercer toutes les valeurs libérales.. Elles sont donc aussi, dans la plupart des cas, réduites au rôle d'appendice.. Et, au contraire de l'opinion couramment reçue, je m'étonne bien volontiers, avec Diesbach, du nombre de femmes de caractère, d'héroïnes véritables que l'on rencontre dans l'œuvre de Verne.. Mais il n'est guère surprenant alors, comme le souligne Diesbach, qu'il les décrive, bienfaisantes ou malfaisantes, anges ou démons, avec des traits si virils.. La place discrète mais nécessaire faite à la “Providence” vient compléter ce tableau.. L'univers épistémologique bourgeois est au XIX.. e.. siècle un univers de lois, c'est-à-dire de relations qui sont présumées absolues et universelles.. Ces lois sont objectives et s'imposent à l'individu.. Elles définissent de manière rigoureuse le cadre dans lequel s'exerce le système de production capitaliste et notamment la concurrence.. Ces lois gouvernent évidemment le monde physique (l'astronomie, où leur définition a atteint un grand degré de perfection, est une des sciences favorites de Jules Verne), mais aussi et peut-être surtout dans le domaine qui nous occupe : le monde économique et social.. Tout le monde connaît les efforts des économistes du XIX.. siècle pour penser la société en termes de lois régissant le marché et le système des productions et des prix, efforts qui contredisent au point de l'occulter la recherche d'un économiste de l'Ancien Régime comme Quesnay, qui s'intéressait à l'équilibre global et aux rôles des classes dans son célèbre.. Tableau.. Ce légalisme généralisé débouche d'ailleurs sur le terrain juridique où la loi (ici au sens restreint) a pour fonction, non plus seulement d'assurer la justice morale et de restreindre l'arbitraire, mais d'éliminer toutes les entraves qui pourraient s'opposer au libre jeu des lois économiques présumées naturelles et dont le fonctionnement doit conduire, selon l'idéologie bourgeoise, à l'équilibre, à l'ordre social et par surcroît à la justice, dans la mesure où la justice est précisément la conformité aux lois naturelles.. Le légalisme généralisé ne peut pas se satisfaire du seul statut empirique et expérimental qui conduirait à la remise en question permanente, voire à la transgression, des lois.. Il lui faut un garant métaphysique dont la fonction est assurée par la Providence.. Ce n'est pas pour rien que Verne baptise fréquemment Dieu de “suprême artisan” ou de “grand ingénieur”.. Dieu est en effet l'auteur des lois du monde et il tient une place essentielle dans l'univers de Verne, encore que discrète à partir du moment où les lois existent.. C'est cette discrétion qui a conduit Diesbach à sous-estimer à mon avis la place de la Providence dans l'œuvre de Verne.. Cette discrétion se comprend pourtant aisément.. Ayant édicté les règles de fonctionnement de l'univers et leur ayant donné ainsi un statut métaphysique et inaltérable, Dieu a pu s'en retirer et il vaut mieux qu'il l'ait fait.. Cela n'a du reste aucune importance.. Il n'est pas question, en effet, qu'il transgresse les lois.. Il s'agit d'une divinité au pouvoir singulièrement restreint, mutilée par l'exercice de sa propre volonté, au moins par rapport au Dieu médiéval.. Cette Providence vernienne ne saurait accomplir des miracles, se déjuger en quelque sorte.. On pense ici au mot d'Henri Poincaré, peut-être inventé et certes postérieur à l'œuvre de Verne : « Le miracle, c'est qu'il n'y a pas de miracles ».. Par suite, la Providence ne peut manifester à ses créatures qu'une présence et qu'un amour  ...   haine, d'où toute valeur s'est évanouie.. Le monde probable du XX.. siècle selon le vieux Verne est caractérisé par une société monopolistique, régie par l'organisation scientifique, d'où l'idée même de valeur de l'individu est bannie et où le dernier sentiment que les héros trouvent à opposer à la conscience de leur mort et par suite de leur absence est la haine.. On saisit peut-être mieux, désormais, un trait important et qui mériterait à lui seul une étude, de la structure des œuvres principales de Verne : la destruction de la merveille scientifique ou même sa négation.. Le Nautilus disparaît dans le Maelstrom ; l'Albatros est détruit par une tempête et par le sabotage ; la machine à attirer les météores aurifères de Zéphyrin Xirdal est providentiellement engloutie par le raz-de-marée qui accompagne la chute dans l'océan de la monstrueuse pépite spatiale ; le creuset à fabriquer les diamants se révèle comme un leurre dans.. l'Étoile du Sud.. ; il est jusqu'à l'Île Mystérieuse qui disparaît dans les flots tandis que la Machine à Vapeur ne résiste pas à une ultime poursuite et que Blackland, dans.. la Mission Barsac.. est détruite par les esclaves noirs révoltés.. Il est aisé de multiplier les exemples.. Ne s'agirait-il que d'un simple artifice de romancier ? Et même si c'était le cas, le trait conserverait sa signification puisqu'il servirait à clore un accident afin qu'un ordre momentanément troublé, l'ordre libéral, puisse reprendre ses droits et perdurer.. La destruction de la merveille scientifique apparaît, qu'elle présente ou non un caractère conventionnel, comme indispensable à la persistance de la société bourgeoise, en ce qu'elle met un terme à une situation de monopole que cette société elle-même demeure impuissante à réduire.. Le dernier ouvrage cité,.. , qui est aussi sans doute le dernier roman de Jules Verne et qui ne parut qu'en 1919, quatorze ans après sa mort, réunit la plupart des derniers traits cités, témoigne d'un pessimisme profond et a souvent été présenté comme prophétique des abominations concentrationnaires du XX.. Ce prétendu “prophétisme” n'a pourtant pas de quoi surprendre puisque Verne tire dans ce roman avec beaucoup de lucidité les conséquences extrêmes de l'évolution d'une société de monopoles qui cherche à s'imposer à un univers libéral et bourgeois : l'organisation scientifique qui assure dans tous les domaines l'efficacité sans s'embarrasser d'aucune autre considération ; la négation totale de la valeur des individus autres que les maîtres du monopole et leur transformation en objets ou en machines qui réintroduit en fait l'esclavage ; l'encasernement et la militarisation de la hiérarchie sociale qui est signifiée par des uniformes noirs ; l'appétit infini de conquête et de croissance qui ne se trouve plus aucune limite ni restriction en l'absence de toute compétition.. Que le tyran de Blackland soit anglais nous paraît moins signifier ici la méfiance de Verne à l'endroit de l'Empire Britannique que la simple reconnaissance du fait que la Grande-Bretagne est au début du siècle la puissance industrielle la plus avancée du monde et par suite, du point de vue du romancier, la plus proche de tomber dans les excès monopolistiques.. Il est à noter que c'est également dans.. que Verne s'approche le plus, par la multiplicité des inventions et leur combinaison en un univers social structuré, de la science-fiction dont il ne relève pas à notre sens pour le reste de son œuvre.. Or nous avons développé ailleurs l'hypothèse d'un lien fort entre cette littérature et la société des monopoles.. La fin de Blackland est enfin caractéristique : cette ville scientifique et maudite est détruite par les noirs révoltés qui en étaient les esclaves.. Pour la première fois peut-être dans l'œuvre de Verne, les masses opprimées, le prolétariat, prennent une part active (encore qu'aveugle) à la destruction de leur joug.. Avec l'aide de quelques individus libéraux, elles peuvent mettre en échec, annihiler la puissance même de la science.. Et il est clair qu'elles ne s'arrêteront pas là et qu'elles négligeront, du point de vue de Verne, ce que la science peut contenir de valeurs positives.. Ainsi, à la fin de l'œuvre de Verne, la société bourgeoise et la science progressive qui lui apparaissent indissolublement liées, sont-elles menacées de deux côtés à la fois, mais par le même mécanisme ; d'un côté par les conséquences de la science elle-même qui débouche sur le monopole ; de l'autre par la colère populaire suscitée par les “excès” des monopoles, et dont les effets ne se limiteront pas à la destruction de ceux-ci.. Le fait que Verne ait situé en pays colonial (nous dirions aujourd'hui en pays sous-développé) le terrain idéal des manifestations extrêmes des monopoles et de la réaction révolutionnaire qu'ils déclenchent accroît évidemment à nos yeux le caractère actuel (en 1969) et prophétique si l'on veut (pour 1904 ou 1905) de sa dernière grande œuvre.. Il y a certainement lieu de se demander pourquoi il a pensé en termes d'impérialisme et par suite internationaux, et non pas en termes nationaux et de lutte des classes, les grands affrontements qui lui paraissaient imminents.. J'ai déjà indiqué qu'il pouvait s'agir d'une prudence ou d'un rejet de la proximité du conflit.. Mais il n'est pas sûr que cette explication vaille pour toutes les œuvres de Verne et en particulier pour les dernières.. Le goût de l'exotisme me semble par ailleurs une explication très insuffisante.. Il ne faut pas en effet s'exagérer la prescience de Verne ou la validité de sa sociologie.. Lorsque le héros vernien constitue des monopoles, il agit à l'intérieur des mécanismes économiques qui demeurent implicites et déterminants, inévitables.. Son affaire est la maîtrise du monde physique.. Nulle part, sauf peut-être précisément dans le Blackland de la.. Mission Barsac.. , il ne tente de dominer l'univers social et économique.. Or, dans la réalité, la société des monopoles fera, dès sa première phase impérialiste, son affaire de la domination réelle ou supposée des mécanismes économiques et sociaux.. Ce n'est pas en construisant de meilleurs trains (comme aurait fait un héros vernien) que Rockfeller s'impose, mais en pratiquant le dumping et en ne reculant pas (par personnes interposées) devant le brigandage.. L'impérialisme est d'ailleurs lui-même une tentative pour échapper aux déterminismes économiques et sociaux ; s'ils sont effectivement dominés, il n'est plus nécessaire sous sa forme agressive.. La violence subsiste évidemment, mais elle peut devenir, au moins pour un temps, implicite, cachée.. Pour Verne qui néglige les mécanismes économiques de la formation des monopoles, comme la concentration financière, la violence est toujours beaucoup plus immédiate, évidente, violence sur la “nature” d'abord, sur les hommes ensuite.. Cela explique peut-être qu'il ait mieux vu les conséquences de l'impérialisme colonial dans les pays sous-développés que celles de la société des monopoles dans les pays industrialisés où la violence est restée (parfois) circonscrite au terrain économique.. Au total, on est donc conduit à se demander si le pessimisme de Jules Verne, sur la fin de sa vie, a une autre origine et un autre sens que la crainte de voir disparaître la société libérale bourgeoise à laquelle il s'était passionnément attaché après avoir été enfin reçu par elle, mais dont il continuait à douter.. Ainsi s'expliquerait l'incohérence apparente du comportement politique de Verne.. En 1870 et 1871, il serait de cœur du côté de “l'ordre” et des Versaillais si l'on en croit deux citations rapportées par Diesbach.. Il se trouve d'ailleurs menacé dans ses intérêts par la Commune puisque les imprimeries parisiennes ont à peu près cessé tout travail.. Par contre, en 1888, lors des élections municipales d'Amiens, il s'inscrit « sur une liste d'extrême-gauche, du moins pour l'époque », selon Diesbach.. N'est-ce pas parce qu'il pressent la société libérale bourgeoise sur la voie de sa disparition et qu'il recherche une solution, une alternative à la société des monopoles ? Alternative au demeurant certainement éloignée du socialisme, si l'on songe aux tendances anarchistes de Verne, aux idées exprimées dans l'un de ses derniers grands romans,.. les Naufragés du Jonathan.. , et à son goût pour les fortes personnalités, sinon pour les hommes providentiels.. La tristesse de Verne a pu être apparemment entraînée par des facteurs psychologiques et des faits personnels, mais le caractère mal attesté, mystérieux et pour tout dire largement conjectural de ces faits, conduit à lui assigner une source plus profonde, sociologique.. Verne, approchant de la mort, aurait eu la certitude de la disparition prochaine de son univers social, du groupe social dans lequel il était finalement entré ; d'où son pessimisme.. Et l'on peut se demander alors — si la généralisation est légitime — si le pessimisme en littérature ne serait pas, plutôt que l'expression d'une conformation psychologique, celle d'un doute profond portant sur l'avenir et les valeurs de la société (système de référence) et de la classe sociale auxquelles appartient l'écrivain.. L'œuvre de Verne apparaît, dans une telle perspective sociologique, à la fois cohérente et structurée.. Elle repose sur deux ruptures, sur deux contradictions.. Le personnage synthétique vernien qui n'existe sans doute dans aucune œuvre mais qui réunirait les traits marquants de plusieurs héros, voudrait par ses qualités positives accéder à la bourgeoisie, à l'intégration dans la classe dominante.. Il sait ou découvre qu'il ne peut pas y parvenir, qu'il est rejeté, première rupture.. L'emploi de ses talents, hors de la société libérale bourgeoise, le conduit à constituer un monopole dont les conséquences vont saper, puis détruire, les fondements de cette société.. Or il abomine la société des monopoles que ses efforts contribuent à faire advenir, parce qu'elle va nier les valeurs de la société libérale bourgeoise qu'il n'a pas reniée, à laquelle il souhaite toujours s'intégrer (deuxième rupture).. Nemo joue de l'orgue dans son salon victorien en éperonnant les navires de sa gracieuse majesté.. Ainsi, tous les efforts du héros vernien pour pénétrer la société qu'il admire, y être reconnu, vont-ils conduire à la destruction de l'objet de ses vœux.. C'est là une situation tragique alors que la plupart des œuvres de Verne affectent une construction dramatique.. En retour, la société libérale bourgeoise apparaît acharnée à consommer sa propre perte : c'est parce qu'elle rejette le héros vernien, au mépris de ses propres règles idéologiques, qu'elle réunit les conditions d'apparition de la société des monopoles qui la supplantera.. C'est encore une structure tragique.. Or la tragédie est peut-être la forme d'expression privilégiée des structures sociales, ou plus précisément des groupes sociaux, qui se savent condamnés.. Étendant à tout l'univers l'ombre de leur angoisse, ils espèrent sans doute se perpétuer ainsi, se garder une valeur universelle, dans la négation.. Au contraire, la forme d'expression des classes sociales en ascension serait le drame, tandis que l'épopée caractériserait les classes persuadées de leur stabilité, niant l'histoire ou plutôt la rejetant dans l'implicite (l'histoire, c'est ce qui nous est arrivé et ce qui nous arrive).. L'opposition entre la forme dramatique et la structure tragique dans l'œuvre de Verne signifierait le conflit entre la confiance superficielle dans le destin d'une classe et le pressentiment de la proximité de sa fin.. Le sens commun croit que l'œuvre d'un écrivain est influencée, voire déterminée, par les événements de sa vie.. C'est aller contre le sens commun que de chercher à expliquer une œuvre non par une biographie mais par des circonstances sociales c’est-à-dire pour l'instant par une histoire.. Nous sommes bien loin, on en conviendra, de la conception de l'œuvre de Verne considérée par Diesbach comme un simple reflet de la conscience collective de la bourgeoisie et de ses préjugés.. Nous pensons en effet qu'une œuvre littéraire exprime en réalité la situation de son auteur dans sa classe sociale et la situation de cette classe dans la société globale, même si la seconde de ces articulations n'est pas perçue clairement et consciemment par l'individu-écrivain ou par le groupe-classe.. Nous croyons d'autre part qu'une prédisposition d'ordre psychanalytique, peut favoriser la reconnaissance de la situation sociale objective, si la structure mentale projetée a quelque adéquation à la réalité de la situation sociale.. Ainsi, dans le paragraphe précédent, il est aisé de rapprocher ce qu'on a dit de la société libérale bourgeoise du thème de la “mauvaise mère”.. La “mauvaise mère” rejette son fils qui pourtant l'aime et fait tout ce qu'il peut pour lui offrir ses produits (analité).. Le fils rejeté détruit/punit la mauvaise mère, contre ses propres vœux.. La “mauvaise mère” se détruit elle-même par les conséquences du rejet, et porte la responsabilité de son intolérable destruction dont la culpabilité est alors évitée dans une certaine mesure au fils rejeté.. Le rejet par la mère conduit d'autre part à la valorisation de la fratrie.. Or, comme le relève Diesbach, le thème du frère, de l'amour fraternel, tient une grande place dans l'œuvre de Verne.. Enfin, nous pensons qu'il faut voir dans les canons, si nombreux chez Verne, un symbole anal (expulsion) plutôt qu'une représentation du phallus.. Voilà autant d'hypothèses qu'un travail approfondi permettrait peut-être de valider ou de rejeter.. La validation des dernières idées présenterait un intérêt tout particulier puisqu'elle jetterait un pont entre les disciplines pour l'instant dissociées de la sociologie et de la psychanalyse et qu'elle introduirait à une possible conciliation des deux grandes œuvres de Marx et de Freud.. En attendant que de tels travaux voient le jour, on ne saurait surestimer l'intérêt de recherches fines et honnêtes comme celles de Ghislain de Diesbach, sans lesquelles nous aurions eu beaucoup de peine à réunir le matériau du présent essai.. Elles fournissent à la réflexion théorique un aliment d'autant plus indispensable qu'elles sont elles-mêmes entachées de moins de préjugés idéologiques et épistémologiques.. Le secret de l'empirisme vrai, c'est peut-être le dilettantisme qui conduit à ne retenir aucune thèse pour assurée, à ne s'attacher à aucune théorie au détriment de telle autre.. L'article qu'on achève peut donc être considéré comme une introduction à la lecture du.. Tour de Jules Verne en 80 livres.. , et surtout à la relecture (ou à la découverte) de l'œuvre elle-même de Verne.. Mais je n'abandonnerai pas l'ouvrage de Diesbach sans reproduire cette citation des Goncourt à propos de Poe extraite d'une page de leur Journal en date du 16 juillet 1856 : « Quelque chose que la critique n'a pas vu, un monde littéraire nouveau, les signes de la littérature du XX.. Le miraculeux scientifique, la fable par A plus B… Plus de poésie ; de l'imagination à coup d'analyse : Zadig juge d'instruction.. Cyrano de Bergerac élève d'Arago.. Quelque chose de monomaniaque.. Les choses ayant plus de rôle que les hommes, l'amour cédant la place aux déductions et à d'autres sources d'idées, de phrases, de récit et d'intérêt ; la base du roman déplacée et transportée du cœur à la tête et de la passion à l'idée, du drame à la solution.. Quelque chose en effet que la critique à quelques rares exceptions n'a toujours point vu, ni les jurés du prix qui porte leur nom, plus d'un siècle après cet extraordinaire paragraphe des Goncourt.. La littérature du XX.. siècle… Il n'y manquait qu'un nom qui certes n'épuise pas l'éventail des possibles inscrits dans cette définition, mais qui s'installe en son cœur : la science-fiction.. (J'ai à l'époque envisagé de donner à cette étude un troisième volet.. Il n'en existe que les notes suivantes.. ).. Au-delà de Jules Verne.. L'œuvre de Jules Verne a-t-elle connu une postérité sincère et durable ? On peut le croire un instant si l'on ne s'attache qu'à la floraison de romans “scientifiques” que connut la France jusqu'au milieu de l'entre-deux-guerres à peu près.. On est d'autant moins tenté d'en douter que la plupart des présentations historiques de la science-fiction moderne accordent à Verne une large place en tant que précurseur.. Mais cette postérité, au reste fort diverse et même disparate, ne s'établit-elle pas pour l'essentiel en rupture avec les préoccupations de Verne, avec le sens de son œuvre ?.. La plupart des exégètes avisés de Jules Verne ou des critiques informés de la science-fiction moderne, française ou anglo-saxonne, s'efforcent en effet de distinguer cette dernière de l'œuvre de Verne.. Ils sentent une différence plus qu'ils ne sont en général capables de la définir et de l'expliquer car la plupart de leurs raisons sont superficielles ou spécieuses.. Les uns professent que Verne n'a fait qu'anticiper fort peu sur la science de son temps là où la science-fiction libère la bride à l'imagination.. D'autres estiment que Verne se distingue de la science-fiction en ce sens qu'il n'a extrapolé que dans le domaine de la technique là où l'autre spécule à partir des principes de la science.. D'aucuns le taxent simplement de timidité.. Quelques-uns cherchent dans certaines de ces œuvres les linéaments d'une science-fiction encore inconsciente d'elle-même mais se montrent embarrassés lorsqu'il s'agit de définir à l'intérieur même du monde vernien les frontières de la science-fiction.. Serait-ce une simple affaire de cadre,.. relevant de la science-fiction parce qu'elles se déroulent dans tout l'espace du système solaire ? Mais il n'y est question d'aucune invention et ce roman d'exploration astronomique fait pendant à ce roman d'exploration géographique,.. Le fulgurateur Rock et la machine à attirer les astres de Zéphyrin Xirdal dans.. paraissent, eux, relever de l'attirail de la science-fiction.. D'où vient alors que leur usage ne transforme pas les romans où ils figurent en témoins irrécusables de ce type ?.. Ou bien le problème est-il purement académique et n'y a-t-il pas de la vanité à vouloir établir frontières et définitions là où la réalité naïve les récuserait ? Pourtant, comme il va souvent, l'opposition proposée a un fond même si elle s'exprime incomplètement lorsque ses auteurs ne peuvent voir (ou refusent de voir) sa véritable nature, même si dans leur bouche, ou sous leur plume, elle paraît arbitraire, fumeuse ou idéologique.. Les deux dernières œuvres citées, par exemple, vont nous permettre d'y voir plus clair.. En effet, ni le fulgurateur Rock ni la machine de Zéphyrin Xirdal ne transforment réellement par eux-mêmes la structure du roman vernien.. Dans les deux cas, la nature du problème posé reste étrangère à ces inventions qui demeurent, exclusivement, des moyens.. Le véritable thème de.. est la piraterie, et celui de.. , la soif de l'or et des honneurs.. Les deux romans pourraient conserver à peu près intégralement leur structure si l'on remplaçait ces inventions par d'autres, ou même dans le second cas si on la supprimait.. Dans d'autres œuvres, comme.. Vingt mille lieux sous les mers.. Robur le conquérant.. , la place de l'invention apparaît plus déterminante.. Mais l'est-elle réellement ? En effet Verne n'examine aucune des conséquences de l'existence d'un sous-marin ou d'un aéronef.. Les machines lui sont l'occasion de décrire des décors exotiques comme l'était le ballon des.. Cinq semaines.. … L'action reste celle d'un roman d'aventures auquel a été ajouté un.. gimmick.. technique : elle se déroule entièrement au niveau des hommes.. Ce sont les passions de Nemo et de Robur, soif de découvertes et aussi soif de vengeance ou de justice qui la font avancer.. La principale affaire reste l'affrontement des hommes.. Aussi paraît-il souhaitable de qualifier les œuvres de Verne, dans leur ensemble, de romans d'aventures scientifiques et de leur dénier toute véritable appartenance à la science-fiction dont une définition par opposition reste à donner.. Dans cette perspective, on retrouve la véritable unité de l'œuvre de Verne.. Tous ses romans, y compris ceux où aucune invention particulière n'apparaît sont des romans d'aventures scientifiques.. Ce qui intéresse Verne, c'est le déploiement des connaissances scientifiques et non la spéculation sur les conséquences de ces connaissances.. En ce sens, son œuvre a une postérité, celle du roman d'aventures, celle du roman de vulgarisation scientifique.. Mais par là, elle se distingue radicalement de celles de Wells ou de Rosny Aîné, voire même d'une partie de celle de Maurice Renard.. Car le véritable sujet de ces œuvres et en dernier ressort de toute la science-fiction, c'est l'élaboration des conséquences d'une idée qui rejette au second plan les personnages et les établit au même niveau que les objets, parfois même au-dessous d'eux.. Dans le roman vernien, le personnage reste un.. acteur.. qui détermine l'action en fonction de la connaissance qu'il a de l'univers dans lequel il évolue ; dans le roman de science-fiction, l'acteur a perdu son privilège, le personnage s'efface progressivement devant la situation elle-même régie par des règles rationnelles ou pseudo-rationnelles qui relèvent d'une axiomatique.. Le processus à l'œuvre dans la science-fiction est sans doute celui de la révélation progressive de cette axiomatique.. La nature, ou plutôt l'image qui en est donnée, cesse d'être simple comme chez Verne pour devenir énigmatique.. La connaissance cède le pas à la dialectique, la description au raisonnement….. (La quête vernienne : le pôle ou le centre de la Terre.. Immanence et transcendance (chez Verne) : Dieu immanent, Dieu transcendant.. Notes.. le Tour du monde de Jules Verne.. par Ghislain de Diesbach : Julliard, 1969.. © Quarante-Deux.. — Reproduction interdite sans autorisation.. Voir les.. conditions d'utilisation.. Création :.. dimanche 25 janvier 2004 —.. Modification :.. dimanche 25 janvier 2004.. Adresse du site :.. haut de page.. écrire à Quarante-Deux..

    Original link path: /archives/klein/divers/verne.html
    Open archive

  • Title: le Procès en dissolution de la Science-Fiction | Quarante-Deux/Articles de Gérard Klein
    Descriptive info: fr/ZG.. ›› le Procès en dissolution de la Science-Fiction.. le Procès en dissolution de la Science-Fiction, intenté par les agents de la culture dominante.. dans le cadre du dossier.. la Science-Fiction par le menu.. de la revue.. Europe.. , 1977.. La littérature de SF suscite de longue date, en particulier en France et aux États-Unis, de la part des représentants accrédités de la culture dominante des réactions si singulières qu'elles méritent examen.. Elles se ramènent à trois types : l'ignorance, l'enfermement et le procès en dissolution, et ne me paraissent pouvoir s'expliquer que par un mécanisme sociologique fonctionnant parfois à l'insu de leurs auteurs : celui de la dénégation de la possibilité pour un autre groupe social que le groupe politique et culturel dominant — complexe et qui inclut sa propre contestation sur un certain mode — de produire et de diffuser des valeurs.. Mon hypothèse première — que la brièveté de cet article ne me permet pas d'établir ici sérieusement — est que la SF est née et s'est développée dans un groupe social relativement cohérent, étalé sur la moyenne et la petite bourgeoisie, distinct à tous points de vue de la classe dominante, en particulier dans sa relation concrète à la science et à la technique.. Cette subculture a résulté de la médiation particulière, positive ou négative, de ce groupe social au progrès scientifique ou technique, et lui a donné — à défaut d'une vraie conscience sociale — une originalité et une cohérence culturelle au travers d'une relation neuve et singulière entre science et imaginaire.. Les gardiens de la culture dominante jouent dès lors leur rôle habituel qui est de ne pas tolérer l'existence, en dehors des valeurs immédiates ou inversées de la classe dominante, d'une subculture durable et dynamique, ferment de schisme.. Ils veillent notamment en l'espèce, peut-être sans s'en rendre compte, à interdire l'imprégnation de l'univers culturel par la science — ou par la spéculation intellectuelle — sous toute autre forme que celle d'un jeu (gratuit), et à empêcher en particulier l'exaltation sous forme poétique de cette idée redoutable que la science et la raison recèlent un pouvoir objectif susceptible de remettre en cause la légitimité et la pratique du pouvoir de la classe dominante.. Pour celle-ci, la science doit être dissociée de la culture (humaniste, littéraire), et confinée dans un domaine extra-humain, celui des choses, technique, sur lequel son pouvoir peut s'exercer sans réserve et d'autant mieux qu'il ne susciterait la passion que de spécialistes.. Pour la subculture SF, la science existe terriblement, est humaine, a des effets sociaux, est un moyen de réalisation du désir.. Ce qui est socialement en cause, ce sont donc deux éléments complémentaires et indissociables : l'origine sociale de la SF et son caractère cohésif et collectif ; l'intégration à la vie rêvée, à la vie de désir, qu'elle suggère, de la science que ce soit au demeurant pour l'exalter ou pour la maudire.. On voit dès lors en quoi la SF présente les caractères d'un scandale tel qu'il faut réduire sa différence par un procès en dissolution après que l'ignorance et l'enfermement ont échoué.. On notera qu'il s'agit des traitements d'ordinaire infligés aux collectivités rebelles jusque-là plus ou moins territoriales mais ici purement culturelles ; d'abord on ignore leurs traits caractéristiques ou on en donne une description caricaturale ou simplement inadéquate ; ensuite, si elles persistent, on les criminalise, on les enferme dans des camps ou des ghettos ; enfin, si on ne peut ni les négliger ni les refouler dans les ténèbres, on s'efforce de les assimiler ou mieux de les persuader de leur assimilation.. Le trait est certes ici appuyé, mais le parallélisme des procédés reste frappant : il définit une marge.. On notera qu'il s'applique également à la littérature des femmes.. Quoique le procès en dissolution soit de loin le plus intéressant par ses méthodes et ses possibles effets, il convient de dire quelques mots sur les phases précédentes de la “répression”.. L'ignorance se manifeste par le silence (qu'il est mal commode de prouver à l'aide de textes) ou plus subtilement au travers de discours censés porter sur la SF, mais qui ne concernent en réalité aucune œuvre précise ou de très rares exemples alludés arbitrairement comme représentatifs.. Une variété qui introduit le procès en dissolution consiste à prétendre que la SF serait recevable si ses auteurs condescendaient à suivre les indications du donneur d'avis, sans aucun égard à la réalité de cette littérature ni même au fait que ces auteurs ont parfois tenté d'expérimenter dans la direction qu'il désigne, ce qu'il ignore.. Le discours de l'ignorant annonce aussi périodiquement une “crise” de la SF, révèle qu'elle a atteint ses limites absolues et qu'elle est désormais frappée de stérilité ; la meilleure preuve en étant que le dénonciateur de cette crise ne voit pas ce que les auteurs pourraient encore bien inventer.. Une forme singulière de l'ignorance qui prélude à l'enfermement se présente dans l'hésitation pudique, voire dans la dénégation indignée d'écrivains confirmés, comme Robert Merle, qui écrivent indubitablement de la SF mais refusent de l'admettre.. Serait-ce une tare ?.. L'enfermement est surtout familier aux commentateurs intellectuels et universitaires.. Il vise à faire cesser l'aberration d'une littérature distincte de celle prônée par la culture dominante et qui ne se soucie guère de se plier à ses critères.. Le propre de l'université étant d'être totalitaire, c'est-à-dire de ne pouvoir supporter hors de son sein un objet non de connaissance mais de discours, il faut trouver quand l'ignorance a fait long feu, une place au genre qui lui assigne une case dans une topographie de la culture, et une place telle qu'elle ne laisse subsister aucune ambiguïté sur sa nature inférieure, qu'elle n'autorise aucune contagion entre cette infra-littérature et la “vraie” littérature.. C'est pourquoi l'enfermement revient souvent à faire de la SF une catégorie soit de la littérature “populaire” — autant dire pauvre — soit de la para-littérature.. Ces termes pseudo-sociologiques et pseudo-philosophiques tendent à verrouiller un écart qui se ramène en réalité à une perception, et plus souvent encore à un préjugé, de différence qualitative entre des œuvres.. Mais comme il est réputé peu scientifique d'admettre des références ou des répugnances personnelles, il faut bien s'armer de concepts douteux en vue d'une prétendue objectivation qui permet surtout d'éluder le problème difficile de l'origine — sociale ou individuelle — des jugements objectifs.. Le jour où la critique aura fait le pas décisif d'abandonner la manie classificatoire au profit d'une élucidation des préférences opératoires des publics et des auteurs pour un thème, genre ou mode d'expression, elle aura du même coup abandonné ces relents de scolastique et de métaphysique.. Il apparaîtra à tout observateur attentif qu'une grande partie de la SF échappe à la littérature populaire.. Populaire, elle ne l'est ni par l'origine sociale de ses auteurs ni par le recrutement de ses lecteurs, qui proviennent en général de la petite ou de la moyenne bourgeoisie, ni par la simplicité évidente de ses textes et de son langage auxquels on reproche parfois leur ésotérisme, ni par l'étendue de sa diffusion qui demeure assez restreinte et qui lorsqu'elle s'élargit dans l'édition de poche touche surtout un public d'étudiants, ni même par son organisation en collections qui intéresse aujourd'hui la totalité de la littérature et qui est liée d'abord aux pratiques marchandes des libraires.. Quant à la para-littérature, je vois mal, à moins d'une définition rigoureuse et extensive de la littérature dont la formulation même impliquerait qu'il s'agit d'une activité achevée, d'un domaine forclos, comment l'on pourrait circonscrire cet à-côté.. Ou bien il s'agit de textes (tracts, messages publicitaires) dont la finalité explicite est étrangère à la littérature, et il n'est nullement nécessaire de faire référence à cette dernière pour les définir, ou bien la frontière entre littérature et para-littérature est sujette à caution, fluctuante et pour tout dire affaire de conviction intime.. Même le caractère alimentaire d'une œuvre — souvent aristocratiquement dénoncé — n'est nullement discriminant.. Outre que nombre d'œuvres de SF ont été écrites hors de toute préoccupation pécuniaire — et pour cause —, ce critère conduirait à rejeter au moins l'œuvre de Balzac dans la para-littérature.. En fait, littérature populaire et para-littérature, ces étiquettes de confinement, sont des concepts qui peuvent présenter un intérêt si l'on prend la précaution de dire avant même de les employer ce qu'on y range, mais ce ne sont en aucune manière des catégories.. naturelles.. , s'imposant dans la réalité de l'écrit, et qui permettraient une attribution.. de toute publication passée et à venir.. L'ignorance et l'enferment présentent toutefois, face à la SF, un vice majeur.. Ils ne dissuadent ni les auteurs d'en écrire, ni les lecteurs d'en lire, et ils ne parviennent même pas, semble-t-il, à leur donner mauvaise conscience.. Au contraire, la floraison des titres, l'enrichissement de la thématique, les emprunts opérés de moins en moins subrepticement par les tenants de la littérature traditionnelle et d'avant-garde, l'accroissement du nombre des amateurs, rendent franchement ridicules les proférateurs d'anathèmes.. Auteurs et lecteurs se soucient comme d'une guigne d'être ignorés et négligent complètement, sauf à s'en donner eux-mêmes, les subtilités taxonomiques.. Vient alors le recours à l'arme absolue, la troisième tactique, le procès en dissolution qui s'effectue en trois temps : la sélection ou l'extraction, la séduction, la réduction au précédent.. Le discours tenu est à peu près le suivant : « La SF ? Oui, c'est intéressant.. Il y a même de la bonne SF.. Et la bonne SF, hein, c'est de la littérature.. Aucune différence.. Alors pourquoi un  ...   : pourquoi intenter un procès en dissolution à la SF ? Pourquoi à un moment donné spécifier sa différence pour aussitôt la déclarer annulée ? Pourquoi considérer l'éventuelle convergence de la SF et de la littérature générale à la fois comme un phénomène.. naturel.. allant de soi.. , et comme une épiphanie appelant l'alléluia, comme un retour au bercail de la brebis égarée ?.. À dire vrai, les thuriféraires spécialisés de la SF ont apporté un peu d'eau à ce moulin : d'abord en se livrant au démon de l'annexionnisme et en pêchant dans les eaux de la littérature générale les œuvres qui leur paraissaient propres à anoblir le genre qu'ils souffraient de voir ignoré ou méprisé ; ensuite certains critiques et écrivains spécialisés ont appelé assez ingénument de leurs vœux une telle dédifférenciation de la SF, espérant — ce qui est assez compréhensible — échapper au ghetto où les confinaient l'ignorance et l'enfermement, et se voir accorder,.. à titre individuel.. , une sorte de reconnaissance, de brevet officiel d'écrivain sérieux (dans le genre des normes industrielles) permettant dans le principe l'accès au public le plus vaste ou, ce qui n'est pas la même chose, au plus culturellement huppé.. Ce qui est moins clair, c'est leur conscience de ce qu'ils peuvent réellement obtenir en échange du prix de ce brevet, à savoir la renonciation à l'hérésie et peut-être à leur identité.. Car ce qui est en cause, c'est bien l'origine sociale, tache indélébile, et l'identité collective de la SF.. Nul doute qu'elle entretient de longue date un commerce fructueux avec les autres formes de la culture.. Mais ce que les gardiens de la culture dominante ne sont nullement prêts à admettre, ce qu'ils récusent comme un scandale, c'est l'existence d'un domaine relativement autonome, d'une subculture spécifique.. C'est qu'un.. autre.. groupe pense et crée, rêve, s'enthousiasme ou redoute.. Pas davantage ils ne sont décidés à accueillir comme des pairs, en respectant.. leur différence.. , tels écrivains en raison de leur qualité.. Tout au plus se montrent-ils décidés à concéder quelque bienveillante approbation dans le respect de leurs propres critères, lorsqu'il n'y a vraiment plus moyen d'ignorer et de reléguer.. Ce qui ne laisse planer aucun doute sur la fonction supérieure, doctorale et quasiment judiciaire dont ils se sont chargés.. Si bien que ce qui est en question, en dernière instance, c'est la pluralité des cultures.. L'exigence de “catholicité” propre à toute culture dominante et dont l'exercice séculier est assuré par l'université et par ses nombreux épigones, impétrants et catéchumènes, exclut, pour les raisons sociales évoquées au début de cet article, le développement de subcultures particulières.. Au même titre que les littératures régionales, la SF, bien que notablement plus puissante, n'est supportable qu'en tant qu'élément du folklore.. Au-delà, elle doit être réduite par l'assimilation de ses composants les plus coriaces et les plus susceptibles de la faire advenir, dans sa singularité même, à l'universel.. Devant l'inquisition culturelle, les hérétiques présumés, patoisants ou science-fictionnants, doivent se présenter sinon nus du moins seuls, et faire la preuve du respect de certaines règles de bienséance qui ont pour fonction de faire entrer leurs œuvres dans un système de références, ou encore d'échanges, illimité, c'est-à-dire de leur imposer dans l'ordre de la culture ce qui est exigé des produits dans l'ordre marchand.. Le plus surprenant est peut-être que ce jacobinisme culturel soit repris en compte par des intellectuels qu'on sait peu bienveillants à l'endroit de la classe dominante et de sa culture traditionnelle, ainsi Michel Butor et de façon générale les nouveaux romanciers et les nouveaux critiques.. Mais c'est négliger le fait, bien vu par Roland Barthes, que l'appartenance à une avant-garde, fût-elle contestataire, ne prémunit nullement contre une telle attitude.. Bien au contraire, l'avant-garde occidentale est tellement préoccupée d'annoncer, de chanter et de souhaiter la mort du capitalisme et des valeurs libérales qu'elle ne peut rien imaginer ni décrire au-delà ou simplement de différent.. En ce sens, l'avant-garde est l'envers de la bourgeoisie, participe de la classe dominante, contribue à la reproduction de la culture dominante.. Cette intelligentsia ne se confond pas toujours avec la bourgeoisie.. Cependant, son objectif, la subversion des valeurs bourgeoises, s'apparente plus au coup d'État qu'à la révolution : elle tend en effet à substituer dans les mêmes cadres (universitaires et élitistes en particulier, privilégiant l'héritage et le savoir-faire, l'ascétisme et la capitalisation, la théorie et la loi) d'autres valeurs imprécises mais baptisées nouvelles.. Elle emprunte à la bourgeoisie son arme favorite, le terrorisme, et n'entend en somme libérer le langage qu'à moitié, à son usage ; son attitude est largement empreinte de révisionnisme.. La classe dominante bourgeoise de son côté n'a guère d'autre culture que celle qu'elle se constitue (avidement) en l'empruntant à la fraction privilégiée de son opposition, à son frère ennemi en quelque sorte.. Elle n'a pas d'autre culture parce qu'elle a bien d'autre chose à faire, et en particulier exercer le pouvoir.. Par suite, il n'est nullement illégitime de considérer comme partie intégrante de la culture dominante, celle-là même qui conteste — fût-ce sincèrement — la forme actuelle du pouvoir lorsque cette contestation porte plus sur les effets que sur les causes et élude en particulier la lutte des classes.. La culture de l'intelligentsia — contestataire — est même plus sûrement culture dominante que celle de l'orthodoxie bourgeoise parce qu'elle sert en dernière instance la reproduction de la société bourgeoise là où l'orthodoxie confite ne prétend qu'à la conservation.. Comme la bourgeoisie, l'intelligentsia a pour objectif la prise et la conservation du pouvoir.. En attendant de s'en emparer, elle entreprend l'unification de ce qu'elle considère comme son territoire, et, au nom de l'union sacrée dans la lutte, tente de réduire toutes les oppositions distinctes d'elle-même.. Le groupe social qui écrit et lit de la SF n'a pas pour sa part de tels objectifs, ni la prise du pouvoir, ni l'unification de la culture.. Il n'est nullement élitiste, et est par construction pluraliste.. Socialement parlant, il n'a pas de stratégie globale.. Par contre, son prophétisme répond, un peu partout, depuis quelques années à l'attente de l'immense classe moyenne en crise et peut-être en voie de dislocation.. La SF se trouve soudain dotée d'une audience inespérée.. Et c'est peut-être là qu'il faut chercher la raison du procès en dissolution intenté récemment.. Qu'un autre groupe social que le groupe dominant ou son opposition “naturelle” soit entendu, cela n'est pas admissible.. Certes, depuis toujours, les écrivains individuels ont été récupérés par la culture dominante en dépit de leur classe d'origine et de leur révolte, et passés au presse-purée.. Mais la SF, c'est une autre affaire puisque c'est l'expression d'un groupe social relativement cohérent ; c'est beaucoup plus puissant qu'une école, c'est un mouvement collectif.. Ça ne peut pas s'avaler d'un bloc.. Il faut trouver à débiter.. La question se pose de savoir ce qu'obtiendront en échange de leur défection les auteurs du domaine séduits par les sirènes de la culture dominante.. La réponse est claire : à peu près rien sinon une très éventuelle consécration à quoi aspirent, il est vrai, les âmes bien nées de la petite bourgeoisie.. L'essentiel de leurs ambitions, de leurs rêves et de leur patrimoine culturel, ils devront le laisser à la porte.. Il leur faudra abjurer.. Au lieu de quoi, s'ils restent fermement campés sur leurs positions, en artistes qui n'acceptent pas de se conformer, s'ils ont le courage de témoigner de leur appartenance de classe et culturelle, d'envoyer se faire foutre les donneurs de leçons, ce sont eux qui constitueront un autre pôle d'attraction en ce qu'ils parlent un autre langage que celui de la culture dominante.. Ce n'est pas facile, et il ne fait guère de doute que le procès en dissolution connaîtra quelques succès.. Seront extraits du domaine de la SF, sélectionnés et absorbés, s'ils ne résistent, tous ceux qui disposent de la virtuosité et des références culturelles nécessaires.. Références relatives à la culture dominante s'entend.. Les autres, incapables de présenter de bonnes lettres de créance, seront relégués dans les ténèbres extérieures, et le manège ignorance-confinement-dissolution repartira pour un tour.. Ainsi s'opère, dans bien des domaines, la distillation fractionnée qui désarme les groupes exclus du pouvoir et les “minorités” — fussent-elles immenses — au point de se permettre de les nier.. Mais l'expérience montre que la SF, sous un nom ou sous un autre, sous une forme ou sous une autre, ça vit et ça repousse.. Avec le jazz, la.. pop-music.. , et peut-être la bande dessinée, en attendant l'hypothétique apport des femmes, la SF est l'une des trois ou quatre grandes subcultures géographiquement et socialement déterritorialisées, surgies de l'En-dehors de la culture dominante.. Tant qu'il y aura une culture dominante, et par suite des damnés de cette culture, de telles subcultures naîtront et, tant qu'il existera, spécifiquement ici, une relation à la science qui ne soit ni d'exploitation ni d'ignorance (par force) mais de désir (et de crainte), la SF durera, évoluera.. Quelqu'un a parlé une fois au moins de la SF comme d'une littérature de banlieue ou d'une banlieue de la littérature.. Non, monsieur, c'est une marge.. On y sait que la culture, ça ne s'apprend pas, ça ne se décrète pas, ça se crée.. , [2.. série], nº 580-581, août-septembre 1977.. Les éléments de phrase soulignés le sont par nous, comme dans la suite du texte.. le Procès en dissolution de la Science-Fiction , article de Gérard Klein présenté par Quarante-Deux.. 5 août 2012.. (première publication : août 1977).. (création : 1.. avril 2012).. org/archives/klein/divers/le_Proces_en_dissolution_de_la_Science-Fiction..

    Original link path: /archives/klein/divers/le_Proces_en_dissolution_de_la_Science-Fiction/
    Open archive

  • Title: la Crise dépassée ou Douze ans après | Quarante-Deux/Articles de Gérard Klein
    Descriptive info: fr/1fM.. ›› la Crise dépassée.. Douze ans après.. la Crise dépassée.. au sommaire de.. l'Année 1979-1980 de la Science-Fiction et du Fantastique.. , 1980.. À Dominique Warfa dont la lettre demeurée sans réponse a déclenché ces réflexions.. Il y a plus de douze ans, en septembre 1967,.. publiait un article où je tentais d'énumérer et d'expliquer les aspects et les facteurs de la crise qui semblait alors paralyser la Science-Fiction française.. Cette crise, liée à la raréfaction des débouchés pour les auteurs français, durait déjà depuis plusieurs années et allait même s'aggravant.. J'ai, plus récemment, réexposé ses circonstances dans ma préface à l'anthologie.. En un autre pays.. (Seghers, 1976).. Jacques Goimard a eu l'occasion d'y revenir dans sa préface à l'anthologie suivante,.. Ce qui vient des profondeurs.. (Seghers, 1977).. Sauf sur des points tout à fait mineurs et sujets à appréciation personnelle, nos conclusions ne diffèrent guère.. Il semble que cette réflexion entamée il y a si longtemps et n'ayant à l'époque rencontré presque aucun écho ait fini par faire son chemin puisque mon article ancien nourrirait un débat entre auteurs à l'instigation de Dominique Warfa qui envisagea d'organiser un colloque à ce sujet.. Il est donc peut-être souhaitable d'examiner à nouveau ce vieux texte et de ne pas feindre de le considérer comme d'actualité.. En effet, entre 1967 et 1979, la situation a considérablement changé et une grande partie des arguments évoqués dans mon article n'ont plus aucune actualité.. Il n'y a plus de crise de la SF française.. Deux propositions essentielles de mon texte de 1967 sont devenues complètement caduques.. La première peut être résumée ainsi : il n'y a pas, ou il n'y a guère, de débouchés pour la production française.. Quant à la seconde, on peut la réénoncer de la sorte : pour la raison susdite et aussi par la faute des conditions faites aux auteurs, il n'y a pas en France d'écrivain professionnel de SF à l'exception, et encore, de ceux qui acceptent les limitations imposées par la collection "Anticipation" du Fleuve noir.. Il doit être évident même à l'observateur le moins attentif qu'aucune de ces deux propositions n'est plus valide aujourd'hui et cela depuis déjà de nombreuses années.. L'ouvrage collectif dirigé par Jacques Goimard,.. l'Année 1978-1979 de la Science-Fiction et du Fantastique.. (Julliard, 1979) reflète très fidèlement ce nouvel état des choses.. Il existe désormais entre trente et quarante collections.. La plupart d'entre elles publient régulièrement ou au moins épisodiquement des ouvrages français de tous les niveaux de qualité concevables.. Goimard relève qu'il s'est publié en 1978 plus de SF française que de SF anglo-saxonne et précise encore que sur 363 titres recensés, environ 120 sont dus à des auteurs nationaux sans tenir compte du Fantastique et de la production spécifiquement destinée aux enfants et aux adolescents.. Il note également qu'une douzaine d'auteurs vivent désormais de leur plume et rappelle qu'en 1977, Philippe Curval a obtenu le.. prix Apollo.. , jusque-là réservé aux Anglo-Saxons, pour son roman.. Cette chère Humanité.. J'ajouterai que cette année-là comme les précédentes et comme en 1979, un nombre considérable d'ouvrages français ont été traduits en diverses langues et publiés notamment aux États-Unis et en Grande-Bretagne.. Cette situation favorable s'est confirmée en 1979.. Jamais les auteurs français n'ont disposé d'autant de débouchés et de débouchés aussi diversifiés.. Trois revues au moins,.. Univers.. Alerte !.. se sont disputé leurs textes.. Plusieurs anthologies dont celles de Bernard Blanc et de Philippe Curval ont libéralement accueilli les débutants.. Il serait souhaitable que des séries statistiques fiables illustrent cette évolution sur plusieurs années comme le fait pour la Science-Fiction anglo-saxonne dans un très grand détail la revue américaine.. Locus.. Mais même si l'on corrige dans un sens moins optimiste le relevé de Jacques Goimard en faisant ressortir qu'un assez grand nombre d'ouvrages publiés en 1977 et en 1978 ont été en fait des rééditions, en particulier d'œuvres anciennes initialement publiées au Fleuve noir, il reste qu'une bonne centaine de titres français inédits ont été proposés ces deux dernières années au public, sans compter la production absorbée par les revues.. On peut même avancer que l'abondance des débouchés a dépassé la production au point que plusieurs éditeurs dont je suis n'ont pas trouvé à publier autant de livres qu'ils l'auraient souhaité.. Du vivant de.. Futurs.. , qui, incidemment, n'a pas disparu faute de public mais pour des raisons qui n'avaient pas grand-chose à voir avec la revue, nous nous sommes trouvés plusieurs fois, malgré les efforts de Philippe Curval, au bord du manque.. Quand il faut relancer des auteurs pour obtenir des textes, la situation ne peut être considérée comme leur étant défavorable.. Dans ce contexte, les conditions matérielles faites aux auteurs n'ont plus, dans l'ensemble, rien à voir avec celles qui leur étaient imposées au cours de la décennie précédente.. Elles sont désormais tout à fait comparables à celles qui sont pratiquées dans des conditions équivalentes aux États-Unis et parfois même plus favorables.. Je crois pouvoir affirmer qu'elles sont bien meilleures dans le domaine de la SF, notamment quant au niveau des avances, que dans celui, plus incertain, de la littérature générale.. La clause du droit de préférence, justement contestée par les auteurs, est partout en recul et tout écrivain, même débutant, doit savoir qu'il peut en exiger la suppression si elle figure dans son contrat.. Dans le même temps, les adaptations radiophoniques se sont multipliées même si la télévision est encore restée une forteresse quasi-imprenable.. L'ouverture que j'escomptais en 1967 du côté des revues non spécialisées ne s'est pas véritablement produite.. Mais c'est qu'elles ne publient pas du tout de nouvelles.. Bien entendu, cette situation d'ensemble favorable ne signifie pas que.. tous.. les textes soumis à des revues ou à des éditeurs ont été publiés.. Bien entendu, les postulants déçus et peut-être déconfits sont plus nombreux que les auteurs publiés.. Mais on ne voit pas qu'il puisse en aller autrement à la fois pour des raisons de quantité et de qualité.. J'estime à environ un pour cent la proportion de textes proposés finalement publiés, en précisant bien que cette proportion n'a qu'une valeur intuitive et non statistique.. Mais je crois pouvoir affirmer avec sérénité qu'aucun texte marquant ou même seulement acceptable ne s'est trouvé écarté de la compétition.. Certains manuscrits ont dû être remaniés et proposés à plusieurs éditeurs avant de paraître.. Rien là que de normal.. Il m'est personnellement arrivé de réorienter vers un autre éditeur, parfois en dehors du domaine, et avec succès, tel livre qui ne me paraissait pas pouvoir entrer dans les collections que je dirige.. Je ne doute pas que d'autres en aient fait autant.. Et parmi les auteurs jusqu'ici toujours refusés, il s'en trouve certainement qui ne sont pas encore “au point” mais qui feront leur chemin.. Reste que, comme dans le reste de l'édition, la grande majorité des manuscrits reçus est d'une affligeante médiocrité, et que c'est une tâche parfois pénible que de les lire.. Je sais fort bien que ce disant je ne convaincrai pas tout le monde et que l'auteur “refusé” admet difficilement la pertinence du point de vue du ou des éditeurs pressentis.. C'est ainsi qu'il en vient parfois à s'auto-éditer (le moindre mal) ou à se faire éditer à compte d'auteur (perte assurée).. Prêtant à l'éditeur une omnipotence qui conférerait à ses décisions le sceau de l'arbitraire, il refuse de voir que l'éditeur est en réalité un.. médiateur.. , et qu'il partage ce rôle de médiation entre l'auteur (ou plutôt le texte) et son audience éventuelle avec deux autres professions au moins, la librairie et la critique.. Je reviendrai sur ce point.. Éditeur, c'est choisir en étant le premier lecteur.. Je ne me fais pas trop d'illusions sur le sort réservé à ce truisme depuis que je me suis vu tranquillement asséner à Metz, je crois, lors d'une table ronde, qu'il fallait.. tout.. éditer.. Vaste programme comme aurait dit de Gaulle alors que quelqu'un criait sur son passage : « Mort aux cons ! ».. Outre que les forêts de l'Amazonie n'y suffiraient pas, le sort dès aujourd'hui réservé à une grande partie des livres publiés indique assez que le filtre imposé par l'édition à la production écrite n'est désormais plus assez sélectif.. Je ne souhaite du reste pas qu'il le devienne davantage.. Mais je crois que tout le problème réside dans les conditions dans lesquelles la médiation dont j'ai parlé s'exerce et qu'elles sont aujourd'hui plutôt bonnes.. Dominique Warfa reproduit dans la note déjà citée un extrait caractéristique d'une lettre de Jacques Boireau qui.. paraît.. aller dans le sens de ce que j'écrivais en 1967 :.. « J'aimerais que l'acte d'écrire ne soit plus simplement considéré comme un simple divertissement de désœuvré.. C'est un.. travail.. avec toutes les tares et dignités que cela comporte… Je ne compte pas les envois sans réponse pendant des mois (sinon pas de réponse du tout), comme tout un chacun je suppose… Et pourtant, il me semble, la SF est peut-être moins soumise à une sorte d'“.. establishment.. ” que  ...   sais si ce subterfuge est suivi d'effet.. Il va de soi que les libraires spécialisés, bien informés du contenu et de la valeur individuelle des livres qu'ils défendent, ont des politiques beaucoup plus nuancées, voire plus réalistes.. Leur poids n'est cependant aujourd'hui pas suffisant pour renverser une tendance fort inquiétante puisqu'elle oblige l'éditeur à réduire le tirage initial d'un ouvrage autochtone et par conséquent à limiter sa diffusion et à élever son prix.. Un cercle vicieux s'installe dont les effets pernicieux sont bien connus des éditeurs de littérature générale.. J'ajouterai — pour être honnête et pour faire écho à une remarque pertinente de Patrice Duvic — qu'un effet du même genre est décelable, bien qu'il soit moins prononcé, à l'endroit d'écrivains anglo-saxons réputés difficiles.. Je ne vois là rien que de normal puisqu'il s'agit alors d'une sélection très fine, censée refléter la capacité d'absorption du public.. Porter un jugement sur le travail de la critique, dans la presse spécialisée et dans la presse dite générale, est un exercice encore plus périlleux puisqu'il est presque impossible de l'asseoir sur des statistiques.. Une recherche universitaire en ce domaine serait la bienvenue.. À défaut, je ne puis livrer ici que des impressions.. Une constatation encourageante, d'abord.. Depuis 1967, ici aussi, la situation a bien changé.. La SF a presque partout droit de cité et elle est généralement critiquée, de l'extrême droite à l'extrême gauche, par des journalistes compétents.. Mais c'est un fait plus inquiétant que sur ce large spectre, il est plus aisé d'obtenir des articles sur un ouvrage anglo-saxon que sur un livre français.. Les épaisseurs relatives des dossiers de presse auxquels j'ai accès ne trompent pas.. Comme les libraires, les critiques submergés opèrent des choix.. Je ne fais ici que le constater sans décider de leur bien-fondé.. Une seconde indication qu'il est plus difficile de cerner et à propos de laquelle je revendique le droit à l'erreur, c'est que pour une partie de la critique, les critères adoptés ne sont visiblement pas les mêmes pour les œuvres anglo-saxonnes et pour les œuvres françaises.. L'accent mis ici et là sur les considérants idéologiques de ces dernières, et parfois l'effet trop visible de relations de bon voisinage, contribuent à déconsidérer cette critique aux yeux du public et conduisent à des résultats diamétralement opposés à ceux qu'elle paraît souhaiter.. Un aspect finalement marginal de la production française a si bien réussi à imposer une image — et guère plus — que cette image a fini par contaminer la presque totalité de cette production au point que la grande majorité du public l'écarte sans même l'examiner.. Certains s'y sont taillés, sans grand risque personnel, bien au contraire, une réputation d'engagement et d'intransigeance.. Dans les faits, ils me semblent avoir puissamment contribué à la pénétration de la SF anglo-saxonne et, si l'on ose dire, à l'expansion de l'impérialisme américain.. Il y a place, sans le moindre doute, pour des œuvres engagées et pour une critique idéologique.. Mais le terrorisme, même purement intellectuel, a généralement pour effet le renforcement de la répression, et la marginalisation puis l'exclusion des valeurs qu'il prétend servir.. En radicalisant les positions, il appauvrit le champ des possibles.. Jusque dans le domaine de la SF, il est dangereux de se couper des masses, en l'occurrence celle des lecteurs.. Cela conduit d'ordinaire à l'avènement de la médiocrité.. Au-delà de son effet sur le public, cette critique a un effet tout aussi contestable sur les auteurs et surtout sur les jeunes auteurs.. Elle les conduit à privilégier des modes d'expression désormais stéréotypés et par conséquent sclérosés avant que d'être, parce que c'est principalement, sinon seulement, d'œuvres aussi marquées qu'ils entendent parler et dont ils présument donc imprudemment du succès.. En d'autres temps et pour des raisons similaires, tout le monde (hors de notre domaine) se croyait tenu d'écrire façon Nouveau Roman.. On ne peut pas dire qu'il ait fait florès pour autant, et finalement le niveau du roman français semble avoir globalement régressé.. Il y a sans doute d'autres explications.. Que faire ?.. Une analyse qui ne conduirait qu'à des exhortations n'apporterait (et encore) que des satisfactions purement morales.. Je ne parviens pas tout à fait à m'en dispenser.. Je crois que face au reflux qui menace, il est, dans l'intérêt à long terme de la SF française, du devoir des éditeurs de se montrer à la fois accueillants et sélectifs.. Il est aujourd'hui aisé de démarrer une collection, puis de la gonfler démesurément.. Jusqu'au moment des comptes.. L'inflation a gagné aussi notre domaine : il n'est pas raisonnable de penser que plus de trois cents titres chaque année puissent trouver un public.. À ce jeu insensé, il est prévisible que tous perdront et que les premières et principales victimes seront les auteurs français et parmi eux les nouveaux venus quel que soit leur talent.. Face à cette marée, qu'il me soit permis de souhaiter de la part des lecteurs un peu plus de curiosité.. Peut-être pourraient-ils, dans un monde idéal, faire davantage confiance aux éditeurs, point si nombreux, dont ils ont suivi l'essentiel du travail pendant des années, lorsque ces éditeurs leur proposent de l'inédit au sens fort du terme.. J'ai assisté dans ma propre collection — et avec un relatif regret — à l'avènement du vedettariat, non pas celui imposé par l'éditeur (qui en a moins les moyens qu'on le croit souvent), mais celui provoqué par une demande insistante sur quelques noms, toujours les mêmes.. Au point que certains de mes confrères, nés astucieux, n'hésitent pas à repêcher dans ma corbeille à papier des œuvres mineures, pour ne pas dire pis, signées de tel “grand nom” à la gloire duquel ils ont peu contribué.. Comme eux et peut-être mieux qu'eux, je connais les recettes de la rentabilité.. Mais je n'aime pas la cuisine réchauffée qui désappointe le gourmet.. Je place de grands espoirs, dans notre domaine comme dans d'autres, dans le développement de librairies ou de rayons spécialisés.. Si la SF peut échapper à la massification qui la ramènerait au rang d'un genre d'évasion stéréotypé, pasteurisé et banalisé, c'est à eux qu'elle le devra.. Je souhaite aussi que les critiques prennent le sens le plus aigu possible de leurs responsabilités dans l'information du public et dans le devenir du domaine.. En ce sens-là seulement, la critique devient une activité créatrice et cesse d'être une assez vaine distributrice de bons points.. J'espère enfin que les organisateurs de prix et autres décerneurs de décorations comprendront vite qu'il n'est pas raisonnable de délivrer plus ou moins hâtivement chaque année quatre ou cinq “distinctions”.. Il faut qu'ils sachent, s'ils ne s'en doutent, que cette inflation aussi a entraîné une dévalorisation générale et qu'aucun prix actuel n'est plus crédible.. Il y a place en France dans le domaine de la SF pour un prix, peut-être divisé en deux sections, l'une française, l'autre étrangère, pas pour une ribambelle de comités.. Sur un terrain plus concret, je crois surtout à la nécessité absolue, pour animer notre domaine et pour accueillir et encourager de nouveaux auteurs, de revues.. À cet égard, l'année 1979 a finalement été désolante : elle a vu disparaître pour des raisons variées.. au moins sous sa forme passée, et chanceler.. Heureusement, quelques projets crédibles s'annoncent.. Parmi eux, je me permettrai de citer celui que j'ai en chantier avec Daniel Riche et qui verra le jour au printemps 1980.. Je m'y consacrerai avec ma ténacité habituelle.. Créer une revue dont on sait par avance le tirage limité est une opération hasardeuse.. Mais je la crois indispensable.. Et au risque de défier le destin et les dieux jaloux, je dirai que j'espère bien, dans dix ans,.. grâce à elle et dans ses pages, expliquer comment auront été surmontées les difficultés des auteurs français en ce début des années 80, pronostiquer les problèmes à venir pour les années 90 et leur suggérer des solutions.. -S.. : À me relire, je me rends compte que j'ai trouvé dans ces pages le moyen le plus expéditif de perdre les quelques amis qui me restent.. Du moins aurai-je peut-être comme en 1967, réussi à ouvrir un débat.. , dirigé par Jacques Goimard.. Julliard, 2 avril 1980.. ".. Pourquoi y a-t-il une crise de la Science-Fiction française ?.. Assez bizarrement, Warfa cite dans un texte ronéoté la.. NRF.. Esprit.. les Temps modernes.. : il semble ignorer que les tirages des trois premières revues sont comparables ou inférieurs à ceux de.. et que l'hebdomadaire cité n'a jamais publié à ma connaissance de texte littéraire sinon des.. best-sellers.. en pré-publication.. Dans une collection au moins, hélas, les délais sont souvent beaucoup plus longs.. L'animateur du présent volume plaide coupable.. Il a la faiblesse de lire lui-même, et de A jusqu'à Z,.. les manuscrits qu'il reçoit.. Note de Jacques Goimard.. Orbites.. sortira en février 1982 et n'aura que quatre numéros trimestriels.. la Crise dépassée ou Douze ans après , article de Gérard Klein présenté par Quarante-Deux.. 12 février 2013.. (première publication : 2 avril 1980).. (création : 11 février 2013).. org/archives/klein/divers/la_Crise_depassee_ou_Douze_ans_apres..

    Original link path: /archives/klein/divers/la_Crise_depassee_ou_Douze_ans_apres/
    Open archive

  • Title: _In memoriam_ : Frank Herbert | Quarante-Deux/Articles de Gérard Klein
    Descriptive info: fr/1fj.. In memoriam.. : Frank Herbert.. , 1986.. J'ai hésité jusqu'à présent à écrire quelque chose sur la mort de Frank Herbert tant j'ai été choqué par sa disparition soudaine et, pour moi du moins, tout à fait inattendue.. De plus, je n'aime guère écrire à l'occasion des deuils ou sur les morts.. Les mots tirent toujours l'émotion du côté de la convention.. Mais Frank a joué un grand rôle dans ma vie, dès avant que je le connaisse.. J'ai lu en 1967 ou 1968 (avant les événements de mai 1968) le premier.. Dune.. J'ai été fasciné, et lorsqu'.. en 1969, j'ai créé la collection "Ailleurs et demain".. figurait sur ma première liste d'ouvrages à traduire.. Aucun éditeur français ne s'y était intéressé : trop long, trop obscur, trop coûteux.. La traduction fut une aventure difficile, le succès fut lent, mais dès la parution en France, dans une indifférence assez générale, je me suis senti fier et heureux d'avoir édité.. J'étais naïvement sûr de l'avenir du livre.. Et je crois que Frank Herbert lui-même a toujours conservé une amitié particulière pour ses admirateurs et éditeurs de la première heure.. Je devais rencontrer Frank et Bev quelques années plus tard lors de leur premier (?) voyage à Paris, vers 1975.. Nous avons beaucoup parlé, en particulier sur la signification politique et économique de son œuvre.. On a dit — non sans raison — que Frank avait beaucoup emprunté à des traditions et à des œuvres antérieures.. C'est le lot de tout écrivain et une constante de la Science-Fiction.. Mais son apport le plus original, le plus profond et peut-être le plus secret, en dépit des apparences, concerne à mes yeux les manifestations du pouvoir, le long terme des sociétés humaines, la politique et le néo-féodéalisme multinational où nous sommes engagés.. Cet aspect, j'en suis persuadé, apparaîtra de plus en plus nettement à mesure que l'avenir révélera de l'œuvre son côté non pas prophétique mais prédictif et en quelque sorte théorique, en bref son intelligence du présent.. Entre les nombreuses et trop rares occasions que j'ai eues de rencontrer Frank et Bev, je voudrais évoquer deux circonstances mémorables.. La première concerne un déjeuner entre Frank et Alejandro Jodorowsky qui est depuis les années 60 un de mes plus proches amis.. L'adaptation, malheureusement avortée, de.. par Jodorowsky nous avait rapprochés après des années de séparation puisqu'elle avait ramené Alejandro de México à Paris.. Jodorowsky est un homme de très grand talent et de vision, qui n'a pas encore donné toute sa mesure : il n'est pas  ...   l'a revu.. Nous avons dîné dans un petit bistrot juste en dessous de mon appartement.. Ils étaient très gais, très contents de s'être retrouvés au hasard des voyages.. Clarke taquinait Frank en lui racontant comment on lui avait proposé un million de dollars pour quatre chiffres : 2010, et affirmait n'avoir pas la moindre idée de ce qu'il allait écrire dessous.. J'étais moi-même très heureux mais aussi ce soir-là fatigué, malade, épuisé, et comme la nuit s'avançait, Bev dit à Frank, gentiment :.. « Tu ne vois pas que ce garçon est malade.. Il faut le laisser se reposer.. Je devais souvent y repenser.. Je n'avais rien que de passager.. Elle était malade.. Elle savait ce que je ne savais pas, qu'elle allait bientôt mourir.. Et je n'ai jamais revu Frank non plus.. Il a dû soigner Bev.. Puis elle est morte.. Du temps a passé.. Frank a annoncé sa venue et peut-être son installation provisoire dans le Midi de la France.. Nous l'avons attendu.. Il n'est pas venu.. Un ami l'a croisé à Tokyo, par hasard, et m'a donné de ses nouvelles.. Bonnes.. Presque une année encore et son agent me transmet la nouvelle de sa mort.. Comme toujours dans ces cas-là, cela m'a semblé d'abord irréel, incroyable.. Je voudrais donner à Bev, ici, une pensée toute particulière.. C'était une grande dame, avec ce que cela peut comporter de dignité et de distinction mais aussi de finesse et de tendresse.. Elle rayonnait.. Lady Jessica lui doit sûrement beaucoup.. J'ai été très ému par l'hommage que lui rend Frank, en postface de.. la Maison des mères.. , et par le tableau où il se met en scène avec elle sous les traits du Jardinier, comme faisaient volontiers les Maîtres flamands de la Renaissance.. Je me souviens aussi de l'effort désespéré que tente Jorj X.. McKie dans.. Dosadi.. pour réveiller le Dormeur et lui arracher la possibilité de rejoindre sa bien-aimée.. Je comprends et je partage la douleur de madame Theresa Shackleford avec qui Frank avait choisi de poursuivre sa vie, et je lui demande pardon pour ce que je vais écrire.. Mais je crois que Frank a rejoint Bev en le sachant et en le désirant, et j'espère de tout mon cœur qu'il y a un Dormeur miséricordieux qui les a réunis et un Jardin où leurs amis leur rendront visite.. série], nº 375, juin 1986.. _In memoriam_ : Frank Herbert , article de Gérard Klein présenté par Quarante-Deux.. 8 février 2013.. (première publication : juin 1986).. (création : 8 février 2013).. org/archives/klein/divers/In_memoriam_Frank_Herbert..

    Original link path: /archives/klein/divers/In_memoriam_Frank_Herbert/
    Open archive

  • Title: Robida l'anticipateur, entre Science-Fiction et prospective | Quarante-Deux/Articles de Gérard Klein
    Descriptive info: fr/1d9.. ›› Robida l'anticipateur, entre Science-Fiction et prospective.. Robida l'anticipateur, entre Science-Fiction et prospective.. communication dans le cadre des journées d'étude Albert Robida.. université Paris III–Sorbonne nouvelle, 3-4 octobre 2003.. par ailleurs :.. biblio.. Le premier sujet d'étonnement lorsqu'on s'intéresse à l'œuvre de Robida, considérable par sa qualité, sa quantité et sa diversité, est le peu d'intérêt qu'elle semble susciter, en particulier dans les milieux académiques.. Certes, elle passionne un milieu étroit d'amateurs et de collectionneurs surtout à travers sa dimension anticipatrice et cette flamme est heureusement entretenue par une association dynamique.. Mais à ma connaissance du moins, il n'existe pas de travaux universitaires sur cette œuvre, aucune biographie un peu élaborée, pas un seul ouvrage destiné à un large public et présentant dans toute sa variété une création pourtant fascinante.. Cette œuvre n'est accessible dans aucun musée public et elle n'a fait l'objet d'aucune exposition si l'on excepte celle, remarquable en tous points, présentée à Tréguier il y a quelques années.. On me permettra à ce sujet d'évoquer une anecdote un peu triste.. En 1999, j'ai été consulté, j'ai oublié à quel titre et par quel canal, par la.. Mission An 2000.. présidée par Jean-Jacques Aillagon, qui avait la responsabilité d'organiser des manifestations à l'occasion du changement de millénaire.. J'ai suggéré une exposition Robida, et pourquoi pas au Centre Pompidou.. Bien entendu, je n'ai reçu aucune réponse, sauf bien plus tard une lettre officielle de remerciements pour la qualité de mes suggestions.. Robida, inconnu au bataillon.. Certes, nous sommes en France où les institutions ne s'intéressent qu'à ce qui est Grand, la Grande Littérature, la Peinture, la Sculpture, avec majuscules s'il vous plaît.. Alors, un dessinateur, un illustrateur, un graveur, qui se mêle d'écrire de surcroît et qui fleurette avec de mauvais genres comme l'anticipation ! En Grande-Bretagne, en Allemagne, en Suisse, en Belgique, on lui aurait probablement consacré un musée.. Mais nous sommes en France et il faudra attendre.. L'idée que les littératures un tant soit peu spécialisées, qu'on rejette aussitôt dans les.. genres.. ou bien dans la littérature populaire (même si c'est contre toute évidence), et que l'illustration sous tous ses états, font partie de l'histoire de l'art, ont formé le goût du public et entretiennent avec leurs variantes plus académiques un permanent dialogue, n'est pas encore advenue.. C'est la partie anticipatrice de l'œuvre d'Albert Robida que j'aborderai ici, moins du reste pour la décrire que pour la situer dans un double contexte, celui de la littérature d'anticipation et celui de la prospective.. Cette partie ne représenterait qu'environ dix pour cent de l'ensemble de l'œuvre, mais c'est sans doute celle qui a le mieux assuré le souvenir de l'artiste à travers une postérité dont il avait prévu nombre des traits et travers.. un auteur inscrit dans une tradition.. La principale erreur à ne pas commettre serait de considérer Robida comme un anticipateur isolé.. Il s'établit au contraire dans toute une tradition qui a été largement révélée par Pierre Versins dans sa monumentale.. Encyclopédie de l'utopie, des voyages extraordinaires et de la science fiction.. (1972) mais sur laquelle bien des travaux demeurent à faire.. Il nous manque une histoire complète de l'anticipation en France de son apparition, probablement au.. xvii.. siècle, jusqu'au.. xxi.. Des revues d'amateurs érudits, comme.. le Rocambole.. , s'emploient à en réunir des matériaux mais on peut déplorer le silence des universitaires sur ce sujet.. Je n'évoquerai évidemment ici que quelques étapes de cette histoire.. Dès 1834, Félix Bodin, membre de la Chambre des députés, a pris toute la mesure du champ qui s'est ainsi ouvert aux écrivains.. Dans la préface de son livre,.. le Roman de l'avenir.. , édité chez Lecointe et Pougin, il écrit sur le mode prophétique :.. « On veut de nouvelles routes pour la littérature, de nouveaux champs pour l'imagination ; il me semble qu'en voici, ou je me trompe fort.. Ceux qui se plaignent que le passé a été assez exploité, n'en diront pas autant, j'espère, de l'avenir.. Ils diront au contraire : essayons enfin de sortir de ce passé si triste sur lequel nous vivons en littérature, pour nous lancer dans un inconnu si séduisant ! Là peuvent se trouver des révélations de somnambules, des courses dans les airs, des voyages au fond de l'Océan, comme on voit dans la poésie du passé des sybilles [.. sic.. ], des hippogriffes et des grottes de nymphes ; mais le merveilleux de l'avenir, comme je l'ai dit précédemment, ne ressemble point à l'autre, en ce qu'il est tout croyable, tout naturel, tout possible, et dès lors il peut frapper l'imagination plus vivement, et la saisir en s'y peignant comme la réalité.. On aura ainsi trouvé un monde nouveau, un milieu tout fantastique, et pourtant pas invraisemblable pour y faire mouvoir l'homme avec la mobilité de ses idées et l'immuabilité de ses penchants.. » Une dernière question se présente, et peut-être pour beaucoup de gens sera-ce la première.. La littérature semblant partagée depuis quelques années entre deux genres, auquel appartient cet ouvrage ? J'ai grand'peur qu'il n'appartienne à aucun, si toute littérature est le reflet de toute la civilisation d'une époque.. Il n'est point classique, car il n'exprime ni l'état social des anciens, ni l'ordre d'idées qui servait à notre littérature des deux siècles passés.. Il n'est point romantique, si le romantisme est l'expression du moyen-âge.. Qu'est-il donc ? Ma foi ! je n'en sais rien.. Il sera, si l'on veut du genre futur ; soit dit sans conséquence, car j'ai meilleure opinion de la littérature de l'avenir.. L'essentiel est qu'il ne soit pas de ce genre qu'on a cultivé de tout temps, mais qu'on n'a pas encore pris la peine de définir ; je veux dire du genre ennuyeux.. Il a du moins une chance, c'est de sauver (de) l'ennui par la bizarrerie….. » En attendant, l'épopée de l'avenir reste à faire : j'espère bien qu'un autre que moi  ...   perceptible jusqu'à la fin du siècle, voire au-delà.. La seconde hypothèse tient à l'importance de la vente des biens nationaux confisqués à la noblesse et au clergé, qui a représenté, et de très loin, le principal facteur d'enrichissement de cette période sous la forme de transferts à vil prix de propriétés foncières.. Il en a résulté un goût prononcé pour la terre éventuellement agrémentée de châteaux et de titres plus ou moins légitimes, dont on retrouve partout les signes dans la littérature.. Dans la société évoquée par Stendhal, Balzac, Dumas, et aussi Féval et Sue, les propriétaires terriens tiennent le haut du pavé et les entrepreneurs industriels innovateurs sont inexistants ou excentriques.. On trouve sans doute de cette regrettable préférence pour la terre une trace ultime dans la célèbre formule.. « la terre ne ment pas ».. forgée par Emmanuel Berle pour le maréchal Pétain.. La défaite de 1870 en orientant les esprits vers la Revanche, comme en témoignent dans notre domaine les écrits abondants du commandant Driant, n'améliorera pas les choses.. un prospectiviste exceptionnel.. S'inscrivant dans la tradition de la Science-Fiction française du.. siècle, Robida tranche sur elle par un sens exceptionnel de la prospective qui s'exprime surtout dans le dessin.. Albert Robida n'est pas un grand romancier ni même à proprement parler un romancier.. Ses intrigues sont faibles voire inexistantes et le fil de la narration a pour principal voire pour seul objectif de relier des inventions.. Pour qualifier Robida on a usé et abusé des termes de prophète ou de visionnaire qui me gênent par ce qu'ils introduisent d'irrationnel dans une démarche soigneusement réfléchie.. Illustrateur de l'avenir, ou dessinateur, et même peintre me semblent trop réducteurs.. Le mot qui me semble le mieux lui convenir est celui de.. chroniqueur de l'avenir.. , ou du reste du passé, c'est selon les œuvres.. Il les transcrit comme s'il y avait été.. Il est hors de question d'énumérer ici la multitude de ses prospectives que l'avenir, son avenir devenu notre présent, a avalisé.. On a parfois moqué autrefois certaines de ses inventions, de moins en moins du reste à mesure que les années passaient et leur donnaient une légitimité nouvelle.. Ainsi, son téléphonoscope est apparu jadis comme une idée extravagante alors qu'il préfigure exactement l'usage, en particulier comme distraction, de la présente télévision.. De même, l'abondance des mobiles aériens, qui évoluent avec le temps du plus léger au plus lourd que l'air, a souvent été critiquée.. Mais ce que Robida a pourtant bien vu, c'est la vulgarisation des véhicules et l'exigence de la mobilité de masse, avec le risque d'embouteillage qu'elles représentent.. Au contraire de Jules Verne, Robida se soucie peu de vraisemblance immédiate et de fondement scientifique.. Mais c'est là, précisément, sa force.. Très schématiquement, il existe deux voies pour la prospective technologique et sociale :.. — l'extrapolation à partir du connu, qui est généralement vouée à l'échec, les experts se trouvant enfermés dans ce qui leur est connu.. J'en donnerai deux exemples.. Pendant des décennies, j'ai entendu ridiculiser la perspective du vidéophone par des experts en télécommunications au nom de la sacro-sainte bande passante.. Ils n'avaient pas prévu les techniques de compression des données qui en ont fait une réalité quotidienne.. À l'opposé, le projet Concorde, compatible avec un savoir technique, ne l'était pas avec le marché solvable si bien que les contribuables ont dû financer entre les trois quarts et la moitié du coût des places des heureux passagers.. — l'autre voie, plus risquée mais finalement plus sûre, consiste à partir des désirs, des attentes du public, ou des fonctions à remplir : la technique suivra.. C'est celle qu'ont empruntée avec succès Robida, et plus récemment Robert Sheckley ou Philip K.. Parce qu'il pressent qu'il existe une demande pour des spectacles télétransmis ou pour un transport aérien de masse, Robida nous apparaît clairvoyant.. De même, Sheckley ou Dick ont parsemé leurs nouvelles et leurs romans de petites machines semi-intelligentes capricieuses à une époque où les anticipateurs sérieux ne juraient que par le Grand Ordinateur.. L'intelligence militaire de Robida ne repose certes pas sur son choix du plus léger que l'air mais sur l'idée que si des aéronefs sont disponibles, ils seront utilisés fonctionnellement d'une certaine manière qui nous semble pertinente un siècle plus tard.. C'est là sans doute que l'opposition est la plus nette entre Jules Verne et Albert Robida, qui sont pourtant de quasi-contemporains.. Robida prend toujours en compte l'extension sociale de l'objet technologique alors que Verne la néglige.. À la fin de chacun de ses romans sans exception, la merveille technologique est détruite, et elle doit être détruite parce que si elle subsistait, elle changerait le monde, ce qui est inacceptable pour Verne.. Robida sait que le monde va changer.. Et dans.. la Guerre au.. (1883 1887), puis dans.. la Guerre Infernale.. (1908) écrite en collaboration avec Pierre Giffard, il annonce, avec une redoutable lucidité qui ne sera rejointe que par celle de H.. G.. Wells, les grandes catastrophes du siècle passé.. Là où Jules Verne fut un Moïse qui n'a jamais pénétré dans l'avenir, Robida s'est montré un grand voyageur du temps, oscillant entre le passé et l'avenir, ainsi dans.. l'Horloge des siècles.. (1902).. le Téléphonoscope.. , nº 11, mai 2004.. Et c'est pourquoi il faut remercier tout spécialement Daniel Compère d'avoir organisé ce colloque et l'université de Paris III–Sorbonne nouvelle.. Picot n'avance aucune preuve à l'appui de sa thèse, sinon que deux des derniers romans de Verne,.. le Château des Carpathes.. l'Île à hélice.. se situeraient dans un avenir relativement proche en raison du perfectionnement des techniques qu'ils mettent en scène.. Mais cela serait vrai de tous les romans comprenant une merveille scientifique.. On la trouve encore, au.. siècle, chez Jacques Spitz.. Robida l'anticipateur, entre Science-Fiction et prospective , article de Gérard Klein présenté par Quarante-Deux.. février 2013.. (première publication : mai 2004).. 11 août 2013.. (création : 20 janvier 2013).. org/archives/klein/divers/Robida_l'anticipateur_entre_Science-Fiction_et_prospective..

    Original link path: /archives/klein/divers/Robida_l%27anticipateur_entre_Science-Fiction_et_prospective/
    Open archive

  • Title: l'Invention de l'avenir et la fabrication de l'humain | Quarante-Deux/Articles de Gérard Klein
    Descriptive info: fr/1bQ.. ›› l'Invention de l'avenir et la fabrication de l'humain.. l'Invention de l'avenir et la fabrication de l'humain.. la Fabrication de l'humain.. Tumultes.. , 2005.. actes du colloque de l'université Paris VII–Denis-Diderot, 11-13 janvier 2001.. cairn.. info.. Avant d'entrer dans le vif du sujet, si j'ose dire compte tenu du thème de ce colloque, il me faut faire un détour par l'histoire d'une invention.. Cette invention n'a fait guère de bruit en son temps.. Elle a mis près d'un siècle et demi à s'imposer.. De nos jours, elle paraît si évidente qu'il nous semble — à tort — qu'elle a toujours existé.. Je veux parler de l'invention littéraire de l'avenir, de l'anticipation en tant que fiction.. Certes depuis longtemps — sinon toujours —, les humains ont cherché à sonder le futur (ce qui doit arriver et à quoi on cherche à échapper) avant date, à connaître à travers des oracles et des aruspices l'issue d'une bataille, d'une affaire, d'un mariage, d'une maladie, comme si ce sort était pour l'essentiel écrit et lisible par un initié.. Et les humains continuent.. Voir le sort qu'ils font à l'astrologie.. Mais l'idée qu'on puisse décrire dans une fiction un avenir — qui n'est plus un futur (un futur étant ce qui doit être tandis qu'un avenir est ce qui reste à venir, à inventer ou à découvrir) —, cette idée est relativement récente.. Elle remonte tout au plus au milieu du.. Je regrette qu'elle n'ait guère attiré l'attention des historiens et des littéraires car je ne connais aucun texte relatant son développement.. Pierre Versins, autodidacte et érudit, dans son.. (1972), retient comme première anticipation datée et consciente, donc au sens moderne, un court texte de six pages d'un certain Francis Cheynell,.. Aulicus his dream.. , publié en 1644.. C'est, vu dans un rêve par un anti-royaliste, ce qui se passerait si Charles I.. retournait à Londres.. Je dois avouer que je ne l'ai ni lu ni vu.. Versins signale en deuxième lieu.. Épigone : histoire du siècle futur.. de Jacques Guttin, paru en 1659.. Guttin situe d'emblée l'action de son roman dans l'avenir.. Ce qui est intéressant, c'est que Pierre Versins, érudit méticuleux, ne trouve entre en 1644 et 1800 que vingt-six anticipations françaises, anglaises et allemandes (dont une douteuse).. Cette innovation a donc mis du temps à pénétrer les esprits, à devenir une espèce littéraire de plus en plus autonome.. Dans cette liste, je ne peux résister à l'envie de citer.. de Louis Sébastien Mercier (1771 1786), qui par son succès public donne le vrai coup d'envoi, et de Restif de la Bretonne,.. l'An 2000.. , publié en 1789.. Après le début du.. siècle, les textes vont vite se multiplier et à la fin du siècle, l'anticipation est un genre constitué et consacré.. Un texte prophétique à cet égard est.. de Félix Bodin (1831-1834).. Si je déplore que les historiens et les littéraires et en particulier les dix-septièmistes et les dix-huitièmistes aient négligé de constituer cette histoire, c'est que cette invention de l'anticipation, apparemment ingénue mais venue à un certain moment, a bouleversé, en somme par inadvertance, notre conception de l'.. avenir.. L'anticipation littéraire permet en effet d'écrire ce qu'on veut — qu'on désire ou qu'on redoute, au fond, c'est la même chose — à propos de ce qui peut advenir.. Elle ouvre au champ des possibles.. Et par là, elle introduit deux dimensions importantes de notre culture : la.. littérature d'anticipation.. , devenue depuis.. , qui exprime — je l'ai dit — des désirs et des craintes (comme le rêve mais sur un autre plan), et d'autre part la.. prospective.. , qui est un outil d'analyse des possibles.. C'est ce balancement entre désir et analyse qui me semble caractéristique de l'approche moderne de la pluralité des avenirs.. L'irresponsabilité des auteurs de Science-Fiction leur permet l'audace de l'imagination, ce qui souvent leur a porté chance du point de vue de la pertinence.. C'est évidemment dans cet immense champ que l'on va trouver des anticipations, des science-fictions relatives à la fabrication de l'humain, à sa transformation, à son évolution dirigée, à la maîtrise de son corps au sens le plus fort et dont je vais évoquer quelques exemples.. Mais je crois qu'il faut d'abord prendre la dimension quantitative de cette littérature : on estime que depuis les origines environ cent mille textes ont été publiés relevant de la Science-Fiction, dont plus de 90 % au siècle dernier, c'est-à-dire au.. Personne ne peut prétendre dominer un tel univers.. Je me limiterai donc à une douzaine de textes, en alternant ceux qui sont très connus et qui vous serviront de repères et ceux qui sont inconnus sans doute de la majorité de ce public, chacun offrant une problématique exemplaire que je soulignerai en une phrase au risque d'une réduction abusive.. Commençons par Charles-François Tiphaigne de La Roche et son roman.. Amilec.. la Graine d'hommes.. publié en 1753.. Amilec est une anagramme transparente de Malice, ce qui annonce d'emblée une ironie quasi swiftienne.. Tiphaigne introduit dès son prologue une idée intéressante, celle de la rencontre du rêve et de la science : il s'agit de.. « la route qui conduit au sanctuaire de la nature […] Que ne l'ai-je su plus tôt que pour faire des systèmes et des découvertes, il ne s'agissait que de rêver philosophiquement.. Ce rêve métaphorique fera littérairement fortune.. Il préfigure la Science-Fiction constituée d'imagination plus quelques connaissances qui la nourrissent.. Le texte raconte comment Amilec, un Génie (au sens d'un esprit tutélaire), trie les graines d'hommes, émises par les pores de la peau, en vue de peupler les autres mondes, de Mercure à Saturne, en spécialisant quelque peu les populations : ainsi, sur la Lune sont les étourdis.. Tiphaigne évoque donc une prédestination génétique.. Évidemment, il s'amuse.. Mais pour lui,.. l'humain, c'est la graine.. Nous dirions la prédisposition génétique.. Évoquons ensuite Mary Shelley et son célèbre.. Frankenstein.. (1818 1831).. On y relèvera trois traits caractéristiques : 1) l'humain artificiel est recomposé à partir de morceaux de cadavres.. L'approche de Mary Shelley est donc résolument matérialiste : l'Homme est une machine ; 2) la créature du docteur Frankenstein est un  ...   termes d'échecs.. Ici,.. l'homme est avant tout un survivant mais le prix de la survie, c'est l'inhumain.. Dans cette perspective de la transformation des humains en vue de la survie de l'espèce, au travers d'une prolongation volontaire de l'évolution darwinienne, le roman de James Blish, auteur américain,.. Semailles humaines.. (1952-1956) tient une place à part et mérite qu'on s'y arrête un moment.. C'est en effet l'un des plus remarquables romans sur le thème de la transformation délibérée de l'humain.. Dans cet avenir, l'exploration des étoiles et la découverte de planètes où les conditions ambiantes sont très différentes de celles de la Terre pose un problème : faut-il terraformer ces mondes ou bien adapter les humains à ces conditions très différentes de celles dans lesquelles ils ont évolué ? Un chercheur, partisan de l'homme adapté, prépare dans un laboratoire secret, sur la Lune, une génération adaptée aux conditions de Ganymède (satellite de Jupiter).. Sa thèse est celle de la Panthropie, selon laquelle il est permis d'adapter l'Homme tant que son essence psychique n'en est pas modifiée.. Sa réussite est d'abord considérée comme un crime, à la suite d'un débat sur la dimension éthique de la théorie.. Mais faut-il détruire les humains adaptés, produits de ce crime ? Ils se sauvent de la Lune vers Ganymède qui leur apparaît comme un Paradis.. On assiste alors à une institutionnalisation progressive de la Panthropie dont plusieurs exemples sont donnés au fil des nouvelles qui, réunies, forment le roman.. Ainsi sur une planète aquatique, des naufragés du programme panthropique créent une race humaine aquatique d'un demi-millimètre de haut.. Ces humains finissent par découvrir l'“espace” hors de l'eau.. Ailleurs se manifeste un racisme contre les “adaptés” de la part des “types de base” qui sont devenus des minorités dans la Galaxie.. Ce sont des hommes-phoques qui assureront le repeuplement de la Terre devenue désertique avec évidemment des Hommes Adaptés.. Le thème général est donc ici celui de l'évolution dirigée.. L'humain est un conquérant adaptable.. Sous des formes diverses, il est demeuré lui-même.. J'aborderai ensuite des œuvres où les manipulations génétiques permettent d'augmenter l'humain.. L'Homme est optimisé et devient le maître de son corps comme de sa descendance.. Dans le.. Cycle de l'Hexamone.. , qui comprend aujourd'hui trois titres,.. Éon.. Éternité.. Héritage.. (1985, 1988 1995), l'écrivain américain Greg Bear décrit une société où la génétique et l'informatique se sont rejoints au point de fusionner.. La procréation passe par le choix délibéré de gènes éventuellement empruntés à plus de deux personnes.. L'embryon est développé par ectogenèse et l'enfant éduqué par des Machines.. et.. par tel ou tel de ses “parents”.. L'humain est synthétique, produit d'une combinatoire de traits humains.. L'auteur américain Robert Reed traite dans son roman.. le Lait de la chimère.. (1989) du thème devenu classique des manipulations génétiques prénatales.. Dans cet avenir proche, il est possible, pour un prix assez élevé d'obtenir des enfants “augmentés”, optimisés.. Les trois personnages principaux du roman sont de tels enfants avec une intelligence développée, une mémoire infaillible, ou pour la fille une force physique redoutable.. L'humain, c'est ce qui est désiré par les parents.. ce qu'en font les enfants.. Dans son remarquable.. Cycle de la Culture.. (à partir de 1987), dont je citerai en particulier un titre,.. l'Usage des armes.. (1990), l'écrivain britannique (en fait écossais) Iain M.. Banks met en scène une société interstellaire, galactique même, à base de vaisseaux spatiaux, cynique, anarchiste, tolérante et qui surtout a résolu le problème économique de la rareté.. Les humains peuvent y prolonger leur vie, changer de sexe, modifier leur apparence à volonté et de façon réversible.. Le.. est probablement la seule utopie pragmatique du.. L'humain est plastique selon son désir (ou ses caprices) qui est (presque) la seule limite.. J'ai laissé de côté dans cet exposé bien trop sommaire le thème des cyborgs, des humains largement prothétiques, celui des Intelligences Artificielles et celui des Extraterrestres (sont-ils humains ou non ?) mais je ne peux pas éviter de citer.. la Cité des permutants.. (1994) de l'écrivain australien Greg Egan où l'Homme est transposé dans la machine, l'ordinateur, et dans un univers virtuel certes ici plus lent que le réel.. L'humain devient ici comme un programme d'ordinateur, un algorithme.. Tous ces romans posent au fond une question lancinante : qu'est-ce que l'humain ? Et Gilbert Hottois a eu raison d'indiquer qu'au-delà de l'anthropologie, il fallait envisager l'anthropotechnique et ses conséquences.. Jusqu'à quel point peut aller la transformation qui laisse subsister de l'humain reconnaissable ? Ces romans rejoignent la même question posée dans d'autres textes ou dans les mêmes à propos des Extraterrestres et des Intelligences Artificielles, question reprise par Guy Lardreau dans son ouvrage.. Fictions philosophiques et Science-Fiction.. (1988) : il y suggère que si l'on crée un jour (ce dont nul n'est certain) des Intelligences Artificielles, il faudra leur assurer de la compassion.. Cette question de l'humain, ces œuvres d'imagination nous indiquent qu'elle est passée, passe, passera, du.. philosophique.. au.. scientifique.. , puis au.. pratique.. selon des voies inédites.. Voici que la fiction ancienne est partiellement rattrapée par la réalité technique.. Ces romans (et nouvelles) sont-ils pour autant dépassés ? Je ne le crois pas car ils représentent autant d'expériences de pensée qui nous permettent d'explorer — inquiets ou ravis — la pluralité des possibles.. On aurait tort de se priver de ces réflexions nombreuses, bien antérieures à toute interrogation professionnelle éthique et juridique sur ces sujets, et parfois, je me risquerai à le dire, plus audacieuses voire plus profondes.. , nº 25, octobre 2005.. Iain M.. Banks.. René Barjavel.. Greg Bear.. James Blish.. Frank Herbert.. Aldous Huxley.. Xavier de Langlais.. Robert Reed.. Maurice Renard.. Mary Shelley.. Cordwainer Smith.. Charles-François Tiphaigne de La Roche.. Amilec.. Wells.. Il est à noter que de telles “ruches” de mammifères existent chez certains rongeurs, ce que Herbert ignorait probablement à l'époque de la rédaction de son roman.. À noter que le bon docteur généticien est aussi le créateur de monstres redoutables qui mettent la Terre en péril.. l'Invention de l'avenir et la fabrication de l'humain , article de Gérard Klein présenté par Quarante-Deux.. (première publication : novembre 2005).. (création : 11 janvier 2013).. org/archives/klein/divers/l'Invention_de_l'avenir_et_la_fabrication_de_l'humain..

    Original link path: /archives/klein/divers/l%27Invention_de_l%27avenir_et_la_fabrication_de_l%27humain/
    Open archive

  • Title: Archives stellaires/Bozzetto/Écrits/Territoires de la SF | Quarante-Deux
    Descriptive info: Roger Bozzetto : écrits la S.. Territoires de la SF.. liste des articles.. Roger Bozzetto : écrits sur la Science-Fiction.. Et si l'on définissait les territoires de la Science-Fiction ?.. C.. ommençons par avouer qu'il s'agit d'un genre littéraire multiforme, hétérogène et en constante évolution, et qui n'est qu'en lente voie de “légitimation” par les instances académiques et universitaires.. On l'a souvent désigné par ce qu'il semble mettre en scène : des fusées, des robots, des conquêtes spatiales, des extraterrestres.. Ou encore par ses thèmes : le voyage dans le temps, les univers parallèles, les inventions techniques ou les expérimentations sociales.. C'est donc un genre difficile à définir, et on l'a souvent confondu avec d'autres, qui n'ont que des rapports vagues avec lui : l'anticipation, l'utopie, l'uchronie et même,.. horresco referens.. , avec le fantastique.. La Science-Fiction et ses territoires proches.. Il est tentant d'en définir un territoire par une approche de bornage à partir de ces autres genres dont on l'a rapprochée.. On sait que le vocable Science-Fiction est récent : il date de 1926, dans le premier numéro d'un magazine spécialisé.. Amazing Stories.. publié aux USA.. Néanmoins Hugo Gernsback, son éditeur, avait pris soin de tenter de rendre compréhensible cette innovation linguistique en faisant référence à des auteurs connus : Edgar Poe, Jules Verne et H.. En fait il existe de nombreux textes antérieurs qui traitent de thèmes que la Science-Fiction va développer.. La SF se différencie des voyages imaginaires, même interplanétaires.. Un exemple : Lucien de Samosate dans.. l'Icaroménippe.. (II.. siècle) expédie un philosophe dans la Lune, mais c'est pour une satire des mœurs terrestres.. Tout dans la description des sages luniens relève de l'imaginaire ludique.. En revanche lorsque Cyrano de Bergerac, dans.. Histoire comique contenant les États et Empires de la Lune.. (1657) fait s'envoler Dyrcona depuis Paris, et que celui-ci se retrouve au Québec, une explication rationnelle (même fausse, mais en rapport avec la science de son temps) est donnée.. Pendant qu'il demeurait immobile dans le ciel, la Terre tournait, ainsi que Galilée l'avait soutenu, et ce malgré sa condamnation : « Eppur si muove ».. Ce texte de Cyrano est l'un des premiers à donner une dimension nouvelle à l'imaginaire en créant, dans le cadre d'une fiction narrative, une “expérimentation imaginaire” à partir d'une hypothèse scientifique.. Le premier, moins connu, est.. le Songe.. de Johannes Kepler.. La genèse de la Science-Fiction apparaît ici : la SF naît d'une rencontre entre l'imaginaire purement ludique et les avancées de la pensée scientifique.. La SF se différencie aussi de l'utopie, qui tire son nom de l'.. Utopie.. de Thomas More (1516).. Dans ce dernier genre, il s'agit de mettre en scène un voyageur qui aboutit dans un pays présenté par un Sage comme un État gouverné par des lois supposées être meilleures que celles en vogue dans le pays d'origine du voyageur.. D'après le Sage qui accueille le voyageur ces lois constituent pour des “hommes vertueux”, une “société heureuse”, mais coupée de l'Histoire.. Parallèlement, le Sage présente une critique sociale du pays d'origine du voyageur.. Le texte utopique est donc composé de dialogues asymétriques ou le Sage a la parole et où le voyageur acquiesce et manifeste son enthousiasme.. Les utopies ont fleuri pendant deux siècles, mais on n'en écrit pratiquement plus, car techniquement elles sont actuellement possibles, et donc dangereuses.. Ceci dit, dans les récits de Science-Fiction, on peut très bien rencontrer des états présentés comme des utopies, mais en SF c'est le récit qui est le plus important et non les discours comme dans l'utopie.. En revanche, la fin du XIX.. siècle a vu naître la dystopie, qui est proche de la Science-Fiction et dont le meilleur exemple est sans doute.. 1984.. de George Orwell (1948).. Dans la dystopie, le projet utopique est présenté comme réalisé : les “bonnes” lois sont appliquées et tout le monde est donc censé être heureux.. Mais cette réalisation n'est pas, comme dans l'utopie, présentée par les yeux du Sage, ou des gouvernants.. Elle est vécue au quotidien par des habitants du lieu, qui subissent ces lois, dont on s'aperçoit alors, à leur souffrance, qu'elles ne sont pas aussi bonnes que le discours officiel le prétend.. Ce renversement du point de vue passe par la révolte d'un héros, qui retrouve lucidité et conscience de soi, en général après une rencontre avec l'amour, évidemment interdit.. La mise en scène de cette révolte dans le cadre d'un récit, les péripéties de la lutte font de ces textes des parents proches de la Science-Fiction, d'autant que ces dystopies se situent dans l'avenir, comme on le voit avec.. écrit en 1948, ou.. (1932) qui se situe dans une ère post-fordienne, selon un calendrier futur.. Il en va de même du roman.. les Monades urbaines.. de Robert Silverberg (1971), où un historien d'un futur surpeuplé se penche sur notre présent pour repenser ce qu'est l'intimité.. La différence serait que le texte d'Orwell relèverait d'un totalitarisme grossier,.. hard.. car policier.. En revanche,.. relève d'un totalitarisme.. soft.. , qui s'installe avec la connivence du public, gavé de drogues diverses et où la satisfaction mécanique des pulsions a tué tout vrai désir.. Anticipant la théorie étasunienne actuelle de l'.. entertainment.. Un autre genre proche de la Science-Fiction, c'est l'uchronie.. L'inventeur de la notion semble en avoir été Pascal avec sa proposition « Le nez de Cléopâtre s'il eût été plus court, toute la face du monde aurait changé ».. Le terme, quant à lui, est inventé par Charles Renouvier (1857) et présenté par lui comme une “utopie dans l'Histoire” ou encore une “histoire apocryphe”.. Qu'aurait été l'Europe si Napoléon avait vaincu à Waterloo ? Si Hitler avait conquis l'URSS ? Selon la manière dont l'écrivain aborde ces questions, sous forme d'une Histoire ou sous une forme plus narrative, nous frôlons la Science-Fiction.. Par exemple, le roman de Philip K.. Dick,.. , est une uchronie, puisqu'on y voit le Japon qui a vaincu les USA.. Ce texte a pourtant reçu le prix Hugo, suprême récompense pour un auteur de Science-Fiction.. On pourrait en dire autant de.. Pavane.. , le roman de Keith Roberts (1968), où l'Invincible Armada de Philippe II a gagné les côtes anglaises, et que le catholicisme règne sur l'Europe : la science y est alors tenue pour matière diabolique.. Un dernier genre est à rapprocher de la Science-Fiction, avec lequel on la confond, ou à quoi on la réduit parfois, il s'agit de l'anticipation.. Certes, une majorité des romans de Science-Fiction situent, dans un futur plus ou moins lointain, les aventures de leurs héros ainsi que les inventions qui en rendent certains aspects possibles.. Mais cette situation dans le futur n'est ni suffisante ni nécessaire.. La situation dans le futur n'est pas nécessaire pour qu'un texte relève de la Science-Fiction ; on en a un exemple avec le texte de Sprague de Camp,.. De peur que les ténèbres.. (1949).. Un homme de notre époque se trouve envoyé dans la Rome du VI.. Il tente de développer des inventions comme la presse à imprimer, pour éviter que l'Europe ne vive ce qu'il pense être “le trou noir du Moyen âge”.. De même, cela apparaît dans les récits du récent style.. steampunk.. Il s'agit de la mise en scène d'un XIX.. siècle virtuel, où des poètes romantiques rencontrent les créateurs de la future société industrielle : voir K.. W.. Jeter,.. Machines infernales — une Fantaisie baroque des temps victoriens.. (1987).. Il s'agit là non pas d'une véritable uchronie, mais d'une sorte d'univers parallèle, thème propre à la Science-Fiction.. Ce n'est pas une condition suffisante non plus.. S'il s'agit d'un simple déplacement de lieu et de temps : si l'on se contente de remplacer les diligences par des cargos de l'espace, les chevaux par des fusées, les revolvers par des épées laser, et que rien d'autre ne change, à part les costumes : qu'on se reporte aux différentes “Guerres des Étoiles” cela n'en fait pas des récits de SF (on a inventé pour ces mascarades le terme de.. sci-fi.. Il est donc maintenant possible de baliser le domaine de la Science-Fiction littéraire.. Il s'agit de fictions narratives, de récits, qui mettent en place des aventures afin d'explorer des mondes inventés.. Ces inventions ont pour cadre des “expérimentations imaginaires”.. Celles-ci sont en relation avec des éléments de vraisemblance obtenus par l'emploi de thèmes et de notions utilisant un vocabulaire scientifique ou technique.. L'une des visées de  ...   proposait déjà Çapek avec.. R.. U.. R.. (1923) on pourrait tout aussi bien inventer des androïdes, des êtres artificiels comparables aux humains.. S'ils sont fabriqués comme identiques aux hommes, il serait difficile de les distinguer des humains.. Mais si leur espérance de vie était limitée, volontairement, par les hommes, ne pourraient-ils se révolter pour vivre plus ? C'est ce que Philip K.. Dick présente dans.. les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques.. (1968) dont on a tiré le film.. Blade Runner.. Et si, la race humaine découvrait en son sein les prémices d'une évolution, des individus mutants, aux différences qui pourraient passer pour des éléments de supériorité, que se passerait-il ? La SF a exploré ces problèmes d'un racisme assez particulier.. Van Vogt l'aborde dans.. À la poursuite des Slans.. (1946) en se fondant sur la réalité du racisme aux USA.. Greg Bear avec.. l'Échelle de Darwin.. (2000) aborde le problème de façon plus actuelle Des gènes dormants, dont l'inertie avait toujours été perçue comme sans objet, se mettent, sans qu'on connaisse la raison de leur éveil, à provoquer des avortements spontanés chez les femmes de la planète entière.. Ils obligent à une procréation qui passe par des stades multiples, et les enfants qui en résultent sont eux-mêmes assez différents des enfants simplement humains.. La génétique et son développement engendrent nombre de récits de ce type.. L'aspect “spéculatif” de la Science-Fiction.. On a déjà remarqué qu'il s'agissait d'une production imaginaire différente des divers merveilleux pré-techniques, où la justification des mondes imaginaires relevait de la magie comme dans les contes de fées.. Il se distingue aussi d'un arbitraire du récit comme dans.. Histoire vraie.. de Lucien (II.. siècle),.. Alice au pays des merveilles.. Pinocchio.. Mais la SF n'est pas le seul genre qui exploite une “expérimentation mentale”.. On trouve à l'œuvre dans l'Utopie, comme dans la dystopie des “spéculations” sur des possibles.. Il en va de même avec l'anticipation.. Mais l'utopie présente une spéculation qui relève de la simple symétrie avec miroir déformant.. L'anticipation n'est qu'une simple exagération : les sous-marins existent, Jules Verne en exagère le confort et la puissance avec le.. Nautilus.. Si l'on compare cet usage de l'anticipation vernienne avec les textes de Wells comme.. La Guerre des mondes.. on comprend que Verne ait pu dire à propos de Wells « je me sers de la science, il l'invente ».. Ces “inventions” wellsiennes reposaient pourtant sur des données du vraisemblable de l'époque.. Comment la SF s'y prend-elle, pour créer des “mondes possibles” où ses héros vont vivre leurs aventures, tout en créant chez le lecteur un effet spécifique ? Les procédés sont de divers types.. On notera l'extrapolation, mais aussi les distorsions ou anamorphoses, et “l'effet papillon”.. L'extrapolation peut être simplement linéaire comme chez Jules Verne, où un seul élément est grossi, le contexte n'en subissant aucun effet — le.. est d'ailleurs détruit.. Elle peut être plus complexe, comme on le voit avec.. , où l'on se retrouve dans des temps de fins de monde, après avoir imaginé que les classes sociales anglaises du XIX.. siècle sont devenues deux races différentes.. Les distorsions ou anamorphoses présentent notre monde dans le futur comme vu à travers un miroir déformant.. Ce peut être une distorsion physique : imaginons un voyage “terrestre” sur Jupiter avec la pesanteur qui y règne.. Quel type d'homme pourrait le faire ? Ou une distorsion sociale : si l'on prend au sérieux le fameux “croissez et multipliez” on retrouve dans de tours de mille étages, plusieurs dizaines de milliards d'hommes, avec des règles de comportement très différentes de celles de notre époque.. C'est ce qu'illustre Robert Silverberg dans.. “L'effet papillon”, nommé ainsi car, pour les météorologues, un infime changement climatique en un endroit donné peut avoir des conséquences disproportionnées dans un environnement très éloigné.. Par exemple, un Coup de tonnerre , la nouvelle de Ray Bradbury.. Un touriste temporel des temps à venir, lors d'un safari dans l'ère secondaire écrase un papillon.. À son retour dans son temps natal, il s'aperçoit que la société est devenue autre.. Il va de soi que ces divers procédés peuvent se combiner dans le cadre des romans et que les auteurs ne s'en privent pas.. Tout récit de SF, pour être intelligible, garde avec l'univers de départ — le nôtre — des liens plus ou moins explicites, plus ou moins analogiques.. Mais, à partir des arrière-mondes créés ainsi par les procédés dont on vient de parler, rien n'empêche un auteur de proposer des variantes de tout ordre, et des types d'aventures pourvu qu'elles ne rompent pas la cohérence du “monde possible”.. C'est dire que dans la SF peuvent coexister des textes très différents.. Certains sont de simples répliques du monde de base — le nôtre — où, comme dans le.. , on a remplacé les cow-boys par des astronautes et les pistolets par des lasers.. D'autres s'appuient sur l'Histoire humaine, comme Asimov dans sa série intitulée.. Fondation.. , sur le texte de l'historien Gibbon.. On trouve des auteurs de SF qui s'appuient explicitement sur des connaissances et des savoirs extérieurs actuels comme Greg Egan dans.. Terranesie.. (2001).. D'autres qui font plutôt confiance à leur imaginaire propre comme Serge Brussolo.. Egan situe son récit dans un contexte à peine futur où des mutations des espèces animales et végétales qui se produisent dans une île, mais dont on sent qu'elles vont se propager.. Le texte se présente sous forme d'enquête, et les effets de vraisemblance sont extrêmement troublants.. Par contre Brussolo, dans.. Sommeil de sang.. , invente un monde improbable avec des animaux-montagne et des mines de viande.. Tout ne tient ici que par la magie du verbe et la somptuosité des images : le rapport à la SF est à la limite métaphorique, mais il existe.. Y a-t-il un sens à ces créations imaginaires ?.. Quel est le sens de cet imaginaire de la spéculation sur des possibles, sur des mondes du “et si” ?.. Selon les textes la réponse est simple : le dépaysement des décors, les vagues références à la science, quelques aventures de type colonial et nous avons une SF de pur divertissement, que les anglophones nomment.. escapist.. Mais cela ne suffit pas.. En effet, ce genre comme on l'a dit, est né alors que la science galiléenne — la nôtre — prenait son essor, et qu'elle permettait chez Cyrano une des premières expérimentations à la fois mentale et littéraire des nouveaux possibles offerts par l'astronomie à l'imaginaire.. Les récits d'explorations des espaces interplanétaires, puis intergalactiques ont fait leur miel avec le développement de ce premier essai.. Les autres sciences aussi ont engendré leur lot de mystère, ou de solutions, que la SF a exploitées.. On a vu chez Wells, ou avec le Horla de Maupassant comment le darwinisme et les théories de l'évolution ont pu engendrer de fantasmes et/ou de récits de SF.. La biologie, la génétique, les nanotechnologies, les clonages ont fourni à de nombreux auteurs, de quoi servir de contexte à leurs histoires : Ce qui est vrai des sciences “dures” comme la physique, la chimie ou la génétique, l'est encore plus des sciences sociales.. Et la Science-Fiction s'est intéressée à la puissance des médias avec.. Jack Baron et l'éternité.. (1969) de Norman Spinrad, à une critique des manipulations politiques chez Philip K.. Dick, à l'écologie et à ses confrontations avec les expansions de type colonial avec Ursula Le Guin dans.. le Nom du monde est forêt.. , aux atteintes à la liberté individuelle par des transnationales avec.. Super Cannes.. de J.. -G.. Ballard (2001).. Sans parler de l'exploration de l'espace cybernétique et des aliénations possibles qu'il engendre, comme on l'a vue avec le.. cyberpunk.. Et elle l'a fait en touchant les lecteurs dans leur propre imaginaire, à la différence d'une simple vulgarisation d'information.. Et même si, comme on peut l'imaginer, la SF ne faisait que se servir du vocabulaire de la science pour ses fictions, cela ne serait pas sans intérêt.. Cela donnerait explicitement à penser que la réalité du quotidien n'est pas un “allant de soi” un “donné pour l'éternité”, qu'une simple invention peut un jour bouleverser ce qui nous paraît parfois comme la “nature de choses” concernant les sociétés ou l'idée bizarre d'une immuable “nature humaine”.. Les références bibliographiques sont sous la seule responsabilité de Roger Bozzetto ; celles qui ont été vérifiées par Quarante-Deux sont repérées par un astérisque.. vendredi 25 avril 2003 —.. vendredi 25 avril 2003..

    Original link path: /archives/bozzetto/ecrits/definition/territoires.html
    Open archive

  • Title: Archives stellaires/Bozzetto/Écrits/Lucien de Samosate et l'Histoire vraie | Quarante-Deux
    Descriptive info: Lucien de Samosate et l'.. Jalons pour une histoire de la Science-Fiction.. : l'imaginaire ludique et gratuit d'avant la fiction spéculative.. Première version du texte :.. Change.. , nº 40, mars 1981, p.. 55-67 (numéro spécial Science-Fiction.. histoire.. s.. L'.. comme.. L'Icaroménippe.. figurent à tort dans la prétendue préhistoire du genre SF, catégorie ambiguë s'il en est.. Cette constance des critiques s'est pourtant appuyée sur des motifs très divers, parfois contradictoires.. Les premiers chercheurs français dans le domaine alors quasi vierge de la critique de SF, dans les années 50, s'étaient assigné la tâche historique de légitimer, aux yeux des tenants de la haute culture , le domaine de leurs plaisirs.. Et quelle meilleure preuve que celui-ci était respectable que l'intégration à une tradition reconnue ? D'où un certain nombre d'annexions sans complexes de quelques fleurons culturels, de l'.. Épopée de Gilgamesh.. à Lucien en passant par la Bible, Homère et bien d'autres.. Cette captation d'héritage s'appuyait sur des “ressemblance familiales” entre ces œuvres canoniques et celles qu'on nommera plus tard de SF.. Il n'y a rien là de neuf : l'analogie est la base de toute constitution du regard critique dans l'élaboration d'un genre.. Et, du point de vue thématique, iconique, on pouvait en effet relever quelques similitudes.. Une telle perspective sera celle de P.. Versins qui consacre à Lucien trois pages de son.. Encyclopédie.. [2].. ; B.. Aldiss ne la désavoue pas dans.. Billion Year Spree.. [3].. , et si elle est repoussée par S.. Moskowitz.. [4].. , c'est au nom d'une définition restrictive de la SF, qu'il voit naître au XVII.. avec Cyrano de Bergerac, dans un contexte modifié par l'essor des sciences expérimentales, comme on le voit avec.. Le songe.. de Kepler.. Plus près de nous, avec les critiques canadiens et états-uniens, la SF a été située comme un genre spécifique, différent et discernable des Utopies, du Merveilleux, des Mythes, et ses rapports à la littérature mimétique ont été étudiés.. Le rôle de Lucien en a été changé.. Mais la critique n'est pas seule à évoluer.. Depuis quelques années, la SF aussi se modifie, se transforme, se renouvelle, repense ses liens avec l'idéologie scientifique, avec le pouvoir de décision lié au savoir, et avec la littérature dans son ensemble.. Un tel bouleversement modifie notre attitude devant l'.. et nous amène à nous interroger à la fois sur son statut, sa place dans une généalogie de la SF et même sur sa modernité — ou sa “post-modernité”.. On considérera que la découverte progressive de Lucien, les tentatives diverses pour le situer dans le champ des SF, sont un exemple de l'évolution subie par la SF comme par la critique du genre depuis les années 50.. Une histoire vraie : les raisins dans le cake.. Voyons d'abord les avantages du modèle analogique appliqué à l'.. Il suppose d'emblée une classe supérieure, celle des conjectures romanesques rationnelles , où viendraient se ranger divers types de récits qui ont ceci en commun, qu'on peut en extraire certains passages conjecturaux.. Ces “conjectures rationnelles” ont un avantage : elles permettent de mettre en série certains récits qui, sans cela, ne se seraient jamais rencontrés : Platon et J.. Verne, la Bible et Wells, Lucien et W.. Burroughs, par exemple.. On éprouve un plaisir certain devant ces rencontres parfois incongrues, mais il est ensuite nécessaire de s'interroger sur la validité des présupposés que ces rencontres impliquent.. Car cette hypothèse classificatoire présente un inconvénient majeur : les textes sont réduits à n'être que les véhicules de certains extraits qui seuls — parce qu'ils sont conjecturaux — seront pris en compte : le texte est nié, il est une simple collection, une rhapsodie.. Cette méthode d'extraction, que Darko Suvin comparera à ce jeu enfantin qui consiste à picorer les raisins dans le cake, privilégie certains traits, occulte le reste, ne tient pas compte de la fonction de ces extraits dans l'œuvre, ni de l'œuvre dans son contexte.. Il s'agit d'une première tentative, et comme telle respectable, qui a eu pour mérite de rassembler un vaste et hétéroclite corpus de travail, mais qui doit être dépassée.. Car les rapprochements suggérés sont de l'ordre de ceux élaborés par un archéologue, dans une nouvelle des années 50, qui rangeait une machine à coudre au rayon des instruments de musique, sous prétexte qu'elle portait Singer inscrit sur son socle.. Ainsi, on a raccroché aux conjectures rationnelles l'.. Icaroménipe.. du même Lucien, sous prétexte qu'il y est fait mention d'un voyage lunaire — inconcevable à l'époque, c'est entendu.. Or il s'agit d'un texte que B.. Aldiss suggère avec raison de ranger dans les dialogues socratiques (p.. 58), où le but didactique/polémique est seul visé.. Menipe, ne trouvant de sagesse sur Terre, vole à la source de celle-ci, sur la Lune où vivent (?) les Dieux.. Le voyage, c'est clair, est un simple artifice rhétorique, il n'a rien d'une éventuelle conjecture sur la possibilité d'un envol vers notre satellite.. C'est portant ce texte qui est rangé, par les Bogdanoff brothers, comme “précurseur” — dans.. Clés pour la SF.. 352).. On peut utiliser un autre moyen de récupération : le passage au générique.. Si l'on affirme que l'.. met en scène des robots, des guerres interplanétaires, des extra-terrestres, qui pourra douter qu'il s'agit bien là de SF ? Mais à l'examen on sera plus circonspect, surtout si on s'intéresse à la préface qu'il convient effectivement de lire (n'en déplaise à P.. Versins, qui conseille de l'oublier !).. [5].. Loin de conjecturer , Lucien annonce froidement qu'il va entasser mille mensonges divers ; que son but n'est pas d'imaginer des possibilités, mais de faire allusion, non sans parodie, à l'un ou l'autre des anciens poètes ; qu'il n'écrit que sur des choses qui n'existent pas et ne.. sauraient commencer d'exister.. Il semble qu'il y ait quelque outrecuidance à baptiser conjecture ce qui s'en présente explicitement comme la négation.. En d'autres termes, le texte de.. l'Histoire vraie.. se présente comme un exercice purement rhétorique, ludique, pour lecteurs lettrés en connivence avec l'auteur ; un jeu sur la tradition littéraire antérieure, dans la tradition de la 2e Sophistique, qui avait déjà valu à Lucien d'écrire quelques pièces comme l'.. Éloge de la puce.. : autre texte où l'imagination se donne libre cours.. Si donc on trouve bien dans.. Histoire Vraie.. , des Luniens, une cocasse bataille sur un ring fait de toiles d'araignée, où évoluent des armées de salades-ailées, de moineaux-glands et de Centaures, sans oublier les Cavaliers-Puces, il paraît exagéré d'y voir des conjectures, des prémonitions de conflits intersidéraux.. Le détour par le générique a bon dos.. Cela n'implique pas que Lucien et la SF ne se rencontrent pas, quelque part dans l'imaginaire, mais que les raisons alléguées ici ne sont pas pertinentes.. Moins discutables sont les raisons données par Moskowitz pour ne pas l'inclure : le texte ne fait pas appel à une atmosphère de crédibilité scientifique , nécessaire pour suspendre l'incrédulité du lecteur.. La difficulté où l'on se trouve qui consiste à vouloir inclure le texte de Lucien dans une tradition de la SF, sans savoir quel statut lui donner est bien illustrée par les hésitations d'Aldiss (ch.. 3).. Il cite l'œuvre, l'insère dans la tradition des voyages philosophiques/satiriques , marque son influence, admet que pendant longtemps on a lu ce texte comme spéculatif , mais qu'aujourd'hui nous n'attendons plus de Lucien autre chose que du plaisir , car nous le lisons comme pure fantasy.. Sans nier l'aspect d'imagination débridée, il paraît difficile d'admettre que l'aspect spéculatif du texte soit devenu caduc s'il a existé.. Faisons une pause : le texte de l'.. demeure fascinant.. On éprouve un plaisir certain à le lire, et un embarras non moins certain à vouloir l'inclure dans la tradition de la SF.. Cela tient sans doute à la fois à la richesse du texte et à l'inadéquation des instruments des critiques.. La carte et le territoire : drôle d'histoire.. Pour remédier au manque de cohésion et d'efficacité du discours critique antérieur, Darko Suvin.. [6].. à l'aide d'instruments conceptuels empruntés aux formalistes russes — de Chlovski à Bakthine — à une sociologie teintée de marxisme, et à une théorie de la distanciation qui provient de B.. Brecht, a construit des critères de définition de la SF — “dans la jungle des genres”.. Il tient compte du type de distanciation (.. estrangement.. ) par rapport au monde du quotidien (le.. zéro world.. ), du projet qui motive la distanciation, et qui doit avoir une visée cognitive , le tout avec l'exploitation d'une idée neuve, d'une innovation (le.. novum.. Critères multiples et convergents : seule la conjonction des trois définit la construction littéraire de type SF.. Cette grille, Suvin l'a testée sur nombre d'auteurs reconnus, de More à Čapek ; il l'a utilisée aussi afin de problématiser la présence de certains ouvrages recensés comme de SF dans des bibliographies, ce qui l'a amené à préciser encore certains de ses critères, en posant de nouvelles contraintes.. [7].. La première tient à la notion d'hégémonie.. Il ne suffit pas qu'un élément du texte soit d'ordre spéculatif pour que le texte le devienne : il est nécessaire que l'élément spéculatif soit significatif, central et qu'il.. détermine.. , au sens fort, la logique de la narration.. Retrouvant là la fonction organisatrice du développement d'un sophisme dans le merveilleux scientifique selon Maurice Renard, il échappe aux dangers de l'analyse ponctuelle de type raisin dans le cake.. La seconde tient à la notion de consistance du monde représenté dans l'œuvre et où une invention prend corps.. Inventer un moyen de transport instantané, ou une fleur précognitive, dans un univers de conte, ce n'est pas spéculer, c'est jouer avec les règles du conte.. C'est rester indifférent aux possibilités cognitives et ne pas utiliser l'imagination pour comprendre les tendances de la réalité objective mais bien comme fin en soi, c'est-à-dire rester dans le monde régi par le principe de plaisir — qui est celui de la fantaisie.. Pour qu'une spéculation ait une vertu cognitive, il est donc nécessaire qu'elle prenne corps dans un monde représenté qui ait la consistance, la cohésion des mondes mimétiques, afin que la distanciation, comme l'innovation, n'aient pas pour conséquence l'impossibilité d' effets de réel.. Ainsi la spéculation pourra-t-elle apparaître non comme une variation simplement ludique mais comme fiction mimétique d'un possible (.. an alternate world, a world of if.. D'où la nécessité de relier la spéculation au corps de savoir d'une époque, dans lequel la notion d' expérimentation mentale à but cognitif aurait du sens et rattacherait ainsi l'œuvre à la tradition de la SF.. On remarquera la cohérence des critères et on vérifiera qu'ils permettent effectivement une discrimination, comme en témoigne le sous-titre de l'article cité.. En vertu de ces règles, on aurait pu craindre une mise sur la touche de Lucien.. Ce n'est pas le cas.. Mais les raisons données pour garder Lucien sont de deux ordres : ils se fondent soit sur l'idéologie, soit sur l'interprétation du texte.. Les preuves idéologiques sont, pour le moins, discutables : la preuve que Lucien appartiendrait à la SF, selon Suvin, est fournie par son insertion dans une série d'auteurs comprenant More, Swift, Verne, dont on nous dit (sans motiver le moins du monde cette assertion) qu'ils sont alliés à la montée des classes subversives et au lent développement des forces de production d'un savoir plus complexe (p.. 2).. On se contentera de trois remarques.. D'abord, dans l'.. , Lucien motive sa présence dans une série de cas, se plaçant entre Ajax et Hélène.. Mais il s'agit d'un jeu, aux règles évidentes.. Est-ce le cas ici ? Ensuite, appliquer à Lucien et à Swift, tels quels, les critères sociologiques cités, cela paraît au moins arbitraire.. Enfin, en supposant même que ce soit un argument, en quoi serait-ce l'.. qui se trouverait appartenir à la SF, plutôt  ...   nombre de ces traits ; il en existe d'autres, qui jouent plus librement avec la textualité.. Dans l'Île des vignes, les héros trouvent une inscription, preuve effective du passage des Dieux, selon Hérodote.. Cela ne suffit-il pas ? Voyez ! à côté du texte gravé, par terre, les kilométriques empreintes du Dieu et du Héros ! Voilà pour l'Histoire.. Et l'ethnographie ? Goûtez à ces poissons vineux, qui portent une grappe en guise de frai ! N'est-ce pas exotique, plus encore que chez Ctésias ou chez Pline ? On peut même en rajouter : ces poissons sont si alcoolisés qu'il est nécessaire, pour les consommer sans s'enivrer, de les couper avec des poissons venus des fleuves d'eau claire, tout proches ! Qui dit mieux ? Qui file mieux sa métaphore ? On en trouverait bien d'autres, de ce style.. Bonne part des scènes relèvent de ces procédés parodiques, à effet comique, qui semblent aussi gratuits que dans les histoires de menteries.. On peut, cependant, déterminer par endroits une intention critique, qui aide à constituer une fiction épistémologique , mais cela est surtout apparent à d'autres niveaux.. Ces bourgeonnements parodiques s'insèrent en effet dans la trame rhétorique de la narration.. Les scènes que l'on vient de voir sont reliées par le fil rouge du récit de voyage , donné d'emblée par la préface comme jeu intellectuel et recherche de plaisir.. Le plaisir est acquis par la satisfaction du désir de choses nouvelles , il est lié au jeu intellectuel qui les construit : bel effet de feed-back ! À la différence des romans de type novel , qui supposent le récit d'une aventure — avec ses gradations, ses répercussions sur l'intériorité d'un héros qui mûrit, en liaison avec le déroulement du temps etc.. — nous avons ici une sorte de romance.. Arbitrairement accolés, toutes sortes d'épisodes se présentent au lecteur, afin de lui faire visiter un Cosmos (ou un chaos ?).. Et nous voilà conviés à parcourir les îles, les mers, les océans, les baleines, le ciel, la Lune et les étoiles — dans un bateau à voile ! Le récit (ou le trajet) prend fin de manière abrupte — dans.. Les Aventures d'Arthur Gordon Pym.. , quand on arrive à l'ultime p(l)age (cf.. Ricardou,.. Problèmes du nouveau Roman.. ), là où, faute de pouvoir imaginer l'indicible, le récit s'amenuise.. La figure de cette fin c'est le naufrage.. S'ajoute, chez Lucien, la promesse d'une suite, évidemment destinée à n'être pas tenue : dire ce qu'il y a de l'autre côté — ou, comme il l'annonce au début, sur l'autre rive.. Le but seul était proposé d'emblée : il s'agissait de savoir où s'arrêtait l'Océan.. [8].. , c'est la seule information neuve qui nous sera donnée, le seul leurre qui motive le désir de choses nouvelles.. Tout le reste relève d'un voyage de confirmation : on fait le tour, de manière ironique, du savoir ancien, accumulé, hétéroclite, et comme il est sans ordre, il se clôt inopinément.. Le navire, dont les transformations en aéronef, en sous-marin, en traîneau, etc.. , ont motivé les diverses phases (et amené les divers lieux) d'exploration de ce monde ancien , se brise, et par là termine l'aventure du récit (Ricardou).. On ajoutera ceci, à propos de conjecture : les mutations du bateau n'ont rien qui relève de l'innovation.. Ce sont des variations ludiques sur un modèle combinatoire simple, dont le mécanisme est aisé à reconstruire.. Bateau + eau de surface = bateau ; + air = nacelle ; + terre = traîneau ; + glace = igloo sous-marin (?).. Ajoutons qu'il flotte sur du lait, sur du vin, qu'il glisse sur la cime des arbres dans la mer forestière , etc.. Si exploration de possible il y a, ce sont à des possibles rhétoriques, et non des éventualités, des hypothèses que nous aurons affaire.. D'autant, comme on l'a vu, que ces transformations ont une fonction narrative : elles permettent au récit, dont la dynamique est fondée sur le seul effet de ces mutations, de se dérouler jusqu'au terme où il se disloque.. L'arbitraire de ces manipulations crée à la fois des effets de comique et motive un certain sense of wonder , né de la rencontre de l'incongru créé par certains rapprochements qui annoncent certains collages surréalistes.. C'est une voie qu'explorera de manière consciente la SF de nouvelle vague, après Roussel, et qui est très présente dans les nouvelles ballardiennes de.. Vermillon Sands.. Ces rapprochements sont l'un des moyens d'aborder le niveau de la créativité textuelle, là où la modernité du texte de Lucien est peut-être la plus évidente.. Un certain nombre de procédés sont mis en œuvre et exhibés comme tels, justifiant le titre de l'œuvre :.. À savoir, une véritable histoire, produite et réalisée sans références à un modèle pris dans la réalité empirique.. Une création fictionnelle à part entière, explicitement ; un artefact dont on nous donne le lexique et les règles de production — annonçant de nombreuses pratiques de l'OULIPO.. [9].. Vraie , cette histoire l'est aussi dans la mesure où il s'agit de travailler sur un matériau réputé donné par la surnature (les mythes), dont on montrera qu'il est reconstructible par des lois relevant du simple discours littéraire, et que cela vaut pour toute idéologie.. En ce sens le discours vrai est celui qui démonte la fausseté des autres.. D'où la vérité qui se dégage de cette histoire : que notre environnement psychologique, sociologique, ou métaphysique sont projections de notre esprit.. D'Evhémère à la préface de.. Crash.. , cette hypothèse a été proposée, soutenue, nuancée : quel lien existe-t-il entre le paysage intérieur et le paysage technologique, à chaque époque ? En quoi la description d'un monde subjectif en termes d'univers technologique (quelle que soit la technologie, ce peut être celle de la magie, aussi bien que celle des ordinateurs !) permet-elle une action sur le monde empirique ? Questions-clé, en ce qui concerne,.. au moins.. , la SF.. Dans le monde où vit Lucien, la vérité d'un énoncé est tirée de son autorité , c'est-à-dire de l'appartenance à une tradition ancienne et/ou divine ; elle trouve dans l'étymologie — dans le langage, au sens large la caution de son existence.. Si une chose est vraie, on doit en trouver la preuve dans le langage, en remontant par l'étymologie jusqu'à la langue primitive, la langue des Dieux.. Telle est la norme, la croyance officielle.. Voyons son illustration critique dans l'.. Avec ses compagnons, le héros aborde une île, faite de fromage durci, située dans une mer de lait : voilà les faits.. Comment les expliquer ? Sur l'île, une stèle (encore !) indique qu'il se trouve un temple élevé en l'honneur de Galathée, princesse/naïade marine.. D'autre part, on apprend aux héros que Tyro est la reine de l'île.. Voilà les éléments explicatifs.. Comment savoir si nous pouvons connaître le sens ? Élémentaire, mon cher Watson ! Galathée signifie blanche comme le lait , il est normal qu'on ait élevé un temple à cet endroit.. Tyro renvoie à fromage , elle est donc, par décret surnaturel, la reine de l'île.. Les choses sont bien comme elles doivent être, puisque les noms qui les désignent disent ce qu'elles sont ! CQFD.. Cette illustration de Lucien nous indique en fait le processus de création textuelle.. Lucien prélève, dans la mythologie, deux mots qui sont deux noms de déesses ou d'héroïnes, Galathée et Tyro, qui ont leur propre réseau d'aventures et n'ont rien à voir l'une avec l'autre.. Il les extrait de leur réseau mythique et les met en contact, d'une manière arbitraire, mais de façon qu'en apparence leur rencontre soit justifiée par l'analogie (externe) entre le lait, le fromage et le fait que l'un se transforme en l'autre, dans le monde empirique.. Le procédé est clair, il vise à mettre en lumière deux éléments.. D'une part il met au jour, de manière aveuglante, la capacité d'invention au strict niveau des signifiants (les mots Galathée, Tyro) par l'arbitraire de l'écrivain, qui motive ces rapprochements par le seul désir de choses nouvelles , c'est-à-dire de production de récits.. D'autre part, est démystifiée l'apparente caution surnaturelle de l'étymologie : si des choses existent, c'est parce qu'on les invente, ce n'est pas parce qu'elles ont été données.. Il exhibe joyeusement cette créativité des mots et du langage, qui sans autre caution que leur efficacité propre donne à voir et à comprendre.. Poussons un peu plus loin son raisonnement : ce qui fait la vérité ce n'est pas la caution divine, c'est le fait que l'homme peut tout inventer (aspect de fantaisie) et que ce qui demeure comme vrai, c'est ce qui résiste à l'expérience.. Mais cette notion de validation par l'expérience n'est pas encore présente à son esprit, elle le sera chez Cyrano, plus explicitement.. Ce qui demeure, c'est cette confiance en l'autonomie créatrice de la fiction, que la SF, par la suite et jusqu'aux années récentes, avec la.. , exploitera peu.. Les auteurs de SF ont préféré croire qu'ils exploitaient des idées, sans toujours se rendre compte que la manière fictionnelle de s'interroger (sur le monde, la technique l'homme, ou le reste) met surtout en jeu un aspect de créativité du langage.. Avec la critique, la SF a préféré s'imaginer qu'elle produisait des discours, alors qu'elle composait des textes, qu'elle inventait des figures, des symboles.. Ce retour à l'.. nous le rappelle avec force et humour.. Le vrai de l'histoire.. Les moyens, comme les résultats de la connaissance, sont donc présentés par Lucien comme des fictions.. Il en découle clairement ceci : l'activité fictionnelle est autonome ; au même titre que les autres moyens de connaissance, elle est productrice de savoir.. dans.. sur.. le monde empirique.. C'est peut-être paradoxal, mais qu'on s'interroge alors sur les conséquences de ce paradoxe.. Mimer le monde du mythe, le faire fructifier, bourgeonner d'annexes dont les procédés de production sont mis à nu, cela signifie démythifier la pseudo-rationalité du monde empirique et des discours qui prétendent le justifier comme les fictions mimétiques qui tentent de le reproduire.. C'est donc rendre possible la liberté d'inventer, sans fin.. C'est refuser l'aliénation des résignations, des fatalités au nom d'un ordre (qu'il soit surnaturel, économique ou autre).. Par cette foi en l'autonomie de la fiction, et les conséquences subversives qui en découlent, Lucien se trouve être l'un des lointains ancêtres de la fiction-en-ce-qu'elle-est-spéculation, tradition souterraine à quoi se rattachent les œuvres de Swift ou d'Orwell, ainsi que de nombreux d'auteurs actuels comme Ballard et W.. Burroughs.. Ceux-ci, entre autres, s'efforcent de donner à ressentir la société (?) post-industrielle (?) par des textes qui doivent beaucoup à la créativité poétique, sans toutefois rompre comme chez Lucien tout lien avec la réalité sociale.. On peut s'interroger sur l'ambivalence de ce désir d'être reconnu par une culture dont on dénonce les lacunes, les failles, les occultations, au moment où l'on insiste pour s'y intégrer.. Est-ce afin de la renouveler ? Mais pourquoi craindre alors de s'y dissoudre ?.. Versins,.. Encyclopédie des Voyages imaginaires.. , Lausanne 1972.. B.. Aldiss,.. , Weidenfeld Nicholson, London 1973.. S Moskowitz,.. Explorers of the infinite.. , Hyperion reprint 1974.. nº 580-1, p.. 36.. D.. Suvin,.. Pour une poétique de la SF.. , Presses de l'Université du Québec 1977.. Suvin, On what is and is not an SF narration.. With a list of 101 Victorian books that should be excluded from SF Bibliographies ,.. Science Fiction Studies.. , nº 14, mars 1978.. La question se pose en effet très différemment dans le monde de l'époque.. L' autre rive n'existe peut-être pas, et l'on tombe dans le néant.. Voir, pour une exploitation de cette idée, P.. J.. Farmer, Par-delà l'Océan (.. Sail on ! sail on !.. ),.. Fiction.. 207, mars 1971.. Ouvroir de Littérature Potentielle (Raymond Queneau, Jacques Roubaud, Georges Perec…).. jeudi 24 août 2000 —.. samedi 9 septembre 2000..

    Original link path: /archives/bozzetto/ecrits/jalons/samosate.html
    Open archive



  •  


    Archived pages: 1235