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    Archived pages: 1235 . Archive date: 2013-12.

  • Title: Archives stellaires/Gérard Klein/Articles/Jacques Sternberg [2] | Quarante-Deux
    Descriptive info: section Gérard Klein.. tout Quarante-Deux.. Sauter la navigation.. accueil.. exliibris.. pgeff.. kws.. récits.. prix.. galerie.. carnets.. photos.. Vous êtes ici :.. →.. Archives stellaires.. Gérard Klein : choix d'articles.. Jacques Sternberg [2].. Sections.. Bozzetto.. Curval.. Klein.. Divers.. Navigation.. l'auteur.. présentation.. Exécution et apothéose de Jacques Sternberg.. Première parution :.. Fiction.. 145, décembre 1965.. L.. e dernier roman de Sternberg,.. Toi, ma nuit.. (Éric Losfeld/le Terrain vague, 1965), commence comme ses précédents ouvrages.. C'est-à-dire qu'il débute par ce torrent d'imprécations glacées contre les mondes présents et à venir qui permet au génie précité de roder sa machine à écrire et de s'échauffer en véritable sportif du verbe.. Et l'on pourrait se croire à l'orée d'une nouvelle Banlieue ou dans le meilleur des cas à l'aube d'un autre Jour ouvrable, si quelque chose de tout à fait nouveau n'apparaissait bientôt dans le ton.. Il n'est pourtant guère facile, pourvu que l'on ait une certaine formation littéraire, de trouver des qualités aux romans de Sternberg, ni même de le réduire à la postérité de Kafka ou au.. nonsense.. Le récit tient dans son œuvre une place fort mince et il est possible de condenser l'anecdote de ses romans en deux ou trois lignes.. La psychologie romanesque lui fait horreur, au même titre que les signes habituels de la vraisemblance, et lorsqu'il ouvre la bouche de ses personnages, c'est pour y mettre des propos d'une banalité aussi confondante qu'agressive ou d'une artificialité plutôt puérile.. Il n'est pas davantage possible de le ramener au nouveau roman.. Il n'en a ni le culte de l'objet ni le goût maniaque de la méthode.. La littérature moderne n'a exercé d'ailleurs à peu près aucune influence décelable sur Sternberg, au moins pour le moment ; je n'en dirai pas autant du cinéma, des magazines, de la publicité, voire de la télévision et du tennis.. Sternberg écrirait sans doute à peu près comme il fait si l'on avait brûlé toutes les imprimeries en 1940 ou même en 1910, et lorsqu'il se réclame d'un auteur mort ou vif, il s'agit davantage d'un témoignage d'admiration que d'une manifestation de reconnaissance.. Le tort des livres de Sternberg, du point de vue des critiques, — et à mon sens, la raison de leur intérêt — est qu'ils relèvent d'un genre sensiblement extérieur au roman.. Ce genre dont la nouveauté n'est pas totale, mais dont l'expression est restée jusqu'ici relativement marginale, pourrait être défini comme celui des autobiographies imaginaires, des journaux intimes inventés, étant bien entendu que non seulement la vie du héros à la première ou à la troisième personne et ses péripéties relèvent de l'imagination, mais aussi, par ses grandes lignes, l'univers où il se meut.. Les “romans” de Sternberg décrivent en fait la vie de Sternberg dans un monde imaginaire, fantastique, inventé, mensonger et éprouvé à mesure qu'il est décrit.. Si l'on considère que le roman installe des personnages fictifs dans un monde aussi véridique que possible, on voit qu'il s'agit ici de l'opposé, et de l'insertion de l'auteur, personnage existant, (ou du moins de l'idée qu'il se fait de lui-même), dans le monde surgi de son imagination.. En s'installant devant sa machine à écrire, Sternberg pousse une porte et s'aventure ailleurs.. Il y vit et décrit avec une relative sincérité ce qu'il y vit.. Cette sincérité n'est d'ailleurs pas exempte de tromperies, de mensonges à l'intérieur du mensonge et de faux fuyants, mais ce sont là des altérations de l'honnêteté qui ont cours dans le monde réel et qui ne l'empêchent pas de s'imposer à ceux qui l'habitent.. La sincérité littéraire de Sternberg dans ses meilleurs livres, et en particulier dans le dernier, tient à l'évidence avec laquelle son monde fantastique s'impose à lui.. Bien entendu, il ne surgit pas tout armé de son cerveau.. Il se définit à mesure.. Les œuvres de Sternberg sont d'abord des aventures vécues au fil de la plume.. On conçoit, dès lors, les raisons de l'absence de toute construction, de la minceur de l'anecdote, de la banalité ou de l'onirisme du dialogue, toutes pauvretés éminemment critiquables s'il s'agissait d'œuvres élaborées avec le soin habituel du romancier ingénieux.. La tentative de Sternberg n'est certes pas isolée.. Il serait aisé de lui trouver des précédents ou des cousinages.. Pour ne citer que des œuvres récentes, elle évoque celle de Roger Blondel dans.. Bradfer et l'Éternel.. , celle de Raymond Queneau dans.. les Fleurs bleues.. On peut lui trouver aussi une certaine parenté, en sortant de la littérature, avec celle de Jerry Lewis dans la plupart de ses films, où le héros, dont la personnalité est relativement bien définie et constante, se trouve affronté à une série d'univers proprement fantastiques qui ne se contentent plus de réfléchir ses obsessions, mais qui les manifestent objectivement.. Mais si d'autres écrivains ont produit des mondes imaginaires, rares sont ceux qui y ont vécu le temps qu'ils le décrivaient.. La plupart du temps, leur effort, quelle que soit la qualité de ses fruits, procédait d'un décalage ressenti entre un univers fantastique et la perception qu'ils avaient d'eux-mêmes.. Par un effort, ils projetaient en dehors d'eux-mêmes — et par là s'en excluaient — un monde imaginaire et plus ou moins obsessionnel.. Que l'on songe à Raymond Roussel et à la nécessité d'une élaboration linguistique  ...   restaient des mannequins qu'il habillait de ses illusions et qu'il rendait à l'oubli en les dévêtant.. Seules exceptions et exceptions significatives, les femmes-néant qui, portant la mort, signifient la mort et sont la mort et qui ne se laissent pas résoudre à l'état d'objet parce qu'elles y réduisent précisément le narrateur.. Mais elles ne sont pas quelqu'un d'autre, elles sont l'autre, l'ailleurs dont il est impossible de ne pas reconnaître la réalité mais avec qui il est impossible de dialoguer.. Elles portent le masque du seul avenir certain.. Rien de changé en apparence au début de.. Au contraire, le caractère grimaçant, mécanique, pneumatique de ces êtres que Fritz Leiber appelait fort heureusement femmequins , se trouve exacerbé.. Mais bientôt, page 134 exactement, quelque chose se passe, quelqu'un entre dans l'univers sternbergien, pour la première fois.. Une porte s'ouvre sur autrui, le désert se remplit et le véritable sujet du livre apparaît : une rencontre dans un monde de l'autre côté des miroirs.. Ce quelqu'un n'est pas n'importe qui.. En l'amenant à cette vie étrange que donnent les mots, Sternberg a créé un type littéraire qui aura sans nul doute une nombreuse postérité.. Je crois bien qu'il a été jusqu'à inventer dans une certaine mesure de nouveaux sentiments, de nouveaux comportements, un nouveau mode d'être et d'agir.. Et c'est la raison pour laquelle.. , sans être pour autant le meilleur livre de Sternberg, est peut-être le plus marquant et augure bien de la suite de son œuvre.. Je ne me lancerai pas ici dans une analyse psychologique de l'héroïne de.. Je laisse au lecteur le soin de découvrir cette déconcertante figure et d'apprécier sa réalité.. Mais elle s'imposera à lui comme elle s'impose au narrateur.. Les écrivains ne donnent jamais une image du vrai, mais seulement de l'idée qu'ils se font des choses et des êtres.. Ils les inventent, et ensuite les êtres se modèlent sur les produits de l'imagination.. Mais rares sont les écrivains qui dépassent le stade de ce qu'on appelle la description, c'est-à-dire de la simple répétition des imaginaires antérieurs.. Dans.. , Sternberg y est arrivé.. Et cela me paraît repousser dans l'anecdotique les négligences dont le livre, malgré sa verve, est émaillé.. D'ailleurs, malgré ses faiblesses, ce roman de Sternberg est sans doute le mieux construit de ceux qu'il a écrits à ce jour.. Il tend vers quelque chose.. Dans ses romans précédents, Sternberg se contentait d'explorer un univers et, au bout d'un certain temps, en venait à se fatiguer, puis, incapable de s'arrêter sur sa lancée, à se répéter et même à lasser.. Il démarrait mieux qu'il ne concluait et n'aurait pu échapper à cet écueil qu'au prix d'une sévérité à l'endroit de son texte qui ne lui fut imposée qu'une fois, avec.. , et dont il est incapable de son propre mouvement.. Ne racontant pas d'histoire, mais une démarche, il ne pouvait lui trouver de terme que la mort ou, plus prosaïquement, qu'un nombre de pages suffisant.. Ici, au contraire, on le sent au départ quelque peu contraint, avec verve certes, et envie de raconter, mais sans une conviction entraînante, comme si on lui avait imposé d'écrire, jusqu'à ce qu'il découvre une issue et ce qu'il a vraiment envie de dire.. Le relais est pris cette fois dans le bon sens la progression existe, on passe de l'anecdotique à l'essentiel.. On commence à lire en s'amusant, et puis on est pris, comme l'auteur l'a été.. est un livre à lire d'une traite et puis à relire.. Sa conclusion, certes, entre bien dans la convention sternbergienne, mais son caractère artificiel est celui de tous les dénouements dramatiques.. Ce ne sont pas les héros du livre qui succombent dans le déraillement d'un train ; ce sont seulement les dernières images d'un désert qui s'effacent au moment où la rencontre de l'autre devient totale.. Un signe établit bien la différence entre l'héroïne et les femmes-néant des œuvres précédentes elle n'est pas la mort, elle n'apporte pas la mort, mais elle se borne à l'annoncer et, ce faisant, elle la réintroduit dans un ordre des choses supportable parce qu'accidentel, contingent et finalement secondaire parce qu'inférieur à la vie.. Au moment de conclure, je voudrais attirer l'attention sur un personnage d'une extrême importance pour l'œuvre de Sternberg.. Il s'agit de l'éditeur du Terrain Vague, Éric Losfeld.. En publiant le meilleur et le moins bon Sternberg (et parmi le meilleur, je citerai les.. Géométries.. et.. , qu'il est grand temps d'extraire de l'oubli distingué où ils sont tombés), Losfeld a inventé Sternberg comme Sternberg invente ses livres, au lieu de le déposer dans une case d'un catalogue.. C'est exactement le genre d'éditeur qui rend de la dignité au fait d'écrire et qui fait de la littérature et de l'édition une aventure plutôt qu'une quelconque industrie.. Au moment où d'épaisses ténèbres s'amoncellent sur le monde du livre et où l'écrivain apparaît presque partout comme un gêneur indispensable qu'il est bien temps de ramener à un sain respect de l'organisation et de la productivité, il était juste de le rappeler.. © Quarante-Deux.. — Reproduction interdite sans autorisation.. Voir les.. conditions d'utilisation.. Création :.. dimanche 29 septembre 2002 —.. Modification :.. dimanche 29 septembre 2002.. Adresse du site :.. haut de page.. écrire à Quarante-Deux..

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  • Title: Archives stellaires/Gérard Klein/Articles/la Maison de rendez-vous | Quarante-Deux
    Descriptive info: la Maison de rendez-vous.. , un roman de Science-Fiction ?.. Fiction.. 148, mars 1966.. D.. ans son dernier roman,.. , Alain Robbe-Grillet tente une nouvelle incursion dans l'imaginaire et la pousse cette fois jusqu'au fantastique, moins au niveau du thème d'ailleurs qu'à celui de son traitement.. Cette tendance s'était déjà affirmée dans son roman précédent,.. Dans le labyrinthe.. , vieux de six ans déjà, et il l'avait exposée dans divers essais consacrés à sa conception de la littérature.. [1].. Il n'est guère possible de raconter.. , parce que l'intrigue de ce roman est à la fois trop simple et trop compliquée pour être résumée en moins de pages que le roman n'en compte lui-même.. Ce paradoxe n'a rien que d'élémentaire.. Disons, pour parodier Borges, qu'un livre qui contiendrait tous les ordres possibles de l'alphabet, par exemple, serait construit sur une règle fort simple et qu'il serait en même temps impossible à décrire autrement qu'en le reproduisant.. Mais si l'intrigue ne peut être résumée — et cela est déjà intéressant — il est possible de noter que l'action du livre s'accroche à quelques points.. Il semble que l'on puisse distinguer une atmosphère, des personnages, des actes ou des faits dont la note culminante est peut-être un meurtre.. Ces catégories ne sont évidemment pas distinctes les unes des autres : il ne s'agit que de perspectives commodes, à partir desquelles le lecteur et le critique peuvent tenter d'analyser leurs impressions.. L'atmosphère est celle de Hong-Kong vue au travers des lunettes déformantes du roman policier ou du roman d'espionnage.. Les personnages sont dignes de ce cadre.. Leurs actes et les situations où ils se mettent sont leurs attributs inéluctables dans ce contexte.. Rien de tout cela n'est étranger au lecteur du format le plus courant.. Et chaque phrase prise isolément, sortie de son contexte, pourrait avoir l'air d'être tirée d'un des volumes de la vieille collection du Masque , à cela près qu'on y reconnaît presque toujours la marque d'un écrivain de la meilleure qualité.. Le propos de cette analyse est de montrer que, sous cette apparence par trop évidente, se cache autre chose, qui est très proche de la Science-Fiction.. La question peut se poser (sans qu'elle soit essentielle) de savoir si l'atmosphère de Hong-Kong en proie aux fièvres de l'or et de l'opium, aux troubles que seule sait susciter la chair ambrée et aux passions violentes que distillent les tropiques, est réaliste ou s'il s'agit d'une fabrication de pacotille, nourrie des clichés empruntés aux romans d'action bon marché et inexprimablement démodés de l'entre-deux-guerres.. En deux paragraphes sibyllins, l'auteur se débarrasse de ce faux problème : ceci, dit-il d'abord, n'a pas de rapport avec la réalité ; cela, affirme-t-il ensuite, n'est peut-être pas imaginaire.. Ce faisant, il se définit une scène, un espace vide qui se peuplera strictement au gré de son bon vouloir, de ses emprunts et de ses souvenirs.. Il met très exactement son livre entre les parenthèses de la littérature, sans se refuser ni les apports de la réalité ni ceux des romans antérieurs.. On reconnaît là une très vieille attitude de la Science-Fiction : la planète Mars, telle que la décrivent les auteurs de Science-Fiction, n'est ni celle des savants ni tout à fait celle de leur imagination.. Elle a, avec ce que l'on en sait et avec ce que leurs prédécesseurs dans l'imaginaire en ont dit, les rapports qui les arrangent.. Hong-Kong ou Mars, qui sont loin de nous dans l'espace et dans le temps, nous parviennent en tant qu'images aussi bien par le canal du reportage que par celui de la bande dessinée.. Il n'y a pas pour nous d'autres réalités perceptibles de Mars ou de Hong-Kong que celles qui nous parviennent par le biais de canaux sciemment ou non infidèles.. Je crois pour ma part — sans que cette opinion ait une valeur définitive — à l'atmosphère de pacotille composée de clichés où les références au réel, comme dans la Science-Fiction, n'ont que valeur de prétexte.. Cela ne veut pas dire qu'elle soit de mauvaise qualité.. Dans le noir, à une certaine distance, le verre brille comme du diamant.. Il faut s'approcher et tirer la loupe pour déceler la différence.. Mais tout l'artifice de la scène, et ici du conteur, consiste à empêcher le spectateur de s'approcher de trop près.. Le rêveur, ni le lecteur, que je sache, ne sont des joailliers.. Nous admirons l'illusionniste parce que nous savons qu'il n'est pas magicien, et tout écrivain conscient qui fait briller la pauvre encre des mots est un tailleur de verre.. Ce monde de pacotille prolonge celui de Marienbad.. [2].. Ici et là, nous sommes hors du temps et de la société, ou plus exactement retenus dans le temps à un moment ancien où il semble s'être figé, parce que la sphère qui nous est peinte est inutile à sa continuité.. Marienbad et Hong-Kong sont les restes fossiles d'un ordre antérieur, perdus au sein d'une histoire qui ne sait plus rien d'eux.. Des indices semblent établir que les choses se déroulent aujourd'hui.. Ce sont de faux-semblants.. Une colonie étrangère riche d'argent et de loisir, baignant au sein de la foule asiatique, y prélevant son tribut de plaisirs qui, dans sa perspective (la seule qui compte ici), sont raffinés, et dont la liberté s'habille au besoin de violence, qui se retrouve dans cette “maison de rendez-vous” ; des personnages comme Lady Ava, trouble souveraine de la maison et de cette société, comme Kim la servante dont l'empire est peut-être tel qu'elle règne sur sa maîtresse, comme Ralph Johnson, l'Américain, aventurier naïf, ou comme Manneret, éternel médiateur entre l'Occident et l'Extrême-Orient, tout cela.. semble.. procéder à la fois de Malraux et de Dekobra.. Et leurs actes prolongent ces personnages.. Lady Ava, belle encore, séduit par filles interposées.. Johnson tue en occidental, c'est-à-dire pour de l'argent.. Kim prolonge dans sa démarche l'énigme de ses longues cuisses et de ses yeux fendus, tandis que Laureen, en vierge profanée, oscille entre les deux extrêmes de l'Occident, la vertu et le péché.. Mais aucun de ces traits ne constitue le destin, le devenir de ces personnages ; ils en sont revêtus, dans l'immobilité, comme de la couleur de leurs vêtements.. Le tout dans cette atmosphère de demi-fête perpétuelle qui doit imprégner les maisons de rendez-vous, surtout lorsqu'elles se savent à terme condamnées.. De toute évidence, cela est un jeu.. Je crains d'avoir donné jusqu'ici l'impression d'une action trop précise, qui trahirait le livre, car il est, volontairement, le contraire de la précision ; mais j'ai voulu rendre compte du cadre afin que les réflexions qui vont suivre aient un support et deviennent intelligibles même à qui n'a pas lu le roman.. La première impression (celle que laisse une lecture cursive) est celle de l'ensemble incoordonné et contradictoire — encore qu'enchanteur — des souvenirs laissés par des lectures anciennes.. Rien sur quoi l'on puisse fixer la petite lumière de la mémoire, mais seulement ce qui demeure en marge des images déchiffrées.. Ainsi les personnages de bandes dessinées acquièrent-ils dans le souvenir une qualité que leur réexamen déçoit.. Des images surnagent à la surface d'une brume et leur netteté enchante.. Il est possible de les décrire, mais jamais de les relier.. Et l'absence de profondeur, l'absence de signification qui les caractérisent, leur prêtent toutes les possibilités de la profondeur et de la signification.. Certains effets de l'art pictural délivrent cette même impression.. Je me souviens de toiles qui, vues d'une certaine distance, évoquaient une tapisserie patinée, plus belle que toutes les tapisseries anciennes, et qui, lorsqu'on s'approchait, se dissolvaient en une nuée de taches de couleurs, comme si de cette distance où l'œil perçoit mais où il ne peut encore analyser, surgissait, à l'occasion de la toile, l'image idéale de la tapisserie, inscrite dans le cerveau.. Ainsi un détail, un objet, paraissent-ils parfois admirables tant qu'ils ne sont pas déchiffrés tout à fait.. La seconde impression qui dérive de la première est celle que l'on ressent quelquefois dans un rêve, ou plutôt lorsque, éveillé mais encore somnolent, on tente de se remémorer ou d'analyser un rêve.. Elle n'a pas, elle n'a plus le support de l'objet qui fit naître un souvenir.. L'incertitude l'habite.. Et ce sont les images qui échappent, qui sont  ...   nous avons vécus en rêve ? L'ordre dans lequel ces possibles se situent, dans le roman, peut être considéré comme indifférent.. On peut aussi bien reprendre le livre à la première page après en avoir achevé la dernière sans relever de profonde solution de continuité.. Les personnages nous paraissent alors conditionnés par leurs possibles.. ultérieurs.. en raison de la connaissance que nous en avons.. Ce caractère cyclique est logique et nécessaire.. Il serait absurde d'accorder un primat à l'un des possibles décrits sous le prétexte qu'il est plus proche de la page de titre du livre qu'un autre.. S'ils entretiennent des relations, il importe qu'elles soient réciproques.. Le seul primat réel est celui du lecteur, de l'observateur qui pénètre quelque part dans l'œuvre et découvre dans un certain ordre le labyrinthe.. L'ordre des pages est une convention qui n'influe plus complètement sur l'ordre des événements.. On fera néanmoins remarquer que ce dernier est orienté et qu'il n'est pas réversible.. On voit que le lecteur éclairé de Science-Fiction et peut-être plus encore le lecteur de Borges seront mieux à même d'apprécier la dernière œuvre de Robbe-Grillet que la plupart des lecteurs tout court, qui seront sans doute enclins à lui trouver une originalité et une complexité, sinon une obscurité, qui ne s'y trouvent en réalité pas.. On voit aussi que Robbe-Grillet a mis une sorte de malicieux point d'honneur à utiliser des idées et des méthodes qui procèdent de la Science-Fiction, en s'attachant à éliminer toutes les conventions propres à cette littérature en même temps qu'il brouillait les pistes en faisant au contraire l'usage le plus suivi des conventions d'autres genres populaires, sans doute mieux adaptés à sa sensibilité d'écrivain.. Pas de machinerie ici pour passer d'un monde parallèle à un autre, mais seulement le cerveau et la plume de l'écrivain.. Revolver, jonques et robes fendues sont au contraire les attributs esthétiques de l'œuvre et ne sont nullement nécessaires à sa structure.. La machine à prédire les possibles, qui aurait sans doute paru nécessaire à tout écrivain de Science-Fiction, a été ici biffée : la raison en est claire ; elle aurait impliqué une rationalisation, c'est-à-dire une référence, un renvoi à quelque chose d'extérieur à la littérature et de parfaitement inutile dans le domaine littéraire, à partir du moment où l'on entend se soustraire aux nécessités de la vraisemblance immédiate.. Œuvre de Science-Fiction achevée qui fait passer dans le domaine de la littérature générale, sans en souffler mot, quelques-uns des thèmes les plus riches de la Science-Fiction, le roman de Robbe-Grillet sort totalement du cadre de celle-ci.. En un sens, il couronne des années d'efforts dans l'imaginaire et consacre le succès d'une méthode pédagogique et d'un mode de réflexion au moment où il nie jusqu'à leur existence.. Attitude, on le notera en passant, tout à fait opposée à celle de Godard dans.. Alphaville.. , qui utilise le vocabulaire et dans une certaine mesure le décor, les attributs de la Science-Fiction, sans jamais en faire.. Seuls des spectateurs naïfs ou ignorants en matière de Science-Fiction ont pu s'y tromper.. Il ne suffit pas de baptiser carpe un lapin pour qu'on puisse le tirer dans les airs.. Le rapprochement, pour spécieux qu'il soit, valait d'être fait, car ces deux tentatives, aussi différentes qu'il est possible, sont le fait d'artistes a priori étrangers à notre genre mais qui en ont apparemment subi, directement ou indirectement, l'influence.. Reste le problème de la portée de l'œuvre de Robbe-Grillet.. Très peu de critiques sont à même d'en apprécier l'originalité réelle, et il ne convient guère de se tourner vers nos confrères de la littérature générale pour en obtenir un avis.. Autant interroger à brûle-pourpoint un géomètre du siècle avant-dernier sur la moderne théorie des ensembles.. En un sens, Robbe-Grillet leur a joué un bon tour : presque aucun des éléments de ce roman n'est original.. Leur réunion en une œuvre achevée est incontestablement un événement, et ce livre devrait avoir une postérité.. Nous dirons, de notre point de vue, qu'il s'agit d'une très intéressante étape dans l'histoire des littératures de l'imaginaire, certainement pas d'un commencement, mais que cette étape peut être l'occasion d'une véritable libération pour de nombreux thèmes qui étouffaient sous le poids d'un folklore désormais inutile.. Je gage, pour peu que les écrivains veuillent tous se mettre à l'heure de ce que j'appellerai volontiers la littérature possibiliste ou encore parachronique, que les critiques de.. pourront bientôt se faire une petite fortune en donnant des cours par correspondance.. Il demeure que le roman de Robbe-Grillet se ressent de l'élaboration d'une technique inhabituelle et qu'il fera sans doute un jour figure d'œuvre un peu simplette, un peu systématique, malgré les qualités de plume incontestables de son auteur.. L'intérêt du livre me paraît résider davantage dans la mécanique intellectuelle qui le sous-tend et que j'ai tenté d'analyser, que dans l'originalité de son expression ou de sa signification.. Après tout, comme dans beaucoup d'ouvrages de Science-Fiction du reste, son thème est un peu court, son intrigue bien schématique, soit que Robbe-Grillet ait craint d'effrayer son lecteur en embrassant dans une perspective aussi neuve pour lui un sujet plus vaste, soit qu'il se soit contenté de nous proposer aujourd'hui un divertissement et une maquette.. Il ne profère pas seulement une boutade en parlant ici et là d'un roman policier, d'un roman d'aventures.. Riche de possibilités littéraires, suggérant des œuvres plus achevées, le roman de Robbe-Grillet est sans doute, malgré ses limitations, le seul ouvrage réellement moderne qui ait été publié cette année, le seul qui doive quelque chose à la réflexion continue de générations d'écrivains sur leur métier.. La plupart des autres romans, quelles que soient leurs qualités, procèdent de la sociologie, de la psychologie ou du journalisme et auraient pu être écrits, leur sujet mis à part, et encore, il y a trente ou quarante ans au minimum.. Je ne crois pas que le roman de Robbe-Grillet, malgré son cadre désuet, aurait pu l'être il y a dix ans.. Ce résultat témoigne d'une culture, c'est-à-dire d'une mise en perspective des efforts des hommes.. La plupart des autres écrivains se comportent comme s'ils n'avaient rien appris au-delà de leur grammaire et d'une éducation sentimentale le plus souvent bâclée.. L'œuvre de Robbe-Grillet procède de cette idée que le rôle de l'écrivain n'est pas d'exprimer l'éternel humain, mais de montrer au contraire comment sa conception du monde et de lui-même se transforme à mesure qu'il apprend et qu'il imagine.. On en regrettera davantage que les jurys littéraires n'aient pas cru devoir couronner cette œuvre et convier ainsi lecteurs et auteurs à un effort salutaire.. Cela dit, plus qu'une grande œuvre, Robbe-Grillet a créé là un “objet littéraire”, presque un.. gadget.. , comme les.. Mille milliards de poèmes.. de Raymond Queneau, et qui retient plus l'intelligence par les réflexions qu'il suscite qu'il ne s'impose par sa richesse interne.. En tant que tel, son livre devrait plaire à une certaine catégorie de lecteurs.. C'est un livre qui devrait se vendre comme des petits pains dans les divers Drugstores.. Mais je crains que les amateurs habituels de.. gadgets.. n'y voient qu'obscurité et ne perçoivent pas tout le sel du piège que Robbe-Grillet, ce Buster Keaton de la littérature, dont l'humour ne s'habille jamais d'un sourire, leur a posé.. Certaines grandes œuvres renvoient à une vie, à une expérience, ce qui ne les retient pas d'être fantastiques.. Mais d'autres semblent refuser d'exprimer quoi que ce soit de leur auteur, comme s'il avait revêtu pour se protéger le masque de la fiction.. Certes, tout masque trahit qui le porte.. Mais ces dernières œuvres sont comme des labyrinthes où l'auteur tente d'égarer le lecteur de crainte d'être rejoint, compris et en somme assassiné.. Il arriva qu'un homme construisît un labyrinthe, s'y enferma et y périt de soif.. NB : J'aurais aimé préciser certaines relations qui me paraissent évidentes entre divers aspects du roman de Robbe-Grillet et certaines données de la physique et de la mathématique contemporaines.. Faute d'espace et de temps, je laisse au lecteur cultivé le soin de les établir lui-même.. Notes.. Voir notamment.. Pour un nouveau roman.. , NRF, collection Idées.. L'Année dernière à Marienbad.. , film d'Alain Resnais sur un scénario de Robbe-Grillet.. Voir.. 96.. samedi 14 juin 2003 —.. samedi 14 juin 2003..

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  • Title: Archives Stellaires/Gérard Klein/Articles/De quelques images… | Quarante-Deux
    Descriptive info: De quelques images….. De quelques images fantastiques.. 149 150, avril mai 1966.. M.. algré les apparences, le collage est un genre littéraire, puisqu'il procède d'un assemblage d'éléments.. Chacun d'eux a eu une signification dans un contexte que les ciseaux de l'artiste ont rendu à l'oubli ; une réunion incongrue leur prête un sens nouveau.. Rien n'est plus loin de la peinture ou du dessin.. Comme l'écrivain se sert des mots, le collagiste assemble des éléments dont chacun avait un sens préexistant.. Le collage est un puzzle, comme l'écriture.. Et comme elle, il rétablit une continuité, une unité dans une collection de pièces hétérogènes.. Mais le collagiste dispose d'une liberté et souffre de limitations que l'écrivain ignore.. Pour se faire entendre, l'écrivain use de mots qui sont dans les dictionnaires et qui ont une forme et un sens définis pour tous.. Le collagiste, au contraire, dispose d'un “vocabulaire” illimité et dont les “termes” n'ont servi qu'une fois.. Tel personnage, telle machine, extraits d'une gravure du siècle dernier, n'ont existé sous cette forme qu'une fois pour servir une intention bien précise qui a disparu : au-delà de cette intention, ils conservent leur originalité d'objet, leur vertu concrète.. Alors que le mot est comme imposé à l'écrivain, le motif est proposé au collagiste.. Dans son monde, dans ses cartons, rien n'est équivalent et pourtant, rien n'est assuré : il lui faut choisir.. D'où son travail, énorme, monstrueux, à la fois manuel et intellectuel, son obsession de détruire et d'entasser comme des trésors, dans des enveloppes, un univers de figurines esseulées.. À l'opposé, il lui manque la profondeur sémantique que se sont acquis les mots à force d'être charriés et utilisés par tant de cervelles, tant de bouches et tant de plumes.. Le même mot n'a pas le même sens tout à fait aujourd'hui et demain, et je puis jouer sur les libertés que donne l'usage.. Le collagiste emploie, lui, un matériau dépourvu de toute ambiguïté, sec, précis, fonctionnel s'il en est.. La richesse poétique de son œuvre naît du heurt de deux précisions, de deux sécheresses.. Un espace sémantique qui donne asile au rêve, naît de la confrontation de deux évidences sans profondeur.. C'est pourquoi, sans doute, il ne peut y avoir de collage que fantastique ou même que surréaliste.. On ne voit pas bien qui se soucierait de recomposer avec un soin minutieux, à partir d'éléments disparates, une scène réaliste ou tout au moins vraisemblable, à moins d'un mystificateur d'une espèce particulièrement perverse.. Mieux que les mots et plus poétiquement que les objets eux-mêmes, le collage témoigne de cette idée que le réarrangement de la nature suggère d'autres ordres naturels, qui à eux tous formeraient un ensemble dont le nôtre ne serait qu'un cas particulier.. Il y a là-dessous, informulée, comme une théorie des mondes parallèles.. Le collagiste nous ouvre une fenêtre sur un monde où les objets précis, concrets, dessinés, du nôtre entretiennent entre eux d'autres relations que dans le nôtre.. Les surréalistes, par un comportement particulier qui transcende la littérature, entendaient et entendent, soit passer dans un possible parallèle, soit contraindre l'un de ces possibles à faire irruption dans le nôtre.. Il s'agit, si l'on ose dire, d'une relativité généralisée étendue à l'art.. Il n'est pas question seulement d'ébranler un ordre social, métaphysique, économique ou esthétique, de lui faire violence par une protestation, mais de le contraindre à laisser la place à une multitude d'autres ordres possibles.. La contradiction érigée en système ou encore la gratuité apparente des rapprochements sont autant de méthodes dont usèrent des hommes comme Duchamp.. Le collage est une technique qui met en œuvre ces méthodes.. Le hasard est une autre méthode dont les surréalistes ont montré l'intérêt et qui n'a pas pour but essentiel, comme on le dit trop souvent, de trouver de nouveaux assemblages satisfaisants pour l'œil et pour l'esprit.. Avant d'en venir aux deux beaux livres de Max Ernst et de Carelman qui m'ont entraîné dans ces réflexions, je voudrais noter que les tendances apparemment les plus absurdes de l'art contemporain ne sont guère intelligibles que dans cette perspective.. Elles tentent d'établir que tout est possible.. Le pop-art, par exemple, suggère dans ses formes extrêmes un monde parallèle où ure boîte de conserves est effectivement une œuvre d'art.. Il nous invite à considérer un objet comme si nous étions dans ce monde.. Et c'est lorsqu'il succombe à la tentation de l'esthétique, lorsqu'il tente de “faire joli”, qu'il s'éloigne le plus de lui-même, puisqu'il emprunte somme toute ses canons à notre goût à nous qui sommes, irrévocablement, dans ce monde-ci.. Borges va dans le même sens en opérant des collages à partir des objets de l'érudition.. L'Encyclopédie de Tlön.. est une irruption d'un univers parallèle dans le nôtre.. Le dessin fantastique, au contraire, qui fait florès ces jours-ci (et je m'en félicite), me paraît courir le risque d'un retour à l'académisme, parce qu'il exprime des subjectivités, parce qu'il est le plus souvent dénué de toute intention d'objectivité.. Les tentatives que j'évoquais nous ont fait l'œil à l'étrangeté, si bien que les plus rassis supportent avec ennui, aujourd'hui, d'être privés du zeste du bizarre.. Mais cet insolite dans le dessin fantastique ne met pas le plus souvent son consommateur en question, et encore moins l'ordre du monde.. Il vise à la distraction plus qu'au transport.. Il nous présente une expression d'un monde intérieur qui s'inscrit bien dans l'ordre général, habituel, des choses.. Il trouve son origine dans la psyché plus ou moins brumeuse de son auteur et, comme tel, peut se réduire à une explication rassurante, psychanalytique par exemple.. Le plus souvent, sa cohérence est aussi la nôtre.. Il ne donne donc pas sur des univers parallèles objectivement extérieurs au nôtre, mais sur des univers intérieurs.. Il faut du génie, et le génie exclut les ordres antérieurs, pour que quelque chose de vraiment différent s'y manifeste.. Le collage qui, lui, est une technique, un ensemble de méthodes, ne nécessite pas absolument le génie quoiqu'il ne s'en porte pas plus mal, Max Ernst l'a montré.. Tout le monde peut s'y livrer avec fruit, non peut-être sur le plan de l'esthétique, mais sur celui, incommensurablement plus important à mes yeux, de l'exploration des possibles.. Je crois même qu'il pourrait y avoir là comme l'amorce d'une thérapeutique.. Et cette exploration, si elle touche la sensibilité, ne s'opère pas selon les seules voies de la sensibilité qui, le plus souvent, ne se découvre qu'elle-même.. Elle vise presque à la méthode scientifique par l'emploi d'objets préexistants, de “faits” et de procédés combinatoires qui laissent la plus petite place à la subjectivité : il ne s'agit pas de s'exprimer ; il s'agit de découvrir.. Le nombre des combinaisons possibles est si grand que la sensibilité doit, bien sûr, y opérer un choix.. Mais ce choix est postérieur à l'effort de recherche.. Il est même le produit de la recherche, d'une recherche avant tout intellectuelle.. Le dessinateur fantastique fait semblant de se retrancher du monde ordinaire pour exprimer en fait la manière dont il le ressent.. Le surréaliste, au contraire, jongle dans le monde ordinaire avec les objets de ce monde pour défaire son architecture et pour en laisser apparaître une autre.. Son intention est profondément subversive.. Son attitude est profondément intellectuelle.. Si j'ai tenu à préciser ces idées, c'est parce que l'intérêt premier, à mes yeux, des livres de Max Ernst.. une Semaine de bonté.. et de Jacques Carelman.. Saroka la géante.. , tient à leur technique, celle du collage.. Les saurions-nous dessinés que nous admirerions la technique désuète de leurs auteurs, mais qu'ils perdraient de leur charme.. L'ouvrage de Max Ernst.. , qui fait en quelque sorte pendant à.. la Femme 100 têtes.. (aujourd'hui épuisé), se présente comme une succession d'expériences sur des thèmes divers, le lion, l'eau, le dragon, etc.. La matière est, pour l'essentiel, puisée dans les gravures des journaux du siècle passé.. Et ce sont bien autant de fenêtres différentes qui s'ouvrent sur d'autres mondes et dont la juxtaposition entretient le malaise.. La série des collages définit un monde, elle ne le raconte pas, elle ne raconte aucune histoire, elle est le lieu d'une infinité d'histoires qu'il appartient au spectateur d'inventer sur le mode des possibles.. Le rapprochement est concevable avec cette collection de possibles que décrit Robbe-Grillet dans son roman.. Il y a au moins une intention commune, plus faite d'intelligence que de sensibilité, toujours fascinante.. L'originalité de Carelman, incontestable disciple de Max Ernst, a été de raconter par le moyen du collage une histoire, simple et fantastique, celle de Saroka la géante.. Le propos dès lors empiète sur la littérature.. Il est moins expérimental, plus sensible que celui de Max Ernst.. Il trahit plus immédiatement son auteur.. Mais il ne s'écarte pas pour autant de cette philosophie  ...   regard.. Il lui faut d'infinis prolongements.. Roland Topor est l'un des dessinateurs qui ont su le mieux prendre la mesure de ces risques et les surmonter.. On en trouvera la preuve dans le volume qui réunit quelques-uns des dessins qu'il donna à la revue.. Ce livre marque du reste une manière de tournant dans l'édition française.. Jusqu'alors, celle-ci n'avait, à quelques exceptions près, d'ailleurs réservées par leur prix à un public étroit, jamais consacré d'ouvrage à un dessinateur fantastique contemporain.. Il faut espérer que le succès venant, d'autres éditeurs profiteront de l'exemple.. Quoiqu'il n'ait que vingt-huit ans, Roland Topor a déjà derrière lui une carrière longue et variée.. Il est venu, il y a environ huit ans, de la peinture au dessin, alors qu'il possédait déjà une bonne maîtrise de la couleur.. Il s'est mis, il y a trois ou quatre ans, à la littérature avec le succès que connaissent les lecteurs de.. Son essai en direction du roman,.. le Locataire chimérique.. , nous a paru moins assuré que ses nouvelles, vives et percutantes, mais néanmoins prometteur.. Plus récemment encore, avec la collaboration de René Laloux, il entreprit d'animer ses dessins :.. les Escargots.. , film que nous avons vu récemment, est l'un des court-métrages les plus attachants et les plus originaux qu'il nous ait été donné de juger depuis longtemps.. La multiplicité de ces directions n'a pas conduit Topor à l'éparpillement, car elles témoignent toutes d'un même univers intérieur, tendre et cruel, déjà présent dans ses premiers dessins mais qui s'est considérablement enrichi avec les années.. L'univers de Topor exprime une double fatalité : celle de l'univers, écrasant et imprévisible dans ses manifestations, que l'on ne peut désarmer qu'en prévoyant le pire ; celle de l'homme, attaché par les autres et attaché, littéralement, à lui-même.. Le personnage y est réduit à l'état d'objet qui ne manifeste plus se condition humaine que par la souffrance qu'il subit ou que par celle qu'il s'inflige.. Mais cette souffrance elle-même est créatrice puisqu'elle est l'occasion de prodiges ou qu'elle en fait naître.. Topor exprime en somme une version moderne du « Frappe-toi le cœur, c'est là qu'est le génie », encore que les coups qu'il assène n'aient que rarement cet organe pour cible et qu'il frappe au propre plutôt qu'au figuré.. Il publia ses premiers recueils de dessins chez Éric Losfeld en même temps qu'il commençait à exposer chez Valérie Schmidt.. Ce fut d'abord.. la Chaîne.. , longue procession de personnages enchaînés, irrésistiblement entraînés vers une machine broyeuse qui les transforme en colis.. La naïveté apparente du dessin ne doit pas faire illusion.. Elle est très certainement volontaire.. Ce furent ensuite, chez le même éditeur, les dessins accompagnant (car il n'est guère possible de parler d'illustrations) la plaquette de Jacques Sternberg.. l'Architecte.. Ils inauguraient une série que Topor n'a jamais cessé de poursuivre : celle des sadiques et des masochistes, des personnages acharnés à se détruire ou à détruire, qui devait trouver son expression la plus nette dans le deuxième volume de cette collection,.. les Masochistes.. Ces acharnés de la souffrance, rassurants au premier abord avec leurs complets gris et leurs chapeaux melon, sont des intellectuels, sinon des chercheurs, qui s'ingénient, avec toute l'astuce du bricoleur de banlieue, à s'inventer des sévices saugrenus : tel porte des bretelles en barbelés, tel autre entreprend de s'écraser à l'aide d'un rouleau à pâtisserie, un troisième vise avec soin les cibles peintes sur ses pieds nus ; un athlète se brise la jambe, d'un seul coup, comme il ferait d'une bûche ; un coquet se brosse le crâne avec une brosse métallique jusqu'à se faire retomber le cuir chevelu sur les yeux et les oreilles, etc.. Rien de commun, on le voit, avec les héros du Marquis.. L'invention prime ici le résultat.. De l'insolite, de l'humour noir ou grinçant, Topor passa insensiblement au fantastique, principalement dans les pages de.. dont il demeure, d'ailleurs, la valeur la plus sûre.. L'approfondissement prodigieux qui en résulta éclate dans le volume.. Dessins Panique.. , récemment publié dans la Série Bête et Méchante , fille des éditions de cet estimable périodique.. On y trouve le meilleur — un meilleur qui va jusqu'à mériter l'adjectif de goyesque — et l'anecdotique.. Un choix plus exigeant eût mieux servi Topor.. Au lieu de quoi, d'admirables dessins poétiques — comme ce reflet de pont dans l'eau, là où il n'y a pas de pont, comme cet homme qui s'arrache à la terre à laquelle il appartient encore par ses extrémités, comme ces valets et ces rois fous qui s'affrontent sur le champ clos et terrifiant du damier des échecs, comme ces familles qui écrasent de leur nombre un héros résigné, comme cette montagne surmontée d'une pomme et transpercée d'une flèche par un Guillaume Tell géant, comme cette hutte inquiétante composée de valises dans lesquelles apparaissent, derrière des barreaux, des têtes aux yeux ouverts — voisinent avec des parodies de bandes dessinées d'un intérêt médiocre.. Cela dit, ce volume de.. doit figurer dans la bibliothèque de tout amateur de fantastique, à côté du.. Manuel du savoir-mourir.. de Ruellan, illustré par Topor également.. Le succès de Topor paraît d'ailleurs plus grand à l'étranger qu'en France.. Il a exposé à Berlin où on lui a fait un triomphe.. Il a été publié aux États-Unis et projette de s'y rendre.. Ce n'est sans doute que lorsque l'écho de son talent reviendra des capitales étrangères qu'on se décidera ici à le prendre tout à fait au sérieux.. Je suggère, puisque notre république s'intéresse aux plafonds des théâtres, qu'on lui confie celui d'un Grand-Guignol rénové et nationalisé.. Le dessin de Gébé est plus proche, au moins par le trait, du dessin humoristique conventionnel.. Il a débuté, lui aussi, chez Losfeld, avec un volume intéressant qui s'appelait.. Rue de la Magie.. Il livre aujourd'hui, dans le deuxième volume de la Série Bête et Méchante , un aperçu des aventures d'une de ses meilleures créations : Berck, l'homme de ciment, l'homme bulldozer, parfaitement égoïste, gourmand de petites douceurs comme le goudron bouillant, les chats, les fers à repasser et les poissons en bocal, tristement incompris, mais au fond toujours optimiste au-delà de la résignation.. Gébé est aussi le chantre de la démence tranquille.. Tout peut arriver dans son univers, mais sans bruit, sans éclat.. On accordera à ce titre une attention particulière à son.. Histoire des papillons.. qui passe, pour beaucoup, pour un sommet du fantastique dessiné.. Le dessin de Gébé est d'ailleurs celui que se rapproche le plus, non par ses thèmes, mais par ses intentions, de science-fiction.. L'insolite y est toujours rationnel pourvu qu'on accepte ses prémisses.. Un homme à suivre.. Aux Éditions de Minuit, Élisabeth Sartoris publie un livre gadget,.. le Monde plat de Monsieur Graph.. , qui n'est pas sans rappeler quelques tentatives, d'ailleurs beaucoup plus remarquables, de Thurber.. Le principe en est simple : ne pas renvoyer par le dessin à la réalité, mais jouer avec l'objet ou le personnage dessiné dans le cadre de la fiction qu'il anime : ainsi est-il poursuivi par le crayon, la gomme ou le ciseau du dessinateur, ainsi les bords de la page forment-ils les limites objectives de son univers.. Élégant, bien présenté, le livre d'Élizabeth Sartoris n'emporte pas tout à fait la conviction : il reste froid comme une épure et trop volontairement simple pour ne pas tomber dans la naïveté artificielle.. Quelques trouvailles heureuses pourtant, et un rappel de ce qu'est la bande de Moebius, paradis de Monsieur Graph, cet être à deux dimensions.. C'est ce que les Américains appellent “un objet de conversation”.. Le dessin fantastique, disions-nous en commençant, a derrière lui une longue tradition.. C'est ce que rappelle Losfeld en ressortant une édition des.. Songes drolatiques de Pantagruel.. qu'il a habillée d'une reliure neuve.. Cette série de 120 dessins, frappants par leur modernisme, est attribuée à Rabelais lui-même.. L'authenticité en est pourtant pour le moins douteuse.. La présente édition se donne pour une reproduction des copies faites au siècle dernier par Jules Morel d'une édition de 1565.. Quoi qu'il en soit, un tiers environ de ces dessins pourra retenir l'attention de l'amateur de fantastique, et certains même, assez curieusement, de facture très moderne, ne dépareraient pas les pages de.. Galaxie.. J'ai sous les yeux un Carême-Prenant et un Gastrolâtre qui pourraient bien avoir vu le jour de l'autre côté d'Orion.. Textes cités.. par Max Ernst : Jean-Jacques Pauvert.. par Jacques Carelman : Éric Losfeld.. par Topor et.. Berck.. par Gébé : Hara-Kiri, série Bête et Méchante.. par Élisabeth Sartoris : Minuit.. Songes drolatiques de Pantagruel.. : Éric Losfeld/le Terrain vague.. Qui n'est pas sans ressembler sur le plan littéraire au cliché, à la citation, à la locution, à l'expression toute faite.. mercredi 21 janvier 2004 —.. mercredi 21 janvier 2004..

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  • Title: Archives Stellaires/Gérard Klein/Articles/Sommes-nous seuls… | Quarante-Deux
    Descriptive info: Sommes-nous seuls….. Sommes-nous seuls dans l'univers ?.. 153, août 1966.. Q.. uel que soit l'intérêt du sujet dont il traite, je me dois de déconseiller formellement aux lecteurs de.. l'acquisition de l'ouvrage de Walter Sullivan.. Nous ne sommes pas seuls dans l'univers.. , au moins dans son édition française, parue chez Robert Laffont.. Elle constitue en effet un véritable scandale par l'incroyable médiocrité de sa traduction truffée d'erreurs grossières, de contresens et de barbarismes.. Certaines phrases, pourtant essentielles à la compréhension du texte, sont si obscures qu'on en vient à douter que le traducteur en ait jamais saisi le sens.. Il en résulte qu'un lecteur même familiarisé avec le sujet éprouve la plus grande difficulté à suivre le fil de la pensée et qu'un profane doit probablement renoncer à déchiffrer ce cryptogramme.. Cet invraisemblable mépris du public, surprenant de la part d'une maison qui jouit d'une bonne réputation, s'étend à la typographie, bien souvent fantaisiste.. Page 55, le diagramme classique de Hertzsprung-Russel est attribué à un certain Herzspeung.. Page 77, on relève sous un autre diagramme cette splendeur « L'échelle est logarithmique en puissances de 10.. Par exemple, 100 représente 10 fois 10, c'est-à-dire 10 milliards », qui est immédiatement surpassée par cette notation admirable, juste à côté : « … le zéro absolu (absence totale de chaleur), température à laquelle l'eau gèle, est 273,15°, elle bout à 373,15° ».. Page 200, il est question d'une nouvelle invention appelée Naser, qui est probablement le Maser.. Page 207, on nous apprend que la supernova de la Nébuleuse du Crabe fut aperçue pour la première fois en 1950, alors que la plupart des gens savent qu'elle fut repérée vers 1054 par des astronomes chinois et que c'est justement cette observation ancienne qui a permis de se faire une idée de ce qui se passe aujourd'hui dans cette région du ciel.. Je n'ai cité ici que quelques erreurs particulièrement flagrantes.. En fait, j'en ai relevé plusieurs dizaines, toutes plus graves les unes que les autres.. Il est clair que le livre devrait porter en sous-titre.. le Jeu des 30 000 erreurs.. et qu'il pourrait faire l'objet d'un intéressant concours.. Une telle coalition d'incompétence et de négligences de la part du traducteur, des correcteurs et de l'éditeur suppose presque une malhonnêteté délibérée à l'endroit de l'auteur américain et du public.. Après tout, on achète presque toujours un livre avant de le lire, et si un libraire vous l'échange dans le cas d'une erreur de fabrication, je n'en sais aucun qui vous le rembourse dans celui d'une malfaçon du texte.. Cela pose un intéressant problème juridique.. Un fabricant de moulinettes qui mettrait sur le marché des ustensiles inutilisables pourrait être et serait très probablement traîné devant les tribunaux.. Un épicier qui mouille son lait ou qui coupe son vin est condamné, s'il est pris.. Mais un éditeur peut parfaitement altérer, tronquer, déformer, contredire, estropier un texte en le traduisant, sans que le public soit défendu ou puisse même porter plainte.. Je conseille en l'occurrence aux lecteurs de.. qui auraient déjà acheté le livre de Walter Sullivan de l'adresser par la poste aux Éditions Robert Laffont et d'en exiger le remboursement en termes énergiques, puis de se mettre à l'étude de l'anglais s'ils ne le connaissent déjà, pour prendre un contact plus sérieux avec le texte original.. L'intention de Sullivan, qui est un assez bon journaliste scientifique, a été de faire le point, à l'intention du grand public, des connaissances et des suppositions concernant un problème passionnant, celui de la pluralité des mondes habités.. Comme il le relève lui-même, jamais on n'a sans doute construit autant de théories dans un domaine où l'on dispose d'aussi peu de connaissances positives, si ce n'est, ajouterai-je, en matière de théologie, l'Invertébré Gazeux pouvant être considéré après tout comme un extra-terrestre.. Nous ne savons ni comment s'est formé notre système solaire, ni encore moins comment la vie est apparue sur notre globe.. Il est néanmoins possible, moyennant ce que les milieux scientifiques appellent pudiquement des “hypothèses complémentaires”, de dégrossir le problème, et c'est à quoi se sont appliqués ces dernières années nombre d'esprits remarquables.. Ils ont avancé des chiffres quant au nombre de planètes “habitables” et “habitées” de notre galaxie, qui sont beaucoup trop fréquemment et beaucoup trop complaisamment cités en dehors de tout contexte par la presse à sensation, et qui ne sont que très faiblement fondés.. L'ouvrage de Sullivan a le mérite d'être très sensiblement le premier à présenter un panorama à peu près complet de ces démarches intellectuelles, de montrer sur quoi elles s'appuient et de ne rien celer de leur fragilité.. On me permettra ici une incidente.. En tant que journaliste scientifique ou qu'écrivain de science-fiction, je me suis vu souvent poser la question « Croyez-vous qu'il y ait des extra-terrestres ? », qui a le don de m'irriter.. Formulée dans ces termes, elle n'a aucun sens.. La seule chose qu'on puisse y répondre, c'est que l'existence des extra-terrestres n'est pas une affaire de foi et que l'on ne sait absolument pas s'il en existe.. Mais à mesure que les connaissances s'accroissent et qu'il est possible de formuler des déductions mieux fondées, on progresse.. a contrario.. : les arguments que l'on opposait classiquement à la pluralité des mondes habités s'amenuisent progressivement.. C'est ainsi par exemple que l'apparition d'un système planétaire autour d'une étoile apparaît aujourd'hui comme un phénomène beaucoup moins exceptionnel qu'on ne le pensait au début du siècle.. On a même pu proposer, sinon établir, une liaison entre certaines caractéristiques physiques de certaines étoiles et l'existence d'un système solaire.. Si cette liaison est vérifiée, l'existence de nombreux systèmes planétaires dans notre galaxie deviendra chose certaine et un dénombrement statistique pourra être entrepris.. De même, on a constaté indirectement la présence, autour d'étoiles proches, de “planètes” toutefois nettement plus grosses que Jupiter, la plus importante du système solaire.. Si cela ne fournit aucune preuve positive de l'existence de planètes semblables à la Terre, cela fait du moins reculer les sceptiques absolus.. En bref, il ne faut rien croire ; on ne sait pas encore grand-chose ; la réponse se trouve encore dans la zone d'ignorance absolue, mais l'étendue de cette zone se rétrécit sans cesse et d'une manière plutôt favorable à une réponse positive.. Court-circuitant les difficultés, certains ont espéré trouver les éléments de cette réponse tant attendue sur la Terre et dans le ciel.. Pour les premiers, les aérolithes dont notre planète est constamment bombardée sont peut-être porteurs de germes de vie, sinon de messages, dont l'étrangeté à notre monde pourrait être établie.. On sait qu'une importante controverse a eu lieu ces dernières années à propos de la météorite d'Orgueil.. Certains chercheurs, de bonne réputation, ont estimé avoir trouvé dans quelques fragments de cette météorite, tombée en 1864 près de Montauban, des substances organiques, puis même des formes organisées de vie.. Des chercheurs non moins estimables ont conclu par la suite que, bien loin d'être d'origine extra-terrestre, les traces organiques pouvaient résulter de la contamination des fragments de la météorite par des composés bien terrestres et que les formes organisées pouvaient résulter soit du cheminement de grains de pollen dans ces chondrites poreuses, soit encore de cristallisations ou même de transformations dues aux techniques de laboratoire utilisées.. Il ne saurait être question de trancher ici.. Il semble toutefois que la démarche.. joue ici contre les tenants de l'origine extra-terrestre et que les effets et les structures constatées puissent être expliqués sans recourir à une telle hypothèse.. Il est d'ailleurs piquant de constater que la météorite d'Orgueil a été l'objet d'une tentative de mystification ancienne, puisque l'on a récemment retrouvé dans l'un de ses fragments une tige de.. Juncus Conglomeratus.. , plante résolument terrestre, qui semble y avoir été sciemment placée par un farceur anonyme et habile du Second Empire.. Si l'on se souvient de la mystification retentissante du crâne de Piltdown, la manœuvre n'a rien pour étonner, surtout si on la replace, comme le fait Sullivan, dans le contexte de la controverse pasteurienne sur la génération spontanée, alors acharnée.. D'autres chercheurs ont voulu trouver une preuve positive dans le ciel.. Ils ne l'ont pas trouvée dans l'examen systématique des planètes de notre système solaire.. Les tenants d'une vie martienne et vénusienne en particulier ont perdu beaucoup de terrain à la suite des récents exploits spatiaux, sans qu'il soit encore possible de se prononcer formellement.. Aussi certains, se montrant beaucoup plus ambitieux, ont-ils voulu se mettre à l'écoute des étoiles.. Presque tout le monde connaît le projet OZMA qui consista à écouter, à l'aide de radiotélescopes, les émissions d'étoiles proches dans la longueur d'ondes d'émission spontanée de l'hydrogène.. Dans l'état présent des choses, aucun signal caractéristique d'un message n'a été positivement reconnu pour tel.. Ce qui ne signifie pas qu'il ne soit pas intéressant de renouveler le projet OZMA, surtout lorsque nous pourrons établir des radiotélescopes sur l'autre face de la Lune, à l'abri des perturbations terrestres.. La controverse est d'ailleurs aujourd'hui vigoureuse quant à la longueur d'ondes sur laquelle il convient de se mettre à l'écoute, et à l'incertitude sur la direction des émetteurs potentiels est venue s'en ajouter une autre, sur la gamme d'ondes utilisée.. Nous sommes un peu à cet égard, il faut bien le dire, dans la situation de sauvages vivant sur une île et qui, parce que communiquant d'un village à l'autre à l'aide de tambours, écouteraient avec attention le ressac de la mer dans l'espoir d'y déceler le rythme de tambours lointains et particulièrement puissants.. Quelle que soit la date à laquelle nous capterons de tels messages, si nous en recevons jamais, il n'est pas inutile de se demander dans quelle langue nous leur répondrons ou comment nous pourrons déchiffrer les signes qui nous sont peut-être faits.. La question a généralement retenu l'attention  ...   du XVIIe siècle que Gregory et Newton construisent les premiers télescopes, sans doute sur la base d'une invention que l'on attribue généralement au Père Zucchi, vers 1616, et qui fut décrite vers 1640 par le Père Mersenne.. On peut raisonnablement admettre que, quelques années après le début du XVIIIe siècle, la possibilité théorique d'observer les lunes de Mars à l'aide d'une lunette ou d'un télescope existait.. Je penche personnellement pour la seconde hypothèse, mais seul un spécialiste de l'histoire de ces instruments pourrait en décider.. L'observation des lunes de Mars exigeait également que des circonstances astronomiquement favorables fussent réunies, c'est-à-dire que la planète rouge soit proche de la Terre.. L'examen des éphémérides montre qu'en 1719 les deux planètes se trouvaient en opposition et dans une situation sensiblement comparable à celle de 1877, c'est-à-dire très favorable à une bonne observation.. Les.. Voyages de Gulliver.. ont été publiés pour la première fois en 1726.. Il y a donc tout lieu de croire que “quelqu'un” observa, probablement en 1719, les satellites de Mars et fit part de sa découverte à Swift.. Cela n'a rien de surprenant si l'on sait que l'écrivain connaissait admirablement le milieu scientifique anglais de son temps et qu'il dressa précisément dans son.. Voyage à Laputa.. un portrait caricatural de Newton lui-même.. Selon toutes probabilités, c'est en Angleterre et dans l'environnement de Newton que la découverte fut faite.. Une recherche approfondie permettrait peut-être de découvrir son auteur ou du moins l'instrument avec laquelle elle fut faite.. Il semble même possible que le nom du savant soit enfoui dans le texte des.. sous la forme d'un cryptogramme.. On sait en effet le goût qu'avait Swift pour cette forme de mystification, et si l'on en croit le Professeur Pierre Henrion, qui en a déchiffré quelques-unes, ses.. abondent en énigmes de ce genre.. Quant au silence qui a entouré cette prédécouverte, il peut s'expliquer de deux manières.. Ou bien une communication a été perdue.. Ou bien, ce qui paraît plus vraisemblable, l'astronome anonyme a été incapable de vérifier sa découverte, ce qui ne surprendra guère si l'on considère les conditions météorologiques propres à l'Angleterre, et, dans le doute, il a renoncé à la publier, se contentant d'en faire part à son ami Swift, comme font de nos jours les savants qui confient aux écrivains de science-fiction les plus audacieuses de leurs conjectures.. Une petite recherche de cette nature aurait évité à Sullivan de mettre inconsidérément en doute la parole de Swift.. Elle lui aurait permis de négliger la théorie de Frank Salisbury.. , selon laquelle l'inobservation des lunes de Mars en 1862, lors d'une opposition encore plus favorable que celle de 1877, et malgré une première tentative de Asaph Hall avec un meilleur instrument, pourrait s'expliquer par le “lancement” dans l'intervalle des satellites de Mars par d'hypothétiques Martiens.. On notera que les valeurs rapportées par Swift sont trop imprécises pour permettre d'infirmer ou de confirmer les observations de Sharpless, citées par Schlovsky, selon lesquelles l'orbite de Phobos déclinerait régulièrement.. La valeur indiquée par Swift est certes plus importante que la valeur moderne, mais il convient sans doute de mettre l'écart sur le compte des erreurs d'observation et de l'arrondissement du chiffre nécessité par la forme littéraire.. Incidemment, il convient de mettre un terme à la légende complaisamment rapportée ici et là.. [2].. selon laquelle Asaph Hall, saisi de panique en découvrant que les distances et les périodes de révolution des lunes de Mars correspondaient bien aux indications de Swift, les aurait baptisées pour cette raison Phobos et Deimos, en grec la Peur et la Terreur.. En réalité, il leur a donné les noms des fils de Mars, qui l'entourent sur les champs de bataille selon la mythologie grecque, suivant en cela un usage constant qui s'était notamment appliqué aux satellites de Jupiter et de Saturne.. Il y a gros à parier que si l'on découvre jamais un troisième satellite de Mars on lui donnera le nom d'Enyo, la déesse du carnage, fille d'Arès, qui, folle et échevelée, répand dans les rues des villes prises les couleurs épouvantables du sang et de l'incendie.. Ajout paru dans.. 161, avril 1967.. P.. S.. On ne vérifie jamais assez ses sources.. Dans mon article Sommes-nous seuls dans l'univers ? publié dans le numéro d'août 1966 de.. , je signalais la remarquable proximité des coordonnées indiquées par Swift et par les astronomes modernes pour les satellites de Mars.. Je commettais ce faisant une erreur de transcription.. Elle ne mine pas l'essentiel de la thèse que je soutenais, à savoir que les satellites de Mars ont probablement été découverts pour la première fois par un astronome oublié et contemporain de Swift, avant de l'être définitivement par Asaph Hall en 1877.. En effet, Swift évalue la distance des satellites en diamètres de la planète Mars, soit trois et cinq fois.. Les valeurs numériques modernes qui apparaissent si proches de celles de Swift sont exprimées en rayon équatorial de la planète et sont respectivement de 2,77 et 6,92.. Sullivan, que je critiquais injustement sur ce point, avait donc raison de dire que les valeurs de Swift étaient beaucoup plus importantes que les valeurs actuelles.. Il eût néanmoins bien fait d'y regarder de plus près.. La différence est en effet significative.. Swift indique en effet également les périodes de révolution avec une assez bonne précision.. Ce qui signifie que l'on peut calculer sur ces bases une valeur au moins approchée de la masse de la planète Mars [3].. Si l'on prend le texte de Swift littéralement, la masse correspondante de Mars est de l'ordre de six fois sa masse réelle selon les calculs modernes.. Mais si l'on admet que Swift a écrit diamètre en lieu et place de rayon, comme je l'avais fait trop rapidement, on obtient un résultat extrêmement voisin de celui qui est admis aujourd'hui : la masse de Mars selon Swift est alors de l'ordre de 0,082 fois celle de la Terre, la valeur adoptée aujourd'hui étant de l'ordre de 0,108.. L'erreur tourne autour de 20 %.. ce qui est tout de même acceptable et ne laisse guère de place à l'hypothèse d'une pure coïncidence.. On remarquera au passage que les coordonnées des deux satellites sont cohérentes, comme Swift le note d'ailleurs lui-même en évoquant explicitement la loi de Képler.. Qu'il soit tombé juste une fois par hasard est peut-être admissible, encore que très invraisemblable.. Deux fois ne le paraît guère.. La question peut se poser alors de savoir si Swift s'est trompé en écrivant diamètre au lieu de rayon ou si son erreur a été intentionnelle.. Pour ce que je sais de l'homme, je pencherais pour la seconde hypothèse.. On peut même admettre qu'il s'agit d'une sorte de.. private joke.. Newton publie on 1687 dans ses.. Principes.. la loi de la gravitation, qui permet précisément de calculer la masse d'une planète à partir des mouvements de ses satellites.. Il en résulte que pour un astronome connaissant en 1726, année de la publication des.. , l'existence et les coordonnées des satellites de Mars, l'absurdité apparente de la proposition de Swift devait sauter aux yeux, tout en restant significative.. Si la découverte n'était pas publiée, l'erreur restait au contraire indécelable.. En l'absence des coordonnées des satellites, il est en effet très difficile de calculer la masse d'une planète, et c'est seulement en 1877, peu de temps avant la découverte de Deimos et de Phobos par Asaph Hall, que Leverrier en donnera une valeur approchée calculée indirectement.. Swift, comme on sait, était friand de ce genre de mystifications.. Richardson, dans l'ouvrage cité propose que les satellites aient été découverts par Swift lui-même au cours de l'opposition remarquable de 1687.. Il n'attache d'ailleurs aucun crédit à son hypothèse, qui paraît d'autant moins vraisemblable que l'optique astronomique était alors encore dans l'enfance et qu'elle allait faire de grands progrès vers la fin du siècle.. L'opposition de 1719 paraît constituer une meilleure occasion pour cette singulière découverte.. Cette année-là, à l'Observatoire de Paris, Maraldi fit d'ailleurs les premiers dessins intéressants de Mars avec une lunette sans tube de 10 mètres.. Selon Richardson, on peut observer les satellites de Mars avec un miroir de 12,5 pouces de diamètre et de 10 pouces de longueur focale.. Asaph Hall fit sa découverte avec un télescope de 26 pouces.. Des télescopes plus importants présentent pour ce type de recherche plus d'inconvénients que d'avantages.. On fabriquait au début du XVIIIe siècle des miroirs de télescope de 10 à 12 pouces.. On peut en voir notamment au Science Museum de Londres.. Malheureusement, personne à ce jour n'a entrepris d'en étudier les qualités optiques et il est impossible de dire s'ils permettraient ou non d'apercevoir, dans de bonnes conditions, les minuscules compagnons de la planète rouge.. Il se peut néanmoins que cette étude soit entreprise un jour et que ses résultats permettent de dire s'il était possible en 1719 d'observer les lunes de Mars, voire d'identifier l'instrument et peut-être son utilisateur.. La solution de ce point d'histoire littéraire et scientifique ne présente à vrai dire qu'un intérêt assez limité, sauf pour le curieux.. Elle aurait le mérite de mettre un terme aux divagations plus ou moins inspirées dont on charge volontiers le créateur de Gulliver.. Mais elle ne changerait guère ce que nous savons de l'histoire des sciences.. Justice serait peut-être rendue à un précurseur oublié, à un observateur de génie, mais la science est œuvre collective et il faut, pour qu'une découverte prenne sa vraie signification, que les temps soient mûrs, faute de quoi elle va se dessécher entre les pages d'un livre comme une fleur d'herbier.. F.. Salisbury, Martian biology (.. Science.. , avril 1962).. le Matin des magiciens,.. page 255.. [3] cf.. Mars.. par R.. S.. Richardson (Allen and Unwind Pub.. , Londres).. samedi 24 janvier 2004 —.. samedi 14 février 2004..

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  • Title: Archives Stellaires/Gérard Klein/Articles/Nous ne sommes pas seuls… | Quarante-Deux
    Descriptive info: Nous ne sommes pas seuls….. 154, septembre 1966.. i certains s'interrogent sur la pluralité des mondes habités, d'autres se demandent pourquoi, dans l'hypothèse où d'autres civilisations existeraient dans l'univers et où certaines d'entre elles seraient techniquement plus avancées que la nôtre, nous n'avons pas encore reçu de visite.. À cette question légitime, il existe une réponse qui conserve un caractère fortement conjectural, mais dont il est impossible d'éluder l'examen : nous avons reçu leur visite.. Nous la recevons en particulier depuis quelques années de façon répétée.. Les objets non identifiés, les Mystérieux Objets Célestes, les soucoupes volantes sont bel et bien des astronefs étrangers qui traversent notre ciel.. C'est le caractère fantastique de cette proposition qui conduit à l'approcher avec beaucoup de prudence, moins parce qu'elle choque que parce qu'elle présente, précisément, trop de séduction.. La science se méfie légitimement des hypothèses plaisantes parce qu'elles trouvent plus aisément que les autres des avocats convaincus.. Les uns sont de simples naïfs.. Quelques autres peuvent être des escrocs.. Les derniers enfin et les plus intéressants peuvent s'être convaincus eux-mêmes de la justesse de leurs conclusions et les défendre avec beaucoup d'acharnement et de subtilité.. Comme toujours, seul l'examen raisonné des faits peut permettre, non sans difficulté, de trancher.. Deux auteurs notamment, dont les œuvres ont paru ou ont été rééditées récemment, ont tenté d'approcher le phénomène des “Mystérieux Objets Célestes” avec le maximum de prudence et de méthode.. Le premier est Aimé Michel, dont l'ouvrage.. Mystérieux objets célestes.. , publié initialement en 1958 et devenu introuvable, reparaît sous le titre.. À propos des soucoupes volantes.. (Planète).. Le second est Jacques Vallée qui, assisté de sa femme, livre le fruit de ses recherches et de ses réflexions dans.. les Phénomènes insolites de l'espace.. (la Table ronde, collection l'Ordre du jour ).. Il n'est pas inutile, à propos d'un sujet aussi brûlant, de présenter quelque peu les auteurs.. Aimé Michel est un bon journaliste scientifique.. Sa culture est indubitablement plus littéraire que scientifique, comme il l'avoue volontiers lui-même, mais il a toujours fait preuve de rigueur.. En dehors de l'ouvrage qui nous occupe, je ne me trouve pas toujours en accord avec lui, notamment lorsqu'il aborde l'ethnologie, mais je ne l'ai jamais pris en flagrant délit de malhonnêteté intellectuelle.. Jacques Vallée est un jeune mathématicien.. Il travaille présentement dans une université américaine et il a pu appliquer, comme on le verra, les méthodes modernes de traitement de l'information à certains aspects du phénomène.. La littérature sur les “soucoupes volantes” est assez abondante.. Elle se caractérise, comme on peut s'y attendre, par une grande inégalité qualitative, la majorité des ouvrages étant d'une médiocrité affligeante, soit qu'ils servent de véhicules à des thèses incontrôlées, incontrôlables et souvent franchement délirantes, soit qu'ils ne procèdent, quand ils rapportent des événements, qu'à des citations de seconde ou de troisième main, incomplètes, voire tronquées ou remaniées.. Or l'importance de la rigueur et de la précision dans l'exposition des “faits” est ici déterminante.. Le chercheur ne dispose d'aucun autre élément que les témoignages.. Il n'est pas question de procéder à des expériences.. Aucune trace physique incontestable n'a été laissée de leur passage par les engins éventuels, quoique de fortes présomptions accompagnent certains signes.. Les quelques documents photographiques ou cinématographiques existants ne sauraient à eux seuls non plus permettre de conclure.. Le “fait” essentiel, primordial, reste l'observation suivie d'un témoignage.. C'est donc de la confrontation et de la discussion de ces témoignages que l'on peut seulement extraire, dans les circonstances présentes, quelques données sur la réalité et la nature du phénomène.. Les deux livres d'Aimé Michel et de Jacques Vallée présentent à cet égard, malgré ou en raison de leurs différences, un intérêt considérable.. Au risque de commettre une injustice, je ne vois guère que celui de Michel Carrouges,.. les Apparitions de Martiens.. , et dans une moindre mesure celui du capitaine Ruppelt, qui dirigea quelque temps la commission spécialisée de l'Armée de l'Air américaine, qui les égale sur ce point.. Quel que soit l'angle sous lequel on approche le phénomène ou plutôt l'ensemble de phénomènes, et quelles que soient les conclusions vers lesquelles on se trouve porté, leur lecture apparaît indispensable.. Je dois rapporter ici une “aventure” intellectuelle un peu particulière.. Voici plusieurs mois, un mensuel me demanda d'écrire un article sur les soucoupes volantes.. M'étant intéressé à la question, mais sans l'avoir étudiée particulièrement, j'hésitai.. Je finis par accepter, et, la crédulité n'étant pas ma vertu première, je me proposais initialement d'établir, sur la base d'une méthode voisine de celle des historiens, les incohérences, les contradictions et les invraisemblances des livres publiés.. Je lus donc, le crayon en main, la majeure partie des ouvrages parus en français et quelques ouvrages anglais et américains.. Je découvris alors qu'au-delà de la bonne foi de certains auteurs, dont je ne doutais d'ailleurs pas, leurs propos présentaient une étonnante cohérence.. Je fus donc contraint d'abandonner le ton sarcastique que je me préparais à donner à mon article et d'exposer avec le maximum de sérénité le contenu de mes lectures.. La rédaction de la revue n'y vit aucun inconvénient.. Je fis même, toujours sur le plan de l'analyse des textes, quelques découvertes mineures mais  ...   d'autre hypothèse qui rende compte de l'ensemble des observations attestées.. Un aspect particulièrement intéressant de l'utilisation de ces observations réside en la découverte de l'orthoténie par Aimé Michel.. En reportant sur une carte toutes les observations faites en une période de 24 heures, Aimé Michel les vit s'aligner et constituer des réseaux.. Ces droites, qui correspondent à des grands cercles tracés sur notre planète et dont le centre est celui de la Terre, passent par trois, quatre, cinq et six points d'observation.. Il est à noter que ces observations ne permettent pas d'orienter le déplacement d'un objet éventuel : dans les limites de 24 heures, elles ne définissent pas un parcours.. Tout se passe plutôt comme si l'objet s'était livré à des allées et venues au-dessus de la ligne.. Vallée, avec le secours des mathématiques et d'un ordinateur, a entrepris de discuter cette théorie.. Il montre que si l'on définit un alignement comme un couloir plus ou moins étroit, les alignements de trois et quatre points sont explicables par le hasard.. Ceux de cinq et six points se révèlent plus coriaces, mais ils sont en tout état de cause peu nombreux.. La critique de Vallée ne ruine pas tout à fait la théorie de l'orthoténie, qui constituait l'une des approches les plus intéressantes du phénomène.. Mais elle l'affaiblit considérablement.. L'orthoténie est peut-être fondée, mais son “signal” se confond largement avec le bruit du hasard.. En va-t-il de même pour un autre effet singulier, celui des vagues d'engins qui paraissent revenir tous les deux ans et coïncider dans une certaine mesure avec les périodes d'opposition de Mars ? Il est sans doute beaucoup trop tôt pour en décider.. Vallée propose de systématiser une autre approche tentée par plusieurs auteurs, dont Michel : il s'agit d'étudier les descriptions d'engins et de noter la fréquence avec laquelle reviennent certains traits et la façon dont ils sont associés, de manière à établir une sorte de typologie des observations.. Il conviendrait de réunir le plus de témoignages valides possibles et, le nombre aidant, le recours à des moyens de traitement de l'information automatique deviendrait nécessaire.. Aussi, Aimé Michel et Jacques Vallée concluent-ils tous deux, avec des accents différents, que l'ère des recherches d'amateurs est dépassée.. Le premier en ressent quelque nostalgie.. Le second se contente d'en tirer les conséquences logiques.. Les différences entre leurs livres sont tout entières dans ces attitudes.. Le livre de Vallée est sec, précis, ordonné, volontiers sceptique.. On sent que son auteur a volontairement refréné sa plume et qu'il a voulu retrouver, avec agrément d'ailleurs, un ton proche de celui de ses rapports scientifiques.. Le livre de Michel, au contraire, abonde en digressions, en justifications, en développements littéraires, en prises de position, voire en polémiques, qui, s'ils marquent bien l'évolution d'une recherche et d'une pensée, éloignent parfois du sujet et peuvent, sinon irriter, du moins retenir de se lancer à fond dans cette œuvre excellente.. La sensibilité que l'homme de science doit bannir de sa prose affleure sans cesse sous la plume.. Michel se livre volontiers à des explications psychologiques des comportements des témoins, qui n'apportent guère de lumière et qui ne sont guère plus convaincantes que les rationalisations contraires.. Une fois pour toutes, il faut admettre que le bon sens n'a rien à voir avec la démarche scientifique.. Ces explications sont rarement nécessaires.. Un peu plus de méthode, de rigueur, de retenue, de concision aurait fait de ce livre singulier un grand livre.. Mais il ne faut pas non plus oublier dans quelles conditions, en 1958, il fut conçu et écrit.. L'enthousiasme était compréhensible, les querelles étaient violentes, les ripostes plus énergiques que réfléchies.. Il reste à souhaiter que Vallée, ou Michel, ou peut-être les deux, nous donnent avec la rigueur et le talent dont ils sont capables le grand livre historique et descriptif du phénomène.. Je me garderai bien de conclure sur la réalité et sur la nature de ce dernier.. En ces domaines, la conviction et la foi n'ont rien à faire.. Seul compte l'examen raisonné des faits, c'est-à-dire, en l'occurrence, des témoignages et des ouvrages qui les rapportent.. À moins d'un accident proprement extraordinaire, le mystère peut demeurer fort long à percer et peut très bien ne l'être jamais tout à fait, du moins d'une manière qui satisfasse un grand nombre d'esprits exigeants.. Le principal point acquis, c'est qu'il existe, fût-il de nature psychologique, et qu'il est absurde de le nier.. Il n'est pas sûr que toutes les explications possibles aient été envisagées.. Mais en tout état de cause, si, comme il semble à la lecture des livres d'Aimé Michel et de Jacques Vallée, c'est encore l'hypothèse extra-terrestre qui apparaît la plus solide, il convient de bien prendre la mesure du phénomène : celle d'un événement qui n'a pas de précédent manifeste dans notre brève histoire et qui est de nature à bouleverser sans appel nos vies et nos conceptions du monde.. Les auteurs et les lecteurs de science-fiction sont moins désarmés intellectuellement que les autres pour faire face à cette formidable éventualité, celle du contact.. Mais il faut avoir la tête bien solide pour en mesurer, pour en supporter, toutes les implications.. samedi 24 janvier 2004..

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  • Title: Archives Stellaires/Gérard Klein/Articles/Le fantastique… | Quarante-Deux
    Descriptive info: Le fantastique….. Le fantastique selon Roger Caillois.. 159, février 1967.. ar deux voies différentes, Roger Caillois s'est efforcé, ces derniers mois, de donner une définition du fantastique.. D'un côté il use de sa verve d'essayiste dans son recueil critique.. Images, images.. De l'autre, il publie une version augmentée de son.. Anthologie du Fantastique.. parue initialement en 1958 au Club Français du Livre.. Les deux ouvrages doivent figurer dans la bibliothèque de l'amateur.. Ils sont pourtant par certains aspects assez irritants.. Mais les affirmations excessives ou les lacunes qui les émaillent sont d'une nature féconde.. Elles incitent à la recherche et à la réflexion.. comporte trois parties.. La première est une version augmentée de la préface de l'Anthologie et concerne les littératures de l'imaginaire.. La seconde est consacrée au rêve et à ses rapports avec la société et l'imagination.. La dernière, enfin, aux aliments que fournit la nature, et que proposent en particulier les entrailles des pierres, au rêve éveillé sinon au délire.. Un thème commun réunit les trois essais : celui de l'autonomie croissante de l'imaginaire dans son exercice ; les littératures de l'imaginaire mettent en question le monde et ses représentations au lieu de le décrire selon la leçon du réalisme ; le rêve est distingué petit à petit de la réalité, perd sa vertu de présage, est reconnu à la fin comme un produit de la subjectivité ; les dessins dans les pierres, après avoir été jadis l'occasion de laborieuses dissertations sur les interprétations végétales, animales, humaines ou architecturales que leurs contours suggèrent et sur les desseins de la nature, deviennent prétexte, point de départ et support d'une rêverie consciente.. Ainsi l'homme distingue-t-il peu à peu ce qui relève de sa propre création et découvre-t-il ne devoir qu'au jeu de son esprit ce qu'il croyait appartenir à la réalité objective.. Les trois essais sont brillants et désordonnés.. Pour le premier, que je détaillerai seul ici, les séductions et les défauts de la pensée de Caillois sont les plus nets.. L'habileté, le charme du style et les secours d'une érudition d'ailleurs quelquefois étrangère au propos ne suffisent pas toujours à masquer les incertitudes de l'intention, le caractère excessivement conjectural de la proposition ou de la conclusion.. Mais l'on tombe ici et là sur une heureuse intuition, sur une expression habile, sur une métaphore qui ouvre le chemin à la réflexion.. De toute évidence, Roger Caillois mène avec le fantastique un très ancien flirt.. Il n'en a jamais fait une passion.. Il sent bien qu'il s'agit d'un sujet gigantesque et se dépêche de dire ce qu'il en pense, de crainte de se trouver piégé.. Quoi qu'il tente, il parle du goût qu'il en a plutôt que du fantastique lui-même.. Aussi, et c'est peut-être son intention, convaincra-t-il le profane d'en lire plutôt qu'il n'éclairera la réflexion de l'amateur.. Au sein des littératures de l'imaginaire, Roger Caillois tente tout d'abord de définir on les opposant quelques catégories classiques : la féerie, le fantastique, la science-fiction.. Il eut sans doute convenu de mentionner aussi le.. nonsense.. et ce que les Anglo-Saxons appellent.. fantasy.. , et d'insister sur la convergence croissante des genres, convergence d'autant plus nette que des revues apparemment spécialisées dans l'un ou dans l'autre publient de plus en plus fréquemment des histoires intermédiaires.. Ces distinctions pragmatiques posées, Roger Caillois s'attache tout particulièrement à montrer en quoi le fantastique s'oppose aussi bien à la féerie qu'à la science-fiction.. Enfin, dans un dernier temps, il propose l'amorce d'une thématique.. Elle débouche sur une conclusion singulière : le nombre des thèmes des littératures de l'imaginaire serait fini et dénombrable.. Dans sa généralité, cette proposition, qui semble fortement inspirée par certaines tendances modernes de l'anthropologie et par le structuralisme, me paraît indémontrable.. Dans l'esprit de Caillois, elle est visiblement destinée à réagir contre le sentiment commun qui prête à l'imagination des pouvoirs illimités.. En fait, au-delà de ce contenu apparemment anticonformiste, elle correspond assez bien à une conception traditionnelle de l'homme et de ses littératures, selon laquelle sa condition et par conséquent ses désirs et ses craintes sont éternels et immuables.. De telles conclusions sont en général déjà contenues dans les définitions qui leur servent de prémisses, et celles de Caillois n'y font pas exception.. Ces définitions doivent être assez générales pour paraître absolues et, par là, elles manquent toujours de netteté.. D'autre part, elles négligent tout à fait l'évolution historique de leur domaine.. Aussi lorsqu'un événement paraît qui leur échappe, elles doivent être remaniées.. Si bien que le caractère relatif et changeant de la condition humaine ne se manifeste nulle part mieux que dans l'histoire des définitions définitives et successives de ses expressions.. La difficulté insurmontable, pour ne pas dire l'erreur, à laquelle me semble s'être affronté Caillois, tient à ce qu'il a voulu donner du fantastique une définition absolue, valable en tout lieu et en tout temps.. Or, même sur le laps de temps relativement bref à quoi se borne l'évolution des littératures modernes de l'imaginaire, une telle définition ressemble à un lit de Procuste.. Selon Caillois, le fantastique « apparaît comme une rupture de la cohérence universelle ».. Il en résulte que « les récits fantastiques se déroulent dans un climat d'épouvante et se terminent presque inévitablement par un événement sinistre qui provoque la mort, la disparition ou la damnation du héros ».. Ces définitions ne sont pas à proprement parler inexactes.. Mais elles renvoient à des concepts fort vagues et présentés ici comme éternels, alors que l'expérience la plus courante montre que leurs contenus évoluent.. La cohérence universelle et l'épouvante ne sont ni des notions simples ni des notions immuables.. Il y aurait lieu en particulier d'écrire une histoire de l'épouvante : l'objet de son chapitre consacré aux littératures serait non seulement les croyances, c'est-à-dire les formes temporaires de la cohérence universelle, mais aussi les œuvres qu'elles déterminent et les publics qui les consomment.. Dans l'attente de cette grande œuvre, il ne paraît guère possible, de définir le fantastique, la féerie et la science-fiction autrement qu'en les renvoyant à leurs sources.. Alors se manifestent leurs originalités premières et les raisons de leur présente convergence.. Dans cette perspective, le fantastique classique me semble caractéristique d'une situation historique où les religions se trouvent mises à l'épreuve.. Il est en somme un moyen de réduire l'aliénation du surnaturel par l'utilisation ludique du surnaturel.. En un sens, c'est une littérature homéopathique.. Et c'est pourquoi, comme le note Caillois, il apparaît dans sa forme moderne au XVIII.. e.. siècle.. Tous les objets du fantastique classique, fantômes, démons, vampires, pactes et même talismans, ressortissent à la surnature.. Ils deviennent objets littéraires à l'instant même où ils quittent le domaine de la croyance ou de la superstition pour entrer dans celui de la culture.. Il faut cependant pour qu'ils aient une efficacité littéraire que la croyance à la surnature soit ébranlée, mais non qu'elle ait disparu.. Et c'est au reste un personnage familier des contes fantastiques que le sceptique néanmoins susceptible d'interpréter en termes de surnaturel les événements mystérieux qui se déclenchent autour de lui.. C'est un autre signe que la quasi-totalité des contes fantastiques fassent explicitement allusion ou appel au passé, à un passé dans lequel les superstitions et les fois étaient plus vives et demeuraient par conséquent opérantes.. La “rupture de la cohérence universelle” n'a pas d'autre origine que la métaphysique classique qui prévoit une distinction entre nature et surnature.. Elle n'est donc pas une caractéristique du fantastique, mais celui-ci en est bien plutôt la conséquence.. Le rejet définitif, et plus encore l'oubli, de cette métaphysique particulière entraîne l'incompréhension du fantastique.. La différence très sensible des publics entre le fantastique et la science-fiction, que la rédaction de.. a souvent l'occasion de constater, traduit très certainement des attitudes très différentes en la matière, qui correspondent à des univers culturels différents.. Bien entendu, à partir de cette situation d'origine, le fantastique a évolué.. On peut même dire qu'il s'est usé à mesure que s'épuisait le concept de la surnature.. D'un côté, il se réduit à des stéréotypes (vampires, monstres, fantômes), dont l'aspect terrifiant se fait de plus en plus physique.. D'un autre, il se développe selon des  ...   l'imagination.. Se demander alors si le nombre des thèmes de l'imaginaire est fini, comme semblent le penser aujourd'hui certains anthropologues pour les mythes, revient à s'interroger sur le caractère fini et dénombrable des œuvres humaines.. Parmi les jugements hâtifs qui émaillent la thématique de Caillois, notons cette affirmation : « Les spéculations sur l'espace sont demeurées embryonnaires.. » Il suffira de citer les nouvelles Tout smouales étaient les borogoves de Lewis Padgett, et la Maison biscornue de Robert Heinlein, pour convaincre du contraire.. Il reste regrettable que Roger Caillois ait examiné le fantastique et la science-fiction avec sympathie, certes, mais avec légèreté.. Un auteur, un amateur de fantastique se doivent néanmoins de lire.. , parce qu'il n'est rien de plus agréable que d'entreprendre avec un esprit brillant une longue conversation sur un sujet passionnant.. L'Anthologie du Fantastique.. du même auteur est, sauf erreur de ma part, la plus étendue qui ait été consacrée à ce genre en France.. Elle réunit soixante-dix-sept contes et nouvelles d'une excellente qualité moyenne.. Le soin apporté aux traductions et à l'édition en général, le prix de l'ouvrage aussi, feront regretter qu'elle soit entachée d'un grand nombre de lacunes et d'imperfections.. Elle satisfera de ce fait davantage le néophyte, qui s'y trouvera toujours en excellente compagnie, que l'amateur éclairé, qui s'irritera aussi bien de la présence de textes très connus que des nombreuses absences.. La réunion d'une anthologie véritable implique une ligne directrice.. L'ambition de celle-ci et la dimension du sujet restreignaient le nombre des intentions possibles à trois : la direction thématique visant à donner des possibilités du fantastique un panorama aussi complet que possible ; la direction géographique s'attachant à faire ressortir en les confrontant les singularités des différentes littératures ; et enfin la direction littéraire s'efforçant d'inclure le plus grand nombre possible d'auteurs connus sans négliger les révélations possibles.. La conciliation de ces trois points de vue dans le cadre trop étroit d'un ouvrage contraint toujours à des concessions.. Encore prennent-elles alors un sens.. Il semble malheureusement qu'il faille plutôt attribuer redites et lacunes dans l'anthologie de Caillois à une insuffisance de la méthode, sinon de l'information.. Le panorama des thèmes demeure insuffisant.. Si le thème du fantôme apparaît dix-neuf fois et celui de la magie ou de la sorcellerie dix ou onze fois, d'autres thèmes pourtant aussi classiques sont pratiquement absents.. Celui du vampire n'est représenté que par la nouvelle d'ailleurs excellente d'Alexis Tolstoï, si l'on met à part le domaine extrême-oriental.. Bradbury, entre autres, a su pourtant le renouveler.. Le thème du loup-garou n'est représenté que par le texte de Jacques Yonnet, Mina la Chatte , certes original mais tout à fait marginal.. Il eût pourtant été aisé de faire figurer la nouvelle de Bruce Elliot Hors de la tanière , parue dans.. Parmi les thèmes rigoureusement absents du recueil, citons celui du pacte avec le diable qui fournirait, pourtant matière à plusieurs anthologies, ainsi que celui du double qui tient pourtant une place importante dans la littérature allemande et anglo-saxonne.. Plutôt que de donner deux contes de Poe étrangement symétriques et traitant tous deux de l'inhumation prématurée, il eût été indiqué de retenir William Wilson , du même auteur.. Parmi les nombreuses histoires de revenants, il n'est fait aucune place à celles qui sont inspirées du spiritisme.. D'autres thèmes comme ceux des animaux portant malédiction comme les chats, des enfants médiateurs de l'invisible, des golems et autres créations magiques ont été également passés sous silence.. Le thème de la possession n'est que très indirectement abordé dans l'excellente nouvelle de Jean-Louis Bouquet, Alouqa.. L'excuse de la dimension nécessairement limitée de l'ouvrage vaut-elle d'être invoquée ? On peut en douter.. Des coupes sombres eussent pu être pratiquées sans dommage dans l'épais bataillon des histoires de fantômes.. Les deux histoires de Philip MacDonald, Domaine interdit , et de Richard Matheson, Escamotage , font pratiquement double emploi.. La dernière est d'ailleurs victime de l'habituelle malédiction typographique qui la frappa déjà lors de son passage dans.. Aucun imprimeur français ne semble supporter qu'elle puisse se conclure sur la chute saisissante d'un mot inachevé : « Je suis en train de boire une tasse de caf… ».. La représentation géographique souffre des mêmes défauts, quoique Caillois l'ait en principe privilégiée.. L'attribution de Fitz James O'Brien au domaine irlandais est contestable.. Si cet écrivain est bien né en Irlande vers 1828, c'est aux États-Unis, à partir de 1852, qu'il se mit à écrire et qu'il publia notamment le Forgeur de merveilles.. Comme l'histoire se déroule à New York et qu'elle emprunte son atmosphère au fantastique allemand, je crois plus juste de la rattacher au fantastique américain naissant.. Si le domaine allemand est bien peu représenté, le domaine autrichien fait totalement défaut : Perutz, Meyrinck, Kubin eussent pu l'illustrer.. Je doute, sans toutefois le connaître, que le domaine italien se limite à deux auteurs contemporains.. À l'opposé, le domaine sud-américain paraît mal ou sur-représenté.. Le Sud de Borges est une nouvelle insolite plutôt que fantastique.. Je cherche encore après trois lectures le côté fantastique de Luvina de Juan Rulfo.. Le domaine haïtien n'apparaît ici, semble-t-il, que parce qu'il permet de rajouter un point sur la carte et qu'en raison d'une sympathie de l'auteur et de l'anthologiste.. La nouvelle est honorable mais relève plutôt du folklore que du fantastique, malgré l'avertissement de la préface qui exclut du recueil le premier genre.. Enfin s'il était intéressant de faire connaître le domaine extrême-oriental, il eût été préférable soit de le restreindre, soit d'y faire apparaître plus de variété.. Une histoire qui tient en un feuillet ou deux et où l'on voit un homme rencontrer un démon ou un fantôme, s'en effrayer et mourir n'a que peu d'intérêt.. Elle relate un fait terrifiant.. Elle ne suscite pas l'inquiétude et, malgré le caractère savant de son écriture, se rattache au folklore plus qu'au fantastique.. Par ailleurs, la traduction particulière au domaine japonais en rend la lecture difficilement supportable, à l'exception des textes adaptés de Lafcadio Hearn et d'une nouvelle moderne.. Je ne doute pas que les traductions de B.. Frank soient fidèles et même scientifiques, mais l'impression de mot à mot scolaire que laissent les textes trahit sans doute leur génie propre.. La liste des auteurs est-elle plus caractéristique de la littérature fantastique ? Roger Caillois a-t-il sacrifié la thématique et la répartition géographique au souci de se faire une belle liste d'auteurs ? On peut en douter.. Quelques écrivains sont représentés deux fois sans qu'on voie toujours bien pourquoi.. Le fait que d'autres soient fort peu connus aurait valeur de découverte si de grands noms n'étaient absents : ainsi Kafka, Arthur Machen, Lord Dunsany, Stevenson, Lovecraft, par exemple, outre quelques noms déjà cités.. L'exclusion de Lovecraft est, paraît-il, volontaire, mais Caillois n'en donne pas la raison.. Qui expliquera l'ostracisme dont sont victimes Nerval et Barbey d'Aurevilly alors que Maupassant apparaît deux fois ? J'accepte assez volontiers l'absence de Nodier, mais au lieu d'une nouvelle contestable de Léon-Paul Fargue, j'en aurais assez bien vu une d'Apollinaire.. Je relèverai encore, avec moins d'insistance, l'absence de Clark Ashton Smith et celle de Walter de La Mare.. Tout cela donne à penser que la réunion de cette anthologie ne fut peut-être pas l'énorme travail sur lequel insiste complaisamment la préface.. La qualité des conseillers de Caillois, sa propre culture permettaient d'espérer mieux.. Tel quel, ce recueil peut constituer une introduction au fantastique, une incitation pour le profane à en lire d'avantage.. Mais il ne donne du fantastique ni une idée nette ni une vue complète.. Le nombre considérable des anthologies anglo-saxonnes de bonne tenue aurait pu permettre, au prix d'un travail de lecture assez restreint, d'en établir un meilleur.. Il reste à espérer que le succès permette à Roger Caillois de réparer quelques injustices et de combler quelques lacunes en prévoyant un troisième volume.. Peut-être alors verra-t-on émerger de nouvelles réflexions cette définition du fantastique que Roger Caillois, après bien d'autres, s'acharne à inventer alors qu'elle ne saurait surgir que de nombreuses lectures.. par Roger Caillois : José Corti éd.. Anthologie du fantastique.. réunie et préfacée par Roger Caillois en deux volumes : Gallimard, 1966..

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  • Title: Archives Stellaires/Gérard Klein/Articles/René Magritte… | Quarante-Deux
    Descriptive info: René Magritte….. René Magritte, poète de la discontinuité.. I.. l est une forme de peinture ou de dessin que l'on peut qualifier de littéraire.. Le terme, il y a quelques années ou quelques décennies, eût semblé péjoratif.. Car le jugement collectif, c'est-à-dire le goût du public qu'expriment plus ou moins fidèlement les critiques, se porte alternativement sur la recherche d'une émotion esthétique, affective, ineffable, quelquefois dionysiaque dans son débordement, et sur celle, presque antithétique, d'une construction, d'une énigme à la fois résistante et transparente, d'un problème intellectuel.. Il serait sans doute possible de montrer que ces rythmes correspondent à ceux des sociétés.. Aujourd'hui, cette peinture littéraire acquiert une nouvelle fois un entier droit de cité.. Je n'entends pas par peinture littéraire une peinture narrative, car bien des toiles émotionnelles “racontent” un événement, mais une peinture qui pose dans sa structure même un problème sémantique, un problème de langage, comme l'écrivait ici même Anne Tronche.. Le langage est, entre autres, une façon d'organiser les choses.. Aussi la peinture fantastique peut-elle être considérée pour l'essentiel, sinon dans sa totalité, comme une peinture littéraire, puisque chaque artiste fantastique doit s'inventer un langage qui lui permette de rendre compte, en termes apparemment clairs, d'une réalité différente de l'habituelle.. L'œuvre de René Magritte, l'un des plus remarquables peintres fantastiques et surréalistes de notre temps, n'échappe pas à cette donnée, comme l'ont montré à l'envi les deux excellentes expositions qu'a consacré, à quelques mois d'intervalle, la galerie Alexandre Iolas.. à des toiles récentes.. La dernière de ces expositions s'est tenue du 10 janvier au 11 février 1967.. On a souvent insisté sur les objets familiers de Magritte qui reviennent avec obstination dans ses œuvres : nuages, oiseaux, fenêtres, rochers, pipes, pommes, chapeaux, silhouettes humaines, vêtements, corps de femmes.. Ces objets, a priori ordinaires, sont en quelque sorte les mots dont se sert Magritte.. Il les peint, comme dit Anne Tronche, avec courtoisie, sinon avec application.. Mais je voudrais attirer l'attention sur la syntaxe particulière qui régit l'organisation de ces “mots” et sur un aspect de la peinture de Magritte qui élucide à mon sens au moins une partie de l'énigme qu'il nous propose.. Cet aspect est celui de la discontinuité dans l'espace, de la rupture entre tel objet et son environnement, considérés selon les canons habituels, ou à l'inverse, ce qui revient au même, de la continuité abusive et par là fantastique.. Les dernières toiles de Magritte, celles précisément qu'on a pu voir boulevard Saint-Germain, établissent à merveille cette proposition.. Il y a discontinuité éclatante dans.. le Pèlerin.. où une tête d'homme, décalée vers la gauche, laisse apparaître un vide entre le chapeau et le vêtement qu'on peut attribuer au personnage, et qui flottent eux-mêmes dans le vide.. Cette discontinuité est à la fois plus évidente et plus subtile dans cette silhouette d'oiseau emplie de nuages qui traverse un ciel lourd (.. la Grande famille.. le Retour.. ) ou, à l'inverse, dans cette colombe d'argile qui plane dans un ciel vespéral (.. l'Idole.. La rupture entre la forme et son contenu se trouve soulignée, encore plus nettement peut-être, dans ces oiseaux végétaux, aux nervures de feuillage, qui se dégagent à peine d'un buisson (.. les Grâces naturelles.. les Compagnons de la peur.. Ailleurs, une silhouette humaine, découpée dans un fond sombre qui la définit, laisse apparaître un paysage où flottent dans le ciel les yeux, le nez, la bouche du personnage (.. le Musée du roi.. Ailleurs encore, ces mêmes traits du visage, isolés, se superposent sur une perspective de montagnes (.. Tous les jours.. Un paysage de pommiers au printemps se détache à l'intérieur de la silhouette d'un bouquet de fleurs disposé dans un vase qui appartient lui, semble-t-il, à la réalité immédiate (.. le Plagiat.. La rupture est parfois triple.. Ainsi, très évidemment, dans.. le Panorama populaire.. , où l'on voit un rivage comme découpé à la scie surmonter une forêt qui recouvre elle-même l'amorce d'une rue : trois sols, trois univers empilés.. le Baiser.. , sur un paysage peuplé d'arbustes se superpose la silhouette d'un rocher aisément reconnaissable dans d'autres toiles, qui enclôt elle-même une étendue désertique où s'alignent pierres et formes géométriques.. Ce que j'ai appelé les continuités abusives constitue l'autre  ...   voulu citer ici que quelques-unes de celles où elles sont littérales, où elles manifestent la coexistence, voire l'interpénétration, d'univers différents.. Que signifie, que peut signifier, cette poésie de la discontinuité, cette magnification de la rupture entre l'objet et sa nature, entre l'univers et son fragment, entre la forme et sa matière ? Je crois que la clé de cette énigme réside dans deux œuvres de Magritte dont les titres pour une fois sont clairs, en quelque sorte décryptés.. La trahison des images représente une pipe, énorme, classique, évidente, qui surmonte l'inscription qui la nie « Ceci n'est pas une pipe.. ».. le Problème de l'espace.. , une silhouette d'homme, irréelle, sans épaisseur, dessinée à gros traits sur un mur de briques lui-même schématique, fume une pipe vériste dont l'ombre se discerne sur le mur.. La filiation avec Dada, avec le surréalisme, est certes ici évidente.. L'image n'est pas l'objet qu'elle représente, souligne et proteste Magritte.. Elle est œuvre et objet en elle-même.. Mais de ces deux toiles se dégage une signification plus profonde, un défi à l'ordre habituel du langage et des significations.. Nous organisons communément le monde, semble dire Magritte dans toute son œuvre, selon certaines lignes de rupture : nous distinguons l'oiseau du ciel.. Mais il peut en exister d'autres qui soient ni plus ni moins vraies que celles dont nous avons l'habitude.. L'oiseau peut être le ciel.. Nous classifions selon ce que la nature semble nous proposer, mais ces classifications n'ont qu'une valeur humaine, dérisoire, éphémère, eu égard à la continuité évidente de la nature.. Qu'est-ce qu'un objet hors de son environnement, qu'un individu hors de son milieu, sinon une abstraction dépourvue de sens, un mot tombé d'un dictionnaire et par là indéchiffrable ?.. Les divisions inhabituelles, les solutions originales de l'espace (aux deux sens du terme, celui de séparation et celui de résolution) qui laissent apparaître d'autres possibles, d'autres réels non moins vraisemblables que le quotidien, sont l'apanage des auteurs fantastiques, écrivains, dessinateurs ou peintres, et aussi celui des mathématiciens qui ont fourni aux physiciens les moyens de bouleverser notre image du monde.. Aussi on comprend que le.. Scientific American.. ait choisi une toile de Magritte,.. que j'ai tenté de décrire, pour illustrer la couverture de son numéro de septembre 1964 consacré aux Mathématiques dans le monde moderne , avec cette légende : « Ce tableau est le symbole de cet aspect particulier des mathématiques qui propose des concepts nouveaux sinon subversifs, afin d'élaborer de nouvelles structures mathématiques.. On peut croire un instant, puisque la fenêtre s'ouvre sur le néant, que la scène (le ciel nuageux) est peinte sur les vitres.. Mais attention, on peut apercevoir l'encadrement de la fenêtre au travers du verre.. Et d'où surgit-elle, cette amazone qui se glisse non seulement entre les arbres d'une forêt, mais derrière une portion du paysage encadrée par deux troncs, sinon d'un univers parallèle (.. le Blanc-seing.. ) ?.. Je n'ai voulu présenter au total, dans cet article, qu'une des clés possibles de l'œuvre de Magritte, sans prétendre l'épuiser, ni lui ôter rien de son mystère.. Il en est d'autres, historiques, psychologiques, voire psychanalytiques, qui se fonderaient sur l'époque du peintre et sur son destin.. Mais j'ai tenté, ce faisant, de réagir contre l'une des tendances les plus fâcheuses de la critique picturale présente, qui consiste à osciller entre la paraphrase et le délire, au nom de l'indicible ou de la phénoménologie.. Un peintre, comme un écrivain, est un homme qui tente de dire ce qu'il sait, ce qu'il sent du monde, ce que le monde est pour lui, au travers de son effort.. Et je rapporte ici ce que, dans un dialogue muet, René Magritte m'a dit, depuis les cimaises du boulevard Saint-Germain et les pages du livre de Waldberg.. 148 : Revue des arts.. 196, boulevard Saint-Germain.. Une lithographie de Henri Deschamps, d'après la toile de Magritte.. , et un catalogue ont été édités à l'occasion de la dernière exposition.. On trouvera une reproduction en couleurs de cette admirable toile qui ne figurait pas, pour autant que je me souvienne, dans les expositions précitées, dans le numéro 2 de la revue belge.. Progrès.. , page 39.. samedi 21 février 2004 —.. samedi 21 février 2004..

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  • Title: Archives Stellaires/Gérard Klein/Articles/Crise de la SF française | Quarante-Deux
    Descriptive info: Crise de la SF française.. Pourquoi y a-t-il une crise de la Science-Fiction française ?.. 166, septembre 1967.. A.. u moment où la Science-Fiction acquiert graduellement droit de cité jusque dans des lieux où elle n'était encore naguère que malaisément tolérée, il peut paraître opportun de s'interroger sur son expression française.. Il ne semble pas, en effet, que ce succès ait grandement bénéficié aux auteurs français, ni même qu'il ait encouragé le peloton de tête à produire davantage.. Jamais, au contraire, le nombre des auteurs “vivants” c'est-à-dire publiant régulièrement, n'a paru si faible depuis la création de cette revue, et l'absence de “révélations” ne s'est fait sentir à ce point.. Les quelques idées et hypothèses qui vont suivre ont pour objet d'expliquer ce phénomène qu'elles ne cernent sans doute que partiellement.. Mais elles visent surtout à susciter le débat, à entraîner de la part des auteurs, des éditeurs, mais surtout du public, des réactions.. Elles n'ont d'ailleurs qu'un caractère strictement personnel et n'engagent en rien, en particulier, la rédaction de.. Elles ne sauraient être considérées comme émanant d'un groupe d'auteurs et comme destinées à défendre ou à illustrer des positions ou des intérêts.. Mais dix années d'examen attentif et le plus souvent bienveillant des tentatives des autres dans un domaine auquel je reste profondément attaché, un assez grand nombre d'expériences personnelles point toujours dépourvues d'aléas, m'ont conduit à m'interroger sur la nature, les raisons et la portée de la présente crise.. Que la Science-Fiction trouve aujourd'hui une audience élargie, peut-être passagère, peut-être durable, ne fait guère de doute.. Elle se voit consacrer des essais ou à tout le moins des mentions honorables dans la plupart des ouvrages récents consacrés aux littératures contemporaines.. Le Grand Larousse encyclopédique.. , signe des temps, lui consacre un article documenté et bienveillant où la production française est dûment mentionnée.. Le terme lui-même revient, plus souvent que par le passé, dans les conversations ou dans ces sortes d'interstices de l'information que constituent, dans les périodiques, toutes sortes d'articles mal définis ou, à la radio et à la télévision, les interventions des animateurs et les entretiens.. On la cite volontiers à propos de la mode, le terme ayant remplacé celui de moderne ou d'audacieux, ou à propos de la science par laquelle il est entendu que la Science-Fiction est toujours rattrapée, voire de la politique, car on nous assure fréquemment que tel projet à long terme, malgré son originalité, n'est pas de la Science-Fiction.. En règle générale, on en dit moins de mal que par le passé, si on n'en parle guère mieux.. On ne l'accuse plus qu'exceptionnellement aujourd'hui de corrompre la jeunesse, de détourner des vocations scientifiques, de servir de fourrier à tous les impérialismes, d'être le véhicule d'un pacifisme démoralisateur et que sais-je encore ?.. Cette évolution des attitudes ne signifie pas pour autant que la Science-Fiction soit réellement mieux appréciée, ni même mieux connue que par le passé.. La société contemporaine manifeste une surprenante aptitude à se parer de références qui ne renvoient pratiquement qu'à des idées vagues.. C'est qu'elle se nourrit de commentaires qui ne sont le plus souvent que des commentaires sur des commentaires.. À partir du moment où un mot a été utilisé dans un nombre suffisant d'articles et surtout où il a été employé par quelques esprits qui passent, à tort ou à raison, pour relativement originaux, il s'intègre au “pidgin” saisonnier sans que personne se soucie trop de ce qu'il recouvre.. Il entre en même temps dans les mœurs, si bien qu'un certain nombre de gens se croient obligés de réinventer son contenu ou de lui en fournir un qui leur soit personnel.. On dira par exemple : je fais un film de Science-Fiction, ou encore : le film que je fais n'a rien à voir avec la Science-Fiction, sans se soucier autrement du rapport effectif entre l'objet ainsi dépeint et la Science-Fiction.. En soi, ce phénomène est néanmoins une bonne chose, car il peut inciter certains esprits à la curiosité ou lever certaines préventions.. Lorsqu'un mot est à la mode, il faut bien que quelqu'un se décide à aller y voir de plus près et que l'on aille interroger les indigènes sur les beautés naturelles de leur pays.. C'est ainsi que je me trouve de plus en plus fréquemment consulté — et je ne crois pas être le seul — par des journalistes en mal de copie, des producteurs ou des réalisateurs d'émissions en quête d'inspiration, ou des chercheurs à la recherche d'une recherche.. Ils sont d'ailleurs en général déçus par ce que je leur expose et que le lecteur le moins attentif de cette revue sait depuis longtemps : il est temps de révéler au grand public que les auteurs de Science-Fiction n'ont pas trouvé la pierre philosophale, qu'ils n'ont pas débarqué d'une soucoupe volante, qu'ils ne pratiquent qu'exceptionnellement l'imposition des mains et qu'ils apprennent par le journal, comme tout le monde, ce que feront dans dix ans les responsables de l'astronautique américaine ou soviétique et, dans cinquante ans, les dirigeants chinois.. L'emploi le plus superficiel du terme n'est heureusement pas le seul vecteur de l'expansion du genre.. Hors des collections classiques et des revues spécialisées, les publications se multiplient.. Les portes de la radio, il y a peu encore hermétiquement closes, se sont assez largement ouvertes.. La télévision a fait l'acquisition d'un feuilleton allemand,.. Commando spatial.. , d'ailleurs assez médiocre, et se propose de financer des adaptations ou des créations.. On a vu fleurir enfin sur les écrans une multitude de films qui se réclamaient peu ou prou de la Science-Fiction et qui ont échappé à la distribution confidentielle que cette rubrique avait valu à leurs prédécesseurs.. Dans ces différents développements, la Science-Fiction s'est vue, le plus souvent, associée au fantastique, ce que nous ne saurions déplorer dans cette revue.. Enfin, la dimension historique n'a pas été négligée, puisque les “classiques” — Jules Verne, Wells et Lerouge, notamment — se voient intelligemment réédités par différentes maisons.. Le succès rencontré par ces initiatives semble devoir en entraîner d'autres de plus grande ampleur.. Les circonstances semblent donc au moins superficiellement favorables au développement d'une école française de Science-Fiction.. Les revues à grand tirage et notamment celles qui sont nées ces dernières années ne manifestent plus aucune répugnance à l'achat de nouvelles de Science-Fiction qu'elles paient relativement bien.. Il va cependant de soi qu'elles ne sauraient accueillir des débutants et qu'elles tiennent compte, quant au fond et à la forme, des caractéristiques de leurs publics.. Il apparaît désormais possible de proposer aux différentes stations de radiodiffusion et en particulier à l'ORTF.. des dramatiques de Science-Fiction.. Il n'est plus tout à fait inutile de préparer, à l'intention de la télévision ou même du cinéma, des scénarios.. Enfin, un roman de cette nature peut trouver, hors des collections spécialisées, place dans le catalogue d'un éditeur, s'il est de bonne facture.. On aurait pu s'attendre, dans ces conditions, à une rapide expansion de la production des auteurs déjà connus et à une multiplication du nombre des débutants, pressés de faire leurs preuves.. Or il n'en a rien été.. Les rédactions susdites ne croulent pas sous le nombre des manuscrits.. Elles se battraient plutôt les flancs.. Une émission comme.. le Théâtre de l'étrange.. a fait plus souvent appel aux auteurs “maison” de l'ORTF.. qu'à des écrivains spécialisés, s'abandonnant certes en partie aux habitudes de l'Office qui ne le conduisent qu'à regarder trop rarement autour de lui, mais aussi en raison du petit nombre ou du peu d'enthousiasme des auteurs.. Enfin, la rédaction de cette revue ne reçoit plus guère, à quelques exceptions près, que des textes d'une médiocrité désarmante.. Et si elle ne publie pas davantage de nouvelles françaises, ce n'est pas, comme semblent le croire certains, l'effet d'une cabale montée, par les vieillards trentenaires qui s'y accrochent, contre les jeunes turcs aux dents longues.. À cette crise de la Science-Fiction française, il semble qu'il y ait des raisons structurelles et des raisons économiques.. Les responsabilités, d'autre part, paraissent partagées, peut-être inégalement, entre les éditeurs, les auteurs et le public.. Par raison structurelle, j'entends le fait qu'il n'existe pas, ou qu'il n'existe plus guère, de débouchés spécialisés à la production d'un certain nombre  ...   aucun écrivain français de Science-Fiction n'est donc véritablement un professionnel, c'est-à-dire un homme qui vit de sa plume.. On considère ici comme “professionnel” l'écrivain qui fait preuve d'un certain métier et publie régulièrement ou à peu près un ouvrage.. On m'accordera qu'il s'agit là d'une définition des plus métaphysiques.. Encore le sort de ces “professionnels” n'est-il qu'un chemin pavé de roses à côté de celui qui s'ouvre aux débutants.. Dans l'état présent des choses, ceux-ci n'ont pratiquement aucun moyen de s'exprimer, de publier, de progresser.. Dès avant la guerre, et plus encore vers les années cinquante, les auteurs américains disposaient de toute une gamme de revues commerciales, allant de la médiocrité la plus inimaginable jusqu'à la qualité la plus sophistiquée, pour faire leurs premières armes et leur apprentissage.. On en compta jusqu'à cinquante qui paraissaient mensuellement, bimestriellement ou trimestriellement.. Bien entendu, tous les auteurs publiés ne devinrent pas excellents et il y eut un déchet considérable.. Mais on m'accordera qu'on ne peut guère exiger d'un débutant qu'il rivalise d'emblée, sous peine d'être, à défaut, réduit au silence, avec la maturité d'un van Vogt, d'un Asimov ou d'un Simak qui écrivent depuis vingt ou trente ans et qui sont eux-mêmes le produit d'une “sélection naturelle”.. Encore une fois, la seule maison existante qui ait permis à ses auteurs de faire leurs classes et qui ait procédé à une sélection plus ou moins systématique a été, si l'on excepte cette revue, celle du Fleuve noir.. Le Rayon fantastique a d'ailleurs joué dans ce domaine un rôle non négligeable : paix à ses cendres.. En résumé, pour qu'apparaissent et que se confirment des auteurs français, il faut qu'existe un milieu favorable, c'est-à-dire un ensemble de débouchés pour lesquels ils puissent écrire, par lesquels ils puissent se perfectionner et être soumis à l'avis du public, critique ultime et décisif.. Force m'est de constater que ces conditions favorables, qui ont paru exister un temps, ne sont plus réunies aujourd'hui.. Dans l'espoir de participer à leur reconstitution,.. se propose de publier vers la fin de cette année un numéro spécial français qui renouera avec une tradition, hélas ! interrompue depuis trois ans.. Mais de tels efforts n'auront de sens que s'ils sont compris et soutenus par le public propre à la Science-Fiction.. Or, le public, qui s'en plaint volontiers, porte sa part de responsabilité dans cette évolution.. C'est un fait objectif que le marché français régulier de la Science-Fiction n'est pas encore suffisamment vaste pour soutenir un nombre même restreint d'auteurs de qualité, sur une base véritablement professionnelle.. Mais son expansion lente mais sûre, les tirages atteints par la collection du Fleuve noir, par la présente revue, par certaines publications isolées, par certaines anthologies, donnent à penser qu'il n'en est pas loin et qu'il suffirait de peu de chose pour qu'il s'accroisse dans des proportions gigantesques.. Encore faudrait-il qu'une forte proportion de ce public ne boude pas systématiquement les œuvres d'écrivains français, renforçant par là les éditeurs dans leurs convictions.. Je sais bien que le public n'existe pas en tant qu'entité et que le marché n'est que le produit d'une série de décisions individuelles ; les auteurs de celles-ci sont en proie à une multitude de sollicitations entre lesquelles ils arbitrent, fort légitimement, en fonction de la satisfaction égoïste du moment.. Je comprends fort bien qu'une forte proportion de ce public opte délibérément pour les valeurs reconnues et par conséquent sûres qui viennent de l'étranger.. Mais il doit être possible, sans faire preuve de chauvinisme, de lui montrer qu'elle fait preuve par là d'un certain illogisme, en se privant d'abord de la possibilité de découvertes, et en interdisant ensuite de se voir proposer, à terme, des œuvres qui lui conviendraient et qui pourraient peut-être, alors, rivaliser avec les œuvres anglo-saxonnes.. Or, le moins qu'on puisse dire, c'est que les “Bancs d'Essai” auxquels se livrait naguère.. n'ont pas suscité, malgré leur utilité évidente, une approbation unanime, et que, sans être très nombreuses, des lettres parviennent régulièrement à la rédaction de cette revue, qui suggèrent d'en éliminer toute participation française, qu'enfin dans une collection comme Présence du futur , des différences sensibles ont pu être constatées entre les ventes des auteurs français et des auteurs étrangers, dont certains étaient pourtant fort médiocres.. On retombe donc dans le cercle vicieux que j'ai déjà signalé.. Une partie du public et, avant lui, des critiques déplore l'insuffisante qualité de la production autochtone.. De ce fait, elle s'en détourne, ôtant par là même aux auteurs le moyen de faire leurs preuves, de devenir pour les meilleurs d'entre eux ce qu'on peut attendre d'eux.. Le seul moyen d'avoir de bons auteurs, c'est d'abord d'en avoir en nombre suffisant et ensuite de donner leurs chances aux plus doués.. De ce cercle vicieux, les auteurs sont aussi, car il faut bien y venir, en partie responsables, et pour différentes raisons.. Trop peu nombreux sont ceux qui se sont effectivement souciés de s'adapter au public, d'apprendre en toute rigueur un métier en puisant l'enseignement à bonne source, c'est-à-dire, il faut y insister, à source anglo-saxonne.. Trop peu nombreux sont ceux qui ont fait l'effort de passer d'une collection à l'autre, au besoin en usant de pseudonymes, et de cultiver par là une virtuosité qui leur permettrait, sous certaines limites, de “professionnaliser” leur activité.. Aux États-Unis, un écrivain aussi sophistiqué que Philip José Farmer n'hésite pas à publier des romans, d'ailleurs fort habiles, dans les Ace Novels qui sont un peu l'équivalent du Fleuve noir.. Trop nombreux sont ceux qui au contraire se sont contentés, ou se contentent, d'une expression imprécise de leurs états d'âme, qui perpétuent des nostalgies adolescentes, qui évitent sous couleur de poésie d'aborder les problèmes de l'action dramatique et de la construction d'une histoire.. Trop nombreux sont ceux qui habillent d'une vague étoffe de Science-Fiction des thèmes fantastiques éculés, qui veulent faire “littéraire” en oubliant plus ou moins délibérément qu'un des intérêts de la littérature de Science-Fiction est de poser des problèmes, de suggérer des images, de partir d'une donnée scientifique ou du moins logique.. La faute en est, à n'en pas douter, pour une part, à la forme de culture dispensée par notre enseignement, qui interdit pratiquement aux “scientifiques” de s'exprimer correctement et aux “littéraires” d'avoir la moindre culture scientifique, sauf curiosité personnelle.. Quelques brillantes exceptions viennent infirmer heureusement cette constatation, tel ce héros des débuts, toujours vaillant et fidèle, quoique trop rare à notre gré, j'ai nommé Francis Carsac.. Je crains, au moment de conclure, d'avoir donné de la situation une image trop noire.. Car si la Science-Fiction française traverse une crise, ce n'est pas la première et je ne doute pas qu'elle la surmonte, ni même que, renversant l'obstacle linguistique, elle ne finisse par s'implanter solidement aux États-Unis.. Elle compte heureusement nombre de solides et brillants auteurs et d'autres qui, pour être moins brillants, n'en ont pas moins une audience fidèle.. Elle a apporté dans l'univers de la Science-Fiction un ton original que Damon Knight s'est plu à souligner dans l'introduction de son anthologie.. Thirteen French science fiction stories.. (Bantam).. C'est pourquoi elle mérite d'être défendue, encouragée ou plus simplement appréciée.. Mon propos n'a nullement été d'exposer ces problèmes dans l'optique d'un nationalisme farouche.. S'il était inconcevable qu'il y eût en France de la bonne Science-Fiction, eh bien, je me résoudrais à n'en lire qu'en anglais.. Mais il n'en est rien.. Et si l'on souhaite qu'elle déborde les pages imprimées pour envahir, ici même, les ondes de radio, les écrans des téléviseurs et du cinéma, il faut bien qu'existe au moins un noyau de professionnels français qui soient capables de s'adapter à ces techniques particulières.. C'est là, je crois, le vœu de la majorité des lecteurs de.. Note de mars 2004 : il est intéressant de noter que 1000 FRF de 1967 correspondent à peu près exactement à 1054 € de 2004 en monnaie constante.. Les droits cités correspondent donc à deux ou trois mille euros.. Dans l'intervalle, le niveau de vie des Français a en moyenne plus que doublé, probablement triplé, bien que de telles évaluations soient toujours délicates.. Les auteurs de 2004 trouveront ici un élément d'évaluation de leur sort.. lundi 29 mars 2004 —.. lundi 29 mars 2004..

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  • Title: Archives Stellaires/Gérard Klein/Articles/SF et théologie | Quarante-Deux
    Descriptive info: Science-Fiction et théologie.. 167, octobre 1967.. O.. laf Stapledon (1886-1950) qui enseigna successivement à l'Université de Liverpool, sans être jamais titularisé, la littérature anglaise, l'histoire de l'industrie, la psychologie et la philosophie, et qui écrivit quelques livres étonnants, parmi lesquels.. Last and first men.. (1930),.. Odd John.. (1935),.. Star maker.. (1937) et.. Sirius.. (1944), connut un destin littéraire paradoxal.. Il semble bien qu'il ait ignoré la Science-Fiction du temps de ses premiers ouvrages et qu'il ne l'ait découverte qu'après la guerre.. C'est pourtant à la vogue croissante de la Science-Fiction qu'il dut de voir ses livres, pourtant difficiles et par certains côtés anti-littéraires, obtenir dans les pays anglo-saxons une audience constamment renouvelée.. Son projet initial était sans doute de répandre, sous la forme du conte, certaines conceptions morales et métaphysiques qui lui étaient chères, selon la tradition de H.. G.. Wells et de G.. B.. Shaw.. Mais on prête aujourd'hui plus d'attention à leur emballage qu'aux idées elles-mêmes.. Son roman le plus aisément accessible,.. , parut en France voici quelques années sous le titre.. Rien qu'un surhomme.. , dans la collection le Rayon fantastique.. Mais le succès qu'il obtint ne décida aucune maison d'édition à publier deux monuments comme.. les Derniers et les premiers hommes.. le Créateur d'étoiles.. C'est que ces deux livres ne doivent à peu près rien aux conventions habituelles du roman.. Il s'agit plutôt de méditations ou d'essais philosophiques.. Leurs héros ne sont pas des êtres humains, mais des espèces ou des mondes.. Leur cadre s'étire aux dimensions de l'univers.. Leur action s'étend sur des milliards d'années.. Ils ne présentent presque aucune des qualités littéraires traditionnelles : l'habileté de la construction ou l'éclat du style.. Mais ils recèlent, à côté de naïvetés considérables, des trésors d'intelligence et d'imagination.. Aussi faut-il se féliciter que les Éditions Planète publient aujourd'hui.. , même si le texte français qu'elles en donnent souffre de nombreux défauts.. Le Créateur d'étoiles.. représente la fresque la plus gigantesque de toute l'œuvre de Stapledon et peut-être de la littérature contemporaine, puisqu'il englobe l'histoire de tout notre univers et de quelques autres.. Le procédé utilisé par Stapledon pour l'introduire est assez simpliste.. Un homme se promène, une nuit, sur une colline d'Angleterre, sous un ciel pur et clouté d'étoiles.. Influencé par ce décor cosmique, l'esprit du narrateur se détache de son corps et entreprend un immense périple à travers l'espace et le temps.. Il rejoindra d'abord un monde assez semblable à notre Terre, où il logera successivement dans plusieurs corps.. Puis, en compagnie de son dernier hôte, il poursuivra son voyage, rencontrant des sociétés de plus en plus extraordinaires à des stades différents de leur développement et s'enrichissant du contact d'autres esprits itinérants qui finiront par se fondre en un être collectif aux possibilités multipliées.. Ainsi magnifié, il découvrira peu à peu la finalité de l'univers et se rapprochera, sans jamais l'atteindre tout à fait ni percer son mystère, du Créateur d'étoiles.. On peut distinguer trois grandes parties dans cette exploration.. La première est historique, politique et morale.. Elle intéresse des mondes qui sont assez semblables au nôtre pour que Stapledon y trouve l'occasion de dénoncer « ce qui cloche dans le monde », pour reprendre l'expression de Chesterton.. La seconde est métaphysique et, en multipliant les descriptions de civilisations parvenues à un degré de développement très supérieur à celui de notre monde, pose le problème de la finalité de l'univers et de la vie.. La dernière est théologique et propose une interprétation de la création.. Mes préférences personnelles et sans doute celles des amateurs de Science-Fiction vont à la seconde, où l'ingéniosité de Stapledon s'est donnée libre cours.. Avec une prodigieuse richesse d'invention, il excelle à suggérer en quelques pages l'Histoire d'êtres humains ou surhumains par la pensée, mais biologiquement et socialement très différents de nous.. Cette partie s'achève sur la révélation que les étoiles elles-mêmes sont vivantes et qu'elles participent de la même finalité que les êtres moindres qui vivent sur les planètes.. On y trouve un catalogue prodigieux des thèmes et des inventions de la science-fiction, qui ne paraît que plus surprenant si l'on considère la date à laquelle il a été dressé.. Assez curieusement, la pensée d'Olaf Stapledon, tout imprégnée de connaissances scientifiques contemporaines, procède largement des systèmes philosophiques du XIX.. Elle trouve certaines assises dans le positivisme d'Auguste Comte qui connaît là un avatar paradoxal.. De même que pour Comte il n'existait qu'une seule Histoire possible, celle de l'humanité, que reproduisent, avec des variations négligeables, celles de tous les peuples, les espèces de Stapledon, quels que soient leurs apparences et leurs environnements, passant sensiblement par les mêmes phases critiques.. C'est en cela que les “Arachnoïdes” et les “Ichthyoïdes”, par exemple, sont humains.. Comme pour Comte, l'Histoire exclut l'accidentel ; elle n'est que le prolongement de l'évolution.. Au contraire de chez Marx, elle n'est pas le produit d'un processus dialectique, mais la tendance vers une finalité.. Au cours des Histoires parallèles ou successives des différentes espèces, des crises peuvent les empêcher d'accomplir cette finalité et même les réduire à néant.. L'aliénation qui peut atteindre une espèce entière, ou même une civilisation réunissant autant d'espèces que les nôtres d'individus, trouve son origine dans tout ce qui écarte de la voie tracée par cette finalité.. Mais l'aliénation elle-même, et tout ce qu'elle comporte d'échecs et de souffrances, se trouvent réintégrés dans le dessein total du Créateur d'étoiles, dont le projet demeure insondable.. L'Histoire de l'univers se résout dans cette perspective à une émergence des consciences, puis à une coalition, sinon à une communion de toutes les consciences, dans la contemplation et l'adoration du Créateur d'étoiles Le point ultime atteint, l'univers retourne au chaos.. Avant le nôtre, le Créateur d'étoiles en a créé d'autres, peut-être moins parfaits.. Après le nôtre, il en créera d'autres, peut-être plus parfaits.. Il connaît lui-même une évolution, mais cette évolution ne se traduit que dans celle de ses créations, car il est transcendant et immanent, et le temps et l'espace ne sont que des modalités passagères de son action.. Tourmenté jusqu'à l'obsession par le problème du mal, Stapledon en rejette la responsabilité sur le Créateur d'étoiles.. Le mal, la souffrance, l'échec ou pis encore la mort font partie intégrante de la Création.. On voit par tout ceci en quoi il annonce la pensée de Teilhard de Chardin et en quoi il en diffère radicalement.. Ils ont en commun la même conception finaliste de l'évolution qui procède du souci de concilier les découvertes de la science avec les enseignements de la tradition, la même idée de la Création incarnée dans le temps et la matière opposée à celle d'une Création définitive et immuable.. Mais leurs théologies diffèrent profondément.. Tandis que celle du jésuite demeure plus ou moins orthodoxe, celle de Stapledon est protestante, plus précisément calviniste, et implique l'impossibilité du salut, l'abhumanité d'un Créateur avec lequel aucun dialogue n'est possible.. envers lequel l'adoration est la seule conduite possible.. Cette théologie ne va pas sans poser quelques problèmes.. D'une part, elle est implicitement matérialiste et rejette plus ou moins nettement la dualité esprit-matière, quoique comme on l'a vu, les “esprits” puissent voyager dans l'espace et le temps sans aucun support matériel.. La création ne s'accomplit que dans la matière, étant entendu que les œuvres des civilisations s'inscrivent dans la matière.. Mais les règles de l'univers qui fondent les formes de la matière sont posées, abstraitement, par le Créateur.. Elles pourraient être différentes.. Dans d'autres univers, créés antérieurement, simultanément ou postérieurement au nôtre, elles sont effectivement différentes.. Cette théorie a l'avantage d'être relativement satisfaisante pour un esprit moderne, formé aux méthodes scientifiques, qui accepte mal une rupture omniprésente entre la nature et la surnature.. Mais elle présente l'inconvénient de rendre le concept de Dieu à peu près vide de sens, sinon inutile.. Étant, dans l'esprit de Stapledon, les fantasmes de Dieu, nous n'avons aucun moyen de déduire de la réalité quoi que ce soit qui le caractérise.. Stapledon renvoie au néant les œuvres de tous les théologiens qui, pour donner ou se faire une idée de Dieu, ont dû concevoir dans l'univers plusieurs forces ou plusieurs divinités en opposition.. Si tout procède du Créateur et lui revient sans exception, toutes ses images possibles, toutes les religions, sont également partielles et vraies.. Seule la présence du Malin dans la mythologie chrétienne ou la multiplicité des Dieux dans les mythologies classiques autorise une certaine discrimination entre l'orthodoxie et l'hérésie, le bien et le mal.. Stapledon résout en partie ce problème en imaginant un dieu schizophrène dissocié en deux personnalités indépendantes.. D'autre part, la théologie de Stapledon réagit sur sa morale.. En principe, est considéré comme bien tout ce qui va dans le sens de la finalité.. Mais ce qui s'en sépare ou s'en échappe apparemment n'en appartient pas moins à la création.. Aussi la pensée de Stapledon conduit-elle à une sorte d'optimisme désespéré.. Jusqu'à la création ultime, les univers successifs comprendront une part de souffrances.. Le but du Créateur d'étoiles n'est pas la fin de la souffrance, mais une harmonie “glacée”, intelligible par lui seul.. On ne saurait dire qu'il s'agisse d'une conception rassurante.. Cet optimisme désespéré est explicable en partie par la tradition calviniste à laquelle j'ai fait allusion et qui implique une conception particulière de la grâce et de la prédestination, et en partie par l'époque à laquelle écrivait Stapledon.. En 1937, l'avenir historique pouvait apparaître singulièrement bouché.. L'imminence de la guerre apparaissait à tous les esprits lucides.. Il était clair que des millions d'innocents seraient frappés, que la civilisation n'excluait en rien la possibilité d'un désastre définitif, mais semblait au contraire en porter les germes.. D'où l'insistance avec laquelle Stapledon revient sur l'idée de crise, d'une crise éventuellement mortelle pour la raison.. La situation immédiate ne pouvait qu'incliner un intellectuel anglais au pessimisme.. L'adoption d'un système de références plus large, ici cosmique, permettait seule de réintroduire une certaine dose d'optimisme.. L'effort de Stapledon pour élargir son horizon lui permet de comprendre que l'effondrement d'un monde, le sien, et d'une certaine quiétude intellectuelle ne coïncide pas forcément avec celui de l'univers.. Mais la quasi-certitude de la disparition prochaine du système de valeurs auquel il demeure attaché imprègne son œuvre d'une tonalité douloureuse.. Sa réaction n'est pas si différente de celle d'Aldous Huxley qui, à partir des années 1935, prophétise le cataclysme et la fin de la civilisation, et ne cessera pas de le faire jusqu'à sa mort.. La conclusion du.. Créateur d'étoiles.. est cependant courageuse.. Le héros choisira de se réincarner et de partager les luttes et les souffrances des hommes.. Elle préfigure l'engagement politique du Stapledon de l'après-guerre qui militera pour le communisme jusqu'à sa mort, beaucoup plus pour des raisons morales que politiques, choisissant de ce fait l'humanisme contre l'idéalisme, la terre contre le ciel.. Comtienne par sa philosophie de l'Histoire, finaliste dans sa métaphysique, calviniste dans sa théologie, sans cesse effarouchée de ses propres audaces,  ...   en contact direct avec les forces du bien.. En même temps ont été révélées au lecteur les forces “véritables” qui se disputent l'univers et qui vont s'affronter de plus en plus directement.. Le second roman,.. , se déroule sur Vénus.. La Chute n'y a pas encore eu lieu, mais elle demeure possible, car Perelandra est un monde jeune où l'humanité n'est représentée encore que par un couple, le Roi et la Dame, qui vivent dans une sorte de paradis terrestre et qui sortent à peine de l'adolescence.. Ransom sera transporté sur Vénus par deux anges pour y prévenir un grand danger, sur la nature duquel il ne sait d'ailleurs à peu près rien.. L'arrivée de Ransom sur Vénus est l'occasion pour C.. Lewis de dresser de la planète un tableau aussi enchanteur et convaincant que celui qu'il avait donné de Mars.. Vénus est presque entièrement couverte par un océan sur lequel flottent d'immenses îles végétales.. Les terres émergées sont rares.. Ransom rencontrera bientôt la Dame qui est l'image même, en sa nudité, de la fraîcheur et de l'innocence.. Et il comprendra la nature de sa mission.. Weston a réussi à reconstruire un astronef, à traverser l'espace et à gagner Vénus.. Mais il n'est plus seulement en proie à son vieux rêve d'impérialisme terrien.. Il est littéralement possédé par l'esprit du mal qui domine la Terre et qui s'est emparé de son corps.. Il vient tenter la Dame, jouer le rôle du serpent dans la Genèse et déclencher la Chute.. Ransom qui, au contraire de la Dame et du Roi, en sait les conséquences, doit l'empêcher d'agir.. Il parviendra, non sans mal, à le détruire au terme d'une lutte d'abord intellectuelle, puis physique, dont il conservera une marque ineffaçable sous la forme d'une blessure au talon qui saignera toujours.. Le sens véritable de son nom, Ransom — rançon, c'est-à-dire rachat — lui sera révélé ainsi que son rôle charismatique.. Grâce à lui, qui n'a été au demeurant qu'un instrument, le péché originel aura été évité sur Vénus, et le Roi, la Dame et leur descendance hériteront d'une planète qui ne cessera jamais d'être un paradis terrestre.. La manifestation directe des puissances bonnes et mauvaises qui dominent l'univers rend le second roman de Lewis moins convaincant que le précédent, et s'il compte nombre d'admirables passages, il n'échappe pas aux longueurs.. Mais l'étrangeté et la beauté du décor, la simplicité de l'action et la conviction de l'auteur font du livre un grand roman mythologique.. Car s'il était question de la nature de la réalité dans.. , il est ici question de principes incarnés.. Ransom achèvera son combat contre le démon dans les entrailles de Vénus et précipitera le corps de Weston dans le brasier central.. Il sortira de l'enfer, né pour la seconde fois, rédimé et portant au talon sa blessure inguérissable comme seule trace de son contact avec le mal, selon la meilleure tradition des œuvres épiques et mythologiques.. Il sera ainsi préparé à affronter son dernier combat, une fois ramené sur Terre par les deux anges.. Plus discutable est le troisième roman,.. L'action se déroule cette fois sur la Terre, où, comme on sait, la Chute a eu lieu.. Sur Mars, la tentation n'a sans doute jamais existé.. Sur Vénus, elle a échoué, grâce à Ransom.. Mais sur Terre, l'Oyarsa tordu, l'esprit du mal, le diable, l'a emporté au début des temps, quoique son empire ne soit pas devenu total.. conte l'une des escarmouches auxquelles il se livre pour tenter d'achever son œuvre de destruction, et dont il sortira vaincu, mais non définitivement, par le petit groupe dont Ransom est le chef charismatique.. Du coup, la nature du mal ou du moins de ses manifestations sur notre monde nous est révélée.. Un groupe de savants et de politiciens fonde un Institut dont le but secret, camouflé derrière une façade humanitaire, est de s'emparer du pouvoir et d'instaurer un ténébreux totalitarisme.. Cet Institut s'appelle en français l'INCE, ce qui ne veut rien dire, mais porte dans l'édition anglaise le nom autrement significatif de NICE, c'est-à-dire, en anglais, charmant, gentil, et en grec, victoire.. Ce détail, apparemment de peu de portée, prend toute son importance quand on connaît les préoccupations philologiques de C.. Lewis et son obsession cabalistique de donner un sens à toute chose.. L' Institut se veut à la fois rassurant et porteur des plus hautes destinées de l'Homme.. La qualité de ses membres symbolise assez la nature du mal, selon l'idéologie de Lewis.. Les politiciens véreux et les financiers, comme Devine, issus du libéralisme et de la démocratie, s'opposent à l'image lumineuse du chef charismatique.. Les savants illustrent le caractère démoniaque de la science en tant que découverte, que violation du réel, opposée à la Révélation.. Physiciens, chimistes, biologistes, tous sont possédés par le démon, et comme tels périront lamentablement à la fin du roman.. Une distinction est donc établie par Lewis entre les sciences du bien, la philologie, la théologie, la philosophie à condition qu'elle se borne à l'étude des mystiques et des néo-platoniciens, la psychologie pourvu qu'elle demeure scolastique, et les sciences du mal, irrémédiablement condamnées, que sont sans exception aucune toutes les sciences modernes et plus ou moins exactes, celles qui arrachent à la nature, au mépris de l'interdit divin, des bribes de connaissance.. Il est caractéristique que le seul membre de l'INCE qui soit sauvé à la fois spirituellement et physiquement soit un sociologue.. Sans doute doit-il son salut au caractère littéraire de sa science et à l'intérêt pour l'être humain qu'elle doit tout de même susciter en lui.. Ces savants diaboliques se sont donné un chef digne d'eux, la Tête.. Ils ont en effet prélevé la tête d'un condamné à mort, évidemment homme de science, et ils en ont développé le cerveau, et par conséquent l'intelligence, par des moyens qui n'appartiennent qu'à eux.. Ainsi, ils ont transgressé l'interdit de la mort, comme Weston, leur premier martyr, avait transgressé l'interdit de l'espace.. L'INCE s'installe sur le domaine de Bracdon, non sans arrière-pensée.. Car c'est dans la forêt de Bracdon, selon une légende à laquelle tous ces savants positivistes croient dur comme fer, que dort dans un caveau l'enchanteur Merlin, détenteur de secrets redoutables.. Le petit groupe de Ransom et l'INCE se livrent donc une espèce de lutte de vitesse pour retrouver le premier le caveau de l'enchanteur.. Mais c'est une somnambule extralucide dotée de pouvoirs héréditaires qui leur indique l'endroit en question.. Après avoir d'ailleurs fort peu hésité entre les deux camps, elle se range aux côtés de Ransom.. Merlin quitte discrètement son caveau et rejoint lui aussi le camp de Ransom.. Car s'il sent quelque peu le soufre, il détient quelques parcelles de la sagesse atlante et sait fort bien que les savants condamnent les magiciens au chômage.. Représentant des temps passés, héritier de la tradition, porteur de vieilles “sciences”, il ne peut, aux yeux de Lewis, que pencher du côté du bien.. Aussi, doté de redoutables pouvoirs par les Oyarsas de toutes les planètes du système solaire, il pénètre dans l'enceinte de l'INCE dont il détruit les chefs, non sans avoir déclenché la confusion des langues dans cette nouvelle Babel.. Ainsi, un petit groupe d'érudits, d'extralucides, de philologues et de doux dingues aura-t-il mis en échec avec le secours de la grâce, cette hideuse puissance, le totalitarisme et le fanatisme de la science.. L'intrusion inattendue de l'enchanteur Merlin indique assez ce que Lewis aurait voulu faire du dernier volet de se trilogie.. Alors qu'il avait peint de manière réaliste un autre monde dans.. , qu'avec.. il avait écrit un beau roman mythologique, il voulait dans.. faire passer un souffle épique, décrire dans le fracas des glaives le grand affrontement des siècles et des forces, ressusciter les paladins de Camelot et leur donner un visage et des armes adaptées à notre temps.. Mais son innocence, ou plutôt son ignorance de notre époque lui interdisait de réussir véritablement dans cette voie.. Peut-être aurait-il pu avec plus de bonheur donner à sa trilogie une conclusion qui se serait déroulée sur la Lune.. Car il situe dans cet astre le refuge ultime des puissances du mal.. Sa mort, survenue voici quelques années, l'a empêché de regagner son domaine d'élection, t'espace, et de nous donner le tableau dantesque de l'Armageddon final et la vision d'une humanité réintégrée dans l'harmonie cosmique, d'une épiphanie de l'homme.. Son erreur, qui est commune, fut de vouloir établir un pont entre l'imaginaire et le réel et de tenter d'expliquer par une idéologie naïve les maux dont souffre notre monde.. Égaré sur notre planète, incapable de sortir de sa tour d'ivoire, symbole d'une génération d'intellectuels anglais qui rêvèrent d'arrêter le temps et d'éterniser une conception préraphaélite du monde, Lewis fut néanmoins un grand écrivain.. On ne peut s'empêcher de céder au charme du.. , à la puissance poétique des meilleures pages de.. Sans adopter tout à fait les théories de Max Weber sur l'influence des religions sur les formes sociales on ne peut manquer d'être frappé par l'opposition de la pensée de Stapledon qui s'efforce d'intégrer la science à l'expression de sa théologie calviniste,- et de celle de Lewis, d'obédience catholique, qui la rejette en enfer.. Au moment de conclure cet article consacré à deux œuvres qui introduisirent la théologie dans la science-fiction, il convient d'évoquer d'autres auteurs qui s'engagèrent, plus récemment, dans le même sens.. un Cas de conscience.. de James Blish, un jésuite, membre d'une équipe d'exploration, débarque sur un monde dont les habitants ignorent le mal, mais tout aussi bien l'idée de Dieu ou celle d'immortalité.. Sont-ils des créatures du démon destinées à induire l'homme en erreur ? Mais ce serait une hérésie que de le croire puisque le diable ne peut créer.. Ont-ils raison et Dieu n'est-il qu'une chimère née de l'imagination des hommes ? Ainsi se trouve posé par un agnostique un paradoxe théologique.. Walter Miller, catholique, introduisit de son côté dans.. un Cantique pour Leibowitz.. et dans certaines nouvelles inédites en français le “christianisme sociologique”.. Anthony Boucher, catholique lui aussi, posa dans sa nouvelle Dialogue avec le robot la question de savoir si un robot pouvait avoir une âme et devenir un saint.. Mais dans la cohorte immense des histoires qui traitent des rapports des hommes et du plus puissant des extraterrestres, je retiendrai, en manière d'apothéose, celle de Lester del Rey,.. For I am a jealous people.. : Dieu, le Dieu de la Bible, le Dieu des Armées, qui fit jadis alliance avec l'homme, a rompu son traité et conclu une nouvelle alliance avec les Étrangers qui envahissent la Terre.. Alors, le héros, un prêtre, après avoir refusé de croire à cette trahison suprême, prend le parti de l'homme, prêche la dernière croisade, la guerre contre ce dieu cruel et sanglant.. Même si Dieu est mort, comme le pensait Nietzche, mieux vaut l'achever.. dimanche 18 juillet 2004 —.. dimanche 18 juillet 2004..

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  • Title: Archives stellaires/Gérard Klein/La Science-Fiction est-elle une subculture ? | Quarante-Deux
    Descriptive info: La S.. -F.. est-elle une subculture ?.. La Science-Fiction est-elle une subculture ?.. Première parution : catalogue de l'exposition.. , Musée des Arts Décoratifs, Paris, du 28 novembre 1967 au 26 février 1968.. C.. e qui surprend, ce qui émeut l'auteur de Science-Fiction, ce qui lui est clé et signe, point de départ, ce peut être un objet dérisoire, un événement qui se donne en spectacle, un décor naturel.. Un objet dérisoire tel ce désintégrateur en plastique, jouet d'enfant, mais image d'une arme avec ses ailettes finement dessinées qui courent le long de son canon renflé, ses boutons et ses leviers minuscules et les unités inconnues de ses graduations et les fortes indentations de la crosse où viendraient se loger des doigts épaissis par le lourd gantelet du cosmonaute, et son viseur démesuré, doté d'un réticule et qui est un écran de télévision capable d'abolir la distance.. Image d'une arme qui projette dans le silence un rayon sans doute invisible, susceptible d'effacer, sans un bruit, sans un cri, tout un cône de matière, ou de faire pleurer le métal, et qui a peut-être dérivé longtemps dans l'espace, entre les astéroïdes, quoique sa surface lisse et nette ne manifeste en rien l'érosion caractéristique due aux météorites, sauf peut-être au-dessous du pontet, là où elle a été légèrement éraflée.. D'une arme qui, au lieu de renvoyer à une fraction de l'univers réel, à tel épisode sordide ou épique de l'Histoire, suggère forcément autour d'elle l'univers qui la complète, qui lui est nécessaire, qui la prolonge, un univers où la science inimaginable qui l'a rendue possible possède un nom, des savants et des laboratoires, un univers de planètes conquises, de combats furieux contre des Étrangers inhumains et peut-être monstrueux ; un univers dont elle est un fragment émergé, d'une incompréhensible légèreté.. Ou bien un événement, comme la montée d'une fusée sur son tronc de fumée, vite abattu par la hache des vents, tandis que ce fruit de métal grimpe dans le ciel et fond déjà sur une autre planète, Lune, Mars ou Vénus, dont le sol était jusque-là irrémédiablement étranger et qui pourtant, avant même d'être atteint, porte déjà son grouillement de villes indigènes et de colonies humaines.. Une fusée est aussi une machine à voyager dans le temps.. Elle vient, en un sens, de l'époque où, en tant que projectile interplanétaire, elle demeurait un rêve, et elle s'enfonce dans la durée jusque vers ce temps où elle sera rendue tout à fait à sa condition de machine, c'est-à-dire oubliée, remplacée par un autre coin enfoncé dans l'inconnu et que, lui aussi, l'imagination précédera.. Ou encore, simplement, un décor naturel, comme un firmament étoilé dont le sens n'a cessé de changer, malgré son immuabilité de signe, et qui peut représenter aujourd'hui une promesse d'empires innombrables, de sociétés ancrées sur des millions d'étoiles, étalées sur des millions de planètes, et le nombre, dans sa diversité bigarrée, fait quelque chose à l'affaire, des sociétés commerçant entre elles sur les routes du vide, se constituant en États des Constellations, en Fédération Galactique, réunissant des centaines, sans doute des milliers d'espèces intelligentes, subissant ou vivant, ordonnant peut-être, son Histoire, ses conflits, ses évolutions, déployant des flottes innombrables au large des nébuleuses, jonglant avec les soleils, édifiant des cités gigantesques ou dispersant toutes les humanités sur les trois horizons de sa frontière spatiale.. Ainsi la Science-Fiction prolonge-t-elle l'objet, l'événement, le décor.. Mais pour explorer ce prolongement, cet espace découvert, il faut en écrire ou du moins en lire et par là participer à ce surgissement qui se définit peu à peu, qui se révèle dans l'effort d'imaginer puis d'organiser cet imaginaire et qui, en même temps, suscite des objets, des événements, des décors, ou leur donne un sens neuf.. Si la Science-Fiction est une littérature, elle déborde invinciblement la littérature, elle tend à s'approprier le réel et à le rendre, transformé.. En nous faisant voyager dans le temps ou dans le possible qui est une sorte de temps élargi, elle prépare, elle précipite l'intrusion de l'avenir et du possible dans notre présent.. Et c'est pour cette raison que, tant que l'on se borne à l'analyser comme littérature, elle pose des problèmes paradoxaux.. Problème paradoxal que celui de sa relation avec la science, avec laquelle elle prend des libertés et qui, le plus souvent, la renie.. Problème paradoxal que celui de sa relation avec la forme littéraire qu'elle néglige volontiers jusque dans ses œuvres les plus marquantes.. Problème paradoxal que celui de sa relation avec le réalisme qu'en principe elle rejette et qui est pourtant la condition première de sa vraisemblance, donc de son efficacité.. On peut espérer trouver une partie de la solution de ces problèmes dans ce fait que la Science-Fiction est une littérature collective.. Certes, toute littérature est collective.. Aucune œuvre ne peut se comprendre en dehors de celles qui l'ont précédée.. Mais alors que, de nos jours, nombre d'auteurs de la littérature générale se comportent comme s'ils vivaient et pensaient dans un splendide isolement que vient à peine entamer la consanguinité perpendiculaire au temps, et non plus historique, des écoles littéraires, les écrivains de Science-Fiction ne sauraient se concevoir en dehors de l'évolution de leur genre.. Sa connaissance leur est indispensable au moins autant pour prolonger cette exploration que pour éviter de refaire ce qui a déjà été dit.. Quoique, dans sa forme moderne, le genre ait une histoire assez brève qui ne porte guère que sur sept ou huit décennies, il est fortement marqué par cette conscience particulière qu'ont ses auteurs d'échafauder leurs œuvres sur celles de leurs devanciers.. C'est que, parmi ses matériaux de base, on trouve des concepts, les uns venus de l'extérieur et par exemple de la science, et bientôt transformés, les autres surgis de ces transformations et développés tout entier, dans leurs conséquences, au sein de la Science-Fiction.. Ce phénomène présente, on en conviendra, quelque similitude avec celui de l'évolution de la science elle-même, qui se fonde à chaque instant, en principe, sur la totalité de l'acquis, totalité au reste inaccessible et en somme mythologique dans son foisonnement.. Cependant, au lieu de travailler sur des faits, les écrivains de Science-Fiction œuvrent avec des mots, ce qui autorise dans leur univers particulier la persistance de contradictions.. Mais ces contradictions sont elles-mêmes ressenties, explorées et résolues, jusqu'à nouvel ordre, par l'introduction de nouveaux concepts.. Ainsi, la Science-Fiction progresse par un double cheminement dialectique, l'un qui l'affronte à la réalité changeante dans laquelle vivent ses écrivains, c'est-à-dire notamment à la science et à leurs sociétés, et l'autre qui est interne et qui résulte de l'affrontement des œuvres.. Les paysages des planètes du système solaire, les sociétés de demain, les pouvoirs parapsychologiques, les robots, les extraterrestres, les civilisations galactiques, les voyages dans le temps sont des inventions collectives qui mêlent en proportions très inégales les apports de la connaissance positive, des expériences sensibles des écrivains, et ceux de la dialectique propre à la Science-Fiction.. C'est ce qui explique, au reste, la mésaventure fréquemment survenue à de bons écrivains qui, ignorants du domaine, entreprenaient d'en écrire, dans l'enthousiasme d'une idée.. S'ils pouvaient duper le lecteur profane et de la sorte conserver quelquefois leur public, ils ne devaient rencontrer que la commisération amusée des amateurs éclairés.. Ce n'est pas, comme on l'a dit quelquefois, qu'ils aient ignoré les règles du genre, car la Science-Fiction n'en a pas à proprement parler, mais c'est qu'ils en ignoraient les concepts, les objets, les fonctions, l'histoire et l'état présent.. Ils demeuraient imperméables à sa culture.. L'exemple de la machine à voyager dans le temps illustre le mieux peut-être l'évolution dialectique de la Science-Fiction.. Il ne doit presque rien à la science, si l'on néglige la spéculation qui lui a donné le jour : considérer le temps comme une dimension et, par extension, comme un axe de déplacement.. La machine à voyager dans le temps a probablement été inventée par Wells en 1895.. Mais elle ne lui apparaît encore que comme un pur moyen d'exploration de l'avenir.. Les conséquences logiques et paradoxales de la Machine vont pourtant être une à une dégagées.. Le Voyageur peut revenir dans son passé et se rencontrer lui-même.. Il peut tuer un de ses ancêtres et s'abolir ainsi, s'empêchant de la sorte de s'interdire d'exister, en un cycle infini.. Il peut entreprendre de contrôler l'histoire, ou simplement la modifier involontairement, s'exposant à ne retrouver jamais dans son état initial son époque d'origine.. Il ouvre ainsi une brèche par laquelle les siècles vont se combattre les uns les autres, afin de rester ce qu'ils sont ou d'être autres qu'ils ne sont, s'efforçant en somme de réaliser leur devenir dans l'instant.. Multipliés enfin, les Voyageurs du Temps peuvent faire s'affronter des possibles qui aspirent indépendamment à la consolidation et qui présentent, aux yeux d'un observateur, des probabilités différentes et variables.. Ainsi le voyage dans le temps révèle-t-il tout à la fois une dimension nouvelle, perpendiculaire au temps, selon laquelle s'ordonnent des mondes parallèles plus ou moins exclusifs les uns des autres et dont l'Histoire n'est qu'un cas particulier, et le projet de contrôler l'Histoire, voire  ...   constitue évidemment son soubassement.. Elle existe à tous les niveaux de qualité, ce qui n'est évidemment pas sa caractéristique la plus originale, mais ce qui signifie qu'elle pénètre en quelque sorte verticalement la société.. Elle dispose de ce fait d'une assise populaire et l'on pourrait se demander si elle ne reproduit pas le processus assez fréquent de l'émergence d'un moyen d'expression à partir d'une origine populaire.. Et si l'on recueille assez fréquemment des aveux de ses amateurs qui affirment ne presque rien lire d'autre, ce sont peut-être moins les signes de leur inappétence à des nourritures intellectuelles diversifiées que de son aptitude à fournir un horizon culturel riche et varié, sinon complet.. Univers d'illusion si l'on veut, mais d'où il n'est pas si facile de sortir puisqu'il s'est déjà approprié, implicitement, toute la réalité pour l'élaborer à la lumière d'une certaine culture.. Et où il est encore moins facile de pénétrer puisqu'il faut faire l'apprentissage de cette culture particulière, On peut pénétrer, au moins en principe, par n'importe quel bout dans le monde du roman psychologique.. Celui de la Science-Fiction ne présente pas une telle transparence.. Dans une certaine mesure, on peut dire qu'on apprend à en lire comme on apprend les mathématiques, Il faut pouvoir en distinguer les plans, en discerner les profondeurs, en délimiter l'axiomatique, en retenir les indispensables références.. Cela nécessite un effort et explique sans doute d'une part les répulsions excessives qu'elle déclenche chez certains, et d'autre part le nombre relativement restreint des ressortissants de la tribu, dans tous les pays du monde.. À la communauté des écrivains répond celle des lecteurs.. Et c'est une communauté étrangement active, exigeante, qui ressemble bien plus à celle des joueurs d'échecs ou à celle des amateurs de divertissements mathématiques qu'à la cohorte indifférente des consommateurs de prix littéraires qui seraient bien en peine de citer les lauréats trois ans plus tard.. Au lieu de quoi, cette communauté des amateurs de Science-Fiction a le sens de son histoire et cultive ses classiques.. Les meilleures œuvres bénéficient d'une sorte de pérennité.. Il s'opère sans cesse dans la bibliothèque de la tribu une décantation particulière qui resterait inintelligible si on l'examinait à la lumière des règles qui président aux oublis et aux résurrections de la littérature générale.. C'est qu'elle s'accomplit à l'intérieur de la subculture.. Et l'on voit des romans qui n'ont jamais été les best-sellers d'une saison, en devenir dans le temps, c'est-à-dire être pendant vingt ans, trente ans, régulièrement réédités au bénéfice d'un public jamais gigantesque mais toujours renouvelé.. C'est que le critère, au-delà de l'habileté littéraire, devient celui de l'invention d'un concept essentiel.. Wells ne cessera sans doute jamais d'être lu tant qu'il y aura une littérature de Science-Fiction.. Mais d'autres écrivains qu'on avait pu croire bien oubliés, comme Maurice Renard, ont soudain retrouvé une audience parce que leur appartenance à la subculture avait été révélée.. La cohérence de la subculture s'éprouve aussi et peut-être surtout dans ses rencontres, dans ses heurts avec des domaines littéraires que l'on pourrait, superficiellement, croire voisins.. Il est rare, quoique cela se trouve, que les amateurs de Science-Fiction soient aussi épris de fantastique, voire même d'insolite.. Et les lecteurs d'Hoffmann ou de Nerval qui ont tâté de la Science-Fiction ont le plus souvent battu en retraite.. Pourquoi cette incompatibilité qui permet d'ailleurs à certaines revues d'additionner deux clientèles, mais qui a toujours été fatale aux collections qui se sont aventurées dans cette voie, si le lecteur de Science-Fiction ne recherchait qu'un dépaysement, que l'invraisemblance, que la violation de l'évidence ? C'est qu'il trouve, en effet, limitées et invraisemblables, les situations du fantastique.. Elles ressortissent à la surnature, elles sont les dérivés ultimes de concepts religieux qui relèvent d'une autre culture et qu'il ne reconnaît pas.. Elles lui paraissent — et elles sont — d'un autre âge, c'est-à-dire d'un autre monde, à tous les sens du terme.. Tandis que la Science-Fiction se doit d'être de ce monde et de le prolonger.. Et quand elle récupère quelques-uns des héros du fantastique, le vampire, le fantôme, le golem, c'est pour abolir en eux toute trace de surnature et pour imputer leur malédiction à la maladie, à la parapsychologie ou à l'effet de l'art physique.. Mutilation ? Certes non, mais mutation.. On peut atteindre, par ce biais, l'idéologie de la subculture.. Elle est d'essence scientifique ou plutôt, elle procède de la métaphysique plus ou moins dérivée de la science.. Elle prolonge et précède, parfois naïvement, l'effort de la science qui est d'affronter et d'expliquer la nature.. Elle vise à annihiler le mystère, tout en sachant que sa disparition en découvrira d'autres plus nombreux et plus vastes.. Elle est fondamentalement une interrogation.. Mais en même temps, parce qu'elle est littérature, et au contraire de la science, les conséquences sur les plans humain, social, philosophique de cet effort ne lui échappent pas.. Dans sa dynamique du dire, elle ne peut même pas les distinguer toujours de leurs origines.. En tant que fondation d'une subculture, la littérature de Science-Fiction définit donc un univers en perpétuelle transformation.. Elle le décrit comme s'il lui était extérieur.. Et de ce fait, il lui échappe.. Il envahit la société globale par l'intermédiaire du cinéma, de la radio, de la presse, du théâtre, des œuvres d'art, des jouets, du vocabulaire.. Elle est souvent, quoique non toujours, trahie dans ces transpositions parce que, précisément, elles ne s'adressent pas aux initiés de la subculture, mais au vaste public extérieur qui la pressent sans la connaître et qui en reçoit les signes sans en atteindre toutes les significations.. Pour ne prendre qu'un exemple, le cinéma a rarement servi fidèlement la Science-Fiction, quoique la situation se soit améliorée ces dernières années.. C'est que les films se situaient obligatoirement sur le front entre la subculture et la société globale.. De même que les films d'aventures témoignent rarement de subtilités ethnologiques, les films de Science-Fiction fournissent le plus souvent du genre une image altérée et, à de notables exceptions près, indiquent surtout ce qu'en pensent, comment le voient, scénaristes et réalisateurs.. Mais s'il n'existait pas, ils ne verraient rien du tout.. Ils n'auraient pas l'occasion de se poser le problème.. Cette invasion qui est d'une part la simple transcription de la littérature de Science-Fiction et d'autre part la conséquence, la continuation de la subculture sous tous ses aspects, peut-elle se confondre avec celle de l'avenir ? Ou du moins avec celle d'une image multiple de l'avenir ? Certes non.. Quoique l'anticipation occupe une place de choix dans le domaine de la Science-Fiction, celle-ci est avant tout spéculation sur les possibles.. Et c'est précisément ce qui rend concevable l'invasion.. Les objets, les modes, les représentations qu'elle introduit se donnent beaucoup plus comme latérales à la réalité quotidienne que comme dans le droit fil de son futur.. Ils ne sont pas seulement.. à être.. Ils peuvent, par certains de leurs côtés, être tout de suite.. Bien entendu, c'est d'abord dans le domaine du jeu qu'ils émergeront.. Mais c'est un domaine immense, sinon l'un des versants tout entier des sociétés, celui qui s'appuie sur leurs mythes et qui culmine avec la définition, plus ou moins nuageuse, de leurs fins.. Ainsi la Science-Fiction rejoint-elle la réalité parce que dans une certaine mesure, ce qu'elle propose, il faut le faire, ou du moins tenter de le faire, ou encore éviter de le faire, Elle est, certes, une évasion globale, vers un autre monde, plural celui-là, le plus vaste peut-être et le mieux organisé qui ait jamais été construit ensemble par des poètes, et dont la dimension commence à peine à apparaître.. Là se réfugient, sans aucun doute, ceux qui souffrent de l'aliénation que leur impose le monde ordinaire.. Mais au lieu de tendre à reconstituer un espace-refuge comme ils font lorsqu'ils choisissent la fiction historique, policière, psychologique, politique, etc.. , ils s'efforcent ici de le constituer, ils sont obligés de l'inventer.. Et chaque fois qu'un élément de cet univers atteint un degré de solidité, de vraisemblance suffisant, il participe à l'invasion du monde réel, il devient tableau, robe, mobilier, mœurs, expressions, style, image.. Mais en même temps, cet univers ne peut oublier ses racines littéraires.. Il n'a aucun moyen de s'incarner directement et massivement.. Ses philosophies, ses pseudosciences, ses sociétés, ses mondes, ses héros, restent sur le point d'être, ne peuvent s'extraire tout à fait de l'assemblage des mots ou des images qui les définissent.. La Science-Fiction reste partagée entre son projet qui est de remplacer le monde réel et sa nature qui est de l'ordre des signes.. Ainsi l'univers de la Science-Fiction se dévoile-t-il comme un double utopique de nos sociétés, comme un mirage, comme un reflet, mais aussi comme un brouillard précis de possibles qui n'en finiraient pas d'arriver mais qui, par la pesanteur des rêves organisés, s'infiltreraient lentement dans les fissures innombrables de la réalité.. Il est un univers de projet ou plutôt un seul projet innombrable et probablement infini, selon lequel l'homme s'annexe les cieux et les enfers, finit de liquider les dieux, et entreprend de se construire, pour l'habiter, l'imaginaire.. samedi 2 octobre 2004 —.. samedi 2 octobre 2004..

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  • Title: Archives stellaires/Gérard Klein/Articles/Philip José Farmer | Quarante-Deux
    Descriptive info: Philip José Farmer.. Philip José Farmer.. ou.. Comment devenir un petit dieu.. 174 175, mai juin 1968.. es romanciers révélés en France par la plus prestigieuse collection de SF, le Rayon Fantastique — mais cette série ne jouit-elle pas un peu du prestige des civilisations disparues ? — conservent toute la faveur du public, au point qu'ils occultent quelque peu de relatifs nouveaux venus.. Ainsi Philip José Farmer.. Le lecteur français, s'il ne lit pas l'anglais, connaît bon nombre de ses nouvelles, mais il ignore que Farmer s'est mis, par ses romans, au tout premier rang de la SF américaine et que sa réputation est en passe d'égaler celles d'Asimov ou de van Vogt.. Farmer a eu longtemps, aux États-Unis, la réputation d'un auteur scandaleux.. Entendons par là qu'il a abordé, de front et sans guère faire de concessions, des sujets plus ou moins tabous : le sexe et la religion.. Enfin, dans ses œuvres les plus récentes, il a largement remis en cause la définition même de la Science-Fiction.. Les deux romans que vient de publier le C.. L.. A.. :.. les Amants étrangers.. l'Univers à l'envers.. , relèvent des deux premières phases de l'œuvre de Farmer ; celui qui paraîtra à l'automne 1968 dans la collection Galaxie/bis :.. the Maker of universes.. , illustre bien la manière la plus récente de cet écrivain éclectique.. Cette diversité ne traduit pourtant aucune incertitude, aucune hésitation de sa pensée.. Au contraire, comme on va tenter de le montrer dans cet article, la succession des grands sujets abordés par Farmer exprime une constance absolue dans le dessein et reflète, plus profondément encore, l'évolution de sa personnalité.. Car si presque toutes ses œuvres — et surtout les plus importantes — ont pour thème la libération, elles jalonnent en même temps l'itinéraire de l'homme Farmer à la recherche de sa liberté.. Ce fut une manière de scandale que la parution, assortie d'un succès immédiat, du roman de Farmer.. dans le numéro d'août 1952 de.. Startling stories.. Pour la première fois, un écrivain entreprenait de transgresser la muraille de silence qui entourait le sexe dans la SF.. Les quelques auteurs qui avaient effleuré le sujet ne l'avaient jamais réellement intégré à leur action, se contentant de l'en saupoudrer comme d'une épice.. Or, le domaine du sexe, avec ses nombreuses implications physiologiques et psychologiques, pouvait offrir à la conjecture un champ autrement large que l'astronomie et la physique elles-mêmes.. Sur les raisons de ce silence, Sam Moskowitz propose, dans sa préface à l'édition du C.. , deux hypothèses : la Science-Fiction — littérature d'adolescents — refléterait les phobies pubertaires de ses lecteurs ; la Science-Fiction — littérature d'idées — accorderait peu de place aux passions qui viennent déranger le bel ordonnancement des démonstrations.. Pour être à la fois plus acceptable et plus vraisemblable, la seconde hypothèse n'en est pas moins insuffisante et il y a sans doute quelque vérité dans la première si on la généralise.. Car le tabou sexuel qui pèse — ou pesait — sur la SF paraît fortement lié à celui qui subsiste dans la plupart des milieux scientifiques, sans que ceux-ci soient composés uniquement d'adolescents.. La violence des polémiques récentes à propos de quelques points d'endocrinologie a permis de s'en convaincre.. Quoi qu'il en soit, il demeure évident qu'une fleurette, même poussée, entre un astronaute et une cantinière n'aurait guère d'intérêt, pas même celui de renouveler la littérature érotique.. Pour que la description d'une passion puisse avoir quelque valeur dans le cadre du roman de SF, il faut que, par sa nature même, cette passion pose un problème au moins en partie scientifique.. Le trait de génie de Farmer a été de faire de la passion elle-même un thème de Science-Fiction, en jouant simultanément sur plusieurs tableaux : ceux de la biologie, de la psychologie et de la sociologie notamment.. Aussi bien l'intrigue des.. Amants étrangers.. repose-t-elle sur cette idée que des êtres appartenant à des espèces différentes peuvent éprouver une violente passion réciproque.. Hal Yarrow est un humain, mais Jeannette, quoiqu'elle ait l'apparence d'une très jolie femme et les sentiments correspondants, est séparée de Yarrow par des milliards d'années d'évolution.. Elle n'appartient pas à la classe des mammifères.. Sa ressemblance avec l'humanité s'explique par un phénomène de mimétisme génétique.. Jeannette peut néanmoins s'unir à Yarrow et même lui donner des filles.. De ce thème d'apparence scientifique : la rencontre et l'idylle de deux êtres que non seulement la pression sociale mais encore l'hérédité au sens le plus lourd du terme séparent, un autre auteur eût tiré une froide SF biologique.. L'habileté de Farmer a été d'extraire de cette situation les éléments d'une tragédie qui, comme toutes les bonnes tragédies, tend d'une manière aussi logique qu'inéluctable vers son dénouement.. Le ressort de cette tragédie est double.. Un malentendu s'établit entre Yarrow et Jeannette.. Car, jusqu'à la fin, Yarrow ignore la véritable nature de Jeannette.. Celle-ci redoute les effets d'une révélation aussi traumatisante bien qu'elle ne doute pas de la sincérité de son amant.. Et cette ignorance de Yarrow va le condamner à perdre l'objet de son amour.. D'un autre côté il y a le conflit entre Yarrow et sa société, une société monstrueuse et théocratique, dominée par un Clergétat totalitaire qui voit le mal dans tout ce qui détourne l'individu de la soumission aux idéaux collectifs et en particulier, on s'en doute, dans le sexe.. Cette société ultra-puritaine, encadrée par une hiérarchie complexe, où la police des âmes est assurée par les “agis”, sortes de commissaires-confesseurs, a entièrement forgé Yarrow qui se trouve prisonnier de ses interdits.. Il doute néanmoins, il est capable d'une certaine indépendance d'esprit, mais sa rébellion demeure latente tant qu'il se trouve sur Terre, enfermé dans le carcan rigide des habitudes et des devoirs.. Sa révolte refoulée n'aboutit qu'à développer en lui une frustration.. Car Yarrow est un intellectuel : il sait, ou il sent, qu'il vit à faux, mais il est incapable de traduire en actes et même de formuler clairement son insatisfaction.. Au reste, il est seul.. Si d'autres pensent comme lui, il l'ignore.. Seul, il ne peut se débarrasser de ses chaînes mentales.. Il hait cordialement sa femme Mary, frigide, qui extériorise son agressivité en témoignant en toutes circonstances d'une fidélité bigote à l'endroit du Clergétat, même si cela la contraint à dénoncer Yarrow pour quelque peccadille.. Bien entendu, Yarrow ignore ce que c'est que le plaisir.. Il va sortir de cet enfer qui, pour être peint en quelques pages, me paraît aussi consistant, sinon plus vraisemblable, que celui de.. 1984.. , et en même temps s'acheminer vers sa libération et vers son drame, lorsque le Clergétat l'envoie comme linguiste sur un monde lointain récemment découvert.. Là vivent les Wogs, sortes d'insectes géants, intelligents et civilisés, que le Clergétat envisage froidement d'exterminer.. Ils ont toutes les qualités que les humains s'interdisent.. Aimables, sociaux, compréhensifs, tolérants, réalistes et pacifiques, ils cultivent la psychologie que le Clergétat a bannie comme une science maudite sauf en ses usages répressifs.. Il est piquant de constater que, dans le roman de Farmer, l'humanité présente toutes les caractéristiques de la grande fourmilière totalitaire, alors qu'à l'inverse les insectes vivent les valeurs de l'humanisme et cherchent à se comprendre eux-mêmes.. L'ami wog de Yarrow, Fobo, est empathiste, c'est-à-dire psychanalyste, expert à déceler les émotions d'autrui et à aider non à les refouler mais à les intégrer harmonieusement dans la personnalité.. À l'univers manichéen, paranoïde, des humains écrasés par une métaphysique délirante et par la hantise du péché, s'oppose le monde complexe, vivant et vécu, des Wogs.. Aussi Yarrow va-t-il faire sur la planète des Wogs, de deux manières, l'apprentissage de la liberté.. Auprès de Jeannette il découvre l'amour et n'hésite plus bientôt à tromper le Clergétat, avec un cynisme tout neuf, pour préserver sa passion.. Auprès de Fobo, il apprend à la fois l'amitié, la confiance et le sens critique.. Ainsi, doublement, il va s'humaniser, réapprendre à la fois les entrailles, le cœur et le cerveau, non sans lutte avec lui-même, non sans déchirement, car il ne peut s'évader que pas à pas de ce qu'on a fait de lui.. Si la passion ne le poussait puissamment, il n'y parviendrait pas mais si Fobo ne débarrassait son esprit des taies qui l'aveuglent, ne l'aidait à remettre en question des croyances dont il se trouve accablé, ne s'attaquait à l'œuvre obscurantiste et aliénante du Clergétat, ne l'amenait à considérer la réalité comme problème et non comme “vérité” révélée, la passion ne ferait que l'emmurer dans ce havre fragile où il s'est réfugié avec Jeannette.. L'intention morale de Farmer est claire.. La passion comme la raison demeurent impuissantes, si elles sont isolées, à ébranler les autorités illégitimes.. C'est l'amour allié à l'intelligence qui restitue l'homme à lui-même contre tout ce qui l'aliène dogme, préjugé, hiérarchie.. Et c'est parce que ce processus s'accomplit séparément sur ces deux terrains en Yarrow que la tragédie se noue.. Yarrow cache à Fobo en même temps qu'aux humains de l'expédition l'existence de Jeannette.. Celle-ci lui cache sa véritable nature.. La rencontre entre les deux domaines de la connaissance s'effectuera trop tard pour que le drame soit évité.. Pourtant elle se fera et, loin d'être écrasé par la tragédie, Yarrow en sortira libéré.. Il passera même à l'action physique contre un prélat du Clergétat.. Et c'est Fobo qui a raison contre son désespoir du moment lorsqu'il lui annonce qu'il connaîtra d'autres amours maintenant qu'il est devenu un homme.. Ainsi le roman de Farmer dépasse-t-il de fort loin la simple anecdote scabreuse.. Son véritable thème est celui de l'accession de Yarrow à l'âge adulte, à ce que les psychanalystes appellent le stade génital.. Pour y parvenir, Yarrow doit s'affranchir du Clergétat qui le châtre moralement, des fausses sécurités intellectuelles, et émotionnelles d'une théologie mystifiante qui l'infantilise.. Avec Mary, sa femme, Yarrow ne ressentait aucun plaisir.. Avec Jeannette, il a découvert son propre corps.. En rejetant avec violence l'autorité illégitime du Clergétat, en découvrant que pour assurer sa vie, être selon sa nature, il peut haïr efficacement et tuer, il s'affranchit.. Il est intéressant de noter que dans cette société qui ignore la famille, toute l'agressivité de Yarrow se libère en s'attaquant à la hiérarchie, image et substitut du père.. En s'en prenant à la religion, c'est du surmoi monstrueux, greffé sur la conscience humaine par un prophète fou mais habile, que Yarrow se délivre.. C'est le thème que Farmer va désormais de plus en plus fréquemment aborder.. Car s'il continue à traiter de sujets “sexuels” tenus pour plus ou moins scabreux par ses éditeurs, Farmer n'oublie pas que le sexe est le terrain privilégié de la lutte que mènent contre la personne toutes les autorités illégitimes.. La censure n'implique pas seulement un objet censuré, mais aussi un censeur et une rationalisation de la censure.. C'est aux censeurs et à ces rationalisations particulières qui s'habillent de métaphysique que va s'en prendre, maintenant Farmer, et l'on va voir que cette démarche le conduit fort loin.. Prônant donc la désaliénation, il s'attaque aux trois niveaux de l'autorité qui écrasent et déforment la personnalité de l'enfant, s'ils sont exercés indûment : celui des parents, celui de la société et celui de la religion.. Il ne fait aucun doute qu'il puise nombre de ses thèmes dans la pensée psychanalytique.. Mais loin d'en appliquer sèchement les concepts, il prélève la substance de ses histoires, de toute évidence, dans sa propre expérience.. L'œuvre de Farmer est aussi l'histoire d'une remarquable auto-analyse.. L'emprunt évident de schémas conceptuels aux théories freudiennes ne fait que brouiller superficiellement les cartes.. C'est de lui-même — et des autres hommes — et non de ces théories que parle Farmer.. Il les redécouvre — ou feint de les redécouvrir — au travers de ses fantasmes personnels.. Quant à l'attitude de Farmer vis-à-vis de la religion, il n'est pas indifférent de noter ici que, selon Sam Moskowitz, son père fut un adepte militant de la Christian Science.. Il serait toutefois absurde de réduire l'œuvre de Farmer soit, comme on l'a déjà dit, à une utilisation systématique des clés de la psychanalyse, soit à l'exploitation de sa propre névrose.. Ses fantasmes lui appartiennent en propre, et ce qui nous importe, c'est qu'au lieu d'être dominé par eux, il s'en sert avec une maîtrise grandissante comme de matériaux.. Il n'abdique ni sa personnalité ni sa culture.. Au pessimisme viennois de Freud, qu'on ne peut s'empêcher de relier à une situation sociale et historique particulière, Farmer oppose un optimisme foncièrement américain.. Là où Freud doutait de l'issue du combat entre la société et l'individu et ne voyait guère de solution pour ce dernier que dans une adaptation plus ou moins mutilante à la contrainte, Farmer affirme la possibilité de vivre “sans dieu ni maître”.. Il faut qu'il ait disposé d'une énergie peu commune pour être parvenu au terme de son évolution malgré des difficultés qui n'ont pas été seulement psychologiques.. La carrière de Farmer, comme le signale Moskowitz, a été marquée de bien des déconvenues.. Au reste, ses héros ne parviennent pas à la découverte d'eux-mêmes d'un seul coup, quand ils y parviennent jamais.. Ce sont des tourmentés, des inquiets, en butte aux coups du sort.. Ils sont sujets aux rechutes, aux crises dépressives.. Mais les plus forts d'entre eux se reprennent, mus non pas par cette risible volonté qui est le plus bel appendice du héros romanesque, mais par une force plus profonde, plus viscérale et en même temps plus incertaine dans ses manifestations, qu'il convient bien d'appeler avec Freud la libido.. Ce sont ces difficultés qui les authentifient.. Les héros tout d'une pièce qui triomphent sans coup férir de leurs propres énigmes, et qui abondent dans le.. space opera.. , sont toujours des truquages, des projections fantasmatiques du surmoi.. Ainsi Farmer, dans les œuvres qui suivent.. , se libère-t-il apparemment de ses démons intimes.. On est tenté de dire qu'il fraie la voie à la libre expression de sa libido en se débarrassant par la médiation de l'écriture de ce qui la contraint.. Certes, quelques-uns de ses héros succombent.. Mais exprimer clairement leur échec signifie que l'auteur Farmer a évité l'écueil, entrepris de résoudre le problème.. Mère.. , qui paraît en 1953, un Terrien qui a toujours vécu dans la dépendance de sa mère est capturé, sur une planète lointaine, par un gigantesque être femelle et séquestré dans une sorte de poche utérine géante.. Ses tentatives pour se libérer provoquent une excitation du derme qui déclenche le mécanisme de la conception.. Nourri, protégé, enserré de toutes parts par la Mère dont il est à la fois l'enfant et l'amant, il renonce bientôt à toute velléité d'indépendance.. Il vit en somme objectivement son complexe d'Œdipe sans avoir à le résoudre.. Dans une autre remarquable nouvelle : Ouvre-moi, ô ma sœur.. , qu'il ne parvint pas sans peine à faire éditer, Farmer s'attaque aux tabous qui entourent certaines “perversions” rattachées au stade oral, en objectivant ici encore un fantasme.. Il insiste sur le fait que si des relations sexuelles parfaitement normales pour une autre espèce nous paraissent monstrueuses, c'est en nous et en notre névrose qu'il faut chercher l'origine de cette répulsion, et nulle part ailleurs.. Comme dans.. , Farmer invente et décrit un mode de reproduction extrêmement ingénieux, sinon scientifiquement vraisemblable.. Mais ce sont là des jeux ingénus que Farmer abandonne bientôt pour frapper plus haut.. Il poursuit la dénonciation, entamée dans.. , des contraintes sociales et de leurs rationalisations.. Il s'attaque bientôt aux constituants habituels du surmoi et notamment à cette image idéalisée du père : le dieu.. , Farmer ne mettait guère en cause, finalement, que la religion sous son aspect social.. La foi était certes le fondement de l'autorité du Clergétat mais son contenu était pauvre.. Il n'était pas nécessaire qu'il en soit autrement puisque le Clergétat prétendait s'entremettre absolument entre Dieu et les hommes et que la soumission suffisait à assurer le salut.. Par  ...   décrire une planète étrange et étrangère.. L'aventure de l'écrivain coïncide alors avec l'écriture de l'œuvre, selon une démarche familière à la littérature moderne.. Le sujet n'est plus entièrement préexistant à l'œuvre, au contraire.. Et la référence à la science devient presque inutile.. Le monde inventé se contente de sa cohérence interne.. La démarche de l'écrivain se rapproche de celle du mathématicien moderne qui se donne des postulats et en recherche les conséquences.. Ainsi Farmer ouvre-t-il, ou du moins précise-t-il, pour la troisième fois, une nouvelle voie de la Science-Fiction, en forçant les portes de l'imaginaire.. Et peut-être cette dernière révolution est-elle la plus scandaleuse, en ses conséquences pour le genre lui-même.. Il convient, pour le comprendre, de considérer d'un peu haut, au risque du schématisme, l'évolution de la SF.. contemporaine.. Dans un premier temps qui va en gros du début du siècle à la seconde guerre mondiale, la SF se borne volontiers à des variations sur des thèmes techniques.. Le grand homme reste, même s'il est bientôt dépassé, Hugo Gernsback.. Il s'agit au fond d'exploiter les possibles relativement immédiats de la science, sans prendre beaucoup de distances.. Cela ne signifie évidemment pas que le souci de la vraisemblance scientifique est scrupuleusement et unanimement respecté par les auteurs, mais que ceux-ci font comme s'ils le partageaient.. L'idéologie de la Science-Fiction n'est pas distincte de celle de la science.. En paraphrasant la terminologie positiviste, on peut dire que la Science-Fiction en est à l'ère de la religion — la religion de la science, évidemment.. La grande majorité des héros est alors composée de savants.. Apparaissent, néanmoins, du fait de l'évolution interne du genre, des thèmes et des termes qui doivent de moins en moins à la technique, ainsi par exemple ceux qui sont relatifs aux voyages dans le temps, aux pouvoirs parapsychologiques, voire aux croisières interstellaires.. Mais les auteurs prennent encore le soin de les définir par rapport à la science.. Ils s'excusent en somme, plus ou moins explicitement, de la bousculer.. Dans une seconde phase qui va, grosso modo, de 1940 à 1960, ce processus d'autonomisation de la Science-Fiction se poursuit et s'accélère sous l'impulsion notable de John W.. Campbell qui dirige la revue.. Astounding SF.. On a souvent insisté sur les exigences de Campbell qui aurait ramené la Science-Fiction dans le droit fil de la science.. Il suffit en réalité de lire les auteurs qu'il encouragea pour se convaincre que sa politique portait principalement sur la rationalité des histoires et non sur l'authenticité de leur contenu scientifique.. Campbell voulait que la Science-Fiction fût une littérature d'idées.. Il entendait mettre un frein à la prolifération des histoires sans queue ni tête qui projetaient sans vergogne, dans un cadre superficiellement exotique, des intrigues empruntées au roman d'aventures et au western.. Il fit en fait passer le thème de Science-Fiction du plan de la technique à celui du principe.. Au cours de cette période, des thèmes de SF en nombre de plus en plus grand sont traités pour eux-mêmes, leurs conséquences explorées.. Le langage se précisé et s'affermit.. Les concepts définissent un espace qui est résolument extrascientifique ou plutôt pseudo scientifique, mais qui prétend encore calquer sa structure sur celle de la science.. C'est le moment où les “futures” pseudosciences fleurissent et c'est aussi celui où comme par hasard, le monde de la Science-Fiction est le plus menacé par les charlatans (ou par les magiciens).. Les meilleurs écrivains, ainsi Heinlein, Simak, van Vogt, Asimov, un peu plus tard Blish (et bien d'autres) exploitent des inventions antérieures qu'ils systématisent et généralisent, qu'ils fixent et enrichissent, comme le robot, le mutant, le vire-matière, la machine à voyager dans le temps, mais aussi la xénologie, la psychohistoire, etc.. Ils n'éprouvent plus le besoin de se justifier de leur emploi.. Les “principes” correspondants sont donnés une fois pour toutes.. Une bonne proportion des récits de cette époque commence, si l'on caricature un peu, par une phrase du type : « L'astronef plongea dans le subespace… » ou encore « Mr.. Smith poussa la porte de l'Agence Intertemporelle… » Il est bien clair que ce ne sont pas les caractéristiques intrinsèques du subespace, ni de la positronique, ni même du nexialisme qui intéressent les auteurs, mais leurs conséquences, et en particulier leurs conséquences logiques, psychologiques, sociales ou philosophiques.. La Science-Fiction est entrée dans son ère métaphysique.. Elle se constitue proprement en subculture.. Elle tend à n'être plus intelligible qu'à ceux qui en possèdent les clés et nécessite en fait un apprentissage.. Néanmoins, pendant toute cette période, elle continue, sauf exceptions, à faire explicitement référence à la science et, en tout cas, à une réalité plus ou moins immédiate.. Elle accorde une place privilégiée aux anticipations vraisemblables.. Les auteurs rivalisent même de sophistication et d'ingéniosité pour donner à leurs thèmes des rationalisations d'aspect scientifique.. Mais ils partent moins de la science qu'ils n'y trouvent un appui supposé.. Tout pouvoir neuf est rattaché par eux à l'exploitation d'un principe “scientifique”, au besoin arbitrairement défini.. Plus ils extrapolent et plus le principe devient, sinon ténu, du moins abstrait.. En même temps, se multiplient les Histoires du Futur.. La Science-Fiction est alors dans son âge “classique” : elle a conquis une autonomie de fait par rapport à la science, mais non encore par rapport au langage supposé de la science.. Cet âge “classique” n'est sans doute pas encore terminé, bien qu'il semble devoir, à certains signes, être entré en pleine crise.. En effet, dès la fin des années cinquante, se développe un nouveau courant qui n'est certes pas entièrement original sous le nom de.. [8].. mais qui entreprend de coloniser entièrement la Science-Fiction.. Dans ce type d'histoires la rationalisation scientifique est réduite au minimum.. Le vocabulaire pseudo scientifique s'efface au profit d'un vocabulaire interne ou du vocabulaire courant redéfini.. À mesure que le processus d'autonomisation de la SF par rapport à la science se poursuit, les auteurs de SF se tournent de plus en plus volontiers vers la.. , au point que les frontières entre les deux genres, jusque-là assez précises, s'atténuent et s'évanouissent presque.. Les écrivains se mettent à créer, avec plus ou moins de bonheur, des univers imaginaires, des mondes inventés.. La seule règle qui distingue du fantastique la tendance nouvelle est celle de la rationalité, de la non-contradiction, qui exclut toute référence au surnaturel.. Mais l'auteur se sent libre de se donner la collection de postulats qu'il désire, sans avoir aucunement à la fonder, et même d'en changer en cours de route pourvu qu'il introduise un nouveau postulat plus général qui rende compte de l'initial et du subséquent.. Loin d'entrer dans son ère positiviste, la Science-Fiction, déjouant les calculs d'Auguste Comte, pénètre dans son ère poétique ou mythologique.. Il est bien évident que, dans la réalité, aucune de ces trois phases n'est précisément délimitée.. Les œuvres s'enchevêtrent, qui peuvent se ramener au type central de l'une ou de l'autre.. Mais le processus général est bien celui d'une autonomisation de la Science-Fiction, par rapport à son origine idéologique : la science, et, partant, d'une redécouverte et d'un renforcement de son caractère littéraire.. Les auteurs semblent prendre conscience du caractère imaginaire de leurs créations, de la liberté qui en découle, en un mot de la puissance du verbe.. Il est difficile de dire quelles sont les œuvres qui annoncent la dernière phase.. Le Livre de Ptath.. de van Vogt s'inscrit déjà dans cette perspective.. De même.. les Mondes divergents.. de Philip K.. Dick annoncent une Science-Fiction de la subjectivité.. Mais il faudrait citer aussi de nombreuses œuvres de Fritz Leiber, de Theodore Sturgeon, d'Algis Budrys, de Jack Vance, de Cordwainer Smith, et bien entendu de Philip José Farmer.. La série des nouvelles de Jack Vance mettant en scène Cugel l'Astucieux, que les lecteurs de.. ont pu apprécier assez récemment, sont tout à fait caractéristiques de cette tendance.. L'action se déroule dans un avenir si lointain que la science de cette époque n'a plus aucun rapport avec la nôtre et présente toutes les apparences de la magie.. Mais Vance se laisse finalement quelque peu enfermer dans son système d'allusions à la sorcellerie.. Farmer, dans les trois romans précités, joue beaucoup plus librement avec les nouveaux postulats qu'il se donne, et jette un pont définitif entre la Science-Fiction et la.. Sans renoncer à la première, il se jette à corps perdu dans la seconde.. Pourquoi cette évolution ? Il semble qu'on en soit arrivé là en partie du fait de l'usure du vocabulaire traditionnel de la Science-Fiction.. Farmer a bien senti qu'un mot signifiant un pouvoir n'avait plus de raison d'être lorsque la réalité du pouvoir était admise communément par les lecteurs.. Pourquoi parler d'astronefs ou de vire-matière quand le lecteur, formé par un demi-siècle de Science-Fiction, admet instantanément que ses héros disposent de pouvoirs quasi-divins ? Il suffit de décrire alors ce qu'ils font.. Et les astronefs, les vire-matière, les robots, les calculatrices, les machines à voyager dans le temps, de se trouver envoyés à la ferraille.. Les auteurs se sentaient par ailleurs menacés par l'obsolescence de plus en plus rapide de la référence technologique.. Les calculatrices électroniques de l'an 2500, mais équipées de.. lampes.. parce qu'elles ont été conçues en 1950, font sourire aujourd'hui.. Cela ne signifie pas que le.. concept.. de la calculatrice soit dépassé, mais bien le bric-à-brac dont l'auteur des années cinquante jugeait nécessaire de s'entourer pour en assurer la vraisemblance.. Il en va de même pour les robots.. Les auteurs ont peu à peu compris que le concept était plus important que les engrenages qui étaient censés le faire s'animer.. Ils ont fini par laisser tomber les engrenages.. Mais peu d'écrivains l'ont fait avec l'aisance et la détermination de Farmer.. Il faut le voir décrire dans.. une planète en forme de ziggourat, dont chaque étage est occupé par un monde différent doté d'une écologie et d'une société particulières, pour prendre conscience des implications de la nouvelle tendance.. Il serait inexact toutefois de considérer qu'on en est arrivé là par le seul effet d'un mouvement purement interne à la Science-Fiction.. L'influence de l'œuvre de J.. R.. Tolkien,.. the Lord of the Rings.. , a été certainement décisive.. Cette étonnante trilogie de pure.. , commencée avant la guerre, a connu ces dernières années dans le monde anglo-saxon un succès considérable et presque inexplicable.. Or, elle dépeint un univers entièrement rationnel, mais épique, flamboyant, où des pouvoirs qui n'ont pas besoin d'être nommés s'affrontent.. De ce succès, les auteurs de SF ont tiré la leçon et l'on voit fleurir de petites épopées, plus ou moins mythologiques et brossées avec plus ou moins de bonheur, qui se réclament volontiers de Tolkien.. La nouvelle tendance (par analogie avec le jazz, on serait tenté de la baptiser la.. New Thing.. ) est riche de conséquences pour la Science-Fiction.. À lire les dernières œuvres de Farmer, on peut se demander si elle ne signifie pas une mutation si radicale que la Science-Fiction disparaîtrait pratiquement.. Il ne fait donc pas de doute que cette évolution soulèvera des remous.. En effet, de cette littérature, la science disparaît à peu près totalement, au moins sous une forme explicite.. De ce fait, la nouvelle tendance paraît rejoindre le courant de la littérature générale, au moment où celle-ci, pressée par les sciences humaines d'un côté, par le journalisme de l'autre, accorde une place croissante à l'imaginaire.. Le reproche, à notre sens superficiel mais fréquemment évoqué par les contempteurs de la SF, de s'appuyer sur une culture scientifique au rabais s'efface du même coup.. Reste l'obstacle conceptuel.. Le lecteur accoutumé au roman psychologique plus ou moins classique se fera-t-il plus aisément que par le passé à l'idée de jongler avec les univers ? Du moins ne sera-t-il plus dérouté par la forme.. Et peut-être les intellectuels finiront-ils par vaincre leurs réticences et par découvrir que certains des ingrédients qu'ils prisent si fort dans les œuvres de William Burroughs, par exemple, sont maniés avec une maîtrise comparable — et sans le secours de la drogue — par les meilleurs des écrivains de SF.. La Science-Fiction pourrait conquérir ainsi une nouvelle audience et sortir de son ghetto.. Mais le terme lui-même aurait-il encore une justification ? Au-delà de ce souci sémantique, au fond sans importance, la SF ne risque-t-elle pas de s'appauvrir, de se couper d'un de ses ponts essentiels avec la réalité, de se refermer sur elle-même, de perdre en partie son caractère de littérature collective, de se dissocier en une multitude d'univers particuliers, de “monades”, qui ne vaudront que ce que valent leurs créateurs ? C'est une évidence pour le lecteur de Science-Fiction que même un écrivain fort médiocre, doté d'une intelligence tout à fait moyenne, peut, dans ce genre, produire, sinon une œuvre, du moins une idée fort remarquable.. Il n'est même presque pas d'exemple du contraire.. Les univers inventés, au contraire, laissent peu de place à la médiocrité honnête.. En rejoignant le courant principal de la littérature contemporaine, la Science-Fiction risquerait de ce fait de perdre ce qui fait son originalité et sa force.. Aussi bien la nouvelle tendance n'est-elle pas unanimement exercée.. Une bonne partie des “nouveaux” auteurs, ainsi Harlan Ellison, Thomas Disch, Roger Zelazny, sont pratiquement restés à l'écart.. Sous couleur d'originalité formelle, ils continuent à traiter dans un esprit assez classique les bons vieux thèmes qui ont fait la fortune du genre.. Après tout, pour citer deux nouvelles contestées mais intéressantes du premier cité, « Repens-toi, Arlequin ! » dit Monsieur Tic-Tac , ne fait guère que broder sur le thème vieux comme.. le Meilleur des Mondes.. de l'aliénation par la technologie, tandis que Je n'ai pas de bouche et il faut que je crie réutilise l'honnête poncif de l'ordinateur devenu fou.. Les références à la science et à la société actuelles sont immédiates, en particulier chez Disch, quoiqu'elles soient quelquefois, chez Ellison et chez Zelazny, habilement masquées.. Et le style, pas plus que l'habit, ne fait tout à fait le moine.. Il paraît donc probable qu'à moins de désaffection massive du public, la Science-Fiction “classique” coexistera encore bien des années avec des formes plus évoluées comme celles que propose Farmer.. Le free jazz n'a pas tout à fait éliminé le bop.. Mais il sera de plus en plus difficile aux auteurs de Science-Fiction, s'ils ne veulent pas paraître démodés, de ne pas remiser leurs robots métalliques, leurs ordinateurs scintillants comme des arbres de Noël, leurs planètes rondes et leurs hyperespaces.. C'est sans doute, toute nostalgie mise à part, tout aussi bien car l'invention avait tendance à disparaître derrière le stéréotype.. Ainsi Philip José Farmer est-il apparu, tout au long de sa carrière d'écrivain qui aura bientôt vingt ans et que nous espérons voir se poursuivre longtemps, comme un homme de contestation.. Commençant par s'affranchir des tabous qui bannissaient le sexe de la Science-Fiction, puis contestant la société, les images traditionnelles de la mort et les dieux, il a fini, provisoirement, par contester le genre dans lequel il a choisi de s'exprimer, ou plus généralement par entreprendre de s'affranchir de l'exigence du réalisme.. Cette contestation permanente n'est-elle pas le signe le plus sûr de la vigueur de son talent et aussi, finalement, de la bonne santé de la Science-Fiction, puisque celle-ci se montre capable de trouver en elle-même de quoi faire sauter ses frontières avant d'y étouffer ?.. Note de 2004 : Je ne me souviens pas des polémiques évoquées mais il me semble probable qu'il s'agissait des effets supposés des pilules contraceptives à l'époque encore mal acceptées par le corps médical et certains endocrinologues.. Les choses ont bien changé.. Encore qu'à propos du THS….. Fiction Spécial 11.. Fiction 93.. Fiction 82.. Fiction 33 et 34.. Galaxie 48.. Galaxie 49.. Note de 2004 : il est sans doute utile de préciser ici que cette.. ne correspond en rien à ce que recouvre l'acception actuelle du terme qui a réduit ce domaine à la.. postérité.. tolkienienne.. Voir infra.. samedi 31 juillet 2004 —.. samedi 31 juillet 2004..

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