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    Archived pages: 1235 . Archive date: 2013-12.

  • Title: Archives stellaires/Klein/À l'auteur inconnu 11 | Quarante-Deux
    Descriptive info: section Gérard Klein.. tout Quarante-Deux.. Sauter la navigation.. accueil.. exliibris.. pgeff.. kws.. récits.. prix.. galerie.. carnets.. photos.. Vous êtes ici :.. →.. Archives stellaires.. Gérard Klein : à l'auteur inconnu.. 11.. Sections.. Bozzetto.. Curval.. Klein.. Divers.. Navigation.. l'auteur.. présentation.. À l'auteur inconnu 11.. Première parution :.. NLM.. 23, octobre 1993.. « Moi, » disait Diderot, « mon métier est celui de critique, métier comme celui d'homme d'affaires, d'avoué, d'avocat consultant et plaidant, de médecin.. J'ai des clients dont je suis les affaires, les tableaux, les livres : il me vient plus d'affaires que je n'en puis plaider.. Je fais mon métier avec conscience, avec goût même ; mais il y a des moments où les tracas de cette boutique me font regretter, comme le barreau à Cicéron, les champs, le loisir des Muses et les entretiens d'amis à Tusculum.. Sedaine me disait hier : "Oui, mais, votre métier, vous le faites avec sensibilité, vous y mêlez votre âme.. ".. Je ne nie pas que le métier gagne à cela, mais moi j'y perds.. Vous autres poètes, vous employez votre sensibilité à faire l'amour, à créer des êtres.. Moi, critique, qui la fourre dans mes jugements et sentences, je fais comme un pauvre chirurgien qui soigne ses malades, panse, saigne et tranche avec une sensibilité qui s'y dépense douloureusement et stérilement.. Je soigne les enfants des autres, et je n'en fais pas.. ».. C.. A.. Sainte-Beuve.. Portraits contemporains.. Tome deuxième, chapitre "Pensées et fragments", page 514.. Nouvelle édition revue, corrigée et très augmentée.. Michel Lévy frères, éditeurs, 1869.. Et crapoto basta.. Ces paroles énigmatiques, sans doute psalmodiées à l'adresse de leur dieu.. Omo.. le surblanc par les premiers singes intelligents ARNisés sur la fin du.. xx.. e.. siècle, ont alimenté nombre de mes méditations.. Après de longues recherches linguistiques, je pense qu'on peut les traduire approximativement comme suit :.. Du passé, faisons table rase.. Stello.. Dispersions et fragments.. Inédit non encore daté.. On dit que les critiques sérieux dédaignent la SF : je les soupçonne en cela de modestie.. Ils préfèrent traiter de haut un genre qu'ils n'ont pas les moyens de connaître et qui, de toute manière, n'a pas besoin de leur jugement.. Maurice.. Blanchot.. le Bon usage de la Science-Fiction.. , 1959.. E.. st-il bien convenable de traiter de l'activité du critique dans une rubrique dédiée à l'auteur inconnu ?.. Dans le domaine de la Science-Fiction au moins, la majorité des critiques qui ont exercé ou exercent encore sont aussi des auteurs.. Il y a tout lieu de penser qu'il en ira de même dans l'avenir.. Il est sans doute judicieux de donner quelques indications aux nouveaux auteurs qui se hasarderaient à exercer cette responsabilité.. D'autre part, les auteurs ont nécessairement un rapport, parfois conflictuel, avec les critiques.. Puisse cet article, appuyé sur une expérience assez considérable des deux côtés de la barrière, les éclairer sur les comportements de cette étrange population et leur indiquer les meilleurs moyens de traiter avec elle.. ----==ooOoo==----.. Un premier point concerne la nature de l'exercice critique.. Très schématiquement, on peut distinguer trois niveaux.. Le premier se borne à l'expression d'une opinion brute de décoffrage jetée en quelques lignes souvent rédigées dans une langue approximative et que l'on rencontre très souvent dans les fanzines.. Cela donne à peu près ceci : « Ouaf, ouaf, lu en conduisant mon scooter.. les Cerceaux de Saturne.. , terrible, fumant, jamais rien vu de pareil, que l'auteur n'oublie pas mon petit chèque.. Ou bien : « Pas terrible.. le Trou dans la Lune.. , carrément ringard, léo même.. J'ai pas pu dépasser la première page.. On se demande si les éditeurs lisent ce qu'ils publient avant de se torcher avec.. » Je ne m'étendrai pas sur ce niveau.. Il me paraît, à l'abri de sa prétendue liberté de ton, satisfaire une médiocrité insondable.. Un deuxième groupe englobe les comptes rendus dont la longueur dépend généralement de l'espace concédé par le périodique d'accueil et dont la pertinence n'est nullement proportionnelle à cette longueur.. Ces comptes rendus constituent un élément essentiel de l'information du public, à condition, on y reviendra, qu'ils soient d'actualité.. Un troisième niveau supporte les études de fond qui peuvent être consacrées à un auteur, à une œuvre, à une école ou à une période.. Ces études cherchent à introduire une perspective théorique, une information réfléchie et peuvent être l'occasion du réexamen, de la redécouverte d'une production littéraire, voire de la proposition de catégories qui transformeront la vision d'un genre.. Ce peut être la forme la plus noble.. C'est aussi la plus redoutable.. La critique est tout premièrement au service du lecteur, mais il ne doit pas se méprendre sur ce que le lecteur attend de lui et surtout sur ce que sont en général les réactions des lecteurs aux critiques.. Je vais tenter de l'y aider.. Mais le critique est aussi en plus d'un sens au service de l'auteur et de l'éditeur.. Il en dépend après tout pour son activité et il peut les éclairer, les aider à améliorer leur travail.. C'est du moins une illusion qu'il peut cultiver et qui demeure sans inconvénient réel.. La première vertu d'une critique est de paraître à point nommé.. Comme la plupart des livres ne demeurent à l'étal des libraires qu'un à trois mois, tout compte rendu qui sort après ce délai risque d'être pour le moins inefficace.. Elle pourra chatouiller agréablement ou irriter atrocement l'amour-propre de l'auteur mais du point de vue de l'éditeur et des ventes, elle sera inutile.. C'est là un problème éternel qui résulte de trois facteurs au moins : la disponibilité du critique qui n'a pas que ça à faire et qui lit d'autant plus lentement qu'il lit attentivement ; l'engorgement chronique du support qui conduit de mois en mois le rédacteur à repousser la parution de l'article jusqu'à ce que, déclaré hors d'actualité, il soit définitivement éliminé ; les délais de fabrication d'une revue qui viennent parfois allonger de trois ou quatre mois le purgatoire du papier.. Ce douloureux problème a hanté les cauchemars des collaborateurs de.. Fiction.. et les colonnes du courrier des lecteurs qui se plaignaient d'être conseillés avec plusieurs mois de retard.. Il présentait et présente toujours un aspect peut-être un peu moins aigu pour la plupart des œuvres de SF que pour la littérature dite générale, dans la mesure où les rayons spécialisés sont un peu plus patients que les autres étals des libraires.. Mais il demeure comme dans le passé qu'un compte rendu d'un titre du Fleuve Noir paraissant avec deux ou trois mois de retard salue un introuvable.. En l'absence d'un télécopieur trans-temporel, une solution partielle, souvent évoquée dans les pages de.. , consisterait à publier un premier compte rendu bref et strictement informatif dans les délais les plus courts et à revenir ensuite plus longuement sur l'ouvrage.. Cette formule aurait l'avantage d'éclairer à temps le lecteur.. Une présentation plus brutale et souvent contestée, en particulier parce qu'elle prête à des manipulations, prend la forme d'un tableau indiquant la note décernée aux livres récents par les critiques et conseillers.. Mais elle est à peu près impraticable sauf dans les revues spécialisées.. Et comme il n'y en a plus guère….. Donc, première loi, le critique doit être à l'heure.. À cet égard, Philippe Curval, homme d'expérience, est un modèle du genre dans sa rubrique du.. Magazine littéraire.. Si le critique est réputé comme Curval, il peut obtenir, pour y tendre, des jeux d'épreuves un à deux mois avant la sortie du livre.. Mais comme les jeux d'épreuves sont coûteux pour un éditeur, ce dernier n'en multiplie pas le nombre de gaîté de cœur.. Parlant de coût, et contrairement à une idée reçue, le service de presse représente un investissement élevé, souvent supérieur à celui de l'à-valoir donné à l'auteur.. Si l'on additionne les coûts de l'objet-livre, de l'établissement et de la maintenance d'une liste crédible de bénéficiaires, du traitement manuel et de l'emballage, de l'expédition postale ou, sommet du luxe mais aussi assurance de bonne réception, de la remise par porteur, on arrive en moyenne à un total que j'estime entre cent cinquante et trois cents francs par envoi.. Cette estimation est assez arbitraire, aucune comptabilité analytique n'étant assez fine pour l'établir sans conteste et elle fera sursauter plus d'un éditeur.. Mais s'il prend une feuille de papier et un crayon, il verra que je suis modéré et que je ne prends pas ici en compte le prix de l'attaché(e) de presse sinon marginalement pour son traitement du service de presse.. Si l'on considère qu'un service comprend de cent à deux cents envois, ce qui constitue une fourchette très raisonnable, largement dépassée par les best-sellers présumés, on pourra calculer que le coût d'un service de presse “de base” s'établit entre quinze mille et soixante mille francs.. Le mode est du même ordre de grandeur que l'à-valoir perçu par l'auteur pour une collection comme "Ailleurs et demain".. Les collections de poche parviennent certes à abaisser le coût par titre en procédant à des envois groupés.. On comprendra que l'éditeur répugne à voir enfler sa liste et qu'il ne réponde pas automatiquement et avec enthousiasme à la demande d'un fanzine.. Son grand souci est de donner utile.. Or l'expérience enseigne qu'on obtient au maximum un article — fût-il de deux lignes — pour une dizaine d'expéditions.. La deuxième loi de la critique est donc de rendre compte honnêtement de tous les ouvrages qu'on a reçus et d'adresser à l'éditeur un exemplaire de son article publié.. On verra que cette deuxième loi est contredite par un certain nombre de lois ultérieures.. Une troisième leçon que le critique doit retenir et qui ne simplifie pas l'exercice de la précédente, c'est qu'une revue de groupe où il fait défiler la production d'un mois ou d'un trimestre même en l'assortissant de commentaires qualitatifs est  ...   croie connaître ce domaine, il m'arrive de demeurer en arrêt devant un paragraphe entier et de devoir quémander une explication qui parfois ne vient jamais.. Le grand tort des groupuscules, dont le regretté PS, est de confondre leur intestin et ses luttes avec la carte du monde.. Le Mouvement du 26 octobre n'est pas responsable du brouillard éponyme.. L'auteur ne doit pas répondre à ce qu'il considère comme une attaque, sauf erreurs matérielles ou insinuations délibérément malveillantes et portant sur des faits.. En dehors de ces rectifications factuelles, toute polémique entre auteur et critique est vaine, généralement stérile et fastidieuse pour le lecteur.. Au surplus, elle donne le plus souvent une importance disproportionnée à une querelle que le lecteur a déjà oubliée et le critique peut-être aussi.. Ce genre de dispute a toujours tenu une place excessive dans la presse française de SF et en particulier dans les fanzines.. Bien entendu, il n'en va pas de même si le point débattu, au lieu d'être personnel, est théorique ou historique, s'il s'agit d'une orientation générale, d'une question de vérité.. Les auteurs, et il y en a, qui pensent s'assurer une petite notoriété en réagissant systématiquement à tout ce qu'on dit d'eux voire en se montant chicanier, se trompent.. Mais les critiques de leur côté doivent s'efforcer à une exactitude factuelle irréprochable.. Il est difficile de prendre au sérieux le jugement de quelqu'un dont l'information est contrefaite.. La plupart du temps, il est facile de se renseigner ou d'éviter d'affirmer une bêtise en cas de doute.. J'en prendrai deux exemples.. Rendant compte de l'anthologie.. les Mondes perdus.. , François Rivière écrit ceci : « Au printemps 1912, les lecteurs anglais du.. Strand.. partagèrent intensément les émois du professeur Challenger, le héros créé par Sir Arthur Conan Doyle,.. au fil d'un périple vécu au centre de la Terre sous le titre.. le Monde perdu.. ».. [1].. Une érudition modeste lui eut permis de rendre au bassin de l'Amazonie cette aventure qu'il n'avait guère besoin de citer puisque ce roman ne figure pas dans l'anthologie de Jacques Goimard.. Mais peut-être ce lapsus n'en est-il pas un puisqu'il paraît dans le numéro de.. Libération.. sans doute piégé du 1.. er.. avril.. Le critique d'.. Europe.. rend très favorablement compte d'.. Hypérion.. et de.. la Chute d'Hypérion.. , ce dont il ne saurait trop être loué, mais il entame sérieusement sa crédibilité en commençant par noter : « Ces deux énormes livres, de 489 et 560 pages, ne formaient qu'un seul volume quand le texte est paru aux États-Unis.. Il ne lui aurait pas fallu un très grand effort pour se reporter à la page de copyright et vérifier que ces deux livres étaient parus presque à deux ans d'intervalle aux États-Unis, en 1989 et en 1990 respectivement, même si la rumeur ne lui en était pas parvenue.. Il a manifestement confondu.. et.. l'Échiquier du mal.. qui est bien, lui, paru en un seul volume aux États-Unis sous le titre.. Carrion comfort.. Mais la fausse précision du nombre de pages qui peut intéresser le bibliographe est tout aussi illusoire :.. compte 564 pages hors couverture, et.. la Chute.. 492.. Au demeurant un livre ne peut pas comporter un nombre impair de pages.. Je veux simplement marquer par cette précision de cuistre qu'à dire quelque chose d'inutile, il vaut mieux le vérifier.. Malheureusement, la critique française dont celle de SF a encore beaucoup de chemin à faire dans ce domaine, même lorsqu'elle émane d'universitaires.. Le vague souvenir, la citation approximative, la datation baladeuse tiennent trop souvent lieu d'arguments.. Dans notre domaine, il existe de bons instruments passablement fiables et les spécialistes reconnus sont aisément accessibles.. En cas d'incertitude irréductible, il est toujours permis de relativiser la formule d'un "si je me souviens bien…".. Une erreur particulièrement vulgaire consiste pour le critique à confondre la date de parution du texte qu'il a en main avec la date d'apparition de l'œuvre dans l'univers du livre.. Extraordinairement fréquente, elle vise surtout les auteurs canoniques dont les œuvres voyagent d'une série à l'autre ou dont les opuscules mineurs finissent par être traduits.. Si je me souviens bien, j'ai vu ainsi John Brunner et Robert Silverberg être accusés de baisser à la troisième réédition de textes alimentaires vieux de trente ans.. Un jeune critique n'a pas forcément la perspective de la mémoire, aujourd'hui d'autant plus difficile à acquérir que les textes foisonnent presque monstrueusement, mais tout l'invite à se doter de la perspective historique qui permet justement d'éviter de confondre l'ordre de ses souvenirs avec le désordre du monde.. Une fois encore, un simple coup d'œil à la page de copyright suffit souvent.. Ce souci d'exactitude doit être poussé à son acmé lors de la rédaction d'articles et essais historiques qui représente la partie la plus noble du travail du critique puisqu'il s'aventure là à la création de catégories et de concepts.. Il existe un corpus impressionnant de tels textes pour la SF et je ne puis que souhaiter qu'une bibliographie exhaustive en soit éditée un jour par l'intelligence collective Marzfeld.. [2].. Beaucoup d'entre eux, devenus historiques, ont paru dans.. et ne font regretter que davantage l'absence des débats de fond, si l'on excepte.. À l'occasion de numéros spéciaux de revues générales, de préfaces et de présentations d'anthologies, des études de fond paraissent souvent, mais ces espaces sont pratiquement réservés aux mandarins du genre.. Ces études peuvent porter sur un livre, une œuvre, un auteur, une école, un genre.. Même si elles ne bouleversent pas à chaque fois l'univers conceptuel, elles contribuent collectivement à former une culture et à informer les.. mundanes.. [3].. qui traitent à l'occasion de SF.. La lecture de.. a longtemps servi de référence aux journalistes.. Il est possible d'attribuer la raréfaction des articles concernant le genre à la perte de crédibilité de la revue puis à sa disparition.. Nous souffrons aujourd'hui d'une insuffisance du travail théorique.. Insuffisance quantitative car très peu d'essais consacrés à la SF paraissent, que ce soit sous forme de livres ou d'articles.. Insuffisance qualitative car nombre de ceux qui sont publiés sont gravement entachés d'erreurs, d'approximations, de lectures insuffisantes ou trop rapides quand il ne s'agit pas purement et simplement du colportage d'opinions de seconde main.. Le livre d'Emmanuel Carrère,.. le Détroit de Behring.. , consacré à l'uchronie, fait littéralement injure à l'immense domaine qu'il égratigne et porte préjudice à son auteur bien qu'il ait été salué par une presse ignorante.. Le fait qu'il ait été dérivé d'une thèse aggrave le cas.. Je suis du reste surpris du nombre d'étudiants qui, venus me consulter, se montrent réticents et étonnés de mon exigence lorsque je leur suggère fortement de lire les œuvres qu'ils projettent de commenter.. Des travaux sont souhaitables sur la généalogie des thèmes de la SF et sur leur rapport avec le contexte historique et scientifique, en particulier avec l'état de l'opinion à l'époque de l'apparition d'un thème.. À cet égard, Michel Meurger donne un exemple presque décourageant par la rigueur méthodologique dans ses études lovecraftiennes qui débordent du reste largement le cadre des œuvres du Maître de Providence.. Qui oserait s'affirmer capable de tant d'érudition maîtrisée avec une pareille modestie devant les textes ?.. Ceux qui seraient rebutés par l'aridité de la philologie pourront toujours affronter des sujets plus généraux s'ils ont la tête philosophique et, pourquoi pas, réfléchir sur la critique elle-même.. Je leur proposerai ici deux thèmes de réflexion.. Ayant déjà fourni bien involontairement deux sujets de baccalauréat, je me sens autorisé à le faire et prie même les enseignants et examinateurs de puiser sans vergogne.. 1) Depuis une trentaine d'années au moins et en fait depuis beaucoup plus longtemps si l'on remonte à Dada et à Duchamp, l'art conceptuel est fort prisé dans le domaine des arts plastiques.. Cela consiste à éliminer tout souci de finition et même de réalisation au bénéfice, si j'ose dire, de l'intention d'œuvre.. À la limite, l'artiste se contente d'exposer un projet sous la forme d'une page dactylographiée.. Cette tendance est l'objet de commentaires savants et souvent extasiés.. Soit.. La SF, étant une littérature d'idées, peut-être considérée comme une littérature conceptuelle, comme une forme d'art conceptuel.. Pourquoi ne lui applique-t-on pas dès lors les mêmes critères et n'admet-on pas que son éventuelle infériorité stylistique.. [4].. est plus que compensée par son originalité ? Que le souci d'écriture, de vraisemblance dans le détail, de psychologie, est dépassé, obsolète, fini, capoute, de même que celui de la belle peinture.. Comme il arrive que les commentateurs extasiés de l'art conceptuel soient des contempteurs de la SF, pourquoi appliquent-ils deux poids et deux mesures ?.. 2) Un cran au-dessus de l'abstraction.. La théorie est une forme civilisée — ou encore organisée — de l'ignorance.. Ce qu'on connaît vraiment, on n'a pas besoin de le théoriser.. Mais en même temps, la théorie emprunte le chemin qui va de l'ignorance à la connaissance.. Elle est déjà prise de conscience que l'on ne sait pas (tout) sur le sujet considéré.. Commenter et discuter en vous appuyant sur les théories désignées à l'intérieur d'œuvres de SF, par exemple, le nexialisme, la psycho-histoire ou la philosophie de Juwain.. Je porterai la.. prochaine fois.. le fer dans le travail du traducteur.. Notes.. Souligné par moi.. Composée de trois IA et de deux IH, si je me souviens bien.. Pour une définition du terme, consulter les travaux de Bernard A.. Dardinier.. À démontrer au fil d'une comparaison honnête et rigoureuse portant sur des œuvres d'ambition comparable, ce qui, à ma connaissance, n'a jamais été fait.. Voilà un autre sujet d'étude : l'écriture littéraire dans la SF, ses novations et ses limites.. © Quarante-Deux.. — Reproduction interdite sans autorisation.. Voir les.. conditions d'utilisation.. Création :.. lundi 24 avril 2000 —.. Modification :.. jeudi 24 août 2000.. Adresse du site :.. haut de page.. écrire à Quarante-Deux..

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  • Title: Archives stellaires/Klein/À l'auteur inconnu 12 | Quarante-Deux
    Descriptive info: 12.. À l'auteur inconnu 12.. 24, en instance depuis 1994….. Il convient aux hommes qui s'appliquent à l'étude des lettres, de donner quelque relâche à leur esprit, après de longues heures consacrées à des lectures sérieuses, et de le rendre par là plus vif à reprendre ses travaux.. Toutefois ce repos ne leur sera profitable que s'ils s'appliquent à lire des œuvres qui ne les charment pas uniquement par un tour spirituel et une agréable simplicité, mais où l'on trouve.. la science jointe à l'imagination.. , comme on les rencontrera, je l'espère, dans ce livre.. Histoire véritable.. , Livre premier.. Œuvres complètes de Lucien de.. Samosate.. Traduction nouvelle d'Eugène.. Talbot.. Hachette, 1874.. Moi-même, cependant, entraîné par le désir de laisser un nom à la postérité, […], j'ai résolu, n'ayant rien de vrai à raconter, vu qu'il ne m'est arrivé aucune aventure digne d'intérêt, de me rabattre sur un mensonge beaucoup plus raisonnable que ceux des autres.. Car n'y aurait-il dans mon livre pour toute vérité que l'aveu de mon mensonge, il me semble que j'échapperais au reproche adressé par moi aux autres narrateurs, en convenant que je ne dis pas un seul mot de vrai.. Je vais donc raconter des faits que je n'ai jamais vus, des aventures qui ne me sont pas arrivées et que je ne tiens de personne ; j'y ajoute des choses qui n'existent nullement, et qui ne peuvent pas être ; il faut donc que les lecteurs n'en croient absolument rien.. Ejusdem farinæ.. The willing suspension of disbelief.. (la suspension librement consentie de l'incrédulité).. Coleridge.. Les nuages les plus noirs ont toujours un liseré brillant ; cela prouve que le soleil existe.. Allocution de monsieur François.. Michelin.. Rapport annuel Michelin, Exercice 1992.. Notre intérêt va au bord vertigineux des choses.. Robert.. Browning.. L'écrivain doit séduire.. Graham.. Greene.. (En marge de.. la Condition humaine.. de Malraux).. M.. use, inspire-moi.. Tel Ulysse tiré vers les récifs par les chants mélodieux des sirènes, tel Enée se livrant au bouillonnement vineux de la mer traîtresse, tel Vasco s'élançant au-devant des deux caps de la terreur, j'affronte aujourd'hui les méandres, dédales et circonlocutions de la carrière de l'écrivain sans lequel, muse, souviens-t-en, tu serais réduite au silence.. Par carrière, je n'entends pas ici traiter des opportunités et des habiletés qui conduisent de la rue d'Ulm à l'Académie en passant par quelques prix, la Carrière et le rez-de-chaussée du.. , dans le moindre temps possible.. Mais beaucoup plus simplement de quelques attitudes qui permettent de survivre voire de prospérer dans le difficile métier d'écrivain en se conservant le plus de liberté.. Car si l'objectif d'un écrivain véritable demeure d'écrire selon son cœur, il lui faut parfois, à défaut d'une sinécure ou d'une rente, tremper sa plume dans une encre mercenaire tout en conservant l'estime de ses lecteurs.. Je me bornerai au champ du roman et de la Science-Fiction, la question des activités annexes, par exemple audiovisuelles, étant différentes.. La difficulté de l'exercice tient évidemment à ce que, ce faisant, je m'appuierai sur la trajectoire d'auteurs réels, pour ce que j'en connais, et que, dans la plupart des cas je ne pourrais pas citer leurs noms pour épargner leur modestie ou m'éviter leur foudre.. Le lecteur pourra se livrer au jeu fascinant des clés.. Échapper aux tourbillons du Fleuve.. La première idée est que l'écrivain, même populaire, est un artiste et que sa carrière ne se gère pas exactement comme celle d'un employé de la Sécurité sociale ou de la Poste, qui présentent du reste plus d'embûches qu'on ne croit communément.. Or, on constate, tant à considérer les parutions qu'à écouter les uns et les autres, que pour nombre d'auteurs français, une collection, le Fleuve Noir, constitue l'horizon indépassable de leurs ambitions.. Les raisons alléguées sont tout à fait claires : l'effort est mince ; la rigueur et la relecture ne sont pas indispensables ; l'acceptation, passé un certain cap, quasi-automatique ; la solde est mince mais régulière et donc prévisible ; la compétition faible ; et quelques aînés plus ou moins glorieux permettent de se leurrer sur l'éventualité d'une carrière brillante.. Une expression tout à fait commune dans cette population industrieuse lorsqu'on l'interroge sur son devenir est : « Oh, je torche un fleuve… » et n'a, malgré ce qu'il pourrait en sembler, aucune connotation d'assainissement écologique.. Qu'on m'entende bien ! Je ne fais ici aucun reproche au Fleuve Noir, entreprise commerciale ancienne, durable et par bien des côtés éditorialement respectable.. Mais par sa présence même, son abondance, son faible niveau d'exigence, il a fini par constituer une sorte de fonctionnariat de la Science-Fiction française, et par modeler son milieu en suscitant une espèce si hautement spécialisée qu'elle semble inadaptable ailleurs, l'auteur du Fleuve Noir.. Les qualités historiques de la collection "Anticipation" sont évidentes.. Par sa pure masse, elle a créé en son temps un style, à la fois de présentation — Ah, mânes de Brantonne — et de narration.. Elle a permis à des auteurs jeunes et impécunieux de faire leurs premières armes et de commencer à gagner leur vie, à d'autres entre-deux-eaux de trouver une bouée, à de vieux auteurs de compléter une maigre retraite, à un semblant d'école française de SF populaire de se constituer, et sans doute à de nombreux adolescents de découvrir cette littérature.. Le problème commence lorsqu'un jeune auteur, parvenu à grimper dans ce berceau, le tient pour une situation, ne veut plus en sortir, n'en entrevoit même pas la nécessité.. Plus il devient moins jeune, plus cette sorte de vocation par défaut s'affirme et mieux il s'apprête à devenir sans gloire un vieil auteur complétant une maigre retraite.. Le Fleuve ayant dépassé son quarantième anniversaire, cette conjecture risque de passer du domaine de la prospective à celui de l'institution.. Or les problèmes que soulève cette forme d'installation sont nombreux, tant pour la SF française que pour les auteurs eux-mêmes.. Un auteur qui se bornerait à cette production restreindrait considérablement ses possibilités d'évolution, ne se verrait l'objet de presque aucune critique ou compte rendu un tant soit peu stimulant voire gratifiant, et se trouverait toujours reconduit à aligner des textes consommables dénués de la moindre pérennité ; le nombre de romans publiés au Fleuve qui ont été ultérieurement réédités dans d'autres collections reste très faible.. Le salaire modique de ses efforts n'est pas propice à l'accumulation primitive d'un capital qui lui permettrait d'envisager un projet de plus grande envergure.. Le risque est donc grand que l'auteur produise à la chaîne titre après titre, sans grande attente, et sans espoir de reconnaissance, de gain, ou de pérennité.. La notion même de pari qui est attachée à presque toute œuvre littéraire est ici presque entièrement absente.. Et à aligner ses titres comme d'autres font des barres ou empilent des briques, l'auteur risque fort de se mettre à tirer à la ligne, de s'ennuyer, et de faire de même de son lecteur.. Un risque plus angoissant encore pour les auteurs concernés serait celui de la disparition du Fleuve ou de la collection Anticipation.. Elle ne peut pas être écartée.. Aucun fleuve n'est éternel, surtout dans l'édition.. D'une part, nombre de collections du Fleuve ont cessé de paraître dans le passé, soit qu'elles aient relevé de genres obsolètes comme l'espionnage, soit que leur public ait décliné jusqu'à exclure tout équilibre comme la série "Angoisse".. Le Fleuve lui même a bénéficié longtemps d'un mode de distribution dans les kiosques et les bibliothèques de gares qui a beaucoup reculé, et il n'est pas sûr qu'il trouve une diffusion équivalente dans les grandes surfaces.. On peut se demander si l'audiovisuel et les jeux informatiques ne solliciteront pas de manière de plus en plus efficace ce type de public.. Bref, si le Fleuve disparaît, et on a pu le craindre plusieurs fois, que deviendront les auteurs qui pratiquent sa stricte monoculture ?.. Pour la SF française, les inconvénients ne sont pas moins grands.. Si on néglige ici les auteurs qui sont en quelque sorte des candidats naturels au Fleuve Noir, on doit considérer que les autres, cherchant là gîte et pitance même congrues, et s'y trouvant contraints à des cadences de forçat, perdent jusqu'à l'envie de viser plus haut.. Hors du Fleuve, de rares exceptions que leurs ailes de géant empêchent de ramer se mettent par esprit de contradiction à viser si haut qu'elles n'atteignent plus personne.. Ainsi s'exacerbe l'opposition, typiquement française, entre un ru élitiste qui a toujours pour horizon son propre tarissement et un courant populaire qui décourage son public par le bas.. Entre les deux, c'est-à-dire au moins quatre-vingts pour cent du marché dans les collections constituées, peu de monde, et parfois rien.. C'est une situation paradoxale et dangereuse qui ne me semble exister qu'en France et qui a pour effet de s'auto-entretenir : en effet, le lecteur qui souhaite un ouvrage de bonne facture et d'intérêt soutenu se voit régulièrement dissuadé de lire français, soit par le haut, soit par le bas.. Il finit par en concevoir une rude méfiance à l'endroit de tout auteur français, si bien que celui qui s'efforcerait de le satisfaire doit déjà franchir cet obstacle-là.. Je ne peux que constater et déplorer une étonnante propension de la Science-Fiction française à.. ne pas.. s'attacher un public.. Tantôt trop politique, et naïvement, tantôt trop littéraire, et de même, tantôt trop ringarde, et là parfois roublarde, elle ne parvient pas à l'identité, et ne laisse surnager comme par accidents que quelques individualités qui n'en ont que plus de mérite.. Le Fleuve présente un autre inconvénient qui est de pousser à une réduplication régressive, de la SF entée sur de la SF jusqu'à en devenir caricaturale, sans ressourcement ni renouvellement.. Bien entendu, comme pour tout problème social, il ne sert à rien, et il serait même impossible, d'incriminer des individus désignés.. En ce sens, je prêche dans le désert.. Mais le Fleuve Noir joue bien, sans l'avoir jamais cherché ni même sans que ses animateurs en aient eu jamais vraiment conscience, le rôle d'une structure, d'un attracteur nullement étrange, qui empêche une autre distribution statistique des talents et des œuvres d'apparaître.. Et les individus pris dans ce système peuvent en prendre conscience et tenter d'y échapper.. Ce n'est pas simple.. Une situation bloquée.. Je voudrais en donner deux exemples.. Il y a plus de trois ans, un de mes jeunes et talentueux amis parvenait à convaincre, avec mon appui, un éditeur crédible de créer une collection de Science-Fiction “intermédiaire” et destinée à accueillir des auteurs français.. L'idée était de proposer à des lecteurs non spécialisés des romans de Science-Fiction sans prétention littéraire et indubitablement commerciaux mais de bonne originalité et facture, de plus de 500 000 signes, comme il s'en traduit beaucoup de l'anglais.. L'à-valoir était supérieur à deux fois celui d'un Fleuve Noir et l'espérance de gain équivalente à au moins trois ou quatre fois.. Il y avait certitude d'une reprise dans une collection de livres de poche.. Le prix de vente aurait été raisonnable, de l'ordre de 80 francs, en raison de l'absence de traduction.. La périodicité devait être de quatre volumes par an.. Bref, la conception de cette collection nouvelle correspondait aussi exactement que possible, compte tenu des possibilités du marché, aux demandes des auteurs français, telles qu'elles ont été exprimées lors des conventions, dans de nombreux articles et entretiens publiés dans des bulletins et fanzines.. , et lors d'échanges privés.. Une assez large publicité fut donnée à ce projet dans le milieu professionnel et il éveilla même la jalousie et l'ire d'au moins un éditeur ayant manqué de comprendre que la santé du genre passe par une diversification raisonnable de l'offre et par le développement des débouchés proposés aux auteurs français.. Que croyez-vous qu'il arriva? Une ruée frénétique de manuscrits et de projets émanant des professionnels les plus aguerris? Vous errez.. Au bout de deux ans et demi, il y avait trois manuscrits en lice, pas un de plus, dont l'un, écrit antérieurement, avait été soumis à tout hasard par un auteur confirmé.. Les deux autres ne manquaient pas d'intérêt mais correspondaient mal au projet et demandaient au moins des remaniements auxquels les auteurs considérés se refusèrent sans contrat préalable.. Je rends du reste hommage à ces deux auteurs qui ont au moins joué le jeu.. Certes, l'éditeur n'était pas disposé à s'engager sans voir.. Il avait demandé, ce qui est assez compréhensible, avant de signer aucune lettre ou contrat, de lire au moins trois ou quatre manuscrits en état de paraître, et d'être assuré d'autant de projets.. Au bout d'un an, il s'impatienta.. Le seul manuscrit qu'il put lire était le préexistant qui ne convenait pas selon lui au lancement d'une telle collection, et il avait raison.. Au bout de deux ans, il se désintéressa.. Passé le cap des trois ans, il n'était évidemment plus question de lui parler de rien.. On peut comprendre l'hésitation de jeunes auteurs à s'engager sans contrat et sans avance.. Cependant peu de chose la justifie vraiment.. Il n'existe pas de précédent d'auteurs grugés dans une telle entreprise.. Un auteur ayant satisfait au cahier des charges précité.. pouvait d'autre part avoir la quasi-certitude de publier son roman, si le projet échouait, dans une des collections préexistantes : j'aurais accueilli un relatif haut de gamme quitte à en rabattre un  ...   squelettiques, ils tournent autour des 800 000 à un million de signes.. Ces caractéristiques, pour définir assez bien l'objet, ne doivent certes pas donner à penser que sa fabrication est aisée.. Tout bon éditeur sait qu'un “best-seller” sirupeux n'est pas quelque chose de particulièrement complexe mais aussi qu'il n'y a pas de vraie recette.. Cependant, dans le cas considéré, il est sans doute plus facile de cerner l'attente du public que dans celui d'une histoire de famille et d'amour déçu, voire de crime tordu, qui a déjà été traitée douze mille fois et qui ne se singularisera aux yeux du public que par une originalité infinitésimale dont le succès est très peu prévisible.. De même l'écriture.. [8].. a sans doute moins d'importance ici parce qu'elle disparaît en partie derrière la supposée nouveauté du sujet — pour le grand public.. De la pusillanimité.. Il ressort de tout cela qu'il semblerait possible, et même relativement aisé, à un écrivain expérimenté, doté comme il se doit d'une certaine culture scientifique et incliné à la détection des faits porteurs d'avenir, de produire un tel ouvrage sans engager un génie particulier.. Il en ressort d'autre part une des plus grandes énigmes de l'univers : pourquoi des auteurs français de SF qui se plaignent de manquer de débouchés et de mal arrondir leurs fins de mois ne se sont-ils jamais lancés dans cette entreprise? Je ne conseillerai certes pas à un débutant, même déjà publié, de s'y risquer encore que l'exemple de Werber indique que cela peut marcher.. [9].. Mais il existe dans ce pays au moins une demi-douzaine d'écrivains aguerris de SF, ayant à leur actif une dizaine de romans, qui devraient logiquement satisfaire le cahier des charges.. Aucun à ma connaissance ne l'a jamais tenté.. On peut évoquer plusieurs hypothèses pour expliquer cette surprenante timidité : l'excès d'ambition littéraire qui les empêcherait de se commettre dans une production commerciale : mais le parcours de la plupart permet d'écarter cette hypothèse idéaliste ; leur défaut d'ambition ou de confiance en eux qui les dissuaderait de s'exposer hors du terrain balisé ; le manque de véritable curiosité scientifique et technique certes patent chez certains d'entre eux ; le gabarit de tels ouvrages pour lequel ils manqueraient de souffle ; leur trop bonne connaissance du genre qui les empêcherait de retrouver la naïveté dont j'ai souligné qu'elle constituait un facteur nécessaire du succès.. Mais aucune de ces raisons, sauf la première, ne semble pouvoir résister à un effort délibéré et soutenu.. J'ai abordé au cours des dernières années la question avec deux ou trois des auteurs apparemment les mieux placés.. En dernière analyse, leur réticence ou leur refus se ramenaient à une considération principale : manque de temps parce que manque d'argent pour “investir”, refus du "risque".. Je dois dire que j'éprouve de grandes difficultés à accepter ces arguments.. D'une part, ces auteurs ont connu à un moment ou à un autre des périodes fastes où ils disposaient au moins apparemment d'une liberté suffisante.. D'autre part, dans le cadre d'un projet à long terme, il est possible de dégager progressivement un capital temps et argent suffisant pour les six mois ou l'année nécessaire à une telle entreprise à laquelle plusieurs éditeurs, compte tenu de leur notoriété, ne seraient sans doute pas insensibles.. Je n'arrive pas à imaginer une situation où ils seraient réellement perdants.. Comme je l'ai déjà souligné, un raisonnablement bon livre trouve toujours preneur.. En cas de succès, même modéré, le gain financier et de notoriété serait tel qu'ils en tireraient une liberté de quelques années et la possibilité de revenir à de plus grandes ambitions.. En d'autres termes, ce pari pascalien ne peut pas échouer pourvu qu'il soit convenablement conduit.. Évidemment, il faut que le livre soit suffisamment bon.. Cela représente une certaine somme de travail et d'attention au résultat ainsi qu'une réflexion sur l'attente et le goût du public.. Je ne vois rien là-dedans d'insurmontable.. Au surplus, pour un bon écrivain, c'est loin d'être une tâche répugnante.. Il peut tout à fait prendre plaisir à construire une bonne intrigue et lâcher de temps en temps la bride à l'inspiration.. Un esthète sourcilleux pourra même considérer qu'une telle entreprise procède de l'art sociologique et critique et lui permet d'échapper à la naïveté romantique de l'écriture inspirée.. Comprendre ce qui retient le lecteur, à partir de quoi une fiction fonctionne et expérimenter concrètement peut être une tâche aussi intéressante qu'intéressée.. Ceci est très important.. On m'objectera certes que si c'est si facile, un grand nombre d'écrivains de littérature générale qui disposent d'une expérience acquise à coup de romans annuels, devraient faire le même choix.. Mais leur problème n'est pas qu'ils ne sauraient pas rédiger ce genre de roman, c'est qu'ils n'en ont pas l'idée, ni la capacité de soutenir un thème un tant soit peu scientifique.. Un auteur de SF dispose sur eux, de ce point de vue d'un avantage immense.. Tous ne réussiront certes pas dans cette entreprise mais si, pour une fois, un auteur de SF française y parvenait, outre le bénéfice personnel qu'il en tirerait, c'est tout le domaine qui en serait conforté.. Un investissement rentable.. Or un suffisamment bon roman, qu'il ait été écrit en vue d'une collection ou à l'intention du Grand Public, se révèle toujours de surcroît un bon investissement même s'il a fallu lui consacrer plus de temps et d'efforts qu'à un ouvrage bâclé.. De quelque point de vue qu'on se place, il y a toujours avantage à écrire un meilleur livre.. Même s'il n'a pas un succès immédiat, il aura toutes les chances de bénéficier de rééditions et de poursuivre sa carrière sur la longue période.. Un auteur en train d'écrire un livre ne devrait pas songer seulement à son destin immédiat, mais à son avenir à plus long terme.. Il ne s'agit pas ici de songer à la postérité, encore qu'on ne sait jamais, mais de réfléchir à une exploitation prolongée.. Or le domaine de la SF assure dans ce domaine plus de prévisibilité que la littérature générale.. Pour celle-là, de grands livres assurent certes une rente durable à leurs auteurs, mais l'incertitude est très grande en raison de l'évolution des modes, de l'intensité de la concurrence, de l'importance de la prescription scolaire.. La SF, en revanche, est encore en train se constituer sa bibliothèque de classiques et il demeure relativement facile de s'y assurer une certaine pérennité.. Cette pérennité exige toutefois de l'auteur une qualité supplémentaire, la constance dans la qualité, c'est-à-dire dans la satisfaction des lecteurs.. C'est un aspect de la carrière littéraire dont la plupart des auteurs français de SF semblent se soucier comme d'une petite cerise.. Balançant entre l'intégrité ambitieuse et le mercenariat de la plume, ils renoncent rarement à commettre, ou à laisser reparaître, un ouvrage de troisième ordre.. Je comprends très bien qu'ils ont toujours de pressantes raisons financières pour le faire.. Malheureusement, ils compromettent en même temps leur avenir : un lecteur déçu est très difficile à rattraper.. Si sa déception est allée jusqu'à l'impression d'avoir été escroqué, la pente est presqu'impossible à remonter.. Les éditeurs et les auteurs attentifs savent qu'il y a trois étapes dans la carrière d'un écrivain : celle des débuts où il s'agit tout simplement d'exister et où le livre est tout ; celle de la reconnaissance, où le livre sera acheté sur le nom de son auteur et sur son contenu ; celle de la mythification, qui peut être très locale mais à partir de laquelle on peut commencer à envisager de publier les mémos d'épicerie de l'auteur.. Le problème essentiel d'un auteur est de se mettre à exister en tant que nom et de maintenir ce statut, de passer un contrat implicite avec le public.. Pour ce faire, il vaut mieux se taire que risquer de décevoir.. L'image d'un auteur ne doit jamais se trouver détériorée, le charme ne doit pas être rompu.. Même d'un point de vue strictement économique, en actualisant sur la longue période, un ouvrage médiocre, même rémunéré, peut entraîner une perte nette.. En cas de nécessité, une solution acceptable peut consister à adopter un pseudonyme.. Les lecteurs ne s'y tromperont pas longtemps, mais ils n'auront pas le sentiment d'avoir été trompés.. Les quatre Lois.. En résumé, je peux ramener cette rubrique à quelques propositions encourageantes:.. Il y a des débouchés à condition de regarder un peu plus loin que le bout de son clavier et d'accepter de faire des efforts.. Il y a une demande latente du Grand Public pour des ouvrages de SF à condition de bien réfléchir à ce qu'il attend et d'étudier avec soin ce qui a du succès.. Un raisonnablement bon ouvrage de SF aura une durée de vie longue et réservera souvent de bonnes surprises.. Un auteur doit respecter en toutes circonstances son public et maintenir à tout prix sa réputation.. À tous, je recommande de lire le livre X, à partir du chapitre 3, de.. l'Institution oratoire.. de Quintilien, qui, quoiqu'ayant été écrite principalement pour des avocats, contient d'utiles conseils aux écrivains.. Mes exhortations à ne pas hésiter à sortir du domaine balisé de la SF française ne doivent surtout pas être considérées comme un ralliement à la position de ceux qui souhaiteraient faire éclater les murs du prétendu ghetto, et abolir toute distinction entre SF et littérature générale.. On sait ce que j'en pense : la distinction entre SF et littérature générale est de structure et non de convention ; au demeurant, la littérature générale n'existe plus à proprement parler ; les auteurs de SF qui se laisseraient prendre aux chants des sirènes critiques feraient un marché de dupes : ils perdraient leur public sans rien obtenir en retour.. Quelques exemples récents, dont celui d'Antoine Volodine, devraient convaincre les derniers sceptiques.. Ce que je suggère, c'est d'écrire un roman à destination du Grand Public, un best-seller, appartenant à une espèce littéraire aussi distincte de la mythique littérature générale que la SF mais pouvant inclure les valeurs et les messages de cette dernière.. Cette entreprise, à partir du moment ou elle est consciente et délibérée peut constituer un nouveau type d'art littéraire.. Cette longue rubrique parachève ce que je pense pouvoir dire de sensé à l'auteur inconnu.. Considérez donc cette chronique comme close.. Parce que je l'avais promis, je consacrerai un codicille à la traduction.. Puis, si.. me le permet, je me tournerai désormais à travers une nouvelle série vers un thème qui correspond mieux à mon inclination, la théorie de la Science-Fiction.. Depuis plusieurs mois, voire quelques années, nombre d'ouvrages remarquables me sollicitent.. Il est temps de retourner dans la caverne et de saisir l'ombre pour la proie.. Mais si l'actualité se présentait, ou si un auteur m'en pressait, je reviendrai volontiers à ces conseils sans doute maladroits mais sûrement sincères.. Je ne m'adresse évidemment ici ni aux auteurs qui ne souhaitent pas ou ne peuvent pas franchir ses bords, ni à ceux qui en ont parfaitement maîtrisé la navigation, comme naguère G.. J.. Arnaud avec sa célèbre.. Compagnie des glaces.. Voir en particulier le dossier "Quel avenir pour la Science-Fiction française?" dans.. Planète à vendre.. 11 et 12, juin-juillet et août-septembre 1992.. Je dois préciser qu'aucun des trois manuscrits n'y correspondait complètement bien qu'il ait été minimaliste.. Je puis en passant aborder un reproche qui m'a été fait plusieurs fois : c'est de proposer, comme tous les autres éditeurs, un à-valoir généralement inférieur au coût d'une traduction.. La raison de cette différence de traitement est simple : la traduction est un métier alors que la littérature est une aventure, y compris au sens économique du terme.. Les traducteurs ne travaillent pas pour leur plaisir même s'ils peuvent y prendre du plaisir ; si les éditeurs ne leur donnaient pas une rémunération convenable, ils ne traduiraient évidemment pas sauf dans les cas très particuliers de la poésie ou d'ouvrages scientifiques traduits par des universitaires dans le cadre de leurs travaux.. Mais en retour, un auteur, associé de l'éditeur dans la production de son livre, peut en espérer un profit auquel le traducteur n'a pas droit.. Un auteur à succès peut également recevoir un à-valoir très supérieur à la rémunération d'un traducteur.. À titre d'exemple, toutes éditions confondues, les.. Chroniques Martiennes.. ont probablement dépassé le million d'exemplaires,.. le Monde du Ā.. largement dépassé les cinq cent mille exemplaires.. Ce qui ne signifie pas qu'il faille y renoncer : il y a probablement deux publics, l'un acculturé, l'autre non ou qui croit ne pas l'être et qui redoute de tomber sur un texte ésotérique.. On ne peut sans doute pas écrire dans le domaine de la SF quelque chose de réellement novateur sans s'adresser au public acculturé au travers des collections spécialisées, mais on ne peut pas non plus espérer y obtenir une audience nationale.. On peut faire cette observation dans tous les domaines de la littérature.. "Comprendre le monde moderne" était déjà la motivation avouée de beaucoup de lecteurs de romans d'espionnage.. Chacun sait qu'il y a un ton Guy des Cars, qui est méprisé par certains mais qui est pour d'autres d'une saveur inimitable.. Il était certes porté par sa passion et sa connaissance réelle des fourmis.. L'assimilation hâtive d'une documentation boiteuse dans.. a clairement indiqué ses limites.. lundi 24 avril 2000..

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  • Title: Archives stellaires/Gérard Klein/Articles/Ray Bradbury | Quarante-Deux
    Descriptive info: Gérard Klein : choix d'articles.. Ray Bradbury.. Ray Bradbury, mage.. 33, août 1956.. L.. es mages existent.. Les mages sont des gens qui projettent, sur les zones obscures qui nous entourent et nous précèdent dans le temps et dans l'espace, une lumière souvent inquiétante, mais trop pâle pour que des yeux communs puissent saisir les détails horribles ou magnifiques, les nuances, les formes et les vies de ces mondes latéraux ou futurs.. Les mages sont les lentilles qui permettent aux yeux faibles, aveugles, de contempler ces pays ignorés, ces contrées interdites.. Il y a des mages pessimistes, tel H.. P.. Lovecraft qui fut l'un des plus grands conteurs fantastiques de tous les temps, et qui ne conçoit la vie humaine que comme une absurdité sinistre eu égard aux Puissances ténébreuses et malfaisantes qui créèrent l'homme « par plaisanterie ou par erreur ».. Mais il y a aussi des mages optimistes, des hommes qui, portant leur regard sur le monde de demain, à la froide lueur des tubes de néon, dans le brouillard empoisonné des vapeurs d'essence, y cherchent l'homme et les livres, les pensées, les créations, la culture, tel Ray Bradbury.. Bradbury fut révélé par.. Weird Tales.. , magazine qui eut l'insigne honneur de découvrir Lovecraft, Ackermann et autres rénovateurs modernes du fantastique américain, et qui périt pour le grand malheur des amateurs d'étrange dans le courant de l'année 1954, après une longue et pénible agonie, définitivement balayé par les.. comics.. et ses concurrents plus populaires.. Il importe de noter ici combien des genres aussi répandus aux U.. S.. que la science-fiction ou le fantastique peuvent comporter de qualités différentes.. Il y a entre les aventures de Guy l'Éclair (d'ailleurs passionnantes) et les.. Chroniques martiennes.. le même abîme qu'entre un film des Marx Brothers et.. le Misanthrope.. Ce qui tua en définitive.. et ce qu'on élève souvent contre l'œuvre de Bradbury, fut le reproche de gratuité.. Je ne sais si cette étrange volonté de donner un sens, une signification, une utilité, à tous les livres parviendra définitivement à étouffer les flammes de l'imagination.. Mais je sais qu'une telle méconnaissance n'a pas de fondement dans le cas de Bradbury, puisqu'il apporte un extraordinaire sens de l'humain et d'originales réflexions à un monde qui a une faim terrible de concepts nouveaux et d'idées anciennes.. Ce n'est pas en vain que Bradbury place cette citation en tête des.. :.. « Il est bon de renouveler ses sources d'émerveillement.. Les voyages interplanétaires ont refait de nous des enfants.. La renommée de Bradbury s'étendit bientôt à tous les magazines de science-fiction, puis déborda le genre.. Avec les.. , Bradbury entre irréversiblement dans la littérature.. À trente-cinq ans, il a écrit cinq volumes, dont un roman,.. Fahrenheit 451.. , à la fois courageux et excellent.. Il a reçu un prix de l'Institut national des Arts et des Lettres pour sa contribution à la littérature américaine avec les.. l'Homme illustré.. , un prix O'Henry et la médaille annuelle du Commonwealth Club de Californie pour.. Il a été traduit en français, en italien, en portugais, en allemand, publié en Angleterre.. Mais sa véritable consécration vient peut-être du fait que John Huston a fait appel à lui pour écrire le scénario et les dialogues du film tiré de.. Moby Dick.. , le “plus grand roman du monde”.. Cependant, on ne saurait nier l'importance de la science-fiction dans l'œuvre de Bradbury.. La science-fiction cherche en grande partie à découvrir en nous un monde surréel, plus logique, plus effrayant ou meilleur que le nôtre, mais à coup sûr plus vrai, plus achevé, quoique encore à venir, encore insuffisamment formé dans les entrailles du temps.. Et c'est ce monde que Bradbury a su et pu saisir par quelques-unes de ses multiples facettes, le temps d'un éclair, mais avec une acuité et une poésie inoubliables.. Ce n'est pas que Bradbury se soucie beaucoup de la science.. C'est l'aspect fantastique, immédiat, sensible de la science qui le séduit et non son côté rationnel et méthodique de connaissance accumulée.. C'est peu de dire qu'il ne recherche pas le détail technique ou la réalité physique.. Il semble bien que pour lui, la science ne soit qu'une façon maladroite d'exprimer la réalité du monde, comme les mots ne permettent que de décrire imparfaitement les étrangetés et les merveilles de la pensée.. Il importe d'être et non de comprendre, de se comprendre.. S'étudier est en définitive se névroser.. Et si l'âme est un puits sombre au fond duquel miroite une eau chantante, terriblement attirante, si la recherche et la connaissance de soi-même tenaillent tout homme, n'est-il pas préférable de demeurer dans les contrées ensoleillées qui environnent le puits ?.. De même, étudier le monde est le détruire.. Il importe seulement de le sentir.. La chose essentielle est la vie, l'expression presque instinctive — longuement mûrie et portée en soi, usée et polie par le cours des années, érodée par le torrent des idées et des hommes — de cette vie qu'est l'art, l'art en tant que poésie, musique, goût de miel, violence de l'orage, chant du vent, livres-pensées de Mars et bobines dévidant leur trame de rêve.. Spencer explique dans les.. « Ils (les anciens Martiens) savaient vivre dans la nature et se la concilier.. ils ne s'escrimaient pas à éliminer en eux l'animal pour n'être que des hommes.. C'est l'erreur que nous avons commise après Darwin.. Nous l'avons reçu à bras ouverts comme nous avons serré sur nos cœurs Huxley ou Freud.. Puis nous avons constaté que Darwin et nos religions ne se conciliaient pas, ou du moins, nous n'avons pas pensé la chose possible.. Nous étions stupides.. Nous avons tenté de bousculer Darwin, Huxley et Freud.. Ils avaient trop de poids.. Alors, comme des idiots, nous avons essayé d'abattre la religion.. La réussite a été complète.. Nous avons perdu la foi et nous nous sommes demandé quel pouvait bien être le sens de la vie.. Si l'art n'était pas plus que l'exutoire d'une sexualité frustrée, si la religion n'était qu'un expédient, à quoi bon vivre ? La foi a toujours fourni réponse à tout.. Mais elle s'est totalement effritée avec Freud et Darwin.. Nous étions et nous sommes encore des hommes perdus.. Cette erreur que nous avons commise après Darwin, en fait, c'est l'erreur de l'homme blanc, la volonté de conscience et la volonté de puissance.. Aussi Bradbury porte-t-il une large tendresse à tous les simples, aux primitifs, aux noirs, qui dans  ...   Le monde meurt de faim, mais nous sommes gavés, nous.. Est-ce vrai que le monde entier trime et que nous nous gobergeons ? Est-ce pour cette raison qu'on nous hait tellement ? ».. Au sein de la quiétude de ce monde, les gens ne se rencontrent pas parce qu'ils sont devenus insensibles.. Et ceux qui s'en rendent compte se suicident de désespoir.. Aussi mieux vaut le monde extérieur, même s'il meurt de faim.. Il arrive une grande chance à certains, dans l'admirable nouvelle Et les rochers crièrent : Dehors !.. parce que, au moment où ils sont balayés par cette haine, ils se retrouvent nus et se retrouvent eux-mêmes.. Et c'est ainsi que nous sortons de l'enfer, en abandonnant les rues miroitantes d'un million d'yeux de verre vides, les armatures d'acier demain fondues dans le déluge des bombes, et les hommes au cerveau de caoutchouc délavé, et que nous pénétrons dans le purgatoire des gens simples et des inquiets, des artistes et des primitifs.. La Grand-route.. raconte l'histoire de ce Mexicain qui vivait sur le bord de la grand-route et qui voit passer un jour un essaim affolé de voitures.. Et lorsqu'il demande aux passagers de la dernière des voitures ce qui se passe et qu'ils répondent : « C'est la guerre, c'est la fin du monde ».. il ne comprend pas.. « Que veulent-ils dire par le monde ? » Ce monde n'est pas le sien.. Cette guerre n'est pas la sienne.. Alors faisons un bond dans l'espace.. Gagnons Mars.. Mars où se sont réfugiés les amateurs de livres, et Poe, Bierce, Dickens, Hawthorne et tous les écrivains des livres maudits et brûlés sur la Terre.. Promenons-nous dans les villes merveilleuses, voguons sur les étendues désertiques, à la vitesse du vent, la main sur la barre des légers sablonefs.. Il y a là une civilisation de fêtes et de dignité, de légèreté et de beauté.. Bradbury ne sera-t-il pas séduit par les cultures extrême-orientales — s'il ne l'est déjà — par leur ancienneté, leur politesse, leur art presque collectif, leur soin rituel des gestes les plus ordinaires, leur attachement extrême aux choses en apparence les plus gratuites, leur infinie capacité de résistance à l'Occident ? Certaines de ses dernières nouvelles pourraient bien le donner à penser.. Peut-être y a-t-il chez Bradbury cette admiration propre aux intellectuels américains pour ce qui est ancien et vénérable.. Mais il a en plus la crainte instinctive du sacrilège.. Nous serons toujours étrangers à cela, dit-il.. Nous ne pourrons jamais faire comme si nous avions porté le poids de ces civilisations sur nos épaules.. Mais nous pouvons au moins les respecter.. Non pas les protéger — ce serait les atteindre — mais leur éviter un contact mortel.. Et nous atteignons ainsi un nouveau monde qui n'a plus rien de commun avec le nôtre, fait de rêve, incompréhensible pour ceux qui ne l'ont pas cherché.. On peut lui reprocher d'être touffu et vague.. Mais c'est à chacun de le meubler.. Il n'est rien qui soit plus ridicule et insupportable que ces utopies qui prétendent tout régler et régler la vie elle-même.. Décidément non, Bradbury n'est pas un utopiste.. L'homme qu'il peint, c'est l'homme qui est, et non celui qui devrait être, ou sera, ou pourrait être.. Peu importe le lieu et le temps.. Les mêmes mots sont murmurés sur la Terre et franchissent l'espace.. Ce sont des mots simples et importants comme le mot amour qui, dans la nouvelle le Désert d'étoiles.. , traverse seul le vide entre Mars et la Terre.. L'utopiste construit, Bradbury décrit.. S'il y a finalement constitution d'un univers précis, c'est au travers de la personnalité de l'auteur, mais non au travers de son intelligence.. Il y a là un phénomène comparable à celui du.. Livre.. de Faulkner qui s'est organisé en quelque sorte en dehors de la volonté de l'écrivain.. Le monde de Faulkner est un monde imaginaire, mais non une utopie.. Il en va de même pour le monde de Bradbury, quoique Bradbury ait en plus de Faulkner un certain désir de sauver, un certain messianisme d'ailleurs limité qui atteint les frontières extrêmes de l'utopie.. Et c'est dans cette mesure que Bradbury est optimiste.. Il n'a nul besoin d'une utopie, d'une transformation de l'homme, parce que l'homme n'est perdu et condamné que lorsqu'il accepte de l'être, individuellement.. Un monde froid et un monde chaud.. Un monde mécanique et un monde vibrant.. La mort et la vie.. Pourquoi pas le mal et le bien, les deux pôles de la magie ? La contrainte et la liberté ? La dérision et la poésie ?.. Bradbury est certainement l'un des meilleurs stylistes américains contemporains.. Il s'est assimilé avec un rare bonheur la langue populaire et la manie avec une virtuosité paradoxalement aristocratique.. Il a le sens des formules ramassées qui indiquent une action.. Il aime les tableaux, mais il a surtout ce don suprême qu'est la vie de la langue, le bondissement soudain de la phrase, la surprise d'un mot au détour d'un buisson d'idées, le rythme léger des alternances.. Il peut être dur et froid, ou mordant, ou vibrant.. Il ne raconte jamais, à vrai dire.. Il vit.. Il n'y a pas chez lui ce souci constant de la préciosité et de la recherche propre à certains jeunes écrivains américains, comme Truman Capote.. Il y a, semble-t-il, une beaucoup plus grande spontanéité.. Sans doute en doit-il une grande part à Steinbeck et à William Saroyan.. Ses héros se nomment souvent Pa' et Ma' et ont des noms simples, fréquentent les.. drugstores.. et les.. movies.. de l'avenir.. Mais il redoute moins l'intellectualisme que Steinbeck et tombe moins facilement dans la sensiblerie que Saroyan.. C'est qu'il a pour lui le fantastique et le don mystérieux d'accorder la vie aux roches, au métal, aux fusées, au passé — et parce qu'il est émerveillé par le monde, il sait à son tour émerveiller.. Les œuvres de Bradbury ne sont pas seulement des livres, du papier et de l'encre, des signes et des mots.. Elles sont des mondes, des planètes, des routes.. Il me semble toujours, lorsque j'ouvre au hasard les.. ou.. voir s'effacer les lettres et apparaître des couleurs, des formes grouillantes et merveilleusement vivantes.. Et, au détour d'une route bien connue, découvrir un pays nouveau et enchanteur.. Traduction de the Highway , paru dans.. Traduction de the Wilderness , paru dans.. 28.. dimanche 8 septembre 2002 —.. lundi 23 septembre 2002..

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  • Title: Archives stellaires/Gérard Klein/Articles/Non, l'imaginaire… | Quarante-Deux
    Descriptive info: Non, l'imaginaire….. Non, l'imaginaire n'est pas source d'ennui — R.. éponse à Arthur Koestler.. 39, février 1957.. D.. ans un recueil récent d'essais,.. l'Ombre du dinosaure.. , M.. Arthur Koestler a bien voulu se pencher sur la science-fiction, avec une brièveté qui laisse entendre le peu d'importance qu'il accorde à ce sujet.. Il l'a fait avec une sorte d'amertume, une nuance de regret qui laisse à penser qu'après avoir beaucoup aimé le genre (comme il l'avoue), il a été déçu.. Koestler démonte le mécanisme d'un roman de Van Vogt,.. les Armureries d'Isher.. , et il montre qu'il y a là peu de choses en dehors d'un bel enchaînement d'idées.. Il a sans doute raison.. a d'ailleurs insisté, dans un article récent (nº 34), sur le manque d'art et le vide de la pensée de Van Vogt.. Koestler déplore les abus de la S.. -F.. aux États-Unis.. Une part limitée quoique non moins inquiétante de sa description est valable pour la France ; il m'est difficile de le contredire sur ce point sauf pour insinuer qu'une panoplie de.. space man.. vaut bien une panoplie de.. cowboy.. Koestler estime que cet intérêt actuel pour le roman scientifique est né à la fois d'une indigestion de découvertes et d'une crainte presque religieuse à l'égard de la puissance mortelle que confèrent ces inventions modernes.. Il semble qu'en ce qui concerne le grand public au moins, son analyse donne une bonne approximation de la réalité.. Koestler accorde enfin à la science-fiction le rang d'une bonne distraction.. J'aurais mauvaise grâce à le contredire ici, car c'est déjà énorme.. En vérité, j'éprouve une extrême difficulté à critiquer M.. Koestler.. Sur tous les points qu'il évoque, je suis d'accord avec lui.. J'aurais probablement écrit, si j'avais eu à le faire, le même texte que lui, quoique moins brillamment.. Cependant mon essai eût été plus long.. Car ce que je crois pouvoir reprocher à M.. Koestler, c'est d'avoir péché par omission.. Koestler affirme que tel livre n'est qu'un agréable passe-temps, dépourvu de toute qualité littéraire ; je partage son avis.. Koestler prétend que le roman scientifique dans son ensemble ne saurait s'élever au-dessus du livre susdit.. Je ne peux plus le suivre.. Et lorsque, pour assurer son idée, M.. Koestler entend montrer que.. Le meilleur des monde.. 1984.. ne sont pas de la S.. et n'ont jamais eu ni n'auront jamais le moindre rapport avec la S.. , je ne comprends plus.. À vrai dire, il semble que M.. Koestler combatte fort brillamment un monstre qu'il a lui-même créé, c'est-à-dire une définition du roman scientifique qu'il s'est forgée.. N'y a-t-il pas là place pour bien de la subjectivité ?.. Koestler considère la S.. comme la manifestation d'un, “rêve éveillé” et d'une “imagination sans frein”, qu'il oppose à juste titre “à la fantaisie disciplinée de l'artiste”.. Mais n'y a-t-il, dans.. , dans.. les Enfants d'Icare.. le Pianiste déchaîné.. Pauvre surhomme.. , que rêve éveillé et imagination sans frein ? Il nous semble au contraire qu'il y a démarche à la fois logique et poétique, qui permet par le canal des idées de retrouver une certaine réalité humaine, métaphysique, sociologique et biologique, en accord avec les conceptions que la science permet de se faire du monde.. Ou bien faut-il condamner Poe ou Platon pour avoir professé l'intérêt des idées ?.. Je crois que M.. Koestler se tirerait très aisément d'embarras en démontrant que la meilleure part de chacun des romans cités ne doit rien à la S.. Le meilleur des mondes.. d'Huxley, dit-il, le.. d'Orwell, sont de grandes œuvres littéraires parce que les appareils du monde futur et les bizarreries du monde étranger n'y servent que de décor ou de prétexte au message social.. Je ne suis plus si  ...   doute l'imagination a-t-elle ses limites.. Sans doute notre impuissance à comprendre l'homme d'aujourd'hui, et plus encore celui d'hier et celui de l'autre côté du fleuve, est-elle si grande que nous pouvons désespérer de parvenir à construire synthétiquement un être différent : l'homme de demain.. C'est là le point de vue d'un humaniste ; il est irréprochable.. Mais la science a ouvert à la poésie, à l'intelligence et à la métaphysique d'autres voies que celles de l'homme.. Elles rejoignent à coup sûr la connaissance de l'homme, mais par de si grands détours qu'elles mènent à des facettes de l'homme jusque-là ignorées.. L'humaniste peut-il alors négliger la connaissance de ce qui n'est pas humain ?.. Koestler se trouve à peu près dans la situation d'un excellent critique d'art classique qui dénierait toute valeur esthétique à des formes géométriques pourtant agréables à l'œil et qui aurait raison.. Mais ce critique oserait-il, partant de ce même raisonnement, condamner tout l'art abstrait qui a infiniment enrichi ces formes quoique partant d'elles ou les retrouvant ? Je crois bien que c'est le cas de l'art d'un Bradbury ou d'un Stapledon ou d'un Huxley.. Non, les astronefs, si rapides soient-ils, ne permettent pas d'échapper à la condition humaine.. Mais la science et sa méthode moderne, l'analyse des possibles, et les œuvres qui en découlent, contribuent à accroître la compréhension de cette condition, à développer et à rendre plus conscient le sentiment de splendeur, de terreur et d'isolement qui est lié à l'intelligence de cette condition.. Les idées que les penseurs se faisaient du monde sont en train de crouler, de s'entremêler, de s'échafauder à nouveau en un édifice fragile et merveilleux, et cela, bien plus rapidement que nous le croyons la plupart du temps.. Pouvons-nous prétendre demeurer immuables alors que l'espace qui nous contient et le temps qui nous déforme se précisent dans nos esprits et s'écartent des images classiques ? C'est sans doute le rôle de la science-fiction de qualité que de montrer, avec sans cesse plus d'acuité, quelle peut être la place de la condition humaine dans un monde dont les expressions varient.. Mais il ne s'agit pas de vulgariser les incidences de la pensée scientifique ; il s'agit, dans le meilleur des cas, de faire bénéficier la littérature des nouvelles dimensions explorées par la science.. En conclusion à son essai, M.. Koestler résume un roman de l'Allemand Alfred Döblin.. Les héros tout-puissants de ce livre, ayant maîtrisé les secrets de la science, connaissent l'émerveillement puis l'éternelle lassitude de l'ennui.. Je pense que c'est le genre de choses qu'il est bon de raconter de temps à autre.. Et, que la S.. ait permis de les exprimer est peut-être pour elle une suffisante légitimation.. La science est une aventure intellectuelle probablement sans précédent.. La science-fiction peut en être la traduction sensible.. Cette fille folle est aussi riche d'avenir et de possibilités que sa mère sage.. Il a fallu attendre, pour que le roman psychologique acquière droit de cité, qu'une profonde curiosité de l'âme humaine soit alliée à une grande perfection de l'expression.. Et le roman psychologique lui-même a connu les vicissitudes de la vulgarisation et de la popularité.. Peut-être les critiques les plus intransigeants seront-ils satisfaits lorsqu'une vaste curiosité scientifique servira un réel sens artistique, si ce n'est déjà fait.. On peut rejeter une masse de livres, mais je ne vois pas, en définitive, au nom de quoi on condamnerait définitivement la S.. Calmann-Lévy, 1956.. The Weapon shops of Isher.. , à l'époque encore inédit en français.. Il s'agissait de l'article de Mark Starr :.. A.. Van Vogt ou la démence rationalisée.. , au demeurant nettement moins sévère qu'il n'est indiqué ici.. Le pseudonyme cachait Gérard Klein et Richard Chomet.. samedi 14 septembre 2002 —..

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  • Title: Archives stellaires/Gérard Klein/Articles/Theodore Sturgeon | Quarante-Deux
    Descriptive info: Theodore Sturgeon.. Theodore Sturgeon, le splendide aliéné.. 41, avril 1957.. I.. l est un art qui est différence.. Il est des jours au temps brouillé, aux rues sombres et murées, aux fenêtres aveugles, où nous rêvons, tremblants d'angoisse déçue, à la porte qui nous mènerait au-delà du monde, qui prolongerait brusquement l'espace, qui multiplierait le temps en un jeu kaléidoscopique dont la réalité serait le terne fantôme.. Nous avons une vague idée de cet ailleurs, mais une idée sans force, brumeuse, lointaine en une direction que nos yeux affairés perçoivent mal, car elle s'étend à l'autre bout d'un labyrinthe que le jour interdit et que clôt l'ennui ; il nous y faut un guide.. Alors, nous prenons un livre.. Nous y cherchons plus que l'évasion.. Nous y cherchons la différence, cet espace dans lequel nous pouvons librement nous mouvoir, un court instant, émergeant de l'ombre aquatique du réel, franchissant un air plus léger où des couleurs plus riches épousent des contours plus nets, cet espace qui est le complément géométrique de notre forme intérieure.. Les livres et les guides abondent ; ils parviennent parfois à nous abuser avec tant de bonheur que, tandis que nous progressons en un faux labyrinthe qui n'est que le réel déguisé, nous croyons découvrir des contrées nouvelles.. Et pourtant ces rues, ces villes et ces êtres ne sont que les doubles masqués, entraînés en un fastidieux tourbillon, de ceux que nous connaissons trop.. Mais nous dormions tandis que nous croyions rêver.. Il n'y avait là qu'apparence de mouvement, drap agité au lieu de fantôme ; nous donnions d'autres noms aux mêmes objets, une seconde satisfaits, la suivante dupés.. Il existe cependant quelques vrais guides.. Ils sont rares, car il est nécessaire, pour trouver les voies de la différence, de haïr suffisamment le réel, de le quitter, et de le contempler d'un œil différent, d'en faire le tour et de mieux le supporter enfin grâce à l'inhabitude.. Un beau jour, vous tombez sur un livre de Theodore Sturgeon.. Quelque chose vous attrape, vous retient.. Vous avez vaguement mal au cœur.. Et voilà que vous basculez dans un autre monde, celui qui s'étend au-dehors de l'humain, ou celui que composent les formes étincelantes de cristaux songeurs.. Adieu la grisaille.. Il y a chez Theodore Sturgeon une profonde haine de la réalité.. C'est pourquoi il est un si bon guide du fantastique.. C'est pourquoi il excelle à décrire un monde différent du nôtre et presque toujours horriblement différent, dont l'ordinaire réalité n'est qu'un terne cas particulier.. Peut-être Sturgeon a-t-il eu à se plaindre de la réalité.. Je n'en sais rien.. Cet homme, disent ses biographes américains avec un remarquable souci de précision, a trente-six ans ; il a pratiqué toutes sortes de métiers, il porte la barbe, il est marié, a deux enfants et vit quelque part dans le Rockland County.. Rien là-dedans de bien original.. Mais là n'est pas le vrai Sturgeon.. Du moins, pas celui qui nous intéresse.. L'homme qu'est Bradbury peut nous passionner parce que nous tenons à connaître cet homme qui parle si chaleureusement des hommes.. Mais la qualité de Sturgeon est la différence.. Il nous importe peu de connaître sa forme humaine.. Ou plutôt, son humanité est plus profonde.. Le vrai Sturgeon est dans ses livres.. Et celui-là déteste cordialement le réel.. Le vrai Sturgeon est différent des hommes et il est isolé en son milieu.. Il se dresse contre le réel.. Et il ne peut pas être très différent de ses personnages.. C'est du moins ce que nous pouvons ou voulons croire lorsque nous constatons l'insistance avec laquelle il revient sur un type précis de héros.. Le personnage favori de Sturgeon est l'Étranger le plus parfait que l'on puisse imaginer ; il n'est guère humain, même s'il emprunte la forme de l'homme, il se trouve isolé dans le domaine social et il se meut dans un monde qui lui est propre.. Il est isolé parce que nul ne le reconnaît pour son semblable, du moins d'emblée.. C'est l'idiot fabuleux de.. les Plus qu'humains.. , absurdement cohérent, petite entité fermée sur elle-même, incapable de communiquer avec l'extérieur, ou bien c'est le mutant, possesseur unique de dons sans emploi ; sa singularité entraîne l'incompréhension et soulève le dégoût.. C'est un infirme, qu'il soit un peu plus ou un peu moins qu'humain.. L'infirme apparaît dans la mythologie de Sturgeon avec une fréquence significative.. L'infirme est, pour Sturgeon, celui que sa lacune ou sa différence coupe du milieu social et de toute réalité physique, celui qui est contraint d'adopter une optique à l'égard du monde différente de celle des normaux, celui qui, du fait qu'il souffre de l'absence du monde dans ses perceptions incomplètes ou dans son insatisfaction, atteint à une plus parfaite conscience de lui-même.. Ce peut être une naine, comme Zena, dans.. Cristal qui songe.. , merveilleusement menue, ou ce peut être un mutant comme cet enfant.. non.. télépathe de la nouvelle Prodigy , qui est perdu dans un monde de télépathes et qui ne sait que haïr.. Ce peut être au contraire le télépathe, qui, seul de son espèce, souffre de percevoir ce bruit mental incessant qu'émettent certains humains.. Jamais cet être différent ne peut s'attendre à être admis dans le monde des normaux.. Il lui faut lutter seul pour survivre, il lui faut être à lui-même sa propre culture et sa propre civilisation.. L'idiot muet de.. restera à jamais étranger au monde des hommes.. Et l'étrange enfant de.. est rejeté avec violence et répulsion de la société des enfants, car il est différent : il mange les fourmis.. Jamais, les normaux ne s'inquiètent des raisons de ces attitudes étranges.. Ils se suffisent à eux-mêmes ; ils peuvent se permettre d'être égoïstes.. Aussi la grande supériorité de l'infirme, du mutant, de l'étranger, sur l'être normal, est-elle, affirme Sturgeon, son extrême sensibilité, sa capacité décuplée de ressentir et de comprendre ; ce grand don de l'insuffisance, c'est d'être décalé du réel, étranger au monde, quelque peu aliéné, de prendre conscience de sa différence, de contempler le réel de l'extérieur, au travers d'un écran, avec le recul nécessaire que donne un monde intérieur, et de le juger froidement.. Aussi comprend-on la profondeur, l'intensité et l'atmosphère d'étrangeté que Sturgeon sait donner à ses histoires.. On ne connaît vraiment que ce qui blesse.. On ne prend conscience de ses organes que lorsqu'ils sont atteints.. Toute la première partie de.. est consacrée à la lente et longue quête de l'idiot qui s'approfondit, qui se cherche au travers d'un monde qu'il ne comprend pas.. L'enfant de.. fuit et se crée peu à peu un univers personnel.. Ainsi, le fantastique de Sturgeon est-il un fantastique subjectif, spontané, qui s'oppose au fantastique élaboré et presque toujours superficiel.. La conception du monde des créatures de Sturgeon est donc relativement simple.. C'est en chaque cas un univers uniquement centré sur ce point de conscience que sont ces êtres.. Est-ce de l'égocentrisme ? Nullement.. Leur construction leur interdit de connaître quoi que ce soit d'autre, de partager une expérience, d'emprunter un souvenir, soit que les humains les fuient ou qu'ils fuient les humains, soit que se dresse entre eux et les normaux le mur d'une défaillance de leurs sens.. Ce peuvent être des conceptions aussi bien logiques et scientifiques que magiques.. Il n'y a guère de différence.. L'ambiguïté de Sturgeon surprend à première vue.. L'une de ses histoires est scientifique, la seconde relève de la féerie, la troisième est peuplée de sorcières et de vampires.. Mais on comprend aisément ce que Sturgeon trouve dans la science et dans la magie, si l'on admet qu'il s'exprime en ses personnages et qu'il leur ressemble donc en une certaine façon.. La science est une expression objective de la réalité, profondément étrangère à l'inconscience qui naît de l'habitude.. La science essaie de rendre aux phénomènes une perpétuelle fraîcheur pour mieux les étudier, pour mieux être surprise par eux.. La science retaille sans cesse le vieux diamant de la connaissance pour en obtenir un éclat neuf.. La science relève d'une volontaire aliénation de l'homme vis-à-vis du réel.. Or, ce qui plaît à Sturgeon, c'est cette inquiétude, ce détour par lequel on rejoint le réel.. Sturgeon donne à la science une valeur magique.. Ses réalisations ne l'intéressent pas.. Seuls, ses rites et ses possibilités retiennent son attention.. Peut-être ce cas est-il unique dans le domaine  ...   réalité, ne sera-t-il fait que d'une solitude et d'un désespoir quintessenciés, plus durs, plus purs que ceux que nous abandonnions ? Ce nouveau monde est-il sans issue ? Nous sommes-nous réfugiés dans nos espaces secrets pour nous y trouver plus implacablement prisonniers encore ?.. Non, car il y a ce message qui porte la connaissance de la solitude d'un monde à l'autre.. La solitude n'est plus irrémédiable, qui est transmise et peut-être partagée.. La femme qui a reçu le message d'un autre monde l'a compris.. Elle vit sur une grève et, chaque jour, elle lance à la mer (son espace proche, personnel, accessible), une bouteille, et elle écrit, répandant ainsi sa solitude de l'Orient à l'Occident.. To the loneliest one ( Au plus solitaire ).. (Sans doute y a-t-il là une image de l'écrivain qui ne peut apaiser sa solitude qu'en expédiant au gré des mots ses messages sans savoir jamais s'ils seront entendus.. ).. To the loneliest one.. Il est en certaines âmes vivantes.. Une indicible qualité de solitude,.. Si profonde qu'elle doit être partagée,.. Comme la compagnie est partagée par des êtres moindres.. Une telle solitude est mon lot.. Que ceci vous apprenne.. Que dans l'immensité,.. Il est quelqu'un de plus seul que vous.. À moins qu'un jour on ne frappe à la porte….. Et l'on frappe toujours à la porte.. Il est toujours une solitude dans le monde qui est pire que la sienne et la solitude peut se partager comme la compagnie.. On ne peut partager son être et c'est pourquoi on est seul, mais on peut partager sa souffrance.. Cette solitude n'est pour Sturgeon qu'une épreuve nécessaire dont on sort affiné, dégagé d'une gangue d'inconscience.. À force d'isolement, le héros de Sturgeon devient étranger au monde.. À force de solitude, il devient étranger à lui-même.. Il est détaché du monde et de lui-même.. Il est aliéné, prisonnier de ses insuffisances.. Mais voilà qu'il redécouvre le monde au-delà de son aliénation.. Il se fraye d'autres chemins que ceux de la perception.. Il découvre la beauté du réel selon des voies plus subtiles.. Il sait d'autant mieux la valeur de la tendresse qu'il a mesuré le poids de la solitude.. Il est prêt pour sa résurrection.. Il a finalement une conscience d'autant plus aiguë de son intégration au réel, de sa place dans le monde, qu'il en a été si longtemps écarté.. Il y a plus de bonheur possible, dit Sturgeon, pour les infirmes que pour les êtres sains, et plus de liberté pour le prisonnier que pour l'oiseau.. Ce bonheur se situe dans un monde différent que nul d'entre les normaux ne peut saisir, puisqu'il faut tout d'abord franchir les portes de la solitude.. Presque toutes les histoires de Sturgeon, en tout cas les meilleures, reposent sur ce même thème : un individu isolé, qui se sent inutile, dérivant, cherche désespérément un ensemble dans lequel il puisse entrer, un groupe auquel il puisse s'intégrer.. Or cet ensemble, il ne le trouve que parmi ceux dont le malheur est symétrique du sien, en accusant encore son aliénation, en basculant dans un monde différent.. Le héros de.. prend de mieux en mieux conscience de sa nature non humaine et pénètre finalement dans le monde des cristaux qui l'ont créé en rêve, et ce monde est un prodigieux enchevêtrement d'intelligence et de pensée dans lequel il ne se trouvera plus jamais seul, dans lequel des réponses succéderont toujours à ses questions.. Sa personnalité demeure intacte, mais elle peut enfin s'épanouir, en entrant dans un ensemble plus vaste qu'elle, au contact d'autres esprits.. Et l'idiot de.. trouve la paix et la satisfaction lorsqu'il s'intègre à cette cellule de cinq personnes, lorsqu'il cesse d'être lui-même pour n'être plus qu'une partie de l'.. homo gestalt.. , cet ensemble destiné à succéder à l'.. homo sapiens.. Il faut se perdre, puis s'oublier, pour se sauver et se libérer.. La solution au problème de la solitude est donc, pour Sturgeon, l'ensemble dans lequel viennent s'intégrer l'individu, le groupe, puis la race, puis l'espèce, sans perdre pour autant leur individualité, en une chaîne de dépendance et de complémentarité.. Mais notre monde, notre sorte d'hommes sont impuissants à réaliser cette fusion.. Nous menons des existences parallèles, tristement séparées à force d'inconscience.. On saisit dès lors la supériorité des infirmes sur les normaux.. Leur conscience est à la mesure de leur souffrance.. Leur fuite de ce monde les conduit en un autre.. Leur haine d'eux-mêmes leur fait priser autrui.. Ils savent ce que c'est qu'aimer.. Une personne en cinq personnes.. Voilà la conclusion de.. Est-ce de la solidarité ? C'est sûrement plus profond.. C'est une sorte d'unité organique.. Celle-là même qui existe entre les cellules de notre corps, si parfaitement différenciées.. C'est celle dont rêvent les humains depuis qu'ils existent.. Atteindre et connaître l'autre, l'indiciblement différent, assez pour ne faire plus qu'un.. Je pense que c'est ce qu'on peut appeler l'amour idéal.. J'espère que Sturgeon l'a rencontré ainsi qu'il l'a exprimé.. Ceci a une résonance particulièrement humaine.. En vérité, lorsque Sturgeon décrit ses personnages monstrueux, ce sont tous les hommes qu'il cherche à atteindre sous leur écorce d'infirmité.. Nous, humains, sommes tous des infirmes.. Mais nous ne le sentons pas assez.. Nous ne sommes pas suffisamment écorchés.. Nous appartenons au genre humain, mais bien peu le sentent.. Nous faisons partie d'une espèce, mais nous méprisons la vie.. Et ce monde des cristaux ou cet ensemble de compréhension plus grand que l'homme, qui apparaissent dans.. et dans.. , c'est ce dont nous rêvons en ces jours où un rien nous blesse et où nous nous sentons étrangers à tout.. Mieux, Sturgeon décrit notre esprit lui-même : au-dedans de nous-même, notre esprit est composé de tendances profondes et antagonistes, aveugles, qui doivent se fondre en une seule personne, ou choisir l'inconscience ou la folie ; au-dehors de nous-même, nous sommes, tous, les rêves d'un plus grand être qui n'existe que dans la mesure où nous le voulons bien.. Ainsi, nous avons, à la suite de Sturgeon, rejeté le monde impossible, nous nous sommes réfugiés dans les univers imaginaires et voilà que nous débouchons, alors que nous nous y attendons le moins, sur l'humain, sur la beauté indicible du réel.. Mais ce n'est pas le même réel que nous retrouvons.. Entre lui et celui que nous abandonnâmes, il y a l'aliénation, ce détour de l'esprit.. Il y a ce millier d'aliénations que décrit Sturgeon et qu'il vit, certaines ne menant nulle part qu'à la destruction, mais d'autres conduisant soudain, après un long parcours souterrain, à ce que nous repoussions tout d'abord.. Or, il n'est sans doute pas d'émotion plus intense que celle de l'enfant qui découvre le monde, sinon celle de l'aveugle qui ouvre une première fois les yeux et voit, ou celle du dément qui retrouve le contact et le sens de la réalité.. Au-delà de l'infirmité commence l'aliénation.. Et de l'aliénation vient la solitude qui elle-même entraîne l'aliénation.. Mais cette étrangeté parfaite n'est qu'une porte qui s'ouvre sur l'au-delà de l'humain, ou peut-être sur le plus-humain.. Une porte nécessaire.. Seul le malade a une exacte connaissance de la santé.. L'aliénation a des splendeurs que Sturgeon nous communique ; l'aliénation est une des qualités de l'homme.. Et parce qu'il le dit, Sturgeon n'est pas seulement un conteur de curiosités, une sorte de dompteur de monstres, mais bien un écrivain, un authentique guide des régions fantastiques et nostalgiques de l'être.. Car l'écrivain se situe au-delà du conteur.. Le conteur retient l'attention par la perfection et la complication de l'intrigue.. Ou encore le conteur prétend à la beauté formelle absolue, tandis que l'écrivain se contente de l'humain ; l'écrivain dévoile soudain un esprit humain, des réactions humaines, une souffrance humaine, parfois cachés, parfois malaisément exprimés, mais toujours sous-jacents.. Et c est ce que nous préférons.. Nous cherchons dans l'écrivain et au travers de ses œuvres un ami qui nous ressemble et qui nous comprenne en se comprenant, un complément.. Et notre joie est grande lorsque nous distinguons, inscrits en lignes de feu dans une œuvre, les traits de celui qui l'édifia, lorsque nous percevons la moindre affinité avec nos propres traits.. Or, il y a une telle unité dans la cruauté et la tendresse de Sturgeon, dans la splendeur de son aliénation, que nous y saisissons la détresse et la grandeur d'un dieu interne et microcosmique..

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  • Title: Archives stellaires/Gérard Klein/Articles/Isaac Asimov | Quarante-Deux
    Descriptive info: Isaac Asimov.. Isaac Asimov, docteur ès Science-Fiction.. 43, juin 1957 ; article signé Richard Chomet (auteur probable de la première moitié du texte) et Gérard Klein.. L'.. homme et l'œuvre.. l n'y a sans doute qu'aux États-Unis d'Amérique que l'on puisse trouver un homme dont l'existence soit à la fois aussi étonnante et aussi conventionnelle.. Isaac Asimov est né en 1920, à Petrovichi, de parents russes qui émigrèrent aux États-Unis après la révolution de 1917.. Il réunit donc en lui les tendances du tempérament slave aux qualités pratiques de l'Américain.. Enfant d'une famille relativement nombreuse et dont les moyens financiers, du fait même de leur situation, étaient obligatoirement restreints, le jeune Asimov dut, dès l'âge de seize ans, subvenir en partie à ses besoins.. Pour ce faire, il remplit alors le classique emploi de tout débutant, respectueux des traditions du nouveau monde : marchand de journaux.. À l'époque, la littérature de science-fiction ne connaissait pas une vogue comparable à celle qui devait naître en Amérique après la seconde guerre mondiale.. Aussi, le jeune homme, après avoir écoulé dans la journée son stock de publications courantes, se mettait le soir à dévorer les revues du genre qui étaient laissées pour compte.. C'est pourquoi il attribue à ces magazines tant son goût pour les sciences exactes que sa vocation d'écrivain de science-fiction.. Le déclenchement de la seconde guerre mondiale ayant augmenté la rentabilité de ses occupations grâce à un accroissement inévitable du chiffre de vente des quotidiens, Asimov, qui suivait régulièrement déjà les cours du soir de l'Université, se décide alors à tenter de décrocher un diplôme.. Il s'inscrit à l'Université et, après de brillantes études, obtient le titre de docteur ès sciences.. Spécialiste de la biochimie, il enseigne maintenant à la Faculté de médecine de l'Université de Boston.. Il est en outre l'auteur de plusieurs ouvrages techniques fort appréciés.. C'est en 1939 qu'Asimov, qui depuis plusieurs années déjà correspondait assidûment avec les quelques revues existantes de science-fiction et de fantastique, publie sa première histoire, qui déclenche aussitôt d'ardentes polémiques.. Trends , qui parut dans.. Astounding Science Fiction.. ( On n'arrête pas le progrès dans le recueil.. Dangereuse Callisto.. ), était en effet la première nouvelle à décrire l'Amérique du futur en proie à une révolution d'origine religieuse, thème qui devait par la suite être repris de nombreuses fois, de Heinlein avec.. Révolte en 2100.. à Gore Vidal avec.. Messiah.. Si l'on s'en rapporte uniquement au nombre de volumes édités, Isaac Asimov est sans conteste une des grandes “vedettes” de la science-fiction mondiale et seul Robert Heinlein, avec qui souvent il appelle la comparaison, peut aligner un nombre plus imposant d'ouvrages publiés.. De plus, il n'est guère de revue du genre ou d'anthologie de science-fiction où l'on ne retrouve son nom.. Et, bien qu'Asimov, dans ses œuvres pour “adultes”, n'ait jamais utilisé de pseudonyme, il est pratiquement impossible d'établir une récapitulation exhaustive de toutes ses histoires publiées.. En effet, tout au long de sa carrière d'écrivain, il semble avoir eu une prédilection particulière pour la nouvelle.. Nombre de ses meilleurs ouvrages ne sont en fait que le simple assemblage, dans leur ordre chronologique, d'une série donnée de contes.. De plus en plus, il est en passe de devenir le plus prolifique des auteurs américains de “science-fiction”.. Notons d'ailleurs en passant qu'Asimov est apparemment un auteur “phénomène”, puisqu'il est parvenu en moins de quatre ans, de 1952 à 1956, à faire paraître.. quinze.. ouvrages, record unique dans un domaine littéraire où les débouchés commerciaux étaient malgré tout relativement limités.. Son succès se mesure d'ailleurs au fait que peu de ses romans ont échappé à la consécration de l'édition populaire.. Cependant, les divers aspects de son œuvre font qu'il est impossible de placer Asimov dans une catégorie bien définie d'auteurs.. En effet, si par souci de simplification extrême nous cherchons, en chimiste curieux, à pratiquer une analyse microscopique de la production d'Asimov, nous mettrons successivement en évidence :.. Un auteur de.. space-opera.. Certaines de ses nouvelles, de Non définitif ! ( Not final! ) , l'une de ses premières, à Vide-C ( C-chute ), beaucoup plus récente, nous démontrent sa maîtrise en une spécialité où s'exerce une âpre concurrence.. D'ailleurs, son premier roman publié.. Poussière d'étoiles.. the Stars, like dust….. ) est considéré par les aficionados comme un modèle du genre n'ayant rien à envier à Leinster ou Hamilton.. Un de ses plus récents romans,.. la Fin de l'éternité.. , nous fait même découvrir un Asimov inattendu qui se joue avec maestria des paradoxes temporels les plus inextricables en s'égalant aux meilleurs spécialistes de la question, R.. M.. Farley, Van Vogt ou Clifford Simak.. Cependant, sans doute par réaction devant les super-héros de Van Vogt ou d'E.. E.. “Doc” Smith, ses personnages humains ou inhumains sont des êtres moyens, hésitant devant leur devoir et connaissant la peur.. On pourrait presque accuser Asimov de facilité pour avoir de son côté, par contrecoup, remplacé les sempiternels surhommes de la science-fiction classique par des individus trop ostensiblement falots dont la valeur cachée n'apparaît qu'au moment crucial du roman.. Il n'y a que Lucky Starr, le héros de ses romans pour jeunes, pour faire exception à cette trop systématique recette, et encore doit-on probablement cette agréable entorse à une tradition bien établie selon laquelle les jeunes conçoivent difficilement un héros indécis et froussard !.. Mais Asimov, par le soin qu'il met à construire logiquement, scientifiquement, la trame de ses intrigues, parvient régulièrement à donner à de simples récits d'aventures un cachet de réalisme qui le plus souvent fait défaut aux spécialistes chevronnés du genre.. Un historien du futur.. Lorsqu'on parle d'Asimov, on songe immédiatement à sa fameuse série des.. Fondations.. , qui a, plus que tous ses autres ouvrages, contribué à faire de lui un des best-sellers américains de la science-fiction.. Les nombreuses nouvelles qui composent cette étonnante trilogie ont paru dans.. Astounding.. , échelonnées sur cinq ans.. L'inspirateur de ces ouvrages sur la chute du premier empire galactique humain et sur la reconstitution de celui-ci, semble bien être en partie le fameux historien Arnold J.. Toynbee et ses théories psychologiques de l'histoire.. En effet, le psycho-historien Hari Seldon, personnage central de cette fresque de l'histoire de demain, et à qui l'on devra en définitive le sauvetage de la culture galactique humaine, apparaît nettement comme le continuateur des théories de Toynbee.. Si, au cours de cette épopée, intervient un facteur non prévu, c'est qu'Asimov a toujours pris le soin de démontrer la faillibilité des entreprises humaines les mieux conçues.. Dans la plupart de ses romans, Asimov s'est efforcé de laisser ses personnages entraînés par le déroulement des événements plutôt que de leur laisser contrôler leur destin.. Aussi l'extraordinaire mutant qui manque de briser le merveilleux plan de Seldon n'est encore qu'une de ces incarnations de ce Destin que le tempérament slave d'Asimov semble prendre plaisir à introduire dans l'ensemble de son œuvre.. Bien que nous ne voulions pas causer d'ennuis à Asimov, il nous paraît curieux que personne aux USA n'ait songé à l'accuser de menées subversives, car cette trilogie semble devoir beaucoup, du point de vue sociologique, aux théories du matérialisme historique d'un certain Karl Marx.. Un auteur policier.. Asimov montre un vif intérêt pour l'intrigue policière dans un cadre sociologique donné.. Il est le seul à réussir le difficile mais passionnant mélange du policier classique et de la science-fiction.. En France, nous en avons eu la confirmation lors de la publication des.. Cavernes d'acier.. Le dernier ouvrage d'Asimov donne d'ailleurs lieu de penser que l'auteur semble s'engager de plus en plus dans ce domaine encore peu exploité qu'est celui du policier futuriste.. Face aux feux du soleil.. est en effet un ouvrage où l'on retrouve les mêmes personnages que dans les.. , aux prises avec un problème policier apparemment insoluble sur Solaria, planète située à de nombreuses années-lumière de notre bonne vieille planète Terre.. On doit d'ailleurs remarquer qu'Asimov, à l'opposé de la tendance actuelle de la science-fiction américaine, qui incline surtout à l'étude purement sociologique de la société future, parvient à concilier sa prédilection évidente pour les thèmes sociologiques avec son penchant pour le problème policier, ce qui lui permet de produire des ouvrages combinant ces deux courants intellectuels et offrant par là même un intérêt plus soutenu que certains des ouvrages de Pohl et Kornbluth, trop mornes et didactiques.. Un conteur fantastique.. vous a déjà présenté quelques échantillons du talent d'Asimov dans cette redoutable spécialité.. Vous pourrez d'ailleurs vous en assurer bientôt car de nouvelles.. short.. de l'auteur dans ce domaine sont annoncées aux USA.. Un humoriste.. Si vous demandez à un “fan” américain le meilleur canular de science-fiction qui ait jamais vu le jour, immédiatement il vous citera l'article pseudo-scientifique écrit par Asimov en 1948 environ et intitulé The endochronic properties of  ...   était de part et d'autre si lourde, peut faire place à une mise en commun des capacités et facultés différentes.. Dès lors, la différence est moins une gêne qu'un facteur de progrès.. Cependant, les moyens et les buts sont, chez Asimov, bien techniques, trop techniques.. Ils relèvent plus de l'étincelle qui dans l'eudiomètre fondra en une même vapeur d'eau les molécules d'hydrogène et d'oxygène jusque-là séparées et prêtes à exploser, que d'une profonde coopération.. On préférerait que la Terre, dans.. , apporte, en échange de la puissance bienfaisante de l'empire, plus une ancienne sagesse et une philosophie abstraite et réfléchie que des avantages politiques et cette machine à rendre les gens intelligents.. Asimov semble penser que l'essentiel est de former, grâce à des méthodes techniques, des centres de “haute et basse pression” qui favoriseraient le développement de la science et de la production.. Il est à craindre pourtant que des alliances fondées sur des intérêts ne soient bien fragiles, car les intérêts changent, et que la solution du problème ne soit qu'apparente.. Or, il ne s'agit pas d'une lacune, mais bien d'un aspect cohérent de la pensée d'Asimov.. Il insiste, sur ce fait que l'on peut agir sur l'histoire et sur les hommes au moyen de techniques, de gestes appropriés.. , un des héros calme une émeute au moyen d'une sorte de recette psychologique.. On ne serait pas étonné de découvrir dans sa poche un manuel du parfait psychologue mécanicien avec énumération des points sensibles, des panneaux à dévisser et des tubes à changer.. Qu'une telle forme de pensée vienne d'un pays où fleurit la “science des relations humaines” et bourgeonnent les “ingénieurs des âmes”, où une enveloppe scientifique ou numérique est nécessaire pour que votre interlocuteur vous prenne au sérieux, ne saurait nous étonner.. Mais Asimov y rajoute, consciemment et intelligemment, du reste, un fond personnel considérable.. Ces hommes susceptibles d'être réparés, améliorés, transformés, ressemblent sans aucun doute possible à des robots.. Mais il serait absurde de donner ici une nuance péjorative au terme de robot.. Car les robots pour Asimov sont capables de devenir comme des hommes.. Mieux même.. « Pour vous, » dit une héroïne de.. , « un robot est un robot.. Isolant et métal, électricité et positons.. Fait de main d'homme et au besoin détruit par l'homme.. Mais vous n'avez jamais travaillé avec eux.. Vous ne les connaissez pas.. Ils forment une espèce plus propre, meilleure que la nôtre.. Aussi Asimov a-t-il développé avec une grande habileté un mythe tout à fait spécial et original du robot.. Ce que d'autres auteurs placent dans le mutant, ou dans la créature d'un autre monde, à savoir leur idéal de l'homme, Asimov le trouve dans le robot, à la fois intelligent et humain, indépendant et soumis à la Loi, pleinement conscient et pleinement efficient, inaccessible aux névroses, mais non pas insensible.. C'est une idée séduisante et propre à grandir l'homme que cette thèse d'un téléfinalisme de l'être fabriqué par l'homme, au-delà de l'homme.. Cependant, elle ne nous convainc pas.. Car si Asimov fait de ses robots quelque chose de mieux que ses hommes, il n'a guère fait de ses hommes, par l'abus des techniques du comportement, que des molécules.. L'efficience, le sang-froid, la faculté d'adaptation sont à coup sûr de bien grandes qualités.. Mais même en faisant abstraction d'un humanisme peut-être désuet et d'un anthropomorphisme vieux jeu qui affirmaient que nous étions seuls de notre espèce, nous ne pouvons nous empêcher de penser qu'il y a autre chose en l'homme, mettons une certaine gratuité, par exemple la différence entre le technicien et le savant.. Les robots d'Asimov sont des techniciens parfaits, mais il n'existe pas parmi les hommes des techniciens aussi absolus.. Ce n'est pas que les êtres idéaux d'Asimov soient dépourvus de sens, de signification dans l'action comme ceux de Van Vogt.. Non, ils sont capables de trouver dans le monde une source suffisante d'intérêt.. La vérité se trouve pour eux dans la réalité.. On peut l'atteindre, et on doit agir en conséquence, et parce que le monde est infini, on peut agir indéfiniment.. Mais ce monde nous apparaît comme singulièrement mécanique.. Il ressemble surtout (et n'est guère plus compliqué) à une série de rouages, ou encore à un merveilleux cerveau électronique, que l'on peut étudier méthodiquement, en commençant à un bout, en suivant les engrenages ou les circuits et en espérant bien ne jamais arriver à l'autre bout, car que ferait-on alors ?.. Ce qui manque aux robots d'Asimov, c'est peut-être la tentation.. Sans entrer le moins du monde dans la métaphysique, il semble que si les êtres d'Asimov sont bons, c'est parce qu'ils ont été construits pour être tels, parce qu'ils obéissent à la Loi et que leur construction ne leur permet pas d'agir autrement.. C'est la victoire définitive de la morale sociale sur l'éthique personnelle.. C'est la liaison mécanique entre le monde physique et les réactions de l'individu.. Car, mécanique, ce monde l'est même lorsqu'il s'agit d'un monde d'humains.. Et dans la série des.. éclate cette idée, consciente ou inconsciente, que l'homme est une sorte de Robot mal en point, abîmé, sujet à de périodiques fluctuations et qu'il est grand temps de réparer.. Susceptible enfin d'investigations techniques au même titre qu'un cristal, ou qu'une étoile ou qu'un moteur.. Par ailleurs, l'idée fondamentale des.. est que l'on peut prédire, au moyen d'une science appropriée, l'évolution d'une société si complexe soit-elle.. Cela suppose que cette évolution est inéluctable, aussi inéluctable qu'une réaction chimique, et c'est une bien étrange chose que cette théorie pratiquement marxiste apparaissant sous la plume d'un écrivain américain par ailleurs attaché à la libre entreprise.. Idée passionnante à coup sûr, puis.. qu'il s'agit d'appliquer à la sociologie les méthodes qui ont si bien réussi à la chimie organique.. Mais, même on mettant à part le problème de la liberté de l'homme, il subsiste de lourdes difficultés dans le domaine de l'information et des probabilités (la théorie des jeux et l'économétrie l'ont bien mis en lumière).. L'idée est typique du chimiste Asimov, qui n'est jamais si chimiste que lorsqu'il s'efforce d'être intellectuel.. Mais elle est beaucoup moins fondée pour le statisticien ou pour l'économiste, qui font face aux réalités et qui savent que, même si le déroulement des faits est mécanique, nous ne possédons jamais assez d'informations pour prédire de façon générale et définitive.. Dire, par exemple, que la fixation d'un prix de revient dans une entreprise est une opération complexe, qui nécessiterait théoriquement la résolution de plusieurs dizaines d'équations linéaires, ou que le calcul du revenu national d'un grand pays est un problème absolument inextricable, dont la solution ne peut être qu'approchée (et il ne s'agit que de données de base), montrera peut-être qu'il faut une foi pour le moins inébranlable dans le futur pour pouvoir considérer la sociologie ou l'économie comme des disciplines qu'il serait possible de soumettre entièrement à une expression mathématique.. Peut-être une telle foi repose-t-elle sur une certaine méconnaissance des faits.. Mais il importe peu.. On ne demande pas à Asimov de prouver quoi que ce soit, mais de suggérer des idées.. Et il s'acquitte de cette tache avec une très grande conscience des difficultés que cela implique.. Il s'attache à réaliser des conceptions cohérentes et là est l'essentiel.. Un chimiste n'a pas à être un utopiste.. C'est pourquoi les personnages d'Asimov ont toujours l'allure d'axiomes et ses intrigues de démonstrations.. Il y a là une méthode tenant de l'extrapolation mais surtout de la construction d'une maquette, d'un modèle, dont pourraient s'inspirer les économistes et tous les tenants de disciplines dans lesquelles il n'est pas possible de réaliser d'expériences.. Aussi bien le domaine d'Asimov n'est-il pas la littérature, mais bien la.. speculative fiction.. chère à Robert Heinlein.. L'expression est à la fois explicite et précise.. En ce sens, Asimov est peut-être un précurseur ; car il n'est nullement exclu qu'à l'action, à l'introspection et à la sensibilité, succède, dans les lettres, la spéculation.. C'est un immense domaine dont les contours ne sont pas délimitables.. C'est sans doute le paradis des intellectuels.. Jusqu'à nos jours, le but de la littérature était la description la plus fidèle du monde au travers des yeux de l'homme.. Peut-être peut-on trouver en des hommes tels qu'Asimov l'amorce d'un profond changement ; l'homme se détournant de son modèle et retrouvant en lui-même d'autres réalités dont les qualités sont différence et semblable rigueur.. GK, 2002 : les différences de style et de préoccupations permettent de préciser de façon presque certaine les apports respectifs des deux auteurs bien que le manuscrit n'ait pas été retrouvé.. À Richard Chomet qui connaissait beaucoup mieux que moi la part non traduite de l'œuvre d'Isaac Asimov revient sans équivoque la première partie.. La seconde, pourtant sans doute issue de nos discussions, porte très manifestement ma marque.. mercredi 18 septembre 2002 —..

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  • Title: Archives stellaires/Gérard Klein/Articles/Lewis Carroll | Quarante-Deux
    Descriptive info: Lewis Carroll.. Lewis Carroll, l'explorateur.. ou.. les Voies de l'imaginaire.. 44, juillet 1957.. e fut pour une large part la faute de Christophe Colomb.. N'essayez pas de croire qu'il avait des circonstances atténuantes ou qu'un hasard malheureux le poussa dans cette direction désastreuse.. Non.. Ce fut bien sa façon de penser qui fut fautive.. Ce fut bien Colomb qui déclencha l'effondrement du premier monde imaginaire.. Honnie soit sa mémoire pour le meurtre des chimères.. Deux mille cinq cents ans plus tôt, le réel vivait de plain-pied avec l'imaginaire.. L'inconnu commençait au-delà de la ligne des collines.. Des êtres de feu dansaient juste en deçà de la grande rivière et à deux jours de marche, vers le nord, s'étendait le pays blanc des licornes.. On pouvait y croire, somme toute.. Personne n'avait été y voir.. L'homme peuplait un immense damier où tout était possible.. L'étrangeté était habituelle.. Pourquoi la distance n'aurait-elle pas renforcé la différence et finalement sécrété le surnaturel ?.. Du reste, les meilleurs témoignages concordaient.. L'océanographe bien connu, Ulysse, nous a transmis par la plume de son biographe, Homère, bon nombre d'observations du plus haut intérêt scientifique.. Il existait alors assez d'îles dans la Méditerranée pour abriter quelques dieux, quelques sirènes et quelques monstres.. La surpopulation n'était pas telle qu'on dut les nier pour s'installer à leur place.. On pouvait faire bon voisinage avec les gorgones et, le cas échéant, conclure de fructueux traités commerciaux avec le Minotaure.. La volonté d'émerveillement faisait déjà place à la volonté d'effroi.. Dans les premiers temps, l'homme en savait trop peu sur son habitat pour chercher à s'y accrocher et pour ne pas ménager ses voisins, même imaginaires ; une bonne façon de ne pas se faire d'illusions est de prévoir le pire.. Mais le pire cesse rapidement de l'être, à moins qu'il ne se réfugie perpétuellement dans l'inconnu.. Heureusement pour la curiosité et l'effroi, la Terre était, en ce temps, illimitée.. Et sa connaissance était assez brumeuse pour que le fantastique puisse cohabiter avec le réel à la faveur de l'imagination.. Vinrent les Romains.. Ils n'aimaient pas le fantastique.. Ils étaient trop superstitieux pour y prendre goût.. Ils voulaient bien croire aux fantômes, mais non à d'autres êtres capables de leur ravir l'empire du monde.. Ils avaient surtout la manie de dresser des cartes et de découper la Terre en districts.. Il n'y eut plus bientôt de place nulle part sur les bords de leur mer tiède pour le moindre petit être inquiétant né d'une cervelle égyptienne ou crétoise.. Mais la Terre était vaste encore.. Le fantastique se réfugia dans le nord.. Des populations nouvelles et mythiques surgirent.. Des légions de nains sortirent des grandes forêts, où il restait assez de brouillard pour abriter une population inquiétante et croissante.. Puis ce furent les grandes années.. Tandis que les forêts tombaient et que s'évanouissaient les nixes, les regards se portaient vers l'ouest et l'océan, et vers l'est et les terres tout aussi indéfinies de l'orient.. On racontait d'étranges choses.. Tout était probable.. La Terre, plate, s'étendait au-delà de tout ce que l'esprit pouvait rêver.. Et sous d'innombrables et variées constellations, des cités de verre s'élevaient, peuplées d'hommes bigarrés dont l'œil unique brillait d'un éclat fixe et insoutenable ; dans ce pays lointain, très au-delà des montagnes d'émeraude dont parle Hérodote et que cite Pline en se référant à une tradition presque oubliée des Égyptiens eux-mêmes, poussait l'arbre de vie ; en cet autre les plantes portaient en guise de fruit des gemmes.. Tous les souhaits du corps et de l'esprit se trouvaient réalisés en quelque endroit lointain.. Ce devait être une étrange et excitante sensation que de percevoir la Terre vaste à l'infini autour de soi, et le mouvement de ces peuples lointains et différents, et la houle anonyme de vaisseaux inconnus transmise après des siècles de voyage aux rivages aquitains par un océan plan, ainsi que nous arrive la lumière portée par les flots et l'écume du temps ; et les maléfices de ces êtres plus puissants que l'homme et l'avisant de ne point pénétrer en leur domaine, et dont on pouvait tout juste brûler les émissaires humains ; et l'immense rectitude de ces routes imaginaires conduisant, en une progression sans borne, à un ailleurs toujours reculé.. Les Romains avaient éprouvé le besoin du monde fermé, enclos, protégé.. Mais jamais, ils n'avaient pu éliminer la vague angoisse de l'inattendu qui peut surgir aux frontières.. Et voilà que les murailles explosaient.. Il était temps de tout craindre et de tout espérer.. Il suffisait de se déplacer un peu pour découvrir les pays impensables.. Vint Colomb, qui se déplaça.. Lorsqu'il toucha l'autre rive océane, des palais de cristal s'effondrèrent en silence.. Lorsqu'il revint, les légendes sur le bout de la Terre devinrent de simples souvenirs.. La Terre était ronde, c'était une chose entendue.. Elle était limitée, on pouvait l'explorer, la parcourir pas à pas, éliminant les moindres traces, les derniers relents de cette longue cohabitation de l'homme et des êtres nés de son esprit.. On ne pouvait plus croire au fantastique.. Un monde limité n'engendre qu'une capacité limitée d'étonnement.. Pendant plusieurs siècles, la Terre fut le paradis des géographes et des naturalistes.. Les écrivains ne s'occupèrent plus que d'eux-mêmes.. C'était une façon de perdre confiance en la richesse du possible.. On sait le triste état de choses qui en résulta.. Seuls les mathématiciens faisaient encore preuve, avec un courage inchangé par des événements qu'ils ignoraient, d'un reste de fantaisie.. Il n'était guère qu'un esprit aventureux qui pût tirer l'humanité de ce pot au noir.. À l'explosion intellectuelle qu'avait entraînée la découverte d'immenses continents, succédait lentement l'industrieuse monotonie des pays sans illusions.. Colomb et ses successeurs avaient démontré qu'il n'y avait nulle part sur la Terre de place pour le fantastique.. Du moins l'avaient-ils fait croire.. Quelques tentatives timides avaient bien eu pour objet de réintroduire des êtres étrangers au monde humain au sein de celui-ci.. Mais les ficelles des.. Märchen.. allemands, du conte de fées français, puis du roman noir anglais étaient trop apparentes ; les véritables rêveurs n'ont pas l'humour de se dire : tout cela n'est rien, je vais me réveiller dans un instant.. Que pouvait-on donc introduire dans un monde supposé entièrement connu ? Rien, sinon quelques variations dans le détail.. L'esprit piétinait, aussi sûrement emprisonné à l'extérieur d'une sphère qu'il l'eût été à l'intérieur.. La situation était sans issue.. On avait dérobé à la planète l'une de ses dimensions nécessaires, celle de l'infinité des possibles.. Alors Lewis Carroll découvrit un puits, dans lequel il fit choir successivement un lapin blanc et une charmante petite fille répondant au nom d'Alice.. Un puits est une issue, une façon d'échapper à la rotondité absurdement fermée de la Terre.. Tout au bout du puits, Carroll inventa un univers entier.. Son trait de génie fut de ne plus chercher à introduire le merveilleux sur notre planète rétrécie, mais d'imaginer un univers à part, d'explorer un espace latéral, de reconquérir ainsi les infinies possibilités d'une Terre plate et illimitée et d'y gagner, sans doute, une plus grande liberté servie par la plus grande rigueur d'un esprit capable de systématique illogisme.. Le Pays des Merveilles et l'Autre Côté du Miroir sont des contrées à la fois géométriques et ingénues qui s'articulent avec notre univers grâce à l'étonnement d'Alice, ce personnage de notre monde capable encore d'accepter l'inhabituel, parce que trop jeune pour être déjà totalement accoutumé à l'ordinaire.. Fantaisie logique et ingénuité président à l'essentiel du monde de Carroll.. Et en cela, sans doute, ce monde donne-t-il une image assez exacte de l'esprit de Carroll lui-même.. Les mathématiciens ont l'habitude de mondes étranges, d'espaces abstraits et de situations différentes.. Ils ont forcé peu à peu les savants à reconnaître l'étrangeté multiple et fondamentale de toute chose.. Or Carroll était un mathématicien, et à la façon des mathématiciens légendaires il demeura toute sa vie quelque chose comme un enfant, c'est-à-dire un normal inadapté.. Il n'appartenait, à vrai dire, tout à fait, ni à l'Angleterre du.. xix.. siècle ni au monde d'Alice, quoiqu'il ait été modelé par l'une et qu'il ait créé l'autre.. L'étonnement d'Alice dans un monde que nous qualifions d'étrange a pour origine le sien dans celui que nous appelons normal.. Et le Pays des Merveilles nous enchante parce que nous y découvrons en filigrane l'étrangeté de l'ordinaire.. Un mot retourné, un sens figuré pris littéralement, le temps confondu avec l'espace, des mots hachés et mélangés, voilà que nous basculons d'ici à ailleurs, sans cesser d'être jamais tout à fait ici, mais en nous trouvant suffisamment ailleurs pour admettre n'importe quoi.. Car cet univers d'Alice était au total trop proche du nôtre, si aisé d'accès que nul avant Carroll n'avait fait mieux que l'entrevoir.. Les paradis imaginaires antérieurs, ou l'enfer le mieux établi et presque contemporain de M.. Poe, prenaient toujours le lourd soin de se légitimer.. Il suffisait pourtant de se laisser couler, glisser en ce puits qui mène Alice plus loin que de l'autre côté de la Terre, en ce monde qui s'étend sur l'autre face sans tain des miroirs du sommeil.. Peut-être l'existence même de notre explorateur joua-t-elle son rôle dans cette découverte des châteaux de cartes, des maisons de poupées et des champs en damier où folâtrent de compagnie Tweedledee et Tweedledum, le chat de Chester, Humpty Dumpty sur son mur et le cavalier blanc qui s'obstine à tomber sur la tête tous les cinq pas — joli monde que Sir John Tenniel s'employa à fixer pour la postérité en gravures surprenantes.. On a écrit des centaines de pages sur Carroll.. On a disséqué les moindres détails de son existence, tantôt avec un épais sérieux qui eut fait fuir le Jabberwock en personne, tantôt avec une fantaisie un peu forcée dont Carroll n'a pas donné l'exemple.. Carroll lui-même, dit-on, ne voulut jamais rien lire  ...   est surprenant de voir combien la solitude dans.. ou dans.. , dégénère en effroi devant le monde physique.. Les plus élémentaires réalités font défaut, le temps se confond avec l'espace.. Des pièges s'ouvrent dans toutes les directions.. Le rêve se termine en cauchemar selon un processus d'accélération qui accroît l'étrangeté du monde imaginaire et l'aliénation de l'héroïne par rapport à ce monde.. Il est intéressant de noter à cet égard qu'.. débute sur une chute et se termine sur une chute.. Dans ce tourbillon, l'univers entier devient étranger et hostile.. Le temps pas plus que l'espace n'est épargné.. « Soyez assez bon pour arrêter une minute, pour que je puisse souffler », dit Alice au Roi blanc.. Et celui-ci répond « Je suis assez bon, mais je ne suis pas assez fort.. Arrêter une minute est presque aussi difficile qu'arrêter un Bandersnacht.. » N'est-ce pas là une version de l'écoulement du temps beaucoup moins plate que le « O temps, suspends ton vol » de certain poète ? Le temps n'est du reste pas seul en cause.. Tous les grands monstres composites imaginés par Carroll, le Snark, le, Jabberwock, le Bandersnacht, finissent par grincer hostilement des dents à l'image de l'univers entier.. Et cependant, rien de tout cela n'est profondément important.. Le jeune homme « à la vorpaline épée » de la chanson du Jabberwock finit par avoir raison des pires monstres.. Lewis Carroll a exprimé bien des choses profondes sur la solitude ou sur les rapports des hommes et des objets, ou des cerveaux et des idées, mais sa finale découverte a peut-être été d'ôter tout poids à ce labyrinthe qui ne tient ensemble que par quelque architectural équilibre.. Nulle frayeur réelle ne nous guette ; on ne cherche pas à nous faire toucher du doigt la réalité des « slictueux toves ».. Et cependant nous vivons, le temps qu'il faut, dans l'univers d'Alice.. C'est qu'il ne repose en définitive sur rien, quoiqu'il exprime beaucoup.. Il n'a pas besoin de s'excuser perpétuellement d'exister, à la façon de beaucoup d'univers fantastiques.. Son sens est purement esthétique à la manière du labyrinthe du Minotaure.. Sa beauté est abstraite, comme celle d'une géométrie.. Il vient tout juste s'y glisser la fantaisie et la poésie d'une discontinuité de la logique.. Sans doute est-ce à cause de cette heureuse attitude que les livres de Carroll n'ont pas vieilli là où les contes de fées et les romans gothiques se couvraient de rides.. Et c'est parce qu'il n'a pas de sens intelligible, à l'instar des pays réels, que le pays imaginaire de Carroll s'est mis à exister comme les vrais, au-delà de ses habitants et au-delà de son créateur.. De par sa présence même, le monde de Carroll est devenu un monde commun à bien des esprits.. Son influence est malaisée à mesurer.. Mais certains n'ont pas hésité à le prolonger.. Lewis Padgett lui a emprunté les éléments de son étonnante nouvelle Tout smouales étaient les borogoves , où il exprime l'idée que dans la première strophe du Jabberwocky se cache la clé de portes béant sur d'autres dimensions, que seuls les enfants peuvent atteindre.. Fredric Brown s'est servi de l'étrange atmosphère de Carroll dans son roman policier.. Drôle de sabbat.. , aux frontières de l'étrange.. D'autres imaginèrent que Lewis Carroll était une sorte de mutant qui laissa à d'autres mutants un message sous la forme de ses livres.. Pourquoi auraient-ils entièrement tort ? Pour d'innombrables auteurs et lecteurs, surtout anglo-saxons, le monde d'Alice est demeuré le meilleur symbole de l'évasion hors de ce monde.. Il est difficile de savoir si Carroll a connu un succès semblable en France.. Il est à craindre que non.. L'esprit français désamorce en un rien de temps la plus explosive des imaginations.. Il a suffi d'un siècle au temps des contes de fées pour transformer les inquiétantes légendes allemandes en histoires proprettes, incolores et inodores.. À vrai dire, mis à part les surréalistes, on ignore plutôt Carroll en France.. Mais les voies de l'imaginaire sont plus complexes que celles de la seule influence.. Et celle de Carroll adopte les formes les plus diffuses.. Il a renouvelé nos sources d'émerveillement.. À force de jongler avec les paradoxes, il nous en a sans doute fait découvrir dans le réel, qui nous échappaient.. Grâce à lui nous savons que le monde fantastique n'est plus limité, ni subordonné au réel.. Une bonne partie de la science-fiction, de par son caractère intellectuel et abstrait, découle directement du Pays des Merveilles, et la fantaisie des mondes parallèles qui présidait à.. l'Univers en folie.. de Fredric Brown ou à.. Chaîne autour du soleil.. de Clifford D.. Simak, est sœur de celle de.. Et d'autres voyageurs exploreront à leur tour les domaines à nouveau indéfinis de l'imagination.. De nos jours, nous avons forgé un nouveau support spatial à notre goût du merveilleux, nous avons imaginé une nouvelle géographie du fantastique.. Nous ne pouvons guère par une nuit claire lever les yeux vers la multiplicité des étoiles sans songer à la variété de ces mondes existants et à venir qui nous attendent là-bas et que nous atteindrons peut-être, à moins que, parvenus les premiers au terme d'une longue quête, ils ne nous découvrent d'abord.. Il nous est difficile de penser désormais que l'espace n'est pas grouillant de vie, sillonné de myriades d'astronefs, scintillant de millions de villes parfaites et ouvertes sur le vide comme des yeux béants et miroitants.. Tout cela, nous pouvons le repousser dans le temps, mais nous ne pouvons plus le rejeter dans le néant.. Car cela existe déjà, et avec une telle précision que déjà l'imaginaire recule devant les aciers froids des réalisations, que déjà la découverte s'efface devant les précisions glacées des détails techniques.. Peut-être nos regards tournés vers les étoiles cessent-ils déjà de luire et de s'émerveiller.. Nous avons trop rêvé à ce qui nous attendait.. Nous connaissons déjà ou croyons connaître les sables mornes de Mars et les silencieux marais de Vénus.. Et pourtant, une seconde avant de conquérir avec la tranquillité assurée des esprits, puis de nos machines, ces espaces, nous retrouvons quelque chose de l'émerveillement de Carroll.. Et chaque fois que nous parvenons de nouveau à concevoir combien ces étoiles sont distantes et étrangères, nous percevons ingénument cet étonnement.. Peut-être serait-il bon que nous l'éprouvions à propos de notre propre demeure, la Terre.. Les sciences nous offrent de permanents sujets d'effarement.. Les mondes des cristaux et ceux des atomes, l'agitation perpétuelle et mathématique des électrons, nous sont aussi étrangers que les plus lointaines brumes épandues dans le vide.. Sans doute, les distances presque physiquement perceptibles de l'espace peuvent aider notre esprit trop enclin à l'habitude à obtenir ce dépaysement.. Carroll fut un maître en la matière.. D'autres lui succédèrent, qui créèrent des mondes entièrement étrangers au nôtre ou qui introduisirent, comme Lovecraft, des facteurs d'étrangeté logique dans notre monde.. Il est même saisissant de constater combien ce sentiment de l'étrange est exalté par un écrivain comme Catherine Moore, dans un cadre qui est celui de l'espace et de nos planètes mais aussi celui de Carroll et de ses monstres et de sa logique, et sans doute enfin celui des mythologies anciennes.. Des dessinateurs comme Virgil Finlay, malheureusement presque inconnu en France, ont pris la succession de Sir John Tenniel dans la délicate entreprise de visualiser le fantastique.. De nouveaux Christophe Colomb peuvent venir.. Nous savons maintenant que tout ce qu'ils découvriront de banal ou d'étrange ne sera qu'un aliment illimité pour notre imagination.. Peut-être y a-t-il là la marque d'une évolution qui conduit toute une partie de la littérature ou des arts vers des régions plus abstraites où le réalisme ne joue plus qu'un faible rôle, ou l'imitation et la transcription du réel disparaissent devant la volonté délibérée d'organiser des thèmes, des personnages ou des idées à la façon des notes de musique d'une symphonie ou des théorèmes d'une démonstration.. Une telle littérature qui est plus ancienne que Carroll, mais à laquelle il a ouvert nombre de portes sous couleur d'inoffensives fantaisies pour enfants, exprimerait notre condition dans un cadre débarrassé des variations de l'accidentel et aussi pur que la lumière des étoiles.. C'est ainsi, je crois, que les surréalistes entendaient Carroll.. Ils croyaient à la réalité du monde carrollien et, d'une certaine façon, ils avaient raison.. De même y a-t-il quelque chose de commun entre l'espace propre à Jacques Sternberg ou à Samuel Beckett et celui de Carroll.. De même l'éblouissante logique de Jorge Luis Borges prend-elle peut-être sa source dans les syllogismes du révérend Dodgson.. Il me semble qu'il y a là une même volonté de pousser à bout toutes les démonstrations, pour elles-mêmes, en dehors de toute fin.. Mais il n'est pas que le domaine littéraire qui soit lentement transformé par ce désir forcené et salutaire de définitive aliénation.. Il m'est difficile de regarder certains des dessins apparemment enfantins de Paul Klee sans songer à l'univers, conçu pour des enfants, de Lewis Carroll.. La jeune fille perdue dans le vaste monde.. de Klee est peut-être Alice.. Et ces formes éparses et flottantes derrière elles pourraient bien être les contours du Wonderland.. Enfin la musique étrange et atonale de Bartok, sinon ses vives variations, ou les tentatives de Schönberg, ne se marieraient-elles pas avec les paroles merveilleusement effarantes de.. la Chasse au Snark.. ?.. Carroll n'essayait pas d'étonner.. Il s'inquiétait peu d'être célèbre.. Il tentait plutôt de surprendre.. Il a réussi.. Souhaitons qu'il ne cesse jamais de le faire, qu'il ne devienne jamais un classique au sens ambigu et dangereux où on l'entend dans les littératures.. Mais voici que d'autres le suivent et tâchent à leur tour de nous surprendre.. Ne nous révoltons pas.. Essayons plutôt de vouloir être perpétuellement surpris.. La saveur du réel est au prix de l'émerveillement dû à l'imaginaire.. samedi 21 septembre 2002 —..

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  • Title: Archives stellaires/Gérard Klein/Articles/Jacques Sternberg [1] | Quarante-Deux
    Descriptive info: Jacques Sternberg [1].. Jacques Sternberg.. le Robot écœuré.. 51, février 1958.. U.. n frisson d'angoisse leur parcourant l'échine, quelques bons esprits ont émis un jour l'idée qu'on en viendrait à construire des machines à fabriquer des romans, des robots doués pour la littérature.. Quelle effroyable littérature, pensaient-ils, dénuée de toute sensibilité, dotée d'une logique en forme de hasard et d'un humour authentiquement absurde, glacialement rigoureuse et pourtant dominée par l'improbable et l'incongru, hantée par le spectre de l'observation méticuleuse autant que par celui d'une expérience étrangère.. Il ne leur est jamais venu à l'esprit qu'une telle machine puisse exister déjà, ni que ses œuvres soient publiées sous un masque humain, chez les éditeurs les plus respectables.. L'idée que l'on pût mettre le talent, celui qu'ils s'accordaient par exemple, en équation, les émouvait trop ; aussi ont-ils rejeté dans un avenir utopique et délicieusement inquiétant cette conception d'une “machine à écrire”.. Ils sont excusables.. Ils n'ont sans doute jamais lu Sternberg et ne l'ont pas non plus rencontré.. Sinon, ils auraient perçu dans son style le cliquètement des relais, ou décelé dans ses yeux la lumière froide et clignotante des tubes électroniques.. Peut-être la structure électronique de Jacques Sternberg s'explique-t-elle par ce qu'il est et ce qu'il a été.. Il est né à Anvers en 1923 ; il est curieux des connaissances nouvelles au point d'avoir étudié la théorie de l'effroi dans Kafka — et d'en avoir vérifié la pratique pendant la guerre dans un camp de concentration ; il a exercé assez de métiers pour savoir que l'homme est une mécanique éminemment adaptable.. Bien qu'il s'intéresse beaucoup à la science-fiction, ses connaissances scientifiques sont réduites au minimum ; mais l'essentiel est qu'il soit extrêmement sensible à l'esthétique nouvelle qui jaillit de l'éclat des lampes d'un laboratoire, de la régulière instabilité d'un oscillographe, ou du métal poli d'une coque de fusée ; et c'est cela, l'avenir.. Bien des savants sont intellectuellement plus proches de la science à venir que Sternberg, mais en préférant la peinture de Rubens à celle de Paul Klee, ou en négligeant la beauté des éprouvettes dont ils se servent, ils montrent qu'ils sont émotionnellement beaucoup plus attachés que lui au passé.. Ils fabriquent peut-être le Futur, mais Sternberg, lui, appartient déjà tout entier à l'avenir.. C'est pourquoi le passé de Sternberg n'est pas tellement important ; il ressemble, à des degrés divers, à tous nos passés.. Il semble plutôt que ce soit son futur qui compte.. Ce qu'il va faire le modèle beaucoup plus que ce qu'il a fait.. Une théorie philosophique élaborée pour la première fois par Aristarque d'Alexandrie présentait le passé comme le développement logique du futur, et prétendait qu'un état donné ne découle pas d'un état précédent, mais se trouve nécessité par un inéluctable avenir, en un mot que la causalité se déroule en sens inverse du temps.. Elle convient parfaitement au personnage de Sternberg qui, de nouvelles en romans, de photomontages en articles, s'achemine sûrement vers ce que, de toute évidence, il devait être : un robot écœuré.. Vous n'en remarquez rien, pourtant, lorsque vous le voyez pour la première fois.. Vous croisez un petit homme à l'air ordinairement triste.. Il traîne légèrement les pieds, ses yeux s'efforcent d'être ternes.. Il se vêt de gris.. Trop banal pour être vrai.. Écoutez-le, lisez-le, et il se métamorphosera en une sorte d'araignée tissant à la vitesse de la lumière une toile saugrenue, jetant ici et là des fils absurdes, humectant d'une bave logique le filet où vous viendrez vous prendre.. Et la toile va se mettre à étinceler, va se replier et exploser en même temps et se transformer en une sorte de cristal, une forme si froide que vous vous efforcez de l'abandonner avant que vos doigts soient gelés, mais vous ne pouvez, et tout le temps que vous lisez ou que vous écoutez, vous devez mener un dur combat contre cet étranger de l'extérieur, et contre cet étranger de l'intérieur qu'il sait faire naître en vous-même.. Étranger, Sternberg l'est d'abord au monde, car il ne tient à rien, sauf à lui-même, et ce serait la marque du plus parfait des égoïsmes si, par un suicide permanent de son intellect, il n'était perpétuellement étranger à lui-même.. Essayez donc de cerner Sternberg ; vous n'y parviendrez pas, puisqu'à la page quatre de son livre, il contredit ce qu'il dit à la page une tout en s'appuyant sur la même absurde logique.. Car chez lui, l'absurdité est reine.. Il n'y a pourtant rien de moins philosophique que l'absurdité que Sternberg aime à déceler dans le genre humain.. C'est au contraire une très réaliste absurdité, malgré les apparences ; c'est en quelque sorte le fruit de l'étude et de l'expérience d'un étranger, d'un natif de Bételgeuse qui contemple sans surprise et sans étonnement (pourquoi s'étonner, pourquoi s'indigner ?) les us et coutumes de notre planète.. Il est enfin étranger au lecteur ; Sternberg a appris auprès de Kafka une froideur nécessaire, mais il y a chez lui, à côté d'une rigueur glaciale (la rigueur n'étant pas recherchée pour elle-même, mais pour son caractère glacial), un carrousel perpétuel, une suite de rebondissements, de pirouettes qui interdisent au lecteur de se trouver jamais à l'aise.. Sternberg n'est pas un de ces écrivains qu'on apprend par cœur et dans l'univers desquels on aime à trembler ou à se trouver.. Dans le monde de Sternberg, il n'y a pas de place pour l'émotion ; c'est un monde dans lequel vous pouvez avancer solitaire, mais où vous ne percevrez jamais l'écho de vos pas.. On a parlé de feux d'artifices à propos de Sternberg, mais c'est une erreur.. Il s'agit plutôt de cristaux de neige, de fleurs, de glace, à coup sûr de rien qui puisse réchauffer.. Et en un siècle où l'intimisme béat et le pessimisme sentimental assaisonnent largement une planète vite attendrie, c'est une excellente chose.. On comprend, dans ces conditions, que Sternberg ait très largement le culte de l'artificiel.. Il y a chez lui une aversion innée pour tout ce qui est chaud, vivant et qui échappe à la beauté d'une régularité et d'un contrôle parfaits.. Il manifeste au contraire une admiration profonde pour tout ce qui est minéral et inéluctablement prédéterminé, le mouvement des planètes et des étoiles, la giration des galaxies, comme si cette détermination absolue opposée à l'agitation fébrile de la vie consacrait une sorte de dignité et de valeur.. Cette admiration est poussée à son paroxysme lorsqu'elle porte sur des objets fabriqués, parfaitement artificiels, parfaitement abstraits de la nature et abstraits de l'homme.. Sternberg est, sans nul doute possible, l'homme de la ville.. Il n'est à son aise que sur des allées goudronnées, qu'entre des falaises de ciment, que dans les boyaux carrelés de la ville où rugit le plus parfait des monstres de métal, le métro, non pas qu'il s'y sente chez lui, mais précisément parce qu'au sein de la ville, il est plus parfaitement détaché et froidement observateur.. Il en va de même pour son humour.. L'humour des choses inanimées, des trajectoires prédéterminées que suivent les étoiles, c'est le hasard.. Le démon de Maxwell peut faire brusquement bouillir un point d'un verre d'eau jusque-là parfaitement tiède ; c'est improbable mais cela se peut ; et le démon est le hasard.. De même, l'humour de Sternberg est fondé sur l'imprévisible, le gratuit, sinon le démentiel.. La logique et le hasard, quoique apparemment contradictoires, se complètent dans l'esprit de Sternberg parce qu'ils excluent radicalement toute humanité.. Voilà ce qu'est Sternberg, ou du moins, ce que je pense qu'il est.. Et cela se traduit dans ce qu'il écrit, dans sa logique, dans son attitude à l'égard du monde inanimé de l'artificiel et du monde écœurant de la vie, à tel point que je pense qu'il vaudrait mieux, peut-être, le reproduire lui-même, en une édition de luxe, aux exemplaires numérotés, plutôt que de persister à imprimer ses livres.. Mais il est vrai que l'on ne commencera à fabriquer des robots de son modèle que dans cinquante ans.. Sa logique, sa façon de pensée, ou, si l'on préfère, le mode d'emploi de ce robot, Sternberg les a donnés dans sa.. Géométrie dans l'impossible.. C'est la déroute de l'ordinaire en même temps que le piège de l'habituel, mathématiquement formulés.. Rien de plus ordinaire qu'un affamé, rien de plus habituel qu'un homme-sandwich ; mais lorsqu'un affamé engloutit un homme-sandwich, nous quittons l'habituel et l'ordinaire, sans pourtant les perdre de vue, pour plonger dans un domaine peuplé de gens qui ont si bien raté leur existence que la mort les rate toujours, de machines dont l'unique but est de s'ennuyer, sillonné de routes taillées en pointe par la perspective, mais qui — cela ne se voit que lorsqu'il est trop tard — vont réellement en se rétrécissant au point d'enserrer un camion dans un mortel étau d'arbres.. Si l'on veut, Sternberg prend perpétuellement le réel au sérieux, mais ne tient jamais le sérieux pour vrai, à la façon du reste des meilleurs.. cartoonists.. pour qui il a une grande admiration.. Ses théorèmes de.. la Géométrie dans l'impossible.. sont en fait des légendes sans dessins.. C'est une mise en évidence de l'absurdité du monde, le monde n'étant pas pour Sternberg absurde parce qu'il n'a pas de sens, mais parce qu'il en possède trop qui finissent par s'exclure et se dévaloriser mutuellement.. Aussi rien n'est plus éloigné de la plaisanterie ou du canular que la logique de Sternberg.. Ses découvertes sont plus grinçantes que drôles, insolites plutôt que comiques, et le rire qu'elles éveillent a un son discordant.. Cet humour est un humour de robot, si l'on y regarde d'un peu près.. Il résulte d'une volonté d'enfermer les choses dans les mots qui les expriment ; c'est un humour abstrait qui naît d'une association inattendue, qui abandonne bientôt la réalité pour se poursuivre sans fin dans le domaine parfois vaporeux des concepts.. De même que les personnages des meilleurs.. américains, Steinberg et Partch, les réflexions de Sternberg sont linéaires et abstraites.. Quant à l'insolite, il naît du hasard le plus pur.. On sait qu'on peut donner  ...   le robot demeure écœuré.. Il n'y a nul espoir d'améliorer jamais ces êtres répugnants et querelleurs.. Il n'y a qu'une seule chose à faire : les détruire.. Et au hasard de ses nouvelles ou de ses romans, Jacques Sternberg s'acharne sur l'espèce humaine.. Dès un Beau dimanche de printemps , il présenta l'équivalent des humains sur Mars comme des parasites repoussants et veules, tandis que dans leurs cavernes souterraines, les vrais Martiens se préparaient à détruire en une seule nuit les envahisseurs venus de la Terre.. Dans le Navigateur , la Terre est enfumée comme l'on fait d'un nid de rats.. Dans les Conquérants , les humains belliqueux et destructeurs trouvent sur le lieu de leur triomphe ce qu'ils n'attendaient pas, la contagion de la mort, et suivent de près leurs innocentes victimes.. Ce dégoût de l'homme, et plus précisément de l'homme en tant qu'être physique soumis à toutes sortes de servitudes et esclave de la monotonie de ses réactions, éclate mieux que partout ailleurs dans Vingt mille lieues sous l'avenir.. Le héros, qui est considéré par l'auteur comme un être au fond tout à fait normal, anodin, subit tout ce qui peut arriver de pire, au sens sternbergien du terme, à un humain ; il naît et meurt plusieurs fois, il est constamment pris au mot ou encore il prend les choses au pied de la lettre, il bascule constamment dans le fossé toujours approfondi de son incapacité à sortir de lui-même.. Le saugrenu ne peut pas l'atteindre, il est humain.. Il devrait être secoué d'un rire homérique ou frappé d'une incurable tristesse en face de ce monde dément, mais il ne réagit pas, il ne remarque rien.. Il est de naissance sourd et aveugle.. Il est muré dans son petit monde humain d'ambitions, de plaisirs, de luttes et de malheurs.. L'immensité glaciale de l'univers ne saurait l'émouvoir ; heureusement, car il ne se relèverait jamais de la grande frayeur des espaces infinis.. C'est du moins une interprétation des Vingt mille lieues sous l'avenir.. Il en est peut-être d'autres, mais celle-là trouve sa place dans le contexte sternbergien.. N'était-ce pas déjà le même thème qui se trouvait développé dans le Petit précis d'histoire du futur , qui fit un certain bruit lorsqu'il parut dans.. Cellules grises.. Dans cette désolante histoire de l'humanité à naître, les hommes s'entredéchirent, ratent leurs expériences, construisent et détruisent avec la même rage folle, sans jamais la moindre lueur d'intelligence, comme de répugnants insectes occupés à miner le sol qui les porte.. Mais les Vénusiens les attendent, qui, pour le plus grand bien de l'univers, détruiront les quelques survivants de la folie des hommes.. Car il fallait en arriver aux Vénusiens, ou aux Martiens, ou aux Sconges, ou au Navigateur, à tous ces êtres qui appartiennent à la faune de la science-fiction, mais qui surtout se ressemblent étrangement, en ce sens qu'ils sont radicalement et définitivement inhumains, abhumains.. Ce ne sont pas des surhommes puisqu'ils se situent en dehors de l'humain, c'est-à-dire en dehors de toutes les faiblesses et de toutes les lâchetés.. Ce sont des êtres froids, splendides, aux yeux de glace, sûrs d'eux ; ce sont des robots, véritables maîtres d'un monde mécanique, immense et multiple, trop vaste, trop net, et trop désert pour l'homme, d'un monde de science-fiction qui se confond peut-être avec le monde réel que l'homme refuse de voir, le monde dans lequel la Terre n'est qu'un point infime, et dans lequel les choses importantes sont les étoiles qui brûlent, rougeoient, les galaxies qui tournoient, les électrons qui s'évadent des noyaux atomiques ou qui parcourent les nerfs de cuivre d'une machine parfaite.. C'est un monde sans bavures et sans à peu près.. Un monde méticuleusement ordonné, celui, après tout, que nous découvrons lorsque nos yeux abandonnent les fumées sales des cheminées et se portent sur le ciel nocturne.. Et l'homme, fragile et inadapté vis-à-vis de ce monde qui le tolère à peine, a commis la monstrueuse erreur de s'en croire le maître.. Les Vénusiens, les Martiens ou les Sconges ne rient pas de cette erreur, car le rire est la manifestation d'un plaisir humain qu'ils ignorent, mais ils en suppriment inexorablement les causes ; ils indiquent à l'homme cette « sortie qui est au fond de l'espace ».. Les microbes, un beau jour, sans prévenir, se mettent brusquement à grossir, si bien que toute l'eau des villes, puis celle des fleuves, puis celle de la mer enfin, se transforment en une masse protoplasmique et gélatineuse.. Il n'y a devant cette invasion d'autre solution que la fuite ; encore les retardataires seront-ils dévorés vifs par les microbes affamés.. Mais où fuir ? La Terre entière est infestée.. Les survivants, peu nombreux, se concertent et décident d'essayer de gagner une autre planète, d'abord pour sauver leur peau puisque c'est ce à quoi tiennent le plus les humains, et ensuite pour maintenir dans les siècles à venir le flambeau de la vie, de l'humanité et de la civilisation.. Ils partent donc, et partout ils sont repoussés.. Non pas qu'on leur fasse la guerre ; nulle part ils ne rencontrent de population hostile ; mais sur chaque monde qu'ils explorent, ils ne rencontrent qu'une étrangeté mortelle.. Ils s'étaient crus les maîtres du monde et la raison d'être de l'univers, et, tandis qu'ils s'amenuisent, ils s'aperçoivent qu'ils n'en étaient qu'un accident, toléré par erreur ou par hasard.. Jusqu'au jour où les Sconges arrivent.. Les humains ne doutent pas que la présence des Sconges va tout arranger.. Leur forme est humaine, donc rassurante, et si leur beauté et leur froideur sont inquiétantes, elles valent mieux que l'anonymat de l'espace ou que l'incompréhensible nature des planètes De fait, les Sconges s'occupent des humains rescapés et les emmènent sur leur monde.. Mais là les humains ne peuvent trouver le sommeil, et au bout de longs jours d'agonie, ils meurent jusqu'au dernier, de fatigue.. Et les Sconges respirent.. Car ç'avait été un piège d'un bout à l'autre, ils avaient semé les germes des microbes géants dans l'eau de la Terre et ils savaient que l'univers entier serait définitivement hostile à l'homme.. Ils avaient minutieusement prévu cette « sortie au fond de l'espace », et ils n'avaient pas, en l'orchestrant, le moindre remords, seulement l'impression de nettoyer un coin de l'univers où, trop longtemps, une vieille toile d'araignée avait été oubliée.. Ils savaient parfaitement pourtant que les Terriens étaient des êtres humains.. « Mais cette notion d'humain, c'était précisément ce qui dégoûtait le plus les Sconges.. Tout le livre a été écrit pour cette phrase.. Encore faut-il l'expliquer.. Il est intéressant, à cet égard, de remarquer que la haine que Sternberg semble porter à notre temps qu'il déchire à belles dents en maintes nouvelles sarcastiques, s'accompagne d'un incoercible besoin de ce temps.. Sternberg est sans doute possible le personnage d'une seule époque, la nôtre, ou plutôt celle qui va être, plus extrême encore, faite de l'extermination de masse et des camps de concentration aussi bien que des merveilles de la technique et des surfaces nickelées des cerveaux électroniques.. Il y a de tout cela dans.. la Sortie est au fond de l'espace.. L'homme a donné l'exemple du pire et du meilleur.. Les robots le jugent maintenant et le condamnent comme il s'est condamné lui-même.. Et le plus terrible pour l'humaniste, ce personnage égotiste et anthropocentriste, est peut-être que cette condamnation suivie de cette exécution ne tire pas à conséquences.. Mais l'homme une fois détruit, la vie continue.. Celle des robots.. Et il ne faut pas les négliger.. Ils sont faits à l'image de l'univers de Sternberg.. Ce sont des cristaux, dotés à la fois d'une parfaite logique interne et d'une perpétuelle fortuité.. Deux des personnages de.. bénéficient quelque peu de l'indulgence de Sternberg.. C'est qu'ils possèdent à un certain degré ces qualités : Diegher, qui a organisé le départ des rescapés en fusées, ressemble un peu à Orson Welles, par son caractère entier et par son attitude génialement désordonnée ; Wiana est un étrange personnage féminin que Sternberg décrira sans doute plus longuement un jour ou l'autre, sous ce nom ou sous un autre, car il semble lui tenir à cœur.. À eux deux, ils constituent ce que l'espèce humaine comporte de plus précieux aux yeux de Sternberg, ils sont à la fois totalement logiques et totalement instinctifs.. Ils ignorent les contraintes autant que les faux-fuyants.. Ils n'ont pas à vouloir être.. Ils sont et ils agissent, à moins que la passivité ne soit leur état naturel.. Ils n'ont pas cette allure malsaine de faux animal et de demi-dieu qu'il plaît à l'homme de se donner.. L'esthétique de ce monde de robot est dénuée de toutes contingences.. Dans Comment vont les affaires ? , une gigantesque usine de savon, sorte d'entité mécanique composée de rouages et d'ouvriers, installée sur toute la surface d'une planète, finit par prendre goût à la fabrication du savon, au point qu'elle y met tout son art, toute sa puissance, tout son temps, qu'elle néglige la quantité au profit de la qualité, qu'elle ne produit plus qu'une savonnette par mois, puis par an, puis par siècle.. Peu importe, la fabrication du savon est devenue un art puisqu'elle n'a plus d'utilité, plus de sens immédiat autre que la satisfaction de l'artiste.. La beauté des personnages de Sternberg, humains ou robots, est comparable à celle de ces colonnes naturelles de pierre, sculptées par le vent, qui dominent certains déserts de la Terre, et qui sont le résultat mathématique d'un hasard implacable et du jeu inexorable de lois physiques, une seule et même chose.. Qui donc osait dire que le hasard est l'antithèse de la beauté, puisque les paysages que les hommes admirent en sont le produit ? Ainsi Sternberg, au travers de l'extrême artificiel, retrouve-t-il peut-être l'extrême naturel, mais un naturel dont l'homme s'était détourné.. Or, c'était de l'homme que Sternberg voulait s'évader ; il a examiné les humains et pesé son écœurement.. Il connaît maintenant les limites de sa prison.. Il l'abandonnera demain en se penchant sur ses frères les robots.. lundi 23 septembre 2002 —.. dimanche 29 septembre 2002..

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  • Title: Archives stellaires/Gérard Klein/Articles/Arthur C. Clarke | Quarante-Deux
    Descriptive info: Arthur C.. Clarke.. La lyre électronique d'Arthur C.. 56, juillet 1958.. l fut un temps, devenu maintenant presque mythique, où de graves physiciens, astronomes, biologistes ou ingénieurs passaient leurs samedis après-midi à décrire, pour le compte d'.. , les machines fabuleuses qu'ils craignaient de ne réaliser jamais.. En ce temps-là, les pages des revues de S.. F.. étaient fréquemment couvertes de symboles mathématiques ; l'action concernait des paramètres plutôt que des humains ; mais cela se passait avant la guerre.. Depuis, les écrivains ont reconquis ce fief qu'ils avaient longtemps délaissé, la science-fiction.. Et cette reconquête a été si complète que ce n'est pas sans une certaine appréhension que l'on lit aujourd'hui, sous le titre d'un roman ou d'une nouvelle de science-fiction, le nom d'un authentique savant.. Il semble donc que l'on soit passé en l'espace de vingt années d'un extrême à l'autre.. N'était-il pas possible de concilier deux attitudes apparemment aussi opposées, la technicité un peu sèche du savant qui sait de quoi il parle, et le vague diffus et poétique de l'écrivain qui joue sur une imprécision souvent révélatrice de son ignorance ? C'est ce qu'a essayé de faire Arthur C.. Il semble qu'il y ait très largement réussi.. Non que sa réussite soit totale et définitive, mais parce qu'il a ouvert certaines voies, défriché certaines directions, pour le plus grand bonheur des écrivains qui viendront après lui.. Clarke est un Anglais qui a reçu une solide éducation scientifique.. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, son sens du fantastique a résisté à ces deux épreuves.. Il raconte lui-même s'être passionné pendant son enfance pour les fossiles et les énormes monstres préhistoriques.. Il est extrêmement probable que la principale utilité des grands dinosaures jaillis des profondeurs mystérieuses de la Terre a été d'éveiller un nombre incalculable de vocations scientifiques ou littéraires, avec leurs allures inquiétantes de dragons sérieux pour grandes personnes, de fantômes du passé s'étant enfoncés à jamais dans les cavernes de l'oubli.. On peut leur être redevable du cas Arthur C.. Il semble en tout cas que cette passion de Clarke enfant pour certains secrets de la nature corresponde à une attitude intellectuelle tout à fait propice à l'éclosion de la science-fiction.. Pour le jeune Clarke, aussi bien que pour l'écrivain Arthur C.. Clarke d'aujourd'hui, les vrais mystères, les vrais problèmes se situaient dans l'ordre des choses naturelles ; ils n'avaient d'intérêt que dans la mesure où ils pouvaient être élucidés.. C'était la poursuite du mystère et non le mystère lui-même qui faisait vibrer son imagination.. Et ce mystère, il lui fallait le traquer, le limiter, l'attaquer et le vaincre, dans le domaine de la science, sur la Terre et dans le ciel, dans les profondeurs de la mer, et, en rêve, sur les plus lointaines planètes.. Peu après la guerre, Clarke devint éditeur adjoint d'une revue scientifique.. Il reconnaît que ce fut pour lui une chance.. Il se trouvait ainsi en contact permanent avec les progrès de la science.. Mais cela ne suffisait pas.. Il lui fallait, pour conquérir la terre et le ciel, anticiper sur ces progrès.. Il écrivit son premier livre,.. Interplanetary flight.. , qui n'était qu'un ouvrage technique, en 1950.. Cela lui valut de devenir membre de la.. Royal Astronomical Society.. et plus tard président de la.. British Interplanetary Society.. Le succès de ce premier livre le conduisit à exposer pour le grand public certaines données de “l'exploration de l'espace” qu'il sentait proche.. La rédaction de ces deux livres lui donna à réfléchir.. De même qu'encore enfant il s'était aventuré sur les traces effacées des grands sauriens du secondaire, de même il désirait maintenant s'élancer en avant des grandes fusées à peine en germe dans le monde moderne.. Les problèmes de l'avenir appartenaient pour lui au même monde que ceux du présent ou du passé.. Une merveilleuse imagination au service de solides connaissances scientifiques pouvait être un irremplaçable outil pour conquérir le futur proche, dont les lignes générales sont déjà discernables dans l'actualité, et le futur lointain, cette riche et vierge possession de l'humanité.. Ainsi s'explique la solidité des œuvres de Clarke, leur réalisme alors même qu'elles expriment les extrapolations les plus audacieuses.. Le Futur proche, c'était l'espace, la banlieue du soleil, les planètes dont les noms, sinon la géographie, nous sont familiers, la Lune, Mars.. C'était aussi les créations de l'homme, les navires étincelants et les satellites artificiels, dentelles d'acier voguant sans support visible entre des mondes incroyablement lointains.. C'était enfin une aventure, mille fois plus téméraire et mille fois plus prudente que celle des grands découvreurs du passé.. C'était la construction d'un monde neuf, au sein duquel la science rejoint l'aventure, dans lequel l'aventure ne se ranime que grâce à la science.. L'aventure, pour être passionnante, a besoin de se fonder sur le réel.. Peu d'écrivains étaient mieux placés que Clarke pour asseoir solidement sur le réel les histoires de demain.. Îles de l'espace.. Islands in the sky.. ), destiné à un public d'adolescents, a peut-être éveillé maintes carrières d'astronautes qui se réaliseront demain.. Ce roman décrit avec un grand luxe de détail la vie à bord des satellites artificiels habités du futur proche.. Il ne s'y trouve qu'un seul point qui soit sujet à discussion.. Clarke a situé son intrigue dans la seconde moitié du.. xxi.. siècle.. Il se pourrait bien qu'il ait été trop pessimiste.. C'est que le progrès va vite en matière d'astronautique.. Sur son prédécesseur Robert Heinlein, en matière d'Histoire du Futur, Clarke a le grand avantage d'être le plus récent, le plus moderne ; il a peut-être aussi celui d'être plus humain, d'être au total un meilleur écrivain.. Ces qualités d'écrivain se manifestent déjà dans.. Lumière cendrée.. Earthlight.. ) et dans.. les Sables de Mars.. the Sands of Mars.. ), qui décrivent précisément, dans la lignée de Heinlein, la conquête et la colonisation des deux planètes proches de la Terre, la Lune et Mars.. Il serait intéressant de voir combien, en moins de vingt ans, les idées ont changé à propos de ce problème du futur immédiat.. Clarke est bien moins optimiste que Heinlein.. Là où l'Américain voyait surtout la solution de problèmes économiques ou sociaux, Clarke s'attache à mettre en évidence l'apparition de nouveaux terrains de compétition entre les puissances.. , la découverte sur la Lune de minerais de métaux lourds manque de conduire à une guerre mondiale.. La destruction menace de s'abattre sur un monde que l'espace et le temps ont déjà affligé de millions de blessures.. L'extrême précision des détails fait qu'il sera intéressant pour nos descendants de lire le roman de Clarke dans un siècle.. Il confirme ce fait qu'au travers des œuvres des utopistes modernes qui se penchent sur l'avenir proche, il semble qu'il y ait une sorte de convergence entre la fiction et la réalité.. Mais avant même de s'inquiéter de la Lune, Clarke avait écrit avec.. un chef-d'œuvre mineur dans un genre que l'on pourrait appeler les “actualités de l'avenir”.. Il y conte la difficile colonisation de la planète rouge, le contact avec des Martiens parfaitement vraisemblables, mais surtout, peut-être, les relations délicates de la Terre avec sa lointaine colonie martienne.. Le thème a été cent fois traité : par Heinlein dans sa.. Planète rouge.. , par l'allemand Neher dans son remarquable.. Mars aller-retour.. solidement étayé par les travaux de Von Braun, par Asimov, par Bradbury lui-même.. Pourquoi faut-il que le roman de Clarke retienne tout spécialement notre attention ? C'est qu'on y sent déjà l'alliance d'un tempérament d'écrivain et d'une indiscutable documentation.. Sans doute, dans cinq cents ans, les écrivains de la planète Mars reliront-ils Heinlein ou Bradbury avec un certain amusement.. Je crois bien qu'ils auront pour Clarke quelque chose comme de la vénération.. Ce n'est pas que ce roman soit achevé ou même pleinement réussi.. Il s'y glisse bien du pathos, et les héros en sont fort conventionnels.. Il est jusqu'à une certaine intrigue mélodramatique qui semble glissée là uniquement pour éveiller la sentimentalité facile du lecteur.. Mais ici et là, un paragraphe, une page emportent la conviction, atteignent parfaitement à ce succès qu'est la recréation d'un monde inconnu, démontrent qu'il est possible de faire, d'une donnée scientifique, une matière première littéraire.. Il y a parfois, dans.. , cette espèce de beauté fonctionnelle qui résulte d'une parfaite assimilation de la réalité par le rêve, d'une si complète compréhension des horizons à découvrir qu'elle cesse de relever de la sèche connaissance.. Et c'est heureusement de cette alliance de la science et de l'imagination qu'Arthur C.. Clarke a su jouer dans ses livres ultérieurs.. Mais, désireux de se couper de nos problèmes étroits et de nos horizons rétrécis, il a fait un terrifiant bond dans l'avenir.. Il a découvert, au-delà d'un immense océan de temps, des terres vierges.. Il s'est donné la liberté des années, voguant sur les traces, non plus des petits architectes du futur, mais des grands Constructeurs, bâtisseurs de pyramides et seigneurs de l'utopie, tel le Wells des dernières pages de.. la Machine à voyager dans le temps.. , faisant de la mort des mondes le sens de sa mélancolie, tel le Campbell qui, dans.. le Ciel est mort.. , fait figure de prophète tranquille, tel enfin, Stapledon, créateur serein d'un univers humain bercé par les millions d'années.. Il y a une immensité du temps, comme il y a une immensité de l'espace.. Certains prétendent qu'un million d'années n'est que mille fois mille ans.. Ce n'est pas vrai.. Nous ne nous attendons guère à voir surgir des buissons proches l'inconnu.. Mais les grandes forêts que l'horizon nous cache peuvent tout receler.. Une énorme distance de temps rejette au rang de l'Histoire ancienne toutes nos prévisions, toutes nos petites anticipations ; elle nous oblige à contempler une étendue aussi vierge que celle des vastes mers, à tout admettre.. Le lien causal entre notre monde et celui des temps lointains est rompu par l'énormité de l'interrègne.. Les rivages que nous atteignons enfin sont ceux d'un autre monde, où toutes les lois sont autres.. Ce bond en avant peut même comprendre peu d'années.. Elles n'en creusent pas moins un terrifiant abîme temporel entre le monde d'aujourd'hui et celui de l'utopie.. Ainsi,.. Childhood's end.. ) ne se déroule point en un futur si lointain.. Mais le temps qui nous sépare de cette “fin de l'enfance” n'est pas le même que celui qui nous tient encore éloigné de l'espace, de  ...   le monde des Ā.. Le troisième thème, enfin, celui des grandes décadences, de la chute des grands empires, est peut-être à la fois le plus ancien et le plus actuel.. Le plus ancien parce que l'idée des fins dernières a toujours taquiné les philosophes.. Le plus récent parce que notre époque sent confusément que quelque chose en elle va périr, et ce n'est sans doute pas par accident que Clarke a situé son roman dans un avenir relativement proche de nos années.. Il vient s'y ajouter une pointe de dialectique : il faut qu'une grande organisation meure pour qu'une autre, plus parfaite, naisse.. L'avenir naît de la soudaine décomposition, sans que l'on puisse savoir si l'apparition du Futur entraîne la décomposition du passé ou si c'est l'inverse qui se produit.. Évolution, puissance tranquille et sereine, décadence sont aussi les maîtres mots de cet autre roman de Clarke,.. la Cité et les astres.. the City and the stars.. À ce titre qui est celui de l'édition anglaise, je préfère celui de l'édition abrégée américaine :.. Against the fall of night.. Car c'est bien “contre la chute de la nuit” qu'il convient de se dresser et de tenter toutes les aventures.. Cette nuit, c'est la nuit froide et définitive qui menace de s'abattre sur l'univers avec les millions d'années, c'est l'extinction lente des étoiles, et l'agonie tranquille d'une humanité endormie dans sa Cité.. La Cité se dresse sous les étoiles.. Depuis toujours.. Les chroniques de la Cité ne portent pas trace d'une époque antérieure à sa construction.. Elles témoignent pourtant d'un temps où la puissance de l'homme fut considérable, où il se mesurait à des envahisseurs devenus légendaires, où il livrait la bataille mythique de Shalmirane.. Mais les habitants de la Cité de Diaspar se soucient peu des chroniques.. Ils mènent une existence tranquille et lasse entre des machines qui assurent toutes les tâches ; ils sont peu nombreux ; ils se savent condamnés par le temps ; ils ne cherchent guère à lui échapper.. Jusqu'au jour où Alvin décide de rechercher à travers le monde les traces des grands ancêtres, et parvient à franchir les limites de la Cité.. Et la quête d'Alvin n'aura pas de fin, mais elle lui permettra au moins de reconstituer l'histoire des siècles mythiques.. Les humains sont partis pour échapper à la chute de la nuit, partis de l'autre côté de l'univers, là où les étoiles sont jeunes et brillantes.. Ils n'ont laissé derrière eux, à Diaspar, qu'une arrière-garde.. Mais avant d'abandonner la galaxie qui les a vus naître, ils ont essayé de réaliser le plus grand de leur rêve : créer un dieu.. Et la grande bataille de Shalmirane a été livrée contre leurs premières créations, imparfaites et en quelque sorte diaboliques.. Toute cette histoire passée, Alvin l'apprend de l'enfant dieu, dernière création des hommes, qu'ils ont laissé derrière eux comme un témoignage, qui grandira et se développera lentement, qui conservera le souvenir des hommes et partagera avec leurs lointains descendants, dans de longs millénaires, l'empire de l'univers.. Toute cette histoire passée, tous les mythes éteints, les philosophies et les religions dispersées, les noms sonores de batailles oubliées et les sept étoiles qui brillent dans le ciel, formant un symbole presque éternel, Alvin les confronte avec le présent de Diaspar.. Et, ayant rendu la vie à Diaspar, il décide de s'en aller à travers l'espace, à la rencontre des hommes partis des milliers d'années plus tôt combattre la nuit sur l'autre face de l'univers, et dont la légende dit qu'ils reviendront lorsqu'ils sauront rallumer les soleils.. Ce roman de Clarke est caractérisé par une incroyable richesse dans le détail.. Il n'échappe pas aux défauts de l'auteur que nous avons déjà signalés, mais il s'agit certainement, dans l'état actuel des choses, de l'œuvre la plus achevée, la plus significative de l'écrivain britannique.. C'est également un des plus intéressants des romans de science-fiction récemment publiés ; c'est qu'ici encore des idées servent de protagonistes, de grandes idées parfois, mais souvent aussi des trouvailles ingénieuses, comme celle de ces chemins qui marchent, sortes de routes mobiles, réalisées à l'aide d'un corps « liquide dans deux directions de l'espace et solide dans la troisième ».. Pour ce qui est des grands thèmes, ici encore l'homme se perpétue au travers d'une autre espèce, plus durable, plus puissante, plus consciente, mais cette race ne naît de lui qu'artificiellement.. Ici, c'est l'homme qui assume son propre devenir et crée la race qui lui succédera, au prix parfois de sa vie, comme le montre la dure bataille de Shalmirane.. Il se perpétue encore en se résignant à la migration, au grand voyage interstellaire, que décrivait déjà J.. B.. Haldane avant la guerre dans les quelques pages splendides de.. the Last judgment.. L'homme fabrique lui-même les grands êtres tutélaires destinés à veiller sur sa descendance, qu'il s'agisse des mécanismes secrets de la Cité, qui veillent sur les hommes sans répit, ou des dieux qu'il se crée pour peupler son espace.. Il fait face enfin avec sérénité à sa propre décadence, qui est celle de l'univers, en tâchant de projeter au-delà du temps et de la catastrophe finale ces êtres presque purement énergétiques que sont ses créatures ; ainsi que le faisaient déjà les “derniers hommes” de Stapledon, lançant dans l'espace avant de disparaître quelques germes de vie dans l'espoir qu'ils trouveraient un jour une terre propice à leur développement.. La différence est nette, on le voit, entre.. Dans le premier de ces deux romans, l'homme était en quelque sorte étranger à son propre avenir ; il en comprenait la grandeur, mais cela lui était imposé de l'extérieur par quelque obscure entité tapie dans un recoin de l'espace et du temps.. C'était une loi naturelle qui s'actualisait au travers de l'homme plutôt que par l'homme.. , l'homme au contraire réclame la plus totale des libertés, y compris celle de se donner un dieu construit de toutes pièces, dieu matériel plutôt que métaphysique, mais assez immortel et puissant pour convenir aux canons de presque toutes les mythologies ; il assume seul sa survie ou sa disparition, son destin, et il affronte seul, avec les armes qu'il s'est données, le grand combat contre la chute de la nuit.. Quoique les fondements de la pensée scientifique de Clarke soient demeurés identiques entre ces deux œuvres, on voit que les bases philosophiques de son raisonnement ont varié ; il y a plus de hardiesse dans son dernier livre, il s'y trouve aussi plus d'orgueil.. Le problème est de savoir maintenant s'il s'agit d'une hardiesse, d'un orgueil de scientifique ou d'utopiste.. On est en droit de se demander pourquoi nombre d'écrivains de science-fiction choisissent des sujets aussi amples, aussi vastes, aussi lourds d'implications métaphysiques, au lieu de se limiter à des thèmes plus restreints mais plus aisés à analyser en profondeur.. Il se pourrait bien qu'ils soient grisés par l'immensité des possibles qui s'ouvrent à eux.. Il se pourrait qu'ils soient seulement en train de se faire les dents, de rationaliser certaines des données sur lesquelles ils vivent du fait de leur acquit culturel.. Peut-être leur orgueil ne sera-t-il que passager ? Sans doute redescendront-ils bientôt des hauteurs où ils se sont placés, vers des réalités plus immédiates mais tout aussi passionnantes ; imaginons que ce sera afin de donner à l'homme des buts à atteindre pour les quelques siècles qui vont venir et des conseils quant aux moyens de les atteindre !.. C'est ce qu'a fait, sans attendre davantage, Arthur C.. Clarke dans nombre de ses nouvelles, où il joint un sens précis des réalités à un goût très sûr du paradoxe.. Une poésie nouvelle y naît de l'abstraction technique, et dans des recueils comme.. Expedition to Earth.. Demain, moisson d'étoiles.. Reach for tomorrow.. ), Clarke sait doter ses machines ou ses mondes étrangers d'un halo de mystère.. Quel est donc son secret ? Mieux peut-être que la plupart des écrivains de science-fiction, il sait tirer d'une idée scientifique ses ultimes conséquences, celles où l'intérêt intellectuel se mêle à une sorte de pureté fonctionnelle.. Les idées de Clarke séduisent parce qu'elles correspondent à un besoin de merveilleux scientifique, mais aussi parce qu'elles sont toujours logiquement admissibles.. Ses nouvelles ont souvent la beauté d'une rigoureuse démonstration.. C'est la rigueur de cette démonstration qui a fait de.. Supériorité… écrasante.. Superiority.. ) un des textes que doivent obligatoirement lire les élèves ingénieurs du M.. I.. T.. Et c'est ce goût du paradoxe qui donne parfois naissance à un nouveau type d'humour, l'humour scientifique.. Il suffit de lire.. Tales from the White Hart.. , pour se convaincre que les savants ne sont pas, en général, des gens sérieux, ni même recommandables (il se peut toutefois qu'il y ait quelques exceptions dont Clarke n'a pas eu connaissance !) Les “histoires du cerf blanc” constituent certainement l'un des plus brillants recueils de science-fiction qu'il nous ait été donné de lire durant ces dernières années.. Rien de philosophique, ici.. D'étranges personnages content d'étranges histoires, à propos de baleines et d'électrocardiogrammes, d'antigravité et de machines à absorber le bruit.. Le plus étonnant est que ces histoires sont en train de passer dans l'actualité depuis que le livre est paru.. Ainsi, rien de l'œuvre de Clarke ne semble étranger à la science, ni ses convictions, ni ses intentions, ni ses méthodes, ni même son humour.. Et il est frappant de considérer que le monde de Clarke demeure parfaitement humain et poétique.. Serait-il donc enfin temps de reconnaître que, contrairement à ce qu'annonçaient quelques faux prophètes, la science et l'homme ne sont pas incompatibles ? « Il se pourrait… » répond Clarke dans le langage de l'utopie.. C'est que la poésie propre à Clarke est de nature essentiellement épique.. Toutes les épopées ont toujours reposé sur le thème tragique de l'opposition de l'homme au monde, aux dieux, à lui-même.. La pensée scientifique a suscité une forme nouvelle de l'épopée.. Équations et machines sont les formules magiques et les armes enchantées d'aujourd'hui et de demain.. Et c'est bien une sorte de lyre que tient en main Arthur C.. Clarke, même si les cordes en ont été remplacées par des tubes électroniques.. L'épopée vit de la démesure.. Peut-on donc reprocher à Clarke d'imaginer des horizons trop vastes ? Somme toute, nous ne naissons ni grands ni petits, mais nous nous élevons, avec l'aide du temps, à la dimension de nos rêves..

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  • Title: Archives Stellaires/Gérard Klein/Articles/Rêver l'avenir et le construire | Quarante-Deux
    Descriptive info: Rêver….. Rêver l'avenir et le construire.. Arguments.. 9, septembre 1958.. es romans écrits aujourd'hui sont toujours des romans d'hier.. Ils ressemblent toujours à des coquilles abandonnées sur les plages des mots par les vagues des expériences passées.. Les romans, du moins les romans classiques, sont des événements pris au piège, stabilisés, cristallisés, tandis que le monde continue sa course.. Longtemps, les romanciers ont vécu sur cette idée, peut-être cette illusion, que cela n'avait pas d'importance, qu'une partie au moins du monde demeurait perpétuellement semblable à elle-même, et que c'était cette partie qu'ils avaient atteinte ou qu'ils avaient au moins tenté de décrire.. Cette idée est probablement née du fait qu'une large fraction du monde, en effet, du monde humain, individuel et social, du monde matériel, technique et naturel, demeurait apparemment stable, qu'il existait plus qu'une relation de causalité entre le passé et le futur, qu'il y avait plus de similitudes que de différences entre l'avenir à naître et l'histoire écrite.. Il se peut que cette idée ait correspondu à quelque réalité.. Il se peut qu'elle ait encore aujourd'hui un sens profond, quoique cela ne semble plus aussi immédiatement évident.. Cela expliquerait sa longue survie, en d'autres termes que ceux exprimant une sorte d'hystérésis sociale, dans ce monde moderne qui est tissé de transformations, et au sein duquel les données humaines elles-mêmes apparaissent comme fluides.. Mais à certains signes, il semble précisément que cette idée ne soit plus indiscutée, que l'immanence de certains traits du monde humain par exemple se trouve en ce moment mise en question.. L'un de ces signes, que nous voudrions tenter de mettre en évidence, nous paraît être l'attitude des écrivains envers les mondes différents qu'il leur plaît parfois de décrire sous le nom d'utopies.. Les utopies écrites ou seulement imaginées il y a des siècles ou celles d'hier ont probablement en commun cet unique fait qu'elles mettent en scène une contradiction de — ou au moins une opposition à — ces traits éternels sur lesquels affectent de reposer les romans classiques.. Cette contradiction ou cette simple opposition peut s'appliquer aux aspects humains du monde existant ; l'utopiste peut concevoir par exemple des hommes meilleurs ou pires que ne sont les hommes vivants, ou des organisations sociales préférables, ou simplement différentes ; en règle presque générale, un ancien fond de “bons sentiments” le pousse à décrire une société idéale, mais il ne s'agit là que d'un aspect du problème, que d'une des géométries concevables dans cet univers quasi mathématique qu'est l'utopie.. Cette contradiction ou cette simple opposition peut également porter sur les données physiques du monde ; l'utopiste peut orchestrer un monde qui ignore la pesanteur, le temps, qui soit ptoléméen ou relativiste.. Jusqu'à une date relativement récente, la presque totalité des utopistes s'inquiétaient surtout de problèmes humains.. Il n'en va plus de même aujourd'hui : une bonne partie des utopies modernes est, de par son objet même, matérialiste ; les écrivains de science-fiction, au moins les plus sérieux, se sont mis à jongler avec les problèmes scientifiques comme les utopistes du siècle précédent jonglaient avec les inégalités sociales ; et si nos utopistes modernes retrouvent parfois le sens de l'humain, c'est le plus souvent au travers de données scientifiques et d'univers inventés dont la différence avec le nôtre est purement matérielle.. Mais il y a plus intéressant : il y a le cadre spatial et temporel dans lequel l'utopiste localise sa fiction, et les relations de ce cadre avec le monde existant, dans l'esprit de l'utopiste et dans ceux de ses lecteurs.. Là, des divergences plus nettes s'affirment, qui correspondent à des modifications de la façon de concevoir des univers différents, et sans doute d'imaginer des modifications possibles de notre univers.. Jusqu'à une date relativement récente, les utopistes situaient le cadre de leurs expériences mentales en dehors du temps et de l'espace historiques.. Peut-être cela résultait-il d'une volonté de grande liberté qui les faisait opposer irréductiblement leurs mondes imaginaires au monde réel.. Ce faisant, ils se contentaient du reste d'obéir à certains penchants utopiques de l'ensemble de l'espèce humaine.. Il est assez aisé de voir, par exemple, que les notions d'Âge d'or ou de Paradis ont vraisemblablement un contenu utopique, et qu'elles se situent corrélativement dans un espace et dans un temps nécessairement choisis en dehors de notre espace et de notre temps, avant le début de l'histoire humaine par exemple, ou après sa fin cataclysmique, ou encore au-delà des frontières absolues de la mort.. Il y a toujours quelque brutale rupture entre le monde utopique et le monde dans lequel vit l'utopiste.. L'Atlantide de Platon n'est utopique que parce que sa destruction a été totale.. Ou encore le monde idéal se trouve rejeté vers la fin des temps, c'est-à-dire à jamais.. Cela ne signifie pas que l'utopiste d'antan se résigne à la non-réalisation de ses projets, mais bien plutôt qu'il conçoit son utopie comme un exemple à suivre, encore qu'irréalisable, comme une sorte de limite, comparable à cette droite qu'une courbe d'asymptote frôlera éternellement sans jamais la toucher.. La chose est peut-être encore plus nette lorsque le cadre de l'utopie est différent dans l'espace plutôt que dans le temps.. Nous savons depuis Homère que la distance sécrète l'étrangeté, sinon l'inconcevable, comme la nuit sécrète la terreur.. Il arrive que les océans se muent en abîmes et que naissent en de lointaines îles, sous les plumes fécondes des utopistes, des royaumes fortunés ou bizarres, peuplés de nains ou de géants, eldorados aux rues pavées d'or ou sévères républiques aux mœurs frugales.. Une vaste étendue de mer représente au fond pour le navigateur des temps héroïques cette même distance absolue que représentait un temps immense pour le philosophe des temps antiques.. Un peuple de mathématiciens scrute le début et la fin des choses, un peuple de marins analyse les contours brumeux d'un horizon fantastique et fuyant.. Ils y découvrent un semblable irréel.. Nos utopistes modernes, au contraire, situent le plus souvent le cadre de leurs possibles matériaux dans notre temps et dans notre espace, dans notre futur et sur les mondes que nous sommes intérieurement assurés de conquérir.. Le Meilleur des mondes.. est l'enfant monstrueux de notre civilisation.. Et ce n'est pas par hasard que le titre du roman  ...   pouvait bien se trouver derrière une simple porte d'années, que l'humanité franchirait triomphalement sur le char de sa liberté conquise.. Car, qu'on ne s'y trompe pas, il fallut bien du temps, bien de tragiques erreurs, pour que l'utopie moderne prenne la place qui est maintenant la sienne.. Rêver l'avenir avant de le construire peut être merveilleux ou terrible.. Il est difficile de ne pas voir dans le national-socialisme la dramatique réalisation d'une délirante utopie.. Mais voici qu'arrivent à la maturité des hommes qui ont toujours vécu dans un univers fluctuant, aussi bien sur le plan scientifique ou technique que sur les plans économique, social, intellectuel, artistique, des hommes qui n'ont guère la nostalgie d'une stabilité ancienne qu'ils n'ont pas connue ; des hommes enfin, dont la principale richesse est l'avenir.. Ne préféreront-ils pas l'utopie à l'histoire ? Ne concevront-ils pas l'histoire comme une série d'exercices utopiques et l'utopie comme une historisation des possibles de l'avenir ? Pourront-ils seulement concevoir une société qui ne soit pas en marche vers un certain nombre de buts, aussi mal définis soient-ils ? La conquête de l'espace, la sécurité sociale, la libération de l'énergie nucléaire, les voyages dans le temps, l'immortalité, tout ce que l'homme peut espérer réaliser avec l'aide de ses machines, avec l'aide du défi constant qu'il jette à l'univers.. Et comment imaginent-ils cet avenir qu'ils appellent de tous leurs vœux, qu'ils s'efforcent de construire ? C'est aux utopies, aux romans de science-fiction de nous le dire, et c'est pourquoi il faut les lire et les étudier, avec le même soin que l'on mettait jadis à lire et à étudier les écrivains antiques.. Ces utopies modernes sont souvent pessimistes et parfois optimistes.. On peut voir dans le pessimisme un regret du monde passé, de la stabilité perdue, et dans l'optimisme, une descendance de la croyance à un paradis maintenant rapproché.. Mais nous pouvons essayer de voir si l'utopie de demain, en germe dans celle d'aujourd'hui, ne sera pas aussi différente de cette dernière que celle-là l'était de l'utopie classique d'hier.. Or, il semble que presque toutes ces utopies situées dans un avenir proche ou lointain, que presque toutes ces anticipations décrivent des mondes issus du nôtre, mais stabilisés, historiques de par leur origine, mais définitifs.. Le Futur entier semble contenu dans ces possibles de l'Avenir.. La plupart, au moins, ont pour thème une crise.. La crise une fois résolue, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.. Ou pour le pire.. Mais cela est en tout cas destiné à durer.. C'est qu'il n'est pas certain que chacun ait admis le principe d'un monde dynamique, d'une société se transformant au long du temps.. La nostalgie de la stabilité et de la sécurité est grande encore.. À bien des yeux, notre temps apparaît comme une transition pénible et nécessaire qui sépare deux périodes relativement stables.. Le temps du repos viendra enfin, peut-être bientôt.. Mais c'est là un repos qui ressemble par trop à la mort.. Et ces utopies-là, même si elles portent les couleurs du possible, ressemblent de bien près aux utopies de jadis, métaphysiques dans leurs fins et absolues dans leurs moyens.. Il ne suffit pas de considérer un certain avenir comme le résultat logique d'une histoire encore à écrire.. Il est nécessaire de le considérer dans son devenir, tel qu'il est, immense et inépuisable, et de le scruter à la fois avec une grande humilité quant aux possibilités de le décrire, et avec un grand orgueil quant à ses potentialités qui sont les nôtres.. Certains utopistes s'y sont déjà essayés, qui, s'éloignant du modèle de Thomas More, se sont efforcés d'écrire l'histoire future de l'humanité dans ses accidents ou dans son développement.. Le livre d'Olaf Stapledon,.. les Derniers et les premiers.. , couvre toute la période qui s'étend de nos jours à la fin de l'espèce humaine, cette espèce humaine que le biologiste B.. S.. Haldane lançait éternellement à la face des étoiles dans son brillant et bref essai,.. Le propos de certains écrivains américains, tels Poul Anderson ou Robert Heinlein, est moins vaste assurément ; leur valeur est sans doute moins grande.. Isaac Asimov a tenté d'historiciser dans sa série des.. un avenir encore lointain, mais que l'on sent déjà proche pourtant, celui qui donnera aux hommes les terres qui constellent le ciel.. Car les îles lointaines et fortunées du Pacifique des utopistes ont trouvé dans les planètes d'autres systèmes solaires leur équivalent moderne.. Mais qu'on ne s'y trompe pas.. Bien qu'elles soient éloignées de nous dans l'espace, ce sont surtout des années qui nous en séparent.. Nous ne doutons guère qu'elles appartiendront à nos lointains descendants, et si riches soient-elles d'étrangetés, elles font partie d'un univers que nous considérons aujourd'hui à tort ou à raison comme le nôtre.. Les mondes nouveaux, les hommes et les machines à venir semblent devoir devenir les sources d'une nouvelle poésie, peut-être d'un nouveau romantisme.. L'analyse du futur peut devenir le principal exercice littéraire d'une civilisation qui se contentait jusque-là de disséquer son passé.. Mieux, l'utopie, l'anticipation peuvent devenir les seuls genres capables de résister au temps dans un monde où tout se transforme.. Chacun est libre de choisir le passé ou l'avenir, de se réfugier dans l'un ou de conquérir l'autre, mais il faut savoir que le premier n'est rien de plus qu'une province de cet immense pays d'années qui s'étend en avant de nous.. Du reste, peut-on refuser l'avenir, quel qu'il soit ? Peut-on définitivement choisir le passé et se réfugier dans les siècles écoulés, au moyen de ces fallacieuses machines à voyager dans le temps que peuvent être les souvenirs de gloires usées ? Bien des utopies américaines récentes sont inquiétantes, ou inquiètes, comme les livres de Ray Bradbury, mais si cet article n'est pas un simple exercice utopique sur l'utopie elle-même, je les trouve infiniment plus rassurantes que cette méfiance, ce mépris, ce dégoût, cette ironie des Français à l'égard de tout ce qui, dans le Futur, ne promet pas d'être la morne continuation de leurs mornes occupations.. Note du 11 avril 2005 : j'aurais dû écrire, à cet endroit, nos prospectives.. Mais le terme était à peine inventé, si même il l'était….. dimanche 17 avril 2005 —.. dimanche 17 avril 2005..

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  • Title: Archives stellaires/Gérard Klein/Articles/James Blish | Quarante-Deux
    Descriptive info: James Blish.. James Blish, l'intellectuel de la Science-Fiction.. 70, septembre 1959.. a science-fiction est, on l'a dit et redit, une littérature collective.. Les uns et les autres apportent et empruntent à cette mer d'idées.. Et comme les idées précisément importent plus que leur traitement, il se crée rapidement une sorte de communauté de langage, ou plutôt une absence de style.. On admire certes les trouvailles ingénieuses de nombreux auteurs, mais mises à part quelques rares exceptions, il est impossible ou presque, en matière de science-fiction, de reconnaître un écrivain au vu d'un texte.. Pour une fois, la forêt masque les arbres.. Le problème est donc de savoir si une personnalité littéraire est compatible avec la vraie science-fiction, lourde d'idées et de thèmes scientifiques, brassant les mondes et les réalisations des hommes ou de leurs rivaux en un chaos qui n'est pas sans grandeur.. Les écrivains que l'on oppose traditionnellement aux critiques qui font cette remarque sont loin d'être entièrement satisfaisants sous ce rapport, car ils négligent pour la plupart l'inspiration de la science, au profit de leur personnalité propre.. C'est le cas de Bradbury et même de Sturgeon, par exemple.. Ils se rapprochent de la littérature à mesure précisément qu'ils semblent s'éloigner de la science.. Clarke n'a pu se décider tout à fait pour l'une ou pour l'autre.. De là son manque de vigueur qui n'empêche pas ses réelles qualités de se manifester.. Au total, les histoires les mieux traitées sont aussi, en général, celles dont la pauvreté thématique est la plus grande.. Tout se passe comme si la richesse du contenant variait en fonction inverse de celle du contenu.. Qui n'a été écœuré de trouver gâchée en quelques pages une fort belle idée ? Inversement, les histoires de Bradbury par exemple, dont le talent est incontestable, témoignent en général, dans une perspective de thématique science-fictionniste, d'une grave carence imaginative.. Cela vient sans doute de ce qu'une belle idée, une idée solide, ne se laisse pas manier aussi facilement qu'un sujet rebattu, à peine transcrit en un autre langage.. Une idée forme un ensemble cohérent qui ne se laisse pas facilement imposer des effets.. Il est plus facile de bâtir une intrigue à partir d'un certain nombre d'effets que l'on souhaite obtenir, que de dégager les prolongements les plus spectaculaires de deux lignes extraites d'un journal scientifique.. La cause, cependant, ne paraît pas perdue.. Mais elle exige une manière de culture en matière de science-fiction, c'est-à-dire une façon de penser, empruntée à d'autres, aux prédécesseurs, et qui soit devenue comme une seconde nature.. Aussi faut-il chercher un mariage heureux de la personnalité littéraire et de l'idée de science-fiction chez des écrivains plus jeunes.. James Blish, qui est en train de faire aux États-Unis une carrière foudroyante, est l'un d'eux et sans doute l'un des plus intéressants.. Ses histoires sont en effet aisément reconnaissables ; il a une “patte”.. Et en même temps, il fait appel aux concepts scientifiques les plus avancés.. Il est trop tôt, bien sûr, pour parler de succès.. Au reste, il faut bien le dire, Blish n'est quand même pas un très grand écrivain.. Il se peut qu'il le devienne.. Mais c'est certainement pour le moment l'un des plus habiles, l'un des plus intelligents des romanciers de science-fiction américains actuels.. Il a su prendre la mesure de l'avenir et élargir sans cesse ses thèmes.. Ainsi a-t-il réussi à doter la science-fiction de deux ou trois idées à peu près entièrement neuves.. Au fond, ce qu'il y a de terrible avec lui, comme avec d'autres, et pas seulement des Américains, c'est que ses livres servent à faire bouillir la marmite.. ils sont écrits — on a envie de dire fabriqués — trop vite.. Même s'ils sont profondément pensés, ils ont toujours un peu l'air de textes conçus pour accompagner des bandes dessinées.. J'exagère, car Blish a un style quand il s'en donne la peine.. Mais sa spontanéité est trop souvent hâtive, parfois même provoquée.. Cela explique aussi sa grande inégalité.. Il y a les bons et les mauvais jours, les bons et les mauvais livres, les bons et les mauvais passages.. Il est quelque peu irritant de devoir dire d'un écrivain comme Blish qu'il a écrit, avec ses.. Semailles humaines.. the Seedling stars.. ), un des quinze ou vingt meilleurs livres de toute la science-fiction, et de reconnaître pourtant qu'il s'est abaissé à tirer un roman comme.. Vor.. à la ligne ou plutôt à la page, ou encore qu'il a écrit.. Jack of Eagles.. dans un américain que désavouerait même Elsa Maxwell.. Il a beaucoup publié dans divers magazines et dans des genres bien différents.. C'est qu'il a de nombreuses qualités, sauf une probablement, la patience.. Il a même écrit en collaboration avec Damon Knight, et il est singulier de penser qu'ils ont pu travailler ensemble, l'un qui semble toujours projeté en avant par son histoire, et l'autre qui polit en général ses textes avec un soin presque maniaque.. Le premier roman de James Blish,.. les Guerriers de Day.. the Warriors of Day.. ), semble fortement inspiré par Van Vogt.. On y retrouve le déchaînement, la dialectique vogtienne, un certain sens du rebondissement et de l'épopée.. Il y est question d'un univers parallèle et d'anciens combats menés par des êtres plus puissants que l'homme.. Une des principales hantises de Blish, celle de la durée des mondes, des espèces et des hommes, y apparaît déjà.. Il n'est peut-être pas inutile de noter que cette hantise existe déjà sous une forme sensiblement différente chez Van Vogt.. Le monde vogtien regorge d'immortels, qu'ils aient nom Gilbert Gosseyn, ou qu'ils habitent.. la Maison éternelle.. the House that stood still.. ), ou encore qu'ils surveillent l'empire instable d'Isher.. Mais Blish pose plus nettement le problème : durer, être éternel, est-ce changer sans cesse, s'adapter, ou encore devenir stable, et finalement rigide ? Les deux possibilités et quelques autres sont évoquées dans ses œuvres.. Du patrimoine commun de la science fiction, Blish a extrait également le thème de l'“étranger”, appartenant à une autre race ou un autre monde.. Il en a fait du reste le sujet de ses deux moins bons livres,.. Le premier conte l'histoire d'un mutant doté d'au moins une douzaine de pouvoirs extra-sensoriels, qui apprend soudainement leur existence, se met en devoir de les contrôler, découvre une sorte d'.. underworld.. supranormal, manque plusieurs fois de se faire abattre par une ligue d'autres mutants aux prétentions inquiétantes et en réchappe finalement.. Déjà, Blish commence là à jouer de façon remarquable avec les concepts scientifiques.. Son mutant fait une promenade dans quelques univers parallèles en utilisant un appareil capable de faire varier la constante de Planck.. Il est question dans le second d'un être venu d'un autre monde et qui pose aux humains une question angoissante : « Détruisez-moi » leur dit-il, « car je suis venu chercher la paix de la mort sur votre monde, sinon je détruis votre planète.. Or il se révèle indestructible.. Cet être en réalité est un piège.. Un ambassadeur d'un monde hostile.. Si les Terriens parviennent à le détruire, ils échapperont à la guerre et à leur propre destruction.. Mais s'ils ne réussissent pas, ils auront ainsi fait la preuve de leur impuissance.. Pourtant ce robot-éprouvette ne se résout pas à son destin.. Il est pris dans un conflit entre le rôle qui lui est imposé et sa volonté de survivre.. Et tandis que les spécialistes des armes les plus puissantes avouent leur effroi, un psychologue armé de son seul verbe triomphe grâce à la magie définitive du langage.. Il y a une leçon dans ce livre en forme d'apologue.. Mais il y a surtout un paradoxe apparent, un de ces paradoxes sur lesquels James Blish va établir sa réputation.. Le roman est bien mené, ou mieux, intelligemment construit.. Mais il est trop long.. Car d'une bonne nouvelle, Blish a jugé nécessaire, probablement pour les raisons alimentaires susdites, de tirer un roman.. Encore un livre secondaire avant d'en arriver aux œuvres maîtresses.. Il s'agit de.. the Frozen year.. Cela débute comme un roman réaliste sur l'organisation de l'Année Géophysique Internationale, et l'on soupçonne Blish de connaître assez bien certains milieux scientifiques pour que quelques-uns de ses personnages au moins ne soient pas totalement imaginaires.. Cela se poursuit en forme de roman d'aventures, et cela se termine dans la plus pure science-fiction.. Le thème de la durée apparaît en filigrane dans ce livre ; car il y est question de la très ancienne race des Martiens qui, sur le point de mourir, a pris quelques contacts secrets avec notre globe.. Le livre n'est pas mal fait, mais on se demande en le lisant quelle signification il peut avoir.. On peut noter cependant qu'il est mieux écrit que les précédents.. Une bonne centaine de nouvelles et quelques romans ont maintenant donné à James Blish de l'assurance et un style.. Il ne s'en défera plus.. Et voici que nous allons découvrir un nouveau Blish, un écrivain qui pourrait être presque totalement différent de celui qui a produit les livres précédents.. Car voici encore un trait propre à Blish, sa capacité de renouvellement.. Beaucoup d'écrivains de science-fiction de qualité, lorsqu'ils avaient de la personnalité, se sont créés un type qu'ils ont presque fini par pasticher.. Ils se révélaient incapables d'échapper à leur personnage ainsi Matheson, ainsi Bradbury encore, ou Sturgeon.. Ce n'est en rien les diminuer que de reconnaître qu'ils n'ont pas pu échapper à leurs hantises, et qu'au lieu de découvrir ce monde immense et réel qui s'étend au-delà des murailles du présent, ils ont fini par se murer dans la prison sombre ou dorée de leur esprit.. Blish, lui, est trop soucieux de l'avenir pour se laisser prendre au piège de l'imagination.. Au contraire des écrivains précédents, il projette moins ses rêves qu'il ne construit des architectures.. C'est plus un intellectuel qu'un artiste.. Et de ce fait, il est plus loin du fantastique que les écrivains précédents et plus proche de la pure science fiction.. Ce serait une erreur de croire que James Blish a commencé par écrire les œuvres secondaires doit il a été question plus haut, puis s'est attelé à quelques grandes œuvres.. En fait les trois réussites dont il va être question se sont intercalées entre des romans moins réussis, et des nouvelles d'importance secondaire.. Ces trois réussites ont quelque chose de commun  ...   par fabriquer un minuscule objet d'antimatière qu'ils pourront projeter dans l'autre univers et envoyer ainsi en exploration.. Puis, forts des enseignements qu'ils ont tirés de cette expérience, ils tentent de se projeter au moment ultime dans cet univers neuf, et de recommencer, là-bas — dans une solitude et un dénuement total, car rien ne subsistera de leur monde — l'Histoire.. Ils seront comme des dieux, puisqu'ils donneront à ce continuum vierge sa forme, sa couleur et son visage.. Dans l'ultime épreuve, ils dominent totalement le monde.. Et ils réussiront.. Il semble après ce livre que la boucle soit bouclée, définitivement.. Il semble qu'il soit impossible d'aller plus loin, que le programme en trois points, lutte contre la mort, lutte contre l'espace, lutte contre le temps, soit achevé.. Mais Blish nous laisse entendre que de nouvelles sociétés vont se créer dans les replis de ce nouvel espace.. D'autres livres suivront.. Ils ne sont pas encore parus.. Mais il se peut qu'ils représentent un véritable événement s'ils poursuivent encore la notable évolution que représentent les trois ouvrages existants.. Ou peut-être sera-ce un échec.. Il semble en tout cas que.. forment déjà l'un des ensembles les plus cohérents et les plus remarquables, au moins sur le plan intellectuel, de toute la science-fiction.. Selon des voies totalement différentes, Blish a retrouvé là le lyrisme visionnaire de Stapledon dans ses.. Il est singulier pourtant de rapprocher ces deux esprits.. Stapledon est davantage un philosophe, un moraliste, voire un métaphysicien.. Il considère l'ensemble de l'histoire humaine comme une symphonie dont chaque individu est une note : « Man himself is music ».. Rien de tel chez Blish, dont la conception est toujours opérationnelle, presque pratique.. Pas d'utopie, mais une Histoire ; pas de métaphysique, mais une cosmogonie ; pas de morale, sinon celle de la conquête.. Mais ici et là on retrouve une foi identique en l'homme, non point une foi abstraite désincarnée, mais bien une confiance concrète, qui est peut-être une caractéristique de notre temps, dans les possibilités quasi divines mais pourtant rationnelles de l'homme.. Le rapprochement apparaît plus nécessaire encore si l'on pense au roman de Blish,.. , qui ne le cède en rien de par l'ampleur du thème à la série dont il vient d'être question.. Stapledon, dans.. , se sert également de la notion de mutation et décrit une succession de races différentes qui toutes pourtant sont humaines.. La différence et l'unité.. C'est aussi le sujet de.. Mais tandis que Stapledon situait cette opposition dans le temps, Blish va la loger dans l'espace.. Le thème de l'expansion humaine dans la galaxie était déjà évoqué dans.. Il est repris et développé selon sa logique propre dans.. — les étoiles ensemencées.. Car c'est bien de l'ensemencement des étoiles qu'il s'agit.. Blish a inventé un terme pour qualifier une tentative prodigieuse : la pantropie.. Deux thèses s'affrontent en ce qui concerne la colonisation des autres mondes.. Les tenants de la première défendent le.. terraforming.. , c'est-à-dire l'adaptation des mondes colonisés à l'homme, ou encore la vie sous d'immenses globes protecteurs.. Mais d'autres, plus hardis, préconisent l'adaptation de l'homme aux mondes neufs.. Ils estiment que le temps est venu pour l'espèce humaine de devenir aussi multiple que l'univers, et d'assumer ici et là des formes différentes recouvrant toutes la même qualité humaine.. Les oppositions sont nombreuses, violentes, mais la pantropie, parce qu'elle est réaliste, en triomphera.. On voit le lien avec la mythologie de Stapledon.. L'humanité pour Stapledon englobait toutes ces espèces étalées sur des millions d'années.. L'humanité pour Blish, c'est ce grouillement de races différentes répandues sur des millions de mondes.. Dans une perspective comme dans l'autre, la notion de forme humaine, de nature humaine, de canons prescrits de toute éternité, cède, éclate et se perd dans l'abîme réservé aux concepts dépassés.. Et dans une œuvre comme dans l'autre, on retrouve au fond la même confiance dans la plasticité presque infinie de la vie, et de notre espèce.. Et c'est cette confiance même qui donne aux deux écrivains le plus de chance de survivre dans la mémoire des hommes, de ceux au moins qui n'attachent pas une valeur finale à la courbe d'un front ou à la couleur d'une peau.. Ce roman qui a pour personnage principal une espèce est en réalité composé de quatre nouvelles qui ont été publiées séparément dans des revues aux États-Unis.. La première est la plus dramatique puisqu'elle relate l'opposition à laquelle ont à faire face sur la Terre et dans l'espace les tenants de la pantropie.. Blish y fait preuve d'un sens tout particulier du retournement des situations.. Dans la deuxième, il conte une expérience réussie d'ensemencement d'un monde singulier, mais c'est sans doute dans la troisième qu'il donne la mesure de sa valeur et qu'il atteint à une grandeur rare.. Un navire de l'espace a échoué sur une planète presque entièrement aquatique.. Son équipage était chargé précisément de répandre sous des formes variées l'espèce humaine dans une partie de la galaxie.. Il sait qu'il est condamné, que l'accident est irréparable.. Mais, désespérément, il tente de se donner une descendance.. De sa propre chair, il tire le matériel génétique qui donnera naissance à une nouvelle humanité adaptée à ce monde.. Et pour donner à cette race toutes les chances de survie, les biologistes la dotent de certains caractères.. Cette race sera minuscule et prendra naissance dans une simple flaque d'eau.. Mais elle parviendra pourtant — un jour — à contrôler ce monde et à rejoindre ses sœurs humaines dans l'espace.. Et nous assistons à la naissance, à l'histoire primitive de cette race, définitivement coupée de ses origines, se forgeant déjà des mythes, et tâchant de dominer le milieu qui l'environne, faisant alliance avec le peuple mystérieux des unicellulaires, follement désireuse enfin d'atteindre cette région inconnue qu'elle nomme l'espace dans ses rêves, et croyant l'avoir atteinte le jour où, dans un navire de bois, elle est parvenue à quitter pour la première fois Sa flaque d'eau et à en atteindre une autre.. « Nous avions franchi l'espace, » disent en substance les héros minuscules et grandioses de Blish, « nous avions atteint un autre monde, au péril de nos vies et, bien que nous ignorions encore quel est le sens du mot étoile, nous savons que nous atteindrons un jour ce qu'il représente et que nous le conquerrons.. Dans cette nouvelle plus que dans d'autres, Blish a parfaitement exprimé sa confiance dans la vitalité de l'espèce humaine, dans ce besoin qui la pousse à aller plus loin.. Besoin qui ne va pas sans heurts.. Car toutes ces races différentes sont souvent, même dans ce lointain avenir, considérées avec mépris par les Terriens de la Vieille Planète.. Un racisme neuf apparaît.. Mais il est condamné, car déjà les Terriens “classiques” ne sont plus les plus nombreux et la Terre elle-même a changé.. Dans la dernière nouvelle du livre, une expédition a pour tâche de déposer sur la Terre elle-même, qui est devenue un désert, des Hommes Adaptés.. La boucle est bouclée.. L'espace a rendu à la Planète Mère ce qu'elle lui avait prêté.. Car le temps emporte les civilisations et leurs conflits, les types humains et leurs griefs, mais l'homme demeure.. Ou bien change-t-il ? Ou bien existe-t-il quelque part certaines formes de vie qui soient parfaitement étrangères à l'homme, qui ignorent ses problèmes profonds ? Tel est l'argument du dernier roman de Blish, sans doute le meilleur qu'il ait écrit,.. un Cas de conscience.. , qui vient d'être publié en français.. L'originalité de ce livre est grande.. Ne met-il pas en scène une équipe d'exploration qui compte un biologiste, Jésuite de son état, et porté de ce fait à poser certains problèmes en théologien ? Cette mission découvre sur Lithia une civilisation qui semble ignorer le bien et le mal.. Est-ce là un monde qui a ignoré le péché originel, se demande le Père Ruis-Sanchez, ou bien s'agit-il d'une œuvre de Satan s'efforçant ainsi de tromper les hommes ? Un Lithien est ramené sur la Terre par l'expédition et il y sème en un temps record une certaine perturbation.. Ce qui donne à Blish l'occasion de dresser un tableau rapide d'une civilisation de l'avenir passablement décadente et qui ne va pas sans rappeler celle qu'avait décrite Bester dans.. l'Homme démoli.. Terminus les étoiles.. Le livre regorge de personnages et d'idées.. De personnages, d'abord, non point de simples silhouettes, mais bien de personnalités vivantes, agissantes, comme celle du Père Ruis-Sanchez, ou encore du comte des Bois d'Averoigne, procureur de Canarsie, et grand savant devant l'Éternel, ou celle d'Ectverchi, le Lithien, saurien de plus de trois mètres de haut, grand expérimentateur lui aussi et tenant l'espèce humaine pour une singulière fourmilière.. D'idées ensuite.. Et les idées sont peut-être plus importantes que les personnages.. Car elles sous-tendent les personnages, elles les font se mouvoir, mieux elles les expliquent.. Les personnages sont des idées et inversement, sans pour cela que la profondeur soit ôtée aux idées ou la vie aux personnages.. Car l'intelligence de l'auteur est toujours à l'affût derrière les péripéties de l'histoire.. Ainsi le Père Ruis-Sanchez a pour lecture favorite le.. finnegans wake.. de Joyce et il dit quelque part, en substance, qu'il faut y considérer d'abord les idées, au sens fort, au-delà des personnages et des émotions qu'ils peuvent susciter, qu'il faut les tenir pour les fils d'une trame.. Et cela est tout aussi vrai, plus peut-être encore, pour le roman de Blish.. Car Blish est en définitive un intellectuel.. Il y a toujours quelque chose de “fabriqué” dans ses histoires plutôt que de ressenti.. Mais cela n'est pas un défaut.. Ce serait plutôt une qualité.. Il se peut tout simplement que nous soyons en train de passer d'une littérature à fleur de peau, à fleur de nerfs, qui a sombré déjà dans la recette ou dans la facilité, à une littérature plus fine, plus construite, plus pensée et repensée, non pas forcément logique, mais consciente, et dont le piment essentiel tienne aux idées.. Des œuvres comme celles de Blish sont peut-être les signes avant-coureurs d'une révolution déjà faite, mais dont tout le monde, même de l'autre côté de l'océan, même dans le domaine limité de la science-fiction, est en train de prendre brusquement conscience.. En français :.. Séquence sigma.. (Clancier-Guénaud, 1987) ou.. les Six lendemains.. (les Belles lettres/Manitoba, 1999).. jeudi 26 septembre 2002 —.. jeudi 26 septembre 2002..

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