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    Archived pages: 1235 . Archive date: 2013-12.

  • Title: Archives stellaires/Klein/Préfaces et postfaces/Encyclopædia jeuryalis | Quarante-Deux
    Descriptive info: section Gérard Klein.. tout Quarante-Deux.. Sauter la navigation.. accueil.. exliibris.. pgeff.. kws.. récits.. prix.. galerie.. carnets.. photos.. Vous êtes ici :.. →.. Archives stellaires.. préfaces et postfaces.. Encyclopædia….. Sections.. Bozzetto.. Curval.. Klein.. Divers.. Navigation.. l'auteur.. présentation.. liste des préfaces.. Gérard Klein : préfaces et postfaces.. Jean-Pierre Dupont :.. Encyclopædia jeuryalis.. l'Académie de l'espace • Orion nº 8, août 1989.. Des mots pour l'avenir.. U.. n des paradoxes de la Science-Fiction veut qu'elle use pour décrire l'avenir — ou parfois le passé lointain — des mots du présent.. L'anachronisme ou l'anatopisme langagier ne lui est certes pas propre.. Le roman historique ou exotique rencontre la même difficulté théorique.. Il s'en tire à coup de conventions.. Mais dans le cas de la Science-Fiction, il s'agit de définir ou de suggérer des êtres, des situations ou des choses qui n'existent pas encore, qui n'existeront peut-être jamais, qui n'ont, par principe, jamais été nommés.. Si l'auteur de Science-Fiction s'y dérobe, il lui manque quelque chose et cela d'autant plus que, familier de la réflexion sur le changement, il sait à quel point le vocabulaire le plus courant a évolué en quelques dizaines d'années.. Un des auteurs français contemporains les plus conscients de cette nécessité fut Daniel Drode, aujourd'hui disparu, qui, dans la lignée de la Novlangue de George Orwell, s'efforça d'inventer une autre langue et jusqu'à une autre syntaxe dans son étonnante.. Surface de la planète.. À l'autre extrémité du spectre, le prurit langagier a saisi nombre d'auteurs plus populaires qui se sont efforcés de convoyer de l'étrange en concoctant des noms d'espèces ou de héros presque imprononçables, en tout cas étrangers à nos habitudes scripturales et phonétiques.. Ils se contentent le plus souvent d'accumuler les lettres d'ordinaire laissées pour compte, les K, X, Z, ou de les associer à quelques voyelles égarées en couples improbables.. Et bien que cette onomastique tourne vite à la caricature, il est vrai qu'il y a place pour une sorte de jubilation de l'étrangement dans ces assemblages linguistiquement impies.. Parce qu'il n'y a pas de sujet d'étude idiot, je suggérerais volontiers à des linguistes d'en dresser le catalogue et de tenter de repérer les mécanismes, sans doute primaires, de ces fabrications.. Il y a là quelque chose qui évoque l'exploration lexicale, également jubilatoire, des enfants et le souci de certains de s'inventer des langues ou des codes, soit pour dire et n'être pas compris, soit pour ne rien dire d'intelligible dans l'espoir d'être entendu.. J'ai tenté de montrer, ou du moins de suggérer, dans mon essai Trames et moirés (in.. Science-fiction et psychanalyse.. , Dunod 1986) que les mots relevaient, pour les subjectivités collectives, du rituel de l'obsessionnel et que c'était même par là, en se coupant des variations aussi subtiles qu'infinies du réel, qu'ils acquerraient du sens, un sens échangeable.. J'ajouterai aujourd'hui, faute de l'avoir fait à l'époque, au moins explicitement, qu'ils ont tout autant une dimension fétichiste, la jouissance du mot supplantant celle de l'objet, ce qui est bien l'affaire de toute la littérature et plus spécialement de Science-Fiction, qu'elle en use par la sacralisation d'un mot, par son détournement ou par son invention.. Celui que le retour du terme distorseur (Van Vogt) dans un contexte à la fois imprécis et répétitif ne conduit pas à la représentation de la chose et de ses effets et qui n'en jouit pas comme le pervers de son fétiche n'a ni l'usage ni la compréhension de la Science-Fiction, ni probablement la capacité de jouer.. Toutefois, au contraire du fétichiste ordinaire, le lecteur ne s'accordera ce plaisir que dans un contexte particulier, celui de la lecture de tel livre et donc de la formation de cette subjectivité collective particulière constituée par la rencontre de l'auteur et de ses lecteurs.. Il restera disponible pour d'autres aventures du même genre.. En quelque sorte, il pourra fétichiser un mot le temps de sa suspension volontaire d'incrédulité, l'admettre dans sa réalité subjective puis l'en faire ressortir et par là-même, faire l'expérience d'un doute excellemment subversif sur la portée de tout mot.. L'amateur de Science-Fiction qui a été au bout de son expérience en vient peut-être à considérer tout terme, courant ou néologique, comme renvoyant à une émotion, intellectuelle, affective ou esthétique, et non pas à une catégorie ou à un segment du réel.. Son état provisoire de crédulité acceptée devrait le rendre capable de supporter sans dommage le doute le plus extrême et donc contribuer à le libérer de la tyrannie inaperçue des vocabulaires qu'entretiennent les dictionnaires, ces cimetières alphabétiques d'idées.. Ce serait là une démarche qui s'établirait à l'opposé et même à l'encontre de la magie et de tous les fanatismes qui enferment dans les mots, les formules, les prières, une toute-puissance insurmontable autant qu'éternelle.. Dans une de ses propositions les plus contestables, Roland Barthes stigmatisait le langage (tout langage) comme totalitaire.. C'était privilégier à l'excès une limite du langage, celle où il se trouve confondu à force d'univocité avec une réalité collectivement subjective qui se fait passer pour le seul réel, celle où il devient un  ...   ne saurais préjuger de l'exactitude veut que Michel Jeury ait utilisé comme source de documentation une collection de France-Observateur, ou du Nouvel Observateur.. Ce qui est remarquable en tout cas, c'est qu'il nous ait donné et qu'il nous donne toujours l'impression de lire ce qu'on risque de trouver dans les pages d'un magazine du millénaire prochain.. En nous en prévenant, il nous arme.. Je tiens ce don pour une manifestation aiguë d'intelligence prospective et, mieux encore, de poétique sociale, que cela convoie l'angoisse, l'effroi ou l'émerveillement.. Il me semble légitime d'y voir la réédition de la découverte par l'enfant sauvage Michel Jeury de l'univers moderne et urbain au travers de ses premières lectures.. Il se trouvait en porte-à-faux entre son environnement immédiat, rural et sensuel, et le monde distant qu'il apprenait et déchiffrait à travers des mots écrits ou entendus à la radio, en quelque sorte étrangers.. Parce que Michel n'a jamais cessé de commencer à pénétrer dans la modernité et qu'il est en quelque sorte toujours, méfiant et surpris, demeuré sur son seuil, il est mieux que la plupart à même de nous introduire à son extrême pointe, en tout émerveillement et lucidité.. Le risque évident est que le lecteur, de nos jours de moins en moins aventureux à mesure qu'il se croit mieux informé, de plus en plus crédule tandis qu'il se pense revenu de tout, ne s'y perde.. Et je dois confesser ici un crime d'éditeur.. C'est qu'il m'est arrivé de demander à Michel de réfréner son enthousiasme sémantique.. Ainsi pour.. l'Orbe et la roue.. Mais comme tout se crée et que rien ne se perd, je gage qu'il a replacé ailleurs les créations que ma prudence trop connue l'incitait à écarter.. S'il ne l'a pas fait, il me reste à souhaiter que le présent lexique, ou un autre à venir, réunisse dans une perspective borgésienne ceux de ses mots inventés qu'il n'a placés dans aucune œuvre.. Les mots sont un écran du monde.. Au double sens du mot écran.. Quelque chose sur quoi le monde vient se représenter et quelque chose qui fait obstacle à la perception directe du monde.. De même que nos yeux nous permettent de voir de la réalité et nous retranchent du réel.. Mais qui s'arracherait les yeux pour mieux le percevoir ? Qui, sinon Michel Jeury, dont la dernière phrase des.. Yeux géants.. souligne mieux que tout commentaire que l'avenir essentiel demeure au-delà du langage.. L'humanité est ainsi faite par son origine et par son histoire qu'elle se déploie non pas dans un seul monde mais dans une profusion de mondes qui tiennent tous dans la limite des langages actuels ou possibles.. Le monde de l'homme, c'est celui des mots.. Vaste pour chaque homme, petit pour l'univers.. Ceux qui l'élargissent sont des conquérants.. Je voudrais pour illustrer ce propos citer deux anecdotes personnelles.. La première, que Michel Jeury connaît bien, renvoie à ma nouvelle Jonas.. Lorsque je commençai de l'écrire, un néologisme s'imposa à mon esprit, absurde dans son opacité, sans que je puisse lui donner de véritable sens : ubionaste.. Et quelques pages plus loin, sans aucun effort particulier, il se décomposa pour se trouver un sens : unité biologique de navigation stellaire.. Je n'ai jamais cessé de m'interroger sur sa genèse.. Venait-il de l'avenir ? De l'inconscient ? Le temps de son invention s'est-il inversé par un processus chronolytique ? J'ai en tout cas mesuré ce jour-là que l'écrivain ne sait pas ce qu'il fait et que c'est quand il ne le sait pas qu'il atteint — peut-être — au bonheur de l'invention.. La seconde anecdote est toute récente.. J'ai organisé avec Jackie Paternoster en 1988 une exposition d'œuvres d'art créées sur ordinateurs.. Le terme classique d'infographie ne nous plaisait pas.. Dominique Martel venait de forger celui de pixelliste, autrement plus heureux et plus simple.. Et j'ai pu constater que le seul emploi de ce mot nouveau, chargé de merveilleux, nous ouvrait comme par magie toutes les portes dans un moment où nous risquions d'être confrontés à l'échec.. Les œuvres des artistes n'avaient pas changé, mais qu'ils fussent baptisés pixellistes balaya tout scepticisme et enchanta nos commanditaires.. Un mot avait fait basculer le virtuel dans le réel.. Les humains sont donc nominalistes pour le meilleur et pour le pire.. Les créateurs de mots suscitent donc de l'humanité au-delà de ce que, en un temps donné, il paraissait possible de dire avec des mots humains.. Ils étendent un réseau qui n'a ni origine ni fin, qui ne leur appartient pas mais qu'ils habitent avec tous les autres humains et qui est l'âme de notre espèce.. Ils défient la répétition qui est pourtant leur arme secrète.. En vérité — mais ceci ne doit pas être divulgué — on ne nomme vraiment que ce qui n'existe pas encore.. Ce qui suit le démontre.. © Quarante-Deux.. — Reproduction interdite sans autorisation.. Voir les.. conditions d'utilisation.. Création :.. mercredi 31 janvier 2001 —.. Modification :.. dimanche 18 février 2001.. Adresse du site :.. haut de page.. écrire à Quarante-Deux..

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  • Title: Archives stellaires/Klein/Préfaces et postfaces/En terre étrangère | Quarante-Deux
    Descriptive info: En terre….. Robert Heinlein :.. En terre étrangère.. Robert Laffont • Ailleurs et demain, nouvelle édition (augmentée d'une postface) d'octobre 1999.. Chercher ce livre sur.. amazon.. fr.. D.. ans l'œuvre abondante et variée de Robert Heinlein,.. occupe une place à la fois centrale et singulière.. Lorsque Robert Heinlein publie, en 1961,.. , il a cinquante-quatre ans et il est en pleine possession de ses moyens, au faîte de sa carrière et de sa gloire.. Il obtient avec ce livre son troisième prix Hugo pour un roman, après.. Double étoile.. en 1956 et.. Étoiles, garde-à-vous !.. (1).. en 1960.. conservera durablement la réputation d'être son meilleur roman, « en tout cas de loin le meilleur des livres qu'il écrivit dans sa dernière manière ».. (2).. Pierre Versins est plus nuancé, qui y « trouve le meilleur et le pire Heinlein ».. (3).. Lorris Murail rappelle, dans.. les Maîtres de la science-fiction.. (4).. , qu'.. fut le premier roman de S.. -F.. à figurer sur la liste des.. best-sellers.. du.. New York times.. Ce serait l'œuvre où Heinlein inaugure une nouvelle manière, plus complexe ou plus touffue que celle des textes précédents, et qui annonce les romans-fleuves de la dernière période.. C'est celle où il déplace ses centres d'intérêt de la technologie vers l'organisation de la société et le sens de la vie.. Celle aussi où il donne libre cours à sa tendance — ancienne — à philosopher — voire à ratiociner — au fil de digressions interminables à peine habillées de dialogues.. C'est enfin probablement son roman le plus élaboré, le plus adulte, le plus mûr, sinon le plus abouti, en tout cas le plus ambitieux.. C'est aussi celui qui rassemble ses préoccupations, ses contradictions, ses obsessions, ses trouvailles et ses tics.. Tout d'abord, notons que Heinlein lui-même conserve la première place au Panthéon des auteurs par-delà sa disparition en 1988, au moins pour les lecteurs américains.. Ceux-ci l'ont hissé en 1999 au rang du meilleur auteur de S.. de tous les temps pour la troisième fois, après 1973 et 1988, à travers des questionnaires émis par la revue.. Locus.. ces années-là.. Heinlein devance Isaac Asimov et Arthur C.. Clarke avec qui il forme chaque fois le trio de tête, suivi en 1999 par Philip K.. Dick, Ursula K.. Le Guin et Robert Silverberg.. Cette persistance de sa gloire aux États-Unis pose une question, d'autant qu'elle est loin d'être aussi éclatante en Europe et en particulier en France.. Un conte philosophique ?.. Heinlein est alors surtout réputé pour son sens de l'invention technique et ses aventures spatiales qu'il combine à merveille dans son.. Histoire du futur.. Inventeur probable du concept, il y loge en ordre dispersé bon nombre de ses nouvelles et de ses romans.. Or, précisément,.. ne fait appel à aucune merveille technique, se déroule sur Terre et non pas dans l'espace, et se situe dans l'avenir tout proche et non pas dans le plus ou moins lointain avenir de l'histoire du futur.. C'est en apparence une sorte de conte politico-philosophique, une version modernisée des.. Lettres persanes.. de Montesquieu ou, dans une certaine mesure, des.. Voyages de Gulliver.. de Swift et du.. Micromégas.. de Voltaire et plus encore de.. l'Ingénu.. du même.. Un étranger aussi radical qu'il se peut débarque dans notre société, ou dans une société qui en reflète les travers, et s'étonne, s'émerveille, s'effraie des usages qui nous semblent les plus communs.. Valentin Michael Smith n'est nullement un bon sauvage à la Rousseau : il vient, comme les Persans, d'une société raffinée et même plus avancée qu'aucune de celles de la Terre.. Il s'étonne de la violence et de la souffrance auto-infligée par frustration et culpabilité des Terriens, prêche la libération sexuelle en donnant l'exemple, la communauté des biens — il est vrai qu'il est richissime —, la contestation de toutes les autorités publiques, et une forme si intégrale de pacifisme qu'il lui sacrifiera sa vie terrestre dans un abandon christique après évidemment avoir fondé une religion.. C'est là que les choses se corsent.. Car cet auteur prêchant — le mot n'est pour une fois pas trop fort — l'amour libre, l'anarchisme et le pardon des offenses a publié juste auparavant, en 1959,.. qui lui valut d'être considéré comme un militariste forcené par les plus modérés de ses détracteurs.. Quant aux plus acharnés, parmi lesquels Pierre Versins, ils le taxent carrément de racisme.. Un auteur controversé.. Encore faut-il s'entendre sur les mots.. Si l'on entend par militarisme, comme c'est en général le cas en Europe, le système social prussien qui place l'armée au sommet de la hiérarchie sociale et ne conçoit la société que fondée sur ce modèle, héréditaire et aristocratique de surcroît, modèle du reste largement inspiré du bonapartisme et qui trouva un avatar dégénéré dans le national-socialisme, Robert Heinlein n'est certainement pas militariste.. Son système serait plutôt dérivé de la démocratie restreinte athénienne, passablement impérialiste, soit dit en passant, où les hommes libres ont pour privilège et devoir de défendre la patrie, et où ce prix du danger fonde leur accession aux droits civiques.. Le reproche que l'on pourrait faire plutôt à Heinlein serait celui d'une extraordinaire naïveté dans cet ouvrage.. (5).. , si cette naïveté ne s'étendait à toute son œuvre et surtout si elle n'était en partie feinte.. Il convient de ne jamais sous-estimer le côté retors et roublard de Robert Heinlein qui, en bon professionnel, sait parfaitement faire se rejoindre les attentes de son public et ses positions personnelles, et qui n'hésite jamais à jouer sur les contradictions internes de ce public : c'est pour l'essentiel le même qui le plébiscite deux fois en accordant le prix Hugo à un roman “militariste” puis à un roman “mystico-pacifiste”.. Lorsque Pierre Versins accuse Robert Heinlein de racisme, il invoque.. Sixième colonne.. , qui décrit l'invasion de l'Amérique par des “Panasiates” sino-japonais particulièrement peu sympathiques, mais il néglige le contexte de sa parution en 1941 et commet de la sorte un anachronisme délibéré.. Depuis l'invasion de la Mandchourie chinoise en 1937 par les Japonais, les articles et les ouvrages de diplomates et de journalistes américains se multiplient non sans quelques raisons pour dénoncer le bellicisme nippon.. Le vrai problème du roman n'est pas là ni même dans la réanimation du vieux thème du péril jaune.. Il réside dans son invraisemblance fondamentale : sept super-héros utilisant comme arme une religion truquée à coups de prouesses scientifiques parviennent à mettre en déroute quelques centaines de millions d'envahisseurs !.. De même, lorsque Versins reproche à Heinlein de prévoir dans.. l'Enfant de la science.. (1942) des “cartes génétiques” permettant de corriger les “aberrations de la nature”, il oublie que le thème a été fréquemment abordé au moins depuis 1924 (par Haldane, biologiste britannique, qui proclame un marxisme militant) et que l'eugénisme est une utopie fréquemment cultivée à gauche dans l'entre-deux-guerres.. À l'inverse, il serait certes abusif et anachronique de voir dans ce roman une préfiguration de la génétique moderne qui n'apparaîtra que dans les années cinquante.. (6).. Mais les problèmes, notamment éthiques, soulevés par Heinlein ont conservé, voire trouvé, une actualité frappante.. (7).. Versins aurait peut-être été mieux inspiré d'accuser Heinlein de xénophobie à propos de son traitement de certains extraterrestres.. Ainsi dans.. Marionnettes humaines.. (1951) et dans.. , les E.. T.. qui parasitent ou agressent les humains sont des méchants sans nuances.. Mais, dans le premier, nous sommes quelques-uns.. (8).. à percevoir une parodie, jusque dans sa veine paranoïaque, du roman d'invasion qui avait fait florès dans les.. pulps.. , et, dans le second, les insectoïdes agresseurs tiennent une place des plus réduites, celle d'un faire-valoir.. Au contraire, lorsque Heinlein brosse des portraits élaborés d'extraterrestres, notamment dans ses récits pour adolescents, il les rend en général sympathiques et plus humains que les humains, et souvent plus évolués.. Un drôle de penseur.. De même, lorsqu'on se risque à un examen des idées politiques de Robert Heinlein, ce à quoi invitent les sermons de plus en plus nombreux qu'il délivre à partir précisément d'.. et d'.. , on découvre non seulement un certain flou de la pensée, après tout excusable chez un écrivain, mais aussi son évolution et ses nombreuses contradictions internes.. Dans.. , Heinlein paraît appeler de ses vœux une société rationnelle, planifiée.. (9).. , centralisée et policée même si elle exalte un trait aussi ridicule et, pour tout dire ici, humoristique que le duel en public comme garant des bonnes manières.. Ce sont.. les Trois mousquetaires.. au.. xxi.. e.. siècle !.. À partir d'.. , il développe une sorte d'anarchisme imprécis qui donne la primauté à l'individu, et il semble finir par rejoindre les libertariens dans ses dernières œuvres.. Cette position apparaît en contraste absolu avec celle longuement exposée dans.. où l'individu doit, si nécessaire, sacrifier sa vie à la défense de la collectivité.. Altruisme, égoïsme, suprématie de l'intérêt collectif ou primat de la volonté individuelle, Heinlein semble ne pas pouvoir choisir, sinon en invoquant le thème de la responsabilité illimitée de l'individu envers lui-même et envers son groupe.. Tout au plus peut-on remarquer que jeune, pauvre et militaire, il pencherait plutôt du côté de l'organisation et de la collectivité, et qu'à mesure qu'il s'enrichit et conquiert  ...   éclipser tout à fait une action de plus en plus inconsistante, aient obtenu d'un vaste public le même accueil enthousiaste que les ouvrages antérieurs mieux maîtrisés.. Ils ont raisonné à l'envers et auraient dû se demander si le public de Heinlein, qui ne leur ressemblait guère, n'était pas précisément friand surtout de ces digressions.. Au bar.. Robert-Heinlein.. , ce public préférait sans doute entendre le vieux maître les enfiler interminablement plutôt que de le suivre dans des extrapolations scientifiques qu'il prétendait, au mépris de toute véracité dans la plupart des cas, conduire rigoureusement.. Ce n'est pas en dépit de ses sermons que la popularité de Heinlein est demeurée intacte, c'est grâce à eux.. De même est-on conduit à s'interroger sur le défaut supposément tardif de notre auteur, qui l'aurait conduit à allonger démesurément ses romans à partir précisément d'.. Mais la publication en 1990, après la mort de Heinlein, du texte “intégral”, plus long d'environ quarante pour cent que celui publié en 1961, avec un succès considérable, donne à penser.. (14).. D'une part, le public spécifique de Heinlein semble trouver qu'en ce qui le concerne, plus c'est long, plus c'est bon.. D'autre part et surtout, le débordement quantitatif du texte ne semble pas avoir procédé d'une évolution spécialement tardive de sa manière.. Ou bien, en effet, ce travers était consubstantiel à Heinlein depuis ses débuts mais il parvenait à le contrôler en se relisant, ou bien, comme il l'a prétendu, il était “victime” d'éditeurs attentifs qui sabraient ses redites et ses bavardages.. (15).. La seconde hypothèse est la plus vraisemblable puisque de tels éditeurs ont disparu du paysage éditorial américain vers la fin des années soixante-dix, et que le marketing a exigé parallèlement de plus en plus de gros livres constitutifs de grosses piles.. De surcroît, le succès s'affirmant, personne n'a plus osé “censurer” Heinlein.. En un sens, les défauts — à mes yeux — de cet auteur — et de quelques autres — ont été exacerbés du fait du licenciement des éditeurs consciencieux et des exigences des commerciaux répondant à celles du public.. Par-delà l'horizon de la Science-Fiction.. Ce « populisme complexe, typiquement américain, qu'il a si brillamment exprimé ».. (16).. lui valut avec.. une audience qui alla bien au-delà du public de la Science-Fiction.. Durant les années soixante, ce roman devint, selon l'expression consacrée, une bible des campus, un livre-culte des.. hippies.. des années.. flower power.. Il ne fut détrôné au cours des années soixante-dix que par la trilogie de J.. R.. Tolkien,.. le Seigneur des anneaux.. Ici se situe une énigme qui, quelle que soit la solution qu'on en retient, témoigne de l'écho de Heinlein à cette époque.. Selon ce qui peut être une légende, un illuminé psychopathe, Charles Manson, inspiré par.. , fonda une sorte de groupuscule sectaire et finit par assassiner dans des conditions épouvantables l'actrice Sharon Tate, enceinte de huit mois, épouse du réalisateur Roman Polanski.. L.. 'Encyclopedia.. (17).. de Clute et Nicholls semble prudemment accréditer cette histoire, tandis que Lorris Murail.. (18).. l'invalide, indiquant que Heinlein, troublé, aurait chargé un avocat d'interroger Manson dans sa prison, et que celui-ci n'aurait jamais entendu parler de Heinlein ni lu son livre.. Ce qui nous intéresse ici, ce n'est pas que le fait soit avéré, mais que les médias de masse aient jugé habile de coltiner cette histoire, ajoutant au prestige de Heinlein une tonalité sulfureuse et témoignant de l'influence qui lui était prêtée.. Un héraut américain.. Il ne s'agit nullement ici à mes yeux d'exonérer Heinlein de ses opinions.. (19).. douteuses ni de le faire passer pour un simple prophète de bazar.. Écrivain authentiquement populaire, à tous les sens du terme, sorte de Dickens américain du.. xx.. siècle, il reflète et exprime toute une partie de l'opinion américaine.. C'est une figure du folklore américain, un témoin de son pays et de son époque, au même titre que des peintres et illustrateurs comme Norman Rockwell (côté réaliste) et Maxfield Parrish (côté utopie) plus qu'une vigie de l'avenir.. C'est sans aucun doute pourquoi son succès en Europe et plus nettement encore en France, où il semble avoir été mal lu et peu compris, est demeuré incertain.. De même que la lecture, au demeurant divertissante, de.. Popular mechanics.. (20).. , où il a certainement beaucoup puisé, nous fournit un tableau idéalisé d'une certaine Amérique moyenne, la.. philosophie populaire.. de Robert Heinlein nous intéresse moins par son contenu intrinsèque que par le tableau qu'elle suggère de l'opinion américaine.. Tableau plus fidèle et plus durable que bien des travaux d'historiens.. Si vous voulez comprendre l'Amérique, et par extension toute une partie de notre monde bizarre, étudiez le.. Lolita.. de Nabokov et toute l'œuvre de Robert Heinlein.. Notes.. Bien que ce roman ait retrouvé en surtitre dans l'édition française actuelle son titre américain de.. Starship troopers.. à la suite de la sortie du film de Paul Verhoeven qui en fut tiré en 1997, il fut initialement traduit et publié en tant qu'.. chez J'ai lu en 1974.. C'est du moins le jugement de David Pringle et de John Clute dans l'article qu'ils consacrent à cet auteur dans l'.. Encyclopedia of science fiction.. (John Clute Peter Nicholls.. Londres : Little, Brown/Orbit, 1993).. Encyclopédie de l'utopie, des voyages extraordinaires et de la science fiction.. Lausanne : l'Âge d'Homme, 1972.. Bordas, 1993.. Cette naïveté est ici sans doute exagérée par le fait que Heinlein destinait.. à un public adolescent.. C'est du reste, sans le savoir, la raison pour laquelle je n'ai pas publié en français ce roman qui ne me semblait pas suffisamment “adulte” pour Ailleurs et demain.. L'eugénisme est ici fondé sur la sélection, planifiée mais ne s'opposant jamais aux désirs des individus, des traits souhaitables, et non sur la modification génétique, inimaginable à l'époque.. Pierre Versins fait un assez mauvais procès ici à Heinlein car celui-ci ne préconise explicitement que l'élimination des facteurs de morbidité.. Il vaut de souligner que le récent roman de Greg Bear,.. Oblique.. , présente une similitude frappante avec.. en ce qu'il met en scène pour la condamner, comme faisait Heinlein, une organisation factieuse qui préconise un eugénisme radical.. Dont Joseph Altairac dans une communication privée.. On pourrait qualifier de keynésienne la planification monétariste qui assure la prospérité permanente de cette société par ailleurs libérale.. Encore faudrait-il pouvoir la prendre au sérieux.. Communautariste aux deux sens du terme, celle de l'exaltation de la communauté souvent locale, et celle de la juxtaposition de communautés.. Ni dénuée non plus de lourdeur, ce qui traduit peut-être moins de la négligence que la lourdeur et la répétition caractéristique du propos de comptoir, garant de la complicité des auditeurs qui n'en sont pas dupes.. Cami est le grand représentant français de la.. , mais il n'est pas considéré comme un écrivain notable.. On sait que Robert Heinlein affirmait à qui voulait l'entendre que sa littérature n'était appuyée que sur des “faits” (.. facts.. Ce qui conduisit certains de ses critiques, dont Alexei Panshin, à dire qu'il prenait ses opinions pour des faits (.. opinions as facts.. C'est une des caractéristiques du propos de comptoir et du discours politique que d'être émaillés à tout bout de champ de formules du genre : « C'est un fait que… ».. Ce n'est pas ce texte allongé qu'on aura lu ici mais bien celui de 1961.. Plusieurs critiques, dont celles de.. , soulignent que les passages rétablis n'ajoutent rien au texte et le plomberaient plutôt.. En toute honnêteté, je dois dire que je n'ai pas lu ce texte “restauré” dont l'opportunité m'a semblé tout à fait mercantile.. Si Heinlein l'avait voulu, il aurait eu toutes les possibilités de le faire éditer avant sa mort.. Dans ses premières œuvres, il est évidement contraint par le format qu'imposait la parution en revue dans.. Astounding science fiction.. , sous la férule de John W.. Campbell, Jr.. op.. cit.. Op.. La notule de Murail est intéressante à plus d'un titre.. D'abord, il exonère Heinlein de toute responsabilité dans cette affaire en indiquant que Manson était à peu près illettré, ce qui traduit probablement.. illiterate.. , qui signifie inculte et non pas.. stricto sensu.. illettré.. Manson pouvait être inculte et avoir lu.. dans une édition de poche, ou en avoir simplement entendu parler, ce qui nous renvoie à la tradition orale.. Ensuite, Murail note que Manson aurait subi l'influence de l'Église de scientologie et des théories de L.. Ron Hubbard.. Ce qui est ici intéressant, c'est qu'il y a des points de rencontre entre Hubbard et Heinlein : tous deux, auteurs de.. , étaient fascinés par l'idée de la création de religions artificielles, ainsi Heinlein dans.. et dans.. La différence notable est que Heinlein s'est contenté d'en parler et que l'idée de passer à l'acte lui aurait certainement fait horreur.. Le “culte” qui lui est voué demeure purement littéraire.. Elles mériteraient de toute façon un examen détaillé, impossible à conduire ici, notamment à propos du “féminisme” de Heinlein, de son “libéralisme économique”, de ses conceptions politiques, voire de sa confiance incertaine en l'immoralité de l'âme.. Qui parut longtemps en France, et y fut apparemment prisé, sous le titre de.. Mécanique populaire.. mardi 12 décembre 2000 —.. lundi 4 juin 2001..

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  • Title: Archives stellaires/Klein/Préfaces et postfaces/Livre d'or Frank Herbert | Quarante-Deux
    Descriptive info: Livre d'or Frank Herbert.. Frank Herbert :.. le Livre d'or.. Presses Pocket 5018, mars 1978, réédité en février 1989 sous le titre de.. le Prophète des sables.. Une définition de l'univers.. Je postulerai seulement une triple fonction (de l'écriture) : inventorielle, juridique et mythique.. Le livre est donc catalogue, traité de droit et cosmogonie.. Et telle est sa vocation pour être serviteur de la passion délirante.. Catalogue, c'est là l'expression du démembrement totalisateur où se marque la fonction du témoignage.. Traité de droit qui fixe ma place et celle des autres dans un monde ordonné.. Mythe des origines où je refais la création du monde et qui par là même m'enjoint la tâche d'expliquer son désordre.. André.. Green.. Transcription d'origine inconnue in.. Nouvelle revue de psychanalyse.. 16, automne 1977.. ne image de l'univers héritée du dix-neuvième siècle et qui imprègne encore profondément la sensibilité contemporaine : sur un fond inerte, matériel, s'agite une mystérieuse architecture, la vie.. Si l'évolutionnisme a jeté un pont entre l'animal et le végétal, un abîme dualiste persiste qui les sépare du règne minéral.. [1].. Dans les innombrables œuvres ayant pour thème l'exploration spatiale, les étoiles, les planètes et jusqu'à l'espace lui-même, apparaissent comme un support, les constituants d'une scène sur laquelle se meut l'homme, scène agitée seulement de tressaillements mécaniques.. Il arrive certes qu'une planète entière soit créditée de la vie, comme dans.. l'Homme qui fit hurler le monde.. de Conan Doyle, mais c'est alors son statut ontologique qui est changé.. La barrière, déplacée, subsiste.. Elle est plus qu'ébranlée par Olaf Stapledon : l'univers entier apparaît dans.. le Créateur d'étoiles.. comme ayant un destin, mais il n'est encore que la fabrication, le jouet, d'un démiurge incompréhensible.. Dans l'ensemble de la science-fiction anglo-saxonne.. [2].. , l'homme, même menacé, continue de figurer comme un visiteur de cette scène, un transformateur de l'univers qu'il habite et exploite, univers qui le modèle en retour à la mesure de ses défis, mais avec lequel cet homme n'entretient aucune relation essentielle.. L'univers physique demeure.. l'autre.. mort, l'excrément des dieux, qu'on peut manipuler et déformer sans risque tant qu'on respecte ses lois immuables que la science précisément dévoile.. Ce dualisme entre vie et matière inanimée, qui n'est ni si ancien ni si universel, a pris fort évidemment le relais de la discontinuité antérieure entre nature et surnature.. D'où l'insistance de savants, de philosophes et d'écrivains à présumer la vie dotée d'une étincelle particulière, d'une essence irréductible à ses composantes.. L'élan vital de Bergson est l'ultime rempart contre le matérialisme.. Il y flotte, sans qu'on le dise trop haut, quelque chose du souffle divin qui anima l'argile selon le mythe.. D'où, pendant longtemps, la nécessité pour les animateurs d'homuncules et autres androïdes, et pour les ressusciteurs de cadavres, de dérober et de canaliser la foudre du ciel.. La science, à compter d'un moment difficile à préciser mais qu'on peut faire remonter au début du vingtième siècle pour la physique et aux années 1950 pour la biologie, constitue progressivement un modèle plus complexe, où la discontinuité se dissout peu à peu.. Dans le premier quart du siècle, la physique quantique introduit au cœur de la matière et au creux du temps une indétermination que l'on croyait l'apanage du vivant ; elle ouvre la voie à la chimie quantique qui enrichira la biochimie.. Cet inqualifiable scandale surprend les esprits les mieux armés puisqu'un Einstein espérera jusqu'à la fin de sa vie trouver les moyens conceptuels de le liquider.. Puis ce sont, à partir du milieu du vingtième siècle, les progrès de la chimie et de la biochimie qui font peu à peu ressortir la vie comme une nécessité de la matière, au travers à la fois de révolutions théoriques et de percées expérimentales.. Il en résulte l'élaboration d'une image renouvelée mais encore inachevée de l'univers qui le propose comme un ensemble d'interactions complexes dont la vie est un cas — un niveau — particulier.. Au lieu d'être constitué en règnes hiérarchisés, l'univers apparaît comme un tout que la raison mythique a disséqué subjectivement.. En apparence au moins, on enregistre là un retour à une conception cosmique de la situation de l'homme dans la nature, présente dans la plupart des traditions ésotériques et gnostiques, préscientifiques, privilégiant le symbole et l'analogie comme modes de préhension de la réalité.. Certains font de cette convergence inattendue un usage douteux, s'efforçant de légitimer et de justifier ainsi les scories superstitieuses de ces traditions.. D'autres tentent plus subtilement de trouver en elles des matériaux encore utilisables qui puissent fonder une conception totalisante, ni dualiste ni anthropocentrique, de la réalité.. L'écologie — science des interactions des formes de vie entre elles et avec leur environnement — est issue en partie de cette recherche.. Une écologie généralisée — aujourd'hui encore impensable — ferait intervenir à partir de l'étude d'un point d'un réseau d'interactions toutes les influences de l'univers sans privilège de localisation ni de datation.. [3].. Elle abolirait aussi le privilège ontologique du vivant et négligerait peut-être les relations partielles et triviales que nous tenons pour explicatives et causales.. Elle habiliterait sans doute pleinement le concept de surdétermination que les physiciens ont encore du mal à admettre parce que leurs protocoles expérimentaux l'écartent.. Elle exclurait l'idée qu'il soit possible de penser un modèle de l'univers et même qu'il y en ait un et un seul.. De telles préconceptions se verraient dissoutes comme autant d'illusions parfois amusantes, souvent opératoires, toujours entachées d'un biais idéologique.. De pareilles spéculations conduisent à imaginer l'univers, selon une figure classique, comme un tapis ou une étoffe dont nous ne sommes jamais sûrs de percevoir ni le dessin ni le sens des fils de trame et de chaîne.. Ce que nous prenons pour un fragment du dessin n'est peut-être qu'une tache accidentelle ou que l'ombre d'un flocon de poussière.. Là où nous croyons discerner de solides chaînes causales, il n'y a peut-être que coïncidences et continuités aléatoires qui nous cachent des relations transversales plus puissantes entre des événements qui nous semblent absurdement distincts.. Une chose est sûre : notre possibilité de connaissance n'est pas irréductiblement exilée d'une compréhension partielle de la réalité puisque ces relations nous tissent, que nous sommes nous-mêmes des images dans le tapis et qu'il nous suffirait peut-être de nous retourner pour apercevoir d'autres nœuds de l'étoffe universelle.. Cette nouvelle configuration épistémologique a commencé d'imprégner certaines œuvres de science-fiction.. On en trouverait aisément des bribes chez Theodore Sturgeon, Clifford Simak, Philip K.. Dick, Stanislas Lem, et pour les Français qui y sont d'ordinaire rebelles en raison de leur cartésianisme, chez Philippe Curval et moi-même.. Ces auteurs ont à quelque moment, à quelque degré et souvent pour s'en défier, voire pour en sourire, introduit dans leur fiction une gnostique.. Mais nulle part cette conception n'est aussi précisément exprimée que dans l'œuvre de Frank Herbert et principalement dans ses deux cycles majeurs, celui de.. Dune.. et celui des Calebans, inauguré dans.. l'Étoile et le fouet.. et poursuivi dans.. Dosadi.. On peut même proposer que l'œuvre inégale de cet auteur n'est jamais aussi saisissante que lorsqu'elle parvient à faire ressentir de l'impensé, à ébranler nos préconceptions.. ----==ooOoo==----.. Paradoxalement, à première vue, c'est à partir de lieux clos, souvent isolés du reste de l'univers, que Frank Herbert fait ressortir les interactions et les interdépendances qui constituent cet univers, comme si dans de telles bulles et dans un certain silence s'excitaient les résonances harmoniques des vibrations fondamentales au point de devenir perceptibles.. Tout se passe dans un sous-marin naufragé dans.. le Monstre sous la mer.. ; dans une communauté coupée du monde, différenciée par une nourriture spéciale et déjà soucieuse d'écologie dans.. la Barrière Santaroga.. ; sur une seule planète, désertique de surcroît, dans l'étonnante épopée de.. qui comprend six volets :.. le Messie de Dune.. les Enfants de Dune.. l'Empereur-dieu de Dune.. les Hérétiques de Dune.. et.. la Maison des mères.. ; au creux d'une sorte de fourmilière humaine dans.. la Ruche d'Hellstrom.. ; à l'intérieur d'une sphère métallique qui est tout l'astronef de l'avatar visible de l'étoile Calebane, dans.. ; au sein d'une ville entourée de murs et sise sur une planète elle-même prisonnière d'une barrière infranchissable dans.. Autant de figurations de ce que l'on appelle une niche écologique.. Dans ces lieux délimités comme des éprouvettes, les interdépendances écologiques internes ressortent mieux, mais aussi, d'une part, l'homologie entre ces microcosmes et le macrocosme, et d'autre part l'interrelation entre les deux.. Herbert rappelle ainsi que le champ clos d'une expérience, malgré le désir de l'expérimentateur d'isoler l'effet d'une seule variable, est défini par une frontière toujours perméable aux influences du reste de l'univers.. [4].. , sauf celles que le protocole tente précisément d'exclure.. Le propos du héros et le sens de l'action reviennent à transgresser cette frontière, soit en l'abolissant, soit en la franchissant, soit encore plus subtilement en rétablissant une communication plus large entre le microcosme et son environnement : il en résulte un effet d'élargissement de la connaissance, du contrôle, du pouvoir.. Croître, selon Herbert, c'est renverser des barrières, agrandir sa zone d'influence, envahir le ciel, augmenter l'intensité des relations entre le grand et le petit, le haut et le bas, toutes fonctions, soit dit en passant, dévolues dans la pensée chinoise au Prince, médiateur de la Terre et du Ciel.. Cette tâche est d'ordinaire remplie par ses héros, mais elle se révèle d'un résultat non moins généralement illusoire à l'expérience puisqu'une autre limite, une autre rareté, un pouvoir étranger viennent comme les précédents confiner l'être en expansion : elle est toujours à refaire.. La “réalité” est donc constituée de frontières subjectives incessamment remaniées ; elle n'est qu'interférences entre les émanations de centres de volonté ou de désir qui n'ont pas pour autant de réalité absolue.. Pour emprunter une expression à Thyone-Fanny Mae, l'étoile Calebane, ce sont des “nodes”, des condensations provisoirement stables (du strict point de vue d'un observateur soumis aux mêmes limitations) de la substance indifférenciée de l'univers, “nodes” qui résultent eux-mêmes des interférences entre d'autres formations aussi temporaires.. La meilleure image que l'on puisse proposer de la cosmologie psychique de Herbert, ce sont sans doute les franges d'interférences entre trains d'ondes ou peut-être l'illusion d'optique connue sous le nom de "moiré" et qui résulte de la superposition de trames simples.. On verra que cette métaphore jette quelque lumière sur sa manière d'écrire.. Ainsi, dans.. , Paul Atreides conquiert l'Imperium Galactique entier sans quitter la planète Arrakis.. Sa capacité de prescience, qui joue un grand rôle dans sa réussite, est fondée sur sa perception du sillage laissé dans la substance de l'univers par d'autres objets et d'autres devenirs ; elle est atténuée, voire annulée, par d'autres pouvoirs comparables qui introduisent de l'indétermination, et finalement métamorphosée en destin inéluctable par l'effondrement de toutes les forces opposées.. Ici le pouvoir absolu (dans la sphère politique) ne corrompt pas : il dissout.. C'est au prix de son effacement devant les forces impersonnelles qui agitent l'univers que Paul recouvrera une certaine liberté et une certaine aptitude — limitée — à agir sur ces forces et à dévier l'histoire.. Le moteur de la croissance personnelle ou collective, c'est la rareté, et son espace, c'est la compétition acharnée en vue de la survie qui est une fin, par le truchement du pouvoir qui est un moyen.. Tous les mondes clos de Herbert sont pauvres en quelque élément indispensable, l'air, l'eau, la nourriture, l'épice de longévité et de prescience.. Il arrive que cette pauvreté soit déplacée : ainsi Arrakis-Dune regorge (relativement) d'épice de longévité qui fait totalement défaut aux autres mondes de l'Empire, mais manque cruellement d'eau, ce qui introduit à la fois l'échange et le conflit.. Ce défaut d'épice constitue l'Imperium à la fois en monde clos par rapport à Dune et en univers pauvre malgré toutes ses richesses.. L'économie extrême est donc une nécessité, la rétention, voire l'avarice, une vertu, l'égoïsme rationnel une marque de caractère.. Du même coup, la générosité devient un luxe infini, un art, un trait distinctif de l'humain ou plus généralement de la conscience (.. sentience.. dans la terminologie herbertienne), et le sacrifice de soi, sans recours possible, l'unique occasion de la liberté, l'exercice concret de la sagesse ou de la sainteté.. Autant dire que la liberté est elle-même une denrée plutôt rare et qui a tendance à s'évaporer, puisque le sage ou le saint qui poursuivent par leur sacrifice une “fin”, même “altruiste”, même contraire à leur “intérêt personnel”, échouent totalement à l'introduire : toute la saga de Dune est au fond l'histoire de l'échec de Paul, le Messie, métaphore de l'échec de l'humanisme, de la dissipation de l'illusion de liberté qui l'accompagne toujours.. [5].. Ainsi Dune est une planète désertique, un monde de sable, où une population déportée, les Fremen, a été trempée par la nécessité au point de devenir irréductible, un instrument invincible à la portée de qui saura la conquérir.. Comment, puisque ces Fremen sont irréductibles et invincibles ? C'est tout le problème.. Là où la brutalité, l'habileté voire la ruse ne sauraient aboutir, Paul réussira en proposant aux Fremen un projet qui réponde à leur désir forgé par la rareté : faire abonder l'eau sur Dune ; et en le supportant de sa générosité, du sacrifice de sa vie.. Mais il lui faut une condition supplémentaire, la crédulité des Fremen, qui seule leur permettra de lui accorder leur confiance.. Crédulité implantée dans leur société par des manipulations antérieures auxquelles Paul n'a pas eu de part, et ancrée par l'intensité même de l'attente.. Et bien entendu la réalisation de ce désir (confirmant.. a posteriori.. la confiance crédule placée par les Fremen en leur messie), l'abondance de l'eau sur Dune, abolira leurs valeurs et les dépouillera de leur invincibilité et de leur irréductibilité.. La force procède du désir ; elle s'actualise et obtient l'objet du désir grâce à la foi ; la libre circulation et disposition de cet objet annule le désir, annule la force, annule la foi ou la transforme en dogme soumis à d'autres fins.. L'assouvissement du désir mène le désirant à la servitude et à la mort, à moins que le désir ne soit ailleurs rétabli ou ne se reconstitue de lui-même.. On rencontre ici une métaphore limpide des dispositifs pulsionnels décrits par la métapsychologie psychanalytique.. Avant que ces choses s'accomplissent, sur Dune où l'eau nécessaire à la vie est rare, tout est tourné vers son économie, aux deux sens courants du terme : une écologie minutieuse des milieux vivants, qui va pour les humains jusqu'au recyclage des déchets, excréments et cadavres, dont l'eau précieuse et les constituants récupérables sont extraits grâce aux “distilles”, ces vêtements parfaitement conçus pour la survie dans le désert.. Cette parcimonie et ce retraitement infinis sont à l'image de ce qui se passe dans la nature où, sous le masque trompeur de la prodigalité,  ...   réalisation de la pulsion, puisqu'il assure la médiation entre la pulsion et l'acte.. Est-ce à dire que, comme le croient Marcel Thaon et Éliane Pons, les forces de coalition que représentent précisément la foi dans un paradis ou dans une utopie, l'espoir de récupération d'une unité perdue, et l'amour dont la littérature ordinaire privilégie abusivement la dimension sexuelle réduite au couple et à sa progéniture, sont absentes de l'univers de Frank Herbert ? Certes non.. Elles en sont le moteur parce qu'elles sont contrariées.. À défaut d'une telle promesse qui doit être renforcée par une réalisation au moins partielle afin de demeurer efficace, l'individu affronté sans recours à la dureté de l'univers ne pourrait plus que se réfugier dans la schizophrénie (le refus de l'intelligibilité du monde) ou dans la dépression (le refus de l'action sur le monde) et cesser par là de jouer au “jeu” de l'univers.. Quant au vrai paranoïaque, il est malade d'un réalisme exacerbé qui lui fait perdre de vue la possibilité et la nécessité de l'amour et donc de la confiance, et qui entraîne un délire qui l'amène à recentrer l'univers exclusivement sur lui.. Qui ne serait paranoïaque dans un univers qui condamne indistinctement toutes les formes organisées à la mort, si n'y résistait précisément la certitude ancrée profondément de la permanence à travers l'autre, partenaire sexuel, descendance, collectivité sociale, espèce, vie, univers ? Paranoïa et désir d'immortalité personnelle ont partie liée.. L'existence de l'“épice” qui prolonge la vie, dans.. , introduit donc une justification partielle de la paranoïa, et les personnages se partagent entre ceux qui, sur le versant paranoïaque, ne voient, comme le baron Vladimir Harkonnen, dans l'épice qu'un instrument de longévité et de pouvoir, et ceux qui y cherchent un moyen de connaissance, de prescience, comme Paul.. Herbert, cependant, après d'autres, nous prévient que ces attentes paradisiaques ou utopiques ne sont qu'autant de leurres, forcément trompeurs, d'une pulsion de l'espèce que nous nous employons à travestir.. Ainsi l'univers apparaît-il à travers la vie comme fonctionnant parce que partagé entre le désir et l'agressivité, l'amour et la compétition.. Sans libido, pas de tendance au mouvement.. Mais si la pulsion était instantanément satisfaite et la fusion obtenue, il n'y aurait pas non plus de transformation.. C'est parce que la satisfaction complète du désir est indéfiniment suspendue, repoussée, par l'adversité issue du désir de l'Autre, que le monde change.. C'est parce que l'univers s'est, dès l'origine, morcelé dans la matière, puis dans la vie, est en somme devenu “schizophrène”, que les personnages de Frank Herbert, à notre image, sont quelque peu paranoïaques.. Si bien qu'à l'opposition de deux pulsions fondamentales, vie et mort, esquissée par Freud, viennent ici se substituer deux modalités de la même pulsion, la totalité et le morcellement.. Aucune parcelle de l'univers ne peut être soustraite à l'influence de toutes les autres (totalité), mais ces influences ne se manifestent qu'en raison de la différenciation (morcellement) de l'univers.. L'appétit de fusion introduit au morcellement et à la rivalité dès qu'il est porté par des êtres distincts.. Est-il encore besoin de postuler un instinct de mort ou de désagrégation ? Nous portons en nous la pulsion libidinale qui nous fait durer, lutter, aimer, changer et (pro)créer, mais l'univers porte en lui, dans sa structure intime, le morcellement qui nous condamne, d'abord à combattre, enfin à la destruction.. Et le seul problème métaphysique qui subsiste alors et qui relève de la cosmogonie, c'est de comprendre pourquoi à l'origine l'univers s'est différencié, pourquoi il a commencé d'exister tant de particules élémentaires préludant à des arrangements plus complexes.. L'amour (ou si l'on préfère la libido) est bien loin d'être absent de l'univers de Frank Herbert.. Au contraire, il est toujours présent, mais il se manifeste le plus souvent, voire toujours, sous des formes déviées dont la haine n'est qu'un aspect.. Car qui pourrait en désigner la forme authentique ?.. De cette omniprésence des forces de création, je donnerai deux exemples.. D'abord la place privilégiée, dominante, presque sans équivalent dans la science-fiction, dévolue aux personnages féminins : ainsi Jessica et Chani dans.. , et Fanny-Mae, l'étoile Calebane de.. Ensuite l'importance de l'art dans les cultures apparemment les plus démunies de l'univers herbertien : les instruments de musique, la poésie, y jouent partout un très grand rôle.. L'art ne disparaît en apparence que dans la société volontairement ascétique à l'extrême de.. qui se donne pour modèle fonctionnel la termitière : mais en réalité il persiste dans le désir de perfectionnement technologique et dans l'élaboration — aussi délirante que toute œuvre d'art — de cette société utopique.. Ce qui se dessine ici, c'est l'idée que l'art n'est pas né avec l'espèce humaine ou avec la conscience, et qu'il n'est pas aussi incongru dans ses origines et arbitraire dans ses développements que nous nous plaisons à le croire.. Analytique et occasion de dévoilements sans fin, l'œuvre de Herbert l'est certainement.. C'est sans doute pourquoi elle ne se déploie vraiment que dans des œuvres longues et toujours inachevées.. Elle porte ainsi la marque d'une des expériences et d'une des professions de son auteur, la psychanalyse.. Et il est singulier de constater qu'il a emprunté à chacun des pères de la psychanalyse les éléments d'un des niveaux de son univers.. À Jung, dont il s'est réclamé dans sa pratique analytique, il emprunte sa métaphysique, sa cosmologie (la synchronicité, jamais nommée, n'est pas loin) et dans une certaine mesure sa conception d'un inconscient collectif et d'une mémoire transindividuelle.. À Freud, il emprunte sa théorie de l'homme, libido, Œdipe et topique.. À Adler enfin, il emprunte sa théorie politique et sa préoccupation pour l'éthique : « Il se pourrait », m'écrivait-il dans une lettre de 1971 à propos de la structure néoféodale de.. , « que l'œuvre de pionnier d'Adler éclipse celles de Jung et de Freud aux yeux des générations futures, car nous sommes, assurément, impliqués et concernés par les relations de pouvoir (because we are, for a certainty, involved with power relationships) ».. Sous sa forme apparemment traditionnelle, l'œuvre de Herbert bouscule bien des règles du roman, de science-fiction en particulier.. Plus difficile à classer qu'il y paraît d'abord, elle inquiète ou fascine par sa compacité, sa complexité, le volume des digressions, les déséquilibres trop évidents pour être innocents de la construction, l'inintérêt parfois appuyé de l'auteur pour le déroulement de l'action : ainsi, celle de.. ne débute vraiment que bien après la centième page.. Bien que je ne puisse pas développer ici ces propositions, elle m'a paru souvent présenter les “défauts” que nos critiques cartésiens ont jugé bon d'opposer à Shakespeare et à Henry James, démesure et broderie.. Comme William, Herbert paraît ne reculer devant aucune outrance ; comme James, c'est en disant à côté qu'il suggère le plus.. C'est en entrecroisant et en superposant des trames relativement simples qu'il crée un “effet de moiré” stylistique.. Hors de son contexte, telle citation de.. ou de.. peut paraître subtile ou banale ; elle rejoint le commun de la littérature.. Mais sise dans son environnement, elle se dérobe soudain à l'analyse ordinaire parce qu'elle apparaît reliée à toutes les autres propositions constituant l'œuvre et indissociable d'elles ; on découvre avec effroi qu'il faudrait pour l'interpréter avec quelque sûreté établir une “concordance” comme on l'a fait pour les textes sacrés.. Elle prend brusquement de l'opacité, voire de l'obscurité, indice peut-être d'une profondeur, grâce à l'accumulation ici nullement gratuite des références, des citations, des documents, des néologismes généralement dérivés de traditions existantes.. D'où les incertitudes qui confinent au paradoxe : ainsi, pour prendre un exemple simple, dans.. , l'ordre occulte féminin du Bene Gesserit a implanté dans la population de Dune, comme sur bien d'autres planètes, des prophéties fabriquées pour assurer si besoin est la sécurité de ses envoyés.. Sur Dune, la prophétie se réalise : or pour l'inventer et l'implanter dans ce détail, il faudrait disposer de la prescience.. Mais si le Bene Gesserit avait prévu l'avenir, il se serait bien gardé d'implanter une prophétie qui protège contre sa volonté Jessica, renégate aux yeux de l'ordre, et Paul, prescient prématuré et monstrueux du point de vue Bene Gesserit.. Où la boucle s'est-elle bouclée ? Quelle puissance a manipulé le Bene Gesserit ? Est-ce l'effet du hasard ? Mais le hasard précisément n'est que le masque de la nécessité.. C'est par de tels tours que Herbert introduit l'inquiétante étrangeté et qu'il contourne l'incrédulité du lecteur en lui imposant le sentiment de la différence, d'une autre époque et d'autres cultures, bien en deçà ou au-delà de l'anecdote narrée.. Cette tâche n'est pas facile : la science-fiction se contente en général d'illustrer des aspects assez évidents de relations physiques ou logiques.. Ses hypothèses s'écartent peu du stock de “connaissances” dont le lecteur moyen a vu doter par l'éducation sa “boîte à outils” méthodologique et épistémologique.. Elles n'égratignent que superficiellement l'incrédulité du lecteur.. Herbert, lui, tente de suggérer des relations différentes, inédites.. Pour proposer une analogie, il ne serait pas trop difficile de faire comprendre à un homme du seizième siècle le fonctionnement de nos haut-parleurs modernes : les vibrations de leurs membranes sont proches de celles des instruments de musique dont il a l'expérience, et pourvu qu'il admette qu'une force inconnue anime ces membranes, le tour est joué.. Par contre, il serait totalement impossible de lui faire saisir le fonctionnement d'un amplificateur de classe A équipé de transistors épitaxiaux.. Pour lui, la relation entre une certaine disposition d'impuretés invisibles, microscopiques, dans des cristaux, et certains effets macroscopiques serait purement magique.. Aucun homme raisonnable et cultivé de cette époque n'accepterait d'y croire.. La plupart de nos contemporains n'y croient du reste que parce qu'ils sont quotidiennement confrontés à l'évidence du résultat.. Mais la physique quantique qui fonde l'explication de tels processus échappe aussi complètement à leur expérience concrète que, disons, les éventuelles influences cosmiques qui pourraient donner une base expérimentale à l'astrologie.. Leur admission de l'une et des autres s'enracine dans la même ignorance et, au fond, dans la même crédulité.. Herbert, par ses procédés d'écriture, instille un doute et finalement une acceptation comparables à l'endroit de techniques développées dans des sociétés autres pour pousser à leurs limites, par exemple, les possibilités du corps humain : il donne une couleur de scientificité à des prodiges revendiqués jusque-là par des mystiques.. Si intemporelle et universelle qu'elle tente d'apparaître, l'œuvre de Frank Herbert surgit bien entendu d'un contexte historique et géographique.. L'importance qu'elle prête à une écologie à la fois planétaire et cosmique, et aussi aux luttes d'individus et de groupes sociaux pour le pouvoir, aux manipulations psychologiques et sociales qui en sont les instruments, enfin à des tendances mystiques qu'elle dénonce d'un côté comme mystifications subies et qu'elle établit de l'autre comme productions agissantes et à quelque degré bien fondées de l'inconscient, du désir de savoir malgré l'incertitude, transpose la perception par l'opinion occidentale de la finitude de notre planète, la fin du rêve américain, la dissolution de l'idéal démocratique, la venue des “monstres froids”, des grandes bureaucraties étatiques et économiques.. Elle annonce non seulement l'émergence d'un avenir de tyrannies où à vrai dire nous sommes déjà bien engagés, mais aussi un désir commun d'aristocratie et de hiérarchie qui permettent à l'homme ordinaire, dépossédé de l'illusion d'un destin autonome, de se redonner une image intelligible, fût-ce par identification avec un maître.. La quête de gourous et la recherche de matériel initiatique dans des livres (comme.. qui est aux États-Unis l'objet d'un véritable culte) sont des manifestations bénignes de tels mécanismes projectifs.. D'autres plus redoutables restent à se montrer.. Herbert lui-même en est parfaitement conscient, et bien qu'il ne se fasse aucune illusion sur la portée utile de son œuvre en ce domaine, elle a aussi valeur d'avertissement.. Sans prétendre être prophétique, elle annonce la venue des prophètes.. Elle témoigne de la seule certitude qui nous demeure, à savoir de la dissolution d'une certaine image de l'homme et des structures sociales, économiques et politiques qui la portaient, et des incertitudes, des angoisses, des conflits et de la violence concomitants à cet interrègne qui prélude peut-être à l'établissement d'un nouvel ordre encore dans les limbes ou à tout le moins indistinct pour nos yeux myopes.. Elle nous révèle un avenir peu réjouissant mais pour nous dire après tout que nous y vivons déjà, et comme fait l'œuvre d'Ursula Le Guin, qu'en tant qu'espèce nous y survivrons.. NB.. — On remarquera qu'en lecteur conséquent de Frank Herbert, je me suis efforcé d'éviter de convoyer à son propos l'illusion des absolus et que j'ai usé — peut-être abusé — dans cette préface en lieu et place du verbe être de mots introduisant plus de relativité comme paraître, apparaître, sembler, etc.. , tant il paraît vraisemblable à lire Herbert que l'apparent soit parfois (toujours ?) le masque du semblant, à moins qu'il n'en aille tout autrement.. Certains ont tenté, toutefois trop hâtivement, de le réduire.. Ainsi Stéphane Leduc qui vît, à l'orée du.. siècle, dans des productions osmotiques, une forme primitive de vie.. (Cf.. à ce sujet.. la Recherche.. , janvier1978, p.. 50 et sq.. ).. À l'exception très notable d'Ursula Le Guin.. Sauf sous la forme : la vie est une région de l'univers.. Un épistémologue distingué remarquait que tout protocole expérimental fait implicitement référence à tout l'univers dans la classique formule « toutes choses égales d'ailleurs » et qu'un ingrédient indispensable à la réussite d'une manipulation était une certaine constance de l'inconnu, autrement dit d'une infinité de variables écartées du schéma conceptuel.. Le reste de l'univers et son passé sont aussi indispensables au succès de l'expérience que ce qui se trouve dans la boîte.. En ce sens, la saga de.. est une tragédie si, comme je le pense, une tragédie narre toujours la dissipation d'une illusion tandis que le drame concourt au renforcement d'une illusion, celle qui fonde un ordre en général.. La comédie pour sa part se contente de se moquer des illusionnés, sans oser nier ou confirmer le substrat de l'illusion, sans toucher à son statut ontologique, sauf à rejoindre les genres précédents.. Cette hypothèse est la contrepartie matérialiste de la thèse de la transmigration des âmes à travers plusieurs vies, fréquemment défendue par les occultistes et dont Jack London donne une expression romanesque dans son.. Vagabond des étoiles.. On sera peut-être surpris de retrouver ici une formule propre à Louis Althusser (dans sa.. Réponse à John Lewis.. , Maspero, 1973).. Il ne fait pas de doute qu'elle correspond particulièrement bien à la pensée de Frank Herbert qui ne se réclame pourtant pas spécialement du marxisme.. Cette non-spécialisation résulte, bien entendu, de l'indétermination provisoire (?) des frontières de la niche écologique humaine.. Cette absence de référent est un formidable instrument d'adaptation, c'est-à-dire d'invention, d'expérimentation et de sélection de conduites.. vendredi 19 mars 2004 —.. vendredi 19 mars 2004..

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  • Title: Archives stellaires/Klein/Préfaces et postfaces/Livre d'or Michel Jeury | Quarante-Deux
    Descriptive info: Livre d'or Michel Jeury.. Michel Jeury :.. Presses Pocket 5133, mars 1982.. Une vue sur l'Histoire.. Qu'on n'aille pas chercher derrière les phénomènes, ils sont eux-mêmes toute la théorie.. Goethe.. M.. onsieur et cher collègue,.. Jacques Goimard, en ouvrant aux auteurs français la collection des.. Livres d'or.. , l'a constituée en une sorte d'académie où ne manque pas même le rituel des discours croisés.. Dans sa sagesse, il a élevé à la hauteur d'une institution les services que l'estime, l'amitié et parfois l'admiration sincère incitent les gens de lettres à se délivrer réciproquement.. À l'ère du soupçon, il a substitué celle de la certitude sereine.. Cette invention géniale me vaut l'honneur, cher Michel, de t'accueillir dans une compagnie où j'ai déjà eu le plaisir d'être intronisé par tes soins.. Honneur et plaisir à peine inférieurs à ceux que j'ai ressentis naguère en faisant la découverte du.. Temps incertain.. Si j'avais besoin de trouver à mon existence une justification, il se pourrait que je te la doive.. Je me présenterai sans trop de crainte devant le peseur d'âmes car je sais que ton œuvre pèsera plus que mes médiocres iniquités.. J'ai certes édité des écrivains éminents, mais, déjà connus, ils avaient peut-être moins besoin qu'on les encourageât.. Et j'éprouve une joie naïve en réfléchissant rétrospectivement à l'influence que j'ai peut-être exercée, d'abord sans m'en rendre compte, sur le cours de ton œuvre, voire de ta vie.. Le Temps incertain.. m'arriva par la poste aux éditions Robert Laffont en juillet 1972.. J'avais dès 1970 commencé à introduire des auteurs français dans Ailleurs et demain , d'abord sous la couverture dorée des classiques (Wul, Bruss) puis sous celle, aluminium, des inédits (Sternberg, Léourier et mon roman.. les Seigneurs de la guerre.. Mon intention explicite, en créant cette collection, était du reste de proposer un débouché sur un strict plan d'égalité avec les meilleurs écrivains anglo-saxons à des auteurs français, et de remédier par là à la triste situation qui avait prévalu durant la fin des années 1960.. En fait, dès le début, je reçus une montagne de manuscrits sans que rien de vraiment publiable s'en dégageât.. Le cap des trois cents était passé lorsque me parvint le tien.. Je dois cependant préciser que quelques textes m'avaient semblé prometteurs.. Je me suis dès lors efforcé d'entretenir avec leurs auteurs une correspondance qui a peut-être eu quelque effet sur la suite de leur œuvre.. À l'endroit des débutants, j'étais devenu prudent depuis l'accueil réservé par la critique spécialisée au livre de Christian Léourier,.. les Montagnes du Soleil.. Cet accueil mitigé avait nui quelque temps au moral de l'auteur et à la vente de son livre (qui est devenue par la suite très satisfaisante).. Il aurait sans doute été beaucoup plus enthousiaste si ce livre avait paru dans une autre collection.. Dans la mienne, il était aussitôt comparé aux œuvres majeures d'écrivains comme Leiber, Heinlein, Dick ou Herbert, ce qui ne lui rendait pas justice.. Ce risque, au demeurant, n'était pas nouveau.. Du temps du Rayon fantastique déjà, d'acerbes polémiques opposaient dans.. les tenants des autochtones et les admirateurs inconditionnels des Anglo-saxons.. Ainsi,.. , livre difficile mais l'un des plus importants des années 50, avait-il été assassiné par un certain Intérim dans le numéro de décembre 1959.. Et un peu plus tard, en octobre 1963, je dus prendre la défense d'un Vladimir Volkoff dont le.. Métro pour l'enfer.. ne faisait pas l'unanimité dans la louange.. Je reste très reconnaissant à Vladimir Volkoff d'avoir tenu à prouver par la suite, comme je le pressentais, qu'il était un authentique écrivain.. Donc en 1972, l'expérience des manuscrits reçus et celle du sort fait à Léourier m'avaient conduit à privilégier une démarche insistante auprès d'écrivains confirmés mais qui trop longtemps s'étaient tus, au premier rang desquels Philippe Curval et André Ruellan.. J'ai la vanité de croire que mon action, point toujours aisée, a eu des effets positifs au-delà de mon modeste champ.. Ce préambule — qui pourrait ressembler à un plaidoyer.. pro domo.. — est destiné à indiquer dans quel esprit je lus.. Je le lus vite et, dès les premières pages, avec enthousiasme.. Je ne pus pas répondre tout de suite à son auteur dont le nom m'était tout à fait inconnu, car en ce temps-là, je parcourais l'Europe pour le compte d'une grande institution financière.. Et ces voyages colorèrent ma lecture du.. Je faisais alors partie d'une petite équipe qui s'efforçait d'établir des relations entre les établissements financiers à but non lucratif (les caisses d'épargne, par exemple) de plusieurs pays européens, dans l'espoir de les amener à long terme à s'entendre pour constituer un contre-pouvoir aux multinationales et moraliser les marchés financiers internationaux.. J'avais le sentiment diffus de la montée de pouvoirs inquiétants, d'un avenir difficile, d'une ombre à conjurer, de l'émergence d'une néo-féodalité.. (Mais je dois à la vérité de dire que je n'avais pas idée que cette crise prendrait la forme d'un relèvement substantiel du prix du pétrole et d'un quasi-blocus énergétique).. Cette mission fut interrompue quelques mois plus tard quand un service des Finances en prit ombrage.. Cette vicissitude me conduisit à désirer rompre avec mon travail d'économiste et à me tourner vers l'édition, ce qui n'advint que quelques années après.. Ainsi, entre deux séjours à Vienne ou à Francfort, à Bruxelles ou à Londres, j'avais découvert ce.. qui était comme l'écho de mes préoccupations.. Je tenais là enfin, d'un auteur français de moi inconnu, une œuvre achevée qui introduisait une idée originale, la chronolyse, à partir d'un thème qui m'était familier, le procès du temps, et sur lequel j'essayais depuis 1970 d'écrire un nouveau roman “possibiliste” un peu à la façon de Jeury : c’est-à-dire que les séquences n'y étaient pas liées par une conception close de la causalité et qu'il devait être composé en l'absence de tout souci de cohérence locale, “durant les vacances de la.. script-girl.. ” si je puis m'expliquer ainsi.. Les Seigneurs de la guerre.. avaient été une première expérience dans cette direction, mais le roman en chantier — qui devait s'appeler.. Numera.. et qui ne sera sans doute jamais terminé — me permettait de mieux comprendre l'ambition, les difficultés et la réussite du projet jeuryen.. D'autre part,.. se situait au point de rencontre de la Science-Fiction et du Nouveau Roman, là où j'étais persuadé, notamment depuis.. la Maison de rendez-vous.. d'Alain Robbe-Grillet, que pouvaient se passer des choses signifiantes.. Comme je l'avais espéré — et comme je le recherchais moi-même —,.. renouvelait le récit en s'enrichissant des recherches formelles du N.. mais il échappait en même temps à la gratuité esthétisante de ce dernier en faisant une large place à un avenir concret, c’est-à-dire à un avenir social.. Car, enfin, ce livre introduisait comme possible des tyrannies industrielles de l'avenir en désignant explicitement leurs vecteurs : les multinationales.. En 1972, cette problématique n'était certes pas inconnue en France, mais elle n'était guère répandue.. On se montrait plus soucieux de discuter de l'universalité des idées de 68 que de s'inquiéter de la prolifération des marchés des euro-monnaies.. Un peu plus tard, le roman de René-Victor Pilhes,.. l'Imprécateur.. , qui obtint en 1974 le prix Fémina, vint mettre à la mode le cadre supérieur de multinationale.. Mais en l'enfermant dans un contexte étroitement national et en l'acheminant vers une conclusion rocambolesque inspirée de Belphégor, Pilhes rapetissait son propos.. Le véritable roman sur les multinationales, sur leur colonisation de l'avenir, sur la mondialisation de l'univers économique et le totalitarisme qui pouvait en résulter, demeurait celui de Jeury et je ressens aujourd'hui encore comme une injustice l'obscurité (relative) où il est demeuré alors que.. a brillé des feux parisiens — et certes vite éteints — d'une consécration littéraire.. Il y a là une sorte d'anomalie que le temps réparera.. Le prophétique pèse tout de même plus lourd que l'anecdotique.. Ainsi, au travers de son livre, je pensais me faire une idée précise de ce mystérieux Jeury dont j'ignorais tout.. C'était sans doute un homme jeune mais dont l'écriture soulignait la maturité, cultivé, au fait des récents courants littéraires, connaissant bien la Science-Fiction puisqu'il citait en exergue Philip K.. Dick mais dédaignant la quincaillerie ordinaire du genre, et qui manifestait une sensibilité informée aux vrais problèmes de l'heure.. Il devait avoir une certaine pratique de l'économie et me paraissait manifester une connaissance particulière des appétits des trusts pharmaceutiques et chimiques que devait dénoncer Charles Levison.. Il me semblait très proche.. Je pouvais même le connaître.. Son nom était sans doute un pseudonyme et le caractère évasif de sa lettre autant que l'adresse à l'en-tête, Issigeac, Dordogne, pouvait être destinée à m'empêcher de reconnaître immédiatement un haut fonctionnaire peut-être énarque, parisien ou bruxellois, que j'aurais pu rencontrer et qui ne souhaitait pas baisser le masque.. Issigeac devait être un détour, une adresse de vacances, destinée à prévenir tout court-circuit prématuré.. Une demi-douzaine de noms me venaient à l'esprit sans qu'aucun s'imposât.. Durant plusieurs mois et alors même que son livre était paru, les réticences épistolaires de Jeury devant mes demandes de précisions sur sa vie, sa formation, ses origines, me confirmèrent dans mes hypothèses.. Je me trompais sur toute la ligne.. Dangereuses théories.. Je ne sais plus exactement quand j'ai découvert la vérité, à savoir que Jeury n'était pas un familier du Plan ou du Marché commun, un prospectiviste brillant du boulevard Saint-Germain, mais seulement quelqu'un de génial, paysan sans terre, fils d'ouvrier agricole et en passe de le devenir lui-même, qui n'avait guère quitté la Dordogne et qui, avec une intelligence fulgurante appuyée sur de petits faits, avait compris l'essence de ce monde complexe et dangereux de la fin du.. siècle.. La vérité avait filtré peu à peu au travers des lettres où Jeury, tout en me distillant la réalité de sa situation, me demanda longtemps, avec une pudeur timide, de n'en rien révéler, comme si au lieu de le grandir elle devait lui ôter quelque chose de son prestige naissant.. J'avais même eu peine à croire les relations pourtant fidèles que me firent les convertis de la première heure, Boris Eizykman et Richard Pinhas, qui entreprirent le pèlerinage d'Issigeac.. Je ne touchai le réel du doigt que lorsque je me rendis à Issigeac, l'été 1974, pour rencontrer pour la première fois le Maître Inconnu.. C'était donc dans cette cuisine modeste, pièce à tout faire, où il ne disposait que de deux mètres carrés, sur une vieille machine posée sur une table rustique, et sous l'œil de ses vieux parents, que Michel avait écrit l'apocalypse du.. siècle, commencé une œuvre que je tiens pour l'une des plus remarquables de la littérature contemporaine.. J'ai bien conscience, en l'écrivant, que cela tient du mauvais cliché : l'auteur pauvre et obscur, besognant nuit après nuit sous la lumière crue d'une ampoule nue et arrachant à son esprit, dans le doute, une histoire prophétique qui lui vaut soudain une célébrité de bon aloi.. Telle est pourtant la vérité.. Et une anecdote que me raconta Claudia, la mère de Michel, avant qu'il revienne des champs, l'illustre bien.. Le jour où il reçut ma lettre d'acceptation, il était rentré sombre et déprimé parce que, taillant les vignes, il avait perdu son couteau.. Il ouvrit le pli, le lut, son visage s'éclaira et il dit à sa mère : « Tu sais, Maman, je crois que je vais pouvoir m'acheter un autre couteau.. ».. Je n'ai jamais vu la “chambre” qu'il occupait sous les combles de cette dépendance du château de Plaisance.. Il ne souhaitait pas me la montrer.. Mais je ne crois pas qu'elle était chauffée l'hiver.. Il devait faire froid, en février, sous un ciel de lauzes.. Je n'ai pas de penchant pour le misérabilisme.. Je crois que la pauvreté écrase plus qu'elle ne purifie.. Je ne suis pas certain que les épreuves grandissent ni qu'une vocation triomphe de toutes les embûches.. Il y a le cas Michel Jeury, un cas qui à chaque nouvelle œuvre majeure — et du.. aux.. (en attendant la suite) son talent n'a fait que s'épanouir — me semble un peu énigmatique : il y a là un mystère que la modestie de l'homme semble vouloir encore épaissir.. On dirait qu'il s'excuse de ses livres, de ses accomplissements, comme si c'étaient là de petites choses dont certains, sans doute mal informés, feraient grand cas à la suite d'une sorte de malentendu.. D'une longue errance immobile, il est resté l'inquiétude ou plutôt la certitude anxieuse de voir le rêve s'achever comme il a commencé, quand ces messieurs de la ville, éditeurs, critiques et admirateurs confondus, retourneront à leurs futilités et se désigneront d'autres espaces de jeu.. C'est la seule erreur que commette Jeury.. Non seulement son œuvre ne risque pas l'oubli mais elle n'a pas encore vraiment commencé d'être reconnue.. Elle est trop complexe, trop riche, trop difficile — osons le dire — pour le lecteur commun de Science-Fiction.. Et elle est trop marquée de son rattachement à cette littérature pour ne pas souffrir des préjugés qui, hélas, en limitent encore l'audience.. Elle n'a encore, quantitativement, que le public d'un Faulkner de l'âge mûr.. Peut-être un peu plus.. Bref, elle appartient pour l'essentiel à l'avenir.. L'énigme de l'œuvre de Jeury — je veux dire de son importance — je l'ai sondée il y a quelques années au travers d'un mot d'une de ses lettres.. Le mot presque.. Il faisait gentiment allusion à mon essai.. Malaise dans la Science-Fiction.. , où je me suis efforcé de montrer que le groupe des auteurs et des amateurs de Science-Fiction se recrute presque exclusivement à la lisière de la moyenne et de la petite bourgeoisie.. « Et moi, » disait ce presque , « serais-je exclu de ce recrutement ? ».. Ce n'est pas une question qu'on puisse rapidement éluder ni à laquelle il soit aisé de répondre.. Certes on peut songer à expédier l'hypothèse aux orties.. Mais outre qu'elle correspond assez bien à ce qu'on peut constater, elle joue un rôle important dans une théorie que j'ai esquissée dans plusieurs essais et qui fonctionne assez bien.. Selon cette théorie, la Science-Fiction constitue une subculture, distincte de la culture dominante, et qui émane par conséquent d'un autre groupe social que le groupe dominant et ses séides.. Cela explique qu'elle suscite de la part des représentants de la culture dominante des réactions singulières : l'ignorance, l'enfermement et finalement le procès en dissolution.. D'autre part, cette subculture est issue d'un groupe social particulier en ce qu'il fonde sur l'acquisition et la maîtrise d'un savoir scientifique et technique, son espoir de voir reconnues son identité et son aspiration à un certain pouvoir ; ou, à l'inverse qu'il impute son sentiment d'aliénation à l'usage pervers qui serait fait de la science et de la technique, dont, croit-il, il userait mieux lui-même si la possibilité lui en était donnée.. (Certes, il faut faire ici la part du fantasme et de l'idéologie, et c'est même la plus intéressante puisqu'il s'agit d'une littérature.. ) Cette deuxième condition exclut pratiquement de ce groupe le prolétariat ouvrier et agricole qui a un rapport beaucoup plus concret à la réalité et qui en tout cas ne compte pas sur la science et la technique pour assurer.. en tant que groupe.. sa revendication au pouvoir.. Bien entendu, je schématise ici à outrance ce que je me suis efforcé de nuancer ailleurs.. Reste Michel Jeury.. D'un côté, le choix effectué par Jeury prioritairement.. de.. la Science-Fiction comme mode d'expression.. et.. l'acceptation de son œuvre par le groupe de lecteurs de SF, et pratiquement par eux seuls, conforte un aspect de ma théorie : que les auteurs et lecteurs de SF appartiennent à un autre groupe social que le dominant et manifestent une autre orientation culturelle qui leur donne une certaine cohésion.. De l'autre, Michel Jeury ne provient pas, de son propre avis, de la petite ou moyenne bourgeoisie.. « Vers 1937-38, mon père » écrit-il, « a trouvé un emploi de domestique agricole logé, dans une ferme où il y avait aussi une carrière de pierre… Ma mère allait travailler dans une usine de conserves.. Et pourtant les divers métiers qu'exerce Jeury selon ses notes autobiographiques : auxiliaire de perception, instituteur, représentant, comptable, agent technique commercial et précepteur d'occasion, l'introduisent bien dans la (toute) petite bourgeoisie.. Mais il ne parvient jamais à s'y installer.. Et ce rattachement d'infortune suffirait-il à expliquer qu'il devienne écrivain et surtout écrivain de Science-Fiction ? Ce début toujours recommencé d'ascension sociale pourrait au contraire l'en empêcher.. Et je vais pour un temps abandonner mon hypothèse sociologique pour souligner une autre dimension de l'énigme.. On a l'impression que dans cette vie professionnelle quelque peu trébuchante, deux facteurs se contrarient : d'une part l'intelligence et la culture du jeune Michel, culture sans doute hétéroclite et nourrie par une curiosité dévorante, tous thèmes qui renvoient à la mythologie des “dons” si importante dans les représentations de l'ascension sociale ; d'autre part, au moins aussi forte, une incapacité viscérale — au point qu'elle s'affirme jusque dans la maladie — à s'installer, à s'établir et à progresser — d'aucuns diraient à réussir — ailleurs que dans le cheminement d'une dérive personnelle.. L'aurait-il vraiment voulu que Michel Jeury était pratiquement incapable de se conformer.. Le tente-t-il par nécessité ou pour rassurer ses parents qu'il déprime, tombe malade.. Derrière ce qu'il décrirait volontiers lui-même comme de la faiblesse, il y a quelque chose qui manifeste une volonté de fer, qui détruirait plutôt Michel Jeury que de se laisser détourner d'un but : celui qui, superficiellement, prend la forme de ses œuvres.. Jeury est quelqu'un qui refuse avec une énergie prodigieuse son statut social d'origine et aussi d'en changer selon la norme sociale.. Il ne s'agit pas pour autant de rompre avec une incertaine solidarité de classe, mais de ne pas accepter la répétition, l'écrasement, le destin.. Imaginons un instant que Jeury, après ses percées littéraires post-adolescentes.. , se soit “installé”.. Auxiliaire à la perception d'Eymet, cité du foie gras, il aurait réussi un concours d'administration.. Avec un peu de chance, sa belle écriture et la fermeté de son style aidant, il serait devenu receveur.. Ou bien, comme il fut un temps instituteur vacataire, il aurait été, avec des protections, titularisé, et il aurait fini par traîner sous un préau sa casquette, dans la peau d'un directeur d'école, s'efforçant d'ignorer les singeries de ses garnements pour ne pas avoir à sévir.. Il aurait écrit un peu.. Et au soir d'une vie digne et bien remplie, à l'orée du.. siècle, rattrapé par la retraite, il aurait rédigé ses mémoires en y glissant un peu des souvenirs de ses parents pour qu'on apprenne, sur la Lune ou sur Mars, ou dans les cités spatiales d'O'Neill, comment en Périgord on chassait la truffe à la mouche.. Ç'aurait été une vie d'homme, une vie simple.. Mais voilà, il y a au fond de Michel Jeury quelque chose qui est lui et qui est pourtant sans pitié pour lui ; quelque chose qui décide qu'il tombera malade, malade de l'esprit — et chacun sait que le corps ne s'en porte pas mieux — s'il s'écarte de la voie.. Et comme il est malade, pendant près de dix ans, à peu près de 1960 à 1970, il en fait de moins en moins, il glande pour employer un beau mot vulgaire qui évoque le chêne truffier : visiteur médical, comptable, agent technique commercial, précepteur aux Milandes des enfants adoptés par Joséphine Baker.. Vers 67, écrit-il, il cesse même toute activité régulière, il aide son père à assurer un gardiennage, il fait des “journées” à la campagne et donne quelques leçons de maths à des enfants du voisinage.. Il croit qu'il est en train de se perdre.. Ou du moins, nous, si nous l'avions rencontré à cette époque, nous l'aurions pensé.. En fait, il est en train de s'épargner.. En dessous, ça n'a pas renoncé.. Au contraire.. Ça travaille.. Ça bourgeonne et ça mûrit.. Ça pousse Michel vers la Science-Fiction et non vers les ressassements psychologiques à la mode de chez nous — bien qu'il persiste en lui un désir de devenir aussi un romancier “traditionnel” qu'il assouvira bien un jour et sur le sens duquel je reviendrai.. Ça le force à écrire des milliers de pages.. À se recentrer.. Puisque dans sa préface à mon.. Livre d'or.. , Michel Jeury m'a traité de gnostique moderne, je peux bien livrer ici une de mes convictions les plus bizarres qui fait froncer le sourcil de mon démon rationaliste intime.. Je suis persuadé, avec une certitude quasi physique, qu'au fond de l'inconscient de tout humain, pas tout au fond peut-être mais à un niveau très reculé, il est un être très particulier que j'appelle le moi profond.. Dans la représentation que je m'en fais, le moi profond ressemble à une sphère ou plutôt à une bille.. Cette sphère s'efforce d'émerger dans notre réalité.. Elle est prisonnière de notre être qui est en même temps son véhicule.. Elle est terriblement puissante et formidablement habile, savante même.. Mais elle est en même temps absolument ignorante de son point de chute.. Lorsqu'elle naît à notre réalité, elle est comme un infirme, aveugle, sourd, muet, logé dans une cave désespérément obscure.. Elle s'efforce de nouer des liens avec l'extérieur, la périphérie, en se servant d'un terminal que nous avons tendance à considérer comme notre véritable personnalité : c'est notre moi superficiel qui, lui, est programmé à toute vitesse par l'information génétique, l'environnement familial et les acquis de l'éducation, et qui est chargé d'assurer, par l'adaptation au réel, la survie du support de la sphère.. Mais cette dernière (le moi profond) n'a aucun sens moral, aucune pitié, ne connaît même aucune valeur que nous admettions comme telle, et elle est en particulier impitoyable pour le moi superficiel.. Son but est de vivre une expérience, d'éprouver selon ses voies et valeurs l'extérieur et peut-être de communiquer si cela se peut avec ses semblables.. (Peut-être sommes-nous les espions de Dieu dans le monde phénoménal.. ) Le corps et l'esprit lui sont un véhicule qu'elle n'hésite pas à malmener.. Elle peut aller jusqu'à les tuer.. Peut-être dispose-t-elle d'une sorte d'immortalité ? Peut-être peut-elle recommencer ailleurs ce qu'elle a échoué ici ? Je n'en sais rien.. Mais la vie de la plupart des humains est hantée par une lutte à mort entre les commandements du moi profond et les demandes, les représentations raisonnables ou puériles — qui en décidera ? — du moi superficiel.. Ceux que la société (cette coalition de mois superficiels en vue de la survie par l'affrontement généralisé) considère comme tout à fait satisfaisants, réussis, sont probablement ceux qui sont précocement parvenus à enkyster la sphère, à la boucler, à la décourager, à l'endormir, à l'assommer.. Le terminal l'a emporté sur l'unité centrale.. Il en devient tout fier, le terminal.. Il prend ses petits sous-programmes pour le canon de l'existence adulte, le silence de l'en-dedans pour la signature de son autonomie.. De temps en temps, il ressent comme un vide.. De temps en temps, il apparaît comme un peu creux, stéréotypé.. On dit qu'il existe des programmes d'ordinateur qui donnent l'impression de soutenir une véritable conversation.. Rien d'étonnant puisqu'un terminal cause avec un autre terminal.. Quant à ceux en qui la sphère ne se laisse pas exclure, occire ou enkyster, en qui elle se ménage, à force, des voies de communication avec l'extérieur via le moi superficiel, ils deviennent souvent des emmerdeurs ou bien en sont bien malheureux la plupart du temps.. Ils ont l'air habités.. Ils font des choses indécentes, inattendues, barbouiller des tableaux sur des draps de lit ou sur le plafond mal fichu d'une église.. Ils quittent une belle situation pour aller peindre dans une case du Pacifique.. Ils aiment à en crever une femme qui en choisit un autre en sachant qu'elle se trompe, et s'en vident et le cœur et la tête.. Ou bien ils écrivent après dix ans de silence des romans de Science-Fiction tout à fait imprévus.. Ils deviennent quelquefois tout à fait fous, faute de comprendre ce qui se passe en eux ou parce que la programmation du terminal est si déficiente que la sphère ne réussit jamais à lui faire proférer quelque chose de sensé.. Ils se tuent ; j'en ai connu.. Il en est peut-être quelques-uns en qui la sphère parvient, dans le temps d'une vie, à établir des rapports tout à fait harmonieux avec son terminal et le monde environnant.. Ce sont certainement des êtres très remarquables, nullement dupes des langages et des codes que les mois superficiels prennent d'ordinaire pour la réalité elle-même.. Je n'en ai jamais rencontré, mais la tradition en signale quelques-uns.. C'est peut-être en ce sens que l'Homme serait quelque chose qui doit être dépassé.. Selon moi, la sphère, le moi profond de Michel Jeury, ne l'a jamais laissé en repos.. Ah, tu veux te reposer mollement dans un emploi de fonctionnaire.. Pas question, mon lascar.. Essaie et tu seras malade.. Ne croyez pas pour autant que la sphère soit sadique.. Elle n'a pas de raison.. a priori.. de ménager sa monture.. Vous ne vous considérez pas comme sadique lorsque, faute de savoir, vous donnez un coup-de-poing au vieux poste de radio qui crachote.. Vous savez par expérience que ça marche — quelquefois.. Je ne suggère pas pour autant que la sphère (le moi profond) a écrit ses livres.. Les sphères n'ont pas de telles ambitions et elles ne savent probablement pas écrire..  ...   doctrines plus ou moins frelatées) sur laquelle on s'interroge tant, vient peut-être d'abord du caractère “explicatif”, simplificateur, lumineux pour l'adepte et au total sublimatoire à petit prix du discours théorique hitlérien qui part d'une situation collective à la fois intolérable et incompréhensible.. Enfin on comprend pourquoi on est vaincu, pauvre, chômeur et malheureux.. Le converti fait ainsi l'économie d'un difficile travail de deuil (celui de son statut social) et de l'élaboration d'une pensée originale, en bref d'une sublimation.. Même lorsque les choses ne vont pas à cette extrémité, vient le moment où la production théorique — au sens large — se substitue comme source de jouissance à l'exercice du pouvoir.. À ce dernier, elle renonce, soi-disant par sagesse, mais d'abord parce que son nombre même oblige à penser ce pouvoir divisé.. Du coup, savoir et penser et parler (ou écrire) de politique et d'histoire se trouvent survalorisés, faute de mieux.. Dans cet immense processus, la fiction (le roman) joue son rôle au point que la frontière peut devenir indiscernable entre le conte et la science, en particulier dans le domaine de l'Histoire.. La théorie de l'histoire devient une façon de se réapproprier le pouvoir, au moins dans le possible, ou par la morale, et de conférer à son groupe un rôle privilégié.. La fiction représente le moyen d'y parvenir, sans presque s'imposer de restrictions, cognitives ou logiques.. La classe moyenne est une prodigieuse productrice et consommatrice d'histoire(s) parce qu'elle y trouve les moyens d'y constituer ses identités présentes et futures en dépit de sa castration politico-économique.. D'où l'extraordinaire fortune du roman — genre sans règles bien définies — qui coïncide avec le développement de la bourgeoisie puis d'une classe moyenne de masse.. Tout roman contient de la théorie, à la fois théorie du roman et théorie du réel — et l'on est tenté d'ajouter, un peu vite : toute théorie est un roman.. Chacun peut choisir ou élaborer la sienne.. Mais ce n'est pas ici de n'importe quel champ théorique qu'il s'agit.. Celui du roman est d'abord relatif à la position du sujet dans la société.. Et par là, j'y insiste, il introduit sans fin à des théories de l'Histoire.. Non que cette dernière discipline jouisse d'un mystérieux privilège par rapport aux autres, mais parce qu'elle est, en dernière instance, le récit toujours recommencé, en creux et en relief, de l'évolution des rapports entre groupes sociaux.. Le roman de Science-Fiction — au moins dans sa forme principielle — redouble cette démarche.. Comme roman, il est déjà un peu théorie ; en tant qu'il s'autorise de la science, il accuse son caractère théorique.. Mais se désignant comme fiction — et s'excluant par là de la science — il peut apparaître comme théorie sans frein ni limite.. Le roman ordinaire qui prétend s'autoriser du réel (l'expérience, l'observation, la subjectivité) au point que parfois, de manière naïve et roublarde, il s'exhibe comme photographie du réel, puis comme le réel lui-même, a des timidités que la Science-Fiction ignore.. Tout est matière à spéculation pour cette dernière.. Parce qu'elle affirme, « ne me prenez pas au sérieux », comme fait le clown qui de son maquillage abolit son tragique, elle peut traiter avec un sérieux d'airain (et avec le sourire) du temps et de l'espace, de l'avenir de la société et de l'espèce et autres babioles.. Elle commente, explique, démontre, justifie.. En cela elle est peut-être le stade ultime du roman avant le délire.. Ce qui peut paraître exclure le privilège dont je parlais plus haut du champ théorique social et sociologique.. Mais qu'on ne s'y trompe pas.. Dans la Science-Fiction, une fraction de la classe moyenne se réapproprie allégrement l'univers entier ou du moins l'image qu'elle s'en fait.. Et il lui faut bien, pour qu'elle s'autorise pareille prétention, le détour lourdement souligné de la fiction.. Le pouvoir de l'écrivain et du lecteur de Science-Fiction est sans autre limite que celle de leur capacité à concevoir, articuler, énoncer et admettre.. Mégalomanie du nourrisson, dira-t-on.. Pas si sûr, puisque l'amateur de Science-Fiction admettra sans fard qu'il galèje, mais du même mouvement soulignera l'importance et la pertinence des sujets qu'il agite — oh ! sans prétentions — et donc sa propre clairvoyance.. Il y a là quelque chose qui rend la Science-Fiction et son milieu si impénétrable au profane qu'il s'en irrite souvent — et qui est pourtant au cœur de toute fiction.. Comment les amateurs de SF peuvent-ils passer si aisément — et impunément — du canular jubilatoire à la discussion passionnée, sans retenue, de thèmes aussi bizarroïdes que le voyage dans le temps, l'immortalité physique ou les intelligences étrangères ?.. Lorsque cet équilibre fragile est rompu, on sombre dans la fausse science, l'idéologie, le culte, l'adoration des soucoupes volantes et l'explication de l'histoire par les cosmonautes du néolithique.. Et alors, de nouveau, on retrouve l'“explication” primaire et frelatée qui permet de faire l'économie d'une pensée, la tentation du court-circuit.. D'où la réaction énergique des amateurs lucides de SF contre des œuvres comme.. le Matin des magiciens.. et ses épigones qu'ils considèrent comme des perversions, c’est-à-dire comme l'abolition de la distance entre l'imaginaire et le réel, comme des mises en scène de l'imaginaire sur une prétendue scène du réel, bloquées et répétitives, ce qui renvoie bien au comportement du pervers sexuel.. En résumé, la Science-Fiction n'échappe pas, contre les apparences, au projet général du roman et convoie toujours, implicitement et parfois explicitement, une théorie (incomplète, fumeuse, mais ce n'est pas le problème) de l'histoire qui vise à la réappropriation la plus complète possible du réel par le sujet, de la maîtrise à l'apocalypse.. Elle accorde une place particulière à la science et à la technique parce que le groupe social qui l'écrit et en jouit y voit un moyen privilégié de cette réappropriation.. Mais cet élément est secondaire à la démarche théorique qui l'enrobe et selon laquelle le sujet est assuré de contrôler (fantasmatiquement) l'avenir puisque l'avenir, c'est lui qui le construit en le décrivant.. Une des croyances, les plus fortes des amateurs de SF, même s'ils s'en défendent parfois, est que ce qu'ils font a un rapport avec l'avenir dans le réel, n'est pas simple jeu.. La Science-Fiction, née dans un groupe social dont le pouvoir est théorique — ce qui ne signifie pas inexistant — est l'apothéose du théorique.. Elle se nourrit de théories (scientifiques) ; elle s'enivre de théories de l'histoire.. Tout roman recèle une théorie de l'histoire, mais la Science-Fiction, le plus souvent, raconte l'histoire problématique d'une théorie.. Elle cherche à englober ce qui englobe.. La seule chose qui la sauve du dérisoire, du ridicule absolu, son cache-sexe, c'est son statut romanesque, c’est-à-dire d'illusion reconnue.. En quoi son destin rejoint celui de tout art.. Toute création est une illusion.. Trêve de théories.. Revenons à Michel Jeury, avec toutefois notre botte d'idées générales.. Ainsi, il s'investit à fond, mais non exclusivement (ses tentatives en littérature générale) dans un genre qui fait de la théorie le matériau de l'art.. Et en même temps, il répugne à célébrer une quelconque théorie de l'histoire, voire au-delà toute théorie un peu globale.. Autrement dit, d'une part il renonce à la prétention de résoudre tout à fait les difficultés rencontrées dans le présent par sa pratique (il ne croit pas à l'efficacité de son pouvoir) et d'autre part il reste relativement proche de la position dépressive (poisson des profondeurs).. Dans ses romans les plus personnels — qui sont aussi les plus élaborés —, cette position peu confortable est assumée grâce à la maîtrise de ce que l'on pourrait appeler le principe d'incertitude de Jeury.. Une œuvre d'art est la solution esthétique d'un problème insoluble par d'autres moyens.. Mais ce problème est beaucoup moins bien résolu dans ses romans plus populaires, qui étaient pourtant par hypothèse plus simples à composer et à écrire : ce n'est pas faire injure à Michel Jeury que de constater que son métier d'écrivain, éclatant dans ses œuvres ambitieuses, parait.. jusqu'ici.. trébucher quelquefois dans la construction de ses œuvres mineures.. Qui peut le plus peut le moins, selon le dicton populaire.. Pourquoi Jeury le met-il en défaut ? Et s'il s'agissait précisément d'une pièce supplémentaire du puzzle ?.. Le refus de toute théorie de l'histoire peut entraîner une certaine incapacité à élaborer la construction d'une histoire.. Au moins d'une histoire close, continue, linéaire, séquentielle et conclue, car écrire une histoire ainsi construite, c'est postuler un certain ordre de l'univers et de la société.. C'est un fait que.. les nouvelles de Jeury.. (excellentes, rassurez-vous) ressemblent souvent à des fragments (de romans) et que dans ses romans d'aventure ses personnages paraissent parfois saisis d'une agitation maniaque qui les apparente soudain à des personnages de dessins animés dans leur phase frénétique.. On perd le fil.. Et pourtant l'idée d'ensemble est là : elle est simple, parfois géniale (comme dans.. les Colmateurs.. , l'utilisation des fractales) mais tout se passe comme si, dans le détail, la.. nécessité.. , cette ficelle essentielle du roman bien ordonné faisait défaut ; et tout se brouille.. C'est que cette nécessité, fil à coudre des histoires et non le reflet de la structure du réel, est aussi étrangère au principe d'incertitude de Jeury que la causalité absolue à la physique quantique.. L'une et l'autre suggèrent avec insistance que : « ça se pourrait bien… mais ce n'est pas sûr ».. Le réel n'est pas connaissable.. L'ordre de son reflet n'est qu'une mise en rangs et non la découverte d'un ordre caché.. En bref, la difficulté que rencontre Michel Jeury à écrire des histoires simples est comme un écho de la méfiance du paysan à l'endroit des explications trop limpides, des belles théories.. Incidemment, si Michel Jeury accepte cette hypothèse, il peut s'en trouver rassuré : cette difficulté n'est guère après tout que circonstancielle à ses origines, et le métier acquis lui permettra de la dépasser s'il accepte cette forme d'écriture comme un jeu, conscient et sans conséquences.. Il n'est pas besoin de cerner le vrai du monde pour écrire une histoire.. Mais la signature insistante du groupe social d'origine introduit un problème massif, sinon inattendu.. Il nous manque une médiation.. Comment Jeury, issu d'un groupe social particulièrement mal placé, parvient-il à faire le saut non seulement jusqu'à un autre groupe social mais à y réussir par le truchement du statut d'écrivain de Science-Fiction ? C’est-à-dire à faire sienne non seulement les aspirations mais encore les valeurs et représentations idéologiques d'un autre groupe social ? On a vu qu'il n'y est parvenu qu'incomplètement, d'où son originalité.. Mais il y est tout de même parvenu assez bien pour faire figure de chef de file dans la Science-Fiction française.. Certes, les exemples ne manquent pas de paysans et d'ouvriers devenus écrivains.. La parole et l'écrit sont humains, universellement.. On peut toutefois noter en général dans ces œuvres qu'elles se veulent témoignages, qu'elles innovent peu, qu'elles sont attachées au réalisme et qu'elles reproduisent en somme, parfois en négatif (la révolte en plus), les valeurs de la classe dominante telles qu'elles ont été transmises et transformées par l'enseignement.. On relèvera qu'une partie de l'œuvre passée (et sans doute à venir) de Jeury correspond à cette orientation.. Mais non la Science-Fiction.. Certes encore, on peut beaucoup prêter aux dons personnels et accepter d'en rabattre sur la détermination sociale.. Mais il est des limites au-delà desquelles il faudrait jeter la théorie aux orties.. D'où ma perplexité.. Certains verront à tort dans cette longue préface l'expression d'une conception rigide de la différenciation sociale en groupes et me la reprocheront sans doute.. Je suis convaincu de la grande plasticité des humains et des groupes sociaux, mais cette plasticité ne peut s'exercer que dans des conditions concrètes.. On peut sans doute devenir bien des choses, mais on n'adopte pas tous les rôles, ni n'importe quel rôle.. Pour ne pas avoir à abandonner la théorie (une fois de plus), je me risquai, non sans hésitation à faire l'hypothèse d'un médiateur, d'un personnage qui aurait orienté et facilité le voyage social de Michel Jeury.. Rien dans ce que je savais de sa biographie ne m'y autorisait, n'était cette faille de la théorie : comment un petit paysan en était-il venu à élaborer des jugements pertinents sur la société globale de la fin du.. siècle et à élire la Science-Fiction pour les communiquer ?.. Au fil de conversations avec Michel Jeury, en août 1981, ce ne fut pas un médiateur, mais trois qui apparurent et, dont la combinaison permettait de combler au-delà de mes espérances la lacune suggérée par mon hypothèse.. Je ne ferai ici qu'en esquisser la description, par discrétion et faute de place.. Une des difficultés rencontrées par tout voyageur social est d'ordre psychologique.. Comment dépasser la pensée d'origine, celle des parents ? Le plus souvent, on le sait, cela se borne au meurtre symbolique du père, qui conduit plus ou moins à réaffirmer, en les inversant, ses valeurs.. Une solution plus subtile consiste à emprunter au père le moyen du dépassement.. Or, l'un des médiateurs de Jeury fut un écrivain, Marcel E.. Grancher, qui eut son heure de gloire entre l'entre-deux guerres et jusqu'aux années 50 et qui avait été, la Première Guerre mondiale, un compagnon de tranchée de Joseph Jeury.. Lorsque la velléité d'écrire s'affirma en Michel, il n'eut de cesse — et on peut supposer que sa mère joua dans cette affaire un certain rôle — que son père reprenne contact avec son ancien camarade, ce qui se révéla plus facile qu'on l'avait pensé.. Marcel E.. Grancher fit irruption dans la vie des Jeury.. Non seulement il apporta à Michel une image précise et valorisante de l'écrivain (par sa notoriété, ses succès financiers et féminins), mais encore il l'aida concrètement, par exemple en l'introduisant auprès de Maurice Renault, le fondateur de.. Un autre médiateur fut, plus classiquement, un enseignant opiniâtre qui orienta Michel vers et dans le secondaire et l'y maintint.. Enfin, un troisième médiateur, capitaine de services secrets et héros de la Résistance, introduisit Michel à une intelligence ouverte du monde et lui prêta sa bibliothèque.. Je me demande si ce n'est pas à ce dernier personnage que Michel Jeury doit, en particulier, sa curiosité à l'endroit des petits faits porteurs d'avenir et sa capacité à entrevoir, à partir de détails, de vastes systèmes.. Ces interrogations et ces découvertes me conduisirent à risquer une idée générale de plus : c'est la différenciation sociale et le jeu des interférences qu'elle permet dans le psychisme de chaque jeune humain, qui expliquent le mieux l'énorme accélération de la fécondité de notre espèce en idées et en conduite innovantes depuis une époque somme toute récente (géologiquement parlant).. Une société peu ou pas différenciée tend à se répéter d'une génération à l'autre, tandis qu'une société très différenciée produit, non seulement par combinatoire culturelle.. [10].. mais aussi par réactions psychologiques, de l'inattendu, de l'inédit.. Ainsi l'on comprend mieux comment Michel Jeury a pu échapper à son groupe social d'origine, dans et par la littérature, en empruntant successivement deux voies : d'abord celle de la Science-Fiction qui l'introduisait à la petite bourgeoisie et à sa passion théorisante, et qui soulignait par là une rupture secrète mais profonde avec son milieu ; ensuite celle de la littérature traditionnelle qui renouait par le témoignage réaliste avec le milieu d'origine (mais en quelque sorte vu d'en haut) et qui témoignait d'une ambition impossible à satisfaire par le truchement d'un genre minoré, celle d'attirer l'attention des tenants de la culture dominante.. Pour les raisons que j'ai dites, la seconde voie conduisit à un échec.. Un long épisode dépressif ramena Michel Jeury à la première et au succès — dans les limites propres à la Science-Fiction.. Il me paraît très vraisemblable que, de cette nouvelle position, Michel Jeury entreprenne de revenir à son ancienne ambition et parvienne de la sorte à renouer avec son milieu social d'origine en lui donnant une voix, réconciliant enfin en lui le paysan et l'écrivain.. L'ouvrage qu'il a consacré aux souvenirs de ses parents et ses projets le donnent à penser.. Il n'abandonnera sans doute pas la Science-Fiction, mais il ne s'y cantonnera pas non plus.. Le fils d'ouvriers agricoles devenu écrivain peut s'accepter et se faire accepter comme paysan.. Désormais, sans crainte, il peut apparaître petit bourgeois et paysan, puisqu'il n'est plus tout à fait ni l'un ni l'autre.. Je ne peux pas, sincèrement, regretter l'échec temporaire de Jeury sur la seconde voie.. Dans le meilleur des cas, s'il avait réussi, il se serait sans doute trouvé enfermé dans le roman traditionnel qui ne porte pas de “théories” nouvelles mais qui convoie des théories antérieures intériorisées et prises pour le réel, bref, la répétition.. Aujourd'hui, tout est différent.. Jeury ne peut pas ne pas avoir triomphé du “temps incertain”, c’est-à-dire de sa contradiction sociale.. Tout ce qu'il écrira en est changé.. Ainsi, grâce à son cas, peut-être exceptionnel, ai-je cru entrevoir les fonctionnements idéologiques de groupes sociaux différents entre lesquels il n'y a guère, contrairement au sens commun, de continuité.. Bien entendu, et je dois y insister, il ne s'agit pas de prétendre que par un mécanisme mystérieux se transmettait une sorte de fond culturel commun à tous les membres d'un groupe social.. Mais il s'agit simplement de dire que la position dans le groupe et celle du groupe dans la société globale définissait les limites d'un sujet, une perspective singulière qui, dès le plus jeune âge, pénètre l'inconscient et colore en quelque sorte, de façon quasiment irréversible, toute la perception de la réalité : c'est toujours d'un point déterminé, souvent situé dans son propre passé, qu'on considère le réel.. Ce qui tend à masquer, hélas, l'uniformisation à la Procuste introduite non seulement par l'enseignement (officiellement dans un louable but de démocratisation) mais encore de nos jours par une culture de masse mutilante, précisément issue de l'interaction entre classe dominante et classes moyennes.. Le folklore (façon.. Fêtes Territoires.. dans l'œuvre de Jeury) est la forme abâtardie, passée au moule commun sous prétexte de préservation, des différentes formes de cette perspective que Lucien Goldmann avait baptisée la conscience possible.. Le jour, s'il vient jamais, où il n'y aurait plus de perspectives différentes, l'humanité serait ossifiée non seulement culturellement mais psychologiquement dans une forme unique, et personne, ni homme ni groupe, ne parlerait plus à personne.. Il me reste à développer une conjecture : l'œuvre de Michel Jeury appartient à l'avenir plus qu'à notre présent.. Elle réunit deux démarches qui pouvaient sembler irréconciliables, le scepticisme et le mysticisme, sans s'égarer tout à fait dans aucune.. C'est le sens des.. Le culte de l'objectivité recule parce que l'objet se révèle dur à saisir.. Quelqu'un décide (de ce) qu'il est, l'objet, au lieu que l'objet attende l'attention de qui voudra.. Nous vivons la réintroduction en force de la subjectivité à la suite de l'usure des grands systèmes qui l'avaient mise hors-la-loi — et aussi, plus subtilement, du développement foudroyant de vastes structures sociales sans système explicite ; ça pousse sans qu'on sache comment.. L'intelligible (du social) s'est réfugié dans le sujet, ou y a été refoulé.. Ce qui ne signifie pas qu'il s'y borne.. Nous entrons dans un temps où le scepticisme généralisé à l'endroit des théories globales et des grands systèmes explicites de régulation se répand et s'accompagne d'une propension à privilégier les approches supposées immédiates du réel, approches dites intuitives, sensibles, à l'extrême limite proprement mystiques, au risque de la mystification.. Je dirai que les mystiques apparaissent, et leur ineffable, quand branle l'intelligence du monde, et que le chemin qu'ils sauvegardent à l'échelle d'une civilisation est celui de l'indifférencié dont je parlais plus haut.. Le mystique suit de près le sceptique assez radical pour secouer l'arbre quand les concepts sont blets.. Il s'agit en somme d'une sorte de retour au point de vue du paysan, à des valeurs païennes, plurielles et lacunaires.. J'y vois pour ma part, et on ne s'en étonnera pas, en partie un effet de la régression des classes moyennes dans la maîtrise de leur destin, la cause la plus visible en étant la mondialisation des structures économiques, voire politiques.. Qui a pour effet un monde plus urbanisé qu'il a jamais été et dont la plupart des habitants se découvrent sans terre et même sans territoire symbolique (dont l'emploi est avatar) : réduites en somme à la condition d'ouvriers agricoles, de journaliers, incertains du lendemain, de leur travail, de la compréhensibilité de l'univers social.. Voyant sur ce qui furent leurs terres déferler les ouragans indéchiffrables de guerres abstraites et meurtrières, par exemple monétaires.. De ce processus, la “crise” est à la fois le vecteur et la manifestation.. Par une trop remarquable coïncidence, l'œuvre de Michel Jeury répond à cette situation durable.. La plupart des lecteurs lisant dans le passé : les lecteurs de Jeury se trouvent donc dans l'avenir.. Et pareille situation est grosse d'un nouveau paradigme épistémologique que rejoint également cette œuvre.. L'art de Michel Jeury expose notre incapacité à penser et à nous exprimer autrement qu'en symboles, schémas et mots.. Alors que la réalité est au-delà, derrière, hors du monde humain que définissent, délimitent, construisent, ruinent et rebâtissent sans cesse les langages.. La réalité est au-delà du langage.. C'est l'enseignement du zen (à l'audience soudain surprenante), du mystique (fût-il agnostique, car cela existe) et du physicien quantique (à la recherche de la réalité).. C'est l'expérience que.. les Yeux géants.. nous font entrevoir aussi loin que les mots puissent la porter.. Car….. « La suite de ce récit ne pourra jamais être écrite avec des mots humains ».. Il se pourrait que Jeury, soucieux des mots et des choses, propose là une perspective authentique de l'aventure humaine.. Nombreux sont les philosophes qui chuchotent, de Popper à Morin, que nous approchons des limites de l'exploitation du paradigme mécaniste.. Le paradigme cybernético-biologique — cher aux technocraties planétaires — semble s'user vite.. Le paradigme suivant pourrait bien être emprunté à la psychanalyse et construit sur le modèle prodigieusement plastique du processus primaire dont la logique ne constitue qu'un cas particulier (et dont on ne risque pas de savoir grand-chose avant longtemps).. Il nous permettrait d'atteindre — non pas enfin la réalité car rien ne peut en être dit — mais un autre règne de l'humanité.. La plasticité jeuryenne qui résulte peut-être de son appartenance simultanée à deux niveaux sociaux — sans méconnaître ce qu'elle doit à son génie propre (la sphère) — nous introduirait aux portes de ce nouveau domaine de l'expérience.. Nouveau ? À vous d'en décider.. L'hypothèse qui traverse cette préface aurait pu — aurait dû — être autrement dite.. En termes jeuryens, elle n'a pas valeur de représentation ou d'explication de la réalité, car la réalité, je ne la connais pas.. Mettons que je vous ai raconté une histoire.. Du point que j'occupe — et dont vous n'êtes pas si éloigné —, elle m'a semblé la moins mauvaise manière de mettre en perspective les constituants d'expérience qu'elle me suggère, de les organiser pour leur donner un sens aux yeux mentaux de l'être infime qui signe cette préface.. C'est là que se tient sa vérité.. Battez les cartes autrement et voyez si votre réussite est meilleure.. Mais souvenez-vous, rien de ce que je dis n'est la chose.. Ni de ce que vous pensez.. Il fallait pourtant le faire.. « Écrire était le seul moyen.. Et Vincent savait que celui-là aussi lui serait bientôt interdit.. Le geste deviendrait de plus en plus difficile.. Les signes s'évanouiraient dans sa mémoire, les mots eux-mêmes lui échapperaient.. En s'enfonçant dans un monde non-humain, il perdrait peu à peu tous les mots humains.. Écrire était donc urgent.. 324.. Ses deux romans de SF publiés sous le pseudonyme d'Albert Higon dans la collection le Rayon fantastique (1960) et son roman “réaliste”.. , paru sous son nom chez Julliard en 1958 mais écrit après les précédents.. Je rejoins ici dans une certaine mesure les prémisses de Boris Eizykman (.. Science-Fiction et capitalisme.. , 1973).. Je reviendrai sur ces difficultés qui revêtent un intérêt.. inattendu.. Sur les origines sociales de Michel Jeury, on lira le livre qu'il a tiré des souvenirs de ses parents, Claudia et Joseph,.. le Crêt de Fonbelle : les gents du mont Pilat.. , 1981.. Notons pour la petite histoire qu'il paie sa scolarité en math élem en remplaçant le prof de physique de 3.. Ainsi, c'est la science qui lui fournit la matière d'une expérience précoce, sinon du pouvoir, du moins d'une certaine autorité.. L'anticipation serait alors une variante du thème des “vrais” parents inconnus, fréquents dans les contes (thème du bâtard, de l'enfant abandonné, du “fils de roi”).. La parenté entre le roman et les jeux de rôles (.. Donjons et dragons.. , etc.. ) qui font fureur aux États-Unis, est à cet égard évidente.. Le jeu de rôles, c'est le roman sans l'écriture, où l'abondance du règlement cache à peine la presque totale dissolution des règles.. C'est exactement ce à quoi le roman,.. en tant qu'art.. , tente, de Flaubert au Nouveau Roman, d'échapper.. Tentative nécessaire et sans espoir qui cherche à sortir de l'illusion par l'illusion.. Ainsi le projet a-t-il pu se nourrir des récits de guerre du père Jeury.. Je fais ici évidemment allusion aux idées de Lévi-Strauss telles qu'il les résume dans.. Race et Histoire.. Note de Quarante-Deux :.. l'Orbe et la Roue.. a été dédié en octobre 1982 par Michel Jeury à Gérard Klein en remerciement de la présente préface à son.. vendredi 13 octobre 2006 —.. dimanche 26 avril 2009..

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  • Title: ´le Livre d'or´ par Ursula Le Guin | Quarante-Deux/Préfaces de Gérard Klein
    Descriptive info: klein.. Quarante-Deux : les Archives stellaires.. Gérard Klein : préfaces, postfaces et articles sur la.. fr/15j.. :.. ››.. Préfaces et postfaces.. le Livre d'or.. Préfaces et postfaces de.. Ursula Le Guin :.. nouvelles de Science-Fiction réunies par Gérard Klein, 1977, rééditées en 1991 sous le titre d'.. Étoiles des profondeurs.. préface de.. , 1977.. par ailleurs :.. [ 1 ].. [ 2 ].. philippe.. curval.. chroniques.. une définition de l'Humanité.. [.. 1.. ] [.. 2.. ].. Balzac écrivit quelque part qu'il avait pour ambition en créant une foule de personnages de rivaliser avec l'état civil.. Mince ambition et presque raisonnable si on la compare à ce sommet de la mégalomanie littéraire que représente la description, fut-elle sommaire, d'un empire galactique ou d'une civilisation interstellaire.. L'adjectif d'interstellaire signifie ici, je tiens à le préciser à l'intention du néophyte, qu'il s'agit non pas d'une société assise entre les étoiles, ce qui lui serait une position inconfortable, mais d'une civilisation fondée sur la possibilité du voyage entre les étoiles et, par suite, de la colonisation de mondes innombrables, et d'échanges pacifiques ou belliqueux entre les espèces intelligentes ou d'apparences physiques diverses.. L'empire galactique est un peu la tarte à la crème de la Science-Fiction.. Il a été souvent le moyen le moins onéreux de transposer dans l'espace et dans un avenir tout chronologique des histoires de pirates et d'aventures maritimes.. Cependant, dans un certain nombre de cas, ce thème a fait l'objet d'une élaboration bien plus poussée et a été l'occasion pour quelques auteurs d'une réflexion sur l'Histoire.. Ajoutant la dimension du temps séculaire à celle de l'espace intersidéral, ils ont fait entrer l'histoire des historiens dans le domaine des sciences conjecturales exploitées par l'imaginaire anticipant.. D'autres ont mis en perce le même tonneau en excipant du voyage dans le temps et de la possibilité de superposer sur le palimpseste du passé un autre cours que celui que nous lui connaissons, mais ceci est une autre histoire entièrement.. Incidemment, nous constatons ici certaines des conditions qui font d'un domaine du savoir un matériau récupérable par l'auteur de Science-Fiction : il convient que ce domaine soit caractérisé par un système théorique assez puissant, et il faut également que ce système théorique soit susceptible de conjectures.. Les mathématiques, qui donnent en principe lieu à relativement peu de conjectures en raison de la puissance même de leur système théorique, sauf dans quelques domaines et pour assez peu de spécialistes, sont, sauf dans ces domaines et encore rarement, fort peu sollicitées par les écrivains de Science-Fiction.. Celles d'entre les sciences humaines qui manquent d'armature théorique en ce qu'elles demeurent, peut-être provisoirement, au stade de la réunion du matériau et de la description, paraissent peu prédisposées à l'exercice conjectural.. Ainsi l'ethnologie.. Mais est-ce si sûr ?.. Je ne désignerai à la vindicte de la postérité, qui sera tôt ou tard accablée de sujets de dissertation puisés dans leurs œuvres, que quatre créateurs de sociétés galactiques.. On remarquera que leurs œuvres se caractérisent par une certaine ampleur qui se déploie sur plusieurs romans ou sur nombre de nouvelles.. Ces auteurs sont tous américains : en relief ou en creux, l'ombre de l'aigle du dollar s'étale sur des étoiles qui débordent la bannière de l'Union.. Il ne fait de doute pour personne que si Kipling avait vécu un siècle de plus, il serait devenu à titre principal ce qu'il ne fut qu'occasionnellement, un auteur de Science-Fiction, et qu'il aurait fait de.. Victoria Station.. un impérial terminus galactique.. Mais l'Europe n'est plus ce qu'elle était, Rome n'est plus dans Rome, mais sous le dôme du Capitole (Washington, DC) ou bien à.. Wall Street.. Si bien qu'il faut, pour oser décrire un empire galactique, la tranquille assurance ou la mauvaise conscience que donne seule la citoyenneté d'un empire actuel.. Au début des années 50, Isaac Asimov s'inspire de la théorie de l'Histoire d'Arnold Toynbee et brosse en trois volumes le tableau de la grandeur d'un empire, de sa décadence et de sa renaissance (.. Fondation.. Fondation et Empire.. Seconde Fondation.. En cette même décennie et en débordant sur la suivante, Cordwainer Smith, de son véritable nom Paul Linebarger, spécialiste de la guerre psychologique, dresse dans un archipel de nouvelles le portrait des.. Seigneurs de l'Instrumentalité.. Au fil des années soixante et peu après, Frank Herbert réussit le tour de force de suggérer un.. Imperium.. galactique en limitant son théâtre d'opérations à une seule planète, désertique de surcroît, dans.. Le premier avait utilisé une théorie cyclique de l'Histoire, le second une théorie du pouvoir, le troisième une théorie de l'équilibre universel, aux confins de la métaphysique et de l'écologie.. Il restait — provisoirement — à les coiffer tous, en proposant, ou en exploitant une théorie du développement humain et de l'éthique.. Alors, vers 1966, Ursula K.. Le Guin vint.. Si j'ai choisi d'aborder cet auteur par le biais du thème de la société galactique, c'est que sur les dix romans qu'elle a publiés à ce jour, six en relèvent directement et les quatre autres indirectement.. Et sur les onze nouvelles qui composent le présent recueil, six se retrouvent rattachées à ce cycle galactique, les autres, comme on le verra, exprimant des harmoniques, des préoccupations centrales qui sous-tendent l'histoire du futur imaginé par Ursula K.. Le Guin.. Il n'est pas facile de résumer cette histoire du futur, bien qu'elle soit cohérente, en partie parce qu'elle couvre près de 2500 ans, du.. xxiv.. siècle de notre ère à son.. xlix.. siècle, en partie parce qu'elle s'étale sur une douzaine de textes, et enfin parce que sa narration est discontinue et acentrique.. Chaque œuvre, même reliée aux autres, forme un tout, et de vastes lacunes subsistent entre ces éléments, dont rien n'indique qu'elles seront ultérieurement comblées.. En fait, chaque roman ou chaque nouvelle est relatif à un problème particulier posé à une société singulière sur un monde donné, et ce sont les à-côtés — indispensables — de l'histoire qui l'établissent dans sa situation de fragment d'une fresque.. La progressivité de l'histoire humaine est affirmée au travers de sa discontinuité.. Au départ, un mythe fondateur, et comme ici, nulle part décrit : celui de Hain.. En des temps presque immémoriaux, la planète Hain (faut-il lire Haine ou Éden ?) développa une technologie fort avancée, notamment dans le domaine de la biologie, et ensemença l'espace de races humaines adaptées à chaque monde découvert.. Notre Terre est l'une de ces planètes.. De cette diversification initiale de la protohumanité, naquirent d'immenses conflits et l'occasion de crimes inexpiables.. Les guerres engendrèrent la décadence de Hain, et le remords chargea plus tard ses ressortissants des chaînes de la tristesse mais les coiffa aussi du casque de la sagesse.. Hain et ses colonies devenues indépendantes, et parfois oubliées, retrouvèrent chacune de leur côté le chemin de l'espace et entreprirent, précautionneusement, de rétablir l'unité perdue et au fond irrécupérable.. Le mythe de Hain, c'est celui de la différenciation ancestrale et de l'aspiration insatiable et irréalisable à la fusion : c'est celui de la naissance du commerce, au sens fort, c'est-à-dire de la reconnaissance de l'autre comme différent et comme semblable, comme miroir et comme interlocuteur, comme adversaire et comme allié.. Vers la fin de notre.. xxiii.. siècle, alors que la Terre est dévastée et épuisée par les guerres et la pollution, sous la conduite prudente de Hain, quatre planètes échangent des ambassades, la Terre, Urras et son satellite Anarres, et Hain elle-même.. La Terre, saignée à blanc, cherche sur d'autres mondes les ressources énergétiques qui pourront assurer la survie de ses multitudes affamées.. Urras est une planète encore jeune, divisée, comme l'est aujourd'hui notre planète, en nations se réclamant de systèmes sociaux différents.. Anarres, son satellite, abrite depuis un peu plus d'un siècle une société anarcho-socialiste.. De Hain, on ne sait presque rien, sinon que ses ressortissants, mus par le remords que leur inspire leur lointain passé, s'efforcent d'aider, comme ils le peuvent, au développement de leurs très anciennes colonies.. C'est à peu près à cette époque que se situent le grand roman politique d'Ursula K.. Le Guin, sous-titré par elle "une Utopie ambiguë",.. les Dépossédés.. , et la nouvelle "Neuf vies", figurant dans le présent recueil.. "À la veille de la révolution" décrit des événements plus anciens d'un siècle et demi environ, qui se sont déroulés sur Urras et qui ont conduit à l'émigration sur Anarres des contestataires d'Urras.. Vers 2350 est constituée la Ligue des Mondes qui tente d'unir toutes les anciennes colonies redécouvertes de Hain.. La Terre continue d'exploiter, plutôt impitoyablement et sans grand respect pour les indigènes, les mondes qu'elle découvre (.. le Nom du monde est Forêt.. , "Plus vaste qu'un empire").. C'est alors que sont collationnés ou parfois créés les mythes d'autres civilisations ("le Collier de Semlé").. Mais la Ligue ne résiste pas à ses contradictions internes, car bien que se voulant pacifique, elle constitue encore un cadre trop contraignant face aux égoïsmes de ses membres : et sous la pression d'envahisseurs étrangers, les Shing (.. la Cité des illusions.. ), elle se disloque peu à peu.. Les Shing une fois chassés des mondes qu'ils ont occupés, la marche vers l'unité reprendra, sous la forme plus souple de l'Ekumen, qui envoie vers les civilisations fraîchement redécouvertes des Mobiles chargés de les étudier, et entretient des Stabiles ayant pour mission d'orienter, avec une infinie patience, leur développement futur, en tenant compte des enseignements de l'histoire de tous les mondes, à commencer par celle de Hain.. Ainsi en est-il pour Gethen, la planète Nivôse de.. la Main gauche de la nuit.. Cette brève archéologie de l'histoire galactique d'Ursula K.. Le Guin, qui doit beaucoup à un excellent article d'Ian Watson,.. ne prétend pas à l'exhaustivité ni même à l'exactitude absolue, tant l'auteur, tout en respectant une certaine cohérence, a brouillé les cartes ou plutôt les a clairsemées.. La chronologie elle-même est souvent incertaine.. Quoique sans doute indispensable à la compréhension du sujet global de l'auteur, elle a l'inconvénient de suggérer dans la réalisation de ce projet une continuité qui n'existe guère et une unité qui va à l'encontre de l'intention profonde de l'écrivain.. Le plus récent roman d'Ursula K.. Le Guin,.. (1974), est aussi le plus proche de nous dans le futur (.. circa.. 2300).. Le plus éloigné dans le temps,.. 4870) date de 1969.. C'est en 1966  ...   qu'il ait détruit au cours de sa longue histoire muette des sous-groupes qui tendaient à se constituer en espèces moins performantes et néanmoins rivales et que par là s'explique le gouffre apparent qui le sépare des autres primates.. L'Humanité a sans doute derrière elle un long passé d'intolérance.. Comme Hain.. Animal planétaire, l'Homme ne paraît ni destiné ni décidé à s'en tenir là, et c'est sur d'autres mondes, en sus de la Terre, que, selon notre auteur, se poursuivra et s'accroîtra sa différenciation culturelle, voire, demain, biologique.. Mais pour l'instant et sans doute pour de nombreux millénaires, sauf manœuvre délibérée de l'Humanité, son mode particulier de différenciation demeurera social et culturel, et son mode propre d'interaction, principalement de l'ordre du langage.. L'invention éthique, au sens où l'entend Le Guin, fait en quelque sorte pendant chez l'Homme à la différenciation génétique chez les autres espèces, et l'interaction sexuelle est chez lui supplantée par l'interaction langagière ou plus généralement sémiologique ou symbolique.. C'est pourquoi, dans l'œuvre d'Ursula K.. Le Guin, l'innovation éthique, et la nature même de l'éthique, présentent des traits si évidemment comparables à certaines caractéristiques fondamentales du langage, ainsi le fait de produire du sens ou plus généralement des effets,.. à partir de systèmes d'oppositions.. Ainsi dans "Ceux qui partent d'Omelas", le bien apparaît-il, même dans l'utopie la plus aimable, indissociable du mal.. Ce n'est pas là la conséquence d'une construction manichéenne du monde, ni non plus l'effet d'une malédiction théologique pesant sur l'Homme, mais une donnée d'existence, dans le domaine du relatif imparti aux Hommes, du bien et du mal.. C'est de la prise de conscience du mal, de la souffrance et de l'injustice, que peut naître l'aspiration au mieux.. Que le mal disparaisse, et le bien s'efface avec lui.. Le jour est la main gauche de la nuit.. Constat nullement pessimiste, malgré les apparences, mais empreint, comme on voudra, de stoïcisme ou de taoïsme.. Ce constat a des conséquences pratiques : l'histoire humaine, passée et à venir, ne peut être qu'une succession de crises et d'affrontements ; chacune de ces crises est l'occasion d'un apprentissage collectif ; sa solution augmente la connaissance sociologique que les Hommes ont d'eux-mêmes et conduit à de l'invention éthique ; la survie et le progrès de la civilisation et de l'espèce elle-même tiennent à la différenciation maximale que, dans des circonstances données, elles sont susceptibles de supporter, et leur inventivité à la richesse des interactions culturelles entre les sous-groupes constitués ; il en résulte, sans qu'il soit même nécessaire de faire appel à des considérations de morale transcendante, qu'il est souhaitable de préserver les communautés et les individus différents tant que leur déviance ne contrevient pas aux principes précédents, et il n'est aucun moyen d'en décider à l'avance ; il n'existe aucune solution totale ou définitive, ni dans la théologie, ni dans la politique, ni dans la sociologie, ni dans l'économie, présentes, passées ou futures, aux maux dont souffre l'Humanité ; il convient donc de lutter autant que faire se peut contre tous les tenants d'une orthodoxie, d'une homogénéisation, d'une définition normative de l'Homme ; cette lutte est toujours à refaire.. Parce que, selon le mot de Claude Lévi-Strauss dans.. (1952),.. « une Humanité confondue dans un genre de vie unique est inconcevable, parce que ce serait une Humanité ossifiée ».. Or, chez Ursula K.. Le Guin, cette conception de l'évolution de l'Homme, cette définition de l'Humanité, cette morale, et pour finir cette opposition irréductible et constante entre différenciation et quête de l'unité perdue, recherche de l'homogénéité, ne provient pas d'une source théologique, philosophique ou banalement d'une inquiétude moralisante.. Elles procèdent d'une science et de conjectures théoriques issues de sa pratique.. Bien qu'elle affirme ne l'avoir jamais lu, Ursula K.. Le Guin pourrait avoir tiré l'argument de la plus grande partie de son œuvre de l'essai précité de Claude Lévi-Strauss,.. Ainsi, cette discipline qui, parce qu'elle s'intéresse apparemment d'abord à des sociétés non techniciennes, pouvait sembler aux antipodes de la Science-Fiction, a-t-elle finalement inspiré une des œuvres les plus novatrices et les plus attachantes de ce domaine.. Ursula K.. Le Guin n'a pas hésité au demeurant à en déborder les contours.. Par exemple, lorsque, pour faire mieux ressortir sans doute la notion de différence culturelle, elle décrit dans la trilogie de.. une société où la place de la technologie dans notre monde est tenue par la magie ; le primat de la raison ne se dément pas, mais les règles du jeu sont autres.. Ou encore lorsqu'elle dote ses Humains futurs — mais à mesure de leurs progrès introduits par la différenciation culturelle et biologique — de pouvoirs psychiques paranormaux de plus en plus étendus.. Ou enfin, lorsque, excédant les frontières du social, elle admet la coexistence, pas toujours pacifique, d'espèces humanoïdes parvenues à des stades très différents de développement physique et mental.. Incidemment, elle entame par là, sans avoir l'air d'y toucher, un redoutable tabou de l'anthropologie contemporaine, celui de l'égalité des aptitudes, notamment dans l'ordre de l'intelligence, de toutes les ethnies humaines.. On voit bien les origines de ce tabou, à savoir la crainte de donner au racisme un fondement scientifique ; mais comme elle le suggère, est-ce bien là le problème ? N'est-il pas plutôt d'extirper le racisme de toute mythologie de la supériorité, et si ces différences existent, de les admettre, voire de les cultiver.. La définition de l'intelligence est certes, dans l'état actuel des connaissances, affaire de sociétés, voire affaire de goûts.. Mais l'échelle implicite de valeur de différentes aptitudes ne l'est pas moins.. Le primat donné ici ou là à telle capacité particulière n'est pas généralisable.. Si bien que c'est l'idée même d'une échelle sur laquelle il serait possible d'ordonner les individus ou les groupes selon leur “valeur” qu'il convient de subvertir.. Dans la nouvelle "le Collier de Semlé", trois espèces humanoïdes bien distinctes par leurs facultés coexistent sur la même planète.. Cette coexistence n'exclut ni le mépris réciproque ni les conflits meurtriers, ni la stratification sociale, ni l'exploration d'une race par une autre, mais elle n'exclut pas non plus échanges et complémentarité.. Ce à quoi précisément tente de nous introduire, sans succès bien assuré, l'ethnologie moderne.. Il n'est pas nécessaire de chercher bien loin où Ursula K.. Le Guin a puisé son bagage ethnologique.. Née en 1929, elle est la fille de l'ethnologue américain Alfred L.. Kroeber, et c'est sa mère, Theodora Kroeber, qui écrivit la biographie du dernier Indien “sauvage” de Californie, Ishi.. Elle a par ailleurs fait elle-même des études d'histoire, poursuivies notamment en France, et dont on trouvera un souvenir dans sa nouvelle "Avril à Paris".. Et c'est en France qu'elle a rencontré son mari, Charles Le Guin, lui-même historien et aujourd'hui professeur à l'université de Portland.. Cet environnement culturel, assez peu fréquent dans les annales de la Science-Fiction américaine où l'autodidactisme a presque toujours été de règle, explique sans doute en partie l'importance novatrice de l'œuvre d'Ursula K.. Le Guin, et, partant, la place éminente qu'elle occupe dans notre genre.. Bien que son œuvre soit bien loin d'être achevée, on lui a consacré à ce jour plus de travaux universitaires qu'à aucun autre écrivain de Science-Fiction, à l'exception peut-être de Philip K.. Elle est en passe de devenir la grande dame de la Science-Fiction.. Cela ne s'est pas fait pour autant en un jour.. Ses premières nouvelles, publiées à partir de 1962, et ses premiers romans, édités à partir de 1966, malgré leur qualité certaine, laissaient mal entrevoir l'envergure future de son œuvre, et sans doute n'en avait-elle guère idée elle-même.. C'est avec.. (1969) qu'elle attire l'attention et qu'elle obtient le prix Hugo.. Elle y développe une idée entièrement originale et fort intelligemment féministe, celle d'une Humanité androgyne dont les individus peuvent arborer tour à tour les caractéristiques primaires et secondaires de nos deux sexes.. On en trouvera une première esquisse dans "le Roi de Nivôse".. Mais c'est en réintroduisant l'utopie dans la Science-Fiction, qui avait surtout cultivé l'anti-utopie, qu'elle affirme son ambition : faire ou plutôt refaire de la Science-Fiction une littérature expérimentale sur le terrain social et renouer par là avec la tradition de H.. G.. Wells.. Chose surprenante, cependant, et qui conduit certains à taxer irrévérencieusement cette grande dame d'être un bas-bleu, elle paraît douter, dans divers essais et interventions orales, des possibilités objectives de la Science-Fiction à devenir une “grande” ou vraie littérature.. En cela elle rejoint, bizarrement, les réserves de l'.. establishment.. culturel à l'endroit du genre,.. et marque qu'elle n'a jamais cessé d'y appartenir.. Elle applique en effet à la Science-Fiction les théories élaborées à propos du roman de “caractère” né au.. xix.. siècle, et s'étonne ou s'effraie de constater qu'aucune œuvre de Science-Fiction ne répond de façon satisfaisante à de tels critères, pas même les siennes.. Il est pour le moins singulier qu'elle voie une infériorité congénitale dans ce qui est la marque évidente d'une différence.. Comme quoi l'ancien réapparaît malgré le nouveau partout où il peut ressurgir.. L'œuvre romanesque d'Ursula K.. Le Guin en témoigne : la lutte pour la différence, qu'elle soit de l'ordre de la politique ou du statut social des sexes, n'est jamais finie.. Un mot enfin sur l'ordre dans lequel sont présentées les nouvelles de la présente anthologie : loin d'être arbitraire, il a été voulu par l'auteur et reprend pour l'essentiel celui dans lequel elles figurent dans son recueil.. the Wind's twelve quarters.. (1975), à l'exception de la dernière, "Ceux qui partent d'Omelas", qui ne pouvait occuper à mon sens que la place de la conclusion.. Provisoire, espérons-le.. par Ursula Le Guin.. Presses.. Pocket.. › le Livre d'or de la Science-Fiction, nº 5012, 26 décembre 1977.. Concerne :.. Ursula Le Guin.. ".. Le Guin's.. Lathe of heaven.. and the role of Dick: the false reality as mediator.. " →.. Science-Fiction studies.. , vol.. 2/1, #5, March 1975.. ↑.. Lire, à ce sujet, "Malaise dans la Science-Fiction" par Gérard Klein, 1975, à paraître prochainement sur le site de Quarante-Deux.. Lire, à ce sujet, ".. le Procès en dissolution de la Science-Fiction, intenté par les agents de la culture dominante.. " par Gérard Klein, 1977.. ´le Livre d'or´ par Ursula Le Guin, préface de Gérard Klein présentée par Quarante-Deux.. 30 mai 2012.. (première publication : 26 décembre 1977).. 11 août 2013.. (création : 23 mai 2012).. org/archives/klein/prefaces/le_Livre_d'or_d'Ursula_K.. _Le_Guin.. Greg Egan..

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  • Title: Archives stellaires/Klein/Préfaces et postfaces/Xénolexique | Quarante-Deux
    Descriptive info: Xénolexique.. Simon Lequeux :.. Encrage • Travaux nº [?], à paraître depuis septembre 1998.. On entendait en gong bas la bichuterie des Trèmes plates et basses comme des punaises, de la dimension d'une feuille de nénuphar, d'un vert olive ; elles faisaient dans la plaine, là où on pouvait les observer, comme une lente et mystérieuse circulation d'assiettes de couleur ; êtres mystérieux à tête semblable à celle de la sole, se basculant tout entiers pour manger, mangeurs de fourmis et autres raviots de cette taille.. Marchaient au milieu les grands Cowgas, échassiers au plumage nacré, si minces, tout en rotules, en vertèbres et en chapelet osseux, qui font résonner dans leur corps entier ce bruit de mastication et de salivation qui accompagne le manger chez le chien ou chez l'homme fruste.. Henri.. Michaux.. Klaatu Barada Nikto.. dit à Gort.. a langue est ce qui n'appartient à personne.. Ou plutôt, la langue est ce dont personne ne peut se prétendre le maître, ni le propriétaire, pas même le plus habile de ses utilisateurs.. C'est pourquoi peut-être Lacan proposait de l'appeler lalangue dans l'usage qu'en fait chacun, ce qui évite de penser “ma langue”.. La langue nous posséderait plutôt.. Elle nous saisit tout petits et ne nous laisse aucune chance de lui échapper au point que ses mots et sa syntaxe nous semblent faire partie de nous-mêmes, d'un corps immatériel qui serait le presque tout de nous, voire plus nous que nous.. Et pourtant la langue nous traverse et se sert de nous, comme porteurs et comme transformateurs, comme du reste les gènes dont nous ne sommes aussi que les vecteurs transitoires.. Un de mes cauchemars métaphysiques est précisément la chute des corps entre deux parois, ou plutôt deux réseaux parallèles, celui de la langue et celui des gènes, entre lesquels ils tombent soumis à la gravité du temps, flammèches dérisoires, provisoires, à peu près impuissantes et pour l'essentiel inconscientes, filets auxquels ils tentent de se raccrocher, entre lesquels ils établissent autant de ponts fragiles.. Et malgré leur insignifiance, ces corps font tenir ces réseaux démesurés à leur aune, comme de vivantes navettes, des araignées inlassables qui tisseraient d'immenses tapisseries collectives.. Qu'une seule génération défaille et le double tissage est non pas troué mais interrompu définitivement.. Les langues à jamais mortes sont celles qu'une seule génération n'a pu transmettre ni par l'oral, ni par l'écrit, même si les corps se sont reproduits comme on dit improprement puisqu'il n'en sort que du différent, de l'inédit.. Ce sont des langues devenues radicalement étrangères à ceux-là qui continuent de ravauder leurs propres langages.. Plus radicalement encore, le même Lacan aurait dit : « ce qu'on ne peut pas nommer n'existe pas.. » Ce qui est une version assez fine du credo plus grossier des publicitaires.. , et peut-être de surcroît un appendice à la fameuse conclusion du.. Tractatus logico-philosophicus.. de Ludwig Wittgenstein qui, dans sa traduction française classique et fautive.. , se lit : « ce dont on ne peut parler, il faut le taire.. » Alors que le texte allemand, moins autoritaire, suggère seulement que « sur ce quoi on n'a rien à dire (d'exact ou de précis), là-dessus il faut se taire.. Pourquoi invoquer des cautions aussi impressionnantes et peut-être redoutables, si ce n'est pour inverser ces propositions et les transformer en une interrogation : « si l'on nomme quelque chose qui n'existe pas, est-ce qu'on le fait exister, cela suffit-il pour que cela existe ? Et si oui, de quelle existence s'agit-il ? » C'est toute la question de l'imaginaire, des mythologies voire des religions, des littératures fantastiques et de Science-Fiction entre autres, et peut-être de toute la culture humaine qui, au fond, ne nomme que des choses ou des faits de son expérience qui, auparavant ni du reste davantage par la suite, n'existent pas dans l'inaccessible réel dont on ne sait, au mieux, que ce qu'il n'est pas.. Bien sûr, les mots ne sont qu'une partie des langues, leur lexique, à côté de leurs syntaxes et de leurs sémantiques.. Peut-être la partie la plus ancienne, certainement la plus visible, la plus extérieure, la plus extensive aussi et par là la plus collective, celle qui excède le plus nos capacités individuelles au point que nous nous servons beaucoup plus de dictionnaires que de grammaires ou de traités de linguistique.. Nous utilisons inconsciemment la grammaire avec de petits efforts pour en tirer du style, mais nous caressons volontiers l'illusion de choisir les mots, le mot juste.. Il est frappant que les linguistes n'aiment pas le mot de mot, sous prétexte de son imprécision.. Ils lui préfèrent celui de terme, ou d'expression, ou encore toute autre désignation technique.. Il n'est pas donné à tout le monde de créer des mots, en tout cas des mots qui durent.. Et pourtant, à tout mot, il y a bien eu un créateur singulier avant que l'usage ne s'en répande.. À d'infimes exceptions près, les mots n'ont pas été créés par des commissions de terminologie qui auraient décidé de construire un vocable pour désigner par convention quelque chose, objet ou concept ; et là-même où ce fut le cas, il a fallu que quelqu'un en particulier produise le mot, le transforme, le réforme.. Maille d'un des réseaux dont je parlais plus haut, le mot n'existe que collectivement mais il ne peut naître que d'un individu le plus souvent insaisissable et lui-même inexistant en soi puisque lui-même maille.. Certains y laissent leur nom.. Ainsi le préfet Poubelle.. Cela pour dire que la création délibérée de mots, voire de tout un vocabulaire, n'est pas quelque chose d'anodin, même si c'est quelque chose d'assez courant.. Je noterai en passant que s'il y a des créateurs individuels de mots, il n'y a pas de vrais créateurs de syntaxes : celles-ci demeurent exclusivement des productions collectives, servies certes très localement par les déformations, les fautes communément adoptées, les effets de style, en particulier ceux des poètes qui ont licence de transgresser l'usage consacré.. Il y a bien eu des créateurs de langues artificielles mais comme l'espéranto, elles empruntaient leurs règles au corpus simplifié de langues naturelles, ou encore, comme les langages informatiques, elles sont en réalité des codes et non pas des langues.. La différence, fondamentale, entre un code et une langue, que je n'ai pas le loisir d'approfondir ici, me paraît tenir à ceci : un code n'a pas de sémantique propre ; toute sémantique qui lui est affixée est empruntée aux usages d'une langue préexistante ; d'autre part un code ne supporte pas la notion de flou qui est essentielle à la langue où chaque mot, sans exception, malgré les efforts des lexicologues, est non seulement polysémique mais cerné seulement par l'ensemble de ses relations avec tous les autres mots et par tous ses usages singuliers et subjectifs, en permanente dérive.. Certains écrivains ont cependant simulé la création ou l'évolution de langues, ainsi George Orwell avec sa novlangue dans.. 1984.. , ou Daniel Drode dans.. Leur souci commun, dans les deux cas d'ordre politique, était de signifier que la langue de l'avenir serait par force différente de celle du présent et qu'en se satisfaisant de cette dernière, les écrivains d'anticipation commettaient un impardonnable, encore qu'inévitable, anachronisme.. D'autres s'affirmaient inspirés, qui parvenaient peut-être à se cacher à eux-mêmes leurs simulations, ainsi Swedenborg et Élise Müller, plus connue sous le pseudonyme d'Hélène Smith dont la masqua Théodore Flournoy.. On en trouverait un autre exemple marginal dans cet ouvrage énigmatique qu'est la.. Cosmologie d'Urantia.. Mais j'aurai garde surtout d'oublier de citer Denis Veiras, l'auteur de l'.. Histoire des Sévarambes.. (1677-1679), utopiste, qui poussa le soin du détail jusqu'à doter d'une langue ce peuple imaginaire.. Toutes ces langues donnent très imparfaitement le change car si elles peuvent surprendre l'observateur superficiel, le linguiste professionnel décèle vite qu'elles reproduisent les structures, à peine décalées, de la langue de leur inventeur.. Abandonnons provisoirement ce chapitre des langues pour revenir à la création de mots isolés, de fragments d'un vocabulaire spécialisé.. Cette création s'opère en général soit par dérivation à partir d'un terme populaire préexistant, voire d'un nom propre.. , soit par construction savante à partir de racines empruntées à une langue classique, latin ou grec, et parfois à un odieux mélange des deux.. Tout autant que la science et la technologie, la Science-Fiction est une grande productrice de néologismes puisqu'il lui faut désigner des objets et parfois des idées qui n'existent pas encore ou qui n'ont pas encore été rencontrés.. Il arrive que la science et la fiction coopèrent, comme firent Rosny-Ainé et Esnault-Pelterie pour forger les termes astronautique (1910 d'après le Petit Robert), astronaute (1928 de même source), astronef.. Certains de ces mots nouveaux finissent par s'intégrer au vocabulaire commun, quoique cela demeure rare.. Ainsi, au moment où la chose se met à exister, le mot déjà ancien de vidéophone, parfois contracté en viphone, ne semble pas s'imposer, peut-être en raison de sa cacophonie.. Il y aurait lieu pour un linguiste en mal de sujet de recherche de tenter de collecter et d'analyser le vocabulaire propre à la Science-Fiction et d'examiner son destin, à l'intérieur et à l'extérieur du genre, s'agissant d'un vocabulaire qui désigne des objets supposés appartenir à l'avenir ou à l'ailleurs de la culture humaine.. Quelques recensions en ont été tentées par des enthousiastes mais aucune à ce jour n'est convaincante, du moins à ma connaissance.. Il vaut de relever que la Science-Fiction, dans la littérature, est presque la seule espèce à présenter cette fécondité.. Dans la littérature dite générale, peu d'auteurs s'en donnent la peine et les moyens.. C'est du côté de créateurs qui lui sont excentriques, tels François Rabelais, Lewis Carroll, James Joyce, Henri Michaux, Raymond Queneau ou Boris Vian, que l'on observe une création lexicale délibérée.. Elle trouve quelquefois, comme dans le cas du vocable de quark.. adopté par les physiciens, une postérité inattendue.. L'on se trouve cependant en présence d'un projet différent de la création de néologismes lorsqu'un auteur entreprend de suggérer l'existence d'une langue proprement étrangère et jusque-là inconnue, radicalement si elle est prêtée à une espèce non-humaine, voire extraterrestre.. Ce projet se limite le plus souvent à la production d'un vocabulaire exotique où les mots prennent néanmoins un sens, soit qu'il soit suggéré par leur contexte, soit que plus naïvement l'auteur se charge d'en fournir la traduction.. À l'extrême, comme dans l'œuvre de H.. P.. Lovecraft, tout sens est perdu, et les langues sont devenues indéchiffrables, langues mortes des Grands Anciens dont le mystère se réfugie dans une phonétique à la lisière de l'imprononçable, signifiant des secrets dont il vaut mieux qu'ils soient forclos, en quelque sorte atteints de schizophrénie.. Il ne s'agit plus alors de néologismes mais de xénologismes.. C'est qu'en effet l'auteur de Science-Fiction, lorsqu'il cherche à rendre vraisemblable l'existence d'une civilisation étrangère, rencontre une difficulté et découvre ingénument une source de jubilation.. Il écrit avec les mêmes mots que chacun, mais lorsqu'il doit accuser l'étrangeté radicale jusque dans le dialogue, sous peine d'invraisemblance, il lui faut comme Veiras avec ses Sévarambes, en fabriquer de toutes pièces.. Ces connotations d'aliénitude s'amorcent avec l'évocation de noms propres de planètes, de peuples, de sujets.. C'est même une facilité courante chez le débutant ou chez l'auteur peu regardant sur ses moyens, ou quelquefois ironique sur les travers du genre, que l'accumulation de toponymes et de patronymes exotiques.. Le catalogue des titres de la collection Anticipation du Fleuve Noir en fournit à lui seul un riche exemple.. On y relève souvent l'association de lettres relativement peu usitées dans notre langue, en particulier des  ...   l'habite, y compris les constituants de la langue maternelle.. Des mots morts-nés parce qu'ils ne sont destinés à aucun usage ultérieur, ni extérieur, à l'œuvre où ils apparaissent, sauf exception rarissime.. (25).. Bien entendu, les mots morts-nés sont légion dans toute langue naturelle.. Mais ici, ils le sont par constitution.. Et c'est ce double caractère, d'être orphelins et morts-nés, qui fait de leur réunion systématique et alphabétique dans le xénolexique de Simon Lequeux une entreprise tout à fait étrange.. Personne, je suppose, n'utilisera jamais ce dictionnaire pour déchiffrer les œuvres exploitées.. Personne ne le lira non plus d'un bout à l'autre, ce qu'on ne fait du reste généralement pas d'un dictionnaire, sauf pour apprendre une langue.. Reste que sa consultation engendre une fascination certaine qui procède à mon sens de la jouissance archaïque dont j'ai risqué l'hypothèse jusqu'à présent toute théorique.. Par son inutilité même, il m'est d'autre part difficile de ne pas voir dans ce lexique une sorte d'œuvre d'art conceptuel.. De telles entreprises demeurent rares, du moins à ma connaissance.. Je n'en connais que quelques exemples.. Valentin.. , glossaire et portfolio d'après l'œuvre de Robert Silverberg.. (26).. Ou encore le.. Burroughs Dictionnary.. , an alphabetical list of proper names, words, phrases and concepts contained in the published works of Edgar Rice Burroughs.. (27).. Il existe également une.. , lexique que.. j'ai eu l'honneur de préfacer déjà.. (28).. En dehors des ambitions au demeurant peu explicites de leurs auteurs, et qui se bornent peut-être à la jouissance liée à l'appropriation secondaire de ces créations lexicales, à leur collationnement et à leur classement, ces travaux devraient susciter l'intérêt de linguistes, de psycholinguistes, de psychologues et de psychanalystes et attirer leur attention sur un champ négligé.. (29).. Au-delà du zèle de collectionneurs qui défrichent et balisent ce terrain dans leurs domaines de prédilection, il serait utile de recenser systématiquement en s'appuyant sur les méthodes de diverses disciplines, les créations (ou pseudo-créations) de langues, en opérant les distinctions nécessaires encore que parfois malaisées entre fictions révélant des fragments de langues étrangères (voire extraterrestres) supposées, inventions poétiques, productions médiumniques, glossolalies religieuses ou délirantes.. Peut-être vaudrait-il la peine d'étendre une telle enquête aux productions verbales de “personnalités multiples”, aux “souvenirs” récupérés sous hypnose, dont l'Amérique conserve à peu de choses près le monopole.. On en trouve également des exemples dans certaines créations musicales, ainsi celles du groupe.. Magma.. , et, à la marge, dans l'entreprise de déstructuration-restructuration du langage courant risquée par Boby Lapointe, qui enchante tellement les enfants de tous âges.. De même peut-on se demander si au cours de rêves, ou encore de certaines psychanalyses, ne surgissent pas des “mots” inconnus, apparemment déconnectés du fil de la pensée, voire le parasitant, et pouvant être communiqués à l'analyste.. Loin de moi l'idée de confondre de respectables auteurs de Science-Fiction avec des médiums, des inspirés, des délirants, voire des analysants.. Mais ils semblent partager avec ceux-là une énigmatique aptitude à faire passer des “mots” de l'inconscient à la parole.. Et parce qu'ils contrôlent dans une certaine mesure cette aptitude et qu'ils en fournissent des productions aisément repérables, ils constituent à travers leurs œuvres publiées des objets privilégiés pour une recherche.. Dans cette perspective, il convient de féliciter Simon Lequeux.. En fournissant immédiatement la date d'apparition des xénolectes, telle qu'elle ressort au moins de la date de parution des œuvres qui les contiennent, comme font les lexicographes, il rend plus facile un classement chronologique et la recherche de diachronies et de synchronies éventuelles.. (30).. De tels classements, par auteur et collectivement, permettraient d'explorer les généalogies individuelles et collectives, si elles existent, de ces vocabulaires.. Y a-t-il une évolution des xénolectes dans l'œuvre d'un auteur ? Se manifeste-t-il entre les xénolectes de différents auteurs des effets d'intertextualité comme on en relève si souvent dans la littérature de Science-Fiction ? Y a-t-il même des effets de mode ? Chaque xénolecte demeure-t-il isolé ? Ou bien existe-t-il des sortes de xéno-idiolectes, comme dans la production d'Hélène Smith ? Autant de questions qui ouvrent sur de vastes horizons.. Notes de zoologie, Mes propriétés (1930), in.. l'Espace du dedans.. , Gallimard.. Le Jour où la Terre s'arrêta.. , film de Robert Wise, 1951.. « De là procède la nature profondément paradoxale de la langue, à la fois immanente à l'individu et transcendante à la société », Benveniste, 1974, cité par Marine Yagello in.. les Fous du langage.. , note 13, page 19.. Voir.. infra.. « Je suis perçu, donc j'existe.. Il s'agit de la traduction de Pierre Klossowski, éditée par Gallimard en 1961, par ailleurs certainement remarquable.. C'est dans la.. Nouvelle Revue Française de Psychanalyse.. que cette erreur, philosophiquement de quelque conséquence, a été signalée pour la première fois.. Un exemple : le titre de Céline,.. D'un château l'autre.. , qui, sans entrer dans la syntaxe courante, a été souvent imité.. Sur les langues imaginaires, on consultera avec profit l'œuvre de Marina Yaguello,.. les Fous du langage : des langues imaginaires et de leurs inventeurs.. (le Seuil, 1984), qui va jusqu'à consacrer un bref chapitre à la Science-Fiction contemporaine et qui lui rend par ailleurs abondamment hommage.. On aura également intérêt à se reporter à l'ouvrage collectif.. la Linguistique fantastique.. , Joseph Clims éditeur (Denoël, 1985), en conservant à l'esprit que son titre renvoie à l'invention de théories linguistiques fantastiques, c'est-à-dire non scientifiques, et non pas à une linguistique.. du.. fantastique, même si ce dernier sujet est assez largement abordé.. Voir évidemment le livre classique de Théodore Flournoy,.. Des Indes à la planète Mars.. (1900), fort opportunément réédité en 1983 par Le Seuil, avec une excellente introduction et des commentaires de Marina Yaguello et Mireille Cifali.. Le Livre d'Urantia.. , Amadon Corporation, Urantia Foundation, Chicago, U.. S.. A.. Édition française 1961.. L'amateur devra se procurer cet introuvable dans son indispensable réédition par Encrage, 1994, intelligemment introduite par Michel Rolland.. On notera que ce dernier a choisi la graphie Veiras pour son auteur, alors que dans les deux ouvrages précités sur le langage, il apparaît sous le nom de Vairasse d'Allais, ce qui semble correspondre à un usage ancien.. Versins fournit les deux graphies dans son Encyclopédie.. J'affectionne particulièrement l'exemple de bouffarde, synonyme de pipe, que l'on fait tantôt remonter à Jean Népomucène Bouffard, soldat de Napoléon tué à Friedland, pipe en main, et tantôt à “bouffer”, “souffler en gonflant ses joues” en ancien français (cf.. l'ABCdaire de la Pipe.. , Flammarion, 1996).. Par exemple le mot cosmonaute qui additionne un mot grec et un mot latin.. Le Petit Robert, dans son édition de 1995, se contente de noter que ce dernier terme est antérieur à 1956.. J'ai toutes les raisons de penser qu'il est bien plus ancien et de déplorer que les lexicographes explorent insuffisamment les textes de Science-Fiction.. Ce mot présente une autre caractéristique curieuse.. Donné aujourd'hui pour masculin, comme aéronef, il est construit à partir d'un mot féminin et a été initialement usité dans ce genre.. Il va presque de soi que la plupart de ces créations lexicales ont été effectuées en anglais, en raison de la prédominance de cette langue dans la production de Science-Fiction, mais aussi de la plus grande facilité qu'elle offre aux auteurs dans la formation de néologismes.. La recherche de leurs équivalents en français est une difficulté redoutée des meilleurs traducteurs.. Ce mot est issu du roman de James Joyce,.. finnegans wake.. , et a été introduit dans la physique par Gell-Man vers 1967.. Plus quelques productions exogènes, comme celles d'une médium (Hélène Smith) et d'hétéroclites et soucoupomanes, comme Jean-Pierre Petit et Robert Charroux, qui prétendirent avoir accès à des langues extraterrestres.. Le problème est tout différent lorsqu'il s'agit de représenter une culture humaine de l'avenir.. Frank Herbert s'en est magistralement tiré dans sa série.. à propos de la langue des Fremen en faisant de larges emprunts à des racines arabes et persanes.. C'est la tâche que Yaveh assigne à l'homme dans le second récit de la création, et c'est seulement après que l'homme l'a accomplie que Yaveh lui donne une compagne.. Dans cette tradition, la femme se trouve de la sorte exclue de la dénomination du monde.. Le mode linnéen prétend refléter un ordre ontologique ou du moins y tendre.. Il est d'autres classifications qui relèvent d'un arbitraire social, comme celle, fameuse, des animaux dans la science classique chinoise, rapportée et sans doute inventée par J.. L.. Borges.. Il serait intéressant de savoir si certains de ces auteurs “entendent” intérieurement les xénolectes avant de les transcrire.. Ou bien si, dans d'autres cas, ils semblent naître spontanément sous la plume ou sur le clavier.. Je n'ai pas connaissance d'un auteur qui fasse usage, par exemple, des signes phonétiques utilisés par les linguistes, bien que quelques-uns se livrent à des jeux comme des superpositions de lettres.. Cela ne présenterait pourtant pas de difficulté bien considérable.. Cette limitation inscrirait presque à elle seule la création de xénolectes hors du champ de la Science-Fiction.. Pendant plusieurs mois, le petit enfant s'essaie à produire toutes sorte de sons, y compris des sons étrangers à la langue de son entourage, comme pour un Européen des claquements de langue.. Peut-être pourrait-on trouver dans les créations xénolexicales des traces de ces expérimentations.. Le “martien” d'Hélène Smith fait ici exception significative puisqu'il s'agit d'une tentative pour produire une “langue” prétendument complète, dont on dira seulement ici, beaucoup trop sommairement, qu'elle est transposée dans sa structure du français.. Je ne peux que renvoyer aux ouvrages cités et en particulier à son introduction et à ses commentaires du livre de Théodore Flournoy.. Certains exercices spirituels qui impliquent la répétition mécanique en des termes définis d'une prière jusqu'à la perte de son sens, dans l'espoir d'une expérience extatique, me sembleraient procéder d'une entreprise délibérée de retour à un tel stade.. Un tel exemple rarissime est le verbe “martien”.. to grok.. introduit par Robert Heinlein dans son roman.. pour exprimer quelque chose comme comprendre intuitivement et profondément la nature fondamentale du réel, et qui semble avoir été usité, un temps, dans le jargon des fans de Science-Fiction.. Il a été rendu dans la traduction française par “gnoquer”.. Robert Heinlein semble jouir d'un privilège particulier en la matière puisqu'un autre terme inventé par lui, “waldo”, à l'origine nom d'un personnage, est passé dans un certain vocabulaire technique pour désigner des télémanipulateurs électromécaniques particulièrement sophistiqués.. Andromède, édition originale limitée à 30 exemplaires.. J'ignore s'il y a eu une édition courante.. Silverberg est un exceptionnel créateur de xénolectes, en particulier dans la série de.. Majipoor.. aux premiers volumes de laquelle renvoie l'opus cité.. George T.. McWhorter, University Press of America, 1987.. Vraisemblablement publié en 1988.. Il semble avoir été dévoré par un des rayons de ma bibliothèque.. Dans un article, les Enjeux sociaux de la traduction de la Science-Fiction américaine dans les années 1950 : le cas du Rayon fantastique (Hachette-Gallimard) , Jean-Marc Gouanvic aborde en passant la question de ce qu'il appelle les technolectes et les exolectes fictifs.. In.. Francophonie plurielle.. (Montréal : HMH Casasablanca, Eddif 1995) ; repris dans.. les Univers de la Science-Fiction.. : essais (Galaxiales, supplément à.. Galaxies.. nº 8, mars 1998).. À la différence de Gouanvic, je préfère le terme de xénolecte qui indique une étrangeté radicale sans préjuger de sa source, tandis que celui d'exolecte suggère une origine spécifiquement extraterrestre.. Pour l'étude de littératures du surgissement, en évolution permanente, comme la Science-Fiction, où apparaissent sans cesse de nouveaux objets, de nouvelles idées, voire de nouveaux concepts, qui sont ensuite retravaillés, on n'insistera jamais assez sur l'intérêt de chronologies aussi fiables que possible.. jeudi 8 février 200 —..

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  • Title: Archives stellaires/Klein/Préfaces et postfaces/Lovecraft et la S.-F. 2 | Quarante-Deux
    Descriptive info: Lovecraft….. Michel Meurger :.. Lovecraft et la S.. 2.. Encrage • Travaux nº 21 • Cahier d'études lovecraftiennes 5, mars 1994.. S.. cience-Fiction.. Science, trait d'union, fiction.. Ou encore science, tiret, fiction.. S'amusant de ce tiret, Jean-Marc Lévy-Leblond, lors d'un débat récent, le faisant pivoter et le multipliant,.. le transformait en symboles des quatre opérateurs de l'arithmétique.. Mais si ce signe, au lieu de court-circuiter bien improprement la science et la fiction, renvoyait à tout ce qui fait détour, s'interpose entre elles, dans l'ordre de la société, tout cela qui est presque toujours négligé par le lecteur, le critique, voire le théoricien, et généralement ignoré ou tout juste pressenti par l'auteur ?.. La science ne se mue pas immédiatement en fiction.. Il ne suffit pas que l'imagination d'un auteur, son désir de fiction, s'abreuve de science, se nourrisse d'une théorie originale, se plante sur un bon filon, pour que la science fournisse de la fiction.. La plupart du temps, et de façon plus ou moins repérable, confuse, cachée, inconsciente, une expression particulière d'une idée scientifique a été transformée par tout un cheminement social avant d'aboutir à une fiction.. Ainsi celle-ci va renvoyer, au moins autant qu'à un hypothétique savoir, à un espace complexe de représentations sociales, tissé de préjugés, d'intérêts, de désirs, et s'il est possible d'y atteindre, de situations objectivables.. La question se pose certes de savoir à quelle source a puisé tel chantre du voyage interplanétaire, mais tout autant de comprendre pourquoi tel auteur, placé dans une situation donnée ou plutôt explorable, a choisi ce sujet plutôt qu'un autre.. Avant de lui proposer fût-ce une esquisse de réponse théorique, il faut démêler l'écheveau des textes, des influences, des circonstances.. Malheureusement, peu de recherches sont conduites dans cette direction.. Les travaux universitaires sont presque uniformément décevants.. Dirigés par des enseignants peu compétents dans ces domaines et peu motivés à explorer ce qu'ils considèrent comme des soutes de la littérature, ces mémoires ou thèses manifestent, pour ceux, assez nombreux, qu'on m'a donnés à lire, peu de rigueur, peu de curiosité et vont rarement au-delà d'une paraphrase plus ou moins inspirée des textes lus, souvent hâtivement, par les étudiants, ou d'articles et d'essais critiques qu'il s'agirait de mettre à l'épreuve et non de résumer.. La plupart de ces supposés travaux ne sont même pas utilisables comme sources secondaires : bibliographies inexistantes ou incertaines, confusions entre les dates d'une réédition et celle de l'édition originale, lectures superficielles ou incomplètes, utilisation fréquente de résumés de seconde ou de troisième main, développement de fantasmes personnels en lieu et place d'élaboration conceptuelle.. Certes, le goût français de la dissertation sans assises et l'incertitude quant aux rattachements de ces travaux qui relèvent souvent de la littérature comparée, cette espèce de.. no man's land.. , et parfois de la sociologie de la littérature, sans négliger l'absence d'intérêt véritable de la plupart des enseignants tributaires d'une conception étriquée de l'analyse des textes, ne facilitent pas les choses aux étudiants.. Ce ne sont pas, cependant, les sujets de recherche qui manquent.. Pour toute la Science-Fiction française antérieure à la seconde guerre mondiale, les bibliographies sont incomplètes et les biographies de la plupart des auteurs sont indigentes ou inexistantes.. D'autre part et surtout, certaines questions qui manifestent l'originalité de la Science-Fiction par rapport au reste de la littérature restent absolument sans réponse.. Ainsi celle-ci que j'ai proposée plusieurs fois sans succès à des diplômés en puissance : peut-on dresser une chronologie des thèmes de la Science-Fiction ? Par exemple, on peut penser que le voyage dans le temps apparaît avec.. la Machine à explorer le temps.. de H.. Wells en 1895 et le paradoxe temporel avec.. le Voyageur imprudent.. de René Barjavel en 1943.. Mais est-ce certainement vrai ? Et à quelles dates surgissent des objets fictifs aussi répandus que le robot, la fusée interplanétaire, l'astronef à générations, le mutant, etc.. ? Bien entendu, une telle démarche pose des problèmes difficiles.. La délimitation et la définition des thèmes ne vont pas d'elles-mêmes.. Les thèmes évoluent et s'enrichissent.. Cette difficulté ne doit pourtant pas être surestimée : la plupart des thèmes sont associés à des objets qui, pour être fictionnellement fonctionnels, ont des propriétés décrites indépendamment des effets de style.. Ils sont donc classables.. Il n'est d'autre part jamais possible de prouver avec certitude une priorité ; mais à condition de procéder avec méthode et humilité, il est possible de construire une chronologie provisoire qui pourra être mise à l'épreuve et complétée par un effort collectif.. Le propre de cette démarche serait d'être véritablement scientifique, sur le modèle de l'archéologie, parce que toujours inachevée.. Elle ferait d'autre part appel aux subtilités de l'herméneutique et de la taxonomie, j'y insiste pour rassurer les littéraires.. Comme les thèmes sont fréquemment combinés voire articulés entre eux, on verrait progressivement se dessiner une sorte de faisceaux d'arborescences qui reproduirait petit à petit l'histoire du champ conceptuel de la Science-Fiction.. Cette approche qui n'aurait de sens que si elle devenait collective présenterait au moins deux intérêts.. D'une part, elle révélerait ce dont personne ne doute mais qui reste essentiellement à établir, un caractère original de cette littérature à savoir sa capacité d'innovation.. Personne, je suppose, ne s'attacherait sérieusement à rechercher la première œuvre sentimentale ni même à dégager l'ordre d'apparition des figures du vaudeville encore que cela présente sans doute un certain intérêt.. Un des paradigmes des enseignants en littérature semble être que la thématique poétique et littéraire, liée à la nature humaine, n'a jamais changé, qu'elle est éternelle et qu'on peut tout au plus recenser quelques innovations formelles.. Chaque écrivain, dans sa singularité, déclinerait une structure immuable et commune.. Comme il n'y a pas ou peu de recherches sur la validité de cet axiome, il est peu susceptible d'être mis en question.. Je n'accepte pas ce paradigme, on s'en doute.. Pour moi, toute littérature est le lieu d'un changement et d'une évolution permanents qui témoignent d'une instabilité comparable de la prétendue nature humaine, même si certaines de ces transformations s'effectuent sur un laps de temps si considérable à l'aune individuelle qu'il n'est pas aisé d'en prendre conscience.. Or dans le cas de la Science-Fiction, cette évolution thématique est patente et elle infirme le paradigme dominant.. Elle l'est probablement aussi, quoique de façon moins nette et moins riche pour des littératures d'apparition relativement récente comme le fantastique et le roman policier.. Mais la Science-Fiction se nourrit d'innovations au point d'en produire de jetables.. En quoi elle ressemble, comme on l'a souvent souligné, à la science et dans une large mesure en dépend pour son renouvellement, ce qui peut-être la disqualifie comme littérature ou du moins comme “pure” littérature si l'on s'en tient au paradigme précédemment évoqué.. Nous sommes cependant là en présence d'une littérature.. in statu nascendi.. , en train de constituer ses thèmes, ce qui a nécessairement existé pour les autres espèces littéraires dans le passé même si ce passé n'est guère accessible, et ce qui  ...   une curiosité sans frontières, des lectures intrépides, un travail d'archiviste et d'orfèvre à quoi excelle Michel Meurger.. Michel Meurger n'a pas à ma connaissance, au moins présentement, l'ambition d'écrire une telle histoire générale de la Science-Fiction et du reste.. Mais il façonne une à une certaines des briques avec lesquelles elle sera un jour édifiée.. Il est un des rares chercheurs à entreprendre de répondre aux questions que je posais plus haut.. Il utilise pour ce faire une science à laquelle les auteurs de Science-Fiction font rarement référence, la philologie qui est au texte ce que la philosophie est à la sagesse.. Il s'agit d'abord d'établir les textes, c'est-à-dire de connaître leurs états et leurs variantes, leurs origines et leurs conditions de publication, voire de conservation, et ensuite de confronter les textes avec un soin méticuleux de façon à leur faire dire tout ce qu'ils ont à dire et rien que ce qu'ils ont à dire.. Il faut aussi, dans la mesure du possible, disposer d'un accès direct aux textes, dans leur langue d'origine, ce qui demande un polyglottisme certain.. Dans un domaine aussi manifestement voué à l'intertextualité que la Science-Fiction, la tâche n'est pas mince.. D'où viennent les idées et où vont-elles ? Qui a certainement lu quoi ? Comme je l'ai déjà noté, la dimension spéculative oblige ici à aller chercher les sources bien au-delà de la littérature.. C'est par un travail de fourmi qu'apparaissent lentement les arborescences auxquelles je faisais allusion plus haut et, sans ce travail, elles ne demeureront au mieux que de vagues suppositions, au pis que des allégations aussi insoutenables qu'intéressées comme celles qui parsèment le trop fameux.. Matin des magiciens.. de Louis Pauwels et Jacques Bergier ; il s'agissait pour eux d'insinuer la confusion entre fiction et savoir positif aux fins de compromettre celui-ci et d'ouvrir un champ à des hypothèses insoutenables.. À leur exact opposé, Meurger dégage petit à petit les rhizomes des textes, met au jour les compromissions et les affinités suspectes, exécute les légendes, rétablit les antériorités véritables, éclaircit petit à petit un paysage que nous avions trop tendance à ne considérer qu'à travers les lunettes embuées de mythes simplificateurs voire mystificateurs.. Il est d'usage de traiter avec dédain pareil travail dans le milieu des amateurs de Science-Fiction en le reléguant dans les caveaux de l'érudition.. Produits d'un dur labeur, ses résultats seraient fastidieux, mineurs, ennuyeux voire poussiéreux.. Le présent recueil d'essais, comme celui qui l'a précédé, prouvera à tout lecteur curieux qu'il n'en est rien.. Chacun de ces articles présente le résultat d'une enquête et, s'il ne conclut pas toujours, il renouvelle et élargit la problématique initiale.. Délibérément, ces enquêtes conservent ou plutôt préservent une dimension lacunaire : elles ne prétendent pas dire le vrai de manière définitive mais contribuer à l'enrichissement d'une mosaïque qui dessine petit à petit un aspect de la réalité et qui va, plus ou moins, dans les directions que j'ai esquissées tout à l'heure.. En ce qui me concerne, elles me donnent des envies de lectures.. Je ne les assouvirai sans doute jamais, mais ce qui compte, c'est le désir.. Le point de départ de ces publications a été, peut-être pour des raisons de circonstances ou de passion, l'œuvre d'H.. Lovecraft.. Celui-ci, grand lecteur et dans quelque mesure érudit, a subi nombre d'influences, littéraires mais aussi scientifiques et philosophiques, qu'il importe d'élucider.. Il a été à l'origine d'autres influences et de malentendus intéressés.. Son œuvre a même été victime de détournements involontaires ou parfois délibérés qui la rattachent à des courants occultistes alors qu'elle se situe, sans conteste possible, à leur opposé.. C'est ce tissu culturel, à la fois dense et touffu, que Michel Meurger a entrepris d'explorer avec une érudition et une rigueur digne d'éloges en dégageant, sans préjugé ni même sollicitude particulière, les textes de leur gangue de commentaires approximatifs ou douteux.. Dans ce second volume des études Lovecraftiennes, il aborde un certain nombre d'œuvres du Maître de Providence en les situant dans leur contexte littéraire et intellectuel et en montrant qu'elles s'établissent au point de convergence de nombreux courants et qu'elles ne jouissent pas du statut d'étrangeté absolue et d'extra-territorialité qu'on leur a parfois abusivement conféré.. Mais il étudie aussi avec le même soin les œuvres d'autres auteurs dont il démontre qu'elles appartiennent au même ensemble transculturel, travaillées qu'elles sont par les rapports entre races et civilisations différentes, le darwinisme, l'anthropologie, l'eugénisme.. Ainsi fait-il par exemple à propos du thème de l'homme-singe : le lecteur, même cultivé, y découvrira avec surprise l'analyse d'une œuvre de jeunesse de Gustave Flaubert,.. Quidquid volueris.. Un long essai, passionnant, est consacré à Hyatt Verril, auteur populaire américain, qui a presque certainement influencé les dernières œuvres de Lovecraft mais qui est aussi l'occasion d'une lecture transversale des présupposés et préjugés d'une société.. On lira avec grand intérêt la postface, d'une actualité brûlante, consacrée à une approche historique du thème de l'eugénisme.. Cet élargissement du champ de sa recherche indique bien que Michel Meurger n'est pas un antiquaire de littératures marginales mais qu'il a en tête, sans le clamer, un projet beaucoup plus vaste.. Avec beaucoup de modestie, s'abstenant de toute construction idéologique hâtive, laissant parler les textes, il élabore, sans le dire explicitement, une sociologie de tout un pan de la littérature moderne et de ses rapports avec les sciences et les techniques.. Sa démarche, interdisciplinaire, d'une honnêteté intellectuelle scrupuleuse, intéressera les épistémologues qui s'en trouveront éclairés sur les prolongements de la connaissance et des hypothèses scientifiques dans la littérature, sujet trop rarement abordé.. Le seul reproche que je lui ferai ou plutôt que je lui ai déjà fait, en toute amitié, ce serait de considérer les textes, en tant qu'ils demeurent et qu'ils sont accessibles, comme un ensemble achevé.. À le lire et parfois à l'entendre, me semble-t-il, mais je lui fais peut-être un mauvais procès, l'élucidation des relations entre les textes permettrait d'atteindre un réel des idées.. Or, les textes sont à mon sens les squelettes de la pensée, ce qui l'a certes architecturée et soutenue, ce qui lui a permis aussi de voyager et de s'échanger.. Mais ils ne subsistent, au bord du temps, que comme des ossements, des coquillages, des fossiles, qui ne rendent compte qu'indirectement et imparfaitement, avec une sorte de raideur blanchie, de tout ce qui a disparu, et d'abord les paroles, les échanges directs, les sentiments, l'humour, les contextes.. Il y a ce qui s'écrit et il y a ce qui s'est dit.. Et il y a aussi ce qui n'a jamais pu être dit.. Tout lecteur est par là voué à devenir un archéologue ou un paléontologue, et donc un interprète.. Contre son désir d'exactitude formelle, Michel Meurger est donc condamné, lui aussi, à être un créateur.. Histoire de la Science-Fiction moderne (1911-1984).. Paris : Robert Laffont, 1984.. Trillion year spree.. Londres : Victor Gollancz, 1986.. Esprit.. 86, février 1984.. dimanche 4 mars 2001 —.. mardi 27 mars 2001..

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  • Title: Archives stellaires/Klein/Préfaces et postfaces/Chrysalide | Quarante-Deux
    Descriptive info: Chrysalide.. Robert Reed :.. Imaginaires sans frontières • Visions futures, février 2002.. Détail bibliographique.. dans la base de données e.. xlii.. bris.. orsque j'ai découvert.. la Jungle hormone.. , le premier roman de Robert Reed que je lisais, j'ai ressenti la petite vibration prévenant un éditeur qu'il vient de tomber sur un texte notable et sur un auteur à suivre.. La qualité du roman m'a même engagé brièvement sur une fausse piste.. Ce ton me rappelait celui du Robert Silverberg des débuts.. Ce professionnalisme, et surtout cet humanisme, cette sympathie de l'auteur pour ses personnages, cette attention aux détails qui les caractérisent et qui à la fois les distancient et les rapprochent du Cosmos, ce ton si rare dans la Science-Fiction américaine et qui se rapproche de la meilleure Science-Fiction européenne, bref, tout cela m'a un instant laissé croire à une mystification dans le style de celle de Romain Gary.. Pour un auteur au faîte de la gloire, réapparaître sous un domino et triompher une deuxième fois, quel défi séducteur !.. Mais non, Robert Reed existait bien.. Il avait déjà publié un premier roman et des nouvelles.. Né en 1956, dans l'État du Nebraska où il réside toujours et où il est, de son propre aveu, le seul membre de l'Association Américaine des Auteurs de Science-Fiction (SFWA), marié et désormais père de famille, il a commencé sa carrière d'écrivain assez tardivement au moins pour les États-Unis, à trente ans, en remportant le grand prix du.. Writers of the future contest.. , financé par la Fondation L.. Ron Hubbard derrière laquelle se profile l'ombre sulfureuse de la scientologie #160;.. L'année suivante, il publie son premier roman,.. the Leeshore.. , demeuré inédit en français, puis en 1988.. #160;.. J'ai publié par la suite presque tous ses romans, mais non tous pour des raisons sur lesquelles je reviendrai et j'ai fini par le rencontrer à Nancy, à l'occasion des Galaxiales de l'an 2000.. Il avait l'allure d'un jeune homme mince, tout en nerfs, qui soignait sa ligne et sans doute son souffle en courant dès qu'on lui laissait trois minutes.. Si j'ai renoncé à publier.. the Remarkables.. (1992), c'est parce que j'ai trouvé ce roman trop statique.. Pour d'autres raisons,.. an Exaltation of larks.. (1995) m'a dérouté.. Peut-être influencé par.. l'Attrape-cœur.. de J.. D.. Salinger, ce roman logé sur un campus envahi par des extraterrestres déguisés m'a semblé relever davantage du réalisme magique que de la Science-Fiction, et difficilement intelligible par le lecteur français.. Pour ce qui est de.. Marrow.. (2000), je dois avouer avoir été surpris par la sécheresse de l'intrigue et l'inhumanité, surprenante sous la plume de cet auteur, de personnages qui, à force d'être pratiquement immortels, en deviennent des abstractions.. La critique américaine a du reste été relativement sévère à l'endroit de ce dernier roman.. Notons qu'il intègre des nouvelles publiées antérieurement, "les Rémoras".. et "Marrow" qui méritent pleinement l'attention.. Ces quelques réserves n'entament en aucune manière l'admiration que je porte à Robert Reed.. Il a, à mon sens, plus renouvelé la façon d'envisager la Science-Fiction qu'aucun auteur ces dix dernières années.. Mieux qu'aucun écrivain, sauf peut-être Silverberg avant lui, il a tiré parti de l'héritage de la littérature générale et en quelque sorte établi un pont entre elle et la Science-Fiction, qui ne véhicule pourtant aucune ambiguïté.. Il y a chez Reed quelque chose d'un John Steinbeck ou d'un William Saroyan dans l'art d'écrire simple à propos de petites gens.. Ray Bradbury en son temps en avait retenu un lyrisme minimaliste.. Reed me semble plus profond, meilleur psychologue.. Comme personne, sauf peut-être Theodore Sturgeon, il sait camper des personnages d'enfants ou d'adolescents.. différents.. , ainsi dans.. le Lait de la chimère.. le Voile de l'espace.. Il affirme lui-même, dans l'entretien publié par.. , lire aujourd'hui surtout de la littérature dite générale, William Faulkner, John Updike et Ann Tyler.. Malgré son talent et sa virtuosité, Robert Reed n'a pas encore conquis outre-atlantique, la place qui lui revient.. En le déplorant, John Clute dans l'article qu'il lui consacre dans son.. Encyclopedia of Science Fiction.. (1995), explique la chose par le fait que Reed aurait omis de produire ces séries qui permettent au public américain de reconnaître la marque de fabrique d'un auteur.. Ce qui n'est plus le cas puisque, répondant peut-être à Clute, Reed a donné une suite au.. Voile de l'espace.. dans.. Béantes portes du ciel.. Clute signale peut-être que Robert Reed ne se répète guère.. Chacun de ses romans représente un nouveau défi.. Pour ne parler que de ceux traduits en français,.. est un roman noir projeté dans l'avenir glauque du.. cyberpunk.. Le Lait de la chimère.. esquisse une prospective de l'éthique appliquée aux modifications génétiques chez l'être humain.. La Voie terrestre.. renouvelle le thème des univers parallèles et soulève la question de la relativité du bien et du mal.. Le.. dépeint l'Amérique profonde et les croyances singulières qui peuvent s'y loger.. Et même.. qui lui fait suite traite autant de la paranoïa politique (parfois justifiée) que du contact avec d'autres espèces intelligentes dans un esprit voisin du film.. Men in black.. Cependant cette diversité mieux accueillie ici qu'aux États-Unis, en particulier par l'excellent critique du.. Monde.. , Jacques Baudou, qui fut l'un des premiers à la signaler et à la saluer, recouvre une unité profonde au travers de trois propriétés originales.. Selon la première, un lien discret, presque mystique, fait se rejoindre la quotidienneté en apparence la plus banale et l'ordre du cosmos.. Cela est net dans.. où le ciel se déchire au-dessus d'une.. Middletown.. pour laisser apparaître la vraie nature de l'univers.. Dans ce roman et sa suite,.. , le voyage interstellaire prend l'allure d'une promenade.. Il en va de même dans.. où les envahisseurs malgré leur étrangeté se fondent parfaitement dans un paysage universitaire.. Bousculant les poncifs (que d'autres nommeraient tropes) de la Science-Fiction, grandiose avenir technologique, super-ordinateurs, robots et nefs interstellaires, Robert Reed nous met immédiatement en présence d'un Ailleurs aux allures de banlieue, ce qui ne le rend que plus surprenant.. C'est une dimension que l'on retrouvera dans plusieurs des nouvelles de ce recueil, ainsi "la Création du monde" et "la Forme de toute chose".. Bien que Reed dispose d'une solide culture scientifique et qu'il ne néglige pas de le manifester, il fait finalement peu appel à la science humaine qu'il estime sans doute trop locale, trop peu universelle, et davantage à des sortes de révélations.. L'univers, du moins son univers, est trop étrange sans même contrevenir en principe aux lois de la physique, pour qu'il soit nécessaire de recourir à une foule de gadgets : il suffit de regarder au bon moment dans la bonne direction, à l'instant où s'en révèle une facette  ...   pouvoir soit déçu est une autre question.. J'irai même jusqu'à penser que le pouvoir exercé dans le champ de la littérature est pour ces cadets le reflet ou plutôt le fantôme, en tout cas le substitut, du pouvoir réel détenu par de mieux nés ou de plus habiles.. Mais pour que ce substitut fonctionne un tant soit peu, et pour soi et pour les autres, il y faut la prétention au réalisme.. Frustrés du pouvoir réel, ces auteurs s'en fabriquent un dans la fiction.. Balzac rivalisant avec l'état civil régnait sur un peuple qu'il avait lui-même créé, plus divers que celui de l'état civil.. Et lorsque Aragon évoque le Mentir-vrai pour qualifier le travail du romancier et du poète de littérature générale, l'accent est mis sur le qualificatif "vrai".. En revanche, toute une catégorie d'auteurs, dont ceux qui œuvrent dans la Science-Fiction, n'ont pas cette prétention.. Ils mentent sciemment et le font savoir.. C'est dans ce sens et dans ce sens seulement qu'on peut parler d'une famille des littératures de l'imaginaire.. Ces auteurs-là n'ont pas eu à renoncer au pouvoir temporel.. Ils n'en ont même pas le regret.. Ils savent qu'ils n'y ont ni n'y auront jamais accès, de par leur naissance, leur classe sociale, leur origine culturelle, leur formation, et ils ne s'en soucient pas.. Ils s'en sont.. détournés.. Leur royaume est ailleurs et parfois demain.. Ce qui ne veut pas dire qu'ils n'ont pas de rapport avec la réalité, mais s'ils en ont un, c'est pour s'en étonner, non pour la maîtriser.. On peut proposer, sans risque de paradoxe, qu'ils pratiquent une littérature plus pure que les précédents puisque tout son pouvoir réside dans la richesse suggestive des mots et non dans la prétention à la représentation fidèle du réel.. Kafka, par exemple, se soucie comme d'une guigne du réalisme dans.. la Métamorphose.. la Colonie pénitentiaire.. ou.. l'Amérique.. Il ne prétend pas exercer d'autre pouvoir que celui qu'il détient sur son imagination et sur sa langue.. Fondamentalement, comme on l'a trop souvent ignoré en France, Kafka est un humoriste, un esprit subversif, c'est-à-dire quelqu'un qui ne croit à la consistance d'aucun pouvoir.. Une pléiade d'écrivains lui fait escorte, de Swift à Buzatti, Calvino, Ionesco, Borges, Eco, et autant d'autres qu'il vous plaira d'en évoquer.. Bien entendu, la Science-Fiction manifeste une certaine prétention d'atteindre au réel, ne serait-ce qu'au travers de sa référence, plus ou moins affirmée, à la science ou tout au moins aux images de la science.. Mais cette prétention ne s'exerce que sur l'ailleurs et le demain, sur l'avenir proche de façon critique, sur l'avenir lointain, inaccessible, ou sur d'autres mondes, présentement tout aussi inaccessibles, dans le registre de l'espoir.. Un auteur aussi hanté par le politique (et peut-être abusivement rattaché ici à la Science-Fiction) que George Orwell situe son imprécation prophétique certes dans la continuité du présent mais au-delà du présent.. C'est cette référence à la science, à l'avenir, à d'autres mondes potentiels, qui fait l'originalité de la Science-Fiction au regard d'autres littératures de l'imaginaire, au point de les en distinguer radicalement.. À l'endroit de la réalité scientifique, la Science-Fiction est toutefois dans la position de Kyle par rapport aux Vagabonds.. Elle fait semblant d'en être, en tire sa séduction, et elle le sait.. Ces idées, qu'il conviendrait de préciser, confortent une approche sociologique de la Science-Fiction, littérature de classes moyennes et donc exclues par construction de la lutte pour le pouvoir, hors destins particuliers, comme j'y ai déjà insisté par le passé.. Elles font également écho à la théorie d'inspiration psychanalytique de Marthe Robert.. qui distingue parmi les auteurs entre les “Bâtards” qui cherchent à reconquérir la place de pouvoir dont ils ont été, illégitimement selon eux, chassés, et les “Enfants trouvés” qui se croient fils de roi et s'enchantent d'eux-mêmes.. À la fin de son essai, Marthe Robert risque une prospective du romanesque où elle ne voit d'avenir pour le roman que du côté des “Enfants trouvés” au détriment des “Bâtards”.. Le succès des littératures de l'imaginaire, et en particulier de la Science-Fiction, semble bien lui avoir donné raison, quoique d'une façon qu'elle n'avait pas prévue.. Si je reviens à notre auteur, après un si long détour qu'on l'a pu croire perdu en route, les trois traits dont j'ai esquissé l'analyse, aident à comprendre pourquoi il est reçu avec réticence dans son propre pays.. L'abandon des tropes positivistes de la technologie, sauf sous forme ironique, la dénonciation de l'Amérique (ou du cosmos) comme espace jadis et encore demain faussement vide, donc ouvert à une colonisation sans péché, et enfin une sorte d'apologie du mensonge, en tout cas un dévoilement et illustration de l'hypocrisie, en font un citoyen peu recommandable.. L'Amérique, ou du moins le lecteur américain de Science-Fiction, aime la célébration de l'exploit technologique, les frontières ouvertes et la transparence affichée fut-elle de convention.. Venu de l'Amérique profonde, Robert Reed n'y est pas retourné tout en y étant demeuré.. Mais ce sont ces mêmes traits qui pourraient lui assurer sur le Vieux Continent, recru d'épreuves et d'expériences, moins naïf et plus cynique, un succès durable, en particulier en France, comme il est advenu pour Philip K.. J'en profiterai pour signaler que ladite scientologie ne semble pas avoir contaminé ce concours et l'anthologie qui en résulte.. D'autres auteurs notables ont été encouragés de la sorte sans avoir cédé aux sirènes de la dianétique.. Robert Silverberg lui-même a auréolé de son prestige ce prix et cette anthologie annuels qui paraissent davantage voués à respectabiliser la figure tutélaire de L.. Ron Hubbard qu'à convoyer un prosélytisme.. Sur la vie et l'œuvre de Robert Reed, voir le dossier qui lui est consacré dans le nº 13 (été 1999) de la revue.. et en particulier l'article de Jacques Baudou, "Robert Reed ou le ciel introspectif".. Voir notamment l'article du Canadien Claude Lalumière dans.. January.. disponible sur la Toile.. , 17 juillet 1999.. Beyond the veil of stars.. , 1994 ; Ailleurs et demain, Robert Laffont, 1995 ; Le Livre de Poche nº 7217, 2000.. Beneath the gated sky.. ; Ailleurs et demain, Robert Laffont, 1999.. C'est une idée que j'ai développée dans "Trames et moirés", in.. Psychanalyse et Science-Fiction.. , Dunod, 1986.. Cette étape de ma réflexion doit beaucoup à des articles récents et à des communications personnelles de Serge Lehman autour de ce qu'il appelle.. « littérature analogique ».. Voir en particulier son article dans.. Europe.. 870, octobre 2001 : "la Physique des métaphores".. Pour plus de précisions, voir mon article "Notes nouvelles pour une sociologie de la S.. F.. " dans le numéro d'.. déjà cité.. Roman des origines et origines du roman.. , Bernard Grasset, 1972.. samedi 17 décembre 2005 —.. samedi 17 décembre 2005..

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  • Title: ´Flashback´ par Dan Simmons | Quarante-Deux/Préfaces de Gérard Klein
    Descriptive info: fr/1aw.. Flashback.. Dan Simmons :.. , 2011).. roman de Science-Fiction.. postface de.. , 2012.. biblio.. resf.. hypotheses.. org.. de Dan Simmons est un.. thriller.. qui se situe dans les années 2030.. L'auteur en a profité pour dresser un tableau catastrophique de cet avenir proche, pour les États-Unis et le reste du monde, en s'appuyant sur des idées propres à la droite, voire à l'extrême-droite américaine.. Des réactions hostiles se sont manifestées sur des blogs et en forums dès sa sortie en anglais.. Mais s'agit-il d'idées que partage vraiment Dan Simmons, ou bien a-t-il poussé la provocation très loin pour nous faire réfléchir ? C'est le sentiment du directeur de collection, Gérard Klein, par ailleurs prospectiviste, qui avait prévu une postface à l'édition française.. Finalement, la direction des éditions Robert Laffont a décidé que cette postface ne s'imposait pas puisque le livre était un roman, une fiction.. Vous la lirez ci-après en exclusivité sur le site de Quarante-Deux.. « La pensée ne doit se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n'est aux faits eux-mêmes, parce que, pour elle, se soumettre, ce serait cesser d'être.. Henri Poincaré.. Certains lecteurs de ce passionnant.. auront peut-être été choqués par la vision de l'avenir qui s'y représente.. Et surtout par ses prémisses qui semblent directement inspirées de thèses familières à la droite conservatrice américaine.. J'en ai été moi-même, dans un premier temps, disons surpris.. Déjà, lors de sa parution en anglais, il a suscité sur quelques sites internet des commentaires acerbes de libéraux, au sens américain, outragés par un texte aussi politiquement incorrect.. Bien entendu, il ne serait en aucun cas souhaitable qu'auteurs et lecteurs partagent en tout point les mêmes opinions.. On peut lire quelqu'un dont on ne partage pas, pour dire le moins, les idées.. Le conformisme a ses bornes bien que sa limite les franchisse aisément.. L'auteur de romans, plus aisément que l'essayiste, peut certes revendiquer la liberté du créateur et affirmer que son histoire n'a rien à voir avec ses convictions personnelles et profondes.. Ses personnages, dotés d'autonomie comme on sait, peuvent parfaitement tenir des propos qui ne lui appartiennent pas et dans lesquels il ne se reconnaîtrait pas.. Ou du moins il peut le prétendre.. L'éditeur de son côté ne peut évidemment pas se laisser enfermer dans ses choix par ses propres préjugés.. J'avoue cependant avoir renoncé à publier.. l'Échiquier du mal.. après le succès d'.. Hypérion.. et de ses suites, malgré l'admiration que j'avais et ai toujours pour l'écrivain Dan Simmons, parce que je ne supporte pas l'exploitation ludique, sous quelque forme que ce soit, des exterminations organisées par les Nazis et en particulier la Shoah.. Mais une autre question se pose : ces thèses politiquement incorrectes et leurs prolongements dans l'avenir sont-elles vraisemblables dans le cadre du roman ? On peut supposer que le soin apporté par l'auteur à ses extrapolations sociétales dans un avenir relativement proche témoigne de l'authenticité de ses convictions.. Ce qui soulève une question intéressante que je n'aborderai pas ici, du moins directement : jusqu'à quel point un auteur est-il responsable de ses anticipations ?.. Pour sa part, Dan Simmons dénie sur son blog que ce roman reflète de quelque façon que ce soit ses propres idées politiques.. Mais peut-on le croire ?.. L'horizon retenu, d'une vingtaine d'années dans l'avenir, soit aux alentours de 2035, est familier aux prospectivistes.. À plus court terme, on demeure dans la prévision, extrapolation du passé.. À nettement plus long terme, sauf dans quelques domaines relativement définis, on ne peut plus rien dire de bien solide.. Tout d'abord, sur ce laps de temps relativement court, peut-il réellement se produire des bouleversements brutaux de la dimension planétaire décrite dans.. ? L'Histoire, ancienne et récente, aurait tendance en gros à nous suggérer que non, mais l'auteur peut légitimement plaider qu'il a condensé ces événements afin de les rendre plus proches de nous et donc plus saisissants.. Pour autant les événements en question sont-ils vraisemblables ?.. Pour commencer, la faillite, l'effondrement et la dislocation des États-Unis à ce degré sont-ils possibles ? Financièrement, la situation de l'État Fédéral n'est pas brillante.. En 2012, la dette publique, celle de l'État Fédéral exclusivement sans tenir compte de celles des autres collectivités publiques, États et collectivités territoriales, dépasse les 100 % du PNB avec environ 15 000 milliards de dollars, la plupart des prévisions donnent 115 % vers 2015 et certaines extrapolations indiquent qu'elle pourrait atteindre les 200 % vers 2035 précisément.. Et lorsqu'un économiste explique à Leonard (p.. 131) que cette croissance quasiment exponentielle est due pour l'essentiel aux dépenses sociales, il est loin d'avoir tort d'après la quasi totalité des experts, incluant le.. Congressional Budget Office.. (CBO).. Cela dit, il ne mentionne pas les dépenses militaires, près de 700 milliards de dollars en 2010 ; le coût des guerres en Irak et en Afghanistan est évalué à ce jour à trois mille milliards de dollars.. L'économiste n'évoque pas non plus les nécessaires réformes du système fiscal américain et plus encore peut-être, concernant les dépenses sociales, la complète et indispensable réorganisation du système de santé qui coûte par tête au moins deux fois plus que dans les grands pays européens avec une efficacité bien moindre en termes de santé publique.. L'ensemble des dépenses de santé, financées par l'État Fédéral, les États, les municipalités, les entreprises et les particuliers, représentait en 2009 environ 2500 milliards de dollars, et il n'a cessé de croître.. Contrairement à des idées reçues en France, les États-Unis consacrent aujourd'hui à la santé une part de leur PIB beaucoup plus importante que la France (16,2 % contre 11,7 %) et si l'on considère les dépenses par habitant, celles des États-Unis s'élèvent à environ deux fois celles de la France, avec une efficacité moindre.. Assurer, dans ces conditions inefficaces et mal distribuées, la couverture santé des trente à quarante millions d'Américains qui n'en disposent pas aujourd'hui, conduirait effectivement à la ruine.. Sauf à attaquer de front des groupes sociaux puissants et leurs lobbies, le corps médical, les laboratoires pharmaceutiques, les compagnies d'assurance, sans même mentionner la sous-imposition des revenus annuels supérieurs à, disons, 500 000 dollars.. On comprend que l'administration démocrate ne s'y attaque qu'avec prudence.. Sans même parler des autres formes d'assistance sociale.. Dan Simmons fait tout simplement l'impasse sur le sujet, n'extrapolant qu'à conditions constantes, ce qui est pour le moins discutable.. Pire encore, environ la moitié de la dette publique américaine est détenue par l'étranger, c'est-à-dire pour la moitié environ de cette moitié par le Japon et la Chine, sur lesquels je reviendrai.. Si ces pays avaient besoin de financements massifs pour assurer leur propre développement, ou tout simplement le maintien de leur niveau de vie, et de liquider leurs avoirs américains, l'État Fédéral se trouverait presque instantanément en faillite.. Les avoirs et dettes américains détenus  ...   2035 de deux dollars : l'ancien qui aurait conservé sa valeur et le nouveau qui n'en aurait presque plus aucune.. Cela pourrait à la rigueur se comprendre si la FED avait émis massivement à une certaine époque des dollars or, mais non seulement à notre connaissance elle ne l'a jamais fait en ce siècle mais de plus la détention même d'or monétaire a longtemps été interdite aux citoyens américains.. L'inflation galopante sous-entendue, qui allégerait évidemment le fardeau de la dette au point de l'effacer semble également peu vraisemblable compte tenu de ses effets internes et externes notamment sur les créanciers chinois et japonais, et de la séparation des pouvoirs entre le Congrès, la Présidence et la FED.. Si l'on excepte les très réelles difficultés financières de l'État Fédéral présentes et peut-être à venir, tout le reste ou presque semble donc excessif.. Cette accumulation d'invraisemblances que même un tenant de l'ultra-droite américaine aurait du mal à soutenir en bloc (encore que chez certains conspirationnistes on n'en soit guère loin) renvoie à tout autre chose qu'à une maladroite propagande.. Trop, c'est trop.. Face à de telles outrances prospectives délibérément montées en épingle, nous pouvons proposer deux hypothèses : ou bien Dan Simmons est grotesquement ignorant des réalités contemporaines et il projette sans aucune subtilité des préjugés dans l'avenir relativement proche ; ou bien il est tout à fait conscient de ces invraisemblances et s'en sert pour tenter de nous dire quelque chose de tout à fait différent, et peut-être même de nous faire réfléchir à partir de ces outrances mêmes.. Après tout, dans l'action même de son.. , il ne ménage pas les exagérations et invraisemblances comme, sur la fin, la lutte en l'air entre Nick et Sato tous deux accrochés dans le vide à la porte ouverte d'un hélicoptère.. Une façon de dire : ne me prenez pas entièrement au sérieux ; tout ce qu'on lit dans les romans et voit dans les films n'est pas vrai.. C'était la leçon de.. Last action hero.. , avec Arnold Schwarzenegger en 1993.. On se prend à penser que, comme font certains réalisateurs américains, Dan Simmons a visé délibérément deux publics, d'une part un public ultra-conservateur qui le prendra au pied de la lettre avec enthousiasme, et d'autre part un public plus exigeant et plus sophistiqué qui s'interrogera sur ce qu'il veut vraiment dire.. Un détail curieux donne à penser que Dan Simmons a voulu rendre méfiant le lecteur attentif.. Il fait prononcer par ses protagonistes japonais quelques phrases dans leur langue transcrites en caractères occidentaux.. Or deux Japonaises, traductrices expérimentées, vivant en France et maîtrisant parfaitement les deux langues et la transcription du japonais, consultées, ont été incapables de leur trouver un sens, et même de reconnaître un seul mot de façon certaine.. Cela ressemble à du japonais pour un anglophone ou un francophone qui ne connaît rien de cette langue, mais ça n'en est pas.. J'ai peine à croire que Dan Simmons n'aurait pas pu trouver dans son entourage quelqu'un pouvant lui écrire quelques lignes de japonais correct.. Je présume donc qu'il a choisi délibérément un charabia.. Il n'a pas pu être joint pour donner une réponse à cette question.. Même si l'on admet sans difficulté que Dan Simmons partage bien des idées avec la droite américaine (ce qui est le cas de nombre d'auteurs américains de Science-Fiction), la première hypothèse, celle de l'ignorance, semble tout à fait insensée.. Dan Simmons cherche-t-il vraiment à nous faire prendre au sérieux des billevesées aussi fumeuses que la vitesse supraluminique ou le voyage dans le temps, voire l'intelligence artificielle, courantes dans la Science-Fiction, mais ici beaucoup plus proches de nous et donc plus aisément soumises à la critique ?.. En fait, Dan Simmons met en scène des fantasmes politiques qui ne sont pas nécessairement ou pas seulement les siens, mais ceux de groupes entiers qui ont perdu tout contact avec la réalité.. Ainsi celui des Wahabites et Salafistes (ou du moins de certains d'entre eux) dans le cas du Califat Global.. S'il condamne — et qui de sensé ne le ferait ? — les actes terroristes des islamistes extrémistes qui, rappelons-le, font surtout des victimes dans les pays musulmans, il semble en droit de se méfier d'une religion en pleine dégénérescence d'où surgissent des monstres que les porte-parole des dizaines de millions de musulmans modérés et pacifiques ne condamnent guère.. Il faudrait citer ici en entier le remarquable article d'Abdennour Bidar, philosophe et musulman,.. "un Monstre issu de la maladie de l'Islam".. , publié dans.. daté du samedi 24 mars 2012.. Pourquoi n'en irait-il pas de même pour d'autres aspects de son roman ? Ainsi peut-être bien aussi de certains des fantasmes de l'extrême-droite américaine ? Par ses outrances prospectives mêmes qui relèvent très délibérément de la provocation, il attire notre attention non pas sur ce qui pourrait advenir ou sur ce qu'il penserait qu'il pourrait advenir, mais sur ce que certains espèrent voir advenir dans un fantasme où une fiction entreprend de remplacer la réalité.. Il s'en explique longuement dans un.. message de mai-juin 2006.. (dont je recommande fortement la lecture) sur son blog à propos de l'attentat du 11 septembre, sans doute longtemps avant d'avoir commencé à écrire.. On a connu un Dan Simmons subtil et on le sait, par expérience, grand pédagogue et ironiste.. Pourquoi ne marierait-il pas ici la provocation et la satire ? Pourquoi faudrait-il prendre au pied de la lettre, comme une prophétie, ce qui est d'abord et ensuite une fiction ?.. Il nous invite à réfléchir sur des fantasmes, ceux partagés par certains dans nos sociétés et sur d'autres communs chez des ennemis de nos démocraties, et sur nos faiblesses internes et externes face à ces fantasmes.. Et aussi à quelques réalités.. Ni Aldous Huxley, ni George Orwell dont le.. fut fort mal accueilli en son temps par les communistes et dont l'objet n'était pas la vraisemblance mais l'avertissement, ni des centaines d'autres n'ont prétendu décrire leur avenir et notre présent.. Ils ont essayé de nous donner à réfléchir, dans leur contexte, à partir de leurs propres expériences et points de vue.. Dan Simmons aussi.. On peut ne pas partager ses opinions sur la nature desquelles on est du reste réduit aux plus fragiles conjectures, mais au lieu de s'indigner un peu vite des composantes de ce qui est avant tout un roman, on peut commencer par s'interroger sur nos propres préjugés et fantasmes et les réexaminer.. Je ne partage pas une bonne partie des idées que je crois (sans la moindre certitude) être celles de Dan Simmons mais réfléchir sur son roman et sur mes propres réactions premières, plutôt négatives, m'a beaucoup appris.. → prévu pour.. par Dan Simmons.. Robert Laffont › Ailleurs et demain, avril 2012.. , mais non publié.. Dan Simmons.. ´Flashback´ par Dan Simmons, postface de Gérard Klein présentée par Quarante-Deux.. 3 janvier 2013.. (première publication : avril 2012).. (création : 24 décembre 2012).. org/archives/klein/prefaces/Flashback..

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  • Title: Archives stellaires/Klein/Préfaces et postfaces/Science-Fiction française | Quarante-Deux
    Descriptive info: Science-Fiction….. Anita Torres :.. la Science-Fiction française.. — Auteurs et amateurs d'un genre littéraire.. l'Harmattan • Logiques sociales, novembre 1997.. Avertissement.. Le texte qu'on va lire a été écrit en guise de préface au livre d'Anita Torres.. Il était destiné à préciser un certain nombre de points à mon sens essentiels et parfois à rectifier certaines erreurs matérielles.. Sans doute trop long, de nature à faire basculer l'ouvrage, il n'a pas été retenu par l'éditeur et aucun accord n'a pu être trouvé, ni même recherché par lui, sur son abréviation, sauf à n'en retenir que les premières pages, élogieuses sur le livre d'Anita Torres.. Cette préface, demeurée inédite, peut difficilement être lue sans référence à ce livre dont il discute certaines thèses.. Cela explique son caractère relativement décousu.. Cependant, il expose plusieurs questions sur les rapports entre genres, notamment Science-Fiction et.. Fantasy.. , qui peuvent présenter un intérêt autonome pour le chercheur et le lecteur.. Gérard.. , 12 octobre 1998.. Les êtres humains ne sont pas faits pour comprendre grand chose,.. mais il leur arrive de comprendre quelque chose.. Stello.. Dispersions et fragments.. a sociologie littéraire est un art difficile.. Malgré certains éclairages des relations entre le processus de la création et l'évolution de la société globale, proposés par l'école marxienne de Lukacs à Lucien Goldmann,.. et d'irréguliers sondages sur les consommations des lecteurs, sans négliger quelques travaux méritoires mais clairsemés sur les modes de vie et de travail des auteurs.. , elle n'existe guère comme corpus de savoirs, d'interrogations et de théories, faute de chercheurs disposés à aller au charbon.. Si l'exégèse littéraire confine à la théologie médiévale dans son abondance et dans ses raffinements, voire dans ses ressassements, sur un corpus restreint de textes, si l'historiographie classique des écrivains fameux se porte bien et si l'examen scientifique des manuscrits et de leur évolution, cette troisième dimension de la genèse des textes, a beaucoup profité des nouvelles technologies juste avant que celles-ci ne la rendent impossible, nous ne savons aujourd'hui que peu de choses sur ces étranges tribus que forment les auteurs, les éditeurs, les structures de diffusion et de distribution du livre en dehors de leurs aspects strictement économiques (et encore), et les lecteurs.. Aussi faut-il féliciter Anita Torres d'avoir entrepris dans sa thèse.. de nous éclairer sur une de ces peuplades particulièrement bruyante, celle des auteurs et des lecteurs de Science-Fiction.. On peut toutefois, à considérer son effort et celui de quelques autres étudiants, commencer par se poser une question sociologique.. Ils ont choisi ce champ parce qu'ils aimaient le genre.. Mais ont-ils privilégié une approche sociologique parce qu'ils étaient sociologues de formation, ou bien ont-ils adopté le couvert de la sociologie parce qu'ils ne pouvaient faire autrement ? Plusieurs indices et confidences me poussent à penser que la seconde hypothèse est la bonne même si je ne doute pas de la vocation sociologique d'Anita Torres.. Un objet sociologique ?.. La Science-Fiction ne serait-elle pas précisément renvoyée au domaine de la sociologie parce qu'elle ne présenterait pas aux yeux des universitaires une dignité suffisante pour offrir un corpus de textes à interroger sur le mode des études littéraires ? Il y a là une distinction qui n'est pas mince ni de forme.. Les universitaires littéraires abordent en général les textes qu'ils honorent de leur réflexion avec le tremblement sacré qui secoue le prêtre interprétant la parole divine.. À moins, dans quelques rares cas, qu'ils ne se piquent d'iconoclasme et qu'ils ne s'affairent à démontrer que la divinité n'était qu'une idole, ce qui revient au fond au même.. Les littéraires interrogent les textes dits classiques, seraient-ils contemporains, comme des oracles, des bouches d'ombre.. Il y a un sujet derrière dont la fréquentation doterait d'une puissance accrue, d'un.. mana.. Au lieu de quoi, l'approche sociologique (qu'il ne s'agit pas pour moi de contester) ramène, et parfois réduit, son observé à un statut d'objet considéré à distance, fût-ce avec sympathie, et avec lequel il ne s'agirait pas de se confondre.. Elle dénie implicitement et parfois explicitement le statut de texte aux œuvres dont elle examine les conditions de production, de circulation et de consommation, et néglige, simplement parce que ce n'est pas son champ, leur contenu de discours subjectif, intersubjectif et social.. Afin qu'on ne m'attribue pas un propos que je ne tiens pas, je préciserai cela par une illustration.. J'ai vu défiler ces dernières années quelques approches sociologiques de la Science-Fiction, d'autres psychologiques, mais aucune strictement littéraire, qui pourrait porter par exemple sur les structures des récits, les pratiques et les innovations stylistiques, la place du domaine dans l'histoire littéraire générale, les relations entre littérature générale et littératures dites spécialisées, l'histoire de l'apparition de thèmes définis, sans parler de recherches bibliographiques et biographiques sur des auteurs pas toujours si mineurs que ça ;.. a contrario.. , je n'ai encore entendu parler d'aucune étude sociologique du lectorat de Proust, objet qui mériterait pourtant quelque considération.. La relégation de la S.. dans la sociologie refléterait-elle donc seulement la piètre estime dans laquelle elle demeurerait tenue dans les milieux universitaires littéraires ? Il y a d'autres facteurs.. La majeure partie de cette littérature qui est lue en France est d'origine étrangère, plus précisément anglo-saxonne, et relèverait donc de la littérature comparée, variété exotique et suspectée d'impureté par un enseignement supérieur qui entre à reculons dans une Union Européenne pluriculturelle.. Elle oblige aussi à se poser quelques questions sur les relations entre littératures, imaginaires et savoirs, en particulier scientifiques, ce qui induit de l'inquiétude et de la méfiance dans une corporation qui, sans doute par l'atavisme théologique déjà évoqué, continue à traiter les sciences dures comme étrangères à la culture.. En tout cas, cette tenue à l'écart de la Science-Fiction se reflète bien dans son inclusion dans cet ensemble disparate, dévalorisé quoique porteur de nostalgies, et carrément improbable désigné tantôt comme littérature populaire et tantôt comme paralittérature, qui ramasse, comme le rappelle Anita Torres dès son introduction, le feuilleton, les romans policier, sentimental, d'horreur, d'aventures, d'espionnage, pour la jeunesse, la BD, le roman-photo et tout ce qui traînait hors des manuels d'histoire littéraire.. Mais je m'aperçois que je suis déjà en train d'empiéter sur le terrain qu'a entrepris de défricher Anita Torres.. Celle-ci, me prêtant une petite familiarité avec le sujet, m'a demandé d'introduire son livre.. J'en ai du coup été un des premiers lecteurs, m'y retrouvant par ailleurs comme acteur et comme informateur.. Ce sont certaines de mes impressions de lecteur un peu frotté de sociologie qui vont nourrir cette préface.. Je dois indiquer que réagissant à des passages précis de son texte, le mien pourra donner au lecteur le sentiment d'être décousu et de relever de niveaux de lecture très différents, de la théorie à l'anecdote.. Je serai amené parfois à regarder les choses par le petit bout de la lorgnette.. J'ai surtout voulu rétablir, quand il me semblait nécessaire, des données factuelles ou des impressions qui m'ont paru malmenées par ses informateurs ou ses suppositions, de façon à ce qu'elles ne soient pas ultérieurement colportées comme faisant autorité.. Il vaudrait donc peut-être mieux lire ou relire cette préface après avoir lu le texte principal.. Comme on verra, il m'arrive d'être en désaccord avec ce qu'elle écrit mais cela n'ôte rien, presque au contraire, à l'estime que m'inspire sa ténacité à traiter d'un sujet divers, complexe et mal balisé, la description du milieu, au sens large, de la Science-Fiction en France.. Ces points de désaccord, je les signale ici plus comme des éléments d'un débat fécond qui se poursuivra au delà des limites de ce livre, que comme des critiques.. Une littérature populaire ?.. La Science-Fiction est-elle vraiment une littérature populaire, et du reste existe-t-il une littérature populaire qui soit désignable comme telle ? On peut douter des deux.. Une littérature proprement populaire impliquerait, selon le sens qu'on donne au terme, qu'elle soit lue soit par la majorité de la population, soit par les catégories les moins favorisées du point de vue des revenus et des capitals matériels et culturels.. Or en ce qui concerne la Science-Fiction au moins, aucun de ces critères ne convient.. Même si elle s'est acquis un large public que l'on peut estimer en France entre un million et trois millions de lecteurs au moins occasionnels, elle demeure la lecture d'une minorité, probablement en dessous des “thrillers” et du roman sentimental, peut-être du roman policier, et certainement des prix littéraires et autres succès de librairie relevant de la littérature dite générale.. D'autre part, toutes les données disponibles montrent, comme y reviendra Anita Torres, que, tant en France qu'aux états-Unis, les lecteurs de Science-Fiction se situent pour une large majorité au dessus de la moyenne de la population en ce qui concerne le niveau des études et celui des revenus.. Les contenus de la plupart des textes, voire de la majorité, suggèrent également qu'ils s'adressent à des publics qui ont un niveau certain, voire élevé, d'information et de culture : au demeurant, une objection faite par les littéraires purs réfractaires à la Science-Fiction est qu'ils n'y comprennent rien.. Il existe certes une partie de la production de Science-Fiction répondant à l'attente de son public, qui puisse être, avec beaucoup de prudence, qualifiée de populaire.. Ce serait celle emblématisée par le Fleuve Noir.. On retiendra provisoirement qu'à l'intérieur de la littérature de Science-Fiction se trouvent plus ou moins reproduites des stratifications qui s'observent dans la culture en général.. À partir d'enquêtes récentes, Anita Torres indique qu'une partie du public de la Science-Fiction est bien populaire au sens strict, en raison de son recrutement social (ouvriers) et de son statut économique.. Mais ces résultats ne disent aucunement si cela différencie cette espèce littéraire du reste de la littérature (il n'est pas interdit de lire le duc de Saint-Simon quand on est ouvrier) ni si le public concerné n'est pas caractérisé d'une certaine façon (origines sociales, formation technicienne) qui le rapprocherait statistiquement des autres groupes lisant de la Science-Fiction.. En réalité, le terme de littérature populaire qui ne devrait d'ailleurs que s'écrire au pluriel tant il y en a d'espèces différentes, renvoie la plupart du temps à autre chose qu'à une catégorisation sociale.. Il est chargé d'une sorte d'anathématisation.. , non dénuée de mépris, de tout ce qui échappe à un corpus académique incertain de ses limites.. En bonne logique, les littératures populaires devraient avoir pour pendant une littérature de l'élite.. Or ce n'est jamais ainsi qu'est qualifiée la “bonne” littérature.. Si le critère était celui de la qualité, de la richesse, quelles que soient les définitions qu'on en donne, y compris purement subjectives, il caractériserait des œuvres particulières, non des espèces littéraires entières.. Je ne doute pas une seconde qu'il y ait des œuvres médiocres dans la Science-Fiction , ce qui du reste ne suffirait pas à les qualifier de populaires, ainsi que dans tous les autres genres ainsi stigmatisés.. Mais il y en a aussi, parfois, de remarquables qui soutiennent la comparaison avec les œuvres des genres “nobles”.. Il y a donc autre chose qui se dit sans se dire dans ces qualificatifs de relégation et qui mériterait d'être exploré.. Et quelque chose qui relève sans doute de la sociologie.. Sans prétendre épuiser le sujet, j'avancerai ici une hypothèse partielle.. C'est que la littérature tout court est réputée désintéressée et ne dépendre que du désir de son auteur, procédant ainsi de la liberté des classes supérieures, tandis que les littératures populaires seraient réputées commerciales, constituées de produits d'une industrie, tare inexpiable dans un pays qui bien qu'ayant fait sa révolution bourgeoise continue de professer un mépris aristocratique pour l'argent et les réalités de marché.. La littérature serait libre tandis que les littératures populaires seraient subordonnées à la nécessité matérielle pour l'auteur de faire bouillir le pot, aux calculs des éditeurs, aux choix des libraires et en dernière instance à la demande du public qu'il faut satisfaire pour qu'il paie le droit de lire.. Il se ferait ainsi une distinction entre une littérature des anges et des littératures de l'estomac.. Bien entendu, sans insister sur le fait qu'il n'y a pas de littérature du tout sans demande d'un lecteur au moins, cette distinction ne tient pas la route.. Il est aisé de trouver des exemples d'écrivains appartenant désormais au corpus académique qui ont demandé à leur plume de les nourrir, ainsi Balzac ; on lui en fit en son temps le reproche.. Il suffit aussi de lire les journaux ou les correspondances d'auteurs comme les Goncourt, Jules Renard, Claudel, Gide et même Proust, pour s'apercevoir qu'ils n'étaient pas indifférents à leurs ventes ni au-dessus des considérations matérielles.. Certes, on peut penser qu'ils écrivaient d'abord et qu'ils se souciaient ensuite du rapport financier de l'expression libre de leur désir artistique.. Mais ce n'est pas si certain car ils expriment souvent la dure nécessité d'avoir à calibrer leur œuvre en fonction des goûts du public.. D'autre part, à distinguer ainsi entre expression libre et écriture subordonnée, on s'expose, du point de vue de l'éditeur, à mettre dans le même sac les fleurons de la littérature et les innombrables manuscrits refusés dont l'ambition excessive relativement à leurs moyens s'expose toute littéraire.. On s'exposerait aussi à ne tenir pour littérateurs désintéressés que les possesseurs de fortunes confortables, les femmes entretenues, mariées ou non, et les enseignants et autres diplomates jouissant de loisirs rémunérés.. On fera enfin remarquer qu'aucun éditeur, pour de simples raisons de survie, ne peut prétendre s'affranchir durablement de considérations économiques, sauf à considérer comme seuls éditeurs publiant de la vraie littérature ceux qui se cantonnent dans le “compte d'auteur”.. Et même si l'on considère les littératures “populaires” comme des littératures calibrées.. en vue d'un marché, notamment à l'intérieur de collections, on s'apercevra instantanément que les auteurs jouent avec les impératifs qui leur sont plus ou moins imposés et se conservent ainsi un peu, et parfois beaucoup, de liberté proprement artistique.. Voudraient-ils s'affranchir tout à fait de cette liberté qu'ils ne le pourraient pas car toute écriture même la plus servile dépend d'un autre maître qui est l'inconscient, qu'on ne dompte pas aisément.. Puis-je ajouter que la distinction naguère de bon ton entre écrivains et écrivants ne me semble pas davantage résister à un examen soutenu que les précédentes ? De même les oppositions entre littératures réalistes et de l'imaginaire, mimétiques et anti-mimétiques, par leurs présupposés et leurs regroupements arbitraires ne me convainquent pas.. Mais leur discussion n'a pas sa place ici.. Je ne cherche nullement ici à noyer dans un relativisme généralisé d'inspiration post-moderne, l'idée qu'il y a bel et bien, des hiérarchies.. Mais je tiens à remplacer une conception dichotomique insoutenable qui correspond à des enjeux sociaux, par l'introduction de continuums, de gradations infinies, entre la pure liberté si elle a un sens et l'asservissement au profit, et entre des niveaux de qualité.. Les calibres sont plus ou moins contraignants et ils sont plus ou moins respectés.. Leur description et l'examen de leurs échappatoires relèvent à la fois de la critique littéraire et de l'approche sociologique.. Une littérature moderne ?.. Il existe aussi, fort heureusement, des raisons fleurant moins la soupe de porter à la Science-Fiction un intérêt proprement sociologique.. C'est d'abord, dans sa forme moderne qui a un peu plus d'un siècle, une littérature récente dont l'évolution thématique et stylistique a été prodigieusement rapide.. Même si son histoire reste largement à écrire, nous en savons désormais assez, à travers de nombreux ouvrages de référence, pour oser affirmer qu'il s'agit d'une littérature typique du vingtième siècle, étudiable.. , porteuse d'une imaginaire original irréductible à des catégories antérieures, la seule qui soit à la fois le produit et le témoin des extraordinaires transformations notamment d'origine scientifique et technologique qui ont marqué ce siècle ravageur.. D'autre part, elle porte les marques des événements sociaux qui ont balisé le siècle, qu'elle les reflète, qu'elle les exprime, qu'elle s'interroge à leur propos ou qu'elle vise à les infléchir voire à les provoquer : cette sensibilité à l'environnement politique et social fait que l'on n'écrit pas de la Science-Fiction de la même manière à l'époque et aux lieux de Jules Verne, de Wells, du Huxley du.. Meilleur des mondes.. , d'Orwell, de Barjavel, et aujourd'hui de Dan Simmons ou du William Gibson de la cyberculture ; cela se perçoit immédiatement non pas comme de la diversité mais comme de véritables changements de paradigmes ; cela enfin contrevient à l'idée encore répandue de l'universalité et de l'immuabilité de la culture littéraire supposée traduire, avec quelques variations, l'humain éternel.. De même, la Science-Fiction ne s'écrit pas et ne se lit pas partout.. Bien qu'on en trouve des traces, sous forme d'importations, dans la plupart des pays du monde, sa production et sa lecture demeurent bien circonscrits aux pays anciennement industrialisés et plus précisément encore à certains de ces pays surtout, la Grande-Bretagne, la France, les États-Unis.. Pourquoi ne s'est-elle pas vraiment installée en Allemagne, pays de haute technologie, ni en Italie et en Espagne, pays de vieille tradition scientifique et spéculative ? C'est à mes yeux un vrai problème dont la solution sociologique pourrait bien en éclairer d'autres.. Enfin, même dans les pays où elle est bien installée, elle recrute ses auteurs et ses lecteurs dans des groupes sociaux assez homogènes, très différents de la population globale, ce que personne ne conteste même s'il y a quelques controverses sur la composition de ces groupes ; d'autre part, elle est souvent l'objet d'un mépris affiché et de résistances acharnées autant qu'élaborées, d'autant plus énigmatiques qu'ils sont véhéments et qu'on ne les observe à propos d'aucune autre espèce littéraire à l'exception de la pornographie.. Ces deux traits, recrutement spécifique et perpétuel procès en exclusion ou en dissolution.. , sont de nature à intéresser le sociologue.. Faut-il définir la Science-Fiction ?.. Et d'abord, la question de la définition de la Science-Fiction.. Anita Torres échappe à cette figure quasiment imposée à tous les commentateurs du genre, et je ne saurais lui en faire reproche puisque j'ai toujours refusé pour ma part de me livrer à cet exercice.. Il vaut tout de même qu'on s'y arrête un instant, dans une perspective sociologique.. Aucune autre espèce littéraire, sauf peut-être dans une faible mesure le roman policier, n'a été autant sommée d'être définie et n'a donné naissance à une telle masse de définitions qui constituent en elles-mêmes presque un genre.. On ne cherche pas en général à définir le roman, la poésie, parce qu'on suppose que tout le monde sait intuitivement ce que c'est.. Le zèle définitoire appliqué à la Science-Fiction implique justement que quelqu'un ne sait pas ce que c'est, alors même que les amateurs affirment avec un bel ensemble qu'ils reconnaissent immédiatement la chose quand ils la rencontrent, qu'eux du moins savent intuitivement ce que c'est.. Je vois à ce culte de la définition quelques fonctions parfois contradictoires : se constituer une identité autour d'un savoir fédérateur, se distinguer d'autres espèces comme le fantastique et la Fantaisie (.. Heroic Fantasy.. ), expliquer aux profanes (on dit.. mundanes.. quand on est un fan un peu snob) de quoi il retourne, comprendre, cataloguer, cartographier un univers étrange et mystérieux pour celui qui l'ignore, complexe et mouvant même pour l'amateur éclairé en quête de repères, valoriser cette littérature en incluant dans sa définition des éléments de sérieux comme son caractère problématique ou ses références scientifiques, ou bien la dévaloriser par réduction à des catégories supposées péjoratives comme la littérature populaire, la vulgarisation scientifique, le polar, etc.. Tout se présente comme si un savoir préalable était indispensable à la consommation de cette espèce littéraire et comme si ce savoir préalable pouvait être enfermé, ou du moins suggéré, dans l'espace étroit d'une définition.. Et ce n'est pas faux.. La Science-Fiction, j'y ai souvent insisté, fonctionne comme une culture, ou plutôt comme une subculture, au même titre que le jazz, avec son histoire, ses références, ses classiques, ses figures sinon obligées du moins fonctionnant comme des repères.. Cette subculture est disjointe de la culture dite générale, concept sur lequel il y aurait lieu de gloser, en ce sens que la plus complète possession de cette culture générale n'assure pas l'accès à la Science-Fiction, et que la familiarité avec la Science-Fiction ne garantit pas l'ouverture à la culture générale.. Qui dit subculture implique un groupe social qui la porte.. Mais si celui qui fait et porte le jazz est aisément repérable, au moins à l'origine (encore que cela mériterait examen), il n'en va pas du tout de même pour celui des créateurs et amateurs de Science-Fiction.. Ce qui les réunit et se maintient à travers le temps et maintenant les générations n'est pas intuitivement identifiable.. Il faut aller y voir.. La prolifération des définitions qui tournent du reste autour de quelques thèmes simples indique déjà que la société globale est de ce point de vue divisée en trois sous-ensembles au moins : ceux qui connaissent et aiment ça, ceux qui ne connaissent pas ou mal et peuvent être convertis, ceux qui ne connaissent pas et affirment être rebutés par ça, exactement comme s'il s'agissait d'une drogue ou d'une pratique sexuelle perverse.. Bien qu'elle soit cultivée comme un art (qui appellerait du reste une anthologie), la définition ne joue pourtant aucun rôle apparent dans le recrutement des lecteurs qui se fait en général par exposition plus ou moins aléatoire à un exemple de l'espèce et par adhésion (ou rejet) presque immédiat.. Le savoir préalable n'est donc pas vraiment indispensable même si l'acquisition progressive d'une culture spécialisée augmente le plaisir à travers la perception des raffinements.. Ce n'est certes pas à l'école qu'on apprend à aimer la Science-Fiction en déclinant ses variations.. Mais si un savoir spécialisé préalable n'est pas indispensable, quel autre savoir, quelle autre tournure, qui ne sont inclus dans aucune définition, prédispose à accepter (ou à ignorer voire rejeter) le genre ? Serait-ce une disposition psychologique singulière ? Cela est plus que douteux à considérer les énormes différences, ne serait-ce que du point de vue du sexe et du groupe social d'origine, qui distinguent les lecteurs et les non-lecteurs de Science-Fiction.. Il y a bien du social là-dessous.. Je me suis toujours refusé à risquer une définition de la Science-Fiction bien que j'aie été souvent sollicité, parce que je crois que c'est une entreprise inutile pour la raison susdite, et de surcroît insensée.. Toute définition compréhensive qui réunirait les axiomes indispensables et suffisants ne résiste pas à l'examen de l'histoire de cette espèce, extrêmement dynamique voire conquérante, et qui repousse sans cesse ses frontières : cette définition sera ou trop large, ou trop restrictive.. Toute définition exhaustive, par exemple énumérant les thèmes, si minutieuse qu'elle soit, se verra immédiatement bousculée par un petit malin qui s'appuyant sur l'intertextualité, produira un texte échappant au recensement précédent tout en étant accepté comme de la Science-Fiction par les amateurs, ce qui est, selon certains, le seul critère rigoureux.. On branle entre l'indécidabilité et l'incomplétude.. Une hypothèse génétique.. Cependant, j'ai été amené à élaborer progressivement une approche en quelque sorte génétique de la Science-Fiction.. La définition ferme.. La genèse ouvre, à l'imprévu.. Les sciences ne produisent pas seulement des observations, des résultats et des théories.. Elles produisent aussi, et avec elles les techniques, des images ou plutôt des représentations du monde, très locales ou très générales, qui sont parfois très abstraites ou dans d'autre cas très concrètes, sensorielles, et correspondent à des états des observations.. Ces images se sont multipliées avec l'invention de la science moderne, au.. xvi.. siècle, même s'il en existait bien antérieurement.. Ainsi, par exemple, l'astronomie copernicienne propose une image abstraite de l'univers alors même que les observations télescopiques fournissent des images concrètes des planètes sans cesse améliorées jusqu'aux vues rapprochées transmises ces dernières décennies par des sondes spatiales.. De même, la biologie suggère des représentations abstraites des structures et des fonctions des êtres vivants tandis que la microscopie fournit des images de plus en plus spectaculaires de cellules, de microbes, de virus.. La physique donne littéralement à voir l'univers, dans ses plus petits détails en proposant des modèles des atomes et des photographies de son intimité, et dans sa globalité au travers de théories comme celle du Grand Éclair.. Il est important de considérer que la divulgation puis le cheminement social de ces images se fait souvent à l'insu des scientifiques et des techniciens concernés, en tout cas en dehors de leur contrôle, mais qu'ils en tirent également parti pour attirer l'attention du public sur leurs recherches et en obtenir les moyens nécessaires.. Les astronomes, dès que leurs travaux n'ont plus été justifiés par les besoins de la navigation, sont vite passés experts dans cet art.. Les industriels de l'astronautique leur ont emboîté le pas.. Ces images viennent nourrir un imaginaire original qui vient supplanter des imaginaires antérieurs en répondant peut-être (cela doit toujours être montré dans le détail) aux mêmes questions et au même besoin de merveilleux du public informé ou populaire mais dans une perspective idéologique tout à fait différente : un extraterrestre n'est pas un ange ni un démon ni un fantôme.. La traduction en fictions de cet imaginaire spéculatif, là où la science ne peut ni s'aventurer ni répondre, donne la Science-Fiction.. Cet imaginaire, à travers la Science-Fiction ou en dehors d'elle, trouve ensuite ses prolongements propres, éventuellement ressourcés auprès de l'évolution des sciences et des techniques et notamment auprès de toutes les variantes de la vulgarisation et de l'information scientifiques.. On se trouve donc en présence ici de deux découplages.. : un premier découplage entre la science et l'imaginaire complexe qu'elle nourrit avec ses images et représentations ; un second découplage entre cet imaginaire et la fiction, alors que cet imaginaire est susceptible d'autres destins notamment dans la direction des croyances et des rumeurs.. Vers la solution de quelques questions.. Il me semble inutile d'élaborer ici davantage cette idée.. Les amateurs de Science-Fiction aussi bien que les scientifiques pourront la décliner à leur gré, en fonction de leurs intérêts et de leurs domaines.. Sans proposer de définition de la Science-Fiction, cette approche a le mérite d'élucider bien des questions que les nombreuses définitions jusqu'ici proposées tentent, mal, de poser.. Le paradoxe apparent entre les deux termes science et fiction est alors résolu sans contorsions.. L'évolution de la Science-Fiction qui peut chez certains auteurs la conduire bien loin de toute rationalisation scientifique, n'exclut pas de son champ certaines œuvres problématiques dès lors que l'on peut remonter la généalogie des textes vers des sources dépourvues d'ambiguïté : ainsi, certaines œuvres de A.. van Vogt, par exemple, dont la référence scientifique est moins que certaine, découlent en fait de textes et d'influences antérieurs qui relèvent plus directement de l'imaginaire issu de la science, et leur genèse ne s'explique guère autrement.. La distinction devient tout à fait nette entre la Science-Fiction et d'autres genres comme le Fantastique et la Fantaisie qui relèvent d'autres contenus de l'imaginaire, religieux, occultistes ou historico-littéraires ainsi ceux qui sont issus du cycle arthurien, des romans médiévaux ou post-médiévaux de chevalerie, ou encore des contes de fées, voire de.. la Tétralogie.. Il devient difficile de soutenir que l'œuvre de Tolkien,.. , et sa descendance, souvent dégénérée par consanguinité, sont issues d'une imagerie scientifique ou technique.. J'aurai l'occasion d'y revenir.. Cette approche a d'autres intérêts encore.. Elle permet de situer dans le champ de l'imaginaire issu de la science — mais hors de la Science-Fiction — des assertions problématiques comme les témoignages d'observations d'OVNI, et toutes sortes de pseudo-sciences hétéroclites comme la parapsychologie, l'astrologie dite scientifique, les théories sur les astronautes de la préhistoire et les supercivilisations disparues, la cryptozoologie, les ondes de forme, les Terres creuses, les vies antérieures révélées par l'hypnose, la triangulation bermudique et autres étrangetés.. En un sens, ces élaborations, qu'elles soient ou non délirantes (et il ne me revient pas de les juger sur ce terrain), rendent un hommage appuyé, encore que souvent pervers, à la science et à ses images : sans elles, elles ne seraient tout simplement pas pensables ; elles ne pourraient pas exister.. Michel Meurger a du reste montré, d'une façon que je crois définitive, ce qu'elles devaient à la littérature de Science-Fiction qu'elles reproduisent souvent servilement dans un autre registre.. Et il n'est plus surprenant qu'elles refassent parfois irruption dans le domaine de la Science-Fiction, assumant jusqu'au bout leur destin d'objets imaginaires, parfois du reste dans l'espoir d'élargir leur audience, voire d'être prises au sérieux grâce à ce masque plus ou moins transparent.. Les assertions problématiques et les pseudo-sciences sont une conséquence de la diffusion de l'information scientifique.. Celle-ci, transmise de façon inévitablement incomplète et souvent altérée par les médias répond à des attentes et suscite des représentations qui viennent nourrir les pseudo-sciences.. Plus l'information scientifique se répand dans le corps social — et on ne peut que s'en réjouir —, plus les pseudo-sciences prolifèrent et prospèrent.. De même que l'instauration de la démocratie ouvre tout grand les portes à la démagogie, la divulgation de la science s'accompagne nécessairement, et jusque dans les milieux scientifiques, de l'apparition de nouvelles superstitions.. Ainsi se comprend le fait, apparemment paradoxal, que les pseudo-sciences recrutent nombre de leurs adeptes dans des catégories sociales dont le bagage scolaire et universitaire est assez important mais plutôt du côté des disciplines littéraires et juridiques.. Les superstitions traditionnelles, elles, pour autant qu'elles se perpétuent, n'ont rien à voir avec les images de la science mais peut-être avec d'autres formes de savoir antérieures.. Il est intéressant de relever, d'un point de vue sociologique, que ces productions hétéroclites visent principalement dans leur forme première un public populaire.. au sens où il ne disposerait pas d'un capital culturel important, je n'ose écrire suffisant.. Ces productions satisfont au moins deux demandes de ce public.. D'une part, elles prétendent apporter des réponses à des énigmes sans qu'un acquis théorique préalable soit nécessaire à leur compréhension : elles entendent s'imposer par l'affirmation, l'autorité, la répétition, l'appel au supposé bon sens voire à l'évidence, et écartent allègrement le principe de non-contradiction.. D'autre part, ce qui est peut-être plus important encore que moins souvent souligné, elles s'opposent à la science “officielle”, la science des messieurs, réputée délibérément incompréhensible, et traduisent ou alimentent une révolte larvée de milieux qui s'estiment exclus du savoir et de la culture dominants : la mise en question de la science “officielle” est l'occasion de dénoncer un complot ; sa défaite locale serait une revanche sociale.. D'où le succès des variations sur le thème de la “conspiration” destinée à étouffer la “vérité”.. Elles servent donc d'un côté à la cohésion de micro-milieux qui rassurent leurs participants par un sentiment d'appartenance à un groupe.. Elles valorisent de l'autre des soi-disant “experts” qui peuvent faire étalage d'informations, voire de hautes relations plus ou moins mystérieuses, jusque devant les caméras de la télévision friandes de ces attentes qui sont celles du grand public.. Précisément, c'est dans les manifestations les plus populaires de la Science-Fiction, et en particulier dans les productions du Fleuve Noir qu'on retrouve à peu près exclusivement les thèmes hétéroclites.. Ce disant, je ne pense pas m'exposer à la qualification d'orthodoxe, ni relativement à la science ni relativement à la Science-Fiction, que m'assène Anita Torres dans la seconde partie de son travail.. Je me dispense en effet de distinguer le vrai du faux de ces assertions problématiques.. Je propose seulement d'examiner la généalogie de ces thèmes et de ces littératures et de prendre en compte en particulier la dimension sociologique de leur trajet mouvementé, en quoi je m'inscris dans la lignée de chercheurs érudits comme Michel Meurger.. Car il est clair qu'il y a là des enjeux idéologiques et sans doute des déterminations sociales.. Cette approche génétique met aussi sur la voie de la solution de problèmes peut-être mineurs mais qui ont embarrassé certains critiques et théoriciens de la Science-Fiction et qui font encore les beaux jours des débats publics et des fanzines.. Ainsi se trouvent nettement distingués l'imagination scientifique au sens de Gerald Holton, qui œuvre à l'intérieur de la science, et l'imaginaire de la Science-Fiction, que Jean-Jacques Bridenne avait eu du mal à démêler dans son essai fondateur.. Bridenne et bien d'autres avaient tendance à ne voir dans la Science-Fiction qu'une extrapolation, plus ou moins légitime, des connaissances scientifiques d'une époque.. Du même coup tombent le reproche de concurrence déloyale parfois opposé par des scientifiques aux auteurs de Science-Fiction et la question souvent posée par les médias profanes de savoir si la Science-Fiction inspire les chercheurs scientifiques.. L'opposition entre Science-Fiction plus ou moins fantaisiste et courant dit.. hard science.. se nuance également : bien entendu l'imaginaire de la Science-Fiction peut être plus ou moins proche des images originelles proposées par la science, et il peut parfois en être fort voisin sous des plumes qualifiées au point de proposer une version fictionnelle de spéculations avancées, mais il ne se confond jamais avec elles.. De même encore, la présence de personnages de savants voire la description de recherches scientifiques dans des romans ne permettent pas à elles seules de rattacher ceux-ci à la Science-Fiction.. Soit dit en passant, le savant fou, cette image stéréotypée du chercheur scientifique, est une figure fréquente de la vieille Science-Fiction parce qu'elle additionne deux utilités : illustrer la folie de la science, dans un genre et dans un pays où l'on s'en défie depuis les origines, mais aussi et peut-être surtout introduire aux potentialités et aux ébriétés de la science, aller au delà du réel, du raisonnable, du faisable immédiat.. Ce qu'un personnage de savant sérieux ne se permettrait pas et ne permettrait donc pas de montrer, le savant fou qui n'a cure des bonnes manières de la raison s'empresse de le déchaîner.. Il est peut-être un fou dangereux, mais il est d'abord un audacieux, un intoxiqué de l'imagination, un grand vertigineux.. Enfin, la relation aux images de la science permet de mieux comprendre les extensions plus ou moins problématiques de la littérature de Science-Fiction à d'autres moyens d'expression comme la bande dessinée, les arts graphiques, le cinéma, la télévision.. Une subculture de groupe.. Toutes ces questions ne sont pas, on s'en doute, de mon invention.. Cette abondance de définitions, de débats et parfois de querelles, ce zèle à scruter les origines et l'histoire de l'espèce sont l'occasion d'efforts anciens, nombreux, constants, parfois brouillons mais souvent soigneusement documentés, sous formes d'essais, d'articles, d'encyclopédies parfois monumentales, d'histoires, de préfaces, de précis et de bibliographies.. Cette littérature secondaire, importante au point de susciter des bibliographies spécifiques, n'est qu'exceptionnellement produite par des universitaires dans le cadre de leur enseignement ou de leur recherche ; encore étaient-ils au départ des amateurs chevronnés.. Elle est le plus souvent le résultat de la passion de lecteurs, qui partent donc de l'intérieur du domaine et dont beaucoup finissent par devenir d'authentiques érudits.. En soi, cette abondance mérite attention.. Ainsi, un point important de la Science-Fiction est sa conscience d'elle-même.. Le moins qu'on en puisse dire est qu'il ne s'agit pas d'une littérature naïve qui s'écrirait, se consommerait et se développerait dans l'innocence.. Très peu d'espèces littéraires ou artistiques font l'objet d'une pareille scrutation de la part de ceux qui les écrivent, les lisent ou les éditent.. Ce n'est pas le cas du roman policier, ni celui du fantastique.. Il n'y a guère que dans les domaines de la cinéphilie et de la bédéphilie qu'on rencontre, à un degré somme toute moindre, une attitude aussi réflexive et possessive.. Une minorité importante de lecteurs se montrent collectionneurs au point que l'on observe sur le marché de l'occasion des phénomènes paradoxaux qui relèvent d'ordinaire de la bibliophilie.. Ces collections débouchent quelquefois sur la création de centres de documentation et de bibliothèques.. Cet intérêt n'est pas d'autre part spécialisé et  ...   et continu, que son apparition puis son succès étaient en quelque sorte inéluctables, ainsi l'impressionnisme, le cubisme, le surréalisme, le Nouveau Roman.. Mais dans la réalité, ils ont été produits par de petits groupes qui, présents entre d'autres, ont été les premiers à occuper le terrain de l'attention publique à un moment de vacance.. Les questions intéressantes à étudier me semblent être alors de comprendre ce qui constitue une vacance et ce qui permet à un groupe plutôt qu'à un autre d'occuper le premier le terrain, puis de s'y maintenir même si c'est dès lors plus facile.. Dans la gestion de l'espace culturel large, et en particulier de l'enseignement, les théories bourdivines me semblent avoir toute leur force.. Mais dans la naissance des phénomènes culturels et dans leur installation fine, l'effet d'opportunité, avec ce qu'il comporte de contingence sociologique, me semble prédominant.. La revendication de se trouver à l'avant-garde, si commune aujourd'hui qu'elle en devient ridicule et en tout cas dévalorisée, me semble se comprendre par l'avantage qu'il y a à prétendre occuper le terrain de l'attention le premier, avantage que les artistes ont fort bien compris sans attendre que les sociologues le leur expliquent.. (60).. Le problème du héros.. Lorsqu'on a vécu l'histoire, petite ou grande, et lorsque parfois on l'a faite, on ne peut qu'être étonné de la distance que l'on découvre entre ce qui s'en écrit et ce dont on se souvient.. Certes, on s'en doutait.. L'histoire, si bien appuyée qu'elle soit sur des témoignages et sur des documents — et il est rare qu'elle soit si bien faite — n'est qu'un récit inlassablement remanié en fonction des besoins et des capacités de compréhension de ses auteurs et de ses utilisateurs, tout juste borné par les nécessités de sa vraisemblance, où l'imagination vient suppléer aux défauts de la documentation et souvent la déborder.. Au surplus les documents eux-mêmes qui ont subsisté ne représentent qu'une sorte de squelette fossilisé et fragmentaire de l'actualité perdue, l'essentiel, c'est à dire les paroles, les atmosphères, la tonalité des échanges, s'étant évaporé, et avec lui la complexité des situations et des attitudes.. Mais il reste que sur une histoire qui semble encore si proche, dont la plupart des protagonistes sont encore vivants, mais que n'ont pas vécue ceux qui commencent à la dessiner, je reste tout ébahi de constater déjà un décalage si profond et si tôt venu entre les appréciations aujourd'hui portées et le souvenir que j'ai des réalités, souvenir que je peux encore partager avec certains de mes contemporains mais qui ne pèse déjà plus lourd en face de ce qui s'écrit.. À long terme, les historiens et les sociologues ont toujours raison contre les vivants qui deviennent morts.. Il faut certes se défier de la mémoire qui est sans cesse reconstruite en fonction du sens que prend le souvenir dans le contexte où il est évoqué, et l'on est parfois surpris lorsqu'on se trouve confronté à un autre témoignage ou à un document incontestable.. Mais il demeure, à lire ce que reconstruit souvent Anita Torres, que j'ai souvent l'impression d'une autre actualité que celle que j'ai connue, et d'autres décisions, en ce qui me concerne, que celles que j'ai prises.. Je ne lui en fais pas le reproche puisqu'elle reproduit le plus souvent des extraits d'entretiens.. À titre purement méthodologique, je voudrais relever un exemple minuscule qui me semble particulièrement flagrant parce que très récent.. Un des informateurs d'Anita Torres lui indique que je snoberais le prix de l'Imaginaire et décèle une intention critique, voire méprisante, dans mon absence du jury et lors des cocktails liés à l'attribution du prix.. La réalité est plus simple.. Outre que je sors peu, mon absence de tout jury décernant un prix lié de près ou de loin à la Science-Fiction est une affaire de principe.. J'ai été sollicité d'appartenir à la plupart, et j'ai toujours refusé, en motivant mon attitude.. Comment être juge et partie ? Il me semble que ce n'est pas la place d'un directeur de collection ni d'un éditeur en général.. Outre la question éthique, il y a un aspect pratique à la chose : je ne me vois pas ne pas défendre jusqu'au bout les auteurs dont j'ai choisi les livres, et je n'ai pas envie d'ergoter face à d'autres directeurs de collection qui sont souvent des amis, et encore moins d'entériner la procédure du chacun son tour.. Au demeurant, la présence de directeurs de collection et d'éditeurs dans les jurys fait toujours l'étonnement de nos amis anglo-saxons.. De façon plus générale, Anita Torres suggère à travers ses informateurs qui, le plus souvent, n'ont pas connu directement cette époque, une atmosphère extrêmement conflictuelle durant les années 1960 et 1970.. À la lire, on pourrait croire qu'une traversée de Beyrouth ou de Sarajevo à leurs pires moments était comparativement une promenade de santé et que nous ne nous déplacions qu'équipés de gilets pare-balles et de parapluies pour intercepter les crachats.. Ce n'est pas le souvenir que j'ai conservé de cette époque.. Dans son ensemble, l'atmosphère fut conviviale et la pérennité du Déjeuner du Lundi qui a longtemps réuni tous les protagonistes, petits et grands, de ces drames de poche, et qui perdure, pourrait en attester.. Vingt ans d'expérience personnelle de la “grande” édition m'ont laissé sur l'impression que les conflits y sont bien plus aigus et meurtriers, et les haines inexpiables, ne serait-ce que parce que les intérêts y sont autrement importants.. Je voudrais revenir sur quelques aspects de ces conflits pour rire évoqués par Anita Torres dans son livre pour apporter ma modeste contribution à l'histoire de ce temps et remettre les choses en place autant que faire se peut.. Le milieu était-il agité de luttes fratricides et de surcroît en état de siège face à un monde extérieur acharné à sa perte ? Certes Valérie Schmidt et Jacques Goimard qui ont été en principe des témoins oculaires, abondent dans ce sens mais il faut faire la part, comme j'ai déjà dit, de l'exagération épique et des motivations personnelles.. Valérie Schmidt a été déçue par l'évolution de la Science-Fiction et elle incrimine après-coup la médiocrité et les dissensions internes du milieu ; mais elle en attendait à la fois une avant-garde politique et une remplaçante du surréalisme, ce qui était une double erreur de jugement.. Il y eut bien sûr dans ses librairies successives des discussions parfois animées, mais rien ne tourna jamais au drame.. Seule la lecture des fanzines de l'époque, rehaussés d'injures, d'invectives et d'imprécations, peut laisser sur l'impression d'une guerre généralisée.. Mais il faut bien voir que leur diffusion dépassait rarement quelques dizaines d'exemplaires et que ces excès tragi-comiques relevaient d'un style littéraire propre à ce média.. Plus étroite l'audience et plus haut le ton.. Aujourd'hui, Francis Valéry perpétue dans.. Cyberdreams.. cet art noble quoique un peu ridicule.. La plupart du temps, les protagonistes se connaissaient à peine et ne se rencontraient jamais, ou lorsque cela arrivait dans une Convention, c'était pour boire une bière paisible.. On notera bien ici, à propos des fanzines, que les traces matérielles sont parfois difficilement interprétables sans les témoignages directs.. Bernard Blanc, présenté comme un Trostsky de la Science-Fiction dont j'aurais été en somme le Kerenski, était un jeune homme doux et bien élevé qui m'a toujours manifesté, les rares fois où je l'ai rencontré, beaucoup de déférence et à qui j'ai donné un court texte, de.. du reste, lorsqu'il me l'a demandé, qu'il a publié.. Les éditeurs et promoteurs, du reste presque tous issus du groupe initial constitué autour de.. , avec, dans l'ordre d'entrée en scène, Alain Dorémieux, moi-même, Jacques Goimard, Michel Demuth, Jacques Sadoul, et, un peu sur les bords, Demètre Ioakimidis, ont très longtemps, et pour la plupart jusqu'à aujourd'hui, conservé de bonnes relations, renouvelées par des déjeuners longtemps hebdomadaires, et attestées par un pacte non-écrit de non-agression, chacun s'interdisant d'aller chasser sur le terrain de l'adversaire et de faire monter les enchères.. Il est toujours respecté, sauf exception rarissime, et lorsqu'il a été violemment transgressé, cela a été par des éditeurs extérieurs, comme Albin Michel.. Sans faire partie de ce groupe, Jacques Bergier y était bien vu, même après l'épisode du.. Georges Gallet aussi, et ainsi de suite.. Un des informateurs d'Anita Torres lui indique que Dorémieux et moi étions trop grands pour cohabiter dans ce petit milieu.. Les deux crocodiles dans le marigot proverbial en somme.. Un examen même sommaire de la réalité et des documents indique qu'il n'en a rien été et qu'il n'y avait pas de concurrence entre nous.. Certes, comme le rappelle Goimard, nous différions, et depuis le début, sur la portée à donner à la Science-Fiction, Dorémieux lui préférant le fantastique et l'insolite, réputés plus “littéraires” et certainement moins “scientifiques”, mais sans que cela déborde les divergences habituelles à l'intérieur d'une revue.. J'ai toujours publié librement dans.. , sous sa responsabilité de rédacteur en chef, ce que j'ai voulu, parfois fort loin de la ligne générale.. Réciproquement, à l'époque à laquelle il est fait allusion, je suis intervenu deux fois, avec l'appui de Jacques Goimard, pour aider Dorémieux à conserver son poste.. Je lui ai confié, de 1969 à 1974, des traductions et non des moindres, comme.. Ubik.. , ce qui était pour le moins une marque de confiance.. Dorémieux a longtemps dirigé avec talent chez Casterman une collection quantitativement plus importante que la mienne, qui coexistait sans problème avec Ailleurs et demain.. Il a participé, avec Goimard, Ioakimidis et moi-même, à la préparation de la Grande Anthologie de la Science-Fiction du Livre de Poche, et il est sorti de cette équipe, bien indemnisé, de sa propre volonté.. Certes Dorémieux n'est pas facile, surtout pour lui-même.. (61).. Mais lorsqu'il a quitté.. et Paris dans le même mouvement, ce fut pour des raisons strictement personnelles et parce qu'il était las, ce qu'on peut comprendre, de diriger la même revue et les mêmes collections depuis vingt ans dans des conditions de plus en plus incertaines.. J'ai cessé de le voir dans des circonstances que quelques-uns connaissent et qui n'ont guère de portée historique.. À l'abri d'un pseudonyme, Dorémieux avait jugé bon de m'accuser, dans.. , de prévarication sous la forme d'un échange prétendu entre Donald Wollheim qui avait publié aux états-Unis certains de mes romans, et moi-même qui avait édité son essai.. les Faiseurs d'univers.. Les choses auraient pu en rester là.. Robert Laffont me fit venir, ce qui indiquerait qu'il lisait.. , et me demanda ce qu'il en était.. Je n'eus pas de mal à lui montrer l'absurdité de l'accusation, Wollheim ayant acheté mes livres avant même le projet de ma collection.. Robert Laffont, en colère, parla de procès en diffamation puis passa à autre chose et ne m'en reparla plus.. Mais j'avais eu chaud.. Je me tins désormais à l'écart de Dorémieux comme d'un caractère imprévisible et dangereux.. Mais je n'ai jamais pensé une seconde que Dorémieux avait cherché à m'éliminer de la scène éditoriale ou d'une improbable position de domination culturelle.. Il me semble seulement qu'il a voulu se montrer désagréable, assez sottement, sans se soucier des conséquences.. La question du Fleuve Noir est plus intéressante et plus complexe.. À lire les informateurs d'Anita Torres, on a l'impression que notre principale occupation fut pendant des années de casser du sucre sur le dos du Fleuve Noir.. Par nous, j'entends ici d'une part le petit groupe qui se retrouvait dans la librairie de Valérie Schmidt, dont Curval et moi-même, puis plus tard André Ruellan et Jacques Goimard, et celui assez peu différent qui se constitua autour de Dorémieux dans le cadre de.. Les mousquetaires étaient cinq, Dorémieux, Curval, Goimard, Ruellan et moi, auxquels vinrent se joindre plus tard de temps en temps Demètre Ioakimidis, Michel Demuth et plus rarement Jacques Sadoul.. Les critiques publiées dans.. sur les ouvrages du Fleuve Noir n'étaient certes pas majoritairement tendres et reflétaient sans doute nos conversations.. Mais c'étaient des critiques.. Si les critiques ne critiquent pas, et selon leur conviction, à quoi servent-ils ? D'autre part, nos références à l'époque étaient le Rayon Fantastique , celui de Stephen Spriel, et en particulier le van Vogt du.. Monde des Ā.. et de.. la Faune de l'espace.. et le Fredric Brown de.. l'Univers en folie.. , et Présence du Futur , avec Bradbury, Fredric Brown encore, H.. Lovecraft, Alfred Bester, etc.. Il est intéressant de relever que l'autre Rayon Fantastique , celui de Georges Gallet, n'était guère mieux traité que le Fleuve.. Cela étant, la lecture de ces critiques est instructive.. Beaucoup de textes du Fleuve furent bien traités, ceux de Stefan Wul, mais souvent aussi ceux de B.. Bruss, de Vargo Statten, de Jean-Gaston Vandel, et parfois ceux de Richard-Bessière.. Il ne faut pas non plus oublier qu'André Ruellan publiait au Fleuve sous le pseudonyme de Kurt Steiner, et moi sous celui de Gilles d'Argyre, et que nous avions de bonnes relations avec Armand de Caro et François Richard qui dirigeait la collection.. Nous avions tout à fait conscience de l'intérêt de la collection du Fleuve Noir que nous aurions souhaitée un peu plus relevée.. Nous avions certes nos têtes de turc, Jimmy Guieu et Max-André Rayjean, par exemple, le premier en partie pour ses incursions dans les pseudo-sciences.. Mais les liens étaient réels et les choses n'étaient donc pas si tranchées qu'on pourrait le croire à lire Anita Torres.. La petite explosion de Juillet 1975, qui ne concernait pas l'équipe susdite et qui se traduisit sur une période courte par un torrent d'injures parfois malodorantes en provenance d'une poignée d'anciens du Fleuve à destination de jeunes Turcs qui le leur rendaient bien, me semble s'expliquer par la crainte, réelle et d'ailleurs fondée, de ces vétérans de se voir éliminés du marché au moment où avaient lieu des transformations substantielles à la tête du Fleuve Noir.. Ils eurent une réaction poujadiste, xénophobe et protectionniste, de petits commerçants se sentant écrasés entre l'épicerie de luxe des collections haut de gamme et les grandes surfaces des éditions de poche.. L'épicerie de luxe ne les avait jamais beaucoup gênés mais quand ils furent assaillis jusque dans leur échoppe par des blancs-becs, et qu'il virent les éventaires des gares submergés de traductions et de rééditions, leur sang ne fit qu'un tour et ils s'en prirent évidemment à ce qui était le plus vulnérable et pour eux le moins dangereux, le tour politique et la sexualité présumée exubérante de la “nouvelle Science-Fiction française”.. Mystères de la conscience de classe mystifiée par elle-même.. Au total, je ne veux pas me montrer lénifiant, mais j'estime que les phénomènes de concurrence et d'oppositions dans le milieu de la Science-Fiction ont été assez rares et limités au moins jusqu'à l'arrivée sur le marché des grosses machines des éditions de poche.. Les concurrences peuvent s'exercer du côté de la production, les auteurs, et du côté des débouchés, les acheteurs.. Or, d'un côté comme de l'autre, le milieu et le marché de la Science-Fiction ont été caractérisés par l'existence de niches écologiques où chacun exerçait un monopole limité et où parfois, significativement, des revues en apparence concurrentes, comme.. Galaxie.. , étaient publiées par le même éditeur, soucieux d'occuper le maximum de ces niches et multipliant du reste les collections.. Les tonalités des différentes collections, reflétant évidemment les choix de leurs directeurs, correspondaient aussi à des segmentations du public.. Ailleurs et demain incarne une Science-Fiction exigeante, souvent frottée de science.. Présence du Futur est aussi exigeante mais avec une flaveur plus littéraire, beaucoup moins scientifique.. Ces deux collections n'ont jamais été réellement affrontées à la concurrence du Fleuve, et réciproquement.. Même lorsque les grands éditeurs de poche sont entrés dans la danse, de telles différenciations se sont vite accusées à partir d'un fond commun : Pocket exploite la veine de la.. , le Livre de Poche celle de la Science-Fiction, tandis que J'ai lu se montre le plus éclectique.. Les concurrences jouent plus sur le linéaire et l'occupation des gondoles que sur les contenus.. J'aurais de même tendance à relativiser la position éditoriale éminente et l'habileté que j'aurais mis à la conquérir, que m'attribuent Anita Torres et certains de ses informateurs.. Cette position tient probablement moins à mon activité d'éditeur qu'à celle d'essayiste.. Comparativement à mes grands collègues, j'ai édité relativement peu de livres, sept par an puis quatre ou cinq dans Ailleurs et demain , ce qui est faible en comparaison de la production d'.. puis des séries de poche.. Peut-être ai-je fait des choix judicieux, mais avant d'être achetés les livres sont là pour tout le monde.. Une réputation est un résultat, pas un projet.. En revanche, j'ai probablement davantage publié et plus longtemps, sur la Science-Fiction et autour, qu'aucun de mes collègues, la plupart du temps du reste sur des supports discrets voire confidentiels, à travers articles et préfaces, mais pas encore, à ce jour, sous la forme d'un livre.. J'ai toujours eu le goût du débat et je le montre une fois de plus dans ce texte.. Je ne sais si cela m'a conféré une stature de théoricien.. Mais, de proche en proche, cela a maintenu un discours vivant et mouvant autour de la Science-Fiction et cela me vaut sans doute une apparence d'ubiquité et d'autorité.. Cette apparence ne doit pas grand chose à mes origines et à mes accomplissements dans d'autres domaines.. Elle aurait plutôt déçu les unes et contredit les autres.. Ce que je désire indiquer ici, c'est que les reconstructions proposées dans le livre d'Anita Torres ne correspondent pas toujours aux souvenirs que j'ai conservés, et d'autres aussi, d'événements que nous vécûmes et qu'il serait donc risqué de trop chercher à fonder sur elles des hypothèses sociologiques.. Certes tout sujet, même de bonne foi, est souvent ignorant des déterminations, notamment sociales, qui pèsent sur ses actes, et je ne prétends pas y échapper.. Mais il s'agit ici de reconstructions arbitraires qui répondent souvent de la part des informateurs qui les fournissent au besoin de relier des informations lacunaires et de seconde main, et de les expliquer, en faisant appel à des motivations vraisemblables mais artificielles.. Ces reconstructions ne sont pas des faits mais des élaborations idéologiques.. Il faut se méfier des hypothèses de “bon sens”, simplificatrices.. Il vaut mieux éviter d'expliquer la Guerre Froide par une rivalité amoureuse entre Churchill et Staline.. Le problème du héros, c'est qu'il finit par se retrouver seul dans une histoire qui certes lui appartient mais à laquelle personne ne croit, exilé d'une histoire consensuelle qui n'a jamais existé que par l'invention collective.. Y-a-t-il quelque chose qui pourrait mieux le préparer à ce destin que la lecture assidue de la Science-Fiction ?.. La pensée est toute de distinction.. À l'exorde de cette longue préface, le lecteur en sera sans doute venu à se demander s'il valait la peine d'établir tant de distinctions, de relever et de redresser tant de nuances mineures, à propos d'un genre qui ne revêt peut-être pas tellement d'importance puisqu'il demeure principalement ludique, une occasion de plaisir, contrairement, je le suppose, à la grande littérature.. Je lui répondrai sur deux terrains.. D'abord sur le terrain de l'hygiène de la pensée.. Il n'y a pas de petits sujets, et les négligences sur des points apparemment secondaires trahissent toujours un relâchement général.. La confusion d'esprit conduit à l'obscurantisme, qui mène au fanatisme, et de là à la barbarie, qui porte à la cruauté.. Je cite ici, de mémoire et approximativement, Bertrand Russel.. Mais il y a aussi l'intérêt de la Science-Fiction en tant qu'espèce littéraire.. Cette espèce est probablement la plus importante découverte littéraire du.. siècle et son histoire est loin d'être achevée.. Même si ses accomplissements actuels sont encore incertains et peut-être contestables, elle a introduit dans le champ culturel deux thèmes essentiels et novateurs dans une expression littéraire presque par nature conservatrice, celui du changement et celui de l'importance du moteur scientifique et technique dans cette évolution, je n'ose pas écrire ce progrès, de la société.. D'autre part, puisque la Science-Fiction semble bien issue des images de la science, elle en représente un destin particulier dont l'étude nous éclaire sur d'autres destins possibles, comme on en a relevé quelques exemples.. La place des sciences et des techniques dans notre civilisation est si importante que personne ne peut se désintéresser de leurs effets culturels, y compris les plus éloignés et en apparence les plus impertinents.. La grande question ne me semble pas de démontrer que le milieu de la Science-Fiction reproduit la hiérarchie et l'organisation du champ culturel dans son ensemble si une telle généralité a un sens.. C'est assurément en partie vrai et en même temps, comme je pense l'avoir montré, cela est fréquemment inadéquat dans le détail.. La vraie question serait de savoir pourquoi dans ce champ culturel global la Science-Fiction est demeurée aussi marginale et toujours autant marginalisée au bout d'un siècle par les représentants de la culture dominante, malgré le nombre des œuvres, des lecteurs, et les nombreux chefs d'œuvre qu'elle revendique (à tort ou à raison) et qui sont toujours extraits par ses contestants, de son histoire, de sa tradition, comme s'ils étaient surgis du néant et étaient intelligibles isolément ; en bref pourquoi la Science-Fiction est encore et toujours frappée d'une relégation ou d'un procès en dissolution.. (62).. C'est une question sur laquelle nous avons beaucoup d'idées mais pas de réponse sociologique pleinement satisfaisante.. Mais sans doute n'était-il pas possible d'y répondre à partir d'une analyse interne du milieu de la Science-Fiction qui n'est que très partiellement responsable de cette situation.. Toutefois cette question doit être nuancée car les instances légitimantes invoquées ne sont pas bien définies et ne constituent pas le front uni et résolu que l'expression laisserait supposer.. Les résistances opposées à la Science-Fiction sont fluctuantes d'une époque et d'une institution à l'autre.. Certaines de ces dernières, et non des moindres, ont choisi de considérer la Science-Fiction comme une avant-garde.. (63).. et de s'attribuer ainsi la gloire de ceux qui, avant les autres, ont vu juste : ainsi, dans quelques jours alors que je conclus cette préface, doit s'ouvrir au Centre Pompidou une exposition consacrée à la Science-Fiction et surpervisée par des connaisseurs.. (64).. La résistance de l'université, irrésolue, est plus liée à l'ignorance, à l'incuriosité et à la paresse qu'à une volonté farouche de protéger les textes sacrés de la culture.. C'est dans les médias, instance mal assurée de légitimation douteuse, et de second ordre quoique décisive, que l'on observe le plus de réactions négatives ou d'abstentions préméditées : comme si un champ qui n'est pas très assuré de sa propre légitimité ni même de sa compétence, devait se protéger de tous les contacts éventuellement disqualifiants, sauf évidemment si cela est rentable dans la conquête de l'attention publique ; mieux vaut donner une attention soutenue à la dissection d'extraterrestres, à la mémoire de l'eau ou aux ébats d'une princesse, qu'à la Science-Fiction.. Il y a donc dans le champ culturel global des stratégies et des tactiques très variées, souvent éphémères et locales, qui s'appliquent du reste à bien d'autres objets que la Science-Fiction et qui mériteraient d'être scrutées.. Le présent ouvrage souligne ainsi le nombre des problèmes qui nous restent à examiner, sinon à résoudre.. C'est pourquoi je remercie Anita Torres de m'avoir donné, grâce à son travail et à travers cette préface, l'occasion de réfléchir et de réagir, et de dialoguer non seulement avec elle, mais au delà avec de nombreux membres de la communauté des amateurs de Science-Fiction que vous allez découvrir dans son livre.. Voir notamment.. la Condition d'artiste, regards sur l'art, l'argent et la société.. , Michèle Vessilier-Ressi, Maxima, 1996.. Une autre thèse en cours est celle de Sandra Rocquet, sous la direction de Raymond Boudon, qui, portant sur le lectorat de la Science-Fiction, devrait venir prolonger le présent ouvrage.. Le présent ouvrage est en effet tiré d'une thèse universitaire qui a valu un doctorat de sociologie à son auteur et qui a été considérablement élaguée en vue de sa publication.. Les remarques que je formule dans cette préface sont issues de ma lecture de cette thèse autant que de celle du texte qu'on va lire, si bien que quelques-unes d'entre elles pourront paraître sans objet là où il leur arrivera de viser des passages du texte qui ont disparu ou été sensiblement réduits.. Je les ai conservées là où elles me semblaient présenter un intérêt pour le lecteur.. Cette remarque qui vise des travaux universitaires de jeunes chercheurs du niveau du D.. doit être relativisée par l'apparition récente de quelques publications d'universitaires ou de chercheurs confirmés qui traitent de la Science-Fiction comme d'une littérature.. Cette note me donne l'occasion de les citer : Roger Bozzetto,.. l'Obscur objet d'un savoir, Fantastique et Science-Fiction : deux littératures de l'imaginaire.. , Publications de l'Université de Provence, 1992 ; Francis Berthelot,.. la Métamorphose généralisée, du poème mythologique à la Science-Fiction.. , Nathan, 1993 ; Jean-Marc Gouanvic,.. la Science-Fiction française au.. siècle (1900-1968).. , RODOPI, Amsterdam-Atlanta, 1994.. On ne négligera pas non plus les présentations par Jacques Goimard d'œuvres choisies d'auteurs français (René Barjavel, Pierre Boulle) et étrangers (Philip K.. Dick, Robert Silverberg, Cordwainer Smith, etc.. Il est caractéristique à cet égard que le vaste domaine des littératures didactiques qui a représenté à certaines époques une bonne partie de notre histoire littéraire soit scandaleusement négligé et que la seule anthologie récente qui l'aborde soit le fait d'un astrophysicien : Jean-Pierre Luminet,.. les Poètes et l'univers.. , Le cherche-midi éditeur, 1996.. Ou bien à une glorification populiste, souvent un peu canaille, ce qui revient exactement au même.. J'ai hésité pour désigner ce concept entre les qualificatifs de littérature “commerciale”, ou “industrielle”, qui ne convainquent pas pour des raisons théoriques, pour retenir sans conviction particulière celui de littérature “calibrée”.. La question des origines de la Science-Fiction moderne et des formes précurseuses, autrement dit de la proto-Science-Fiction et de la Science-Fiction archaïque ne peut malheureusement pas être examinée ici.. Ce terme est utilisé par Jacques Goimard dans un article d'.. , 1984.. Voir mon article le Procès en dissolution de la S.. , intenté par les agents de la culture dominante ,.. , août-septembre 1977.. Voir mon article, la Science-Fiction est-elle une subculture ? , Catalogue de l'exposition de S.. du Musée des arts décoratifs, Paris, novembre 1967.. Bien que le recensement n'en ait jamais été tenté à ma connaissance, il existe des centaines et sans doute des milliers d'articles publiés en France qui soutiennent cette position paradoxale.. Il y a là un beau mais fastidieux travail en perspective.. L'observation la plus remarquable est que ce flux ne parait pas se tarir et semble même remarquablement constant, alors même que la Science-Fiction est de mieux en mieux accueillie par les instances légitimantes.. Mais j'anticipe.. Pierre Stolze, dans sa thèse et dans plusieurs articles, a défendu le point de vue que la Science-Fiction n'était pas, comme on le prétend souvent, une littérature d'idées mais une littérature d'images.. Dans l'acception précise ici proposée, je rejoins volontiers cette position, restant entendu que pour moi ces images correspondent à des idées.. Les auteurs des sciences humaines et autres philosophes font un grand usage d'images et de métaphores empruntées aux mathématiques et aux sciences de la matière, souvent en présentant abusivement ces emprunts comme des étais de leurs assertions.. La récente affaire Sokal en est une plaisante illustration.. Ces auteurs inscrivent par là, involontairement, leurs œuvres dans le registre de la Science-Fiction, voire des pseudo-sciences.. Je préfère ici l'expression de double découplage à celle de double articulation issue du structuralisme linguistique et fort en vogue naguère.. La double articulation des linguistes concerne les relations arbitraires entre d'une part le sens et le son et d'autre part le son et le signe.. Les relations dont il est ici question n'ont rien d'arbitraire.. Bien entendu des imaginaires d'origine différentes peuvent s'hybrider jusqu'à un certain point (cf.. infra).. C'est ce que démontrent des œuvres aussi différentes que celles de C.. Lewis qui injecte dans la Science-Fiction des éléments de merveilleux chrétien, et de Lucius Shepard qui récupère aux mêmes fins des images du vaudou et des mythologies d'Amérique du Sud.. Il convient également de citer ici l'exemple fameux du.. Je suis une légende.. de Richard Matheson où un thème classique du fantastique surnaturel, le vampire, est traduit dans le langage de la Science-Fiction en termes de contagion microbienne.. Alien abduction.. , Encrage, 1995.. Bertrand Méheust, cité par Anita Torres, avait signalé cette relation mais en en inversant le sens.. À ce point de vue, la série télévisée américaine des.. X files.. Aux frontières du réel.. ) est exemplaire.. Ce terme de populaire doit être relativisé au titre de ce qui a été dit ci-dessus mais surtout parce qu'on sait que les rumeurs et les croyances se propagent aussi dans des milieux relativement privilégiés du point de vue de l'éducation et de la culture.. Des phénomènes de dissonance cognitive apparaissent selon lesquels ce qu'un sujet n'admettrait pas dans son domaine de compétence lui apparaît acceptable dans un autre champ.. Le milieu de la Science-Fiction présente lui-même de tels comportements de groupe comme le montre clairement Anita Torres.. La Littérature française d'imagination scientifique.. , Dassonville, 1950.. L'exemple le plus fameux est celui de la Maison d'Ailleurs, à Yverdon, constituée autour de la collection de Pierre Versins dont il fit don afin d'éviter sa dispersion.. Dans d'autres cas, des collections d'amateurs, des archives d'auteurs, ont été données ou léguées à des universités en Amérique du Nord.. L'âge d'homme, 1972.. Il conviendrait d'ajouter à cette énumération le rôle des libraires spécialisés, mais il est moins exceptionnel dans la mesure où dans d'autres domaines des libraires assurent une fonction équivalente.. Il a exposé notamment cette thèse surprenante dans un article promotionnel en faveur de la collection qu'il dirige chez Pocket, dans.. Contact.. , la revue vitrine de la FNAC (numéro de mai 1994).. Rappelons que cette collection a publié principalement jusqu'à la fin des années 1980 de la Science-Fiction de bonne qualité pour publier ensuite majoritairement et presque sans transition de la.. D'où peut-être l'intérêt manifesté pour la.. par l'extrême-droite française.. Morphologie du conte.. , 1928.. The King in yellow.. Le cycle pseudo-médiéval de.. Poictesme.. The Day of the minotaur.. (1966).. The Wood beyond the world.. (1894) ;.. the Well at the world's end.. (1896).. Un Voyage en Arcturus.. (1920).. The Worm Ouroboros.. (1922) et ses suites.. Le cycle de.. Narnia.. (1950 et seq.. Titus Groan.. (1946).. , et ses suites.. Les Mains du manchot.. Lin Carter (1930-1988), l'un des éditeurs les plus réputés dans ce domaine quoique auteur assez médiocre, expose lui-même ses vues dans son ouvrage.. Imaginary Worlds.. (1973) où il distingue tout à fait la Science-Fiction de la.. Ces chiffres sont publiés chaque année dans.. Lire son passionnant entretien dans.. , juillet 1995.. Bien entendu, dans cette perspective, la série d'Ursula Le Guin, Terremer, n'appartient pas à la.. , et c'est bien du reste l'avis de la plupart des critiques et de l'auteur elle-même.. Mon intérêt pour les lisières des espèces littéraires est ancien et a été éveillé par l'étude, en 1966, de l'œuvre de Lovecraft qui présente précisément des caractéristiques paradoxales.. L'Univers à l'envers.. , et le cycle des.. Créateurs d'univers.. J'ai découvert fortuitement, après avoir risqué cette idée, que Burroughs avait effectivement écrit des histoires d'indiens.. Tant pis pour les.. Ils n'ont qu'à s'informer.. D'où sans doute l'attrait de cette espèce pour les lecteurs adolescents.. Le Terrain Vague, 1958.. Contre évidemment l'avis des véritables connaisseurs ou enthousiastes, comme Michel Pilotin, Boris Vian et, dans un premier temps, Jacques Bergier.. On le trouvera dans le volume de Bouquins consacré à Maurice Renard, Laffont, 1990.. Que Francis Lacassin soit éternellement loué pour avoir réédité ces articles inaccessibles.. Maurice Renard est un écrivain considérable dont l'œuvre est encore très sous-estimée.. H.. Wells : parcours d'une œuvre.. Encrage, 1998.. En créant la première revue spécialisée de Science-Fiction et en organisant, avec d'autres, aux États-Unis, la promotion du genre notamment au moyen de conventions, l'éditeur, journaliste et écrivain Hugo Gernsback a certainement acquis la stature d'un personnage historique dans le domaine.. Il n'en est pas le fondateur pour autant.. Je dois insister ici sur un point.. C'est que, contrairement à une idée répandue et fréquemment exprimée dans les opinions recueillies par Anita Torres, il est plus coûteux et plus risqué pour un éditeur de faire appel à des auteurs anglo-saxons que de publier des français, à succès égal, ne serait-ce qu'en raison du coût élevé de la traduction.. Les éditeurs ont grandement avantage à éditer un auteur français si celui-ci obtient les suffrages du public qui est toujours l'arbitre de dernière instance.. Ce n'est pas le lieu ici de débattre des facteurs du divorce relatif entre la production française et les lecteurs.. Dans une récente interview, Jacques Goimard à qui on demande comment ont cohabité ses trois personnages d'éditeur, de critique et de professeur d'université, répond : « la cohabitation de ces trois personnages est un simple malentendu, et si c'était à refaire, je ne referais jamais ça, car mes trois carrières se sont nui les unes aux autres.. ».. Ozone.. , nº 4, page 26.. En ce qui me concerne, il ne m'a pas toujours été facile de faire admettre sans perdre de la crédibilité que le grave économiste féru de prospective et spécialiste de l'épargne était aussi un auteur et un éditeur de Science-Fiction.. Génération Science-Fiction , février 1984.. Nonobstant cette réserve sans importance et qui vise surtout la citation qu'en fait Anita Torres, il faut le lire absolument.. Il faut lire l'article imprécateur, d'ailleurs assez bien informé, de Pierre Villadier, Sur la “Science-Fiction” in.. La Nouvelle critique.. , Nº56, juin 1954.. Un certain Chambaz, haut placé au parti communiste, homme sympathique, fréquentait assidûment la Librairie La Balance animée par Valérie Schmidt et était un grand amateur de Science-Fiction et en particulier de Lovecraft.. Je me suis toujours demandé s'il n'était pas intervenu auprès de Kanapa pour que cessent ces attaques.. Je pense en particulier à Saint-Denis, à Saint-Ouen et à Montreuil, qui firent des choses remarquables, avec ouverture et objectivité.. Celui-ci joue même un rôle de plus en plus important au Fleuve Noir et dans des parutions plus ou moins isolées aux Presses de la Cité, chez Plon, Orban et dans la collection Omnibus.. Note de Quarante-Deux : depuis l'écriture de ce texte, Présence du futur et Anticipation ont disparu, tandis que Jacques Sadoul prenait sa retraite.. Cela expliquerait-il l'échec du groupe Limite qui s'est voulu une avant-garde de la Science-Fiction alors qu'il n'y avait pas de vacance ?.. Note de Quarante-Deux : depuis l'écriture de ce texte, Alain Dorémieux est décédé en juillet 1998.. Ce qui du reste conduit le milieu à développer une phraséologie du “ghetto” largement artificielle.. Encore une fois, la culture dominante n'exerce pratiquement aucune pression sur la Science-Fiction, sauf là où elle lui refuse une reconnaissance pleine et entière.. Et c'est précisément parce qu'elle refuse de la reconnaître qu'elle n'a aucun moyen d'agir sur elle.. La S.. n'est pas enfermée dans un ghetto.. De l'autre côté, les gens du milieu ne s'y enferment pas non plus volontairement malgré ce qu'on dit souvent, parce qu'il sont trop nombreux, trop dispersés, et qu'ils n'ont aucune autre référence sociale commune.. La pose du ghetto procède d'une héroïsation romantique non dénuée d'auto-dérision comme on en a déjà rencontré quelques exemples.. Ce qui est fort contestable.. Mais ce qui est intéressant, c'est que la Science-Fiction puisse se voir attribuer ce rôle de façon réitérée des dizaines d'années durant ! Serait-elle l'une des éternelles avant-gardes d'une armée qui fait du surplace ?.. Le 3 février 1997.. vendredi 22 février 2001 —.. lundi 6 juin 2001..

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  • Title: Archives stellaires/Klein/Préfaces et postfaces/le Codex du Sinaï | Quarante-Deux
    Descriptive info: le Codex du Sinaï.. Edward Whittemore :.. Robert Laffont • Ailleurs et demain, mars 2005.. C.. ertaines œuvres, certains romans mais aussi des nouvelles, échappent au domaine de la science-fiction, si extensive que soit la définition qu'on donne de cette espèce littéraire.. Cependant elles semblent par construction destinées surtout aux lecteurs de science-fiction, voire parfois à eux seuls, tant elles échappent aux conventions habituelles de la littérature dite générale.. Elles développent en général une sorte d'élaboration rationnelle poussée jusqu'aux frontières de l'absurde, voire du délire paranoïaque, tout en s'affirmant avec une jubilation ironique comme de la fiction.. En d'autres termes, elles renoncent avec allégresse aux séductions du mentir-vrai, de la vraisemblance et de la copie plus ou moins conforme de la réalité commune, pour exalter les saveurs plus fortes de l'invention débridée, de l'histoire énorme, de la.. des Anglo-Saxons.. Elles sont trop incroyables pour se réclamer du réalisme et trop logiques pour procéder de l'onirique ou du fantastique.. Bien entendu elles font grincer les dents des lecteurs académiques et mettent parfois du temps à s'imposer.. On ne peut pas les prendre au sérieux et pourtant elles sont tragiquement sérieuses par ce qu'elles révèlent de l'absurdité irrémédiable de la condition humaine.. Leur nombre est trop grand, bien qu'elles soient rares, pour qu'on puisse ici faire plus qu'en citer quelques exemples.. Ainsi dès l'Antiquité, l'.. Histoire véridique.. de Lucien de Samosate.. Plus près de nous, les.. Cinq livres.. de François Rabelais.. Tout un versant de l'œuvre de William Shakespeare dont évidemment.. la Tempête.. Sans doute ce chef-d'œuvre trop méconnu de Sterne,.. Tristram Shandy.. Bien entendu l'.. Alice au pays des merveilles.. De l'autre côté du miroir.. de Lewis Carroll.. Et aussi Kafka, et les.. Fictions.. et autres contes énigmatiques de Jorge Luis Borges.. Il y a, bien sûr, le.. V.. de Thomas Pynchon et l'.. Ada.. de Vladimir Nabokov.. Plus près encore,.. le Pendule de Foucault.. d'Umberto Ecco.. Et dans le présent presque immédiat le.. Cryptonomicon.. de Neal Stephenson et.. la Conspiration des ténèbres.. de Théodore Roszak.. C'est à cette cohorte étrange qu'appartient le.. Quatuor de Jérusalem.. , d'Edward Whittemore qui comprend.. Jérusalem au poker.. les Ombres du Nil.. la Mosaïque de Jéricho.. Tous ces livres diffèrent les uns des autres mais un fil rouge les parcourt comme jadis les cordages de la marine anglaise.. C'est d'une manière ou d'une autre (et les manières varient fort ce qui laisse entier le plaisir de leur découverte) l'idée d'une autre réalité aux couleurs plus fortes que celles de la nôtre, d'une histoire secrète, voire d'un complot, en fait imaginaire ou objet d'une suspicion ironique.. L'énigme et la manipulation sont les ressorts de l'intrigue mais se confondent dans le texte la manipulation supposément dévoilée et celle dont le lecteur est l'objet ravi.. Le fait littéraire prime sur la mimésis supposée.. Impossible de prendre au sérieux ces textes et ces auteurs et pourtant ils sont terriblement sérieux dans ce qu'ils nous révèlent des faux-semblants du monde et de notre insondable propension à la crédulité.. Ainsi le.. apparaît comme une sorte d'uchronie où les évènements qui servent de repères appartiennent bien à notre histoire mais où les fils de cette histoire sont tenus par des personnages plus grands que nature et aussi fascinants qu'invraisemblables.. Vous croyez savoir qui a écrit collectivement la Bible, texte qui unit et sépare tout à la fois les croyants des trois religions du Livre, (une série de prêtres, de poètes et d'historiens).. Eh bien vous allez avoir une révélation sismique.. Vous pensez que des factions ou des minorités intolérantes se disputent depuis des siècles et tout spécialement au nôtre la Ville trois fois sainte de Jérusalem.. Pas du tout : elle est l'enjeu d'une partie de poker.. Vous avez admiré la grande pyramide de Chéops, sur place ou par images interposées.. Mais vous ignorez que son sommet recèle un studio parfaitement équipé où s'est joué plusieurs fois le sort du monde.. Le tout décrit d'une plume sûre, précise, enjouée, tragique et parfois aussi intolérable dans son atrocité que la réalité qu'elle évoque.. Edward Whittemore est un personnage presque aussi étonnant que ses créations.. Né en 1933 dans  ...   aux États-Unis bien que son talent ait été comparé par la critique à ceux de Carlos Fuentes, de Thomas Pynchon et de Vladimir Nabokov.. Mais il conserve des admirateurs fervents.. Edward Whittemore est mort en 1995, des suites d'un cancer de la prostate diagnostiqué trop tard, alors qu'il travaillait à une nouvelle œuvre demeurée inachevée, et il repose près de la demeure familiale, dans le Vermont.. Indépendamment du plaisir qu'il prendra, je l'espère, à découvrir l'univers baroque et uchronique du.. , le lecteur français y trouvera peut-être l'occasion de réévaluer l'opinion peu flatteuse qu'il se fait le plus souvent de la CIA et des services de renseignement en général.. Car à lire ses romans, à défaut de ses notes de synthèse, Edward Whittemore apparaît comme un remarquable analyste qui connaissait son Moyen-Orient sur le bout du doigt même s'il tire ici son histoire du côté de la métaphore et de l'imaginaire.. Et ses employeurs n'étaient donc ni naïfs ni ignorants.. On sait du reste, au moins depuis John Le Carré, que les services de renseignement aiment assez les écrivains.. Ils ont le don qu'il faut pour compléter les lacunes de l'information recueillie et l'imagination nécessaire pour inventer des coups particulièrement tordus.. La plus tragique ironie de cette histoire parallèle à la nôtre, qui va du début du dix-neuvième siècle à la Guerre des Six Jours, est que ses trois protagonistes, un Juif Arabe né sous les pharaons qui ne sait plus s'il est juif ou arabe ni qui il est du reste, un Irlandais catholique fuyant la répression anglaise, et le fils d'un improbable Lord Anglais, Plantagenêt Strongbow, duc du Dorset, qui fait du trafic d'armes pour le compte de la Hagannah et a adopté un nom juif, partagent une utopie commune, réconcilier juifs, arabes et chrétiens dans une Jérusalem pacifiée après tant de siècles d'invasions, de massacres et d'oppressions.. Cette utopie, car comment lui donner un autre nom sinon celui d'uchronie, subit en ce tout début du XXI.. siècle la violence d'un déni qu'il est difficile de ne pas trouver inscrit dans l'œuvre de Whittemore.. Celui-ci désirait sans aucun doute une telle fin heureuse et savait qu'il ne la verrait pas.. Il en voyait un moyen voire un impossible passage obligé dans une démystification de la Bible, commune aux trois religions du Livre, ici découverte avec une violence peu ordinaire et aussitôt supprimée par un prodigieux anachorète albanais émergé lui aussi d'une zone de fracture entre civilisations.. C'est une autre image de l'histoire que vous allez découvrir, à la lisière du conte façon Simbad, de l'histoire secrète, de l'espionnage et de l'actualité.. La lecture de Whittemore a fait surgir en moi un vieux souvenir qu'on me permettra d'évoquer.. C'était à Alger, pendant la guerre.. J'y connaissais un homme singulier dont j'ai oublié le nom, un Levantin aux origines mystérieuses et qui n'aurait pas déparé le.. Quatuor.. Il servait d'intermédiaire et d'informateur aux deux camps au moins, et sans doute à quelques autres, et il prétendait pouvoir dire si tout allait bien ou mal dans les Casbahs à la rotondité du ventre des ânes.. Une après-midi du printemps ou de l'été 1962, à la terrasse d'un café de la rue d'Isly, nous avons écouté à quelques-uns, fascinés, cet homme nous raconter par le menu avec une effrayante érudition, depuis la préhistoire, l'enchaînement des catastrophes, des guerres, des atrocités qui ravagèrent le Maghreb aussi loin qu'on remonte.. Et de conclure cette fresque, sur notre question presque incrédule, « Mais pourquoi ? », par cette réponse péremptoire et inattendue :.. « C'est le sel, monsieur, c'est le sel.. Cette terre est imprégnée de sel ».. Le sel de la mer, le sel gemme des profondeurs du désert, le sel répandu par les Romains sur les murs arasés de Carthage, le sel purificateur, indispensable à la vie, et stérilisant.. Whittemore aurait peut-être aimé être des nôtres, du moins à entendre ce discours.. Peut-être en était-il.. Toutes ces informations ont été extraites des préfaces et postface qui accompagnent la récente réédition des cinq romans d'Edward Whittemore par Old Earth Books.. dimanche 17 avrl 2005 —.. samedi 30 avril 2005..

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