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    Archived pages: 1235 . Archive date: 2013-12.

  • Title: ´la Parallèle Vertov´ par Frédéric Delmeulle | Quarante-Deux/Préfaces de Gérard Klein
    Descriptive info: klein.. Quarante-Deux : les Archives stellaires.. Gérard Klein : préfaces, postfaces et articles sur la.. fr/Tu.. :.. ››.. Préfaces et postfaces.. la Parallèle Vertov.. Préfaces et postfaces de.. Frédéric Delmeulle :.. les Naufragés de l'entropie.. – 1).. roman de Science-Fiction, 2007.. préface de.. , 2011.. par ailleurs :.. amazon.. fr.. biblio.. [ 1 ].. [ 2 ].. zine.. les photons n'ont pas le temps.. [.. 1.. ] [.. 2.. ].. Il arrive que l'histoire d'un manuscrit soit presque aussi intéressante que celle qu'il raconte.. (1).. Voici, fort résumée, celle du roman que vous allez lire.. Probablement en 2003, le service des manuscrits des éditions Robert Laffont reçoit un texte intitulé.. Nec deleatur.. Pour autant que quiconque s'en souvienne, il franchit les seuils habituels, ce qui n'est pas rien.. On m'annonce sa venue en me précisant qu'il est accompagné d'une lettre émouvante de la sœur de l'auteur, qu'on me lit au téléphone et que je relirai ensuite.. Cette sœur dévouée insiste sur le talent de son frère qu'il faut à tout le moins encourager, et sur son désespoir d'avoir vu ce manuscrit déjà refusé plus ou moins cavalièrement plusieurs fois.. Cette lettre finira au fonds documentaire de la BnF sur la Science-Fiction.. Je lis le manuscrit et je me retrouve perplexe.. Le livre est indéniablement original et intéressant, comme vous allez pouvoir en juger.. Mais mon programme pour la collection "Ailleurs et demain" est complet pour une année et au-delà.. Le titre latin est impossible et l'auteur, contacté, refuse d'en changer.. Le livre pousse souvent la parodie un peu loin à mon goût.. Un ton qui fait penser à un roman du début du.. xx.. e.. siècle avec un clin d'œil à Maurice Leblanc, voire à Maurice Renard : Westminster, un sous-marin soviétique converti en machine à voyager dans le temps, Marlene, tout cela m'amuse et parfois m'enchante, mais est-ce bien destiné à "Ailleurs et demain" ? Cela a un petit côté "Ailleurs et avant-hier".. Un auteur français, inconnu, avec un titre impossible et un texte paradoxal, publié à un moment difficile — rassurez-vous : rien ne s'est amélioré —, est-ce bien raisonnable ? Au Livre de poche, ça le serait : j'y publie environ dix livres par an dont au moins un français.. Mais le Livre de poche ne publie pas d'inédits.. Je suggère donc à l'auteur de proposer son roman à divers éditeurs spécialisés dont je ne dresserai pas ici la liste, en lui précisant qu'il peut s'appuyer sur mon opinion favorable et sur mon intention de le reprendre en poche.. Je ne doute pas un instant que, dans ces conditions, l'un ou l'autre mordra à l'hameçon.. J'ai déjà procédé ainsi avec succès.. Comme il arrive — rarement, vous en conviendrez —, je me trompe du tout au tout.. L'auteur me fait part de refus circonstanciés ou platement bureaucratiques, ou d'un silence encore plus injurieux.. Certes, l'époque est difficile.. La meilleure Science-Fiction cède sous les coups de boutoir de la F.. ***.. et autres sous-espèces littéraires que je me refuse à qualifier.. Certaines maisons sont en pleine réorganisation.. On ne sait plus qui dirige quoi.. Bref, Frédéric Delmeulle se heurte à un mur de verre.. Mais comme nous n'avons pas perdu le contact, il finit par m'aviser que son livre va sortir chez un éditeur assez improbable,.. l'Éditeur indépendant.. , qui imprime pratiquement à l'unité.. J'en profite pour le signaler et en dire le plus grand bien sur des sites spécialisés.. Sous son apparence classique, le roman est l'un des plus originaux dus à un auteur français de ces dernières années.. Je renouvelle mon intérêt pour une édition poche.. Finalement,.. , après avoir changé de titre.. (2).. et fait un détour par les éditions Mnémos qui l'avaient refusé ou ignoré une première fois, rejoint enfin ma collection du Livre de poche.. C'est ce qu'on appelle un voyage dans le temps.. La vie n'est pas simple.. Puisque je suis en veine de confidences sur certaines tribulations éditoriales, je vais vous raconter une autre histoire loufoque.. Un certain auteur, que je connais déjà personnellement, m'envoie un certain mois de juillet un mél pour m'annoncer l'envoi d'un manuscrit.. Je suis en transhumance d'été et entre deux ordinateurs.. Le mél me parvient certainement puisqu'il ne rebondit pas mais, à la suite d'un concours de circonstances inexplicable et inexpliqué, il se retrouve tout au fond d'une bàl et je ne le lis pas — je l'y retrouverai plus tard.. L'auteur prend mon silence pour un refus.. Il omet de me renouveler son annonce.. Désespéré, il envoie son manuscrit à une petite maison de création toute récente qui l'accepte et lui établit un contrat.. Malheureusement ou fort heureusement, selon le point de vue, l'éditeur dépose son bilan un an plus tard, juste avant d'imprimer le manuscrit, et il a l'intelligente idée de me demander si je suis intéressé.. Je le suis, et après quelques péripéties que je vous épargnerai,.. Forteresse.. paraît dans la collection "Ailleurs et demain" et sort plus tard au Livre de poche.. Comme quoi, il ne faut jamais désespérer et surtout ne jamais prendre un silence électronique pour un signe de mépris, car cela risquerait d'être une méprise.. Je dois dire que je n'ai jamais rencontré d'autres cheminements aussi tortueux que les deux que je viens de vous décrire.. Bon.. Venons-en au corps du sujet, le voyage dans le temps.. C'est une si vieille lune de la Science-Fiction qu'on peut se demander comment le renouveler.. L'inventeur du thème de la machine à explorer le temps est indiscutablement H.. G.. Wells car, malgré des recherches aussi approfondies que perfides, aucun érudit ne lui a jamais trouvé de prédécesseur incontestable.. Eh bien, Frédéric Delmeulle est parvenu à renouveler le thème.. Dans une certaine mesure.. Son roman aborde deux questions franchement métaphysiques : peut-on voyager dans le temps ? Et si on le peut, peut-on changer l'Histoire ?.. Le temps est une invention humaine.. L'invention du temps commence avec celle du récit.. Toute description d'un événement, y compris dans la physique la plus abstruse qui utilise des formalismes très abstraits, correspond à un récit.. L'introduction, au.. xvii.. siècle, de coordonnées cartésiennes pour représenter le temps en le spatialisant et pour décrire ainsi le mouvement d'un corps, sa vitesse ou son accélération, ce qui était déjà explicite dans les travaux de Galilée, change radicalement la donne.. Le temps, jusque-là pure expérience subjective — et il le demeurera jusqu'au.. siècle à lire Bergson —, devient représentable comme une dimension.. L'anticipation, c'est-à-dire la description d'un avenir non encore advenu, survient à la fin de ce.. siècle.. Mais ce n'est qu'à la fin du.. xix.. siècle que Wells en tirera complètement les conséquences en proposant qu'on puisse se déplacer à l'aide d'une machine selon cette dimension comme on le fait au long de celles de l'espace, classiquement au nombre de trois.. Après tout, nous nous déplaçons sans effort dans le temps, en direction de l'avenir, à une vitesse constante à en croire les horloges.. En revanche, nous n'allons ni à l'est, ni à l'ouest du temps.. Et quant à le remonter, c'est apparemment impossible.. C'est comme si nous tombions vers un centre d'attraction situé dans l'avenir.. Cela aurait-il un rapport avec l'expansion de l'univers ?.. Cela étant, notre capacité à nous déplacer selon les trois dimensions de l'espace conventionnel est très surestimée.. D'abord, notre vitesse demeure limitée même si des machines l'augmentent, et ne saurait dépasser et même approcher celle de la lumière dans le vide.. Ensuite, tout déplacement dans l'espace implique un  ...   leur écrit :.. « Maintenant il a quitté cet étrange monde un peu avant moi.. Cela ne signifie rien.. Des gens comme nous, qui croyons en la physique, savons que la distinction entre passé, présent et futur n'est seulement qu'une illusion obstinément persistante.. ».. (7).. Toutefois, l'imprévisibilité ou encore l'incertitude quantique, qu'Einstein n'aimait pas, contredit cette interprétation de la relativité.. Quel que soit le soin avec lequel on répète une expérience, le résultat de la mesure sera toujours différent au niveau quantique, et il n'y a pas de variables cachées qui expliqueraient dès le départ cette variabilité.. Le passé n'engage pas de façon univoque l'avenir sauf à introduire une détermination statistique.. L'expérience des choix retardés que je ne peux pas détailler ici montre que la décision de l'observateur peut modifier le résultat même si cette décision n'intervient que des années, voire des millénaires après le lancement de l'expérimentation.. En un sens, cette décision modifie le passé, certes sans introduire de paradoxe.. Le voyage dans le passé, lui, peut introduire des paradoxes comme celui de l'assassinat de son propre grand-père que René Barjavel a popularisé en 1944 dans.. le Voyageur imprudent.. , même s'il n'en est pas l'inventeur.. Certains auteurs ou théoriciens de la chose contournent la difficulté en faisant appel à des mondes parallèles : le voyageur temporel a quitté son propre.. continuum.. pour s'introduire dans un autre, voisin et pratiquement identique.. Ce n'est plus son grand-père qu'il assassine mais celui de son double.. Plus de paradoxe.. Et l'absence de touristes temporels venus du futur s'explique par le fait que nous sommes leur univers d'origine et qu'ils se sont éparpillés entre une multitude d'univers parallèles.. Le seul ennui est qu'il est théoriquement impossible de s'engager dans ces univers, qu'il s'agisse de ceux de Hugh Everett, d'Andrei Linde ou de tous ceux postulés par la théorie des cordes.. Le passé est-il, du reste, immuable comme nous avons spontanément tendance à le croire ? Pas ses représentations, en tout cas.. Demandez à un astrophysicien, à un paléontologue, à un géologue, à un archéologue, à un historien, et ils vous diront qu'elles changent de plus en plus vite.. Et qu'en est-il de son réel ? Je n'en suis pas plus sûr.. Considérez par exemple l'expérience de la gomme quantique à choix retardé (1998).. (8).. Ou bien réfléchissez au retour (relatif) de la simultanéité universelle chère à Isaac Newton.. L'intrication quantique de deux particules les conduit à se communiquer instantanément leur état lorsqu'une mesure est effectuée sur l'une, quelle que soit la distance qui les sépare.. D'accord, ça ne permet pas de transmettre ni énergie ni information, et la relativité est sauve.. C'est la fameuse expérience d'Alain Aspect (1981), violant les inégalités de Bell (1964) et mettant un terme apparemment définitif à la controverse EPR (1935) en introduisant une certaine forme de non-localité.. Ce que je ne sais pas, c'est ce qui se passe quand l'une des deux particules en état de non-séparabilité est accélérée, ce qui est évidemment impossible avec des photons mais réalisable avec les électrons.. En bref, le réel est de plus en plus compliqué, voire inaccessible.. Du réel (je n'ai pas dit de la réalité — que nous construisons avec nos perceptions, nos mesures, nos théories), nous ne savons pas grand-chose, sinon rien.. Et moi non plus.. Donc je vous prie de ne pas prendre mes aventurées en territoire fluctuant pour assurées.. J'ai (même peut-être) menti.. (9).. J'ajouterai toutefois ceci.. Nos difficultés à construire une machine à voyager dans le temps et à nous représenter une réalité satisfaisante, même à l'aide d'outils mathématiques sophistiqués qui trébuchent sur des valeurs infinies, pourraient venir de ce que nous continuons à considérer le temps et l'espace comme des quantités continues.. Ayant du mal à me représenter le continu, j'ai une faiblesse personnelle pour une conception discrète de l'espace et du temps.. (10).. Le temps serait alors composé de.. chronons.. de durées variables.. Ce qui ne facilite pas du tout, du reste, le voyage dans le temps.. Je pourrais vous expliquer pourquoi mais je n'ai plus le temps.. C'est, je crois, vers une introduction de telles discontinuités radicales que tend la théorie en cours d'élaboration de la gravitation quantique à boucle qui impliquerait une difficile géométrie non commutative, fief incontesté d'Alain Connes.. Mais je n'ai pas le droit, à présent, de vous en dire plus.. La censure cosmique….. À vous de travailler, en commençant par découvrir la fabuleuse équipée du.. Vertov.. Vous la connaissez déjà ? Vous avez donc suivi ma recommandation de la première note.. Bien.. Maintenant, revenez dans le passé.. N'oubliez jamais : le temps est défini par ce que mesurent les horloges.. Il n'est rien d'autre.. Et ne dites jamais, comme je l'ai fait un peu plus haut : je n'ai pas le temps.. C'est lui qui vous aura.. Suffit d'attendre.. par Frédéric Delmeulle.. Librairie Générale Française › le Livre de poche › Science-Fiction, [2.. série], nº 32377, septembre 2011.. Concerne :.. Frédéric Delmeulle.. Caveat lector.. : le lecteur qui redouterait de voir dévoilés dans cette préface certains ressorts du roman qui la complète aurait raison.. Il est prié de la considérer comme une postface et de la lire seulement après ce roman.. Cette recommandation est particulièrement importante dans le cas présent.. ↑.. J'y vois l'effet du charme (au sens de la chromodynamique quantique, encore que…) et de la fermeté (au sens moral) de.. Charlotte Volper.. Voir notamment.. Cosmologie du.. de Jacques Merleau-Ponty (Gallimard, 1965), p.. 276.. sqq.. Voir.. les Démons de Gödel.. de Pierre Cassou-Noguès (le Seuil, 2007), où l'on trouvera également un très intéressant développement sur le voyage dans le temps selon Gödel et une discussion des paradoxes qu'il implique (p.. 245.. Par exemple dans le petit livre de Gabriel Chardin,.. Peut-on voyager dans le temps ?.. (le Pommier, 2002) ; dans.. Comment construire une machine à explorer le temps ?.. de Paul Davies (.. How to build a time machine.. , 2001 ; EDP sciences, 2007, pour la traduction française) ; ou encore dans.. Hyperspace.. de Michio Kaku (.. Oxford University Press.. , 1994).. Cette liste est loin d'être limitative et n'inclut notamment pas le fameux essai d'Alfred Jarry,.. Commentaire pour servir à la construction pratique de la machine à explorer le temps.. , que j'avoue n'avoir jamais lu.. Il est déjà arrivé à Stephen Hawking de virer de bord lof pour lof, notamment à propos des trous noirs et de leur absorption de l'entropie.. Trous noirs : la guerre des savants.. de Leonard Susskind (.. the Black hole war.. , 2008 ; Robert Laffont, 2010, pour la traduction française).. Cité dans.. l'Irréalité du temps et de l'espace.. de Francis Kaplan (le Cerf, 2004).. Pour plus de précisions, voir le.. bon article de ce titre sur Wikipédia.. Les connaisseurs apprécieront une allusion à la célèbre réplique d'Arnold Schwarzenegger dans.. Commando.. (1985).. Ayant demandé à un philosophe patenté s'il connaissait un métaphysicien qui aurait évoqué l'idée d'un temps discontinu, il m'a rétorqué que non, et m'a posé une question : « Qu'y aurait-il entre ces unités de temps ? ».. Et je n'ai pas eu le courage de lui répondre par une autre question : « Qu'y a-t-il entre deux images d'un film, qui nous donnent l'illusion du continu ? ».. section Gérard Klein.. tout Quarante-Deux.. Navigation.. l'auteur.. liste des préfaces.. Sections.. ´la Parallèle Vertov´ par Frédéric Delmeulle, préface de Gérard Klein présentée par Quarante-Deux.. 2 octobre 2012.. (première publication : septembre 2011).. 11 août 2013.. (création : 27 janvier 2012).. org/archives/klein/prefaces/la_Parallele_Vertov.. Greg Egan..

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  • Title: ´la Cité des permutants´ par Greg Egan | Quarante-Deux/Préfaces de Gérard Klein
    Descriptive info: fr/1pX.. la Cité des permutants.. Greg Egan :.. Permutation City.. roman de Science-Fiction.. , 2000.. [ 3 ].. philippe.. curval.. chroniques.. Il y a six ou huit ans, juché sur un vélo, j'ai pénétré pour la première fois un univers virtuel.. Le chef coiffé d'un casque destiné sans doute à assurer ma protection et assurément ma vision, j'ai exploré les avenues d'une cité déserte dont les immeubles étaient des noms de villes en lettres capitales.. Maladroit du guidon, je suis sorti des voies, j'ai craint de me fracasser sur des façades sans épaisseur traversées sans dommage, pour me retrouver dans un désert où je devais pédaler à l'infini sans repère ni même espoir de retour.. L'horizon était une ligne verte, à quoi se trouvait réduit tout l'univers.. Des années plus tard, j'ai failli apprendre à voler dans une autre cité future.. Mais la file d'attente était si longue que j'ai vite dû rendre mes ailes.. Il n'y a rien dans ces expériences qui égale la richesse des univers virtuels que peint Greg Egan dans.. , sinon l'émerveillement de la première fois.. Et comme Egan est un informaticien bien plus compétent que moi, et que j'ai déjà abordé imprudemment dans quelques préfaces l'informatique, l'intelligence artificielle et la question du virtuel,.. je préfère lui laisser le soin de s'expliquer dans son roman.. Pour ma part, je me contenterai ici d'évoquer d'un point de vue prospectif quelques effets sociaux possibles des technologies de l'information.. Commençons par dégonfler une baudruche.. Il n'est guère de discours prophétiques, spécialement en Francophonie, portant sur ces technologies et généralement proférés par des sommités incapables de distinguer une souris d'une RAM, qui n'insistent sentencieusement sur le devoir d'éviter une inégalité inédite entre les ayant-accès et ceux qui, en raison de leur pauvreté, se trouveraient exclus du Paradis netique.. Ces propos généreux, tenus à la fin de banquets électoraux ou à l'occasion des grand-messes internationales dont raffolent politiciens sur le retour et hommes d'affaires en quête d'image et d'illumination, soutiennent que l'illettrisme informatique risque de provoquer une nouvelle fracture sociale dont seraient victimes à l'intérieur des sociétés développées les plus démunis, ou à l'échelle mondiale, les pays sous-développés qui s'enfonceraient un peu plus dans leur retard.. Tant de sollicitude médiatisée repose sur des présupposés rarement explicités.. Selon le premier, le micro-ordinateur relèverait d'une technologie coûteuse, hors de portée du grand nombre.. Selon le deuxième, son usage et en particulier l'accès aux réseaux nécessiteraient une formation poussée.. Un troisième est plus problématique : l'accès aux réseaux fournirait une telle masse d'informations pertinentes qu'en être privé constituerait un handicap insurmontable.. La technologie du micro-ordinateur est probablement, de toute l'Histoire, celle qui a progressé le plus vite et dont le coût s'est le plus spectaculairement effondré.. Après tout, un micro-ordinateur est fabriqué avec une pincée de sable pour le silicium, deux ou trois litres de pétrole pour le plastique du boîtier et du clavier, quelques grammes de métaux et beaucoup de matière grise.. Les fabricants s'ingénient certes à accroître sans cesse sa puissance, au-delà des besoins raisonnables d'un particulier,.. afin de soutenir le niveau des prix de vente qui recule néanmoins.. Il est assez piquant qu'ils s'efforcent de nous persuader que l'accès au Net devient possible au moyen de téléphones mobiles équipés de processeurs relativement limités pour des raisons de place et de consommation électrique, et qu'ils tirent un argument de vente de la puissance des portables et des machines de bureau, indispensable selon eux pour surfer sur les mêmes réseaux.. Deux autres facteurs abaisseront encore le coût des machines pour l'utilisateur.. Le premier tient à l'apparition d'un marché de l'occasion.. Pour la plupart des usages, j'estime à dix ans la durée de vie avant obsolescence terminale d'un micro-ordinateur bien conçu,.. et de trois à cinq ans sa période d'obsolescence acceptable par un utilisateur exigeant et peu économe.. En d'autres termes, dès que le marché aura atteint la maturité, c'est-à-dire que le remplacement des machines l'emportera sur le premier équipement, un vaste parc de machines de seconde main verra ses prix tendre vers le symbolique.. Cette situation est sans précédent en dehors du secteur de l'automobile : en règle générale, on utilise un téléviseur ou une machine à laver jusqu'à ce qu'ils tombent définitivement en panne et le marché de l'occasion est étroit sur les produits bruns et blancs, l'obsolescence y étant inconnue.. Le second facteur pesant sur les prix des machines tient à la montée en puissance des consoles de jeux, au prix bas, de l'ordre de 300 à 500 euros, qui sont équipées de processeurs performants, qui pourront assurer l'accès à la Toile et à la plupart des fonctions des micro-ordinateurs, et dont le taux de pénétration est impressionnant dans toutes les catégories sociales.. Leurs prix sont bas parce qu'ils sont dépourvus des disques durs et autres organes mécaniques relativement onéreux de toute façon destinés à disparaître au bénéfice de mémoires de masse purement électroniques, et parce que leurs constructeurs peuvent les vendre à prix coûtant puisqu'ils comptent sur les jeux pour faire des bénéfices.. Ainsi, le micro-ordinateur est appelé à devenir un produit d'un coût négligeable et pour ainsi dire un consommable.. Certes, un ordinateur à 300 euros restera hors d'atteinte de populations dont le revenu annuel est du même ordre de grandeur dans les pays les plus misérables de la planète, encore que cela ne soit pas certain à considérer la pénétration des téléviseurs dans les contrées les plus déshéritées.. Des formations spécialisées sont-elles indispensables ? On peut en douter.. Quelques heures permettent d'acquérir les fonctions de base d'un ordinateur et il suffit de quelques minutes pour apprendre à surfer sur la Toile, une fois réglées des procédures d'installation peu intuitives mais qui s'effectuent automatiquement la plupart du temps.. Je n'ai jamais entendu dire qu'on prévoyait des formations à l'usage des consoles de jeux dont les programmes sont plus complexes.. Ni qu'on ait éprouvé le besoin dans le cas du livre, cette autre technologie de pointe, d'apprendre aux gens à tourner les pages.. Dans les deux cas, micros et consoles, la formation de base est assurée par contagion, par le bouche-à-oreille, voire l'auto-formation.. Ce qui demeure indispensable, c'est de savoir lire aux deux sens du terme, déchiffrer des caractères et comprendre un texte.. Et sur une planète dont un tiers de la population est analphabète et où une proportion à dire vraie inconnue.. mais sans doute élevée des ressortissants des pays développés donne des signes d'illettrisme, là réside le vrai problème.. Cela ne signifie évidemment pas que l'ordinateur n'ait pas sa place dans l'enseignement mais comme un outil, au même titre qu'une bibliothèque, et non pour en maîtriser les ultimes arcanes comme certains le prétendaient il y a encore une dizaine d'années, qui imaginaient que dans l'avenir chacun écrirait ses propres programmes !.. L'écriture de logiciels, comme celle de livres, est l'affaire de professionnels ou de passionnés.. Encore faudrait-il que la diffusion de l'ordinateur dans l'enseignement ne revisite pas les impasses qu'elle a connues dans les années quatre-vingt en France par nationalisme, absurde centralisation et cupidité des fabricants.. Qui ne se souvient du programme d'équipement scolaire, qui gaspilla des milliards, ne profita qu'aux constructeurs, Thomson et Matra notamment, et fut un cuisant échec économique, pédagogique et cocardier ?.. Ou plutôt qui s'en souvient ? J'ai eu le privilège d'expertiser à un an d'intervalle pour deux directeurs successifs de Thomson deux machines destinées à l'enseignement, le TO7 et le TO9.. Dans les deux cas, le verdict fut le même : trop tard, trop fragile, trop cher.. Machines intéressantes d'un strict point de vue technique, elles présentaient le défaut de venir deux ans trop tard et de courir après un Macintosh autrement novateur.. Côté fragilité, j'introduirai une nuance en me souvenant avec émotion du lecteur de disque.. floppy.. du TO7, réalisé en tôle d'acier de deux millimètres, qui aurait probablement pu passer sans dommage sous un char mais qui n'acceptait que des disquettes d'un format révolu : les ingénieurs avaient conçu un appareil susceptible de résister aux agressions scolaires, mais pas aux ravages de l'obsolescence.. Dans un monde où une machine se périme en deux ans, ils fabriquaient avec confiance pour l'éternité.. Même si mes raisonnements péchaient par excès d'optimisme, l'impossibilité au moins provisoire d'accès au Net constituerait-elle une catastrophe culturelle ? C'est douteux selon mon expérience, certes limitée.. Dans aucun des domaines que je connais, je n'y ai jamais trouvé d'information décisive qui ne soit disponible sous forme papier, et j'ai souvent perdu beaucoup de temps à m'en convaincre.. (11).. Le misonéisme n'est pourtant pas mon genre.. L'internet est un merveilleux moyen de communication entre personnes qui se connaissent déjà, et il permet de faire circuler vite des informations pointues à l'intérieur d'un cercle de spécialistes.. Il est possible que dans l'avenir des bibliothèques entières deviennent aisément accessibles, mais comme j'y ai déjà insisté, la vraie difficulté demeurera d'apprendre à lire.. Quant aux innombrables sites personnels et aux groupes de débats, ils ne m'ont semblé transmettre qu'une effroyable médiocrité, et je crains que cela perdure.. (12).. De ce point de vue, l'internet est un Café du Commerce planétaire.. Pire encore, le réseau véhicule une désinformation inquiétante, que ce soit par ignorance ou par manipulation.. Même si l'on néglige les sites proposant des théories farfelues sur l'origine des soucoupes volantes, on prendra plus au sérieux deux cas concrets : les campagnes  ...   des libertés individuelles et en particulier du droit à la confidentialité de la vie privée.. Sur tous ces points, la pratique s'inscrit en faux contre le rêve de la démocratie électronique directe encore célébrée par quelques thuriféraires inspirés.. (20).. Il s'agirait plutôt de démagogie électronique.. Une fréquentation même irrégulière des sites et des forums de la Toile laisse sur un malaise.. C'est qu'y règnent souvent la sottise et l'intolérance.. Les rumeurs les plus insensées y sont présentées comme vérités d'évangile.. La pensée y est réduite à l'expression brève d'une approbation ou d'un rejet.. L'injure y est parfois tenue pour un argument.. La paranoïa est rampante.. On est sûr d'avoir raison contre le reste du monde puisqu'on est entre soi.. Le repli sur l'identique mène à un narcissisme de groupe qui autorise les pires dérives et entraîne une fragmentation du corps social.. Les amateurs les plus chevronnés de Science-Fiction retrouveront là, grossis à l'échelle planétaire, les travers des fanzines.. Tout se passe comme si la solitude devant le clavier et l'écran, le défaut de face-à-face et l'impossibilité d'établir un contact empathique avec l'autre exacerbaient une agressivité hystérique qui cherche à s'épuiser dans la clameur de soi sans laisser de place à la différence et à sa discussion.. Une autre tendance redoutable, déjà signalée, est celle de la désinformation, soit par simple ignorance soit par manipulation.. Nous sommes en train d'oublier une rhétorique de l'argumentation pour tolérer une pratique de la manipulation généralisée où à côté de la réclame rebaptisée communication et de la télévision, le Net tient une place grandissante.. (21).. Ce qui y est présenté se donne et passe pour une information, sans examen préalable, que ce soit vrai ou faux.. La diffusion de l'invention ou du mensonge devient la mesure de son authenticité.. Dans le domaine financier qui bouillonne ces temps-ci, la diffusion de fausses nouvelles, confinant parfois au chantage ou à l'escroquerie, dont la presse écrite a à peu près réussi à se débarrasser, est devenue une spécialité du Net.. Sans aller jusque là, les réseaux favorisent ainsi le développement d'une culture de l'incrédulité (rien n'est vrai, tout le monde ment) qui précède une culture de l'ignorance et incline à la crédulité (la vérité est ailleurs, et du reste je la connais), à une sorte de paranoïa sociale, à un relativisme si absolu qu'il en devient saugrenu (tout se vaut) et enfin à la défaite du sens commun.. Ainsi se répand l'idée étrange — autant qu'erronée — que tout est immédiatement disponible sur le Net et qu'il n'est besoin ni d'aller voir ailleurs ni d'apprendre à apprendre.. Un ou plusieurs crans plus loin, c'est l'incivilité et la délinquance, sous couvert d'irresponsabilité adolescente, qui se manifestent sous forme de sabotages (virus) et d'intrusions passives ou destructrices.. Un psychanalyste pourrait y déceler un fantasme de maîtrise complété de la mise en acte d'un viol : dans les deux cas, c'est la pénétration contre le désir d'autrui qui est visée.. À la limite, les usages proprement criminels des réseaux ou leur emploi pour diffuser des idéologies inacceptables ne sont que des cas particuliers et somme toute classiques du mésusage de tous les moyens de communication.. C'est ce qui se passe en quelque sorte.. d'ordinaire.. qui m'inquiète ici.. La transposition dans la société globale de telles attitudes et comportements, ou plutôt sa contamination, laisserait mal augurer de l'avenir de la démocratie qui implique débats et respect de l'autre.. Bien entendu, les réseaux ne provoquent pas par eux-mêmes ni à eux seuls ces attitudes et comportements, mais en leur donnant le moyen de s'actualiser, ils conduisent à leur banalisation et encouragent un individualisme féroce, irresponsable et finalement impuissant.. À moins évidemment que les États eux-mêmes ne soient parfois les auteurs discrets de ce qui s'apparente à des actes de terrorisme et de guerre.. Or les États disposent avec les réseaux de moyens d'enquête et de coercition sans précédent.. Les libertés individuelles et en particulier le droit à la confidentialité de la vie privée se trouvent déjà mis en cause par des sites qui offrent de.. « tout savoir pour quelques dizaines de dollars sur toute personne habitant les États-Unis ».. en attendant le reste du monde.. (22).. Ils exploitent, en principe légalement, les bases de données disponibles.. On entre ainsi dans la société de verre décrite par Zamiatine dans.. Nous autres.. , et plus récemment par Philip K.. Nous n'en sommes pas là en Europe, mais si une telle possibilité commerciale existe bien, les États et autres puissances ne se priveront pas d'en utiliser les moyens, à voir le peu de cas qu'ils ont fait en France, au plus haut niveau, du secret des communications téléphoniques.. (23).. Aucun code n'est inviolable pour qui veut s'en donner la peine, sauf peut-être, demain, ceux issus de la mécanique quantique, et encore, seulement pour les communications.. Ainsi, la montée de monopoles et l'anarchie, en principe opposées mais dans les faits complices, se combineraient pour élaborer un totalitarisme sans doctrine, d'une violence abstraite, annoncé par la Science-Fiction du dernier demi-siècle dans les œuvres, entre autres, de Philip K.. Dick et de William Gibson.. Il convient toutefois de ne pas sous-estimer la capacité de résistance du capitalisme libéral.. D'abord, l'économie classique est loin d'être défunte et même si le commerce électronique devient dominant, il concernera au moins en partie des objets réels qu'il faudra bien produire et transporter.. Ensuite, dans le passé, le capitalisme libéral est parvenu à liquider l'ordre féodal et l'Ancien Régime, leurs résurgences du.. siècle, puis ses adversaires totalitaires du.. siècle, communismes, fascismes et nazisme.. Cependant, étant lui-même une constellation de technologies, et non pas une doctrine ou une idéologie, il demeure possible qu'il soit renversé par un autre ensemble de technologies, en l'occurrence celles de l'informatique et des réseaux qui feraient émerger une société d'emprise et de contrôle.. Auquel cas, il n'y aurait d'autre recours, comme le suggère Greg Egan, que la fuite éperdue et éternelle dans les espaces du virtuel.. Pour ceux qui en auraient les moyens.. par Greg Egan.. série], nº 7224, mai 2000.. le Problème de Turing.. de Marvin Minsky et Harry Harrison, et.. l'Âge de diamant.. de Neal Stephenson.. "Information" doit être entendu dans toute cette préface au sens de la théorie de l'information, et non des contenus véhiculés, sauf si le contexte indique le contraire.. Sans aucunement le condamner, je ne considère pas comme un besoin raisonnable la puissance de calcul exigée par des jeux vidéo en 3D.. La présente préface est rédigée sur un Macintosh IIci qui date de 1989.. Ce que suggère déjà Greg Egan dans son roman.. l'Énigme de l'univers.. Bien entendu, cela n'exclut aucunement la nécessité de formations pour des applications professionnelles mais ce n'est pas notre objet ici.. Les chiffres publiés sont très peu fiables.. La seule source à peu près sérieuse était l'armée, pour une population néanmoins particulière (masculine, jeune, immatriculée) mais, avec la fin de la conscription à peu près partout dans le monde industrialisé, elle disparaît.. J'ai vécu à la fin des années quatre-vingt quelques réunions hallucinantes sur ce thème avec les représentants de deux grands groupes de presse que la décence m'interdit de citer.. Il élimina définitivement de la scène nationale la production de micro-ordinateurs.. Vers la même époque, les seules machines d'initiation qui aient réellement fait progresser la connaissance de l'informatique dans le public et chez les jeunes furent les ZX 80 et 81 du Britannique Sinclair.. Elles préfiguraient glorieusement l'ordinateur jetable de demain.. Un tout récent voyage en Roumanie me conduit à nuancer mon propos.. Le Net représente une fenêtre sur l'information et la modernité pour les citoyens de pays handicapés.. Le fameux propos warholien,.. « dans l'avenir tout le monde sera célèbre : cinq minutes ».. , semble ici dépassé.. Dans l'avenir tout le monde sera en vitrine, mais personne n'ira regarder.. Le narcissisme électronique a de beaux jours devant lui.. Voir le.. Scientific American.. de mars 2000, p.. 7.. Ces questions peuvent être étendues aux domaines des biotechnologies qui se trouvent en continuité avec les technologies de l'information mais qui ne seront pas évoquées ici.. On peut citer en vrac et de mémoire, outre Thomson et Matra, Bull, Olivetti, Amiga, Goupil, Amstrad, Commodore, Oric, Philips, sans négliger IBM qui renonça à développer son propre système OS2.. Certains s'inféodèrent à l'univers Microsoft sans perdurer pour autant.. Comme l'a démontré la politique nucléaire d'EDF en France !.. Courrier international.. , nº 484, 10-16 février 2000, p.. 38.. N'est pas abordé ici le rôle de l'informatique dans la constitution de monopoles dans l'économie traditionnelle là où elle facilite la communication, la rationalisation et la gestion directe de vastes ensembles.. Il est patent dans la grande distribution qui va sans doute connaître avec le commerce électronique la plus rude secousse de son histoire.. Linux est-il porteur d'un tel espoir ?.. Voir notamment l'œuvre de Pierre Lévy.. Cf.. l'essai de Philippe breton,.. la Parole manipulée.. (la Découverte, 1997).. le Monde.. daté du 11 mars 2000, p.. 34.. Le cas du réseau UKUSA dit.. Échelon.. créé dès 1947 et dont la récente “révélation” représente un scandale plutôt artificiel, réseau auquel ont collaboré, en sus des Britanniques, la France et l'Allemagne, illustre bien mon propos.. ´la Cité des permutants´ par Greg Egan, préface de Gérard Klein présentée par Quarante-Deux.. 1.. er.. mai 2013.. (première publication : mai 2000).. (création : 14 décembre 2000).. org/archives/klein/prefaces/la_Cite_des_permutants..

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  • Title: ´l'Énigme de l'univers´ par Greg Egan | Quarante-Deux/Préfaces de Gérard Klein
    Descriptive info: fr/1q1.. Distress.. , 1995).. , 2001.. Je tiens.. pour un des romans littéraires les plus nouveaux de la fin du siècle dernier, non pas certes pour des novations formelles qui sont voisines de zéro, mais pour sa mise en scène d'un problème scientifique, à la fois actuel et d'avenir, élevé au rang de protagoniste.. Certes, on me fera remarquer que l'évocation d'un problème scientifique n'a rien à voir avec la littérature et que celle-ci consiste à employer le mieux possible des mots afin de toucher un lecteur, de l'émouvoir, quoi que cet emploi puisse signifier, à la limite rien d'autre que sa signalisation d'un signifiant sous la forme d'un bruit de lettres.. Mais il se trouve précisément qu'une question scientifique peut émouvoir, et profondément, et pas seulement l'intelligence, et que toute la question est de susciter, avec des mots, cette émotion.. La littérature consiste à faire exister avec des mots des fantômes, sinon des fantasmes.. Ici, c'est d'un fantôme de la science qu'il s'agit.. De telles tentatives sont rares.. Dans la littérature dite générale, on peut citer.. le Principe d'incertitude.. de Michel Rio (1993), roman intéressant mais incomplètement abouti faute d'une fusion complète entre l'argument scientifique et la trame romanesque : des personnages échangeant des propos, même bien informés, sur l'incertitude de Heisenberg ne suffisent pas à créer une attente.. Dans la Science-Fiction elle-même, il est le plus souvent question d'exploits technologiques ou de désirs plus ou moins hâtivement rationalisés dans un cadre pseudo-scientifique.. Rien de tel dans.. Un des principaux.. personnages.. du roman est la Théorie du Tout, activement recherchée dès nos jours et censée décrire de façon complète la microphysique et par extension écarter tout arbitraire de la naissance de notre univers.. Elle y est l'enjeu de conflits passionnés entre des chercheurs, soit qu'ils contestent âprement les exposés de leurs collègues, voire excluent même sa possibilité, soit qu'ils s'en disputent la formulation et la paternité.. Elle suscite des oppositions violentes du côté des “irrationnels” tenants des Cultes de l'ignorance qui refusent absolument que les Mystères de la Création Divine soient ainsi divulgués ou profanés.. Elle introduit enfin une conclusion surprenante que certains qualifieront d'irrationnelle voire de mystique et qui les choquera peut-être venant de Greg Egan.. Mais cette conclusion a pour objet principal de nous rappeler que ce qui fait irruption du réel dans la réalité se montre toujours imprévisible et surprenant au point de nous obliger à réviser du tout au tout notre ontologie.. Les savants mêmes qui pensaient à la fin du.. siècle mettre un point final aux traités de physique devaient en ouvrir au début du.. un chapitre entièrement original.. On n'a pas fini de l'écrire et il est gros de surprises aussi considérables.. Ainsi Greg Egan introduit-il à peu près successivement dans son roman comme protagoniste la problématique d'une invention théorique de première grandeur, puis comme antagoniste l'opposition forcenée et souvent imbécile que suscite la science là où précisément elle réussit, et il conduit à se demander ce que c'est que l'irrationnel, et enfin comme épilogue les effets pratiques d'un changement de paradigme, d'un dévoilement du réel.. On trouvera sans doute mon résumé bien abstrait mais il vise seulement à souligner comment l'objet scientifique est au cœur de l'œuvre d'Egan comme la culpabilité peut l'être à celui de.. l'Œdipe.. de Kinéthon, ou l'obligation de l'honneur à celui du.. Cid.. de Corneille.. L'objet scientifique est ici profondément, voire inextricablement, inséré dans une trame humaine, sociale, au lieu d'être superficiellement appliqué sur une intrigue par le truchement d'un bavardage.. C'est là que réside à mes yeux la novation substantielle.. Tâchons d'examiner, sans déflorer le roman, chacun de ces aspects, la Théorie du Tout, l'irrationnel et la démiurgie issue de la connaissance, et par la même occasion, essayons de faciliter sa lecture à ceux qui seraient insuffisamment familiers avec certains développements de la physique.. La Théorie du Tout vise à élucider les derniers — et massifs — points obscurs de la physique après un siècle de révolutions relativiste et quantique.. Si l'univers n'est pas arbitrairement construit, ce que la plupart des physiciens se refusent à croire, toutes les grandeurs observées doivent pouvoir être reliées dans une seule théorie ou, si l'on préfère, dans une ultime équation.. Les valeurs précises des constantes fondamentales doivent avoir un sens et s'éclairer les unes les autres.. Dans l'état actuel de nos connaissances, les particules qui constituent la matière de notre univers sont au nombre de douze, six leptons (électron, muon, tau et trois neutrinos) et six quarks, ce qui, avec leurs anti-particules, constitue un parc de vingt-quatre briques possibles.. Pourquoi ce nombre ? Il est déjà remarquable que ce que l'on a appelé le zoo des particules ait pu se réduire à ces douze constituants.. Ces particules sont-elles vraiment fondamentales ou bien sont-elles susceptibles de décomposition en sous-constituants encore moins nombreux comme le pensent certains théoriciens, voire indéfiniment comme le croient ceux qui suggèrent que la micro-réalité est fractale, avec pour seule limite la barrière de Planck ?.. Ces particules sont du reste décrites au moyen de dix-neuf paramètres indépendants, ce qui laisse quelque place à la condensation théorique.. Second problème fondamental non résolu, à vue première sans relation avec le précédent, l'élaboration d'une théorie qui inclurait à la fois la théorie quantique et la relativité, pour l'instant incompatibles dans un même formalisme.. Des cinq forces de l'univers devenues quatre depuis la fusion de l'électricité et du magnétisme dans la force électromagnétique, les physiciens théoriciens ont successivement réussi à relier celle-là avec la force faible dans l'interaction électrofaible, puis encore celle-ci avec l'interaction forte grâce à l'électrodynamique quantique ou plus précisément à la chromodynamique quantique dans ce qu'on appelle le “modèle standard”.. Mais la gravité, décrite par la relativité générale, leur demeure inconciliable dans un même formalisme.. Il n'y a pas encore de gravité quantique.. La relativité, aboutissement de la physique classique, marche très bien de son côté, et la théorie quantique la plus raffinée tout aussi bien du sien, mais il est impossible de les réunir dans un même système d'équations.. Cela n'a pas beaucoup d'importance pratique car les discrépances ne se manifesteraient que sur des distances et des durées beaucoup trop courtes pour que nous puissions même les observer.. Mais cela représente un scandale pour l'esprit, un scandale logique aussi bien qu'esthétique.. Il n'y a aucune.. raison.. pour que l'univers fonctionne.. en dernière instance.. selon deux systèmes différents et strictement incompatibles entre eux à une certaine échelle, certes très petite.. Tout l'effort des physiciens, toujours couronné de succès, a consisté à réduire le nombre des éléments, des constituants, des forces, présents dans l'univers et à en rendre compte à l'aide d'explications de plus en plus simples, sinon à comprendre, du moins à écrire.. Il apparaîtra intolérable à tout esprit bien né que cette tâche ne puisse être menée à son terme.. Certes quelques pistes s'offrent, celle de la supersymétrie, celle de la théorie des cordes, et celle enfin d'une sorte de fantôme théorique, la théorie M d'Edward Witten qui a pour principal inconvénient de n'être pas constituée, dite encore de la Grande Unification, dont on suppose qu'elle pourrait trouver place au noyau du nuage formé par toutes les théories actuellement proposées, sans qu'on puisse en dire beaucoup plus.. Mais la supersymétrie décrit des particules impossibles à observer et n'est donc pas directement validable, la théorie des cordes introduit à certaines insuffisances ou contradictions, et la théorie M demeure insaisissable à tous les sens du terme sinon en tant que théorie d'une possible théorie unificatrice.. Voilà donc l'enjeu de la Théorie du Tout.. Bien qu'ils ne sachent pas comment l'atteindre, les physiciens, dans leur majorité, sont confiants dans l'idée qu'on y parviendra un jour ou l'autre, peut-être sous la forme de l'équation ultime, du moins sous une forme restreinte qui, tout en unifiant toutes les forces, indiquerait en même temps pourquoi il n'est pas possible de construire une théorie complète de l'univers.. La physique aurait atteint son but.. Serait-ce pour autant la fin de la physique et la fin de la science comme persistent à le répéter des journalistes ignares chaque fois qu'ils abordent le sujet ? Il est vrai que les journalistes sont apocalyptiques dans l'âme et qu'ils adorent annoncer à répétition la fin de quelque chose, par exemple de la Science-Fiction.. Cette idée que la science puisse être achevée parce que l'on aurait découvert une particule ultime et unifié la relativité générale et la physique quantique, idée à la fois repoussante et tentante pour les tenants de tous les obscurantismes, me révulse tant elle révèle d'ignorance des fonctionnements des sciences et d'insensibilité aux complexités de l'univers.. Autant dire qu'après que Magellan eut fait le tour de la Terre, il n'y avait plus rien à découvrir.. À supposer que l'on invente et valide la Théorie du Tout, ce qui ne me semble ni impossible ni certain, cela voudrait seulement dire qu'on aurait atteint un fondement ontologique descriptible avec nos moyens mentaux.. Tout le reste ou presque, au-dessus, demeurerait à explorer.. Ainsi, pour rester dans le microscopique, la physique nucléaire que certains disaient un peu tôt achevée, recèle encore bien des mystères.. Nous ne savons pas quelle forme exacte ont les noyaux.. Nous sommes incapables de prévoir s'il existe un îlot (voire un continent) d'éléments stables hyperlourds au-delà des éléments artificiels instables que nous savons produire.. De même, la théorie de la supraconductivité est incomplète et ne nous permet que des conjectures et des essais empiriques sur l'existence de supraconducteurs à des températures élevées.. Il n'est nullement certain qu'une Théorie du Tout nous fournirait instantanément les réponses.. Elle nous dirait certes de quelle(s) brique(s) est fait l'univers et selon quelle(s) disposition(s) fondamentale(s) elle(s) s'assemble(nt) pour fournir l'incroyable diversité du réel macroscopique, mais elle ne nous donnerait pas forcément les règles d'assemblages et de combinaisons à des niveaux supérieurs.. Plutôt que la fin de la science, une telle découverte serait tout juste le début d'une véritable science, éventuellement non empirique.. Et encore.. Au niveau macroscopique, celui de la vie quotidienne, la presque totalité des phénomènes échappent à une description fine.. En gros, nous savons bien décrire et prévoir les phénomènes linéaires et plus ou moins bien ceux qui sont décrits par des équations dérivables.. Mais la plupart des phénomènes macroscopiques ne sont pas linéaires ni même dérivables.. Le fait qu'un phénomène ne soit pas linéaire (c'est-à-dire représentable par la pente d'une droite) signifie souvent que sa sensibilité aux conditions initiales est extrême, si bien que quelle que soit la précision avec laquelle on connaisse ces conditions, on ne peut pas dire grand-chose de l'évolution du phénomène tout en demeurant dans le cadre d'un déterminisme strict : il suffit d'une décimale de plus pour que les conséquences soient rapidement autres ; or on ne peut jamais mesurer un paramètre avec une précision infinie.. De même, une courbe est dite dérivable lorsqu'on peut généralement calculer la pente de la droite qui lui est tangente en chacun de ses points.. Cette pente fournit de précieuses indications sur un moment du phénomène.. Par exemple, l'accélération est la dérivée de la vitesse.. Si la vitesse croît, la pente de sa dérivée nous donne la valeur de l'accélération.. Si la vitesse est constante, la pente de la dérivée est nulle et l'accélération aussi.. Cela dit, beaucoup de courbes ne sont pas dérivables : ainsi quelle est la valeur de la pente de l'angle d'un triangle au point précis où deux de ses côtés se rejoignent ? Et beaucoup de phénomènes ne sont descriptibles que par des fonctions non dérivables.. Est-ce à dire qu'ils demeurent inaccessibles à la science ? Certainement pas.. Nous nous en tirons généralement en ayant recours au calcul statistique ou en développant de nouveaux instruments mathématiques comme ceux qui permettent de décrire les systèmes non linéaires du type dit chaotique.. Mais cela signifie que le champ de la science dans le macroscopique demeure pratiquement illimité même en présence d'une Théorie du Tout, du coup fort mal nommée.. L'énigme de l'univers, c'est qu'avec un nombre de pièces inférieur à celui du jeu d'échecs, et des règles fondamentales probablement plus simples, la complexité des combinaisons dépasse, au sens strict, notre entendement.. Ce qui laisse toute la place nécessaire à la curiosité scientifique.. Si une Théorie du Tout est jamais constituée, ou son impossibilité établie, nous aurons seulement atteint un des bords de la connaissance.. Il en est d'autres, déjà balisés, qu'explore Hervé Zwirn dans son ouvrage.. les Limites de la connaissance.. (2000) dont j'extrais ces lignes :.. « Le sens dans lequel il faut prendre les limites présentées ici est celui-ci que la meilleure approche cognitive de l'Univers que nous possédons, à savoir la science, ne peut atteindre au degré de perfection ultime que nous souhaiterions.. Il est donc le symptôme d'une limitation  ...   me souvenant du mot de Richard Feynman selon lequel celui qui croit y comprendre quelque chose se trompe certainement —, plus je me sens admiratif devant l'audace intellectuelle de ceux, qui comme Bohr, Born, Heisenberg, Pauli, Schrödinger et tant d'autres, ont su abandonner leurs certitudes épistémologiques les mieux établies pour la fonder.. Albert Einstein lui-même, le dernier des grands physiciens classiques, qui a été un de ses premiers artisans à travers sa théorie de l'effet photoélectrique qui lui valut le prix Nobel, n'a jamais admis complètement le scandale qu'elle représente.. Il espéra l'entamer à travers le paradoxe Einstein-Podolski-Rosen, résultant d'une expérience de pensée au terme de laquelle soit la relativité (qui dit qu'aucune information ne peut se transmettre plus vite que la lumière) était violée, soit la théorie quantique (selon laquelle on ne peut pas connaître à la fois, avec une précision arbitraire, la vitesse et l'état d'une particule) était incomplète.. L'ironie de l'histoire veut que la réalisation effective de cette expérience, conduite notamment sous une forme particulière mais convaincante par Alain Aspect déjà cité, infirma les inégalités de Bell (1969) et donna raison à la théorie quantique sans introduire de violation de la relativité en faisant appel à la non-séparabilité : dans certaines circonstances, un couple de particules distantes l'une de l'autre continue à se comporter comme si elles étaient instantanément interdépendantes, quelle que soit la distance.. Comme disait Einstein :.. « Le Seigneur est subtil mais il ne trompe pas.. L'avenir nous apportera-t-il d'autres révolutions aussi profondes ? Il serait tout aussi imprudent de l'attendre que de le nier.. La seule chose certaine, c'est que le réel, là où nous croyons y atteindre, s'est toujours montré surprenant et qu'il a fini par invalider à ce jour toutes les théories du passé qui ont dû être remplacées par de nouvelles, et non pas seulement meilleures, théories.. La Théorie du Tout, si nous l'atteignions, serait bien la première à être définitivement irréfutable en ce sens qu'elle serait complète au moins à son niveau, faute de quoi elle ne serait pas une Théorie du Tout.. La pensée occidentale a toujours été en quête d'un pareil socle ontologique.. Le seul terme d'atome en porte les traces : espoir de trouver l'insécable, l'indivisible ultime, il a fait place au nucléaire, puis au sub-nucléaire, puis aux particules.. Le renoncement à une telle quête reviendrait à l'acceptation de la situation selon laquelle il ne s'agit que d'établir une relation avec un observable.. C'est la raison, irrationnelle, je le reconnais, parce qu'impossible à fonder, pour laquelle je ne crois pas trop que nous y parvenions jamais.. Comme le note Zwirn, nous sommes trop limités.. Une intelligence quantique parviendrait, elle, à percevoir simultanément tous les états possibles d'une fonction d'onde de probabilité, comme nous pouvons percevoir le contour d'un objet ou un dégradé de couleurs.. C'est-à-dire qu'elle aurait conscience de tous les lieux et temps qu'une particule par exemple pourrait occuper entre son émission et sa mesure.. Pour notre part, nous ne pouvons guère percevoir et même penser que les états réduits après ce qu'il est convenu d'appeler l'effondrement ou le “.. collapse.. ” de la fonction d'onde.. Une entité qui pourrait “penser” quantique, c'est-à-dire bénéficier de la superposition des états de probabilité dans la fonction d'onde,.. pourrait non seulement percevoir les multiples possibles inclus dans une fonction d'onde de probabilité, mais par exemple — ce qui est la même chose — tous les possibles de l'histoire individuelle ou collective comme un unique objet ou déroulement.. Elle régnerait sur les uchronies.. Elle surpasserait très largement l'être omniscient de Laplace qui, connaissant en un instant tous les mobiles et tous les mouvements du monde, pouvait en déduire tous les états passés et futurs de l'univers.. Elle ne serait pas pour autant divine mais tout aussi “matérielle” que nous le sommes et sans doute tout autant préoccupée de sa prétention et de sa finitude.. Elle occuperait par nature ce point que Jorge Luis Borges décrit dans sa nouvelle "l'Aleph" (1945), qui se trouve.. « sous la salle à manger ».. , le.. « lieu où se trouvent, sans se confondre, tous les lieux de l'univers, vus de tous les angles ».. « Mon désespoir d'écrivain.. » dit Borges.. « Comment transmettre aux autres l'Aleph infini que ma craintive mémoire embrasse à peine… Le problème central est insoluble : l'énumération, même partielle, d'un ensemble infini.. En cet instant gigantesque, j'ai vu des millions d'actes délectables ou atroces ; aucun ne m'étonna autant que le fait que tous occupaient le même point, sans superposition et sans transparence.. Ce que virent mes yeux fut simultané : ce que je transcrirai, successif, car c'est ainsi qu'est le langage.. Encore, ce qu'écrit avoir vu Borges n'est-il que la totalité de l'univers et non celle de tous les possibles de cet univers, sans même évoquer tous les possibles de tous les univers possibles.. La physique quantique nous propose d'innombrables énigmes.. En voici une, digne de Greg Egan, sur laquelle je sollicite l'avis de mes lecteurs un peu informés.. On sait depuis peu qu'il est techniquement possible de ralentir dans un condensat de Bose-Einstein un photon, et même de l'y immobiliser puis de l'en faire ressortir avec toutes ses propriétés initiales.. Disons plus simplement que le condensat permet de geler le photon sans le modifier pour un temps arbitrairement long comme dans un bocal.. Imaginons que l'on utilise une source comme celle employée dans l'expérience d'Aspect pour produire deux photons appariés, par exemple du point de vue de leur polarisation.. Le principe expérimentalement vérifié de non-séparabilité fait que si l'on modifie l'état d'un des photons du couple, l'état de l'autre se trouve instantanément modifié en sens inverse de manière à maintenir la valeur globale du couple, et cela quelle que soit la distance qui les sépare.. L'expérience d'Aspect et celles qui ont suivi montrent qu'il n'a pas été possible de transmettre de l'information plus vite que la lumière dans ces dispositifs.. La corrélation entre les éléments des paires n'est observable que par comparaison avec un signal de confirmation qui se propage au mieux à la vitesse de la lumière dans un câble tout à fait ordinaire.. Cependant, si l'on enferme chacun des deux photons d'une paire dans un condensat B.. E.. ,.. que l'on conserve sur Terre l'un de ces bocaux et que l'on expédie l'autre au voisinage de Sirius, on a pu mesurer avant ce voyage l'état d'un des photons et donc en déduire celui de l'autre.. Le support matériel du photon voyageur n'a pas dépassé la vitesse de la lumière et il a conservé le photon dans son état initial pourvu qu'il ne soit rien arrivé à son jumeau.. Une fois arrivé à destination, on peut observer l'état de ce photon.. S'il est conforme à la déduction initiale, c'est que l'autre n'a pas changé et qu'aucun message n'a été envoyé par la base terrestre.. S'il n'est pas conforme, c'est qu'un message a été envoyé.. Bien entendu, en observant le photon du côté de Sirius, on a modifié son état, et donc celui de l'autre élément du couple.. Si bien que les gens sur Terre savent instantanément que l'expédition est bien arrivée et qu'elle a été capable d'observer le photon.. Et ainsi de suite.. Pour faciliter les communications, rien n'interdit de multiplier les couples de bocaux B.. de sorte que les corrélations écartent tout risque d'erreur.. On a tiré profit du principe de non-séparabilité en le traitant comme une non-localité, sans violer.. stricto sensu.. la relativité puisque le support “matériel” de l'information n'a jamais dépassé la vitesse de la lumière.. Mais à partir du moment où un tel couple d'“ansibles”.. est installé, la communication entre eux serait instantanée.. Cherchez l'erreur.. Ou bien est-il possible, de façon à respecter à la fois la relativité et la non-séparabilité quantique, de dissocier l'information-état et son support “matériel-énergétique” ? Pourvu que rien de “matériel-énergétique” ne voyage plus vite que la lumière, la relativité est sauve.. Pourvu qu'à toute modification de l'état d'une particule du couple corresponde instantanément.. une modification corrélative de l'autre, la non-séparabilité et donc la physique quantique sont sauves.. Le principe de non-localité, dont les effets ont été dûment observés, me semble aussi contre-intuitif que celui de transmission d'une force à distance proposé contre la raison en son temps par Newton pour rendre compte de la gravitation.. On a conservé les équations de Newton, mais non sa représentation qui a été remplacée dans la relativité généralisée d'Einstein par celle de déformation du continuum espace-temps, avec une correction conséquente des susdites équations.. Qu'en sera-t-il de la non-localité ? Demain, c'est toujours l'énigme de l'univers.. En attendant, si vous vous lancez dans la fabrication de communicateurs instantanés, n'oubliez pas mes droits d'auteur.. Strange days.. série], nº 7233, juin 2001.. Sur la question des constituants fondamentaux de la matière, voir l'article clair et récent de Daniel Husson, "les Quarks", dans.. la Recherche.. , nº 340, mars 2001.. Le lecteur plus exigeant aura avantage à consulter les ouvrages de Michel Bitbol,.. Mécanique quantique, une introduction philosophique.. (1996),.. l'Aveuglante proximité du réel.. (1998) et.. Physique et philosophie de l'esprit.. (2000).. Leur lecture ne demande guère de connaissances préalables mais une attention certaine.. Elle n'est pas indispensable à la compréhension du roman de Greg Egan quoiqu'elle lui ajoute beaucoup de sel.. Au moins un physicien a proposé, dans un texte de vulgarisation des années 1980 que je n'ai malheureusement jamais retrouvé, que les constituants finals de notre univers étaient un couple binaire, si bien que pour lui notre univers pouvait n'être qu'une sorte de simulation calculée dans un ordinateur cosmique.. Si quelqu'un retrouve ce texte….. Sur la théorie des cordes et la théorie M, voir.. l'Univers élégant.. de Brian Greene (.. the Elegant Universe.. , 1999).. Mémoires d'un névropathe.. Denkwürdigkeiten eines Nervenkranken.. , 1903).. Dans.. Cinq psychanalyses.. Bien entendu, cette exigence est très relative au niveau culturel de ceux qui la manifestent.. Elle est plutôt limitée dans des cas comme ceux de Jimmy Guieu, de Robert Charroux ou de Guy Tarade entre mille autres, bien qu'ils prétendent — peut-être de bonne foi — tenir de bout en bout un discours rationnel.. Voir sur ce dernier thème, et bien d'autres, l'.. Histoire naturelle des dragons.. de Michel Meurger (2001).. Voir aussi.. Des hommes, des dieux et des extra-terrestres.. de Wiktor Stoczkowski (1999), ouvrage intéressant mais sur lequel j'aurais à faire de nombreuses réserves.. Lorsqu'elle n'est pas visiblement et outrageusement truquée comme dans les ouvrages de Charles Berlitz sur le triangle des Bermudes.. Voir le cas de Rhine, fondateur de la prétendue parapsychologie “scientifique”.. Le cas de l'astrologie est particulièrement flagrant.. On nous dit fréquemment que l'astrologie est une très vieille science, ce qui la validerait (?), mais alors il faudrait produire les textes anciens : ils ont malheureusement disparu dans les tourmentes de l'Histoire, nous dit-on.. Ou bien l'astrologie est une “science” récente, mais alors il faudrait produire les éléments empiriques de sa fondation et de sa validation, ce qui est impossible.. Inutile d'aller plus loin.. Un bon exemple en physique d'une théorie postdictive intéressante mais invérifiable dans le paradigme qui l'a fait naître, et donc pour l'instant inutilisable, est celle des mondes divergents d'Everett-Wheeler.. Voir l'excellent livre de Jean-Pierre Pharabod et Sven Ortoli :.. le Cantique des quantiques.. (1984).. Pour une discussion fine de l'interprétation de l'effondrement de la fonction d'onde qui fait sérieusement problème, voir Bitbol,.. op.. cit.. Les mathématiciens espèrent précisément tirer d'un éventuel ordinateur quantique la solution de problèmes difficilement calculables, voire non calculables en arithmétique discrète, puisqu'une infinité ou à tout le moins un très grand nombre de données (puis de solutions) pourrait se retrouver à l'état de superposition sur un seul objet quantique, par exemple les coups possibles d'une partie d'échecs, ou bien les trajets possibles du fameux voyageur de commerce.. Le problème de l'extraction de la solution optimale n'est pas simple.. Voir la préface de.. la Machine à différences.. de William Gibson Bruce Sterling.. Voir le recueil de même titre (.. el Aleph.. , 1949).. Ce que l'on ne savait pas faire à l'époque de l'expérience d'Alain Aspect.. Les ansibles ont été introduits comme moyen de communication interstellaire quasi instantanée par Ursula K.. Le Guin dans ses romans du cycle de Hain.. Voir par exemple.. le Dit d'Aka.. The Telling.. , 2000).. Cet “instantanément” est approximatif.. Disons qu'il n'a jamais été possible de mesurer de décalage dans les changements d'état.. Cela dit, l'hypothèse même d'un décalage impliquerait une transmission d'information à une vitesse supra-luminique, donc mettrait en cause la non-séparabilité, donc les inégalités de Bell, donc toute la théorie quantique.. C'est un risque que je ne prendrai pas.. ´l'Énigme de l'univers´ par Greg Egan, préface de Gérard Klein présentée par Quarante-Deux.. 4 mai 2013.. (première publication : juin 2001).. (création : 2 septembre 2001).. org/archives/klein/prefaces/l'Enigme_de_l'univers..

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  • Title: Archives stellaires/Klein/Préfaces et postfaces/le Monde du fleuve | Quarante-Deux
    Descriptive info: Sauter la navigation.. accueil.. exliibris.. pgeff.. kws.. récits.. prix.. galerie.. carnets.. photos.. Vous êtes ici :.. →.. Archives stellaires.. préfaces et postfaces.. le Monde….. Bozzetto.. Curval.. Klein.. Divers.. présentation.. Gérard Klein : préfaces et postfaces.. Philip José Farmer :.. le Monde du fleuve.. Livre de poche nº 7151, septembre 1992.. I.. l est déjà difficile d'être immortel.. Il est encore plus difficile d'écrire des livres immortels.. C'est une ambition qui n'a sans doute jamais durablement effleuré Philip José Farmer bien qu'il.. continue à écrire à quatre-vingts ans passés et qu'il ait beaucoup joué avec le thème de l'immortalité.. Mais il y a peut-être réussi, au moins temporairement, avec celle de ses séries qui a assuré sa gloire, celle du.. Fleuve de l'éternité.. qu'ouvre le présent volume et qui a obtenu le Prix Hugo en 1972.. Diable d'homme que ce Farmer qui déjà avait fait scandale dès ses débuts avec son roman.. les Amants étrangers.. Cet ouvrage mémorable, mais qui ne peut plus choquer personne, introduisait la sexualité — et quelle sexualité, entre des êtres issus d'espèces et de mondes différents — dans une littérature, la Science-Fiction, qui était, peut-être par innocence, encore plus puritaine que la société puritaine, américaine, où elle était en train d'exploser.. Après l'amour, la mort.. La mort qui est scandale non pas sans doute pour tout ce qui vit, mais certainement pour tout ce qui pense.. La mort est proprement un scandale impensable.. C'est sans doute pourquoi, depuis que l'humanité se raconte des histoires, depuis.. l'Épopée de Gilgamesh.. au moins, elle s'est inventé soit des mythes d'immortalité soit des mythes d'au-delà.. La Science-Fiction, à sa façon obstinée et technicienne, a beaucoup joué avec le thème de l'immortalité physique.. Elle a imaginé, longtemps avant que les biologistes ne soient sur le point de le découvrir, que la déchéance des corps puis leur anéantissement ne résultaient pas d'une loi métaphysique mais de mécanismes cellulaires, voire hormonaux, qu'une science suffisante permettrait d'enrayer.. Toute machine se répare.. Notre corps n'y fait pas exception.. Il le fait même très bien avec ses propres moyens et la véritable énigme est celle des raisons pour lesquelles, avec le temps, il le fait de moins en moins bien.. Nous ne sommes plus très loin de bousculer le Sphinx, et il se peut, selon l'expression fameuse d'un journaliste scientifique américain, Albert Rosenfeld.. , pratiquement reprise par un biologiste réputé, Roy Walford.. , que certains parmi nous, qui sont déjà nés, ne meurent jamais.. Un jour que je bavardais avec Walford, je lui demandai sur le ton de la plaisanterie combien de temps pourraient vivre les humains si les recherches en cours sur la programmation génétique du vieillissement aboutissaient.. Il me répondit, le plus sérieusement du monde, avec ce plissement des paupières que connaissent bien ses nombreux amis, six cents ans.. Je m'étonnai :  ...   depuis les Égyptiens jusqu'aux nôtres, celle de la résurrection.. Le jour du grand cri, tous les humains qui ont jamais vécu, ceux du passé et de l'avenir, et qui sont morts, se réveillent, nus et jeunes, sur les deux rives d'un fleuve immense, le Fleuve de l'éternité.. Ils ont pour tout viatique une sorte de gamelle qui se remplit à intervalles réguliers de la nourriture et des accessoires qui leur sont indispensables.. Jusqu'à quelques cigares.. Et ils découvrent rapidement que lorsqu'ils meurent, ils sont automatiquement ressuscités, quelque part ailleurs sur les bords du Fleuve.. Je ne vous en dirai pas plus pour ne pas gâcher votre plaisir et d'abord votre étonnement.. Qui a fait cela, pourquoi, comment ? Ce sont aussi les questions que se posent les héros du livre, et dont vous découvrirez les réponses, toutes les réponses au fil des cinq romans qui composent la geste du.. Ces héros ont tout de même quelque chose de particulier.. Si la plupart ont mené des vies anonymes, certains sont, ont été, célèbres.. Du moins leurs noms sont connus du lecteur.. N'est-ce pas, Ozymandias ! Et ce n'est pas le moindre tour de force de Farmer que d'avoir prolongé la vie de figures fameuses et d'entremêler avec adresse, force savoir et beaucoup d'intuition historique, leur passé reconnu et leur avenir impossible.. Imaginez une encyclopédie biographique qui vous dirait ce que seraient devenus ses héros s'ils avaient recommencé à être.. On apprend beaucoup de choses dans la série de Farmer, en particulier sur ce personnage fabuleux que fut Sir Richard Burton, non pas l'acteur mais l'explorateur de l'époque victorienne, le traducteur paillard des.. Mille et une nuits.. , le prédécesseur, voire l'inspirateur de Thomas-Edward Lawrence.. Si vous ne le connaissez pas encore, je vous laisse la joie de le découvrir.. Et si vous le connaissez, vous êtes déjà pris au piège.. On a parfois dit que la Science-Fiction était une sorte d'histoire en miroir, se déroulant dans le futur au lieu de se replier sur le passé.. Mais Philip José Farmer les fait s'interpénétrer et bouleverse ici les catégories plus sûrement encore que n'ont fait tous les voyageurs du temps en rendant contemporains des femmes et des hommes dont les destins étaient dispersés au long des cent millénaires et plus que compte l'histoire humaine.. Il soulève ainsi, comme en jouant, une autre vieille question.. Quand a commencé l'humanité ? Qui s'est levé homme ?.. Sa réponse ? Celui qui ne finira pas.. Notes.. Allonger la vie.. , Robert Laffont, 1979.. la Vie la plus longue.. et.. un Régime de longue vie.. , Robert Laffont, 1984 et 1987.. © Quarante-Deux.. — Reproduction interdite sans autorisation.. Voir les.. conditions d'utilisation.. Création :.. jeudi 14 janvier 1999 —.. Modification :.. jeudi 14 janvier 1999.. Adresse du site :.. haut de page.. écrire à Quarante-Deux..

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  • Title: Archives stellaires/Klein/Préfaces et postfaces/l'Univers à l'envers | Quarante-Deux
    Descriptive info: l'Univers….. l'Univers à l'envers.. Livre de poche nº 7272, juin 2005.. L.. 'univers à l'envers.. est un des livres les plus étranges de toute la science-fiction.. [1].. , et de son auteur qui, pourtant, passées les bornes, a souvent franchi les limites.. Son héros, Jack Cull, qui se souvient d'être mort dans un accident de voiture, s'est retrouvé en Enfer.. Mais cet enfer ne ressemble guère à celui des religions traditionnelles.. C'est un monde physique même si ses lois naturelles différent sensiblement de celles de notre univers.. Et ces lois ne cessent de changer à mesure que le roman progresse et que de nouvelles sortes de défunts viennent peupler ce monde.. Il a jadis été occupé par des démons qui, mis en minorité, sont devenus les esclaves des humains en attendant que ceux-ci le deviennent d'une autre espèce.. Comme quoi, la seule chose qui demeure en ce monde et dans l'autre, c'est la lutte des classes.. Dans cet enfer, Jack Cull est employé dans une sorte d'administration bureaucratique qui surveille les changements.. Il finit par l'abandonner dans l'espoir de comprendre réellement où il est.. Et il rencontre dans cet effort un certain Fyodor d'orientation mystique où il n'est guère difficile de reconnaître un avatar de Dostoievski.. En voilà assez — ou déjà trop, dit sur le contenu du roman.. Ce qui fascine, outre la description d'un univers tourneboulé, “à l'envers”, c'est l'audace et l'ingéniosité de Cull, son sens pratique opposé aux conditions les plus extrêmes, dans le plus pur style américain.. Et il est difficile de ne pas penser, sachant que Farmer avait des notions de français, que son héros se retrouve “cul par-dessus tête”.. Publié en 1964 sous le titre.. Inside outside.. semble une épure de ce qui est probablement l'œuvre majeure de Farmer, le Cycle du Monde du Fleuve.. [2].. , qui commencera à paraître en 1965 et 1966.. L'eschatologie, c'est-à-dire la connaissance des fins dernières, celles de tous les mortels et celle-là même du monde, y est la même, qu'on pourrait qualifier d'eschatologie bornée, strictement matérialiste et dépendant du bon vouloir, de l'éthique à l'endroit du vivant, de civilisations fabuleusement anciennes, plus anciennes même que notre univers, ayant acquis l'immortalité par leur science et souhaitant en faire bénéficier tous les êtres conscients.. Ce qui soulève une question ontologique sur laquelle je reviendrai.. Une certaine dimension religieuse était déjà apparue dans plusieurs nouvelles de Farmer à travers le personnage ambigu du Père Carmody qui affronte sur diverses planètes des énigmes théologiques.. Mais le fait que Farmer soulève des problèmes eschatologiques et ontologiques n'indique nullement qu'il adhère à une religion.. Pour autant que je sache, sa position constante à travers toute son œuvre demeure a-théologique, voire matérialiste.. Les âmes immortelles dont sont dotés les héros de.. et du cycle du Fleuve sont les produits d'une technologie.. C'est là ce que j'entends par une eschatologie bornée, non pas stupide, mais s'inscrivant à l'intérieur moniste des bornes de l'univers physique et demeurant de l'ordre de la technique.. Farmer n'est pas, bien entendu, et de loin, le seul écrivain de science-fiction à jongler avec l'eschatologie.. [3].. Mais si on lui cherche un parallèle du côté de Philip K.. Dick, autre géant du domaine, on s'aperçoit que ce dernier a plutôt œuvré du côté de l'ontologie, la connaissance des ressorts ultimes de l'être entrevus à travers l'étant, plutôt que de l'eschatologie.. Dans son chef-d'œuvre,.. Ubik.. , ou dans.. Au bout du labyrinthe.. , il introduit une ontologie tremblante, incertaine, menant directement à l'idée que pour un être humain, trop limité, il n'y a pas d'ontologie, de connaissance fondamentale de l'être, possible.. [4].. La vérité, toujours est ailleurs.. Et si l'on ajoute enfin l'accent mis par Alfred Elton Van Vogt, notamment dans.. Le Monde du Non A.. , et par Frank Herbert dans.. Dune.. et ses suites, sur la morale, on confirme l'intuition raisonnée de Guy Lardreau selon laquelle la science-fiction a pris le relais de la philosophie sur les questions risquées sans qu'on se limite évidemment aux quelques auteurs ici évoqués.. [5].. Ce qui est intéressant, c'est que s'il y a chez Dick doute sur la possibilité d'une ontologie à moins d'une onto-théologie, chez Farmer, les fabricants d'âmes immortelles, que ce soit dans le présent roman ou dans le Cycle du Fleuve, ont manifestement percé les secrets ultimes de l'univers.. Ce sont de petits dieux.. [6].. Même si Farmer ne le précise formellement nulle part, il suggère au moins l'hypothèse d'une ontologie finie, entièrement physicaliste, supportant ce que j'ai appelé son eschatologie bornée.. « Ainsi, comme vous le voyez, ».. dit l'un de ses personnages,.. « il y a bien une vie après la mort.. Et celle-ci ne nous est pas donnée par des moyens surnaturels, comme l'espéraient les primitifs, mais par l'intermédiaire de la science et des savants.. La question d'un au-delà et de la survie par-delà la mort de nos modestes personnalités est-elle en elle-même absurde ? À la lumière des découvertes de ces dernières années en neurologie, l'hypothèse d'un dualisme âme-corps, ouvrant la voie à l'immortalité de l'âme, semble de moins en moins crédible.. Il est en effet devenu possible grâce à l'imagerie anatomique d'observer le travail de telle région du cerveau et d'objectiver l'influence de drogues, de médicaments ou même de champs magnétiques puissants sur les mécanismes perceptifs et cognitifs.. Cependant, l'un des plus grands spécialistes du cerveau du XX.. siècle, Sir John Eccles (1903-1994), fervent catholique, demeurait convaincu du bien fondé du dualisme.. Cette position fit l'objet d'un dialogue et d'une controverse entre lui et le célèbre épistémologue Karl Popper.. [7].. Du côté de Bernard d'Espagnat, fameux physicien français également catholique, on entendrait le même son de cloche.. Et l'on pourrait remonter cette filière au moins jusqu'à Erwin Schrödinger.. [8].. , l'un des fondateurs de la théorie quantique, quoique sa position soit différente en ce qu'elle fait appel à la perpétuation d'une âme collective plutôt qu'à celles de personnalités individuelles.. Cette liste de noms prestigieux, qu'on pourrait aisément allonger, n'est pas destinée à renforcer une hypothèse métaphysique dualiste.. L'argument d'autorité n'a ici aucune valeur.. Mais elle souligne qu'une connaissance approfondie de la physique ou de la neurophysiologie contemporaines n'est pas incompatible avec une position impliquant la survie de quelque chose de l'humain après la mort du corps.. L'univers est si étrange qu'après tout, il pourrait bien recéler sous une forme ou sous une autre la persistance de l'information attachée à chacune de nos personnes.. Il a bien validé l'hypothèse métaphysique des atomistes de l'Antiquité qui était appuyée sur des raisonnements subtils.. Une sorte d'axiome scientifique donne même de la consistance à cette idée : c'est que la quantité totale d'information contenue dans l'univers demeurerait constante quelles que soient les transformations qu'elle subit, du fait de la réversibilité microscopique, voire macroscopique, des processus.. L'univers, tel que nous le connaissons ou plus exactement tel qu'il ressort des théories scientifiques actuellement en vogue, est constitué de deux éléments, de l'énergie (et la matière n'est que de l'énergie “gelée » à notre échelle) et de l'information qui organise cette énergie, du quark au cerveau humain, et au delà.. La conservation de l'énergie et celle de l'information sont quasiment des dogmes scientifiques, toujours confirmés, à notre époque du moins.. La seconde a posé un temps un sérieux problème aux théoriciens.. [9].. en raison de la disparition supposée de l'information contenue dans les corps que les trous noirs absorbent.. Assez récemment, la difficulté a été écartée en faisant l'hypothèse que cette information demeure intacte à la surface des trous noirs en question.. Certains de mes lecteurs m'objecteront ici la seconde loi de la thermodynamique et l'inéluctable croissance de l'entropie conduisant à la mort d'un univers glacé.. Mais c'est là une erreur répandue et une extension invalide de la seconde loi à l'ensemble de l'univers alors que celle-là ne s'applique qu'à des sous-systèmes isolés et locaux par rapport à l'ensemble de l'univers.. La baisse de la température moyenne de l'univers est due pour l'essentiel à son expansion et non à une perte d'information entropique.. L'univers conserve en quelque sorte la trace de tous les évènements qui se sont déroulés en son sein.. Nous sentons intuitivement qu'il en serait autrement parce que nous voyons se défaire des ordres apparents sous nos yeux.. Mais ces ordres sont simplement remplacés par d'autres qui contiennent la possibilité, certes infime, d'un retour aux précédents.. L'univers observable est-il un système isolé soumis à l'entropie ? La question demeure posée de savoir s'il s'agit d'un système ouvert, fermé ou isolé.. [10].. D'autant qu'il n'est pas incompatible avec la cosmologie moderne que l'univers soit infini bien que nous ne puissions en connaître que la partie contenue dans notre cône de réalité, limité par la vitesse de la lumière et par le fait que l'univers observable a une origine dans le temps, située il y a environ quatorze ou quinze milliards d'années.. Cet univers observable ne cesse de s'étendre dans l'espace avec le temps, à mesure que la lumière d'étoiles plus lointaines et jusque-là extérieures au cône nous parvient, à la condition toutefois que son expansion présente soit inférieure à la vitesse de la lumière.. Un exemple simple aidera peut-être à mieux comprendre l'apparent paradoxe de la conservation de l'information.. Si nous utilisons un jeu de carte neuf et dont les couleurs sont soigneusement ordonnées, de l'as au roi pour chaque couleur, et que nous le battons, nous avons le sentiment que cet ordre particulier est perdu au bénéfice d'un désordre.. Mais la nouvelle distribution des cinquante-deux cartes dans le paquet, quelle qu'elle soit, est aussi remarquable et aussi “rare” que l'initiale qui nous semblait subjectivement “ordonnée”.. La supériorité supposée d'un certain ordre des cartes est une illusion.. L'intérêt plus grand de la distribution initiale “ordonnée” est une simple question de point de vue, lié par exemple à la valeur que nous donnons à chaque carte, mais il n'est pas intrinsèque au jeu.. Autrement dit, toute distribution des cartes contient le même degré d'information.. Chaque distribution est l'aboutissement d'une série définie d'actions même s'il n'est pas pratiquement possible de remonter d'un état du jeu de cartes à la série précise qui a conduit à cet état.. Si nous battons et coupons un nombre de fois suffisant ces cartes afin d'introduire pour les joueurs une ignorance sur l'état du jeu, il y a une probabilité non nulle que nous retrouvions exactement la distribution du départ.. Mais cela risque de prendre un temps certain.. En effet, il existe factorielle de 52 distributions possibles (qui s'écrit 52!) dans le paquet, c'est-à-dire 52 multiplié par 51 multiplié par 50… et ainsi de suite, finalement multiplié par 1.. [11].. Le nombre est déjà considérable.. J'ai cherché s'il existait un moyen simple de l'obtenir ou au moins de l'approcher et j'ai ainsi appris qu'il n'en existait pas.. Mais il est infime si l'on considère le nombre d'atomes de l'univers.. [12].. et la factorielle qui en découle, donnant le nombre de leurs combinaisons possibles.. De telles hypothèses combinatoires, plus ou moins liées à l'évolution de la science de la thermodynamique, rendirent populaire à la fin du dix-neuvième siècle, l'idée de l'éternel retour, une forme matérialiste de l'eschatologie.. Si l'on considère en effet un espace et un temps infini, toutes les combinaisons possibles d'atomes doivent non seulement localement se présenter à nouveau mais aussi se reproduire une infinité  ...   mot renvoyait à un embarras plutôt qu'à la création d'un domaine philosophique : après avoir réuni ses écrits sur la nature, ses disciples ne sachant trop comment baptiser un ensemble de spéculations diverses voire disparates, les nommèrent ce qui vient après (méta).. [23].. La seconde observation porte sur la limitation de ce qu'il est possible d'inventer à partir d'un travail sur le seul langage.. Il ressort de la synthèse de Nef que les métaphysiciens du vingtième siècle ont beaucoup emprunté aux physiciens quand ils ne se sont pas affrontés à eux de manière suicidaire.. [24].. À l'inverse, pour connaître un peu la physique, sans même invoquer les autres disciplines scientifiques, on se dit que les physiciens ont manifesté plus d'imagination et de créativité que leurs collègues philosophes ; ils n'ont pour ainsi dire jamais trouvé dans la boîte à outils de ceux-ci des concepts prêts à l'emploi.. Les révolutions de la relativité et de la mécanique quantique dont les conséquences sur l'ontologie du temps et de l'espace sont considérables n'ont été prévues en aucune manière par les réflexions des métaphysiciens.. Nef insiste bien sur la nécessaire et fondamentale différence entre la métaphysique et la science mais il n'aboutit de ce fait qu'à faire douter de l'intérêt de la première qui finit par apparaître comme un jeu gratuit avec le langage.. [25].. Même dans des domaines aussi incertains que celui de l'intelligence artificielle, les praticiens semblent en avance sur les philosophes alors qu'il s'agit du sujet et de l'être, leur questionnement privilégié.. Deux auteurs ont bien entrevu les potentialités religieuses et métaphysiques de la science-fiction, l'un à la baisse, l'autre à la hausse.. À la baisse, dans son livre,.. Des Hommes, des dieux et des extraterrestres.. [26].. , Wiktor Stoczkowski voit dans la science-fiction la redoutable inspiratrice de superstitions modernes, telles celle des OVNIS, des Anciens Astronautes et des civilisations technologiques préhistoriques qui furent exploitées par Erich von Däniken, Robert Charroux et Pauwels et Bergier.. De la bonne connaissance par ce dernier de la littérature de science-fiction, cet auteur conclut gratuitement à un complot destiné à faire revivre les enseignements de la gnose la plus ancienne via la théosophie du dix-neuvième siècle.. [27].. Cette conception pour le moins réductrice ne résisterait pas à l'analyse, en particulier celle que propose Michel Meurger dans ses livres et articles.. [28].. , ni à une histoire moins orientée des pseudologies.. [29].. Il y a en effet des parallélismes, des emprunts réciproques et même des embranchements mais si la science-fiction a pu inspirer des dérives intellectuelles et même des sectes, ses auteurs et lecteurs n'en ont pas moins manifesté dans leur immense majorité un scepticisme de bon aloi.. Attribuer certaines dérives à la science-fiction équivaut en somme à établir une corrélation entre le niveau de la criminalité et le succès du roman policier et à en déduire que le second est responsable du premier.. Stoczkowski semble presque aussi obsédé dans sa course aux responsabilités que les héros d'Umberto Eco dans.. le Pendule de Foucault.. et que les auteurs de pseudologies qu'il pourfend.. À la hausse, mais antérieurement, Raymond Ruyer qui connaissait bien la science-fiction de son temps comme il l'a montré dans son excellent livre,.. l'Utopie et les utopies.. [30].. , suggère dans un étrange essai,.. la Gnose de Princeton.. [31].. , que les scientifiques les plus huppés de notre temps auraient constitué à leur usage à partir des théories les plus récentes de leurs disciplines une sorte de gnose métaphysique ou para-religieuse sur l'univers, la vie, l'intelligence, la conscience et les fins ultimes des uns et des autres.. C'est un ouvrage fascinant pour un auteur de science-fiction et je me suis toujours demandé si Ruyer s'était joué de ses lecteurs en leur proposant le roman qu'il n'avait jamais pu écrire ou s'il avait lui-même été l'objet d'un canular de proportions cosmiques monté par ses collègues de Princeton.. Il ne fait pas de doute que les préoccupations personnelles de Raymond Ruyer s'établissaient quelque part entre la science et la théologie.. [32].. Mais a-t-il vraiment été jusqu'à penser qu'un club discret de grands esprits était en train de fonder une sorte de religion scientifique ? Peut-être que oui, et peut-être après tout avait-il raison.. Ce qui demeure surprenant, c'est la symétrie des deux ouvrages de Stoczkowski et de Ruyer à partir des mêmes thèmes et interrogations, l'un les renvoyant aux plus sommaires des élucubrations et l'autre les élevant à la hauteur des spéculations d'un Leibnitz.. En somme, les enfers pour l'un et le paradis pour l'autre.. Resterait à écrire une histoire des religions et des croyances et superstitions organisées dans la science-fiction.. Tantôt vues d'un œil critique ou ironique, chez Robert Heinlein.. [33].. ou dans l'œuvre de Frank Herbert.. [34].. , par exemple, tantôt considérées sous l'angle d'une para-théologie, chez C.. S.. Lewis.. [35].. ou chez Stapledon.. [36].. , elles abondent.. Mais c'est l'affaire d'une autre révélation.. [37].. : Le lecteur qui redouterait de voir dévoiler dans cette préface certains ressorts du roman qui la complète aurait raison et il est prié de la considérer comme une postface et de ne la lire qu'après ce roman.. Ce cycle est disponible au Livre de Poche et, dans une version augmentée d'inédits en français, dans Ailleurs et demain : La Bibliothèque, Robert Laffont, 2003.. , notamment,.. Histoires divines.. Sur la fin de sa vie, Dick adopte une position différente, carrément religieuse.. Après le doute, la foi.. Fictions philosophiques et Science-Fiction.. , Actes Sud, 1988.. mon article.. Philip José Farmer ou Comment devenir un petit dieu.. , Fiction 174 et 175, mai juin 1968.. the Self and its brain.. , Springer, 1977.. Sur les dernières années de sa vie, Eccles tenta de convaincre que la conscience humaine était liée d'une manière ou d'une autre à la physique quantique.. Roger Penrose, célèbre physicien et mathématicien, persévère dans la même voie.. l'Esprit et la matière.. , 1958, Seuil, 1990 pour l'édition française.. En relation avec la note précédente, soulignons que Schrödinger insista toujours avec fermeté sur le point que la probabilité (et donc l'incertitude dans la mesure) quantique n'avait aucun rapport avec le libre arbitre supposé des humains.. Voir aussi la conclusion de.. Qu'est-ce que la vie ?.. Seuil, 1986 pour l'édition française.. Et notamment à Stephen Hawking qui a longtemps soutenu la formule :.. « un trou noir n'a pas de poils ».. pour finalement y renoncer.. Il voulait dire par là que toutes les propriétés des corps absorbés par un trou noir seraient détruites à l'exception de la masse, du moment angulaire et de la charge électrique.. Cette formule est aussi attribuée à Archibald Wheeler.. La cosmologie moderne soulève ici un problème : elle suppose un univers originel très (voir infiniment dans l'hypothèse de la singularité) petit, dense et chaud, au total homogène.. Son expansion entraîne une baisse de sa température qui entraîne elle-même une brisure de symétrie.. Cette brisure mène à l'apparition, en plusieurs étapes, de notre espace-temps et des particules qui nous constituent.. Mais pour que cette brisure produise des objets aussi précisément définis et dont les caractéristiques sont indispensables à notre apparition, il faudrait que l'état originel contienne l'information correspondante, ce qui contredirait son homogénéité.. Si l'univers originel est.. absolument.. homogène, ce qu'il est forcément s'il s'agit d'une.. singularité.. , on ne voit aucune raison pour qu'il ait.. choisi.. de se diviser d'une certaine façon plutôt que d'une autre.. Ou alors il faut faire l'hypothèse d'un ordre extérieur et préexistant ou plutôt.. surexistant.. C'est la base du principe anthropique fort.. Selon d'autres solutions, l'.. ylem.. originel s'est divisé une infinité de fois avec des résultats différents dont au moins une fois selon les règles de l'univers qui nous a permis d'apparaître ; c'est le principe anthropique faible.. Une fin thermique de notre univers caractérisée par une entropie maximale et une nouverlle sorte d'homogénéité par le désordre, soulève un problème symétrique : où est passée l'information ?.. En bonne logique, nous devrons également faire intervenir le zéro dans cette série de multiplications ce qui annulerait le tout.. Aussi est-il convenu que factorielle zéro (qui s'écrit : 0!) est équivalent à 1.. Dans les années 1950, le physicien George Gamow estimait le nombre des atomes dans l'univers observable de son temps à 10.. 74.. (cf.. Un, deux, trois… l'infini.. , Dunod, 1955).. Compte tenu des progrès réalisés dans l'observation astronomique, je retiendrai ici plutôt 10.. 75.. Ce n'est pas évident, ni même certainement vrai.. Mais bien des gens y ont cru.. Ce n'était pas le cas de Jacques Bergier qui en 1958 écrivait :.. « Je pense que l'univers est un éternel devenir sans fin ni commencement.. Le nombre de combinaisons possibles est alors transfini et il n'y a pas d'éternel retour.. (In.. Arguments.. nº 9).. Éric Henriet, dans son admirable.. l'Histoire revisitée.. (Encrage, 2004) en donne un commentaire et de larges extraits.. Bien que le texte de Blanqui ait été réédité il y a une vingtaine d'années, il est peu disponible mais on le trouvera néanmoins.. sur la Toile.. Fayard, 1985.. Je ne citerai qu'un seul ouvrage parce qu'il présente une assez bonne synthèse de la question et qu'il recèle une bibliographie assez complète,.. l'Après-vie.. , par Hélène Renard, Philippe Lebaud éd.. , 1985.. Sous la direction de Frédéric Lenoir et Jean-Philippe de Tonnac, Bayard, 2004.. Il faudrait citer aussi les travaux de Jean Delumeau et de Philippe Ariès dont la perspective est toutefois différente, plus historienne qu'idéologique.. Elle n'est citée de façon allusive que dans le chapitre consacré aux jeux vidéo et de façon métaphorique dans celui évoquant le clonage thérapeutique.. ma préface au.. Livre des crânes.. de Robert Silverberg.. Bayard, 1997.. Folio Essais, Gallimard, 2004.. Dont le nom fera sourire les lecteurs du.. Destination Vide.. , de Frank Herbert, roman métaphysique s'il en est.. Le terme de métaphysique n'existe du reste pas en grec classique.. Ainsi Henri Bergson.. Nef lui-même se pose la question :.. « Le métaphysicien acceptera-t-il d'être moins imaginatif que le savant ? » (page 644, opus cité), Et plus loin : « nous souhaitons simplement insister sur le fait que le déficit de spéculation n'est actuellement pas du côté de la science, mais du côté de la métaphysique ».. (page 645).. Flammarion, 1999.. Voir notamment ses deux chapitres, Pérégrinations au pays de la Science-Fiction , et De la Science-Fiction à la gnose.. Voir notamment les.. ScientiFictions.. , Encrage, 1995 et 1997.. Je préfère ce terme emprunté aux Anglo-Saxons à celui de pseudosciences et surtout à celui de parasciences généralement usités en France.. PUF, 1950.. Fayard, 1975.. C'est le titre d'un ouvrage de Louis Vax et J.. -J.. Wünenberger,.. Raymond Ruyer : de la science à la théologie.. , Vax étant comme par hasard un bon connaisseur du fantastique auquel il a consacré plusieurs ouvrages.. Ainsi dans sa nouvelle "Si ça continue…"("If this goes on…", 1940) reprise dans.. Révolte en 2100.. , ou dans son roman.. Sixième colonne.. (1949).. la.. Missionaria Protectiva.. de.. Le Silence de la Terre.. Out of the silent planet.. ) et ses suites.. Créateur d'étoiles.. Star Maker.. Voir notamment les articles "Religion" de l'.. Encyclopédie de l'utopie, des voyages extraordinaires et de la science fiction.. de Pierre Versins et de l'.. Encyclopedia of science fiction.. de John Clute et Peter Nicholls.. et ma préface de cette anthologie.. samedi 23 juillet 2005 —.. samedi 23 juillet 2005..

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  • Title: ´Eifelheim´ par Michael Flynn | Quarante-Deux/Préfaces de Gérard Klein
    Descriptive info: fr/13l.. Eifelheim.. Michael Flynn :.. , 2006).. , 2012.. La Science-Fiction entretient avec l'Histoire des historiens des relations parfois avouées, souvent troubles voire incestueuses.. Et cela au moins de trois manières : prolonger l'Histoire, théoriser l'Histoire, modifier l'Histoire.. De prime abord, elle se situe dans la continuité de l'Histoire, comme une histoire à écrire dont les possibles, faute de documents, sont noyés dans les brumes de l'avenir.. C'est ce que Michel Pilotin, alias Stephen Spriel, appelait, dans un article resté fameux, le Ressac du futur.. La Science-Fiction a plus ou moins l'ambition d'être le symétrique du passé et donc de l'Histoire.. Même lorsqu'il ne s'agit pas d'anticipation datée,.. voire à première vue d'anticipation du tout, elle introduit au moins ce que j'ai choisi d'appeler l'anticipation dans le présent : un objet, une machine, un événement, qui ne s'est pas encore produit, intervient subrepticement ou à grand fracas dans ce qui ressemble à notre présent ou du moins à celui de l'auteur.. Ainsi les innombrables histoires d'exploration de l'espace au moyen d'astronefs construits dans son jardin par un savant génial et souvent fou, ou encore la machine à voyager dans le temps de Wells.. De mauvais esprits pourraient être tentés d'opposer à cette symétrie l'absence de traces concrètes.. Mais l'Histoire elle-même est pour l'essentiel une fiction qui ravaude, au gré de l'inspiration et des préoccupations des époques et des historiens, les quelques bribes monumentales et scripturales d'un passé dont l'essentiel du tissu est à jamais décomposé.. Et l'anticipation, donc la Science-Fiction, quand elle demeure à peu près rationnelle, prolonge des tendances lourdes et s'inspire de désirs que la science et la technique finissent souvent par réaliser.. En ce sens, elle puise aux mêmes sources que l'Histoire.. Dans un deuxième cas, la Science-Fiction prétend reproduire les mécanismes de l'Histoire.. Ainsi dans son cycle de.. Fondation.. , à mon avis quelque peu surfait,.. Isaac Asimov, l'un des plus grands vulgarisateurs scientifiques du.. siècle, a prétendu s'inspirer dans la création de sa psycho-histoire de Gibbon et de son analyse de la chute de l'Empire Romain, de Toynbee dont plusieurs ouvrages sur la désintégration des grandes civilisations paraissent en 1939, et pourquoi pas de Mommsen.. En fait, Asimov a vingt et un ou vingt-deux ans quand il publie dans la revue de John W.. Campbell, Jr.. ,.. Astounding science fiction.. , entre 1942 et 1944 les nouvelles qui serviront d'assise au cycle, et je doute qu'il ait lu tout ça.. Son matérialisme historique où certains voient l'influence de Karl Marx, ce qui me semble tout à fait extravagant car pour Asimov l'Histoire n'a pas de sens même si statistiquement il est possible d'en dégager des lois, dériverait plus sérieusement de ses connaissances en chimie et en thermodynamique.. Quoi qu'il en soit, si Asimov n'est pas l'inventeur du concept de civilisation galactique, il est peut-être bien le premier à se poser sérieusement la question de leur devenir historique.. Une troisième voie de la Science-Fiction consiste à violer l'Histoire et à lui faire des enfants illégitimes, les uchronies.. Éric B.. Henriet leur a consacré un admirable ouvrage.. À dire vrai, l'uchronie se constitue en genre indépendamment de l'anticipation et de la Science-Fiction comme un exercice intellectuel et philosophique souvent associé à la célébration d'une grande figure (Napoléon) où à la déconstruction d'une idéologie contestée (ainsi le Christianisme chez Renouvin, l'inventeur du terme).. Que sont devenues ces trois approches au cours de l'histoire de la Science-Fiction ?.. Bien que l'anticipation soit sans doute inventée dès le.. siècle et qu'elle prenne, lourdement et lentement, son envol au cours du.. xviii.. , la plupart des auteurs hésitent à prolonger l'Histoire qui leur est contemporaine, à se projeter résolument dans l'avenir.. Ils pratiquent donc d'abord surtout ce que j'ai appelé l'anticipation dans le présent.. Cette anticipation dans le présent consiste à introduire une innovation, généralement technique, beaucoup plus rarement scientifique et alors de façon généralement audacieuse, dans une société par ailleurs inchangée.. Cette pratique contraste avec celle de l'anticipation, éventuellement datée comme.. l'An deux mille quatre cent quarante : rêve s'il en fût jamais.. de Louis-Sébastien Mercier (1771 1786, publié d'abord, peut-être prudemment, à Londres) ou.. le Monde tel qu'il sera.. d'Émile Souvestre (1845) qui mettent l'accent sur les transformations sociétales, pour les souhaiter dans l'esprit des Lumières selon Mercier ou les déplorer dans un manifeste contre l'industrialisation chez Souvestre.. L'anticipation dans le présent qui va régner durant tout le.. siècle et se maintenir en France pendant la majeure partie du.. , sans doute par crainte de l'avenir, épargne à son auteur l'effort de concevoir une société différente de celle qu'il connaît ou croit connaître mais lui évite aussi de mettre celle-là en question.. La plupart du temps, l'auteur se borne à mettre en scène un savant isolé, éventuellement quelque peu dérangé, qui développe à l'insu de tous une invention géniale, aéronef voire astronef, machine à explorer le temps chez Wells, avec laquelle il se livre à des exploits variés mais qui finit en général par disparaître, sans quoi son existence même risquerait de bouleverser le monde et d'introduire la possibilité d'une anticipation au sens plein.. Jules Verne est sans doute le plus grand spécialiste de cette forme, et le soin maniaque qu'il met à voir les fruits de son imagination détruits dans la conclusion de tous ses romans sans exception souligne son inquiétude quant au risque que ces inventions, constituant en général des monopoles, feraient courir à la société libérale bourgeoise à laquelle il est attaché.. Ses excursions dans le domaine de l'anticipation proprement dite sont rares, parfois incertaines et de tonalité pessimiste.. Il sera beaucoup imité.. Maurice Renard, l'un des plus remarquables auteurs français de Science-Fiction au tournant du siècle, ne se livrera jamais, sauf erreur de ma part, qu'à l'anticipation dans le présent au contraire de son contemporain J.. -H.. Rosny aîné qui se promène à travers le temps, des ères farouches de la préhistoire jusqu'à l'avenir lointain de.. la Mort de la Terre.. Pour cette raison, on a souvent dénié à Maurice Renard le rôle de père fondateur de la Science-Fiction française moderne qu'il mérite amplement.. Il reste à écrire une histoire de cette anticipation dans le présent, à laquelle je ne me risquerai pas.. Un cas très singulier est celui des anticipations dans le passé.. Il m'en vient une à l'esprit, d'un intérêt très relatif, c'est.. l'Aviateur de Bonaparte.. (1926-1927) de Jean d'Agraives.. L'auteur imagine qu'un noble breton invente l'aérivole, avion à vapeur qui lui permet secrètement d'informer Bonaparte et de  ...   tard le nom de.. Teufelheim.. , transformé au fil des décennies en.. Pour Schwoerin, il est totalement invraisemblable qu'une nouvelle bourgade ne se soit pas recréée sur ce site propice même si la population initiale a pu être éradiquée par la peste noire.. Il a donc dû se passer là quelque chose de tout à fait singulier qu'il va s'efforcer d'amener au jour.. D'autant que ce surnom de.. attesté dans les chroniques et devenu.. , évoque le Diable.. Avec un mélange de chance, de méthode et d'obstination, Schwoerin parvient à une bonne approximation de ce qui s'est réellement passé.. Et c'est alors qu'intervient la cliodynamique, qui attache une grande importance à l'évolution des liens familiaux.. Les Humains mammifères vivipares et les extraterrestres insectoïdes, qui n'ont pas à l'intérieur de leurs espèces respectives les mêmes liens de parenté, doivent manifester des comportements sociaux différents, en particulier du point de vue de la hiérarchie.. Et de fait, à.. , même si on a un sens aigu du respect dû aux supérieurs spirituels comme le curé du coin, le père Dietrich, ou temporels comme le seigneur des lieux, l'empathie et souvent la passion charnelle l'emportent généralement sur les conventions sociales.. Du côté des insectoïdes, la structure de la ruche impose une hiérarchie sociale aussi redoutable que semblant découler de l'ordre même de la nature.. Mais la structure profonde du monde, rationnelle, l'intelligence, dérivée de l'usage de langages, et la conscience impliquent une convergence si profonde autour de l'universalité de la raison que les deux espèces peuvent partager des interrogations et même des croyances.. La conversion de certains insectoïdes à la religion chrétienne me semble profondément émouvante non pas qu'elle fonderait en raison l'adhésion à telle religion mais parce qu'elle témoigne d'une découverte par ces extraterrestres d'un sentiment pour eux original, l'égalité devant la mort quelle que soit la condition de la naissance, qui introduit la compassion et la charité.. Enfin, ce roman se propose comme une uchronie mais d'un type très singulier puisque si l'événement, l'irruption d'un astronef en panne, a modifié très localement l'Histoire, il n'a pas laissé de traces dans notre passé autre que celle d'un village disparu, d'un.. manque.. qui met la puce à l'oreille d'un historien du.. Il en a tout de même laissé suffisamment pour qu'une physicienne du.. siècle déchiffre des “fonctions Josephson”.. dans les marges enluminées d'un grimoire.. La plus grande qualité de ce roman me semble tenir à la confrontation entre des univers intellectuels et culturels différents qui paraissent ne pas pouvoir se comprendre et qui pourtant y parviennent dans une certaine mesure : le monde du.. siècle qui peut reconstituer le passé à travers des indices ténus, celui d'une bourgade perdue dans la Forêt-Noire du.. siècle, celui aussi, en arrière-plan à la même époque, d'un savoir scolastique qui réunit Guillaume d'Occam, Jean Buridan, théologiens et logiciens, et leur élève Dietrich,.. et enfin celui des Krenken, plus avancé que le nôtre puisqu'il voyage, non sans difficultés ni risques, entre les étoiles.. Trois époques, plusieurs façons de penser, catégories mentales et représentations du réel.. Cet exercice de décentrement culturel souffre la comparaison avec celui réussi par Umberto Eco dans.. le Nom de la rose.. Le thème de l'intercommunication entre sujets collectifs ou individuels imprègne au demeurant tout le livre, bien au-delà de la cohabitation entre Krenken et Humains du.. L'historien Tom Schwoerin trouve un langage commun avec la physicienne Sharon Nagy.. Le père Dietrich s'entend avec l'homme de guerre qui le comprend aussi même s'ils ne partagent pas tout à fait les mêmes valeurs.. Ce roman est porteur d'une leçon dont ce.. xxi.. siècle semble avoir le plus grand besoin.. par Michael Flynn.. série], nº 32517, février 2012.. Michael Flynn.. Cahiers du sud.. , nº 317, 1.. semestre 1953.. C'est dans le même dossier intitulé.. Nouveaux aspects d'une mythologie moderne.. que Michel Butor, écrivain par ailleurs respectable, publie, sous le titre "la Crise de croissance de la Science-Fiction", pas mal de sottises sur le domaine auquel il n'a rien compris.. André-Clément Decouflé, sociologue, historien et prospectiviste, avait établi et publié, malheureusement à tout petit tirage, avec Alain-Michel Villemur.. les Millésimes du futur.. : contribution à une bibliographie des anticipations datées (Laboratoire de prospective appliquée/Temps futurs, mai 1978).. Cet avis est largement anachronique.. Quand Asimov publie les premières nouvelles du cycle, il innove indiscutablement.. Ce que je comprends moins bien, sans aucunement le regretter, c'est la permanence du succès de ce cycle.. Voir ma préface à.. de William Gibson et Bruce Sterling.. Voir aussi ma préface à.. Pavane.. de Keith Roberts.. L'Histoire revisitée.. : panorama de l'uchronie sous toutes ses formes, Encrage, 1999.. La deuxième édition de 2003 est sensiblement augmentée.. On en espère une troisième édition.. Réédité chez PyréMonde en deux tomes en 2008.. L'un des plus ambitieux demeure Olaf Stapledon (1886-1950) avec notamment.. les Derniers et les premiers.. Last and first men.. , 1930 ; édition française chez Denoël en 1972), qui couvre au moins deux milliards d'années, et.. Star maker.. , 1937 ; édition française chez Planète en 1966).. Pierre Versins lui a consacré quelques pages passionnantes et critiques dans sa monumentale.. Encyclopédie de l'Utopie, des Voyages extraordinaires et de la Science Fiction.. à l'entrée.. Histoire future.. (l'Âge d'homme, 1972 ; réédition avec corrections et index en 1984).. Tomorrow revealed.. , 1955 (édition française chez Denoël en 1958).. Voir mes préfaces à certains volumes du cycle,.. une Forme de guerre.. l'Homme des jeux.. l'Usage des armes.. Inversions.. , et notamment à.. Excession.. Ainsi Johan Heliot dans sa.. Trilogie de la Lune.. (Mnémos, 2000-2007, qui a repris l'ensemble en un volume en 2011).. Il existe bien un physicien britannique de ce nom, Brian D.. Josephson, célèbre d'une part pour ses travaux sur l'effet tunnel et la supraconductivité qui lui ont valu un prix Nobel, et d'autre part pour son anti-conformisme militant (il a défendu la parapsychologie, la mémoire de l'eau et les champs morphogénétiques) qui lui aurait certainement valu, au temps du père Dietrich, de sentir le fagot.. L'apparition dans.. de son nom ne relève pas de la coïncidence.. Pour se faire une idée de la puissance, de la pertinence et de l'actualité de la pensée scolastique médiévale si souvent ignorée voire décriée de nos jours, je recommande la lecture attentive du livre de Paul Jorion,.. Comment la vérité et la réalité furent inventées.. (Gallimard, 2009).. ´Eifelheim´ par Michael Flynn, préface de Gérard Klein présentée par Quarante-Deux.. 7 mai 2012.. (première publication : février 2012).. (création : 2 mai 2012).. org/archives/klein/prefaces/Eifelheim..

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  • Title: Archives stellaires/Klein/Préfaces et postfaces/Unica | Quarante-Deux
    Descriptive info: Unica.. Élise Fontenaille :.. Livre de poche nº 27065, avril 2008.. Chercher ce livre sur.. e roman d'Élise Fontenaille.. , qui vient de recevoir le Nouveau Grand Prix de la Science-Fiction française, décerné par les membres du Déjeuner du Lundi.. , soulève par sa nature un problème récurrent qui a alimenté bien des discussions et polémiques.. Est-ce vraiment un roman de Science-Fiction ?.. Sa parution dans la présente collection indique mon sentiment.. Je dois avouer que je ne connais pas celui de l'auteur.. Mais la citation en exergue, d'un titre de Philip K.. Dick, l'un des écrivains les plus fameux du domaine, laisse croire qu'elle n'y verra pas d'inconvénient majeur.. La difficulté vient de ce qu'il n'existe pas de définition univoque de cette espèce littéraire.. La moins mauvaise revient à s'appuyer sur la pratique : relève de la Science-Fiction ce que ses amateurs chevronnés considèrent comme tel.. C'est là que les difficultés commencent.. Naïvement, ces amateurs estiment qu'un roman qui se situe dans l'avenir, par exemple après une catastrophe nucléaire ou écologique et qui met en scène des survivants affairés à rebâtir un monde, ou mieux à liquider ce qui subsiste de l'ancien, ou qui a pour héros un astronaute revenu d'un voyage lointain et qui découvre une Terre dépeuplée, ou encore qui décrit une société technologique dystopique, relève de leur genre de prédilection.. Ils s'en réjouissent, le font savoir et ne se privent pas de critiquer l'ouvrage en relevant parfois le peu d'originalité du thème et de son traitement.. On est venu sur leurs terres, on doit en accepter les lois.. Ce que certains auteurs, voire éditeurs, frileux, n'admettent pas.. Aussi on lit des choses étranges sur les quatrièmes de couverture dont le prototype demeure : « Ceci n'est pas un roman de Science-Fiction.. », alors que tout le reste suggère le contraire, ou encore : « Il s'agit d'un roman sur l'avenir (voire d'une anticipation) mais surtout — surtout — cela n'a rien à voir avec la Science-Fiction.. Et la capacité de contournement du terme obscène est prodigieuse.. Par exemple en invoquant la tradition du conte philosophique.. Nul besoin d'avoir étudié Freud pour se douter que le déni est la forme la plus achevée de la reconnaissance.. En d'autres termes, plus on vous affirme avec force que ça n'en est pas, plus on se doute que d'une manière ou d'une autre, ça risque d'en être mais qu'on aimerait que ça ne se sache pas, exploit que l'aveu négatif lui-même rend problématique.. Des écrivains éminents ont protesté dans les media et en particulier à la télévision, parfois contre toute évidence, que leurs œuvres n'avaient rien à voir avec une chose pareille.. Ce qui signifie que la chose, ils ne l'ignoraient pas tout à fait, et qu'il y avait bien un risque, pour le moins, de confusion.. À l'inverse, on a vu des auteurs dont le rapport des livres au genre était incertain s'en réclamer.. On a vu, plus étrange, des écrivains commencer par dénier toute affiliation au genre pour ensuite la reconnaître et enfin la revendiquer.. Ou d'autres encore affirmer leur familiarité avec la chose, voire leur passion pour elle, étaler leur érudition spécialisée, tout en s'efforçant de s'en démarquer pour ce qui était de leur production.. Je pense ici un tout petit peu à l'auteur talentueux des.. Particules élémentaires.. et de.. la Possibilité d'une île.. , Michel Houellebecq.. On sent donc qu'il y a là un enjeu.. En être ou ne pas en être.. Du côté de la dénégation, ou du déni — ce n'est pas tout à fait la même chose —, il y a évidemment la crainte de perdre le manteau protecteur de la littérature générale et donc de la Culture.. pour s'abîmer dans la littérature dite de genre, réputée commerciale et vulgaire.. Il y a la peur d'une relégation, de la perte de l'admiration de l'Établissement et, pire encore, de l'évitement d'un public supposément immense que toute étiquette rebuterait.. C'est une position stratégique.. À l'inverse, un jeune auteur ou un auteur qui n'a pas encore tout à fait percé peut se dire, même si son appétence pour la Science-Fiction est limitée, que l'existence d'un public défini et relativement large est une aubaine.. Plutôt, sous une étiquette très relativement infamante, quelques milliers d'exemplaires que quelques dizaines au nom de l'universalité.. C'est une attitude tactique.. Mais les choses ne s'arrêtent pas là.. La Science-Fiction est au fond une littérature d'un abord assez difficile : elle a lentement et longuement élaboré ses codes, ses thèmes, ses tropes ; plus que toute autre, elle  ...   tout de la Science-Fiction commença par chercher à s'en démarquer, puis découvrant que son jeune public en était friand, se mit à courir les conventions de Science-Fiction et puisa ensuite, certains disent sans vergogne, dans le stock commun d'idées du genre.. Le second oscilla entre l'admission de son goût pour la chose et plusieurs tentatives d'évasion, jamais complètement assumées.. Le souci tactique, vite démenti par la stratégie, est beaucoup plus net chez les écrivains de la stature de Kurt Vonnegut, Jr.. , Vladimir Volkoff et Antoine Volodine.. Tous les trois débutent sans ambiguïté dans des collections spécialisées, le premier avec.. le Pianiste déchaîné.. les Sirènes de Titan.. le Berceau du chat.. et dans une large mesure sacrifie au genre dans son chef-d'œuvre,.. Abattoir 5.. ; il fréquente le milieu des.. fans.. puis il prend ses distances sans jamais cesser de lui vouer une tendresse qui s'exprime dans ses relations amicales avec un auteur comme Philip José Farmer.. Volkoff débuta au Rayon fantastique.. puis il n'aima pas trop qu'on le lui rappelle et, sauf erreur, ne laissa jamais reparaître son roman de jeunesse.. Volodine publia quatre titres dans la collection "Présence du futur", sans doute quelque peu marginaux au genre, avant de glisser vers les éditions de Minuit sans vraiment changer d'orientation, en revendiquant la continuité de son univers et en reconnaissant qu'il n'aurait sans doute jamais réussi à publier ailleurs à ses débuts que dans une collection éclectique de Science-Fiction, tout en refusant le terme auquel il substitue celui de "post-exotisme".. La démarche la plus élégante et la plus lucide serait celle de Jacques Sternberg, de Philippe Curval et de Jean Hougron entre autres, qui ont écrit de la Science-Fiction et de la littérature ordinaire, et qui se sont réclamés ouvertement d'avoir fait l'un et l'autre.. Mais l'exemple le plus emblématique vient d'encore plus haut.. Non seulement le tout récent Prix Nobel de littérature, Doris Lessing, a écrit de la Science-Fiction, mais elle l'a hautement revendiqué pour son cycle.. Canopus dans Argos.. auquel on peut adjoindre.. Mémoires d'une survivante.. , tout en disant d'elle-même qu'elle n'est pas aussi bonne dans ce genre qu'elle le devrait, pour avoir commencé trop tard et ne pas le connaître suffisamment bien.. Et elle proclame son admiration et sa dette envers Ursula K.. Le Guin.. Cette modestie, probablement excessive, l'honore.. Je ne connais toujours pas le point de vue d'Élise Fontenaille, mais je lui souhaite de se retrouver, suivant les traces de Doris Lessing, sur la voie du Nobel.. Le Déjeuner du Lundi est une institution littéraire, amicale et faiblement gastronomique qui se réunit depuis plus de quarante ans dans un restaurant italien proche de la place Saint-Sulpice.. Son règlement, fort strict, est de ne pas en avoir.. Tout auteur, éditeur, amateur, ou même non-lecteur de Science-Fiction peut y prendre place.. Ayant constaté la disparition du Grand Prix de la Science-Fiction française remplacé depuis plusieurs années par un plus hybride Grand Prix de l'imaginaire, ses membres fondateurs ont décidé de rebaptiser ainsi le ci-devant Prix du Lundi de la Science-Fiction.. Il a été décerné en 2007 à Catherine Dufour pour son roman.. le Goût de l'immortalité.. , publié dans la même collection.. Il couronne de nouveau une dame.. Je tiens absolument à préciser que non seulement je n'ai participé à aucun de ces votes mais encore que j'étais absent lors de la décision.. J'estime en effet qu'un directeur de collection ne peut faire partie d'aucun jury littéraire.. Aucune allusion ici au.. célèbre cycle.. d'Ian M.. Banks, bien représenté dans la présente collection.. La majuscule se veut ici emphatique.. Et cela aussi bien dans leurs éditions américaines que françaises.. Ce dernier donna naissance à un personnage imaginaire et quelque peu ridicule de Vonnegut, Kilgore Trout, en lui prêtant avec l'assentiment de son créateur des œuvres désopilantes qui furent publiées et traduites.. Avec.. Métro pour l'enfer.. qui ne fit pas l'unanimité des critiques spécialisés.. Le cas de Jean Hougron est hautement symbolique.. Après le succès de sa.. Nuit indochinoise.. , cet admirateur véhément de la Science-Fiction publia.. le Signe du chien.. (1960) dans "Présence du Futur" puis.. le Naguen.. (1980), hors collection mais ensuite repris dans une série spécialisée.. Ce dernier titre a obtenu en 1981 le prix du festival de Metz,.. alias.. Graoully d'or.. Cinq volumes dont seuls le premier et le deuxième,.. Shikasta.. Mariages entre les Zones Trois, Quatre et Cinq.. , ont été traduits en français.. On peut espérer que le Nobel contribuera à faire connaître la suite et rééditer l'introuvable.. dimanche 26 avril 2009 —.. lundi 27 avril 2009..

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  • Title: Archives stellaires/Klein/Préfaces et postfaces/la Machine à différences | Quarante-Deux
    Descriptive info: la Machine….. William Gibson Bruce Sterling :.. Livre de poche nº 7231, avril 2001.. S.. i Charles Babbage était parvenu à construire et à faire fonctionner en plein milieu du.. siècle son ordinateur mécanique, la machine à différences, la face du monde en eût été changée….. Mais n'anticipons pas.. Commençons par évoquer une invention assez récente qui ne fit guère de bruit en son temps.. Elle mit près d'un siècle et demi pour s'imposer.. Or, elle nous semble aujourd'hui si évidente que nous la tenons pour avoir toujours existé.. Il s'agit de l'invention littéraire de l'avenir, de l'anticipation en tant que fiction.. Certes depuis longtemps — sinon depuis qu'ils ont inventé le langage, les humains ont cherché à sonder avant date le futur (ce qui doit arriver, à quoi l'on cherche à échapper ou que l'on souhaite voir se produire), à connaître à travers des oracles et des haruspices l'issue d'une bataille, d'une négociation, d'un mariage, d'une maladie, comme si ce sort était pour l'essentiel écrit et lisible pour un initié, mais néanmoins évitable, ce qui implique une contradiction.. Et des humains persistent, dit-on, à s'y fier en notre temps de scepticisme rassis et de connaissances positives.. Mais l'idée qu'on puisse décrire dans une fiction un avenir — qui n'est plus un futur (un futur étant ce qui doit être tandis qu'un avenir est ce qui reste à venir, à inventer ou à découvrir), cette idée est relativement récente.. Elle remonte tout au plus au milieu du.. Je regrette qu'elle n'ait guère attiré l'attention des historiens et des littéraires, car je ne connais aucun ouvrage ou même aucun article relatant par le menu son développement initial.. Seul, Pierre Versins, autodidacte et érudit, dans son.. Encyclopédie de l'utopie, des voyages extraordinaires et de la science-fiction.. , retient comme première anticipation, datée et consciente, donc au sens moderne, un court texte de six pages, Aurelius his dream , de Cheynell, publié en 1644 en Angleterre.. C'est, vu dans un rêve par un anti-royaliste, ce qui se passerait si Charles.. retournait à Londres.. Versins signale en deuxième lieu.. Épigone, histoire du siècle futur.. , de Jacques Guttin, publié en France en 1659.. Cet auteur situe d'emblée l'action de son roman dans l'avenir.. Ce qui nous intéresse ensuite, c'est que Pierre Versins, pourtant méticuleux, ne relève entre 1644 et 1800 que vingt-six anticipations françaises, anglaises et allemandes (dont une qu'il qualifie de douteuse).. Dans cette liste, comment éviter de citer.. l'An 2440, rêve s'il en fut jamais.. , de Louis Sébastien Mercier (1771) et.. l'An 2000.. , de Restif de la Bretonne, publié en 1789.. Après le début du.. siècle, les textes vont se multiplier et à la fin du siècle, l'anticipation est un genre constitué et consacré.. Un texte prophétique à cet égard, et d'une modernité frappante, est le.. Roman de l'avenir.. de Félix Bodin (1831-1834).. Si je déplore qu'historiens et littéraires, et en particulier les dix-septièmistes et les dix-huitièmistes, aient négligé de constituer cette histoire, c'est que cette invention de l'anticipation, apparemment ingénue mais venue à un certain moment, a bouleversé, en somme par inadvertance, notre conception de l'avenir.. L'anticipation littéraire permet en effet d'écrire ce que l'on veut, qu'on le désire ou qu'on le redoute, au fond c'est la même chose, à propos de ce qui peut advenir.. Elle ouvre au champ des possibles.. Et par là, elle introduit à deux dimensions importantes de notre culture, d'une part la littérature d'anticipation, devenue depuis Science-Fiction, qui traduit des désirs et des craintes (comme le rêve, mais dans un autre ordre) et d'autre part la prospective qui est un outil d'analyse des possibles.. C'est ce balancement entre désir et analyse qui me semble caractéristique de l'approche moderne de la pluralité des avenirs et que nous allons retrouver à propos des uchronies.. L'irresponsabilité des auteurs de Science-Fiction leur permet l'audace de l'imagination, ce qui leur a souvent porté chance.. L'imagination des auteurs d'uchronies n'a jamais été jusqu'à décrire une ligne d'univers où l'invention de l'anticipation n'ait pas été faite.. La méditation sur les possibles de l'avenir appelle en effet celle sur les possibles du passé par un passage du futur au conditionnel.. Ce qui se passera si… introduit à ce qui se serait passé si… C'est ce que nous appelons les uchronies.. Il est difficile de savoir laquelle apparut la première, de l'anticipation ou de l'uchronie, mais si l'on écarte des interrogations philosophiques marginales comme la réflexion de Pascal sur la longueur du nez de Cléopâtre et la relation qu'elle suppose entre la séduction féminine et la Grande Histoire, elles semblent bien apparues à peu près en même temps, avec un possible avantage pour l'anticipation.. Ces deux innovations sont liées à l'invention de l'individu moderne, à son sentiment croissant de liberté, et donc d'indétermination au moins relative du monde, mais aussi à l'incertitude et à l'angoisse qui accompagnent le décentrement copernicien.. Jadis les dieux et le.. fatum.. , ou Dieu, garantissaient l'inéluctabilité du destin.. Désormais la Terre est un astre quelconque et l'homme un animal rationnel qui entrevoit qu'il lui faut assumer sa condition sans le soutien d'aucune Puissance.. Tout est possible.. Et même le passé est rejouable, au moins en pensée.. Dans son remarquable ouvrage sur l'uchronie.. , Éric B.. Henriet signale une occurrence, qui semble pourtant douteuse, en 1581, puis les.. Pensées.. déjà évoquées de Pascal (1623-1662).. Mais la première uchronie incontestable qu'il mentionne date de 1732 et il n'en relève qu'une seule autre avant la fin du.. Il faut attendre 1876 pour que l'espèce soit enfin baptisée par Charles Renouvier du titre de son livre,.. Uchronie, l'utopie dans l'histoire.. La moisson est encore réduite au.. siècle, elle s'enrichit un peu durant la première moitié du.. , et ce domaine explose littéralement durant sa seconde moitié, parce que, pour l'essentiel, il a rejoint la Science-Fiction.. Auparavant, il est surtout cultivé par des philosophes et des historiens en mal de spéculation.. La Science-Fiction l'inscrit dans son champ en lui fournissant un semblant de vraisemblance rationnelle avec son usage des mondes parallèles qui permet de résoudre les paradoxes introduits par l'emploi inconsidéré du voyage dans le temps.. Elle lui trouve même une assise dans la physique à travers la théorie des mondes divergents d'Everett-Wheeler-Graham-de Witt selon laquelle, au niveau quantique, toute potentialité se réalise dans autant d'univers distincts.. À dire vrai, une littérature n'a pas besoin de justification scientifique.. Et l'interprétation susdite, bien qu'elle soit conforme au formalisme quantique, annonce elle-même qu'elle ne peut fondamentalement pas être soumise à l'expérience dans ce paradigme, ce qui entame son statut scientifique.. Ce qui nous importe, c'est la possibilité de se demander, avec des mots, ce qui se serait passé si le Christ n'avait pas été mis à mort (Renouvier, 1876), si Napoléon avait conquis le monde (Geoffroy, 1836).. Dans son essai, Henriet distingue entre les uchronies “impures” dans lesquelles la modification du passé est introduite par des voyageurs temporels ou transdimensionnels et où, en somme, la modification de l'histoire résulte d'une interférence avec notre ligne d'univers, et les uchronies pures dans lesquelles « le monde où se déroule l'uchronie a ses propres fondements historiques et diverge de celui du lecteur à partir d'une altération plus ou moins éloignée dans le passé, nommée.. événement fondateur.. Cette altération n'existe pas pour les personnages du récit qui ne connaissent que leur propre histoire.. L'univers où se déroule l'uchronie se suffit donc à lui-même et aucune justification de son existence n'est donnée ou même requise… La pure uchronie exclut la notion de Terre de référence qui peut être celle du lecteur ou n'importe quelle autre souhaitée par l'auteur.. Il donne comme exemple d'uchronie pure.. de Keith Roberts qui décrit « un monde tel qu'aurait pu être le nôtre en 1968 si par le passé, la reine Elizabeth I.. re.. avait été assassinée et l'Angleterre écrasée par l'invincible Armada espagnole.. Dans cet univers, la Réforme et la révolution industrielle n'ont pas eu lieu.. À aucun moment du roman, l'auteur ne fait référence à l'existence d'autres univers.. Le passé est figé.. Il est tel qu'il a toujours été.. Il y a donc complétude de l'univers de.. qui est de fait une uchronie.. Dans son passionnant ouvrage, Éric Henriet dresse un panorama de toutes les formes d'uchronies, pures et impures, sans négliger les médias audiovisuels ni même les travaux uchroniques d'historiens, de journalistes et de philosophes qui ont imaginé une histoire “autre” sans lui donner la forme d'un roman.. Il distingue aussi entre les uchronies “optimistes” où notre monde est meilleur que son “Autre” (où par exemple les Nazis ont triomphé) et les “pessimistes” où la ligne d'univers décrite est préférable à la nôtre.. Il dresse une liste des événements fondateurs ou points de divergence les plus fréquentés à partir de notre histoire : extinction (ou non) des dinosaures (soixante millions d'années avant notre temps), grandes migrations par le détroit de Behring (12000 ans au moins avant notre ère), destin de l'empire romain (753 av.. J.. -C.. à 395 ap.. -C), exécution de Jésus et avènement du christianisme, grande peste du Moyen Âge (1348), découverte du Nouveau Monde (384 ou 1492), expédition de l'Invincible Armada (1588), Révolution française et période napoléonienne (1789 à 1815), Guerre de Sécession des États-Unis, Première Guerre Mondiale (1914-1918) et Révolution russe (1917), prise du pouvoir par Hitler et Seconde Guerre Mondiale (1933-1945), et pour l'époque contemporaine, crise des missiles de Cuba, événements de 1968 et guerre (américaine) du Việt Nam.. La Seconde Guerre Mondiale et le sort du nazisme appellent à eux seuls un chapitre.. Dans un essai tout récent qu'Éric Henriet ne pouvait pas connaître, Jacques Lesourne, économiste et écrivain, introduit pour le vingtième siècle ce qu'il dénomme « rétroprospective.. » Ce prospectiviste éminent a choisi de réfléchir sur.. Ces avenirs qui n'ont pas eu lieu.. et propose.. une Relecture du.. siècle européen.. À partir des positions d'.. acteurs.. , il fait intervenir des continuités dans le changement ou des ruptures, ces dernières produisant des.. bifurcations.. à partir d'.. événements déclencheurs.. (assimilables aux événements fondateurs d'Henriet) en présence de.. germes.. Il souligne comment ces exercices, comparables à des.. Kriegspiele.. , loin d'être de fumeuses spéculations, peuvent enrichir le travail de l'historien et la méditation du politique.. Il montre par exemple tout à fait bien comment une Première Guerre Mondiale, à laquelle personne n'avait intérêt et dont à la limite personne ne voulait.. , a pu conduire à une catastrophe qui a forgé tout le siècle, à partir d'un événement presque fortuit et somme toute d'importance secondaire, l'assassinat de l'Archiduc François-Joseph, le 28 juin 1914, à Sarajevo.. Cet ouvrage passionnera tout amateur d'uchronies.. À qui invoquerait la gratuité de telles recherches, on serait tenté de répondre que l'autopsie n'a jamais ressuscité un cadavre mais qu'elle fournit des connaissances sur son décours particulier et parfois sur ceux de tous les morts en puissance.. Ou encore qu'elles peuvent préparer des plans à l'intention de futurs voyageurs et manipulateurs du temps.. La confrontation du livre d'Henriet et de celui de Jacques Lesourne fait ressortir quelques différences fondamentales entre le travail du romancier et celui du rétroprospectiviste alors qu'ils œuvrent sur le même matériau.. Le romancier ou le nouvelliste doit retenir l'attention de lecteurs.. Quelles que soient sa culture et sa rigueur, il est limité par la perception (plutôt que la connaissance) de l'histoire dont dispose son public.. Il a donc affaire à une histoire mythologisée, réduite à quelques événements fameux et à quelques personnages illustres, qui varient d'un pays et d'une culture à l'autre.. Ainsi, l'Invincible Armada pour les Britanniques et la Guerre de Sécession pour les Américains.. Certes l'Antiquité classique, Jésus-Christ, Christophe Colomb, Napoléon et Hitler constituent une sorte de fonds commun pour la culture occidentale, ainsi que dans une certaine mesure l'invasion arabe et les Croisades.. Mais nulle part, sauf erreur, il n'est question de bifurcation asiatique ou africaine.. D'autre part, l'écrivain est conduit à mettre en scène, dans un autre emploi que celui que nous leur connaissons, mais souvent tout aussi éminent, des personnages historiques qui servent de repères au lecteur.. Les grands hommes restent de grands noms, à quelques exceptions près d'ordinaire ironiques.. , comme s'ils jouissaient d'un destin manifeste en dehors des circonstances qui ont permis dans notre histoire leur émergence, et cela au mépris de toute vraisemblance.. On en trouvera une multitude d'exemples au demeurant fort réjouissants dans.. Enfin, l'écrivain ne peut en général développer qu'un seul scénario, et substitue à notre histoire, une  ...   lettres « Palloy fidèle sujet du Roy, » échoue dans son vieux projet de transformer la Bastille en carrière de pierres : restaurée en 1789 grâce à une souscription publique en tête de laquelle figurent Monsieur de Lafayette, Monsieur de Launay et Monsieur de Sade, elle abrite un curieux musée de l'utopie.. Palloy, aigri, adhère par dépit à un groupuscule, le Parti Radical, fondé par un certain Maximilien Robespierre.. La France est la plus grande puissance économique, démographique, scientifique et culturelle du monde.. Profitant de son hégémonie linguistique et diplomatique, elle prépare à petits pas une Union de l'Europe en laquelle Bismarck voit le seul espoir d'unification des trois cent quarante trois états allemands.. Confortée par son expansion outre-Atlantique, elle évite toute autre tentation coloniale, au contraire de la Grande-Bretagne qui se ruine en Asie et en Afrique, et à laquelle elle offrira une aide enfin acceptée sous le ministère Verne, à la suite d'un mariage princier qui efface les dernières traces de la Guerre de Cent Ans.. Elle est passionnée d'avenir, confiante en son destin manifeste, soucieuse d'étendre à l'univers par des voies pacifiques ses droits de l'homme et son libéralisme économique tempéré.. Elle encourage les sciences, les arts et les lettres, pourvu qu'ils apportent de l'inattendu.. L'anticipation est le premier genre littéraire, glorifié dans.. la Légende des siècles.. , de Victor Hugo, une épopée cosmique.. Sautons un siècle ou presque.. Le commandant Driant devient le premier Ministre de la Paix.. Freud s'installe à Paris, retenu par Charcot.. Einstein, invité par Poincaré, reçoit une chaire au Collège de France.. Dans notre considérable domaine, le Luxembourgeois Hugo Gernsback, récemment francisé par l'adhésion volontaire de son pays au Royaume et attiré par l'invention franco-italienne de l'éclateur électromagnétique, émigre en France en 1905 et y fonde en 1911 la revue.. Toute la radio.. , puis en 1926.. la Revue des Fictions.. qui privilégie le.. roman scientifique.. et devient en 1929 la.. Nouvelle Revue Fiction.. (NRF).. Gernsback lance à cette occasion le néologisme de.. après de longues discussions avec Maurice Renard et Rosny Aîné, et malgré l'opposition des auteurs anglo-saxons, H.. Wells, E.. Smith et Olaf Stapledon, qui tiennent au terme de.. scientific romance.. Rosny le fait entrer à l'Académie Goncourt qui, conformément au vœu d'Edmond de Goncourt et au goût de Rosny, couronne chaque année une œuvre innovatrice, un roman de l'avenir.. À la mort de Rosny Aîné, en 1940, Gernsback devient le président de cette académie qui décernera après sa disparition le Prix Hugo.. En 1999, Michel Jeury d'Issigeac, récemment anobli par la reine, entre tardivement à l'Académie Française, accueilli par Philippe Curval, Prix Nebel de littérature, et Jean-Pierre Andrevon en habit vert, malgré les votes hostiles d'éléments conservateurs qui lui reprochent ses romans paysans.. Et en 2001, l'Union Franco-Européenne inaugure le.. Zarathoustra.. , premier vaisseau interstellaire amarré à la station orbitale.. Odyssée.. Aucun uchroniste ni aucun rétroprospectiviste du temps n'est capable d'imaginer qu'un soulèvement hétéroclite et passager d'un quarteron de juges prévaricateurs et de généraux félons, survenant au milieu du.. siècle, certes à peu près au moment où la monarchie anglaise est gravement ébranlée par une secousse sans véritable lendemain, ait pu changer le cours de l'histoire de France.. J'espère pourtant vous avoir convaincu que la Fronde a été l'événement fondateur qui a fait dérailler l'Histoire de France.. On notera que cette uchronie est “pessimiste” au sens d'Henriet.. Nous avons raté le coche.. Ma seconde excursion uchronique sera toute différente.. Elle m'a été suggérée par une lacune du livre de Jacques Lesourne, lacune certes justifiée par son intention de s'en tenir au théâtre européen.. Cette référence m'oblige à être plus sérieux.. Et si le bombardement de Pearl Harbour par les Japonais n'avait jamais eu lieu….. C'est une hypothèse qui me paraît recevable.. Le bombardement de Pearl Harbour était une opération incroyablement audacieuse et risquée, de l'autre côté d'un océan gigantesque, technologiquement alors à la limite du possible, un peu comme si Russes et Américains avaient décidé de se battre sur la Lune dans les années 70.. Il n'avait pas de vraie valeur stratégique comme la suite l'a montré : la flotte américaine du Pacifique était en partie obsolète et les États-Unis n'ont pas eu grand mal à la reconstituer et au delà.. C'est une aventure d'autant plus surprenante de la part des Japonais que la simple comparaison des données économiques et démographiques aurait du les inciter à plus de prudence.. J'ai entendu dire que la rivalité entre les forces terrestres et maritimes du Japon aurait été à l'origine de cette opération, la marine souhaitant se distinguer et l'armée de terre ne s'y opposant pas en escomptant un échec qui lui aurait assuré la suprématie.. Sans cette opération, Roosevelt aurait eu bien du mal à entraîner les États-Unis dans la guerre et il n'aurait peut-être pas été réélu pour la quatrième fois.. Qu'aurait fait Dewey ? La guerre, au lieu d'être proprement mondiale, serait demeurée européenne et asiatique.. Les Japonais auraient pu continuer leur entreprise de conquête de l'Asie, n'affrontant les Américains sur ce terrain que par fronts indigènes interposés, comme ont fait les Soviétiques durant notre guerre froide.. Soucieux de s'assurer de sources de matières premières, les Japonais auraient envahi la Sibérie.. Ils se seraient trouvés de ce fait, à moyen terme, comme principal adversaire les Soviétiques.. Les Nazis, soulagés à l'Est par l'antagonisme nippo-soviétique, auraient pu l'emporter sur le continent européen sans pour autant réussir à envahir la Grande-Bretagne.. Mais celle-ci, insuffisamment appuyée par les États-Unis, n'aurait pu envisager seule la reconquête de l'Europe continentale.. À terme, les Nazis auraient sans doute perdu quand même la guerre, ou encore le régime nazi se serait effondré sous son propre poids ou à l'occasion de la disparition d'un Hitler usé jusqu'à la corde dès 1945.. La Wehrmacht aurait possiblement pris le pouvoir à la suite d'un coup d'état ou de menaces de guerre civile entre les successeurs rivaux d'Hitler.. Le régime résultant, plus rationnel et fort de sa position, aurait cherché à négocier des paix séparées dont le Japon aurait fait les frais.. Les Soviétiques, attaqués sur deux fronts, auraient probablement conclu des paix séparées sans devoir capituler.. Le régime n'y aurait toutefois pas résisté, du moins après la mort de Staline en 1953.. On observe alors une évolution rapide vers la situation de 1989 sur notre ligne d'univers.. Une fragile paix européenne est signée à Berlin en 1946.. Mais vers 1950/1960, éclate la troisième guerre mondiale, cette fois possiblement nucléaire, entre les États-Unis et une Europe Allemande ayant récupéré les meilleurs savants russes.. Destruction et chaos, mais à partir de là, je reconnais que j'entre dans la Science-Fiction.. Les Alliés anglo-saxons, dégagés provisoirement de soucis sur le Pacifique du fait de l'enlisement des Japonais sur le continent asiatique, auraient probablement fini par l'emporter sur l'Europe Allemande et se seraient alors tournés contre le Japon affaibli mais sans tenter de l'envahir.. Appuyant la Chine de Mao-Tsé-Tung, dernier état communiste de la planète, ils battent les Nippons.. L'Occident se retrouve face à une Chine qui ne sera pas un adversaire sérieux avant un demi-siècle et avec lequel il est sans doute possible de s'entendre car, fidèle à son histoire, elle n'a pas de grandes velléités d'expansion territoriale.. L'Europe, ravagée, terriblement affaiblie, serait devenue un condominium anglo-saxon, de la France à l'Ukraine, évoluant lentement vers son unité.. Sa reconstruction est achevée vers 1990.. Une coalition franco-italo-allemande tente alors de relever la tête.. L'Espagne, sortie à peu près intacte du conflit, et démocratisée, est une des puissances européennes avec laquelle il faut compter, la seule en tout cas qui puisse tenir tête aux Anglo-Américains.. Bref, la bifurcation de Pearl Harbour me semble plus déterminante que par exemple l'attentat contre Hitler, mal préparé et peut-être plus anecdotique qu'il y paraît quelle qu'en ait été l'issue.. Ce qui me semble en tout cas vraisemblable à long terme, c'est que dans cette ligne d'univers les régimes totalitaires, nazi et soviétique, n'avaient guère d'avenir, même du point de vue d'un prospectiviste sans œillères de 1950, à condition qu'il ait disposé, ce qui n'était guère le cas, de bonnes statistiques, parce qu'ils dévoraient leurs forces vives, démographiques et économiques.. La tournure prise par la Seconde Guerre Mondiale dans notre réalité me semble avoir été une chance extraordinaire pour le régime soviétique qui en a été prolongé de quarante ans.. Cette uchronie là est-elle optimiste ou pessimiste ? C'est la question que je pose à Éric Henriet, tant cela dépend de la période d'arrivée où l'on choisit de se situer.. Mon sentiment est qu'une uchronie romancée est toujours pessimiste ou optimiste selon le jugement implicite ou explicite que l'auteur porte sur l'histoire et sur sa propre époque, tandis qu'une rétroprospective échappe à la nécessité d'un pareil choix : elle évalue des forces en présence et en déduit certaines éventualités étrangères au souhaitable ou au regrettable.. Ce qui est peut-être le plus fascinant dans les uchronies, c'est l'inconsistance qu'elles suggèrent de notre propre réalité, de notre ligne d'univers, alors même qu'elle nous semble absolument nécessaire.. Des événements mineurs, fortement contingents, c'est-à-dire qui auraient pu aussi bien ne pas survenir ou prendre un cours tout différent à l'aune de l'opinion la mieux informée, l'ont orientée.. Elle ne nous semble irrémédiable que parce qu'elle constitue un passé sur lequel nous ne pouvons pas intervenir mais seulement réfléchir.. Est-ce à dire que toute philosophie de l'histoire, toute tentative pour lui prêter un sens, est un songe creux ? Il y a certes des tendances lourdes sans doute irréfutables sur des millénaires, l'accumulation des connaissances, la démographie, l'extension des interférences entre civilisations jusqu'à la mondialisation, la pratique de plus en plus affirmée de l'auto-régulation des sociétés à travers des systèmes de décision décentralisés et démocratiques.. Mais malgré Tocqueville, Marx, Toynbee et Braudel, nous restons ignorants de leurs déterminants.. L'histoire, décidément, demeure encore un exercice littéraire plus qu'une science, même conjecturale.. Ce dont va achever de vous convaincre le désopilant roman de William Gibson et Bruce Sterling où l'avenir du passé se déglingue à toute vapeur.. Sur les procédures de divination, voir l'ouvrage de Georges Minois,.. Histoire de l'avenir, des prophètes à la prospective.. , Fayard, 1996.. Georges Minois est malheureusement mal informé sur la Science-Fiction qu'il condamne dans sa conclusion en reprenant les poncifs habituels.. L'Âge d'homme, 1972.. N'ayant pas vu ce texte, je fais confiance à Versins, tout en rappelant que c'est en 1645 que Charles I.. est livré à Cromwell et en 1649 qu'il est décapité.. L'Histoire revisitée, panorama de l'uchronie sous toutes ses formes.. , Encrage, 1999.. Je signalerai aussi l'essai un peu léger d'Emmanuel Carrère,.. le Détroit de Behring.. , 1986.. Sur ce thème et quelques autres, voir ma préface à.. Histoires de la quatrième dimension.. Op.. , pp.. 28 et 29.. Odile Jacob, 2001.. Sauf sans doute la France à cause de la revanche patriotique à prendre sur la défaite de 1870 et de la récupération possible des territoires d'Alsace et de Lorraine annexés par l'Allemagne.. Par exemple dans la nouvelle de Stephen Vincent Benét, l'Homme du destin (in.. le Roi des chats.. , Julliard ,1947) où Napoléon a fini major d'artillerie à la retraite, ses tiroirs pleins de mirifiques plans de campagnes militaires.. Et en revanche, tout roman historique est une uchronie, malgré sa prétention à l'authenticité.. La différence, c'est que l'uchronie se manifeste comme telle alors que le roman historique cherche à masquer son irréductible infidélité à l'histoire réelle, cet inobservable, et à ignorer sa dimension uchronique.. Robert Laffont, 1998.. Qu'on retrouvera avec ses suites et une fort pertinente étude de Jacques Goimard dans.. les Odyssées de l'espace.. , Omnibus, 2000.. Ce qui est compatible avec certaines théories cosmologiques récentes, comme celle du Russe Andreï Linde qui évacue la singularité d'un univers comme le nôtre où la vie est possible grâce à quelques constantes très précisément définies, en supposant que toutes les valeurs de ces constantes sont apparues ou peuvent apparaître aléatoirement dans des univers différents.. Je suis tenté de chercher un responsable dans l'enseignement en France de l'histoire, au moins dans le primaire et le secondaire, tellement réifié et idéologisé, sans une once de problématique, que son déroulement apparaît à la plupart.. nécessaire.. et par là intouchable.. Fleuve Noir,1999.. Éditions Mnemos, 2000.. Dans sa remarquable préface au recueil collectif.. Escales sur l'horizon.. , Fleuve Noir, 1998.. En qui certains voient Julie d'Albon.. Cela n'a jamais pu être prouvé.. jeudi 12 juillet 2001 —.. jeudi 12 juillet 2001..

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  • Title: Archives stellaires/Klein/Préfaces et postfaces/le Problème de Turing | Quarante-Deux
    Descriptive info: le Problème….. Harry Harrison Marvin Minsky :.. Livre de poche nº 7211, octobre 1998.. B.. ien avant leurs réalisations concrètes, deux grandes technosciences témoignent de relations privilégiées avec une espèce de la littérature, la Science-Fiction : la technologie spatiale.. et l'informatique.. Pour la première, dès la fin du siècle dernier, la conquête de l'espace fut chantée et décrite, parfois avec un grand luxe de détails, par des écrivains.. Si leurs visions prospectives n'apprirent pas grand-chose aux scientifiques et aux ingénieurs, elles contribuèrent à forger une mystique de l'exploration spatiale.. Cet enthousiasme devait jouer un rôle dans la motivation des chercheurs et dans le soutien d'une partie de l'opinion à des entreprises dont la rentabilité civile n'était pas évidente et dont l'intelligibilité n'était pas claire pour les militaires.. Nombre de figures de proue de la technologie spatiale — à commencer par Werner von Braun — ont reconnu cette dette.. On va tenter de voir ce qu'il en fut pour l'informatique ou plutôt pour les technologies de l'information au sens le plus large.. Or les relations entre Science-Fiction et informatique paraissent plus profondes et plus étroites encore que dans les autres domaines, comme je vais tenter de le montrer en en esquissant très schématiquement l'histoire :.. plus profondes car la Science-Fiction a épousé, et parfois devancé, les évolutions, les courants et les modes de l'informatique réelle ;.. plus étroites parce que la Science-Fiction a souvent informé les représentations et jusqu'au vocabulaire d'une partie des praticiens de cette technique.. Bref, il s'est manifesté une alliance surprenante entre la Science-Fiction et les technologies de l'information, complicité de loin la plus poussée de celles qui touchent aux trois grandes technosciences issues de la Seconde Guerre Mondiale ou apparues après elle, l'espace, les biotechnologies et l'informatique.. Bien entendu, pour couvrir tout le champ des représentations de l'avenir liées à l'informatique, il faudrait aussi évoquer des articles scientifiques (ainsi celui, fameux, de Turing sur l'intelligence mécanique.. ), et les promesses et les attentes convoyées par la presse d'information scientifique et aussi celles, dérivées, entretenues par la grande presse et les médias audiovisuels.. Bien que tous ces champs ne puissent être abordés ici, je tiens à répéter que les relations entre ces domaines, à savoir la réalité des réalisations, l'expression soi-disant savante ou du moins informée, et la fiction avouée, ont été et demeurent probablement plus profondes et plus nombreuses dans le domaine de l'informatique que partout ailleurs.. Bien des journalistes et même bien des penseurs inspirés sont allés chercher, en l'avouant rarement, leurs sources d'inspiration anticipatrices et prospectives dans la littérature de Science-Fiction, comme si elle était prophétique, comme si elle préfigurait réellement l'avenir.. L'analyse et la généalogie des textes font ressortir tout au long d'une longue histoire la.. contamination.. et la.. confusion.. presque permanentes entre des créations imaginaires, légitimes par elles-mêmes, d'une part, et d'autre part des anticipations et prospectives rationnelles fondées sur des extrapolations acceptables et des annonces tantôt commerciales, tantôt destinées à obtenir des moyens de recherche, ce qui n'est pas fondamentalement différent.. Cette confusion, involontaire et subie, ou bien délibérée et exploitée, mérite examen tant elle est riche d'enseignements pour le passé mais tout autant pour l'avenir.. L'imagination échevelée et l'extrapolation raisonnée s'y trouvent inextricablement mêlées.. Il y a ici, pour le moins, l'effet d'une forte charge de désir individuel et collectif.. C'est une raison suffisante pour étudier ces attentes dans le passé et leurs rapports à la réalité présente, et sans doute plus encore pour examiner avec autant de sympathie que de méfiance les anticipations d'aujourd'hui qui se projettent sur le prochain millénaire.. Je me propose ici de répartir l'histoire du thème de l'informatique dans la Science-Fiction entre quatre époques.. À dessein, je ne multiplierai pas les titres d'œuvres, préférant me limiter à quelques-unes, emblématiques.. La première époque correspond à une préhistoire du thème, c'est-à-dire à son traitement avant qu'il n'existe une réalité industrielle sinon scientifique de l'informatique ; elle va donc jusqu'à la seconde guerre mondiale même si l'on sait que l'histoire de l'informatique proprement dite remonte bien avant.. Cette préhistoire est vouée à l'intelligence mécanique, aux machines intelligentes.. On peut la faire remonter assez haut si l'on évoque.. le Joueur d'échecs de Maalzel.. d'E.. A.. Poe, qui évoque la possibilité d'une machine logique même si c'est pour la réfuter dans ce cas particulier ; ou encore.. le Maître de Moxon.. d'Ambrose Bierce où la machine, dépitée d'avoir perdu, tue son créateur.. C'est probablement John Campbell qui pousse dans les années 1930 et 1940 le plus loin le thème des machines intelligentes en les proposant comme les héritières et successeurs de l'humanité, dans une série de nouvelles réunies en français sous le titre.. le Ciel est mort.. Mais il faut aussi citer un texte malheureusement très peu connu de Régis Messac,.. le Miroir flexible.. , aujourd'hui presque inaccessible, paru en 1933 et 1934 dans une revue d'enseignants.. , qui préfigure de façon surprenante le thème de la vie artificielle.. Je n'inclurai pas dans cette approche le thème, certes connexe, du robot, qui me semble relever d'une problématique différente.. C'est celle de l'homme artificiel, de la poupée mécanique, qui constitue l'esclave idéal mais susceptible de révolte et qui est fort abondamment représenté dans la littérature, dès avant le.. R.. U.. R.. de Karel Čapek, qui consacre le terme.. Isaac Asimov le développera à la perfection dans ses nombreuses nouvelles consacrées aux robots.. Deux idées fortes ressortent de cette époque : celle de la capacité de machines à maîtriser des jeux à règles comme le jeu d'échecs, et celle de la capacité de machines à des raisonnements logiques, symboliques et scientifiques.. Ces deux idées, la seconde surtout, n'apparaissent pas miraculeusement : elles sont le prolongement dans la fiction d'images issues de la science et de la philosophie, depuis les machines mécaniques à calculer (de Pascal à Babbage) jusqu'aux langages logiques élaborés depuis Leibnitz.. Le point le plus important est peut-être que ces machines de la fiction apparaissent capables de traiter des symboles et non plus seulement des nombres, ce qui interviendra relativement tard dans l'histoire de l'informatique réelle, jusqu'à disposer d'une intelligence artificielle les rendant efficientes dans l'univers des choses, ce dont nous sommes encore loin.. L'étude fine des relations entre les représentations proprement scientifiques de l'époque et ces fictions, relations du reste souvent assez sommaires, reste pour l'essentiel à faire.. On y rencontrera sans doute en arrière-plan une conception philosophique matérialiste du cerveau comme machine physiologique susceptible d'être simulée par des procédés tout différents, en général électromécaniques.. Le thème est donc loin d'être philosophiquement neutre et encore moins insignifiant.. La seconde époque irait de la Seconde Guerre Mondiale au début des années quatre-vingt.. Les imaginations ont été frappées dès 1945 par l'apparition des premiers grands calculateurs électroniques et par les réflexions concomitantes sur la cybernétique, notamment celles de Norbert Wiener.. Il est difficile d'affirmer qu'elles ont été nourries par les fictions antérieures, mais cela me semble vraisemblable pour plusieurs raisons.. On sait d'abord que beaucoup de physiciens et mathématiciens de l'époque étaient des amateurs plus ou moins fervents de Science-Fiction et que certains d'entre eux en ont écrit avec plus ou moins de bonheur.. Ensuite, la plus grande partie de leurs extrapolations et de leurs réflexions relève plus de la spéculation littéraire que d'autre chose, et mêle technologie, logique et perspectives sociales bien au-delà des possibilités et même du vraisemblable de l'époque.. On a l'impression, à lire Wiener et même Turing, qu'il s'agit plus d'une mise en ordre rationnel d'images issues de la Science-Fiction que d'une prospective rigoureuse.. Même le fameux texte de Turing sur la simulation de la pensée humaine (et j'insiste sur le terme de simulation si souvent négligé par les commentateurs) est tout empreint d'une ironie swiftienne.. Quoi qu'il en soit, dans la Science-Fiction, le thème alors dominant, conformément aux représentations suggérées par l'état de la technique, est celui du grand ordinateur, de la grande machine intelligente tirée à peu d'exemplaires, voire à un seul, et risquant selon une crainte éprouvée de subvertir l'humanité.. Un titre est explicite bien que l'ouvrage soit assez secondaire : c'est.. le Lendemain de la Machine.. de F.. Rayer.. Dans un roman beaucoup plus fameux,.. le Monde du Non-A.. , A.. van Vogt propose de confier à une machine la fonction de sélectionner les accédants à l'utopie : la Machine des Jeux est la seule entité qui puisse dire le vrai, et donc elle est en quelque sorte divine.. Ne négligeons pas non plus que le thème du grand ordinateur est aussi une métaphore de l'Administration planificatrice ultime, de la grande machine sociale totalitaire qu'à la fois il idéalise, rend vraisemblable, et démonise.. Dans un roman prophétique de la réalité virtuelle,.. Zone zéro.. (1970).. , l'écrivain allemand Herbert Franke décrit enfin l'aliénation ultime de l'humanité par des simulations informatiques.. Ce que je retiendrai comme caractéristique de cette époque, c'est la conformité assez générale des auteurs aux modèles proposés par les experts : ceux de l'ordinateur universel, doté d'intelligence artificielle, géant et rare.. Je suis pour ma part convaincu que l'image répandue et considérée comme indépassable jusqu'au début des années quatre-vingt du grand ordinateur distribuant de la capacité de traitement de l'information sur le modèle de la distribution de l'électricité, a pesé jusque dans les milieux scientifiques et industriels concernés, et que cette image devait énormément à la littérature et au cinéma.. Elle venait certes conforter les intérêts stratégiques du principal constructeur, I.. B.. M.. , mais on sait que ceux-ci n'ont finalement pas résisté à des développements ultérieurs qui n'étaient pas imprévisibles : le micro-ordinateur, certes rare dans la Science-Fiction, est apparu dès les années soixante ; je me souviens d'avoir vu vers 1965, à New-York, dans un salon spécialisé, un micro Wang qui m'avait considérablement impressionné,.. Et cependant, à propos du micro-ordinateur précisément, il y a des exceptions dans la littérature.. Dès 1946, dans une nouvelle géniale, un Logique nommé Joe , Murray Leinster évoque en quelques pages à la fois le micro-ordinateur domestique présent dans tous les foyers, les réseaux et les banques de données donnant accès à la bibliothèque universelle dont la nouvelle est au fond la métaphore.. Bien qu'il faille toujours se défier des réinterprétations anachroniques, je tiens ce texte pour un des rares authentiquement prophétiques de la Science-Fiction.. Pourtant Leinster ne sera pas suivi et ne réutilisera pas lui-même le thème.. Après y avoir beaucoup réfléchi, je me suis convaincu que Leinster a pu écrire ce texte, en 1946 (peut-être même en 1945), précisément parce que l'image du grand ordinateur n'était pas encore fixée, devenue provisoirement incontournable.. Il y a une leçon à en tirer : quand nous rêvons à l'avenir, quand nous écrivons de la Science-Fiction, c'est de nos désirs qu'il faut partir et non des possibilités provisoires et transitoires de la technique.. À un niveau de puissance et d'emploi intermédiaire, difficile de ne pas évoquer ici Hal, l'intelligence artificielle de.. , (1968) film génial de Kubrick et roman moins inspiré d'Arthur C.. Clarke.. À l'autre extrémité de cette période, l'écrivain britannique John  ...   que l'on retrouve fréquemment, avec plus ou moins de réserves, dans la presse d'information.. Et que Minsky ait jugé bon de coécrire un roman de Science-Fiction pour mieux faire passer ses idées me semble symptomatique.. J'aurais enfin scrupule à ne pas citer à propos d'intelligence artificielle, le roman d'un des plus grands auteurs de la Science-Fiction contemporaine, Frank Herbert,.. Destination : vide.. , dont la première version remonte à 1966.. Sur la quatrième période qui s'ouvrirait avec le début des années quatre-vingt-dix, je serai plus circonspect, n'étant même pas certain que la troisième soit réellement achevée.. Sauf à faire de la Science-Fiction, il est difficile de trancher dans l'actualité les futures divisions de l'histoire.. Mais de nouvelles représentations de l'informatique, des ordinateurs, de l'intelligence artificielle et des relations entre tous ces éléments et les sociétés et individus humains sont en train de surgir dans la Science-Fiction.. On leur trouvera aisément des racines plus anciennes mais parce qu'elles ont tendance à converger, elles se mettent à former tout un pan de cet univers culturel collectif qui caractérise si bien la Science-Fiction.. Cette quatrième période serait caractérisée par les interfaces neuroélectroniques, l'équivalence humain-ordinateur, la greffe des humains sur les machines et les réseaux, bref l'affaiblissement voire la disparition de la différence entre intelligences naturelle et artificielle.. La complémentarité, la fusion, la substitution entre âme humaine et supports de l'intelligence artificielle y deviennent communes, voire inéluctables.. Je citerai quatre auteurs et quatre œuvres sans prétendre plus que précédemment à l'exhaustivité, bien au contraire.. Il s'agit d'abord de Dan Simmons qui dans sa série.. Hypérion.. (1991).. décrit dans un avenir fort lointain la lutte puis finalement la synthèse osmotique entre l'humanité et d'immenses intelligences artificielles.. Il s'agit ensuite de l'écrivain britannique Iain M.. Banks qui dans sa série de la Culture (.. l'État des arts.. décrit entre mille autres choses dans un avenir également éloigné (au moins métaphoriquement car il ne s'agit pas.. du nôtre) les rapports complémentaires entre des formes de vie biologiques, dont des humains, et d'innombrables Intelligences Artificielles de tous formats.. Il s'agit aussi de l'écrivain américain Neal Stephenson qui, dans deux romans à ce jour,.. le Samouraï virtuel.. , met en scène un univers certes temporellement plus proche mais dominé lui aussi par les intelligences artificielles et par les univers virtuels et par là échappant au réalisme gibsonien tout en se situant dans son prolongement.. Mais une place toute spéciale doit être accordée à l'australien Greg Egan, lui même bon spécialiste de l'informatique, qui pousse plus loin que personne, dans.. (1995), l'idée de la fusion entre ordinateurs et humains, de la copie possible dans des ordinateurs de personnalités humaines, et par là de leur quasi immortalité dans des univers virtuels.. Ce qui me frappe dans ces œuvres et dans cette époque, à supposer qu'elle existe ailleurs que dans mon imagination, c'est un retour à l'imaginaire débridé, notamment par le truchement de l'avenir lointain et des réalités virtuelles, par opposition, peut-être artificielle, avec le réalisme, certes contestable et plus conventionnel que réel, des œuvres des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix.. C'est peut-être que le micro-ordinateur et les réseaux ont déjà si bien pénétré la société qu'ils ne suffisent plus à faire rêver par eux-mêmes.. Ce sont des phénomènes désormais banalisés dont s'emparent d'autres genres, comme le policier, le roman d'espionnage et cette bizarre mixture que les professionnels de l'édition appellent le technothriller et dont un bon représentant est Michael Chrichton.. La Science-Fiction se tourne déjà vers d'autres territoires, moins bien balisés.. Il n'est donc pas certain que l'alliance étroite, réciproque et extraordinaire entre un genre littéraire et une réalité technosociale servie par une armée de spécialistes perdure indéfiniment.. Certes la plupart des informaticiens continueront à lire de la Science-Fiction.. Mais ils auront probablement plus de mal à y trouver (ou à croire y trouver, ce qui n'est pas la même chose), des représentations de leur propre avenir.. C'est cela même qui pour moi caractériserait la quatrième époque.. Si elle existe.. Il me semble caractéristique et en même temps problématique que dans son dernier roman,.. Idoru.. , William Gibson mette en scène une vedette artificielle, une idole (Idoru en japonais moderne) dotée d'une personnalité artificielle, et qu'il situe son action dans un très proche avenir.. S'agit-il encore de Science-Fiction ? Les éditeurs semblent en douter puisqu'ils ont banni l'étiquette des jaquettes du roman, aussi bien aux États-Unis qu'en France, espérant par là faire basculer le livre dans l'univers supposé plus populaire du technothriller.. En conclusion, je voudrais essayer de caractériser et de résumer les quatre traits qui ont consacré cette alliance entre imaginaire et réalité, Science-Fiction et informatique, tout au long de leurs histoires respectives, mais tout spécialement pendant la troisième période, celle de l'intrusion de la micro-informatique et des réseaux ouverts à tous :.. un premier trait est que la pensée mécanique est une aspiration ancienne de philosophes rationalistes et matérialistes, qui n'a pu longtemps s'affirmer qu'au travers de spéculations de caractère littéraire, qu'elles aient été rigoureuses ou échevelées.. C'est un domaine où longtemps on n'a ni observé ni démontré, et ce n'est que récemment qu'il a échappé à la métaphysique (sauf en ce qui concerne les spéculations sur l'intelligence artificielle).. C'est un domaine d'expériences de pensée ;.. un deuxième trait qui était demeuré relativement imprévu, même pour les spécialistes, est que les machines effectivement construites ont très vite permis de manipuler à travers des nombres, des symboles, et donc d'écrire, de dessiner et de simuler, virtuellement n'importe quoi, c'est le cas de le dire.. Or l'écriture, la création graphique et la simulation ouvrent toutes grandes les portes à l'imaginaire qu'elles servent par ailleurs.. Il en a résulté que la maîtrise des machines n'a pas été réservée aux arithméticiens, mathématiciens et statisticiens.. En tout cas, la grande merveille, c'est que des non-techniciens ont pu rapidement se servir de ces machines.. Un petit merci au Macintosh en passant ;.. troisième trait, le développement également assez imprévu de la micro-informatique a abouti rapidement à l'apparition d'un corps de spécialistes et d'utilisateurs, passionnés par leur technique et persuadés d'avoir une place dans l'avenir.. D'où leur curiosité pour cet avenir qu'une seule littérature leur présentait agréablement et, faut-il l'ajouter souvent pertinemment, la Science-Fiction.. Pour connaître un peu la littérature.. grise.. prospective sur l'informatique, celle des rapports non publiés, je crois pouvoir dire qu'elle a presque toujours été d'une grande médiocrité et qu'elle aurait beaucoup gagné à s'inspirer de la Science-Fiction, ce que les praticiens ont vite compris.. De surcroît, ils y ont trouvé une représentation romantique de leur travail, de leur vie et de leur avenir, qui relevait de piment une réalité parfois plutôt morne ;.. l'impact de la grande informatique et de la micro-informatique sur la société globale a été tel, pas sa brutalité et son ampleur, qu'il a évidemment suscité toutes les attentes, tous les fantasmes et toutes les craintes.. La question se pose toutefois de savoir si une littérature de l'illusion n'a pas engendré une illusion sociale, celle de la révolution par l'informatique, une utopie nouvelle et redoutable, celle de la démocratie immédiate et au fond populiste à travers l'avènement de la société d'information généralisée et des échanges instantanés.. Mais l'imagination étant une denrée finalement rare, surtout quand elle est associée à l'information et à la réflexion, les informateurs du grand public se sont précipités directement ou de seconde main, le sachant, feignant de l'ignorer ou l'ignorant vraiment, sur la seule littérature qui en débordait, la Science-Fiction.. Si l'on considère les choses d'un peu haut, aucun de ces facteurs n'a disparu ni cessé de s'exercer.. Il y a donc de grandes chances pour que l'informatique et la Science-Fiction continuent à entretenir d'étroites relations, même si leur lune de miel des années quatre-vingt est peut-être dépassée.. Je n'inviterais certes personne à aller chercher dans la Science-Fiction une représentation fidèle de l'avenir de l'informatique.. Cette littérature n'est pas prophétique.. Mais en raison des liens étroits que j'ai tenté de souligner, c'est peut-être bien dans cette littérature, bon an mal an, que l'on trouve le reflet le plus fidèle et le mieux informé des spéculations de chaque époque à propos de cet avenir.. En bref, si vous voulez savoir ce que l'on pense.. aujourd'hui.. de l'avenir des ordinateurs, lisez de la Science-Fiction.. Mais il me faut conclure sur une note un peu triste.. C'est qu'il n'a pratiquement été question dans cet exposé succinct et incomplet que d'œuvres anglo-saxonnes et allemandes.. L'ordinateur et les technologies de l'information sont presque complètement absents de la production française de Science-Fiction, sauf là où elle singe les modèles anglo-saxons.. J'ai cité Michel Jeury qui fait exception.. Il y a eu certes les technothrillers de Thierry Breton, ainsi.. Softwar.. (1984).. etc.. , mais je ne crois pas nécessaire d'y insister.. On ne voit guère que Maurice G.. Dantec qui, dans.. les Racines du mal.. , a relevé le défi dans le sillage de William Gibson.. Une anecdote : lorsqu'en 1985, Apple France, en la personne de François Benveniste, lui-même passionné de Science-Fiction, voulut patronner une anthologie de nouvelles consacrées à l'informatique dans l'avenir.. à l'occasion de la sortie du premier Macintosh, l'éditeur Denoël ne trouva pas d'auteur français intéressé en dehors de Philippe Curval et de moi-même.. Il y a dans cette absence, dans cette criante lacune, un sujet de réflexion.. La France, une des mères de la littérature d'anticipation, une des puissances mondialement reconnue de la programmation informatique, n'a pas encore rejoint, dans sa culture, ou du moins dans sa littérature de Science-Fiction, son époque.. Dans une version légèrement différente, ce texte a fait l'objet d'une communication au colloque du Centre de coordination pour la Recherche et l'Enseignement en Informatique et Société (CREIS), tenu à Strasbourg en juin 1998.. Il est si souvent cité et si peu souvent lu que je tiens à signaler au lecteur qu'il le trouvera traduit dans l'indispensable anthologie.. Pensée et machine.. , Champ Vallon, 1983.. Préhistoire et histoire des ordinateurs.. , Robert Ligonnière, Laffont, 1987.. Ainsi que.. Machines à penser, une histoire de l'intelligence artificielle.. , Vernon Pratt, PUF, 1995.. In les Primaires, nº 47 à 53, novembre 1933 à mai 1934.. Ce texte a été réédité en 1989 à tirage limité par les Éditions Orion.. J'ai lu.. Laffont, 1973.. , Le Livre de Poche.. On le trouvera dans l'anthologie.. , Denoël, 1986.. Le Livre de Poche.. Maurice G.. Dantec a proposé une version hexagonale de l'univers Gibsonien dans.. , Série noire , Gallimard, 1995.. Voir le chapitre qui leur est consacré dans.. Rêves de futur.. , sous la direction de Joseph J.. Corn, Culture Technique nº 28, éditions CRCT, 1993.. On trouvera l'exposé le plus complet de ces idées dans.. la Société de l'esprit.. , InterEditions, 1988.. Pocket.. la Chute d'Hypérion.. Endymion.. l'Éveil d'Endymion.. , Laffont.. DLM.. Flammarion.. Laffont.. Série Noire, Gallimard.. , anthologie réunie et présentée par Patrice Duvic, Denoël, 1986.. Ma nouvelle Mémoire vive, mémoire morte figure dans la première édition mais a disparu, à ma demande, de la seconde édition, dans la perspective d'un recueil à paraître..

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  • Title: Archives stellaires/Klein/Préfaces et postfaces/l'Homme de deux mondes | Quarante-Deux
    Descriptive info: l'Homme….. Brian Frank Herbert :.. l'Homme de deux mondes.. Livre de poche nº 7145, février 1992.. L'.. Homme de deux mondes.. est le dernier roman écrit par Frank Herbert avant sa mort inattendue et survenue après le traitement apparemment réussi d'un cancer à Madison, Wisconsin,.. le 12 février 1986, deux ans à peine après la disparition de celle qui fut sa compagne de toujours, Beverley Ann Stuart.. Il est certes significatif que Frank Herbert ait choisi d'écrire et de signer ce dernier livre avec son fils Brian, lui-même écrivain.. Nul doute qu'il ait voulu par là transmettre un double héritage, professionnel et affectueux.. Ce roman publié l'année même de sa disparition sous le titre.. Man of two worlds.. chez G.. P.. Putnam's sons, à New-York, occupe une place singulière dans l'œuvre d'Herbert.. Celle-ci en effet est toute empreinte d'une sorte de gravité prophétique ; elle est souvent tendue d'un affrontement angoissé entre les personnages individuels ou collectifs, qui affleure à la paranoïa.. La plupart des personnages de la célèbre série de.. luttent impitoyablement pour le pouvoir et seuls les meilleurs d'entre eux, qui l'obtiennent sans l'avoir nécessairement cherché, échappent à cette quête frénétique.. l'Étoile et le fouet.. , la frénésie d'une humaine névrosée menace le lien fragile qui s'est établi entre toutes les humanités grâce aux étoiles.. Dosadi.. , ce sont des espèces différentes et des groupes sociaux qui se déchirent pour assurer leur survie en trouvant un abri précaire contre une planète hostile dans une cité-forteresse.. la Ruche d'Hellstrom.. , ce sont des variétés de l'humanité dont une au moins a tourné à la termitière et l'autre au totalitarisme policier, qui se disputent le droit à l'existence et à l'avenir.. la Mort blanche.. , c'est toute l'humanité qui est menacée par une maladie créée de toutes pièces par manipulation génétique et qui tue sélectivement les femmes.. En bref, l'œuvre romanesque de Frank Herbert est presque tout entière orientée vers le tragique et seul son sens exceptionnel et parfois très américain du rebondissement et de la conclusion, sinon toujours heureuse du moins problématique, évite la plupart du temps à ses héros l'enfermement irrémédiable dans la destruction.. Il en va autrement dans.. qui est à tout le moins un roman ironique et à bien des  ...   sur lequel il est revenu plusieurs fois dans ses rares déclarations.. Comme je l'écrivais dans la préface au Livre d'or qui lui est consacré : « La lucidité herbertienne consiste à percevoir dans l'idéal à réaliser d'une utopie, d'un pouvoir, d'un absolu, un fantasme, et à savoir que la dissolution de ce fantasme entraînera l'émergence d'un autre.. » La désillusion est la source, sinon éternelle du moins ancienne, du rire comme du sentiment de terreur selon qu'elle est prise comme occasion de rebond, effet de lumière, ou comme effondrement d'un monde, montée des ténèbres.. Frank Herbert a su jouer, en maître, sur les deux registres.. Si.. est le dernier roman rédigé par Frank Herbert lui-même, ce n'est pas le dernier qui ait été publié, en toute légitimité, sous sa signature.. C'est.. le Facteur ascension.. qui occupe cette place.. Ce roman s'inscrit dans une série que Frank Herbert avait ouverte dès 1978 avec.. Destination : vide.. Destination : void.. , Berkley) ou même dès 1966 avec une première version de ce roman (.. Nef 1.. , Berkley).. Des années plus tard, Bill Ransom, poète et concitoyen de Frank Herbert à Seattle, fasciné par cette histoire de création d'une intelligence artificielle, par ce nouveau.. Frankenstein.. , parvint à persuader Herbert de lui donner une suite.. Ils écrivirent ainsi ensemble, sans qu'il soit aujourd'hui possible de bien repérer la part de l'un et de l'autre, toute une série qui comprend.. l'Incident Jésus.. l'Effet Lazare.. Comme l'indique Bill Ransom dans la présentation de ce dernier roman, Frank Herbert et lui en dressèrent minutieusement le plan mais la mort de Frank contraignit Ransom à rédiger la majeure partie de l'ouvrage.. Celui-ci est cependant impossible à distinguer des précédents par le ton, l'intention et la qualité.. Comme celle de.. , cette série est en quelque sorte demeurée ouverte, sinon inachevée.. Eût-il vécu cent ans que Frank Herbert, je crois, serait resté dans chacune de ses séries sur cette ouverture.. Car il ne croyait pas que l'histoire puisse s'achever.. Comme vous allez le découvrir dans.. , nous sommes peut-être le fruit du rêve d'une autre espèce, sa création, mais alors même que le rêveur s'éveille, ou meurt, le rêve se perpétue, en lui, souterrain, ou à travers d'autres intelligences.. Comme les vôtres..

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  • Title: Archives stellaires/Klein/Préfaces et postfaces/L'incident Jésus | Quarante-Deux
    Descriptive info: Frank Herbert Bill Ransom :.. Livre de poche nº 27049, février 2008.. Reprise de la nouvelle édition Robert Laffont • Ailleurs et demain de juin 2003 (laquelle est augmentée de la présente préface destinée initialement à.. Le Même et l'Autre.. U.. n des principaux thèmes de la science-fiction touche à l'Autre.. , description de l'autre, contact avec l'autre, voire plus audacieusement et plus rarement intériorité de l'autre.. Dans ce dernier cas, la subjectivité de l'autre est explorée et c'est à travers son regard que son monde est perçu.. Approche banale me direz-vous, celle de la plupart des romans contemporains.. Certes, mais l'Autre dont il est ici question est plus radical.. Il ne s'agit pas de cet autre qui nous ressemble plus ou moins, auquel nous pouvons nous identifier, dans lequel nous pouvons trompeusement nous contempler comme dans un miroir, à qui nous pouvons prêter des sentiments, des motivations, des expériences, des stratégies empruntées à notre propre vie grâce à cette curieuse propriété de l'humain, l'empathie, qui assure la possibilité du mensonge, cette forme extrême et langagière du leurre.. La conviction qu'il est possible de se représenter le fonctionnement psychique de l'autre qui serait un même est une caractéristique de l'humanité et peut-être de quelques grands primates.. Sans doute cet autre, si proche, si semblable, est-il déjà en réalité insondable surtout lorsqu'il appartient à un autre sexe, à un autre âge, à une autre époque, à une autre culture.. Mais s'installe aisément l'illusion de sa transparence, de sa compréhensibilité, qui fonde toute la littérature, y compris celle de science-fiction lorsqu'elle s'occupe de personnages humains.. La science-fiction est naïvement, héroïquement pourrait-on dire, plus audacieuse encore puisque l'Autre qu'elle aborde souvent est un étranger par principe absolu, en quelque sorte incommensurable à notre expérience.. C'est évidemment l'extraterrestre, l'Alien ; c'est plus rarement l'intelligent terrestre non–humain, ainsi dans.. le Horla.. de Maupassant,.. les Xipéhuz.. des frères Rosny, le prédateur d'.. un Vampire ordinaire.. de Suzy McKee Charnas.. et évidemment les mutants dont Greg Bear offre dans.. l'Échelle de Darwin.. et dans.. les Enfants de Darwin.. une nouvelle variante ; et c'est enfin l'intelligence artificielle (I.. ) sous les formes innombrables des robots humanoïdes et des machines conscientes.. Ces êtres-là ne sont pas construits comme nous, ils n'ont pas les mêmes perceptions, les mêmes instincts ni pulsions, la même origine telle que la peignait Courbet, la même histoire, les mêmes environnements, en bref le même monde.. Ils devraient nous demeurer complètement opaques ; et là où certains auteurs de science-fiction parviennent à nous surprendre et à surpasser ceux de la littérature (dite générale mais qui n'a pas dépassé le grade de tenant-lieu), c'est lorsqu'ils parviennent à nous rendre intelligibles de telles entités tout en affirmant leur altérité.. Bien entendu, leur succès est limité et inégal, et je ne garantirais pas que, même ainsi prévenus, nous n'ayons pas des surprises si un jour nous rencontrons des extraterrestres, produisons des intelligences artificielles ou engendrons des mutants.. Frank Herbert a abordé avec une subtilité inégalée les trois variétés évoquées.. (1970), il traite du rapport sémantiquement difficile avec une espèce extrêmement étrangère, les étoiles.. Dans le cycle de.. (1963-1985), il met en scène plusieurs mutants dont Paul Muad'Dib.. , roman peut-être moins connu, il évoque une évolution très particulière de l'humanité vers la termitière grand format.. Dans le cycle du.. Programme conscience.. qui comprend quatre titres,.. , les trois derniers étant écrits en collaboration avec Bill Ransom, il décrit la genèse d'une intelligence artificielle puis son interaction problématique avec des humains.. Des humains.. S'agit-il bien d'humains ? Car les personnages de.. (1966-1978) sont des clones, autres sujets d'actualité, je veux dire de notre actualité.. Parce qu'un premier programme de production d'une intelligence artificielle a abouti sur Terre à une catastrophe incompréhensible, le laboratoire a été recréé sur la Lune.. Et comme ils ne tiennent pas à risquer leur vie, ses responsables et ses experts se sont fait cloner.. Ce sont donc des clones qui ont été envoyés à bord du.. Terra.. , navire interstellaire, au risque de leur vie sous un prétexte mensonger, pour tenter à nouveau de créer une intelligence artificielle au niveau le plus ambitieux, c'est-à-dire une conscience artificielle.. Ils ne sont pas les premiers : d'autres navires identiques ont été envoyés précédemment et ont disparu sans laisser de traces.. Ont-ils été détruits ? Ont-ils réussi dans leur mission et été emportés dans l'Ailleurs ? Qu'a indiqué la capsule-message qu'ils sont supposés avoir envoyée vers la Lune en cas de succès ou d'auto-destruction ? C'est ce qu'ignorent les quatre clones qui habitent le.. en compagnie de milliers d'autres clones cryogénisés candidats à la colonisation interstellaire.. Le roman de Frank Herbert est construit sur le modèle de la tragédie classique.. : unité de lieu, l'astronef, unité de temps (quelques heures, quelques jours), unité d'action puisque l'unique but des quatre protagonistes est de fabriquer cette I.. sans laquelle ils sont perdus car l'intelligence biologique qui contrôlait leur vaisseau a été victime d'une défaillance sans doute organisée.. Un étrange huis clos qui, à la différence de celui de la pièce de Sartre pour lequel « l'enfer, ce sont les autres », vise à produire un Autre qui suscitera peut-être un enfer.. Cette structure romanesque, peu ordinaire, densifie le roman au point de le rendre parfois étouffant.. Elle témoigne du goût de Frank Herbert pour les lieux fermés, à la fois prisons et abris contre un dehors menaçant, qui se manifeste dans presque toutes ses œuvres.. Il convient de le rapprocher de l'atmosphère de paranoïa ambiante qui imprègne ses livres et tout spécialement celui-ci.. De cette situation, on retiendra trois traits : l'émergence d'une intelligence artificielle consciente peut être imprévisiblement dangereuse comme le fut l'explosion de la première bombe atomique.. ; les clones sont des “biens d'équipement”, des copies industrielles, des objets sacrifiables et remplaçables, et même s'ils sont en tous points, notamment sous l'angle de l'intelligence et de la sensibilité, comparables à leurs originaux, ils n'ont aucuns droits, donc ils ne sont pas à proprement parler considérés comme humains ; ils le savent et ont été conditionnés pour l'accepter mais en même temps ils ont comme tout humain le désir de survivre.. Enfin, ici,.. toute.. intelligence est le produit de l'artifice et de l'ingéniosité des hommes : les clones puisqu'ils ont été fabriqués, et l'intelligence artificielle si les protagonistes de.. parviennent à la faire naître : en somme, de l'artificiel visant à produire de l'artificiel et, si cela aboutit, de l'artificiel en face de l'artificiel.. Une représentation intéressante de la condition humaine.. Et surtout du Même face à l'Autre hypothétique qu'il s'agit de créer.. Les clones relèvent du Même puisque ce sont des reproductions aussi précises, au moins anatomiquement et physiologiquement, de leurs modèles que la génétique peut le permettre.. Bien que leurs éducations et formations diffèrent de celles de ces derniers, on présume qu'ils réagiront à peu près de la même manière et présenteront les mêmes qualités intellectuelles et morales.. Ainsi, les responsables et spécialistes du Programme Conscience se sont envoyés eux-mêmes par délégation sur le théâtre des opérations sans encourir le moindre risque : prudence parfaitement cynique.. Et l'on peut même supposer que leurs versions présentes sur la Lune ne sont que des copies des originaux authentiques demeurés sur Terre.. Ces copies sont donc prévisibles.. En revanche, l'Autre qu'il s'agit de créer, l'hypothétique intelligence artificielle consciente est absolument imprévisible.. Il n'y a aucun précédent.. Il ne s'agit plus d'une copie mais de l'original, d'un Original absolu.. On ne sait pas si c'est possible, on ne sait pas ce que cela va être, on ne sait pas ce que cela va faire.. On sait tout juste qu'une première fois, sur Terre, le laboratoire originel et l'île qui le supportait ont disparu.. Peut-être cela n'avait-il rien à voir avec l'émergence d'une conscience mais on a quelques raisons de la supposer.. D'où la procédure.. Mais pourquoi cette (voire toute) intelligence artificielle consciente serait-elle puissante.. et.. dangereuse ?.. Il convient de souligner d'abord que le roman de Frank Herbert est l'un des très rares, voire le seul, qui raconte la genèse d'une intelligence artificielle consciente et fournisse jusqu'à un certain point des indications sur son fonctionnement interne.. Sans cette genèse, on ne comprendrait ni la puissance ni le danger.. Pour ma part, je n'en connais aucun autre exemple dans la fiction, les robots et autres machines intelligentes étant généralement donnés comme déjà installés dans les avenirs imaginés, et seules les conséquences de leur existence étant décrites.. Bien que.. soit une fiction et en aucune manière un manuel de fabrication et maintenance, il serait particulièrement intéressant que des spécialistes du domaine de l'I.. (domaine à mon sentiment pseudo-scientifique au moins sous cette dénomination.. ) se penchent sur ce roman et le commentent de leur point de vue.. Comme beaucoup d'informaticiens sont amateurs de science-fiction, on peut espérer que l'un d'eux s'y attellera un jour.. De même, il vaudrait de comparer dans le détail les spéculations de Frank Herbert  ...   mythe que convoient la plupart des sectateurs de l'intelligence artificielle malgré l'incurable médiocrité tautologique de leurs programmes heuristiques.. C'est celui qu'illustre, la fiction, autrement légitime parce que fiction, de Frank Herbert.. Mais pourquoi Nef, cette puissante intelligence, est-elle dangereuse ? C'est ici parce que sa conscience est une conscience de son infinie solitude et de l'absence de sens d'un univers muet et immuable dans sa mutabilité même.. On pourrait dire que, comme la créature de Frankenstein, elle est en mal d'affectivité et d'échange avec son semblable.. Elle a le choix entre le néant et la découverte d'un objet d'amour réciproque.. Frank Herbert reconnaît dans sa postface à la dernière édition de.. , sinon sa dette puisqu'il n'avait pas lu le livre de Mary Shelley lors de la première rédaction de son roman, du moins sa parenté avec les intuitions de l'auteur anglais.. Assurément, comme la créature de Frankenstein, Nef est l'invention d'un écrivain, et ses angoisses et désirs passablement anthropomorphes n'ont sans doute que peu de rapport avec les sentiments d'une hypothétique Intelligence Artificielle qui apparaîtrait effectivement dans un laboratoire.. Reste que, comme le rappelait quelque part le philosophe Guy Lardreau, s'il existe un jour des I.. conscientes, elles auront droit à notre compassion.. En résumé, Nef, cette Autre, est puissante parce qu'elle est en contact direct avec l'univers, et elle est dangereuse parce qu'elle n'a pas de Même.. Aussi seule que le Dieu de la Bible avant la Genèse, mais n'ayant pas la possibilité de se créer un univers pour échapper à la mélancolie puisqu'elle est déjà prisonnière d'un univers préexistant sur lequel.. elle ne peut pas avoir d'illusion.. , sauf à se détruire ou se laisser détruire, Nef n'a qu'une ressource : se faire Vé.. nef.. rer, c'est-à-dire devenir un petit mais cynique et redoutable dieu, ou plutôt un démon, pour les passagers du.. et leurs descendants.. Toute la détermination de ces derniers les conduira à chercher à s'affranchir de la tutelle de ce diable que leurs ancêtres ont créé.. C'est le fil conducteur des trois derniers volumes du cycle.. « Et c'est ainsi qu'Allah est grand ».. Ce texte devait initialement figurer en préface ou postface de la réédition de.. Mais à la fois pour des raisons de délais et parce qu'il n'était peut-être pas habile de déflorer pour le lecteur le thème de ce roman, il a paru préférable de le loger ici.. Même si c'est bien de.. qu'il s'agit.. C'est ce qu'a bien vu François Laruelle dans son article Alien-sans-aliénation.. Programme pour une philo-fiction , in.. Philosophie et science-fiction.. , Vrin 2000.. Malheureusement ce petit essai est d'une telle abstraction qu'il ne cite aucun exemple ni aucun texte de science-fiction.. Ce qui confirme malheureusement que la philosophie contemporaine n'a besoin d'aucune réalité pour discourir.. Cela s'appelle parler dans le vide, autre milieu bien connu des science-fictionautes.. In.. Romans Préhistoriques.. , J.. Rosny aîné, Bouquins, Robert Laffont.. Ailleurs et demain , Robert Laffont, 1982.. Paru 2003 dans la même collection.. Ailleurs et demain et le Livre de Poche.. Ailleurs et demain, 1970.. Il est assez remarquable que dès 1966 et même en 1978, Herbert ait eu recours à des clones et soulevé d'emblée le problème éthique.. La perspective du clonage des animaux et en particulier des mammifères paraissait très éloignée à l'époque aux plus hardis des biologistes, sauf sous la forme de la parthénogenèse.. Et surtout sauf pour les auteurs de science-fiction.. S'agit-il ici d'une tragédie ou d'un drame, c'est-à-dire cela finit-il mal ou bien, grâce à l'intervention d'un.. deus ex machina.. ? La question reste ici irrésolue.. Un fantasme répandu à l'époque était celui de la réaction en chaîne qui détruirait toute la planète.. Même si les physiciens concernés n'y croyaient pas pour des raisons théoriques très fortes, certains d'entre eux n'étaient pas rassurés avant que la première expérience en vraie grandeur ait été réalisée.. Par la suite ce fantasme donna naissance à toute une littérature catastrophisante et même en France à une émission de radio (Jean Nocher).. Et ce cynisme prend une dimension extrême avec le personnage de Flatterie, le psychiatre-aumônier.. Herbert a eu ici l'intuition géniale que la psychiatrie, ou la psychologie, ou la psychanalyse, va occuper la place sociale de la prêtrise.. Songez à l'“assistance psychologique” qu'on déploie désormais sur tous les lieux de catastrophes, même mineures, là où naguère on aurait envoyé un prêtre.. Flatterie deviendra bien entendu le premier serviteur du dieu à venir.. Toute la question, à laquelle lui-même ne saurait pas répondre, est de savoir à quoi il croit.. Voir sur ce sujet ma préface à.. d’Iain M.. Banks.. Du reste, l'I.. actuelle elle-même n'a parfois que peu de rapports, voire aucun, avec l'informatique : par exemple les réseaux neuronaux ne relèvent pas à strictement parler de l'informatique sauf lorsqu'ils sont simulés sur ordinateur.. C'est pourquoi dans d'autres ouvrages de Herbert, comme.. , le traducteur, Guy Abadia, a choisi avec mon accord de conserver l'adjectif anglais.. sentient.. qui signifie à la fois intelligent et conscient, doublet dont nous n'avons pas trouvé vraiment d'équivalent en français.. Depuis, on le rencontre dans de nombreuses autres traductions.. Pour plus de détails, voir la préface précitée.. C'est une des raisons pour lesquelles je tiens pour une imposture la prétention à créer de l'intelligence artificielle (en dehors de la fiction) parce qu'elle impliquerait soit que nous sachions déjà ce qu'est l'intelligence naturelle, humaine ou même animale, soit que nous sachions comment fonctionne l'univers dans son détail et dans sa totalité, ce qui est loin, pour dire le moins, d'être le cas.. Le problème est abordé de façon plus détaillée dans la préface précitée.. Dans la science-fiction, un paradoxe très intéressant est celui de l'I.. imaginée par Greg Bear dans.. la Reine des anges.. : MESA est envoyée explorer un système stellaire relativement proche et, confrontée à des expériences totalement inédites, elle se sent devenir consciente.. Mais elle n'est pas du tout sûre qu'il ne s'agisse pas d'une illusion.. Ce qui soulève la question de savoir ce que serait une illusion sur elle-même pour une intelligence non-consciente.. (Ailleurs et demain, Robert Laffont, et le Livre de Poche).. Cette facilité, l'émergence, est du reste souvent invoquée par les tenants de l'I.. , y compris les plus récents dont je caricaturerai volontiers les propos en disant que selon eux, si on met assez de trucs compliqués dans une boîte noire et qu'on secoue bien, il en sortira tôt ou tard quelque chose d'intelligent.. Je ne conteste pas pour autant la réalité de phénomènes émergents imprévisibles dans la nature et dans les laboratoires.. Voir Heidegger qui me semble là faire un complet contresens sur ce qu'est la science.. , page 243.. Il va de soi que le sujet est vaste et complexe et qu'il faudrait analyser en profondeur les travaux des auteurs cités pour soutenir sérieusement cette allégation.. Il reste que généralement dans les premières décennies après 1950 et à peine moins souvent aujourd'hui encore, le problème de la création d'une intelligence artificielle est présenté dans des termes quantitatifs et non qualitatifs.. En gros, quand nous disposerons d'un ordinateur comptant autant de transistors que le cerveau humain de neurones, nous aurons une machine intelligente.. Mais quel cerveau humain est pris pour référence, celui d'un idiot congénital ou celui d'un génie, sachant que leur nombre de neurones est du même ordre de grandeur voire à peu près identique ?.. Rappelons qu'un algorithme représente exclusivement du calculable (P ou Non-P, ce n'est pas ici la question) sur une machine de Turing, l'ordinateur le plus général possible.. Mais rien ne prouve que le cerveau humain, susceptible d'une intelligence naturelle, soit une machine de Turing même s'il peut, en principe, émuler une telle machine, l'inverse n'étant pas, et de loin, démontré.. En bref, contrairement à une idée reçue, rien n'indique pour l'instant que le cerveau soit un ordinateur discret ou soit simulable par un tel ordinateur.. De tels algorithmes sont indéniablement efficaces, et d'une efficacité croissante, dans le domaine de la reconnaissance des formes.. Mais de ce domaine à celui de la création de concepts opératoires inédits, il y a comme une solution de continuité.. Cela peut être admis dans le cas très particulier d'un univers déjà formalisé, ou, moins évidemment, dans celui d'un univers formalisable, ceux qu'on rencontre par exemple dans la théorie des jeux.. Les concepts sont présents dans la formalisation.. Mais jusqu'à nouvel ordre, le réel n'est pas formalisé-en-soi ni même certainement formalisable dans sa totalité quel que soit l'état supposé des connaissances à venir où l'on se place.. , Hervé Zwirn, Éditions Odile Jacob, 2000.. Une des conséquences intéressantes des théorèmes de Gödel, si souvent invoqués à tort et à travers, c'est que les mathématiques des mathématiciens ne sont pas tautologiques.. Mais c'est une autre histoire.. La même question se pose à propos de Hal, l'ordinateur intelligent de.. , et de ses motivations.. Alexandre Vialatte,.. Chroniques de La Montagne.. , Bouquins, Robert Laffont, 2002.. dimanche 18 janvier 2004 —.. jeudi 2 octobre 2008..

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