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    Archived pages: 1235 . Archive date: 2013-12.

  • Title: les Premiers voyages interplanétaires | Quarante-Deux/Articles de Philippe Curval
    Descriptive info: curval.. Quarante-Deux : les Archives stellaires.. Philippe Curval : chroniques, entretiens et articles sur la.. fr/jz.. :.. ››.. Articles.. ›› les Premiers voyages interplanétaires.. Articles de.. les Premiers voyages interplanétaires.. dans le cadre de la rubrique.. Ici, on réintègre.. de.. Fiction.. , 1956.. article de.. par ailleurs :.. amazon.. fr.. [ 1 ].. [ 2 ].. [ 3 ].. biblio.. La “science-fiction” n'est pas née d'aujourd'hui, chacun le sait.. Sans vouloir remonter au déluge et chercher les thèmes d'anticipation chez les auteurs grecs, nous avons vu depuis la fin du siècle dernier (si fertile en inventions) éclore un nombre considérable d'ouvrages de fantastique moderne qu'il serait navrant de voir tomber définitivement dans l'oubli.. Cette nouvelle rubrique aura donc pour but de ressusciter ces livres, de leur redonner une jeunesse qu'ils n'auraient pas dû perdre en raison de leur qualité, en somme de les réintégrer à notre univers d'amateurs de “science-fiction” Pour cela, pas de critique dogmatique, pas d'exégèse savante qui fossilisent.. Mais un point de vue aussi libre et vivant que possible.. Comme notre but n'est pas d'établir une histoire du genre, il suffira de choisir au hasard des thèmes classiques les meilleurs ouvrages publiés.. Pour cette fois, voici le thème primordial, celui des premiers voyages interplanétaires, avec.. les Premiers Hommes dans la Lune.. de H.. G.. Wells (.. the First Men in the Moon.. , 1901), paru en France la même année,.. la Roue fulgurante.. de Jean de La Hire (1908),.. les Navigateurs de l'infini.. de J.. -H.. Rosny aîné qui, lui, n'apparaîtra qu'en 1925.. [.. 1.. ] [.. 2.. ].. Les méthodes de voyage interplanétaire ont varié suivant l'imagination aussi bien que sous l'impulsion des techniques nouvelles.. Mais les premiers départs, les instants où, pour la première fois, les Hommes franchissent le seuil de la Terre pour s'envoler vers les grands espaces infinis, recèlent toujours une qualité émotionnelle à nulle autre égale.. Ainsi Wells nous entraîne à la suite du savant misanthrope Cavor à l'intérieur de sa boule dégravitationnée : destination Lune ; Rosny nous indique brièvement que les parois de son stellarium sont en argine sublimée, ce qui est une manière élégante et poétique de passer outre (outre espace) sur les difficultés de décrire son champ pseudo-gravitique et d'expliquer son fonctionnement ; et Jean de La Hire, simplifiant à l'extrême, fera enlever ses héros par de mystérieux Saturniens dans un engin plus énigmatique encore, cerclé de feu, aspirant, noyauté de nuage dense, qui préfigurera la “soucoupe volante” (les éditeurs de la dernière réédition de cette œuvre ont d'ailleurs kidnappé le titre original).. Et l'aventure commence.. Les amateurs de monstres et de choses d'un autre monde y trouveront leur compte.. Notre satellite et une grande partie du Système solaire, Vénus, Mars, Mercure, Saturne dévoileront leurs secrets.. Haricots géants qui poussent à chaque lever du Soleil, champignons phosphorescents des grottes lunaires chez Wells ; fleuves d'or liquide, blés durs comme du fil de fer, feuillages métalliques, abîmes ténébreux à la frontière de la vie et de la mort chez Jean de La Hire ; forêts de champignons géants cernant ce qui reste des “eaux vivantes” chez Rosny — tel sera le décor de rêve des planètes lointaines.. À la surface de ces mondes soudain révélés rampent d'étranges créatures, misérables veaux lunaires ou oiseaux aux ailes sextuples, mais le souffle de l'intelligence ne les anime pas toutes.. Si certaines de ces bestioles ne possèdent que des notions très relatives de  ...   Reprendront-ils la lutte au contact d'éléments nouveaux et vivifiants ? Tel est le thème du roman de Rosny.. (Souhaitons que les éditions Plon réalisent leur projet et fassent paraître.. les Astronautes.. , la suite inédite de cet ouvrage.. ).. Chez Wells, l'aventure sera plus cruelle : les sélénites forment un peuple civilisé et les deux héros erreront dans les grottes lunaires, éviteront de peu la mort, fuyant un cauchemar.. Dans quels desseins Cavor a-t-il entraîné Bedford dans la Lune, ce satellite dangereux avec ses insectes intelligents — cette société parfaitement intégrée mais sans joie, présidée par le Grand Lunaire ? Nul ne le saura.. Et c'est le drame de l'individu solitaire, de l'Homme sans grandeur entraînée dans un rêve absurde dont il ne pourra jamais apprécier l'irréalité, que Bedford racontera.. Cavor seul connaîtra les clefs.. Mais l'inventeur de la Cavorite, cet opium de l'espace, subira le sort des audacieux : ses conversations avec le Grand Lunaire, maître d'une civilisation grandiose aux rouages parfaits, parfaitement inhumains, lui vaudront la mort, par une condamnation soigneusement pesée.. Le contact entre les Hommes et les êtres d'une autre espèce est impossible, semble conclure Wells.. Jean de La Hire, lui, ne fera entrer aucune métaphysique dans son ouvrage.. C'est un romancier populaire et il entend le rester.. Mais l'artisan s'est surpassé, créant son chef-d'œuvre.. Les héros se voient entraînés dans une aventure extravagante qui, en un machiavélisme ahurissant, les plongera au milieu de dangers sans nombre — dont ils devront se tirer tout seuls.. Nous ne saurons jamais pour quelles mystérieuses raisons les Saturniens, colonnes vertes, immatérielles, surmontées d'une auréole nébulescente, kidnapperont les cinq Terriens dans leur roue fulgurante — peut-être pour les déposer à mille mètres au-dessus de Mercure et les voir tomber au ralenti dans l'atmosphère surépaisse grâce à leur corps hyperléger.. Nous ne saurons jamais pourquoi les monopèdes, monoculaires et monotentaculaires mercuriens se mangent entre eux en se suçant par les yeux, ni pourquoi ils sont animés d'une haine si parfaite envers les Terriens.. Nous ne voudrons jamais croire aux propulsions psychiques du docteur Ahmed-bey, ni à ses secrets bouddhiques, ni aux petites étoiles scintillantes qui voyagent plus vite que la pensée (.. sic.. Mais, à travers ce calvaire à la limite des ténèbres (Mercure ayant toujours un côté opposé au Soleil), nous verrons avec plaisir le déroulement de cette histoire frénétique et musclée.. En conclusion : thème social chez Wells, confrontation de deux univers dangereusement opposés qui serviront de cadre à son imagination ingénieuse, à son sens du fantastique mis en valeur par le style journalistique qu'il emploie.. Thème poétique chez Rosny, prétexte aux amours étranges de la belle Martienne aux six yeux et du Terrien ébloui, lutte éternelle des forces du bien et du mal.. Thème du délire chez Jean de La Hire, des amours populaires de la belle Lola aux frémissants “Je t'aime” et “Nous nous aimons” de Paul de Civrac.. Péripéties.. soufflantes.. Toujours est-il que le modernisme de ces ouvrages, leur valeur soit littéraire soit imaginative, leur potentiel de rêve, devraient attirer les suffrages des lecteurs de “science-fiction” actuels.. , [1.. re.. série], nº 31, juin 1956.. Concerne :.. Jean de La Hire.. J.. Rosny aîné.. H.. Wells.. section Philippe Curval.. tout Quarante-Deux.. Navigation.. l'auteur.. présentation.. Sections.. les Premiers voyages interplanétaires , article de Philippe Curval présenté par Quarante-Deux.. 7 août 2012.. (première publication : deuxième trimestre 1956).. 11 août 2013.. (création : 8 mai 2011).. org/archives/curval/divers/les_Premiers_voyages_interplanetaires.. Greg Egan..

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  • Title: les Problèmes du temps | Quarante-Deux/Articles de Philippe Curval
    Descriptive info: fr/jx.. ›› les Problèmes du temps.. les Problèmes du temps.. avec Gérard Klein, dans le cadre de la rubrique.. , 1958.. Le premier article de cette série, qui date de juin 1956, avait défini les bases du.. voyage interplanétaire.. à travers trois livres choisis en toute connaissance de cause et ceci en plongeant dans les profondeurs d'un passé somme toute assez proche.. La longue période de temps qui s'est écoulée entre cet article et la parution du second pourrait s'expliquer par un long travail d'érudition ; en fait, elle est due à la fermeture momentanée d'une source d'information capitale.. Notre étude traitera cette fois des problèmes du temps.. En nous laissant entraîner par.. la Machine à explorer le temps.. The Time Machine.. , 1895, paru en France en 1906), guider par.. le Voyageur imprudent.. de René Barjavel (1944), piéger par.. l'Œil du Purgatoire.. de Jacques Spitz (1945).. Pendant fort longtemps, les seules machines à explorer le temps furent les livres, les marbres ou les cires qui ont dévalé les pentes du temps pour nous restituer un fragment de passé intact.. Hérodote, Platon, historiens, utopistes, ont tenu longtemps l'écoulement du temps pour quelque chose d'irrémédiable et seule l'idée d'un voyage purement intellectuel dans le temps leur était perceptible.. Pour eux, le temps se différenciait des autres facteurs physiques : il n'était pas une grandeur comme les autres, il était difficilement mesurable, il possédait certaines qualités métaphysiques, il était divin.. Des calendes grecques au millième de seconde, le temps s'est précisé, circoncis, réduit ; chaque mesure du temps a pris sa valeur propre en dehors de toute incertitude, de tout mystère ; il a été broyé par les rouages des horloges, le.. xix.. e.. siècle l'a enfin canalisé.. Le temps se trouve alors limité par une prodigieuse opération mentale à une dimension comme les autres, et la question se pose immédiatement à l'esprit de savoir si l'on ne pourrait pas voyager physiquement dans le temps comme l'on voyage au long des trois autres dimensions perceptibles à l'Homme.. De la prophétie, de l'utopie futuriste à la notion de voyage temporel, un pas énorme a été franchi, celui qui sépare l'Enfer des usines monstrueuses, les îles enchantées de.. Luna Park.. , les navires à voiles du.. Chris-Craft.. Et, comme l'a minutieusement décrit Ernst Jünger dans son.. Traité du sablier.. , le cadran solaire, le sablier, des horloges à rouages.. Là, comme dans bien d'autres domaines, Wells a ouvert une voie dans laquelle se précipitèrent bien d'autres avec plus ou moins de bonheur et plus ou moins d'originalité.. Aucun de ces livres n'épuise le sujet des voyages dans le temps, mais ils le jalonnent assez bien et semblent converger vers une réalité future de la machine à voyager dans le temps.. Wells cristallisa pour la première fois la notion du temps en physique en trois remarquables essais qui parurent en 1894.. Il avait fallu trois siècles et quelques tonnes d'horloges de précision pour en arriver là.. La Machine à explorer le temps.. , du même auteur, qui date d'un an plus tard, sut se libérer des frontières technologiques qu'imposait son siècle pour plonger résolument dans le domaine de l'imagination.. Cette phrase quelque peu sibylline est peut-être la clef du roman, le germe d'une des plus fabuleuses aventures intellectuelles qui furent offertes à l'Homme :.. « Il n'y a aucune différence entre le temps et l'une quelconque des trois dimensions de l'espace sinon que notre connaissance se meut au long d'elle.. ».. Le roman de Wells est trop célèbre pour qu'il soit nécessaire de le raconter en détail.. Disons seulement que le voyageur du temps, par un souci théâtral qui situe bien l'époque à laquelle fut conçu le roman, réunit ses amis secrètement pour leur livrer le fruit de ses travaux, une machine conçue et dessinée par le spectre d'Albert Robida, d'ivoire, de cuivre, aux dessins excentriques.. Et, sous les yeux incrédules de ses contemporains, l'explorateur du temps disparaît de l'univers présent.. Après cette introduction teintée d'humour anglais, nous plongeons directement dans le futur.. An huit cent deux mille sept cent un.. L'Humanité s'est biologiquement transformée.. Elle s'est divisée en deux groupes : d'une part, des êtres fragiles, les Éloïs, élégants mais instables, vestiges décadents d'une civilisation parvenue à un haut degré de raffinement, vivants comme de perpétuels enfants à la surface de la Terre, jouant dans les jardins profonds ; d'autre part, terré dans les entrailles de la planète, un peuple de lémuriens, les Morlocks.. Et la dépendance des premiers à l'égard des seconds est totale puisque les Éloïs ne produisent rien, se laissent griser par les plaisirs d'un monde qu'ils ne possèdent plus, tandis que les Morlocks, privés depuis des siècles de la jouissance de la Terre, sont devenus naturellement industrieux, travaillant, produisant, suivant la ligue sociale qui les avait précipités là.. Les Éloïs sont presque asexués et il naît entre le voyageur du temps et Weena, geisha des temps futurs, un amour impossible fait de tendresses, d'incertitudes.. L'explorateur du temps ne peut se stabiliser, ce prodigieux bond dans le temps l'a déséquilibré ; tantôt il se laisse saisir par la situation présente, tantôt les coutumes de son temps reprennent le dessus sans qu'il puisse retenir ce flot qu'il a déchaîné.. Les Morlocks lui ont enlevé la machine et cette halte de dilettante se transforme lentement en cauchemar, cauchemar qu'il fuira lorsqu'il aura retrouvé son bien.. Désormais, il brûlera les années.. Après avoir goûté aux millénaires, il franchira des millions d'années, jusqu'au temps où la vie s'achève….. Le déclin de l'Humanité : le  ...   s'aperçoit qu'il introduit des modifications dans son propre passé et dans celui des gens qu'il connaît, tandis que sa mémoire devient très rapidement brumeuse à propos de l'ancienne réalité.. Le temps, conclut-il, demeure logique avec lui-même, il inclut dans une part de liberté une part de fatalité ; on ne peut le modifier sans être modifié soi-même.. Ces perturbations de la mémoire posent de bien troublants problèmes : n'avons-nous pas l'impression de nous souvenir de faits ou d'images dont nous ne retrouvons pas la trace, ou encore d'accomplir pour la seconde fois une action, étant certains de ne l'avoir pas commise ?.. Peut-être le passé et le futur s'interpénètrent-ils constamment, modifiant constamment l'espace temporel autour de nous ?.. Dans son roman, Barjavel décide de pousser le paradoxe jusqu'à l'extrême : le héros décide de tuer Bonaparte avant qu'il se soit engagé dans l'Histoire.. Mais la fatalité ne se laisse pas faire ; tout se passe comme si le temps, entité, protégeait son propre déroulement et, au moment où Saint-Menoux tire sur Bonaparte, un soldat le protège de son corps en s'interposant entre la balle et le futur empereur.. Or, cet homme est l'ancêtre direct de Saint-Menoux, mais à cette époque il ne s'est pas encore marié et, mort, il ne pourra procréer.. L'imprudent voyageur, victime de sa dangereuse expérience, disparaîtra dans les brumes d'un non-temps, imprimant comme seul souvenir dans le cœur de la femme qu'il aimait un cri déchirant.. Le paradoxe, on le voit, résulte du nœud d'une certaine logique, d'une rétroaction de l'effet sur la cause qui, supprimant la cause, entraîne la disparition de l'effet.. Mais Barjavel ne pousse pas ses conclusions jusqu'à l'absurde : si Saint-Menoux n'est pas né parce qu'il a tué son ancêtre, il n'a pas pu être là pour le tuer, donc il est né et dès lors il a pu le tuer.. La seule échappatoire est d'admettre que plusieurs réalités peuvent coexister parallèlement et se dérouler selon d'autres directions que celles du temps.. Dans la postface à une réédition de ce roman, il s'explique d'ailleurs sur les problèmes que fait naître son paradoxe.. Le paradoxe n'existe que par les mots, précisément parce qu'il est démontré avec des mots qui excluent la formation de chaînes causales dans d'autres directions que celles qui vont du passé vers l'avenir.. Ainsi l'auteur américain William Tenn put aboutir à "Comment fut découvert Morniel Mathaway" (1955), cette remarquable histoire où un peintre médiocre reçoit des reproductions de ses œuvres à venir.. Ces tableaux sont splendides et dignes de l'artiste célèbre qu'il sera dans l'avenir.. Il recopie donc ces toiles, devient effectivement célèbre et le cercle est bouclé.. Mais qui, en réalité, a peint ces tableaux ? La question reste entière, un élément nouveau est entré dans la chaîne causale selon une autre direction que celle du temps.. Et c'est bien d'un voyage dans la causalité que parle Jacques Spitz dans son hallucinant roman.. , qui parut approximativement à la même époque que celui de René Barjavel.. Car le temps n'est plus la seule direction dans laquelle s'égare notre voyageur ; il semble qu'il suive en même temps une autre de ces directions dont nous parlions plus haut, qui sont difficilement définissables mais dont la nécessité paraît évidente.. Un étrange savant, plutôt fou, légèrement démoniaque, sert d'aiguillage au héros.. C'est presque par défi, par souci de tenter l'impossible, que celui-ci accepte de s'oindre les yeux d'une substance qui l'enverra ailleurs.. Alors commence un voyage immobile dans l'avenir, ou plutôt une projection du présent dans l'avenir.. Il verra chaque chose, chaque objet familier, chaque personnage de sa vie au moment même où l'incidence temporelle, la fatalité historique les a placés à ses côtés, mais avec leur visage, leur aspect futur.. Et le délai s'agrandira au fur et à mesure que cette “maladie” s'aggravera.. Au commencement, les quotidiens qu'il achètera seront déjà froissés dans sa main, chiffonnés, salis ; il les verra tels qu'ils seront prochainement.. Son miroir renverra l'image d'un homme barbu au moment où il vient de se raser.. Il frottera des allumettes calcinées sur un grattoir usé pour allumer une cigarette de cendres d'une flamme déjà éteinte.. La chose apparaît plus grave lorsque les aliments qu'il voudra absorber seront déjà digérés dans son assiette.. Son dégoût s'intensifie, et pourtant rien n'a changé ; seul son regard le transporte dans l'avenir : il suffit que ses yeux se referment pour que chaque chose retrouve, au toucher, son aspect présent.. Mais sa vue s'altère de plus en plus.. Après avoir vu des femmes nues, vêtues de quelques haillons, se promener dans la rue, traînant un cadavre de chien, il ne distingue plus que des squelettes, puis les squelettes dépareillés de ses contemporains.. Jusqu'à ce qu'il ne puisse voir que les “Formes”, les idées que les gens se font d'eux-mêmes — leurs âmes éternelles ?.. Ici, le paradoxe ne limite plus son support au temps-dimension.. Par un étrange retour des choses, il rend une valeur métaphysique au temps, puisque celui-ci devient le Purgatoire qui mène à l'Enfer.. On voit que Jacques Spitz, au ton d'ordinaire plus caustique, se laisse aller, entraîné par son propre sujet, à des considérations métaphysiques.. Et c'est là le secret du charme subversif de ce livre, cette progression, ce passage lent du domaine de l'humour à celui de la Science-Fiction et, au-delà, vers de vertigineux abîmes.. série], nº 50, janvier 1958.. (avec Gérard Klein).. René Barjavel.. Jacques Spitz.. les Problèmes du temps , article de Philippe Curval présenté par Quarante-Deux.. (première publication : premier trimestre 1958).. org/archives/curval/divers/les_Problemes_du_temps..

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  • Title: la Rétrospective Max Ernst | Quarante-Deux/Articles de Philippe Curval
    Descriptive info: fr/tI.. ›› la Rétrospective Max Ernst.. la Rétrospective Max Ernst.. à propos de l'exposition au Musée national d'Art moderne, du 13 novembre au 31 décembre 1959.. La première grande exposition rétrospective de Max Ernst en France, au Musée national d'Art moderne, consacre enfin l'intrusion d'un univers parallèle au sein du nôtre ; après avoir fait éclater les normes picturales, ce peintre, révélateur des mondes qui nous côtoient, se voit attribuer une caution officielle, peut-être pour dissimuler, à la veille des voyages interplanétaires, ce que son œuvre doit à la réalité de demain.. Il n'est pas dans mon intention de retracer, même sommairement, les étapes de la vie et de l'œuvre de Max Ernst (ce qui nous entraînerait vers un ouvrage de fort tonnage, que l'on peut d'ailleurs trouver dans toutes les bonnes librairies), mais plutôt de tenter de situer le point de jonction qui existe entre sa peinture et la Science-Fiction.. Ce “jeune homme intrigué par le vol d'une mouche non euclidienne” n'est pas un mutant ; il ne possède aucun des pouvoirs spéciaux qui lui permettraient de transgresser physiologiquement les interdits nous retenant toujours sur notre bonne vieille planète.. S'il veut donc percer les secrets qu'il entrevoit et se libérer des contingences picturales que certains de ses prédécesseurs en scandale (de Van Gogh à Paul Klee) avaient essayé de contourner, il devra utiliser des procédés nouveaux pour développer les photographies mentales des univers qu'il cherche à fixer afin de pallier l'incapacité de l'.. homo sapiens.. Avant d'esquisser un portrait de son œuvre, je voudrais procéder ici à la nomenclature des principaux moyens utilisés par Max Ernst pour divulguer ses images mentales :.. Le collage.. (les lecteurs de.. peuvent consulter les anciennes couvertures du magazine pour comprendre ce procédé) : il s'agit, à l'aide d'éléments empruntés soit à des gravures sur bois, soit à des photographies, soit même à d'autres tableaux, d'intégrer de nouveaux personnages, de nouveaux objets à une scène choisie, pour y faire naître l'insolite et  ...   jamais pu, comme lui, transcrire la vision fantastique des univers qu'il entrevoyait.. Car Ernst a du génie et ses tableaux révèlent effectivement les paysages du surréel.. On distingue cependant,.. grosso modo.. , trois époques dans son œuvre : la première, toute de violence et d'humour, correspondant au mouvement Dada, où le peintre, négligeant tous les artifices conventionnels de la peinture, s'est livré à des jeux incongrus ; la seconde, toute d'ivresse et de délire, ou il s'est joué des postulats pour libérer la puissance de son imagination et recréer de nouveaux univers ; la dernière, enfin, où Max Ernst, ayant dompté les éléments et assouvi ses instincts révolutionnaires, utilise toutes les ressources de son art pour découvrir les charmes d'un rêve plus quiet, aux couleurs luxuriantes.. Enseigne pour une école de cristaux.. Dans une ville pleine de mystère et de poésie.. la Mariée du vent.. Monuments aux oiseaux.. Fleurs-arêtes.. À l'intérieur de la vue.. Figure anthropomorphe.. Jardins gobe-avions.. Aux antipodes du paysage.. Après moi le sommeil.. , etc.. , tels sont les titres significatifs de l'œuvre de Max Ernst, par lesquels il nous fait assister au déploiement de phantasmes, de mariages insolites, à une suite de fantaisies minérales, végétales, solaires ou marines qui constitue réellement la première tentative de description systématique des mondes que nous voudrions connaître.. Villes cyclopéennes et désertes, forêts munies de dards, fleurs vénéneuses, pièges pour machines, tremblements de terre doux, paysages qu'un attouchement distord, cohortes de dieux sans nom, arbres pétrifiés, pierres vivantes, portraits à.. x.. dimensions, déserts minuscules, voilà les sujets des toiles de Max Ernst : les images des planètes interdites.. C'est une exposition que tout amateur de Science-Fiction, qu'il soit rebelle à la peinture, tenant de la figuration ou partisan de l'abstraction, se doit de voir.. série], nº 74, janvier 1960.. la Rétrospective Max Ernst , article de Philippe Curval présenté par Quarante-Deux.. 31 août 2011.. (première publication : premier trimestre 1960).. 30 juillet 2013.. (création : 31 août 2011).. org/archives/curval/divers/la_Retrospective_Max_Ernst..

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  • Title: Robert Sheckley ou l'Enchanteur paranoïaque | Quarante-Deux/Articles de Philippe Curval
    Descriptive info: fr/tK.. ›› Robert Sheckley.. ou.. l'Enchanteur paranoïaque.. Robert Sheckley.. chronique littéraire, 1963.. Il y a des Humains qui s'étonnent d'un rien, d'autres, au contraire, qui ne croient même pas à ce qu'ils voient ; Robert Sheckley, lui, fait partie de cette troisième catégorie si rare qui, devant l'assaut du merveilleux, pense :.. C'est un vulgaire et banal petit incident supra-normal.. C'est parce qu'il est certain de n'être jamais pris au dépourvu qu'il peut, sans se départir de son calme souriant, nous entraîner dans les aventures les plus farfelues comme les plus tragiques ; son humour grinçant le protège des machines, des extraterrestres, des civilisations qu'il crée.. Mais, si l'enchanteur est certain de la bonne qualité de ses sortilèges et entretient à leur égard des relations de bon aloi, ses héros en font malgré eux les frais.. Pour Sheckley, l'Homme est un éternel gogo qui se trouve toujours mieux ailleurs qu'à l'endroit où il vit, et accepte ainsi n'importe quel projet de voyage qu'on lui propose, quitte à subir les terribles conséquences de ce goût inné de l'exotisme ; de même, il ne sait jamais rien refuser quand on lui offre quelque chose, convaincu des bonnes intentions de ses prochains, parmi lesquels il englobe toutes les races de l'univers, et, là encore, le réveil sera douloureux.. Ainsi, dans.. "Quelque chose pour rien".. , un homme découvre chez lui une machine qui permet de réaliser tous ses souhaits.. Il profite largement de l'aubaine jusqu'au jour où un petit individu lui présente une note fabuleuse en échange des services rendus, addition qu'il ne peut naturellement pas solder.. Pour rembourser la compagnie, il devra travailler des milliers d'années dans une carrière.. C'est à ce moment qu'il se souvient que son dernier souhait avait été l'immortalité….. Sheckley ne se lasse pas de précipiter ces êtres pleins de bonnes intentions, sortes de missionnaires avides et présomptueux, que sont les John Doe, Durand ou Dupont.. made in USA.. , parmi lesquels il vit, à travers les mille traquenards que la galaxie recèle ou que nos lointains successeurs du futur fourbissent.. C'est là que sa verve s'épanouit pleinement ; quand il imagine l'homme américain poussé par son souci de confort à des crédits si longs que ses descendants doivent les assurer durant plusieurs générations et ne peuvent jamais réaliser les rêves de leur adolescence, comme dans.. "le Coût de la vie".. Ou alors, comme dans.. "le Prix du danger".. , quand il mène si loin les conséquences des jeux télévisés que les candidats jouent, pour quelques milliers de dollars, leur propre vie.. « Les extraterrestres sont souvent de couleurs vives.. nous dit-il avec sérénité, et, quand ils accueillent les Humains, leurs réflexions sont peu flatteuses :.. « Oh ! Incroyable, étrange, ridicule, choquant, disgracieux.. Pourtant, les astronautes, ces jeunes hommes tellement imbus de leur science et de leur mission, si pénétrés des principes qu'on leur inculque qu'ils n'en doutent plus et réussissent, ces “êtres excessifs”, gonflés d'orgueil, soucieux de justice — car sur Terre rien n'est interdit ; il y a une loi contre l'interdiction — vont se ridiculiser à travers l'univers, jusque dans les coins les plus reculés des systèmes les plus éloignés.. La part la plus importante de l'œuvre de Sheckley est consacrée à cette geste grotesque qu'il nous conte avec une satisfaction évidente.. La nouvelle intitulée.. "Tout ce que nous sommes".. est sans doute l'une de ses plus significatives.. Nous y assistons à une tentative de premier contact sur une planète pastorale.. Les indigènes sont accueillants mais ils s'évanouissent quand un Homme leur parle car son haleine est insupportable, ou alors ils s'endorment en écoutant le discours du chef de la mission humaine car ses gestes ont un pouvoir hypnotique — d'ailleurs un pont s'effondre lorsqu'il élève la voix.. On cherchera à compenser ces maladresses involontaires : on serre des mains et les pauvres créatures subissent d'atroces brûlures à notre contact.. Malgré la bonne volonté réciproque, la tentative est un échec.. Lorsque les Hommes s'en vont, on s'aperçoit que tous les bois qu'ils ont touchés, les sculptures, les objets utilitaires, les murs des maisons rebourgeonnent à nouveau.. Car malgré ce jugement sévère sur la laideur, la bêtise et la vanité américaines, Sheckley croit en l'Homme, en sa force d'expansion, en sa curiosité.. Il a conscience de son isolement au sein de l'univers.. La société est le fruit de cette escroquerie à la peur, mais il fait confiance aux solitaires et aux aventuriers, à cette version améliorée de l'Homme des cavernes, chétif  ...   Comme tous les auteurs américains qui stigmatisent leur civilisation et repoussent de toutes leurs forces l'.. American way of life.. , Sheckley se montre peu tendre envers les femmes.. Elles aussi sont expertes en pièges et traquenards qui amènent l'homme à la reddition.. Un goût de meurtre existe entre ces deux races ennemies, et, dans l'un des chefs-d'œuvre de l'auteur,.. "la Septième victime".. , le héros, qui espère accomplir son septième meurtre et accéder ainsi à un grade supérieur au sein d'une civilisation où le crime est considéré comme un des beaux-arts, se laissera attirer par une femme qui le tuera.. Il deviendra ainsi sa septième victime et lui permettra d'acquérir une notoriété plus grande.. Mais on trouve aussi chez Sheckley des jeunes filles qui possèdent un centre de gravité très bas, des “épouses modèle pionnier”, qui laissent supposer qu'il est fort capable de temporiser avec la guerre des sexes.. À partir de tous ces thèmes terre-à-terre, de cette satire voilée de l'.. homo americanus.. , de cette extrapolation constante des petits incidents qui piègent la vie courante, Robert Sheckley, par la grâce de son imagination débordante, sait construire des nouvelles d'un réalisme fantastique qui est le sceau de toute bonne Science-Fiction.. Il n'est pas question ici d'ergoter sur l'expression et de savoir si oui ou non le terme est propre, si c'est un néologisme disgracieux vide de sens, et de faire un subtil distinguo avec la fantaisie.. Il est bien évident que la science a peu de commerce avec Sheckley et que la fiction est son royaume, mais il est également certain que son œuvre se situe dans les limites extrêmement vastes de la Science-Fiction.. Digne successeur de Lewis Carroll, il a su intégrer toutes les possibilités de l'exploration interplanétaire au monde baroque de son maître et, par la grâce d'un style précis et suggestif, nous révéler les dangereux enchantements de demain.. Il a su également apporter sa contribution au bestiaire de l'imagination et créer une quantité d'animaux extraordinaires que nous ne pourrons jamais oublier : le Derg validusien qui prévoit le futur et nous protège des gampers, mais qui se fait manger par un trang tout en nous prévenant que nous n'avons rien à craindre de ce dernier si nous ne lesnerisons pas ; les Queels, grosses boules de laine imputrescible, incombustible et irrétrécissable qui s'effiloche dans les astronefs ; les Frigels, qui sont fixateurs de froid lors qu'on supprime la pesanteur ; les Smags, dont la taille s'amenuise lorsque la gravité augmente ; ainsi que toute une gamme d'extraterrestres dont les jeunes éclaireurs de la planète Elbonaï, qui chassent sans répit le mirrash, qui est, comme chacun sait, le scaphandrier spatial des Hommes.. Mais l'incomparable enchanteur sait que les fées ne protègent plus les Hommes et que ces sortilèges ne peuvent être vaincus que si l'être humain acquiert des possibilités nouvelles.. C'est avec.. "le Clandestin".. et surtout.. "les Spécialisés".. que Sheckley nous introduit dans le monde des mutants qui, débarrassés des scories d'une civilisation grossière, sauront faire survivre notre descendance avec les nouveaux atouts qu'ils découvriront en eux.. Il n'est pas déplaisant de rêver qu'un jour nous pourrons peut-être devenir “poussoir” d'un astronef composé de créatures diverses et connaître enfin la véritable utilité de l'Homme.. Même si nous n'avons pas la chance d'être découverts par cette symbiose d'extraterrestres, il nous restera la consolation de rêver à ce pays d'utopie : Tranaï, sur lequel, contrairement à la Terre,.. « tout ne se complique pas par des tabous masochistes qui vous interdisent de détruire même ce qui vous persécute ».. C'est ce pays idyllique où l'on ne divorce pas, mais où l'on se tue pour faire place à l'amant de sa femme, où les percepteurs, masqués et vêtus d'une cape couleur de muraille, vous détroussent dans la rue, où l'on déperfectionne les robots afin qu'ils commettent des erreurs et que l'on puisse se défouler en les détruisant, où les femmes dorment dans leur derssin en attendant d'être réveillées par le bon plaisir de leurs maris, et jouissent enfin de l'existence lorsque celui-ci est mort alors qu'elles ont conservé leur jeunesse.. Bien sûr, Tranaï est trop loin encore pour les faibles possibilités des vénusiks, mais le jour viendra où nous pourrons enfin nous enfuir vers ce monde souriant et dangereux que Sheckley tricote pour nous bien loin dans une nouvelle galaxie.. série], nº 121, décembre 1963.. Robert Sheckley ou l'Enchanteur paranoïaque , article de Philippe Curval présenté par Quarante-Deux.. (première publication : quatrième trimestre 1963).. org/archives/curval/divers/Robert_Sheckley_ou_l'Enchanteur_paranoiaque..

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  • Title: Jules Verne, l'hélice et le tour du monde | Quarante-Deux/Articles de Philippe Curval
    Descriptive info: fr/j7.. ›› Jules Verne, l'hélice et le tour du monde.. Jules Verne, l'hélice et le tour du monde.. dans le cadre du dossier.. Jules Verne.. inattendu.. du.. Magazine littéraire.. , 1976.. L'hélice et le tour du monde sont les deux symboles-clé de l'œuvre de Jules Verne.. Peut-on réellement aborder l'œuvre de Jules Verne par un autre biais que celui des volumes de la collection Hetzel ? Délaisser sans regrets la quadrichromie gravée en pleine toile, “à l'ancre” ou “au phare”, les dessins hors-texte de Benett ou de Riou ? Je ne le crois pas.. Sans son décor, sans sa matière dessinée, Verne se dessaisit d'une part de son mystère et se dépare de son éclat.. Il en est pour preuve la réédition des romans en livre de poche qui, malgré l'apport des illustrations, ne put aller jusqu'à son terme, faute de s'identifier au souvenir.. Jules Verne, c'est d'abord, pour moi, une scénographie de l'imaginaire, une mise en condition indispensable pour permettre aux lecteurs de l'époque comme à ceux de cette fin du.. xx.. siècle de s'installer dans l'optique de l'extrapolation scientifique, encore si difficilement admise.. Car, pour les uns comme pour les autres, les visions futuristes de l'auteur de.. Robur le conquérant.. demeurent des projections hypothétiques de la science dans un avenir parallèle ; ce qui y est décrit n'a acquis qu'une réalité uchronique ; le futur de Verne s'est tout entier incarné dans les images mentales que produisent ses romans.. Jamais, semble-t-il, œuvre littéraire n'a atteint une aussi grande plénitude formelle ; sorte de monument à l'avenir qu'attendraient d'autres descendants du.. siècle que nous, placés sur un plan différent du temps.. Chez lui, le vrai et l'invraisemblable se mêlent et se confondent : son présent, qui est pour nous le passé, et qu'il prête volontiers à ses histoires de demain pour leur donner un substrat de réalité, leur conférer une structure logique indispensable à son propos, a perdu beaucoup de sa crédibilité sociologique.. Son passé, qui sert à tout moment de référence à ses extrapolations, nous apparaît maintenant sous l'éclairage des profondes divergences historiques et culturelles qui séparent son jugement du nôtre.. De là naît cette impression de décalage que la troublante restitution d'un réel “parallèle” due au style particulièrement plat de l'auteur, à ses phrases presque photographiques, renforce encore.. Par son prodigieux pouvoir de visualiser littérairement et graphiquement un demain aléatoire, l'œuvre de Verne a su rendre pour la première fois dans l'histoire des lettres, la durée et l'espace malléables, et donc perméables.. Mais, plus que son œuvre émergée — ces romans qui ont connu un bonheur universel en s'échappant du cadre strict de la collection Hetzel pour avoir connu de nombreuses adaptations théâtrales et cinématographiques —, il existe des textes plus secrets, plus intimes, qui firent d'hommes comme Raymond Roussel, par exemple, des amoureux inconditionnels du merveilleux vernien.. C'est là que se révèlent les thèmes profonds qui sous-tendent la pensée du Jules Verne anticipateur, du Jules Verne scientiphile, romancier de l'extraordinaire.. Deux romans me semblent exemplaires de sa démarche, ce sont.. l'Île à hélice.. et.. ; ils illustrent à merveille le propos vernien et contribuent à la définition de ses mythes.. Dans l'un comme dans l'autre apparaissent deux symboles-clé à l'œuvre de Verne : l'hélice et le tour du monde, que l'on retrouve souvent, même à l'état d'ébauche, dans une grande partie de ses textes.. L'hélice, nouvel instrument de savoir et de conquête, fer de lance spiralé de la connaissance, permet à l'Homme d'échapper aux contraintes physiques qui le lient à la terre.. Elle lui offre l'air, la mer, ces continents de vertige qu'il est avide d'explorer ; elle est dispensatrice de vitesse.. Le tour du monde, cercle parfait, circonférence finie qui se répète indéfiniment au long des latitudes, des longitudes, concède à l'Homme le pouvoir de connaître et de définir son cosmos, de s'apprécier par rapport à l'univers.. De la confrontation de ces deux romans naît aussi l'esquisse d'une philosophie vernienne, placée dans une alternative manichéenne entre une démocratie béate, dévoratrice de technologie, et un anarchisme lytique dont les bases reposent sur une véritable connaissance du monde, acquise grâce à la science.. « Créer une île artificielle, une île qui se déplace à la surface des mers, n'est-ce pas dépasser les limites assignées au génie humain, et n'est-il pas défendu aux Hommes  ...   de tabac est distribuée dans l'île comme l'eau, le gaz et l'électricité, on y fait des cures de thérapeutique musicale, les journaux sont en pâte comestible et leur encre en chocolat.. Même la mort y est moins fréquente qu'ailleurs.. Seul, l'art reste curieusement attaché à ses traditions.. Comme la plupart des anticipateurs, Verne est ici incapable de franchir ses limites culturelles et condamne déjà l'Impressionnisme en train de naître.. Le décor est planté ; les héros, un quatuor de musiciens français, s'y installent.. À l'apogée du bonheur physique, que peut-il se produire de nouveau pour une civilisation ? La situation ne peut que se dégrader.. Mais Verne s'avère ici impuissant à imaginer le processus.. Tout frétillant d'aise à décrire son île, jouant avec les mots au besoin, fasciné par le voyage interminable à travers le Pacifique, il se complaît dans un compte rendu historique, géographique, ethnologique.. Les peuples heureux n'ont pas d'histoire ; ils s'enlisent dans le bonheur.. Aussi, quand il faudra répondre à l'agression, seront-ils incapables d'y faire face.. Tribordais et Bâbordais, qui s'affrontent au nom de la même idéologie plaisiriste, seront incapables de se départager par un vote afin de prendre d'ultimes résolutions pour la sauvegarde de l'île.. Celle-ci fera naufrage dans une tempête.. Ainsi périra cette création absurde, née de la conjugaison fatale, selon Verne, de l'idéal démocratique américain et d'une inadaptation congénitale de l'Homme aux réalités scientifiques.. C'est cette même impuissance qui condamne les membres du.. Weldon Institute.. , un club d'aéronautes, à ne pouvoir se départager sur le choix de leur Président, au commencement de.. Tout commence ici dans ce mélange de précision et de flou qui caractérise les histoires d'ovnis.. Une quantité de témoignages sincères, circonstanciés, et d'autres, plus douteux, trament l'atmosphère trouble du mystère nécessaire à l'apparition du héros vernien.. Quand il interviendra enfin, ce sera pour apporter la preuve flagrante que la science des irrésolus n'a pas d'avenir ; seul son.. Albatros.. , sorte de nef aéromotive, autre île à hélice de l'espace aérien, peut apporter une solution réaliste au problème de la navigation atmosphérique.. Pour convaincre ses adversaires du.. , Robur entraînera le Président et le secrétaire dans une randonnée haineuse à travers les airs, dans un tour du monde de la rage, affrontant montagnes de l'Himalaya, tempêtes électriques, baleines et gypaètes, lueurs crépusculaires, phénomènes météorologiques et autres, lançant des sarcasmes aux Humains rivés au sol qu'il rencontre.. Indignes d'apprécier ce voyage convulsif, les “ballonnistes” du.. s'acharneront à détruire la fabuleuse invention de Robur.. Ce dernier renaîtra de ses cendres.. Ainsi en est-il de toute action lyrique, semble dire Jules Verne ; quand elle s'appuie sur une véritable connaissance scientifique, elle permet à l'Homme de deviner son futur.. Mais cet art de la divination ne peut s'acquérir qu'en outrepassant les normes, en se libérant du carcan de la société.. En s'élevant ainsi vers Dieu, l'Homme s'attribue le pouvoir de créer.. Les romans de Jules Verne se veulent exemplaires ; l'histoire s'inscrit, déjà fossile, entre les pages, entre les gravures, elle se magnifie par le livre.. Pour Verne, le geste de l'écrivain inspiré suffit à déterminer le vécu, il investit le futur et plie le temps, l'espace à ses caprices.. Par ailleurs, il l'enferme, il le condamne à s'inscrire à l'intérieur de petits univers parallèles qui naviguent à travers la durée, sans autre perspective que d'être intégrés par l'esprit d'un lecteur ; espaces imaginaires qui se reconstituent de génération en génération dans les limites d'expériences individuelles.. Il n'y a aucune chance que cette suite d'univers intimes que forment les millions de lecteurs de Jules Verne se soudent et forment une nouvelle chaîne causale susceptible de déterminer l'avenir.. Ils dérivent séparément vers des futurs qui ne se rejoindront jamais où un nombre infini d'appareils à hélice, tous différents les uns des autres, feront un nombre infini de tour du monde sur des Terres qui ne ressembleront jamais à la nôtre.. Par ce schéma, Verne détermine les prémisses d'une mythologie conjecturale où la spéculation romanesque prend le contre-pied de la démonstration philosophique.. , nº 119, décembre 1976.. Lire aussi ".. Jules Verne sous les bandelettes.. " ".. Voyage au centre de Jules Verne.. ".. Jules Verne, l'hélice et le tour du monde , article de Philippe Curval présenté par Quarante-Deux.. (première publication : décembre 1976).. (création : 5 mai 2011).. org/archives/curval/divers/Jules_Verne_l'helice_et_le_tour_du_monde..

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  • Title: Marcel Aymé, le faussaire du quotidien | Quarante-Deux/Articles de Philippe Curval
    Descriptive info: fr/iP.. ›› Marcel Aymé, le faussaire du quotidien.. Marcel Aymé, le faussaire du quotidien.. Marcel Aymé.. , 1977.. Marcel Aymé écrivain réaliste est aussi, et d'un même mouvement, un écrivain fantastique.. Mais il n'a pas besoin, pour cela, de fantômes, ni de dragons.. Il lui suffit de décrire le quotidien.. Un éléphant, ça trompe, dit la chanson ; ce n'est pas une raison pour douter de la réalité de l'animal car, s'il trompe, c'est en raison de ses caractéristiques morphologiques et qu'un calembour en forme de trompe n'a pas nécessairement le pouvoir d'influer sur l'environnement.. À l'inverse et dans un tout autre domaine, si une peinture est bonne, c'est qu'elle est susceptible d'avoir des qualités gastronomiques et que ce potentiel culinaire peut un jour conduire un artiste à sublimer son œuvre en lui conférant une valeur nutritive.. Les mots n'ont d'effet sur la réalité que s'ils sont précédés d'un raisonnement et accompagnés d'une action humaine.. , pense Marcel Aymé.. L'Homme emprisonné par les contraintes sociales, comme l'État qui dispose des lois, ont la faculté d'agir sur l'univers grâce au langage ; bien sûr, ils n'emploient pas les mêmes procédés : l'État édicte des décrets, l'individu a recours à sa marginalité, il agit plus sournoisement, en utilisant au besoin la subversion ou en jouant de son innocence.. Mais l'un et l'autre font implicitement le jeu de cette guérilla que l'Humanité a lancée depuis toute éternité contre les évidences, ils connaissent les réactions de leur adversaire et savent quand il faut y céder et quand il faut les combattre.. Naturellement, quand l'État impose ses calembours à la vie quotidienne, cela s'accompagne d'une tentative de viol sur la personnalité de chacun, puisque l'État c'est moi, tandis qu'au contraire, quand l'individu essaye de se libérer de l'emprise de la société en jouant avec les mots, soit il est récupéré, puisque l'État c'est nous, soit il devient irrécupérable : alors on l'épingle en exemple de ce qui peut être fait mais qui n'est pas souhaitable pour l'avenir de l'espèce humaine, ou bien on le rejette aux oubliettes de la raison.. À partir de ce postulat qui ne semble pouvoir être discuté que par les aliénés, se nouent les relations entre l'Homme et la matière, entre l'Homme et les choses, l'Homme et le temps, l'Homme et les animaux, les symboles, la religion, les légendes et les contingences quotidiennes, qui sont l'objet des multiples variations que leur fait subir Marcel Aymé.. Si la nature semble intangible au premier regard et défier l'analyse, il semble que les lois humaines aient toutes les facilités pour déjouer ou transgresser cet ordre, à la condition essentielle d'opérer les mutations qui s'imposent à l'aide du langage, moyen magique pour avoir prise sur la réalité.. Les nouvelles lois que promulgue l'État, comme les pouvoirs spéciaux que l'individu acquiert pour se libérer de l'asservissement du quotidien si ceux-ci ont su pousser jusqu'à l'absurde les vertus de la sémantique.. La condition nécessaire pour que la nouvelle métaphysique de l'existence se perpétue, c'est que les mots ne changent pas de sens ou que les Hommes ne changent pas d'idées.. C'est dire l'équilibre fragile qui préside à cette troublante cosmogonie humaine rêvée par Marcel Aymé à travers ses nouvelles fantastiques.. Pourtant, malgré le désir naturel de classifier, de répertorier et de répartir en strates identifiables les textes contenus dans les six recueils qu'il a fait publier, il paraît impossible de réduire l'ensemble de ses œuvres à un constat banal, enfin de démontrer qu'il est impossible à un écrivain d'échapper aux méthodes terroristes de l'exégèse.. Si Marcel Aymé se laisse souvent aller au plaisir de jouer avec les mots, avec les idées, qu'il confond langage et réalité, il ne le fait jamais systématiquement ; non conformiste par essence, il déjoue ses propres pièges et s'évade du nouveau classicisme qu'il se surprend à formuler en choisissant d'autres biais, en inventant deux thèmes nouveaux, à la limite du fantastique et du naturalisme, de la légende et du rêve, du journal officiel et du conte à dormir debout.. Bref, son fantastique est si personnel, si spontané, si passionné qu'il le réinvente à partir de ses propres sources, opérant une surenchère sur l'originalité et le mépris de la routine.. En fait, ce qui paraît le plus important, c'est que Marcel Aymé ne se soit jamais considéré comme un auteur fantastique ; en mêlant dans ses recueils le truculent et le saugrenu, il tente de prouver qu'il n'y a pas de différence essentielle entre l'apparent et le réel ; tout se confond dans la vision subjective qu'il a du monde.. Au commencement, et c'est sans doute la source profonde de ses écrits fantastiques, il s'agit pour lui de décrire avec imagination les permutations intimes qui se produisent en milieu naturel.. Delphine et Marinette, les héroïnes enjouées des.. Contes du chat perché.. , se contentent de les observer avec une jubilation  ...   des enquêtes serrées sur toutes les malversations commises par ce monstre obscur et dévorateur.. Enfin, dans "Rue Saint-Sulpice", c'est d'un processus inverse à celui de "la Liste" qu'il s'agit : le clochard anonyme que rencontre un jour un marchand d'articles religieux, effrayé par sa propre liberté, est prêt à accepter le déterminisme que lui propose le hasard.. En le faisant poser pour des photos de Jésus, le boutiquier de la rue Saint-Sulpice va lentement l'amener à se prendre pour le fils de Dieu.. Mais le rôle est douteux ; la certitude intérieure qu'acquiert l'individu quand il choisit empiriquement une de ses vies possibles n'est pas automatiquement reconnue par les autres ; il ne suffit pas de marcher sur les eaux pour que vos semblables vous prennent pour le rédempteur.. Dès lors, parallèlement à son œuvre de romancier, puis de dramaturge, Marcel Aymé va se livrer avec une faconde extraordinaire à de subtiles variations sur ces thèmes de base : les pouvoirs de la marginalité, la pression de l'État, la recherche de l'identité, les virtualités de l'individu, dans trois recueils de nouvelles qui constituent certainement une des œuvres majeures du fantastique de la première moitié du.. siècle,.. Derrière chez Martin.. le Passe-muraille.. le Vin de Paris.. Que ce soit ce romancier tellement concerné par ses personnages qu'il ne peut les amener à vivre ou à mourir que s'ils le désirent ; ce village où tout le monde est double, même les cocus, ce qui ne facilite pas les relations sexuelles ; ce grand homme qui finit par oublier son passé en contemplant sa statue dans un parc public ; ce malheureux à qui Dieu donne malencontreusement une auréole qu'il est obligé d'assumer dans la vie courante, jusqu'à la lie ; ce condamné à mort qui préfère redevenir enfant plutôt que de passer sous les bois ; ou bien ces Sabines qui se multiplient à travers le monde, à la conquête de nouveaux amants, et qui tâtent de la difficulté d'être infini ; ou enfin ce percepteur qui, par conscience professionnelle, finit par donner sa femme à l'État, toutes ces histoires sont prétexte à s'amuser avec les mots, avec les gens, avec le destin afin d'en tirer un feu d'artifice où le réel est systématiquement mis en question, où les mœurs administratives sont le jouet d'aberrations inquiétantes, où l'individu soumis aux lois absurdes de la société tente de s'en évader par l'humour ou l'imaginaire.. Même si ses tentatives de déjouer le quotidien ne se soldent pas toujours par des réussites au niveau de ses héros, les pétards que Marcel Aymé aura glissés sous le cul du conformisme resteront en bonne place dans le manuel des farces et attrapes.. Simultanément, se greffe un thème nouveau, déjà apparu dans.. , celui du temps et de la relativité perçue.. Encore une fois, si le temps se modifie, c'est que l'État a tout pouvoir de décision sur son écoulement.. À partir du moment où les moments ne sont plus ce qu'ils étaient, l'individu finit par douter de ce qu'il est.. Ainsi, l'un des multiples Martin de Marcel Aymé, héros provisoire et sans cesse remis en question par les événements, les identités, s'habituera difficilement à vivre un jour sur deux, mais, une fois qu'il aura pris le pli, il contestera qu'on puisse exister autrement.. Mais les deux plus belles nouvelles d'Aymé sur le même sujet, celles qui ressemblent le plus à ce qu'il est convenu aujourd'hui d'appeler Science-Fiction, par le souci de jouer logiquement avec un paradoxe, s'intitulent "la Carte" et "le Décret".. Ici, Marcel Aymé, atteint au vif par les années d'occupation, trouve un ton différent ; parce qu'il ressent avec acuité la difficulté d'être libre à un moment où la Nation, les Hommes sont spoliés de leurs droits, sa plume se fait moins drolatique, plus amère pour raconter comment se déroulerait la vie si nous étions rationnés en temps et qu'il nous fallait donner des tickets pour apparaître civilement, ou ce qui se passerait si les gouvernements mondiaux décidaient de sauter d'un coup dix-sept années afin d'activer les lendemains qui chantent.. Joueur passionné d'imaginaire, joueur de mots — qu'on se souvienne de ce personnage roussellien, cet oncle Tom qui apparaît soudain dans une de ses nouvelles, à qui il manque une case au double sens du terme : parce que sa maison vient de brûler et parce qu'il est fou —, Marcel Aymé est sans aucun doute l'auteur français qui a pratiqué l'art fantastique avec le plus d'enivrement à une époque où la spéculation littéraire n'empruntait guère les voies du romanesque.. Parce qu'il se méfiait de l'ordinaire, qu'il appelait une contrefaçon, il a su dynamiter le quotidien avec la nitroglycérine de ses rêves d'anarchiste nonchalant.. , nº 124, mai 1977.. Marcel Aymé, le faussaire du quotidien , article de Philippe Curval présenté par Quarante-Deux.. 12 août 2012.. (première publication : mai 1977).. org/archives/curval/divers/Marcel_Ayme_le_faussaire_du_quotidien..

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  • Title: Tour d'horizon des collections de Science-Fiction en 1977 | Quarante-Deux/Articles de Philippe Curval
    Descriptive info: fr/xe.. ›› Tour d'horizon des collections de Science-Fiction en 1977.. Tour d'horizon des collections de Science-Fiction.. chronique littéraire, 1977.. un Nouveau désir de lire.. Science-Fiction à la française.. Plus de trois cents romans et recueils de nouvelles de Science-Fiction ont paru au cours de la seule année 1976, sans compter les publications sauvages et les œuvres du genre que les éditeurs font paraître sans le savoir, soit, en titres, presque 5 % de la production littéraire globale.. Voilà qui traduit un nouveau désir de lire, particulièrement sensible chez un public situé entre douze et vingt ans d'âge moyen qui redécouvre le goût du romanesque dans cette littérature nouvelle en prise sur notre temps.. « Une succursale du Fantastique nommée Science-Fiction ».. écrivait Jacques Sternberg à son propos ; si l'on admet cette définition un peu hâtive, on doit reconnaître que la maison mère dépose actuellement son prestigieux bilan tandis que la succursale prospère et multiplie.. Depuis le déclin du genre aux États-Unis, la France est même devenue sa terre d'élection, au point que certains écrivains anglo-saxons se font publier ici comme on se faisait blanchir à Londres.. Pourtant, en raison de ce fameux cartésianisme dont on nous rebat les oreilles, la Science-Fiction n'aurait pas dû séduire les Français ; serait-ce alors que la succursale n'emploie pas les mêmes recettes que la maison mère et que les œuvres qu'elle propose, par leur outrance logique, par la vision qu'elles offrent d'un avenir induit de nos préoccupations quotidiennes et de nos fantasmes, est à cent lieues de l'imagination poétique proposée par les récits fantastiques ?.. Si cette hypothèse est la bonne, c'est qu'il y avait potentiellement des milliers de lecteurs à la recherche d'une littérature-stéthoscope qui amplifiât les vibrations du monde contemporain et qu'ils l'ont trouvée.. la France, terre d'élection de la SF.. Vingt-cinq collections, trois cents titres en une seule année, cette nouvelle littérature en prise sur notre temps nourrit aujourd'hui le goût du romanesque entre douze ans et vingt ans.. Cependant, malgré son succès, la Science-Fiction demeure toujours marginale.. Que ce soit à cause du mot "science", qui a toujours effarouché les littéraires, des lecteurs qui se cantonnent dans le déjà-lu ou du petit peuple de la SF qui s'enferme dans son ghetto, le passage ne se fait pas ; ses adversaires demeurent irréductibles.. Il s'agit en fait d'un épisode de la guerre culturelle secrète que se livrent les tenants de l'imagination au pouvoir et ceux de la forme pour la forme.. Car, si la Science-Fiction est une littérature à part entière, son succès est d'origine populaire.. Son formidable essor aux États-Unis entre les années 25 et 50 vient autant de son aspect novateur que de sa facilité de lecture.. Il y a à peine une vingtaine d'années qu'un certain nombre d'écrivains se sont préoccupés de redonner au genre la dimension formelle qu'il avait du temps de Jules Verne et de H.. Cette tendance, depuis, n'a fait que s'accentuer, mais la mauvaise réputation demeure.. C'est ce qui explique l'extraordinaire confusion qui règne aujourd'hui au sujet de la Science-Fiction ; sous prétexte de concurrence, des éditeurs publient les œuvres dans un invraisemblable pêle-mêle chronologique — comme si l'on pouvait proposer dans la même collection du Sartre et du Delly —, ou font réécrire d'anciens romans dans le style actuel.. Une tournée des collections de Science-Fiction peut aider à séparer le bon grain de l'ivraie.. les Étapes d'une irrésistible ascension.. En publiant le premier magazine spécialisé dans l'étrange, en 1953,.. (traduit en partie de l'original américain,.. the Magazine of fantasy and science fiction.. ), les éditions.. Opta.. avaient déclenché la naissance d'un mouvement littéraire français, laquelle passa totalement inaperçue, sauf auprès d'intellectuels marginaux comme Boris Vian.. Rapidement, en plus des textes d'une qualité indiscutable,.. se présenta comme le centre animé d'un débat entre lecteurs, auteurs et exégètes.. Aujourd'hui, les deux cent cinquante premiers numéros de la revue animée par Alain Dorémieux, par leurs articles critiques, leurs études fondamentales, leurs nouvelles et leurs romans, constituent le document le plus éclairant sur le domaine de la Science-Fiction.. C'est à partir de cette revue et de.. — dont.. reprit le titre ensuite —, et soutenues par elles, que sont nées chez cette maison d'édition quatre collections régulières : "Club du livre d'anticipation", "Antimondes", "Nébula" et "Galaxie/bis", qui offrent une gamme  ...   la collection, faut-il compter beaucoup d'œuvres mineures.. Depuis son départ récent, "Présence du futur" semble retrouver un second souffle avec l'arrivée d'Élisabeth Gille.. C'est pour reprendre le rôle délaissé pour un temps par "Présence du futur" que fut créée "Ailleurs et demain", en 1969, aux éditions Robert Laffont.. Après une première période de productions inégales, la collection a trouvé son équilibre entre un classicisme dynamique et des œuvres de recherches axées surtout sur les idées.. Son.. best-seller.. Dune.. de Frank Herbert (environ 30 000 exemplaires), est la nouvelle bible des écologistes.. Autres écrivains de taille dans le domaine anglo-saxon : John Brunner et Ursula K.. Le Guin, dont les romans se situent à la pointe de la Science-Fiction contemporaine.. De plus, "Ailleurs et demain" s'est spécialisée dans la publication d'auteurs français qui n'avaient plus de support pour se faire éditer depuis les années soixante, où intervint la première crise de la Science-Fiction.. Parmi eux, André Ruellan, Gérard Klein,.. , Pierre Christin semblent capables de faire renaître cette Science-Fiction française dont la tradition remonte aux sources du roman.. Les critères de sélection de la collection "Dimensions SF", créée en 1973 par Robert Louit chez Calmann-Lévy, sont différents.. Il s'agit plutôt ici d'explorer la dimension littéraire de la Science-Fiction.. Candy man.. de Vincent King,.. le Monde inverti.. de Christopher Priest et.. l'Enchâssement.. d'Ian Watson s'avèrent des œuvres d'un ton absolument nouveau.. En plus de cette vocation à révéler de jeunes auteurs de l'école spéculative, influencés par le surréalisme, les théories de Raymond Roussel ou les techniques du nouveau roman, "Dimensions SF" publie des textes d'écrivains en pleine maturité comme J.. Ballard (.. Crash!.. ) et Stanisław Lem (.. le Congrès de futurologie.. ) qui se situent aux confins de la Science-Fiction et de la littérature d'avant-garde.. Enfin, née pour d'autres buts spéculatifs, créée aux éditions Champ libre en 1974, "Chute libre" s'est délibérément placée sous le signe du scandale et de la provocation, ce qui n'est pas un mal en soi.. Par ses couvertures sexuées, ses titres-choc et ses traductions argotiques, cette collection a malheureusement entretenu l'illusion qu'il existait une Science-Fiction inconnue dont elle constituerait le fer de lance.. En réalité, si les œuvres de Farmer, Spinrad, Dick et Ballard, dont les noms sont au catalogue d'autres éditeurs, avaient été correctement traduites, le public s'en serait mieux porté.. L'idée d'introduire de la Science-Fiction au milieu des parutions courantes des éditions J'ai lu fut un essai concluant.. En effet, alors qu'on comptait traditionnellement vingt mille lecteurs au plus pour un livre du genre, brusquement, en ôtant simplement le label SF, cette collection de poche permit au.. Monde des Ā.. d'A.. van Vogt, livre pourtant difficile, d'atteindre un tirage de 100 000, puis de 200 000 exemplaires.. Première réussite qui s'est confirmée avec la publication des grands écrivains du fonds classique, Theodore Sturgeon, Clifford D.. Simak, Isaac Asimov, Richard Matheson, d'anthologies des magazines des années 25 et 50, puis de textes plus modernes, Philip K.. Dick, Kurt Steiner, Michel Demuth, Dominique Douay.. Ce bond en avant des chiffres de vente, ainsi que les efforts faits par ailleurs pour donner au public des romans de haute tenue, sont la cause essentielle du développement de la Science-Fiction en France.. La prospérité de J'ai lu a fait tache d'huile.. Les éditions Marabout, qui publiaient de la Science-Fiction depuis 1962, augmentèrent la fréquence de leurs parutions, proposant aussi bien des classiques, comme Van Vogt ou Poul Anderson, que des auteurs français anciens comme Ernest Pérochon et José Moselli, ou contemporains comme Daniel Walther.. Les éditions du Masque entrèrent dans la ronde en 1974 en proposant des romans d'aventure de bons auteurs américains.. Aujourd'hui, le Livre de poche complète cette mosaïque et Presses.. Pocket.. s'y apprête, dont les programmes semblent alléchants.. On le voit, par ce bref tour d'horizon des collections de Science-Fiction, dont le nombre vient d'être porté à vingt-cinq, cette littérature s'est développée sur tant de plans différents qu'il paraît aisé de prévoir des changements d'optique à la surface de notre planète littéraire.. À moins de s'obstiner à considérer que la Terre est plate.. le Monde.. , nº 10018, 15 avril 1977, p.. 1 17.. Tour d'horizon des collections de Science-Fiction en 1977 , article de Philippe Curval présenté par Quarante-Deux.. 1.. er.. octobre 2011.. (création : 20 février 2002).. org/archives/curval/divers/Tour_d'horizon_des_collections_de_Science-Fiction_(1977)..

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  • Title: ´Héliopolis´ et l'Homme cosmique | Quarante-Deux/Articles de Philippe Curval
    Descriptive info: fr/iK.. Héliopolis.. et l'Homme cosmique.. Ernst Jünger.. est l'un des plus beaux et des plus mystérieux livres de Jünger.. C'est là qu'il entame sa grande dérive vers l'absolu, et qu'il s'interroge sur les possibilités de survie d'une civilisation où chacun est interchangeable.. Comment attaquer les surfaces en profondeur ? Comment s'imprégner des êtres et des choses par le regard pour en saisir l'identité ? Lisses sont les apparences, vernissées les sociétés, scellés sont les gens.. Il n'est possible d'en saisir le sens qu'en s'immisçant entre ce qui les sépare, en accentuant sa vision, par grossissement, pour pénétrer entre les interstices.. De ce pouvoir découle, peut-être, la grâce de comprendre ce qui lie, pas ce qui est.. L'ordre qui régit la nature est immuable pour l'observateur, puisqu'il peut nouer les relations qui le motivent, saisir les interférences, mais les entités qui s'y soumettent lui restent intangibles.. L'essence des créatures et des créations se réfugie derrière les surfaces et le contact du regard sur la peau, les feuilles, carapaces, fourrures, cristallisations n'autorise pas l'accession aux secrets ultimes.. L'Homme, qui vit aussi à l'intérieur de la vision, l'individu, lisse, ne se laisse pas non plus deviner par les autres ; il est également intangible, ignoré, mystérieux et rongé par cette soif de comprendre l'au-dehors.. Désir utopique car les rapports entre les êtres sont à l'image de ceux du Soleil avec les planètes et leurs satellites ; tout glisse dans l'invisible, conforté par le néant, et dirigé par le grand plan issu de l'équilibre universel qui en soutend l'ordonnance éternelle.. « Les grandes cosmogonies et les genèses légendaires sont infiniment plus vraies que tous les systèmes de l'intelligence.. affirme Ernst Jünger.. Pourtant, l'individu, au sein de son.. continuum.. , s'est lentement imprégné des surfaces qui l'entourent ; même si héréditairement et culturellement il a été persuadé de la justesse de cet ordre, il se charge peu à peu de visions, s'alourdit par les yeux, s'imprègne de ce poids de réel, se freine jusqu'à la pétrification.. Même s'il a longtemps parcouru l'orbite où son destin l'a inscrit, il va être amené par étapes à distordre l'équilibre serein du grand plan par son ralentissement graduel.. Placé devant l'alternative de se fondre derrière les apparences, de s'assimiler volontairement aux règles ou de suivre la voie des comètes, de filer, à la recherche d'incertitudes nouvelles, à travers les espaces sans fin, en quête d'orbites excentriques, de nouveaux systèmes logiques où il pourra s'insérer, il devra choisir.. Cette théorie de l'imprégnation par le regard, qu'il prête à l'énigmatique Nigromontan, Ernst Jünger n'aura cessé de la vérifier, à partir du.. Cœur aventureux.. , où il l'instaurait dans ses rapports avec l'inconscient.. Ensuite, du.. Journal.. à.. Sur les falaises de marbre.. , il en approfondit la science, acquérant ainsi la faculté de saisir dans leur intégralité les phénomènes interstitiels dans.. où s'est produite la rupture soudaine avec le monde qui l'avait porté jusqu'alors.. Là s'est déclenchée l'explosion.. Enfin est venu le retour progressif vers la stabilité.. Jünger choisira la “combustion lente” pour mourir un jour au cœur de l'ordre retrouvé du grand plan.. marque donc, par rapport à l'ensemble de son œuvre, la seule tentative concrète de se dégager des contingences et d'entamer sa grande dérive vers l'absolu.. Ce feu qui l'a amené ultérieurement à se désocialiser, à se distancier afin de se livrer dans le calme et le recueillement à ses.. Chasses subtiles.. où l'approche de l'infinitésimal lui confère l'illusion d'accéder à ce qui se dissimule sous les surfaces, ouvrant ainsi une porte d'accès vers l'infini cosmique.. Aussi faut-il voir, dans l'attitude de Lucius de Geer, au retour de son voyage aux Hespérides dans le grand Aviso bleu, un équivalent exemplaire de l'évolution philosophique de Jünger.. Son analyse des événements l'a conduit insensiblement à se marginaliser par rapport à l'ordre ancien qu'il contribue à gérer.. Dans cette Terre du futur, après les grands embrasements qui l'ont ravagée, le Régent a joué longtemps le rôle d'un pacificateur tout puissant ; puis, quand il a estimé avec mépris que pour ceux qu'il tentait de gouverner.. « le châtiment n'avait plus de sens ».. , ce dieu technologique, garant de la paix et de la poursuite du grand plan dans l'ivresse universelle, s'est retiré dans l'espace pour laisser les Hommes et leurs tribuns réaliser eux-mêmes l'ascèse politique qui les conduira dans le droit chemin.. Dieu est en sursis, il observe depuis ses nefs cosmiques, toujours capable de ramener l'ordre par ses armes absolues.. Dans Héliopolis abandonnée de son protecteur tutélaire, deux grands systèmes de pensée s'affrontent.. L'un, soutenu par le Proconsul, vise à restaurer une société archaïque où chacun retrouvera la place qui lui est due par sa naissance, son hérédité génétique, ses capacités, sa culture et par sa nature relationnelle profonde avec les éléments naturels, l'eau, l'air, le feu, la terre.. Le grand plan, selon l'héritier des traditions et ceux qui le soutiennent, ne pourra être restauré que si chacun s'insère dans la société comme il le faisait jadis, retrouvant ce sens de l'écologie humaine rigoureusement indépendante de son milieu, qui a permis jusque-là aux créatures d'évoluer.. Son adversaire, le Bailli, soutenu par la masse qu'il trompe par des procédés démagogiques, rêve d'utiliser les extraordinaires progrès technologiques afin de s'arroger le pouvoir suprême, entretenant l'illusion du bien-être social et de la dictature du prolétariat.. Ce jeu politique se complique à l'infini du fait des castes et des sociétés secrètes  ...   ceux qui savent se dissimuler sous le treillis de la civilisation qui seront protégés.. Mais comment y parvenir ? Dans le désordre, il n'est pas simple de prendre des décisions et de s'y tenir.. Pour jaillir de l'orbite que Lucius se voit condamné à suivre, il faut des bouleversements d'ordre cosmique.. Dans cette étrange Naples de l'avenir où il vit, cette Héliopolis, quintessence de la méditerrannéité, il est encore possible de retrouver un parfum de vie ancienne ; l'éclairage blafard de l'ère technologique n'a pas encore effacé toutes les ombres.. Hadler, le peintre, Ortner, jardinier et philosophe qui a l'oreille du Proconsul, Mélitta, la jeune fille du peuple, Antonio Péri, le relieur, le père Félix et ses abeilles, le.. signor Arlotto.. , patron du.. Calamaretto.. , la taverne de Vinho del Mar, sont autant de bouées qui émergent du passé.. Lucius va tenter de voir s'il peut encore suivre le chenal de son existence en se fiant à ces repères.. À l'opposé se trouvent ceux qui ont fui dans l'illusion : le Surintendant aux mines sait que les secrets ultimes se dissimulent dans les cristaux qui ont vu les premiers soubresauts de l'univers ; le légendaire Fortunio est parti avec les chasseurs cosmiques découvrir les mondes nouveaux.. Lucius doit-il se ranger aux côtés des défenseurs de l'ordre ancien ou doit-il au contraire s'éloigner définitivement d'un monde dont il pressent la disparition pour aborder les espaces infinis et poursuivre sa quête visuelle ?.. Sous l'effet d'une logique intérieure, alors que les événements se précipitent, les faits prennent soudain l'apparence d'un songe, la dynamique s'ankylose, et l'élément statique, né de la réflexion de Lucius sur son propre itinéraire et sur les relations qu'il va décider d'entretenir avec son environnement, gagne en évidence active.. Conversations, promenades, symposions, récits, discussions s'amplifient et s'affirment comme le seul moyen d'accéder à la vérité, plutôt que de se laisser glisser dans le déferlement erratique de l'action.. D'ailleurs, comme il est normal pour un partisan de la théorie du regard, les événements se déroulent en dehors de lui.. En s'engageant dans l'action de Castelmarino, qui doit décider de la victoire provisoire du Proconsul sur le Bailli, Lucius, qui cherche à harmoniser ses actes avec ses pensées, s'apercevra que la distance qu'il a prise vis-à-vis du monde doit fatalement conduire à son éviction.. Ainsi, l'attente est peut-être la seule façon de conserver son identité ; l'engagement n'est possible que s'il est relayé par l'adhésion inconditionnelle aux forces qui se meuvent autour de l'Homme.. Lucius est tombé.. « sur une différence au cœur des choses qui, une fois visible, ne peut se surmonter que par une rupture ».. Il va retrouver.. « ce Moi, le vieux Protée qui modelait le monde et les villes comme ses rêves ».. Sous la croûte glacée de l'être, l'individu est inattaquable puisqu'il est une entité que même le regard ne peut percer.. Quelle importance pour la société que de grands feux couvent dans l'inconscient ? Nul autre ne pourra en saisir la profonde réalité.. « L'espace qui nous effraie n'est pas plus grand que la sphère osseuse qui contient notre cerveau.. Aussi le destin de l'Homme ne s'accomplit pas par son insertion dans le vécu.. Il se réalise au contraire grâce à sa capacité de maîtriser l'espace et le temps par le regard.. Pour Jünger, cette vision nietzschéenne est indiscutablement complémentaire des transformations de nos sociétés.. Devant la perte des valeurs culturelles traditionnelles, il est nécessaire de faire apparaître de nouveaux symboles dans l'inconscient collectif de l'Humanité pour relayer ceux qui sont morts.. Le surhomme de demain ne pourra naître que dans ces conditions.. Si Lucius de Geer, à la fin d'.. , s'embarque avec les troupes du Régent pour l'espace, c'est que, dans l'esprit d'Ernst Jünger, le regard de l'.. est saturé de se contempler ; il lui faut de nouveaux horizons pour se transmuer, pour s'accomplir dans l'infiniment grand, grâce à l'aide du dieu en sursis qui a su maîtriser la technologie.. Un tel livre, que je tentais fiévreusement de traduire en 1949 avant sa parution en France, me fit l'effet d'une révélation.. J'y trouvai le lien indispensable, le chaînon manquant entre H.. Wells et l'avenir ; j'y puisai la certitude que seule la Science-Fiction répondait à la définition d'une littérature en prise directe sur notre temps, permettait de restituer les affres nées de l'accélération scientifique.. Mes premiers romans en sont sortis tout droit.. Aujourd'hui, la hauteur du ton, le superbe travail de l'écriture n'expliquent pas tout à fait la fascination qu'exerce toujours ce livre sur moi.. Au-delà des idées que contient.. dont l'influence ne cessera de me poursuivre, au-delà du contenu politique que je rejette maintenant dans sa presque totalité, il y a aussi l'expression d'une formidable mélancolie.. Cette étrange et difficile révolution à l'envers qu'accomplit Lucius de Geer ne peut être vécue que par les grands fossiles ; la progressive stratification par le regard du héros jüngerien ne dit-elle pas avec superbe le geste de ceux que l'avenir se prépare à enfouir dans ses strates géologiques parce qu'ils ne peuvent survivre aux séismes qui secouent l'Humanité ? Déjà l'Homme qui va mourir salue son successeur nietzschéen.. N'est-ce pas ce qu'indique implicitement le sous-titre du roman,.. Vue d'une ville disparue.. ?.. , nº 130, novembre 1977.. ´Héliopolis´ et l'Homme cosmique , article de Philippe Curval présenté par Quarante-Deux.. (première publication : novembre 1977).. (création : 2 mai 2011).. org/archives/curval/divers/Heliopolis_et_l'Homme_cosmique..

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  • Title: Ray Bradbury à Paris | Quarante-Deux/Articles de Philippe Curval
    Descriptive info: fr/wX.. ›› Ray Bradbury à Paris.. Ray Bradbury à Paris.. chronique littéraire, 1978.. L'homme des.. Chroniques martiennes.. , à la silhouette de.. G.. I.. , œil bleu, cheveux en brosse, a pris aujourd'hui l'apparence d'un souriant sénateur aux cheveux longs.. Réactionnaire dans les années 40, parce qu'il parlait d'un ton désenchanté de la conquête de l'espace et de la pollution qui menaçait, il est désormais poussé vers la gauche par les adversaires de la technologie.. D'après son dire, il est resté le même, c'est l'opinion des autres qui a changé.. Le jeune fanatique de Science-Fiction qui recherchait le contact avec les célébrités du genre à la première convention mondiale de New York, en 1939, est pourtant devenu un professionnel de la nouvelle que s'arrachent des revues comme.. Playboy.. Esquire.. Collier's.. Penthouse.. Ses recueils, ses romans, ont été vendus à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires dans le monde, et son.. Fahrenheit 451.. , tourné par François Truffaut, s'est transformé en succès cinématographique.. Depuis, la conquête de l'espace est devenue réelle, avec le premier pas de Neil Armstrong sur la Lune, Mars s'est approchée de nous au point qu'on peut photographier ses déserts, et la pollution, avec ses marées noires qui ravagent les côtes, avec ses bonbonnes de propylène qui explosent, fait la “une” des journaux, comme dans les nouvelles les plus corrosives de.. l'Homme illustré.. Comment regarde-t-il le monde, ce Ray Bradbury, qui vient pour la quatrième fois en France, invité par le gouvernement français à participer au colloque de Cerisy sur Jules Verne ? Avec les yeux du.. fan.. ou ceux de l'homme arrivé ?.. « En moi, il y a deux personnes : ».. dit-il,.. « celle qui invente et écrit des romans et celle qui reçoit les honneurs en tant qu'écrivain.. Ce qui m'importe, c'est de savoir que ce deuxième personnage n'est pas sérieux.. Pas sérieux ? Pourquoi participe-t-il alors au défilé du 14 juillet, aux côtés de Valéry Giscard d'Estaing ?.. « J'aime la Révolution française.. Ce défilé n'en est-il pas le symbole ? ».. répond-il innocemment.. Et cette innocence n'est pas feinte.. Pas plus que cette mélancolie qu'il porte en lui depuis qu'il a assisté à cinq ans à sa première fête de l'Indépendance, en compagnie d'un grand-père qu'il considérait comme une véritable machine à remonter le temps.. « Ce jour-là, j'ai compris que la mort seule rend les choses belles parce  ...   s'y poserait ? À cela, il répond :.. « Je crois que nous nous sommes bien comportés dans la conquête de l'espace ; nous avons pris toutes les précautions.. Dans mes nouvelles, je ne prophétise pas l'avenir : je me contente d'avertir des dangers possibles qui nous guettent.. La génération actuelle reconnaît mon action en faveur de l'écologie, mais je refuse l'étiquette d'écologiste ; c'est une responsabilité trop grave pour des problèmes trop complexes.. Ray Bradbury n'accepte donc pas de porter le drapeau ; il combat maintenant pour lui seul, tout à ses anciennes convictions, à ses anciens rêves, qui l'ont amené à écrire de la Science-Fiction : la plongée sous la mer à la suite du.. Nautilus.. de Jules Verne, l'envol sur Mars grâce à H.. Il les laisse remonter en lui, comme sa croyance en Dieu, son amour de la Bible et le goût de la métaphore qu'il a retrouvé chez Herman Melville en adaptant son.. Moby Dick.. pour le cinéma.. Bradbury se veut en paix avec le monde et souhaite écrire sereinement des histoires qui parlent du courage humain, avec cette poésie qui lui est propre et ce style qui a sans doute fait beaucoup pour la Science-Fiction, parce que certains ont su reconnaître un écrivain de qualité chez celui qui savait aussi bien parler de l'espace et du temps.. Ses projets sont multiples : il prépare le livret de.. Moby Dick de l'espace.. , un opéra qui sera présenté l'année prochaine à Paris en première mondiale.. Il écrit un.. thriller.. en hommage à Dashiel Hammett et à Raymond Chandler, qui ont été ses premières amours.. Et il vient parler de Jules Verne à Cerisy, durant cette semaine, pour célébrer le cent cinquantième anniversaire de sa naissance.. Peut-être pour dire à sa place :.. « Nos yeux sont faibles, nos mains sont courtes ; construisons des outils qui nous permettent d'aller plus loin, pour voir et comprendre davantage.. En cela, il n'a pas vraiment changé.. Le petit Bradbury qui s'embarquait sur son rêve d'espace en compagnie de ses auteurs favoris a bien su traverser le temps grâce à sa machine à… écrire.. , nº 10411, 21 juillet 1978, p.. 15.. Jusqu'au bout et au-delà avec Ray Bradbury.. Ray Bradbury, le voyageur d'octobre.. Ray Bradbury à Paris , article de Philippe Curval présenté par Quarante-Deux.. 29 septembre 2011.. (création : 26 avril 2002).. org/archives/curval/divers/Ray_Bradbury_a_Paris..

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  • Title: l'Ère des sciences-fictions | Quarante-Deux/Articles de Philippe Curval
    Descriptive info: fr/1bz.. ›› l'Ère des sciences-fictions.. l'Ère des sciences-fictions.. États-Unis 1960-1990 : 30 ans de littérature.. , 1990.. Bilan d'un genre littéraire voué à l'éclatement, des.. space operas.. cybernétiques aux romans sous influence qui ne portent plus le label SF.. Depuis les années 1920, dans les pays anglo-saxons comme dans les pays latins, des esprits curieux ont entrepris de faire évoluer l'anticipation scientifique créée par H.. Wells et.. à la fin du siècle dernier.. Ils souhaitaient assimiler ce matériau encore brut à la fiction romanesque, en exploitant son riche contenu imaginatif.. Aux États-Unis, de tâtonnements en balbutiements, parfois non sans génie, ce travail souterrain aboutit dans l'immédiat après-guerre à la naissance d'un vaste mouvement intellectuel séduisant un public marginal.. La SF américaine à la fin de son adolescence s'annonçait désormais capable de rénover profondément la littérature en dynamitant les vieux schémas fictionnels.. De nombreuses revues apparurent où les tenants de la science dure s'opposaient aux partisans de l'imaginaire logique.. Mais, plus important que ces querelles, fut la production d'individualités littéraires de premier plan.. A.. van Vogt sut exciter l'esprit de Boris Vian qui traduisit.. le Monde des Ā.. , ouvrage explosif par sa construction et son rythme en forme de psychanalyse sauvage.. Parallèlement : paraissait.. les Humanoïdes.. de Jack Williamson, prototype cannibale du mixage entre science et fiction ;.. Cristal qui songe.. de Theodore Sturgeon annonçait la voie rêveuse d'une SF ancrée sur le sentiment individuel de l'étrangeté des êtres vivants ; l'éblouissant.. Univers en folie.. de Fredric Brown démontrait les capacités de l'humour à traiter du comportement sociologique ; dans ses nouvelles,.. Robert Sheckley.. cautérisait au fer rouge de l'absurde les bubons du progrès scientifique.. Grâce à eux, grâce à Clifford D.. Simak, Arthur C.. Clarke, Philip José Farmer, etc.. , la SF accouchait d'une portée de textes fondateurs, tout en élargissant la thématique archaïque de la Science-Fiction.. Leurs descendances n'ont pas fini de proliférer.. Certaines moururent en bas âge, il y eut des bâtards, la famille s'agrandit au point qu'elle n'y reconnut plus ses petits.. Tout a explosé vers la fin des années 1960.. Le temps était au beau fixe.. Jack Vance publiait.. le Cycle de Tschaï.. , le fin du fin en matière d'aventures extraterrestres.. Cordwainer Smith achevait.. les Seigneurs de l'Instrumentalité.. , le.. nec plus ultra.. de la nouvelle percutante et cruelle où l'écriture renouait avec la phrase classique.. de Frank Herbert apparaissait comme le prototype d'une SF philosophique, poétique, adulte et apaisée.. Or, simultanément, un ex-disciple de  ...   optimistes, idéalistes mais conservateurs, l'.. overdose.. de contre-culture les intoxiqua.. Et puis la science, où était passée la science ? Dans le meilleur des cas, la fiction l'avait assimilée en suçant suavement ses sucs.. Dans le pire, les recettes du roman héroïque et merveilleux appliquées à la SF occultaient les efforts entrepris pour engager la littérature dans une voie originale.. Certains romanciers se retranchèrent dans ce qu'il est convenu d'appeler la.. hard science.. L'opinion se fractionna à nouveau entre les partisans de l'épuration et ceux de la liberté.. Comme la nature de l'entropie est de tenter l'équilibre avant d'aboutir à la décadence, un homme comme Frederik Pohl sut, à cette époque de transition, mélanger drogue dure et drogue douce en écrivant.. la Grande Porte.. ; tandis que John Varley préfigurait la tendance dite.. cyberpunk.. en brodant intelligemment sur d'audacieux thèmes biotechnologiques dans.. le Canal Ophite.. Les plus chauds défenseurs du dogme gernsbacko-campbellien de la SF l'admirent inconsciemment : rien ne serait plus comme avant.. Le processus de dissolution était entamé.. Aux États-Unis, pêle-mêle se publient aujourd'hui dans les collections de Science-Fiction : des opéras cybernétiques comme ceux de William Gibson, Michael Swanwick, ou biologiques, comme.. la Musique du sang.. de Greg Bear ; des chroniques décalées de la réalité comme celles de Lucius Shepard, Gregory Benford, Bruce Sterling ; des fantaisies du style de Rudy Rucker, inspirées par le cinéma de Steven Spielberg ; des pavés littéraires quasi asimoviens édifiés par les ex-barons de la nouvelle vague.. Par ailleurs, paraissent des romans sous influence qui ne portent plus le nom de SF, ainsi.. la Forêt des Mythimages.. de Robert Holdstock, ou.. Replay.. de Ken Grimwood.. En cela, ils suivent la voie d'auteurs aussi différents que William S.. Burroughs et Kurt Vonnegut, Jr.. Ceux-ci avaient précocement compris qu'une littérature “en phase” avec les transformations d'une société en évolution n'a pas besoin d'un label pour exister.. Tous les affamés d'écriture, les gourmands d'imaginaire, les passionnés de logique spéculative le devinent : la vraie Science-Fiction est en passe de choisir la clandestinité pour se propager à travers le roman telle une MST chez les intégristes.. L'autre persiste encore sous ce nom chez les accros de la nostalgie.. Ces amateurs d'évasion simple devraient plutôt convenir que nous sommes entrés dans l'ère des sciences-fictions.. Vaste programme.. , nº 281, octobre 1990.. l'Ère des sciences-fictions , article de Philippe Curval présenté par Quarante-Deux.. 5 janvier 2013.. (première publication : octobre 1990).. (création : 5 janvier 2013).. org/archives/curval/divers/l'Ere_des_sciences-fictions..

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  • Title: l'Enfer, c'est l'avenir | Quarante-Deux/Articles de Philippe Curval
    Descriptive info: fr/iC.. ›› l'Enfer, c'est l'avenir.. l'Enfer, c'est l'avenir.. l'Enfer.. , 1997.. A priori.. , l'Enfer ne repose sur aucune donnée expérimentale ou scientifique.. Nul physicien n'a prouvé son existence ni calculé ses dimensions.. Même la théorie des quanta n'offre pas de système élémentaire qui permettrait de le définir.. À partir des seuls atomes du soufre, les chimistes se sont avérés incapables de construire expérimentalement un univers plausible où vivraient les damnés.. Quant aux géographes modernes, ils ne se risquent pas à situer son emplacement hypothétique sur notre planète entièrement explorée par les satellites.. Pas de faille révélatrice dans l'Histoire perpétuellement soumise à question.. Avec les méthodes de calcul informatique, les sociologues les plus prospectifs demeurent impuissants à étudier une population de damnés qui échappe aux enquêtes d'opinion.. « Ni les Écritures, ni la théologie ne nous fournissent des lumières suffisantes pour une représentation de l'au-delà.. affirme l'Église depuis Jean Paul II.. C'est pourquoi l'Enfer ne devrait pas concerner le champ de la Science-Fiction qui, selon des canons virtuels, anticipe à partir des faits objectifs ou spécule à propos de leur interprétation.. Même en considérant le thème infernal sous sa forme classique, voire archaïque, comme un objet conjectural, celui-ci n'offre guère.. a priori.. de projet littéraire pour un écrivain de SF.. Certes, l'épopée de Gilgamesh que certains considèrent comme le premier ouvrage du genre, raconte une remontée des Enfers.. Mais les utopies religieuses ne sont stimulantes que pour les croyants.. Or, la tendance générale des auteurs du genre est à l'agnosticisme, sinon à l'athéisme ou au scepticisme éclairant.. À moins qu'ils ne versent dans le mysticisme.. Cette pulsion récurrente fait alors ranger leurs romans plutôt dans les catégories du Fantastique ou de la Fantaisie héroïque.. Néanmoins, tant que les écrivains ne seront pas parqués dans un camp disciplinaire, certains d'entre eux découvriront des biais pour échapper aux diktats spéculatifs.. Car la mort reste un sujet valable.. Le passage de vie à trépas laisse des preuves incontestables de sa valeur scientifique.. Et, si le cadavre ne fournit aucune activité enregistrable, sauf celui de Jéhovah dans les romans de James Morrow, il est impossible de prouver, au besoin par l'absurde, que les défunts n'existent pas quelque part, dans un milieu et sous une forme à déterminer.. Voilà qui excite l'imagination.. « Le Ciel et l'Enfer, ce n'est jamais que de la Science-Fiction.. Mais n'y a-t-il vraiment rien du tout après la mort ? ».. écrit Rudy Rucker, auteur vedette de la fin des années 1980, dans.. Maître de l'espace et du temps.. Parmi ceux qui se sont posé la question, un des rares exemples réussis de ce qu'on pourrait nommer la Science-Fiction théologique, mêlant avec adresse des éléments du folklore judéo-chrétien et un réalisme spéculatif propre à la SF, se retrouve dans.. le Lendemain du Jugement dernier.. de James Blish.. Ce douloureux.. confiteor.. montre comment un occultiste matérialise sur Terre tous les démons de l'Enfer pour instaurer la Troisième Guerre mondiale.. L'un des plus anxieux se nomme Philip José Farmer.. Dans un petit roman,.. l'Homme qui trahit la vie.. , il se demande ce qu'il adviendrait si l'on poursuivait son existence après la mort sous forme d'ondes électromagnétiques.. D'après ses conclusions, l'ennui naîtrait un jour de l'uniformité.. À la suite d'une seconde incursion dans le royaume des morts, intitulée.. l'Univers à l'envers.. , Farmer poursuit sa quête personnelle dans une fresque romanesque devenue classique,.. le Monde du fleuve.. Sur les bords d'un fleuve gigantesque, les morts de toutes les époques ressuscitent simultanément, adultes ou nouveau-nés, trente-cinq milliards d'individus, circoncis et chauves.. La plupart retournent à leurs occupations une fois le choc digéré ; d'autres décident de remonter jusqu'à l'origine du cours d'eau pour comprendre le sens de leur nouvelle existence.. Parmi ceux-ci, Richard Burton, le célèbre explorateur, Göring, Mozart, Tom Mix.. Le moins qu'on puisse dire, c'est que la suite de cette grandiose saga coule de source : après cinq volumes, les Hommes se découvrent en même temps immortels, manipulés et impuissants à modifier les structures du destin, comme les choses de la vie.. L'incapacité notoire de l'.. à évoluer définit les frontières de son enfer spécifique.. Et lui interdit de supporter l'idée même d'un avenir dont le concept reposerait sur la cessation prochaine de la vie individuelle.. L'un des romans les plus talentueux, où se dessine d'une manière éclairante l'approche de l'Enfer par les auteurs de Science-Fiction, est certainement.. Ortog et les ténèbres.. de Kurt Steiner,.. alias.. André Ruellan.. À bord de sa nécronef, Dâl Ortog se rend dans l'“autre monde”.. Nouvel Orphée, il s'y voit déjà installé, ainsi que la femme qu'il souhaite arracher aux ténèbres :.. « L'univers de la mort était peuplé d'êtres qu'un lien étrange rattachait à ceux de la Terre, vivants et morts.. Quelle différence y avait-il entre ceux qui rappelaient les vivants et ceux qui rappelaient les morts ? Car il fallait qu'il y en eût une.. L'inverse eût été incohérent… par “raison de symétrie”, on ne pouvait imaginer une vaste mixture irrationnelle.. Même si les allusions abondent dans ce roman sur les incursions de célèbres écrivains au sein de l'Enfer, Virgile, Dante, pour l'auteur du.. Manuel du savoir-mourir.. , spécialiste de la question, ce lieu ne saurait être seulement destiné au supplice des damnés, inventé par le christianisme, ni réservé au séjour des défunts, comme l'affirmait l'ensemble des civilisations antiques depuis le troisième millénaire.. Puisque le projet de la SF est de proposer des interrogations, des parcours parallèles, pas question d'effectuer une simple transposition ou de broder sur les thèmes éculés de la.. Divine comédie.. L'Enfer sera scientifique et obéira à sa manière aux lois qui régissent l'univers.. Ce qui incite Steiner à multiplier les situations énigmatiques, les créatures aberrantes et les paradoxes désespérés.. Dans son esprit, l'empire de l'au-delà se visite surtout pour saisir les raisons de notre trépas, de rompre la malédiction qui s'attache à notre sort terrestre, découvrir les moyens d'enrayer la mort, cette maladie.. « Il est plus urgent de se soigner que de recueillir ses dernières volontés.. écrit-il.. Miroir inverse ou miroir déformé de notre monde, l'Enfer renvoie une image qu'il faut décrypter.. Et, puisque le séjour des défunts comporte quatre dimensions, cela permet à ceux qui en franchissent les frontières de considérer les vivants comme des “êtres plats”.. Une fois ceux-ci fixés commodément sous des lamelles de verre, il est aisé d'examiner au microscope leur mode de vie, leurs passions, leurs dérèglements afin de saisir si leurs actes n'auraient pas une influence sur la qualité et la durée de leur existence.. Mieux encore, de trouver une justification inconnue à leur parcours existentiel qui exclurait la mort.. Depuis cet Enfer dont Dâl Ortog triomphe, en devenant immortel et solitaire, son jugement s'affine sur l'univers des mortels ordinaires.. S'ils ont la chance d'être plus vivants que morts, sans nul doute, leur existence ressemble plus à l'Enfer que l'Enfer n'y ressemble.. Robert Silverberg, dans.. Jusqu'aux portes de la vie.. , imagine que Gilgamesh, roi de Sumer, vaincu par la mort se retrouve dans un lieu gris, illimité, où tout n'est que magie et surnaturel.. Là se côtoient les morts de tous les temps, Homme velus, Héros et Derniers morts issus de notre époque sans idéal.. Prisonnier de sa propre histoire et condamné à y séjourner, Gilgamesh va chercher une porte de sortie vers l'univers des vivants.. En la découvrant, il se retrouvera dans un New York contemporain dont la laideur et la cruauté lui sembleront plus atroces encore que les Enfers.. On voit se dessiner ici le point de vue général adopté par les auteurs de Science-Fiction lorsqu'ils abordent semblable thématique : apprécier la part infernale de notre réalité, spéculer sur les modalités de son devenir.. Trois dominantes caractérisent ces œuvres, qui reproduisent l'évolution du genre d'une manière schématique, mais se croisent aussi tout au long de son histoire :.. L'enfer c'est les autres.. L'enfer c'est nous-mêmes.. L'enfer c'est l'avenir.. Bien sûr, ces Autres puisent bien peu au modèle sartrien (.. « Ah ! quelle plaisanterie.. Pas besoin de gril, l'enfer, c'est les Autres.. ) exploité au pied de la lettre dans.. Métro pour l'enfer.. de Vladimir Volkoff,.. prix Jules-Verne.. en 1963.. Non, ceux-ci sont identifiés malgré leurs ressources innées de Fregoli polymorphe : leur origine est d'abord extraterrestre.. Depuis l'aube de l'Humanité, les habitants de notre système solaire ou de la galaxie nous envahissent ou nous massacrent quand ils n'occupent pas nos corps ou nos esprits, comme dans.. Marionnettes humaines.. de Robert A.. Heinlein, un modèle cent fois exploité.. Les tourments infernaux s'y présentent sous la forme d'une perte totale ou partielle de l'identité.. Si nous les découvrons, ces “.. aliens.. ”, c'est la conquête et ses séquelles colonisatrices ou guerrières ; dans le cas contraire, c'est l'invasion, thème théoriquement plus propice à la description d'un enfer relatif lorsque les envahisseurs ne se livrent pas à la destruction radicale de l'espèce humaine mais à son exploitation.. Les plus affreux des extraterrestres les plus anciens se trouvent dans un roman redécouvert par Raymond Queneau,.. Star.. Ψ de Cassiopée.. de C.. Defontenay, qui date de 1854.. Il ne s'agit pas des “défunts”, mais des Morts, créatures qui ressemblent à des outres difformes et se nourrissent des principes vitaux des autres espèces qui peuplent leur système solaire.. Pourtant, à part leur nom évocateur, ces derniers ne sortent pas de l'Enfer pour nous tourmenter.. C'est H.. Wells, avec.. la Guerre des mondes.. , qui introduit le premier l'idée des envahisseurs démoniaques, martiens en l'occurrence, déterminés à transformer notre planète en séjour infernal.. Leur descendance nombreuse envahira la Science-Fiction primitive en France comme dans les pays anglo-saxons, encombrera les couvertures de romans bon marché et autres magazines populaires des années 1920-1930.. Dans un grand nombre de récits, ces êtres malfaisants venus d'outre-monde ne seront exploités qu'afin d'emplir les pages de batailles galactiques interminables et réellement sans intérêt dont la descendance résolument manichéenne se retrouve dans le cinéma actuel, de.. Starwars.. au.. Cinquième élément.. Dans le meilleur des cas, elles serviront  ...   de protestation contre la condition humaine.. Les auteurs de SF savent aussi inventer des situations démoniaques plus raffinées, en particulier dans les romans qui traitent de la surpopulation.. Après.. Tous à Zanzibar.. , le chef-d'œuvre de John Brunner, Robert Silverberg a construit, avec.. les Monades urbaines.. , un système concentrationnaire imparable : vaste pandémonium qui comporte des tours d'habitations de mille étages pour une population terrestre qui atteint soixante-quinze milliards d'habitants au.. xxiv.. siècle.. D'où une implosion lente des rapports affectifs qui dissout sans appel les structures de la société et conduit à l'enfer ordinaire.. Plus terrifiante encore est la condition que réserve Michael Coney à nos descendants, dans.. Immortels en conserve.. : la planète est tellement surpeuplée qu'il est nécessaire de sauvegarder les cerveaux en boîte, si quelques-uns veulent encore respirer.. La seule solution est d'obtenir un corps provisoire pour sortir de l'enfer en conserve.. Au début des années 1970, la fiction spéculative, genre nouvellement apparu, ouvre des voies étranges à la SF.. Leurs auteurs découvrent les moyens d'entretenir l'illusion infernale de notre survie en identifiant, puis en isolant nos pulsions mortifères pour les transcender.. Cette mise en abyme systématique de la condition humaine produit des textes souvent cryptés.. Mondes idéalement clos qui offrent les meilleures perspectives sur nos enfers intérieurs, créés par le principe d'autodamnation de nos sociétés contemporaines.. Christopher Priest est l'auteur du plus surprenant d'entre tous,.. Dans Cité-Terre, on mesure l'âge en kilomètres et on divise l'espace entre passé et futur ; c'est que la ville doit rouler sans cesse, sur des rails qu'on démonte derrière elle pour les remonter devant, afin de se maintenir vers l'Optimum.. De terribles distorsions affectent êtres et choses, temps et espace, de part et d'autre de la route.. Qu'importe, le cap doit être maintenu.. Jusqu'au jour où ses habitants découvriront l'immensité de leur folie.. Cela les découragera-t-il de persister dans l'erreur ?.. « Chaque jour vers l'Enfer nous descendons d'un pas, Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.. disait Baudelaire.. Je mentionnerai pour mémoire.. Cette chère Humanité.. où je décris en 1975 l'avènement d'une Europe en proie à ses démons, le jour où celle-ci aura chassé tous les étrangers et cadenassé ses frontières pour vivre en circuit fermé, dans l'autisme absolu créé par la communication audiovisuelle et l'infernale irruption du contact virtuel.. de Thomas M.. Dish, un régime militariste et fascisant enferme les intellectuels à Camp Archimède, aux États-Unis en guerre dans un futur proche.. Ils sont soumis à l'action d'un sérum obtenu à partir de l'agent vecteur de la syphilis, qui favorise leur production cérébrale mais les mine et les condamne à mort à brève échéance.. L'approche du génie conduit progressivement un jeune poète à se fondre à ses hantises.. Chez Antoine Volodine, les.. Enfers fabuleux.. participent au voyage spatial.. Ce dernier est l'enjeu de puissances occultes, en particulier de très curieux mutants.. Ils s'amusent, on dirait, à faire flamber des innocents pour vérifier si l'holocauste constitue bien un moyen de vaincre les dimensions.. , si les choses semblent fonctionner avec peine pour les vivants, les morts sont mis à contribution pour tenter de maintenir une apparence de réalité.. « C'est difficile à expliquer, mais il y a longtemps que je le fais avec des tas de gens.. dit l'un des personnages de.. « Je mange leur vie ou ce qu'il en reste.. Il y en a très peu en chaque personne, alors il me faut beaucoup de gens… Si vous venez écouter près de moi — je garde la bouche ouverte —, vous pourrez entendre leur voix.. Ce Jory, qui a créé 1992, ne parvient pas à consommer assez d'énergie pour maintenir l'illusion ; les choses commencent à se détraquer, les pièces de monnaie, les cigarettes.. Les années régressent jusqu'en 1939.. Car il se produit des interférences entre cet univers dégradé et l'univers onirique des morts conservés en semi-vie dans des cercueils cryogéniques.. Seul Ubik connaît la fin de l'histoire, car il est partout.. Mais qu'est-ce qu'Ubik ?.. Pour échapper à ces tartares, ne suffirait-il pas d'adopter une manière de vivre qui n'accorderait pas grand crédit au réel, décidément fort décevant pour un amateur de confort existentiel.. Par exemple, en se dédoublant pour ignorer sa part la plus néfaste.. Ainsi aboutit-on à la création d'enfers encore plus subtils, que le faible décalage temporel avec notre époque réduit à un effet de loupe sur le quotidien.. , le même Dick décrit la vie quotidienne d'un groupe de marginaux qui refusent la société en se défonçant avec toutes les drogues, surtout la plus terrible, la substance M.. qui détruit le cerveau et dédouble la personnalité.. Le résultat s'avère effrayant pour Fred, qui travaille à la Brigade des stupéfiants en même temps qu'il joue le rôle de Bob, un toxicomane avarié dont il assume la filature.. L'enfer, c'est lui-même.. Ballard s'inspire d'un tumultueux chassé-croisé d'accidents de voiture et d'actes sexuels où l'ardeur des participants confine au sacrifice suprême.. Dans la crainte et l'extase d'une catastrophe généralisée provoquée par l'enfer automobile.. À travers cette dissolution des certitudes sur laquelle repose notre appréciation de la condition humaine, de sa vraisemblance, se dessine la figure majeure de ces spéculations, l'Entropie, assimilée à l'Enfer.. Elle frappe inaltérablement là où il y a vie, énergie, et condamne toutes nos actions, nos pensées à l'oubli éternel.. Plutôt expirer que de continuer à penser que nous disparaîtrons par défaut.. C'est l'enfer par inadvertance où s'engloutissent tous les principes moraux, les religions, les idéaux, les créations de l'intelligence.. Ce néant reproduit à l'échelle du cosmos donne une piètre idée de l'éternité, réduit à la portion congrue les visions les plus exaltantes des prospecteurs du futur.. D'où une réputation infernale qui s'attache de tout temps à la SF.. « L'ennui avec la Science-Fiction, c'est qu'elle m'ennuie à mourir.. dit Jacqueline Bisset.. « Je me suis endormi devant la télévision, le jour ou les Hommes ont pris pied sur la Lune.. raconte Patrick Laffont.. « Je m'efforce de ne jamais lire de Science-Fiction car je tiens à protéger la pureté de mes visions.. affirme le mage Belline.. « Je ne peux pas en lire ; ça m'angoisse à tel point que ça me rend malade.. dit Alice Sapritch ; à peu près ce que répondent Carita et Michèle Morgan.. « La Science-Fiction, c'est l'horreur derrière la porte.. Mais je ne l'ouvre jamais ; j'ai des domestiques pour ça.. prétend Karl Lagerfeld.. «.. 2001 : l'Odyssée de l'espace.. me laisse un souvenir de somnolence immobile et multicolore.. conclut François Nourissier au questionnaire provisoire sur la SF, proposé par I.. Bogdanoff dans.. l'Effet Science-Fiction.. , livre mémorable et peu connu.. Ce bref pot-pourri de réponses fournies par un échantillon assez représentatif de l'intelligentsia française offre un remarquable panorama fantasmatique des terreurs qu'elle engendre, des catatonies, des perturbations mentales qu'elle produit.. Ses représentants auraient avantage à se méfier, car l'Enfer avance plus vite que leur pensée.. Il leur reste à supporter les chocs de civilisation qui s'annoncent.. Par exemple, la manipulation génétique et le monde virtuel, thèmes favoris de la SF contemporaine.. Le premier suscite directement l'effroi.. Dolly préfigure l'Homme de demain, moitié Satan, moitié tête de mouton, qui rejoint sans appel les vieux mythes infernaux de l'hybridation.. Au lieu de s'effrayer, ces mornes prévaricateurs ne feraient-ils pas mieux de relire le.. Frankenstein.. de Mary Shelley, qui parut il y a 180 ans, ou.. l'Île du docteur Moreau.. dans lequel, il y a aujourd'hui 100 ans, H.. Wells évoqua si puissamment les dangereuses perspectives que suscite l'intervention de l'Homme sur sa propre nature ?.. Quant au monde virtuel, il s'identifie spontanément à l'Enfer, puisqu'il représente pour nos esprits un au-delà expérimental.. Un monde où l'équation de nos désirs comporterait immanquablement une faute algébrique qui nous conduirait à la damnation par l'orgueil.. Pourtant, dans.. la Cité des permutants.. , Greg Egan, l'écrivain de SF le plus original de cette décennie, nous propose un monument de complexité virtuelle exempte de châtiment immédiat.. En 2045, les riches défunts se font numériser après leur mort et continuent à vivre sous forme de logiciels, dans un monde informatique ralenti.. Ce tracas n'est pas excessif.. Alors que, pour un vivant prématurément mis en bière par ordinateur, n'est-ce pas la géhenne ?.. La plupart des Humains renoncent pourtant à leurs peurs à partir du moment où les inventions nouvelles qui déferlent sur nos sociétés depuis l'aube du.. siècle entrent dans le champ du vécu, s'apprivoisent.. Curieusement, lorsque la Science-Fiction s'insère dans la réalité, lorsque les hypothèses qu'émettent ses auteurs imprègnent les mœurs, que ses interrogations spéculatives passent dans le domaine des faits, il se trouve rarement commentateur pour le souligner.. Dans le meilleur des cas, l'opinion s'exprime par une phrase magique, véritable rituel de désenvoûtement : « Ce n'est plus de la Science-Fiction ! », qui implique un vrai soulagement de la part de celui qui le prononce.. Cette expression signifie qu'un grand pas vient d'être accompli par l'Humanité.. Désormais, un nouveau pan de réalité s'est dévoilé.. Finies les rêveries, les errances.. Une manière de nier que la Science-Fiction dans son ensemble puisse jouer le moindre rôle prospectif, favoriser l'émergence de certaines inventions, éclairer l'opinion sur les orientations d'un monde en devenir.. Bref, accomplir le travail fondamental sur l'inconscient collectif qu'elle réalise depuis plus d'un siècle à travers ses œuvres majeures.. Mais le progrès technologique et scientifique relance sans cesse l'imagination des auteurs de fiction spéculative, contraint les Hommes à envisager d'autres métamorphoses de civilisation qui s'annoncent et déjà suscitent l'effroi, font surgir les lendemains qui déchantent, se lever les boucliers de l'indignation réactionnaire.. Pour la grande majorité des Humains, l'horreur du changement va de pair avec la peur de l'avenir.. Soit l'Enfer authentique, un lieu où personne n'aimerait séjourner.. L'objet principal de la Science-Fiction consiste à l'explorer en attendant qu'il se transforme au mieux en purgatoire, rarement en paradis.. , nº 356, juillet-août 1997.. l'Enfer, c'est l'avenir , article de Philippe Curval présenté par Quarante-Deux.. 20 septembre 2011.. (première publication : juillet 1997).. org/archives/curval/divers/l'Enfer_c'est_l'avenir..

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